Jean-Claude Génot

Compte-rendu de la visio-conférence JNE de Jean-Claude Génot sur la nature sauvage

Pour éclairer les réflexions autour du thème de recherche « Que reste-t-il de la nature sauvage en France et dans le monde ? », choisi par l’association pour l’année 2021, les JNE ont organisé le 24 février dernier une visio-conférence avec Jean-Claude Génot, rédacteur en chef du bulletin Naturalité. La conférence était animée par Carine Mayo.

par Christine Virbel

Jean-Claude Génot, écologue et membre des JNE

Jean-Claude Génot nous a tout d’abord indiqué que le mot « sauvage » a pour racine le mot latin silvaticus, qui se réfère à la forêt. Ainsi, la forêt est le lieu du sauvage, des animaux non domestiqués, voire des humains qui y vivent, comme les Indiens d’Amérique, considérés autrefois comme sans foi ni loi et à ce titre traités de « sauvages ».

Mais pourquoi ajouter l’adjectif « sauvage » au mot nature alors que la nature est ce qui est spontané et en libre évolution ? Tout simplement parce qu’il existe peut-être autant de définitions du mot nature que de personnes qui l’exploitent. Ainsi, un forestier dira que la nature est une forêt gérée, sinon elle risque de dépérir ; un arboriculteur présentera son verger comme un espace de nature, un agriculteur parlera de son champ de maïs… C’est pourquoi l’on conserve l’adjectif « sauvage » pour préciser de quoi l’on parle.

Toutefois, selon le philosophe Baptiste Lanaspèze, la nature sauvage est aussi le brin d’herbe qui pousse à travers le trottoir d’une ville ou les arbustes sur un terrain vague. Le sauvage n’a pas besoin d’être vierge ou intact pour exister. Ce peut être aussi le renard ou la fouine qui s’installent en milieu urbain ou encore le loup qui revient de lui-même en France depuis l’Italie en s’affranchissant des frontières humaines. La nature sauvage existe et existera toujours.

Le terme naturalité existe aussi pour parler du caractère naturel d’une chose et sert aux écologues à caractériser un degré de naturalité d’un espace (forêt, tourbière, zone humide). Pour caractériser la naturalité d’une forêt, on étudie des indicateurs comme les animaux et les végétaux présents et leur indigénat, la structure, la quantité de bois mort et de gros bois vivants, la maturité, la fonctionnalité (exemple la fonctionnalité d’une forêt alluviale est d’être inondée). Mais il n’est plus possible de définir un état de référence initial en raison de l’augmentation des températures, de la pollution de l’air, des eaux et des sols, des changements d’usage des sols ou de l’arrivée d’espèces exotiques. Il est également difficile d’établir une époque initiale de référence : révolution industrielle ou préhistoire ?

Le mot biodiversité ne restitue pas, pour Jean-Claude Génot, la complexité de la nature, notamment ses interactions. Car même si la biodiversité les inclut dans sa définition, sur le terrain, les gestionnaires utilisent des indicateurs liés aux espèces elles-mêmes et ne prennent pas forcément en compte les interactions des espèces avec leur milieu.

La libre évolution peut s’utiliser aussi pour parler de la nature sauvage, lorsqu’on laisse la nature s’exprimer sur un terrain quelconque.

Cela rejoint la notion de nature férale (féral se dit d’un animal domestique redevenu sauvage, en anglais feral est synonyme de wild) qui peut être une friche retournée à la nature. L’archétype de nature férale est la terre agricole abandonnée qui évolue vers le stade arbustif puis forestier. De très nombreux espaces naturels sauvages protégés dans le contexte européen, voire dans le monde entier, sont de la nature férale qui possède un héritage anthropique lié à de nombreux types d’activités humaines (agriculture, élevage, coupe de bois, habitations, industrie). Un espace de nature férale est un lieu de dédomestication où, par exemple, des plantes sauvages vont se croiser avec des cultivars et des plantes exotiques (c’est le cas de la vigne) pour donner une nouvelle espèce. Une plante peut également évoluer dans un nouveau contexte écologique et se modifier comme la renouée du Japon dont le patrimoine génétique n’a plus rien à voir avec l’espèce d’origine. Le sol conserve la « mémoire » des activités humaines depuis très longtemps, ainsi autour d’anciens châteaux médiévaux poussent certaines espèces végétales cultivées durant le Moyen Age qui n’ont rien à voir avec la flore de la forêt environnante.

D’une manière générale, on ne sait pas exactement vers quoi la nature férale va évoluer et c’est sans doute cette imprévisibilité qui gêne le plus les gestionnaires.

A la question « combien reste t-il de nature sauvage ? », Jean-Claude Génot nous a indiqué qu’en France, si on parle de sites strictement protégés, il y a 22 000 hectares de forêts domaniales en réserve intégrale soit 1,4 % des forêts domaniales et 0,13 % des forêts françaises (mais la chasse y est autorisée sauf pour le petit gibier et lorsque la présence de grands prédateurs comme le loup est attestée)… Mais en métropole, on dénombre environ 5 millions d’hectares de terres qui sont sans usages, mais dans certaines régions ce sont souvent des micro-sites alors qu’il faut plusieurs centaines, voire des milliers d’hectares pour réellement sauvegarder des zones naturelles.

Certains pays ont des lois intégrant la notion de « wilderness », comme la Finlande, la Norvège, l’Allemagne (Wildnis qui signifie sauvage), l’Autriche. L’Italie préserve aussi des zones en libre évolution et assume parfaitement la présence du loup et de l’ours. Certaines régions (le Frioul) ont protégé des sites en tant que zones de wilderness. Il existe d’ailleurs une société italienne de la wilderness. Par ailleurs, les forestiers n’ont plus le droit de toucher à la forêt dans les espaces protégés. Il existe aussi une société européenne de la wilderness qui fait de la certification de zones protégées considérées comme aires de wilderness. Dans sa Stratégie pour la diversité biologique, l’Allemagne souhaite protéger 2 % de nature sauvage sur son territoire et 5 % de forêts en libre évolution. Mais comme cela était difficile à appliquer par les propriétaires privés et les communes, elle a imposé 10 % dans les forêts des Länder.

Problèmes et solutions

La nature sauvage/férale est menacée depuis quelques années par les énergies renouvelables (parcs éoliens et solaires) qui cherchent des endroits sauvages pour s’installer, en mer aussi. Par ailleurs, depuis le Grenelle de l’Environnement, on favorise le bois pour le chauffage et la forêt a beaucoup rajeuni (il n’y a plus autant de vieux arbres). De plus, des espèces exotiques vont être plantées pour adapter la forêt au changement climatique, sans laisser la chance aux espèces locales de s’adapter.

Une des solutions est la stratégie de l’ASPAS consistant en l’achat de grands espaces naturels qu’elle laisse en libre évolution pour en faire des réserves de vie sauvage. En effet, les écologues ont constaté que lorsqu’on laisse un lieu libre, des décennies plus tard, la faune s’enrichit, les processus écologiques se déploient et le milieu gagne en maturité. C’est donc un moindre mal des effets du changement climatique sur la composition de la faune et de la flore si les processus naturels et fonctionnels s’exercent sans contrainte humaine.

Pour les particuliers propriétaires, la loi sur la biodiversité donne la possibilité des ORE (Obligations réelles environnementales) permettant de se fixer des règles pour respecter la nature, et par exemple favoriser la libre évolution.

Les conservatoires d’espaces naturels laissent, de fait, des zones en libre évolution car ils n’ont pas assez de moyens pour intervenir sur l’ensemble de l’espace, mais aussi parce qu’ils se rendent compte de l’intérêt qu’il y a à laisser des sites naturels témoins face au changement climatique.

En forêt, les exotiques c’est pas automatique !

L’introduction d’espèces exotiques en forêt n’est pas forcément un gage de réussite et risque de réduire leur diversité biologique.

par Jean-Claude Génot *

La coupe rase qui consiste à enlever tous les épicéas morts et ceux encore verts fragilise les sols et provoque l’effondrement des cours du bois – photo JC Génot

Dans mon texte sur le plan gouvernemental de plantation paru en janvier (lire ici), j’ai abordé le sujet des îlots d’avenir en forêt publique mis en œuvre par l’ONF (Office national des forêts). Il s’agit de parcelles allant de 0,5 à 5 ha où l’ONF plante des espèces exotiques supposées être mieux adaptées au réchauffement climatique.

Il existe une séquence vidéo sur la plantation d’un tel îlot en forêt domaniale de Vierzon qui est un modèle du genre de la propagande à peine subtile de l’ONF pour faire passer cette pilule au public. D’abord, l’intervieweur de la séquence YouTube sert la soupe et ne pose aucune question embarrassante, du genre pourquoi avoir fait une coupe rase de 5 ha et mettre ainsi le sol à nu face au réchauffement climatique que craignent tant les forestiers ? Le paysage est celui d‘une terre agricole prête pour une nouvelle culture. On nous explique que les chênes sessiles qui étaient présents sur la parcelle ont dépéri à cause d’un problème sanitaire, une opportunité de faire table rase pour l’ONF, mais ce n’est en rien une fatalité que de tout enlever et de ne laisser aucun arbre mort alors que nos forêts en manquent déjà terriblement. De plus, il existe des préconisations écologiques (mises en pratique en Alsace) pour ne pas reboiser systématiquement les vides de moins d’un hectare pour la diversité du vivant.

Un ingénieur forestier en retraite qui connaît bien ce secteur a relevé les omissions dans le discours des forestiers. D’abord, si les chênes sessiles ont dépéri, c’est à cause du tassement des sols fragiles dû à l’exploitation de la parcelle et au réseau de drainage jamais entretenu et pas à un problème sanitaire. Quand on nous montre un ouvrier en train de mettre un jeune plant dans un sol entièrement boueux, mon expert n’en revient pas et m’explique que ce terrain a été préparé à grands frais, mais pas du tout avec la technique appropriée. Dans ces forêts aux sols très hydromorphes, il faut installer des billons et ne pas faire de labour à plat comme cela a été le cas ici et reprendre tout le réseau de drainage.  Pour lui, il ne fait aucun doute qu’au premier gel, les jeunes plants ont dû être déchaussés. Quant à l’optimisme affiché par un des forestiers sur le taux de réussite de cette plantation qu’il espère de 100 %, mon expert ne donne pas plus de 1 à 2 % de réussite. Affaire à suivre.

Enfin, on nous présente le futur arbre, le fameux séquoia toujours vert, qui atteint jusqu’à 110 m de hauteur en Californie. Là-bas il baigne dans les brouillards humides venus du Pacifique, mais ici à Vierzon que se passe-t-il en cas de sécheresse ? Exotique ce séquoia ? Pas du tout ! Notre forestier, subjugué par le futur potentiel de bois de cet arbre monumental, nous rappelle qu’il a vécu en Europe il y a un million d’années, on est rassuré… J’oubliais l’inévitable clôture (au bas mot autour de 8 000 € l’hectare selon mon expert) à cause d’un autre ennemi du forestier : le cervidé. Avec de telles pratiques sylvicoles, on voit bien que l’ennemi public numéro 1 pour la forêt, c’est le forestier lui-même !

Il est indispensable de conserver des bouquets d’épicéas morts sur pied et au sol pour la diversité du vivant et pour conserver l’humidité du sol – photo JC Génot

Cela fait un moment que l’idée trotte dans la tête de la hiérarchie : la forêt va changer, changeons-la selon nos besoins. L’occasion est trop belle pour implanter ces îlots de super-exotiques puisque partout il y a des dépérissements (épicéas, frênes, hêtres, chênes). On coupe les arbres encore verts et les arbres secs (même si cela se vend à perte comme pour les épicéas) pour faire place nette et prendre le risque de fragiliser les plantations en cas de fortes sécheresses. Les résultats des dépérissements ne sont pas le seul fait du réchauffement climatique car la sylviculture a aussi sa part de responsabilité : espèce mal adaptée à la station, tassement des sols par les engins d’exploitation, forte ouverture de la canopée d’où une forte évapotranspiration du sol, diminution du stockage de carbone en baissant les diamètres d’exploitabilité. Le rajeunissement considérable des forêts a des conséquences nombreuses sur la résilience de l’écosystème face aux aléas climatiques. En effet, les arbres dominants qui ont atteint leur pleine maturité (soit bien au-delà de 100 ans) ont une fonction connue de dissipateur de chaleur liée à leur forte activité de photosynthèse et d’évapotranspiration. Bien des interactions et rétroactions du vivant y ont disparu, qui, pourtant, amélioraient considérablement la résilience des forêts face aux stress climatiques. L’ajout d’espèces exotiques injectées dans ces milieux déjà fragilisés ne peut que les exposer à des crises sanitaires sans fin et à des pertes financières conséquentes à long terme.

Les pratiques sylvicoles devraient donc être revisitées au regard de la fragilité des forêts face au réchauffement climatique. D’ailleurs, un récent rapport d’experts forestiers préconise même de laisser 25 % des forêts en libre évolution en matière d’adaptation au changement climatique. De plus, le recours à des espèces super-exotiques ressemble à une fuite en avant avec un présupposé, à savoir que la forêt n’aura pas le temps de s’adapter naturellement. La forêt écosystème s’adaptera forcément, mais la forêt industrielle non. On ne mise pas sur la diversité génétique des espèces locales. Quitte à faire des essais, le recours à des écotypes d’espèces locales adaptés à des climats plus secs (comme le hêtre qui pousse jusqu’en zone méditerranéenne) devrait être préféré à l’introduction de super-exotiques et jamais en peuplement pur, mais en bouquet parmi les essences locales. Enfin, les chênes ayant montré leur capacité de migration et d’hybridation (entre chêne pédonculé et chêne sessile) après la dernière glaciation, il n’est pas impossible d’imaginer une remontée de chênes thermophiles comme le chêne pubescent, déjà présent dans le nord de la France. On aimerait que ces plantations tests de super-exotiques restent anecdotiques, mais l’ennui avec l’ONF, organisme très centralisé, c’est qu’une idée lancée par la direction va s’appliquer partout dans les régions avec des cadres aux ordres, comme de bons petits soldats. Vous ne me croyez pas ? Il y a déjà eu des précédents malheureux.

Ainsi, en 1996, François Terrasson nous alertait dans un article intitulé Des arbres comme du maïs sur le nouveau concept de l’ONF baptisé « la sylviculture de l’arbre objectif ». Cette méthode consistait à fixer par parcelle une espèce « objectif » que l’on voulait absolument avoir en fin de cycle pour la régénération de la parcelle. Cela conduisait le forestier à éliminer progressivement les espèces qui n’étaient pas leur objectif, pour ne garder que celle souhaitée, avec pour conséquence de réduire la part de mélange dans les parcelles et de faire des sacrifices d’exploitabilité en éliminant des arbres qu’il aurait mieux valu laisser pousser pour un meilleur bénéfice économique. L’autre volet de cette méthode consistait également, après une coupe rase, à planter l’arbre objectif avec un certain espacement et des layons tous les 25 m pour aller girobroyer la végétation concurrente entre les arbres.

Après la tempête Lothar de 1999, l’ONF n’a pas mis longtemps à réagir et à présenter son nouveau concept de sylviculture dynamique. Cette méthode n’était pas en rupture avec celle de l’arbre « objectif ». Toujours en vigueur à ce jour, la sylviculture dynamique conduit à de fortes éclaircies visant à augmenter nettement les distances entre les arbres pour que ces derniers ne poussent plus serrés en hauteur ,mais en diamètre et moins hauts afin de ne plus être renversés par les tempêtes. Quant à la mise en distance des arbres, elle est censée éviter une forte concurrence entre ces derniers pour la ressource en eau du sol. Curieuse coïncidence, cette sylviculture qui vise finalement à augmenter les prélèvements et baisser la densité des arbres d’une parcelle a permis de répondre exactement au slogan du Grenelle de l’environnement, à savoir produire plus de bois.

Pour les peuplements jeunes, notamment de résineux, la mécanisation a été généralisée avec des layons nommés des cloisonnements tous les 12 à 15 m pour faciliter le travail des abatteuses : un pas de plus vers le champ de maïs pour reprendre l’expression de Terrasson. Un enseignant-chercheur de l‘école forestière Agroparistech Nancy m’a confié que si on le transportait les yeux bandés dans n’importe quelle forêt française, il reconnaîtrait à coup sûr une forêt domaniale tant les pratiques de l’ONF sont rationnelles et normatives, donc prévisibles. Evidemment, cette sylviculture dynamique qui rajeunit les forêts n’est pas sans conséquences face au réchauffement climatique car ces peuplements clairs favorisent l’évapotranspiration du sol, suppriment l’humidité qui fait partie intégrante de l’ambiance forestière, n’atténuent absolument pas le réchauffement climatique et limitent les capacités de stockage du carbone dans le sol et les vieux arbres. L’ONF semble ignorer ce que l’on appelle les solutions fondées sur la nature et ce choix de planter en plein une seule espèce super-exotique est une sylviculture anti-nature. Mais n’est-ce pas finalement ce que certains ingénieurs ont toujours rêvé de faire, dompter la forêt et sa végétation naturelle pour en faire un champ d’arbres bien ordonné ?

A l’évidence, le recours aux super-exotiques est un pari très risqué, compte tenu des précédents comme l’épicéa dont on voit l’effondrement actuel, le chêne rouge d’Amérique devenu envahissant et contre lequel le glyphosate a même été utilisé dans le passé, le cerisier tardif qui a envahi une grande partie de la forêt de Compiègne, favorisé par les coupes rases, et le Douglas, également envahissant sur certaines stations, sensible à un champignon (rouille) et à un insecte défoliateur. De multiples exemples montrent que l’introduction d’exotiques n’est pas forcément un gage de réussite tout en appauvrissant la diversité biologique des forêts. Sans subvention publique, ces plantations coûteuses et plus qu’incertaines n’auraient aucune raison d’être.

* Ecologue

Plan de relance de la filière bois : la forêt ça se cultive !

Dans une société de masse industrialisée, seuls les grands nombres impressionnent. L’actuel ministre de l’Agriculture, de l’Alimentation et des Forêts peut être fier de lui avec son plan de « repeuplement » des forêts françaises car les chiffres donnent le vertige : 50 millions d’arbres à planter, 45 000 hectares à reboiser, 200 millions d’euros.

par Jean-Claude Génot *

Plantation d’épicéas avec un couloir pour l’abatteuse tous les 10 à 15 m : un champ d’arbres – photo Jean-Claude Génot

« Le volet de repeuplement des forêts est je pense le plus grand depuis l’après-guerre », a ajouté le ministre. Espérons que le sort de tous ces arbres ne sera pas le même que celui des centaines de milliers d’épicéas plantés il y a quelques décennies qui sont morts affaiblis par les sécheresses et tués par les scolytes en 2019 et 2020. Car si la forêt a encaissé ces pertes massives, ce n’est ni la faute du réchauffement climatique, ni celle des scolytes qui font partie de l’écosystème forestier, mais bien celles des sylviculteurs qui ont planté l’épicéa, espèce montagnarde, en plaine sur des sols inadaptés et en peuplements purs, fragiles et non résilients.

Travailler contre la nature nécessite d’en payer le prix tôt ou tard. Le forestier a cette capacité bien humaine de se dédouaner des erreurs commises par lui ou par ses pairs, corporatisme oblige. La vision de la forêt du ministre de l’Agriculture a le mérite de la clarté en nous rappelant « qu’une forêt, ça se protège, tout comme le sol, et ça se cultive, tout comme le sol ». Si la culture de la forêt vue par le ministre a pour modèle l’agriculture industrielle française, on peut avoir des craintes légitimes sur les effets de ce plan. On se doute bien que ce programme de « repeuplement » est en fait un plan de relance de la filière bois qui souhaite majoritairement des résineux alors que la forêt française est dominée par les feuillus. Cultiver la forêt signifie planter des résineux, donc créer des champs d’arbres et certainement pas des forêts.

Mélanges d’espèces, d’âges et de couleurs : une forêt – photo Jean-Claude Génot

Il faut peut-être rappeler au ministre qu’une forêt pousse toute seule et n’a nullement besoin de plantation pour exister, c’est ce qui la différencie d’un champ d’arbres. La forêt est composée d’espèces autochtones d’âges divers, adaptées au sol et au climat local, issues de régénération naturelle, où vivent une faune et une flore spécifiques liés à l’ambiance forestière. C’est un espace multifonctionnel où on coupe du bois, on protège la nature et on accueille les gens. Un champ d’arbres est une monoculture d’espèces allochtones d’âge unique, esthétiquement laid, écologiquement pauvre, économiquement aventureux et climatiquement néfaste. C’est un espace monofonctionnel dont le seul but est de produire de la biomasse pour le « moloch » industriel.

Il faut en finir avec cet argument simpliste selon lequel planter un arbre est bon pour la nature si on ne précise pas l’espèce, le lieu et l’objectif. Il est bénéfique de planter des arbres ayant vocation à devenir plus que centenaires dans des paysages appauvris par l’agriculture ou dans des villes très bétonnées. Par contre, en forêt il est calamiteux sur le plan écologique de planter des résineux à la place des feuillus autochtones ou des surfaces d’épicéas éliminées par les scolytes, sous peine de reproduire les mêmes erreurs que dans le passé avec cette fois, des espèces encore plus exotiques censées mieux s’adapter au changement climatique.

Si vous aimez l’exotisme, vous serez servi avec la liste à la Prévert de l’ONF : sapins de Céphalonie, d’Espagne et Cilicie, cèdres de l’Atlas, à encens et du Liban, eucalyptus du Mont Dalrymple, pins noirs d’Autriche, de Monterrey et de Brutie, sans oublier le Douglas et les chênes du Caucase, de Hongrie et de Turquie. Ces plantations sont habilement nommées îlots d’avenir par l’ONF, ce qui tendrait à sous-entendre que le reste de la forêt n’en a pas. Il est prévu dans les forêts domaniales d’atteindre 3 % de ces îlots d’avenir, à mettre en parallèle avec le ridicule 1 % dédié à la nature (réserve intégrale et îlots de sénescence). A l’heure où les spécialistes de la biodiversité insistent sur la nécessaire attention à avoir avant d’introduire des espèces exotiques, les forestiers foulent allègrement le principe de précaution inscrit dans la Constitution. Faut-il rappeler que l’agence fédérale allemande de l’environnement a classé le Douglas dans les espèces envahissantes ! On attend vivement que le ministère de l’Ecologie se prononce sur ces espèces exotiques via l’Autorité environnementale. Gagner de nouvelles surfaces de plantations risque de se faire au détriment de friches ou de boisements spontanés dont la résilience est bien plus importante que celle des monocultures. Supprimer la nature en libre évolution ou des milieux agropastoraux diversifiés pour y mettre des monocultures serait un écocide dont les responsables devront rendre compte à l’heure où la biodiversité s’effondre. Assurément, planter des résineux dans ces situations revient à avoir peut-être plus d’arbres, mais nettement moins de forêts.

Enfin, dire que ces plantations vont permettre de lutter contre les effets du réchauffement climatique est une pure « trumperie » que la filière bois ne cesse de colporter. Le stockage de carbone est bien meilleur avec une forêt à cycle long qu’avec une plantation gérée sur un cycle court. De plus, la coupe rase et la débauche de travaux (dessouchage, labour, épandage de fertilisants ou de pesticides) liés à l’exploitation des plantations perturbent fortement les sols, ce qui provoque un relargage du carbone qui est contenu dans la biomasse, le bois mort, l’humus et le sol. Sans parler de la dépense d’énergie fossile, plus importante dans le cas de la plantation que pour une forêt âgée. Enfin, la plantation de résineux renforce les effets du réchauffement climatique. En effet, elle modifie l’albedo des arbres (capacité de réfléchir l’énergie solaire), pourtant plus bas chez les résineux que chez les feuillus, la rugosité de la canopée (capacité à plus ou moins laisser passer la lumière) et l’évapotranspiration du sol, plus soumis à la lumière dans les plantations de résineux que dans les forêts de feuillus.

Ce plan sert les intérêts privés des pépiniéristes, des coopératives forestières et de l’ONF aux abois sur le plan économique, mais certainement pas l’intérêt général. Comment peut-on aujourd’hui s’obstiner à planter quand la forêt fonctionne gratuitement par régénération naturelle ? Comment peut-on miser sur des espèces miraculeuses dont on ne sait rien du comportement à moyen et long terme vis-à-vis du sol et des autres espèces de flore et de faune dans les différentes régions sans aucune étude d’impact préalable ? Tout cela sent l’apprenti sorcier qui veut dominer la nature en se fichant bien des conséquences écologiques et en jouant à la roulette russe avec de l’argent public. Avec ce programme de plantation, la France continue de se distinguer avec ses politiques antinature, elle s’illustre déjà avec son plan de régulation du loup totalement inefficace, ses aires dites protégées (parcs nationaux et réserves naturelles) sans libre évolution, son manque total de volonté politique pour créer de nouvelles zones de protection dédiées aux vivants non humains avant que la biodiversité ne soit réduite à une peau de chagrin et son soutien sans faille aux milieux cynégétiques les plus rétrogrades et aux lobbys de l’agriculture industrielle écocidaire.

* Ecologue

 

La nature autour de Tchernobyl : la réserve radio-écologique d’Etat de Polésie en Biélorussie

Les auteurs du présent article se sont rendus dans la partie biélorusse de la zone d’exclusion de la centrale de Tchernobyl du 29 septembre au 1er octobre 2016. Le premier compte rendu de leur visite a fait l’objet d’un article paru dans le Courrier de la nature N° 303 (mai-juin 2017). Le texte ci-dessous est différent, fait appel à une bibliographie plus fournie et fait part de certains travaux de recherches inédits effectués en Biélorussie.

par Jean-Claude Génot et Annik Schnitzler

Rares sont les personnes pour qui Tchernobyl n’évoque rien, mais plus rares encore sont les personnes pour qui la Polésie signifie quelque chose. Pourtant, la Polésie est la région sud de la Biélorussie, frontalière avec l’Ukraine, qui a reçu la plus grosse partie des retombées de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. En 1988, une réserve écologique d’un genre spécial y a été créée dans la zone d’exclusion autour de la centrale, côté biélorusse. Il s’agit de la réserve radio-écologique d’Etat de Polésie (RREP) qui ne dépend pas du ministère de l’Environnement mais du ministère des Situations d’urgence de la république de Biélorussie. D’une surface de 2160 km2 (65 km du nord au sud et 72 km d’est en ouest), la RREP a reçu 30 % du césium 137, 73 % du strontium 90 et 97 % des isotopes du plutonium émis par l’explosion du réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl. Le plutonium 241 a donné par désintégration l’américium 241 dont la période de demi-vie est de 432 ans. Les 740 personnes qui travaillent pour la RREP ont pour missions essentielles de limiter l’accès des populations environnantes, d’assurer la protection contre les radiations, d’éviter la dispersion des radionucléides et enfin de mener un suivi continu des effets de la radioactivité sur la faune et la flore. Les interventions humaines sur le milieu consistent à créer des pare-feux car le contrôle des incendies est une tâche prioritaire des personnels de la RREP, à planter des arbres sur les champs afin d’éviter les poussières radioactives et à entretenir les monuments aux morts et les cimetières. Comme toutes les aires protégées de Biélorussie, la RREP a aussi un objectif économique et certaines activités « expérimentales » ont lieu comme l’élevage, l’arboriculture, l’apiculture et la foresterie avec 8 000 m3 de bois coupé et scié annuellement.

La végétation entoure les maisons abandonnées – photo JC Génot

La « catastrophe », comme l’appellent les Biélorusses, est un drame humain puisque 22 000 personnes qui vivaient sur ce territoire dans plus d’une centaine de villages ont été évacués, mais seulement 10 jours après l’explosion du réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl. Des villages ont été enterrés, les autres ont été abandonnés. Des vieilles personnes sont restées dans leurs maisons et des SDF ont continué à vivre là pendant une dizaine d’années. Depuis, seul le personnel de la réserve et les visiteurs fréquentent cette vaste zone. Les bureaux des scientifiques de la RREP sont dans l’ancien village abandonné de Babchin, mais la partie administrative est dans la ville de Khoiniki, située à 15 km au nord de la réserve. Tout à fait au sud de la RREP, dans le village de Masany, il a fallu décaper le sol trop contaminé et apporter de la terre avant d’y installer une station de mesure de la radioactivité pour que le personnel puisse vivre. Lors d’une visite de trois jours début octobre 2016, nous avons pu lire sur le tableau d’une école du district cette inscription pathétique : « Nous reviendrons ».

Des immeubles masqués par les arbres – photo JC Génot

Mais le milieu de vie de ces populations a été rendu inhabitable par le plus grave accident nucléaire civil du XXe siècle, surpassant celui de Fukushima en 2011 d’après l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). La contamination des sols, des plantes et des animaux empêche toute perspective de vie normale avant très longtemps. Les habitants ont été particulièrement pénalisés car dans la campagne biélorusse, les gens cultivent leur jardin, vont chercher l’eau dans des puits, pêchent dans les rivières et ramassent des champignons et des baies en forêt. Trois jours par an, la RREP autorise les anciens habitants à venir sur les tombes de leurs défunts pendant les fêtes orthodoxes. Malgré cela, les incursions ont été très nombreuses depuis l’évacuation pour braconner ou pour piller et vandaliser les maisons abandonnées. En effet, la limite extérieure de la RREP n’est surveillée qu’au travers de postes de contrôle sur les routes d’accès. Une clôture englobant une surface d’environ 1 400 km2, la zone rouge la plus contaminée, a été dressée à l’intérieur de la RREP avec également des postes de contrôle. Mais en trente ans, la clôture a été détériorée en de très nombreux endroits et les panneaux avec le symbole de la radioactivité ne dissuadent pas les gens de pénétrer dans cette zone défendue.

La « catastrophe » a révélé deux grandes facettes de l’espèce humaine : d’un côté le dévouement, voire l’héroïsme des pompiers, des pilotes d’hélicoptères et des liquidateurs soviétiques qui ont empêché le réacteur en fusion d’exploser au contact de l’eau, de l’autre, la cupidité et le mépris de la vie humaine de ceux qui ont volé les meubles, les boiseries, la vaisselle dans les maisons abandonnées pour les vendre dans le pays sans se préoccuper de leurs émissions radioactives, et les fonctionnaires des kolkhozes qui ont mélangé les produits agricoles (lait, blé) des zones contaminées avec ceux du nord, épargnés par la catastrophe, pour les écouler sur le marché. La contamination a privé la Biélorussie d’une grande partie de sa production agricole et un tiers des kolkhozes ont été abandonnés. Quant aux habitants évacués, ceux qui ont été conduits à Minsk vivent dans des quartiers à part et sont ostracisés comme étant des « Tchernobyliens ». Il est tout simplement surréaliste de penser que des dizaines de milliers de Biélorusses vivent toujours en zone contaminée, notamment dans les environs de Gomel au sud du pays. Quant au personnel de la RREP, les gens travaillent deux semaines puis sont au repos. Ils sont suivis annuellement et possèdent un dosimètre, mais les scientifiques qui nous guidaient n’en avaient pas sur eux. Ils ne doivent pas dépasser 1,5 m Sv/an (le Sievert exprime les effets biologiques des rayonnements ionisants sur la matière vivante, il représente indirectement le risque pour la santé à la suite d’une exposition à une source radioactive).

Dans tout le pays, la radioactivité se répartit par taches à travers forêts, champs et marais. En venant en voiture, à 80 km de la réserve, il y avait déjà un panneau à l’entrée d’une forêt avec le symbole de la radioactivité. Les chiffres indiqués par le compteur Geiger emporté avec nous sont en µRem/heure (le rem signifie Röntgen equivalent man, il mesure la dose reçue par le corps entier qui dépend des types de rayonnements ionisants). Les chiffres indiqués sur les panneaux dans la réserve sont en µSv/heure. Il nous fallait faire une conversion des Rem en Sievert assez simple (1 Rem = 0,01 Sv) pour savoir où nous en étions.

La rivière Pripiat marque la frontière avec l’Ukraine – photo JC Génot

Ainsi sur le bord d’une route, on enregistre 0,63 µSv/h alors que sur la route en macadam on est à 0,43, à l’intérieur de l’école 0,15 µSv/h et à l’extérieur 0,39, au bord de la rivière Pripiat 0,09 µSv/h, sur la berge 0,27 et sur le chemin qui y mène 0,45. C’est dans la zone «rouge» qu’a été enregistré le chiffre maximal de radioactivité avec 4,11 µSv/h. Un agent de la réserve qui passerait une heure par jour dans ces secteurs, atteindrait la dose maximale admise de 1,5 mSv/an en une année. Or Valery, notre guide spécialiste de la faune, peut travailler 10 heures de suite sur le terrain pendant la belle saison durant sept jours.

Des champs drainés sont redevenus des roselières – photo JC Génot

Il suffit de monter sur une tour d’observation des feux pour prendre la mesure de ce qui se passe depuis trente ans, à savoir une reconquête de la végétation partout où c’est possible, et cela à l’échelle du paysage à perte de vue. Bouleaux, trembles, frênes, érables, charmes et saules colonisent les espaces ouverts autour des villages, et l’intérieur de certaines maisons, des arbres fruitiers se sont ensauvagés, des vignes vierges exotiques et du houblon recouvrent les toits des granges. Les champs drainés se sont transformés en marais, ce qu’ils étaient avant que les hommes les transforment pour l’agriculture, parce que les canaux de drainage ont été bouchés.

Des friches à perte de vue – photo JC Génot

Dans certaines plantations de pins datant d’avant la « catastrophe », les chênes sessiles et les bouleaux poussent spontanément, nous rappelant que les feuillus existent ici naturellement. La vallée alluviale du Pripiat est de toute beauté avec ses berges sablonneuses, ses îles boisées et des terrasses sableuses où se développe une végétation herbacée adaptée à ses sols secs parsemées de chênes. Partout, la friche et la forêt spontanée se développent et forment des écrans denses devant des maisons en bois ou des bâtiments en béton aux fenêtres béantes.

Des routes reculent devant la végétation – photo JC Génot

Les routes sont mangées par la végétation et couvertes de lichens et de mousses. Des panneaux de signalisation ne mènent plus nulle part, les poteaux électriques sont désormais seuls, sans fils. C’est l’image presque caricaturale d’un paysage post-apocalyptique car la centrale couverte de son sarcophage n’est qu’à 12 km de là, masse sombre que l’on peut observer dans le lointain depuis une tour. Malgré le « mal invisible », la nature est calme, sereine et elle se déploie de façon exubérante. On ne peut s’empêcher de penser à cette phrase de François Terrasson, qui visita Tchernobyl : « On vient d’inventer le premier lieu où l’homme ne peut pas vivre ».

Si la végétation est spectaculaire, la faune qui s’est développée ne l’est pas moins. De nombreuses espèces menacées en Biélorussie se sont épanouies dans ces terres ensauvagées, comme le pygargue à queue blanche, l’aigle criard, l’aigle pomarin, le hibou grand-duc et la chouette lapone. Leurs effectifs ont augmenté depuis l’abandon des lieux par les humains. L’inondation artificielle des champs a attiré ici la plus grande population de cygne chanteur du pays. D’autres espèces sont présentes comme le butor qui vit dans les immenses roselières, le guêpier d’Europe dans les rives sableuses de la rivière Pripiat, le râle des genêts dans les marais et la cigogne noire dans les forêts. Le bruant ortolan, un petit passereau devenu rare en Europe occidentale, niche ici dans des milieux atypiques comme les prairies inondables parsemées de chênes et de saules. La cistude, ou tortue des marais, trouve ici les milieux qu’elle affectionne (fossés, canaux, cours d’eau) et elle compte dans la RREP ses plus importantes populations du pays avec plusieurs dizaines de milliers d’individus. Parmi les espèces liées au caractère thermophile du sud de la réserve avec des dunes sableuses et des milieux secs, il faut citer la mante religieuse et une tarentule originaire du sud de la Russie. Par ailleurs, certaines espèces ont été réintroduites volontairement, comme le bison en 1996. D’une population initiale de 19 individus, l’effectif s’élèverait à 174 individus en 2020 selon les gardes de la RREP ; les animaux évoluent librement, mais sont nourris en hiver. Des chevaux de Przewalski venant de la zone d’exclusion en Ukraine ont migré vers la RREP. Trente-six individus ont été relâchés entre 1998 et 2004 et la population s’élève à 150 individus en 2018.

Concernant le loup, sa population a augmenté car ses proies (cerf, chevreuil, élan, sanglier) ne sont plus chassées. Mais les effectifs n’augmentent pas de façon spectaculaire, car les loups se partagent le territoire en fonction du nombre de proies et de l’espace qui leur est nécessaire. Lorsque récemment la densité des sangliers a baissé à cause de la peste porcine africaine, les loups ont reporté leur prédation sur les animaux domestiques (chiens errants), les autres ongulés et es castors, faciles à attraper en période de sécheresse. Il n’y a donc ici pas plus de loups que dans d’autres parties de la Biélorussie, peut-être même moins depuis dix ans, car ils ont été chassés, en hélicoptère, par un ancien directeur de la réserve. Nous avons pu déceler de nombreux indices de sa présence : grattage, fèces, traces, notamment le long des berges de la rivière, très basse depuis deux saisons sèches. Un forestier travaillant à un poste de contrôle nous a affirmé avoir vu une meute de 13 individus au printemps 2016.

L’empreinte laissée par un ours sur une vieille tapisserie dans une maison – photo JC Génot

Aujourd’hui encore, il y a toujours une forte pression des chasseurs et des autorités locales pour tuer les loups, considérés comme nuisibles et officiellement classés comme espèce chassable. Mais le loup n’est pas le seul carnivore de la zone : l’ours et le lynx sont revenus discrètement. Nous avons vu les traces d’un ours, entré dans une maison à la recherche d’abeilles.

Les élans ne sont plus chassés par l’homme et semblent moins craintifs – photo V. Dombrovski

Lors de deux sorties, nous avons pu observer facilement des élans, dont la densité est de 7 à 10 individus pour 10 km2. Enfin, nous avons été impressionnés par le nombre important de tétras lyre, qui se sont envolés devant notre véhicule en parcourant les routes. L’espèce profite des terres en déprise et des marais et sa relative abondance mérite d’être soulignée car cet oiseau figure sur la liste des espèces menacées en France.

Vipère péliade – photo JC Génot

Nous avons également observé plusieurs rapaces : épervier, autour et pygargue à queue blanche, ainsi qu’une couleuvre à collier et une vipère péliade à deux reprises. Plusieurs colonies de reproductions de murins de Brandt ont été identifiées dans des cavités d’arbres, grâce au radiopistage (1). L’installation de pièges photos, en collaboration avec l’université américaine de Géorgie sur la période 2016-2018 au cours de 3371 jours de piégeage en 13 sites différents, a permis au biologiste de la réserve de confirmer l’abondance des mammifères dans la RREP. En effet, on dénombre près de 88 animaux pour 100 jours de piégeage. Les deux mammifères les plus communs sur les photos sont le loup et le lièvre. L’élan et le cerf sont les ongulés les plus fréquents sur les photos. Cinquante-six pour cent des photos d’animaux sont prises la nuit, le chien viverrin étant l’animal le plus commun. Toujours avec des pièges photos, l’université de Géorgie a étudié le comportement nécrophage des animaux de la RREP vis-à-vis de carpes d’élevage, déposées près de la rivière et près des canaux de drainage sur 83 sites au total.

Un lynx pris au piège photo non loin des bureaux de la réserve à Babchin – photo V. Dombrovski

Les nécrophages jouent un rôle important dans l’écosystème en évitant la propagation de maladies et en incorporant certains nutriments dans les sols. Au total, 10 mammifères et 5 oiseaux ont été détectés comme charognards. Les micromammifères et les corvidés (pie et geai) consomment moins de 8 % de la biomasse mise à leur disposition. Les principaux charognards sont le chien viverrin, le vison d’Amérique, la loutre, le loup, le grand corbeau et le pygargue. Ils ont consommé près de 49 % de la biomasse. Un autre phénomène est suivi par les biologistes : l’utilisation par la faune des nombreux bâtiments, maisons, et granges abandonnées. Ainsi il n’est pas rare de trouver un blaireau vivant sous un plancher, un hibou grand-duc dans un grenier, une hulotte dans une ancienne cheminée d’un hangar, des élans ou des cerfs se réfugiant dans une étable ou une grange. L’équipe américaine de l’université de Géorgie et le spécialiste de la faune de la réserve ont effectué un suivi de 10 granges dispersées dans la RREP avec des pièges photos en hiver 2016-2017 et en été 2018 pour observer l’occupation de ces sites par les chevaux de Przewalski. Les chevaux ont été observés 35 fois dans 9 granges en hiver de nuit (sur 655 nuits de piégeage photo) et 149 fois dans 8 granges en été au crépuscule (sur 1339 nuits de piégeage photo). Les groupes de chevaux sont généralement composés de cinq adultes et d’un poulain. Les animaux utilisent ces granges pour dormir, se reproduire ou flâner. Cette étude a permis d’observer d’autres mammifères qui fréquentent ces granges : lièvre, chien viverrin, renard, sanglier, élan, cerf, lynx et loup.

Qu’en est-il des effets de la radioactivité sur la faune et la flore 30 ans après la catastrophe ? S’il a été facile de constater les effets de la forte radioactivité sur la nature immédiatement après la catastrophe, il n’est pas aussi facile de montrer les conséquences à long terme sur la faune et la flore tant les interactions sont complexes. Les scientifiques divergent dans leurs résultats en ce qui concerne les effets de la contamination sur l’abondance et la diversité des espèces. On a constaté une diminution de l’abondance des pollinisateurs dans les zones contaminées et une moindre production de fruits. Par contre, il n’y a qu’un effet modéré des rayonnements ionisants sur les nématodes en milieu forestier. De même, la richesse spécifique, l’abondance et la densité des populations d’oiseaux en milieu forestier diminuent avec l’augmentation du niveau d’exposition aux rayonnements ionisants. A l’inverse, la densité des mammifères n’est pas corrélée à la contamination radioactive. La population de grands ongulés (élan, cerf, chevreuil, sanglier) est comparable à celles observées dans des réserves naturelles non contaminées, voire 7 fois supérieure pour les loups. Une étude vient d’être menée dans la RREP justement sur les loups afin de connaître les radiations auxquels ils sont soumis et valider les modèles simulant les expositions externes. Pour cela, 8 loups ont été capturés et équipés de colliers GPS et de dosimètres électroniques et suivis entre 165 et 180 jours entre mi-novembre 2014 et début mai 2015. Le domaine vital moyen des loups est de 226 km2 et la zone centrale de leur domaine vital est en moyenne de 8 km2. Les loups sont exposés à des doses de radioactivité extrêmement variables en fonction de l’espace et du temps. Ainsi un loup a été exposé durant 12 jours à 10 fois la dose moyenne reçue pendant son suivi. En fait, les loups fréquentent des milieux favorables pour leur survie, quel qu’en soit le degré de contamination. L’étude a montré que les modèles sous-estiment l’exposition externe à laquelle les animaux sont soumis.

Si la faune est si abondante dans la RREP, est-ce dû à l’abandon par l’homme de cette zone entraînant l’arrêt de la chasse, de l’agriculture et de l’exploitation forestière, ou bien au faible impact des radiations ionisantes sur les populations animales ? Pour les scientifiques, il est difficile de séparer l’effet sur la faune dû à l’abandon par les humains de celui potentiellement négatif des rayonnements ionisants. Derrière l’abondance et la densité des espèces se cachent des effets délétères à l’échelle moléculaire. Le rayonnement ionisant peut agir directement sur l’ADN et induire des mutations génétiques. Il peut également endommager les cellules par ce qu’on appelle un stress oxydant. Ainsi des anomalies de la formule sanguine et des altérations histologiques de la rate et du foie ainsi que du système endocrinien ont été relevées chez les micromammifères. Un taux élevé d’anomalies morphologiques (albinisme partiel, malformations du bec, tumeurs) a été observé chez les hirondelles ainsi qu’une baisse de leur survie (2). De surcroît, les populations d’oiseaux (546 individus de 48 espèces échantillonnées) présentent des cerveaux significativement plus petits que dans les zones témoins (3) et une augmentation des cataractes avec le niveau de radiation (57 espèces échantillonnées) (4). Une étude montre également que la descendance des sauterelles présente des anomalies de développement, de survie et de succès reproducteur (5). Enfin, une perte d’immunité provoquée par la radioactivité a été constatée parmi les plantes et les animaux, par l’occurrence de nombreuses maladies infectieuses (6). Ces effets négatifs sont surtout détectés au niveau individuel, mais ces altérations ne semblent pas affecter le maintien des populations. Peut-on parler de phénomène de résistance avec ce chien viverrin tué dans son terrier (très contaminé) pour faire l’objet d’une analyse : il présentait une dose de radioactivité létale pour un humain ! De même, une étude a montré une réaction adaptative chez les grenouilles au travers d’un changement de coloration. Les grenouilles vivant dans la zone d’exclusion sont plus foncées, ce qui pourrait les protéger des radiations parce que certains pigments permettent de lutter contre le stress oxydant.

A ce jour, seule une étude de l’IRSN répond à cette question de la séparation de l’effet positif dû à l’abandon par les humains d’un potentiel effet négatif des radiations ionisantes. Cette étude a été menée à partir de l’analyse statistique des données écologiques décrivant la communauté des oiseaux observée dans les 50 km autour de la centrale accidentée de Fukushima sur la période 2011-2014. L’étude a pris en compte la dose absorbée pour les oiseaux et les variables descriptives de l’environnement, le statut des zones autour de la centrale (zone évacuée et zone non évacuée) et la période d’étude. Cette étude montre que la dose absorbée a plus de poids dans la diminution du nombre total d’oiseaux que la présence ou l’absence des humains. Les populations d’oiseaux diminuent que la zone soit évacuée ou pas à cause des radiations ionisantes, mais l’abondance des oiseaux est plus élevée dans les zones évacuées que dans celles qui ne le sont pas.

Pour ce qui est de la végétation, seules les hautes doses de radioactivité enregistrées durant les six premiers mois après l’explosion du réacteur ont affecté les arbres. Dans les endroits où le césium atteignait un niveau élevé, les troncs se sont incurvés et les aiguilles ont jauni, les conifères étant particulièrement sensibles à la radioactivité. Dans les zones fortement contaminées où les conifères ont pu persister, depuis 1993, 50 à 60 % des jeunes arbres âgés de 2 à 9 ans présentent une anomalie morphologique, à savoir la perte du bourgeon apical (7). Par contre, les anomalies concernant les capacités reproductives ne sont plus significatives depuis 1995. Les pins semés en dehors de la RREP poussent plus vite que ceux plantés à l’intérieur, mais à terme les pins contaminés finissent par rattraper leur retard de développement. Les scientifiques ont aussi constaté que 10 % du césium et 40 % du strontium ont été accumulés dans les arbres, et que les fougères accumulaient plus de radionucléides que les lichens. La forêt couvre 51,1 % de la RREP et on pourrait penser qu’elle va poursuivre son extension. Toutefois, des travaux de suivi de la dynamique forestière spontanée montrent que si le phénomène de reforestation naturelle a bien fonctionné dans les premières années, il semble ralentir actuellement à cause de la couverture herbacée dense (notamment les céréales) dans les anciennes terres agricoles, des sécheresses périodiques qui agissent sur les couches supérieures des sols et de la pression des grands herbivores (bison, élan, cerf).

Les forêts de bouleaux poussent spontanément – photo JC Génot

La répartition des espèces forestières est la suivante : 44,1 % de pinèdes à pin sylvestre issues de plantations dont l’âge moyen est de 55 ans, 7,3 % de chênaies d’origine naturelle ou plantées, 45,3 % de bétulaies (bouleaux) et d’aulnaies naturelles et le reste d’autres feuillus spontanés (frêne, érable, saule, tremble, charme). Les scientifiques de la RREP observent des modifications de ces divers milieux forestiers. Ainsi, les chênes se régénèrent difficilement à cause de l’ombre du sous-étage spontané constitué de charmes et de nerpruns (NDLR : selon Wikipédia, genre d’environ 100 espèces d’arbustes ou de petits arbres de 1 à 10 m de haut) et aussi en raison de la contamination du sol. Les bétulaies sont les forêts les plus représentées avec 30 %, elles ont progressé du fait de leur capacité de colonisation pionnière dans de nombreux milieux tels que champs agricoles, villages, zones inondées artificiellement et progression dans les autres types forestiers. Enfin, les aulnaies marécageuses ont des difficultés à se régénérer naturellement à cause des sécheresses, provoquant de grandes variations du niveau des eaux souterraines et en raison du développement de plantes herbacées denses. Les forêts sont jeunes et seulement 2 % d’entre elles ont plus d’une centaine d’années. Les forêts jouent un grand rôle dans la fixation du césium 137 qui ne s’enfonce pas dans le sol comme l’ont montré récemment des travaux effectués près de Fukushima. Dès lors, les forêts deviennent des réservoirs d’absorption pour ce radionucléide (8).

Plantation de pins sylvestres incendiée – photo JC Génot

C’est pourquoi la surveillance des feux est primordiale pour éviter le relargage dans l’atmosphère des particules radioactives lors d’incendies. Malgré cela, nous avons pu constater des parcelles de pins et de bouleaux entièrement calcinées. D’un côté, ces plantations de pins dans des champs évitent les poussières, de l’autre le pin est très inflammable comme les zones de friche sur les terrains sablonneux lors des périodes sèches en début de printemps et en fin d’été-début d’automne. C’est ce qui s’est produit en avril 2020 côté ukrainien dans la zone d’exclusion avec un feu d’origine humaine qui a brûlé 20 000 ha de végétation et s’est propagé jusqu’à 1,5 km de la centrale. Les autres formations végétales de la réserve sont les champs et les prairies plus ou moins en friche (39,6 %), les marais et zones tourbeuse (3,9 %) et les zones d’eau libre (1,8 %). Notre visite tout début octobre n’a pas permis d’herboriser, mais nous avons pu observer un chenal rempli de châtaignes d’eau, une espèce protégée en Biélorussie. Il existe 45 espèces végétales figurant dans le livre rouge des espèces menacées du pays.

Quel bilan tirer de ces 30 ans de suivi dans la RREP ? Nous n’avions pas besoin d’une catastrophe nucléaire pour nous rendre compte que la nature reprend ses droits quand les humains s’en vont. Le paysage autour de Tchernobyl est celui d’une nature férale qui se développe après abandon des activités humaines. Toutefois, le retour d’espèces absentes de cette région et l’augmentation des effectifs d’autres espèces plus rares à l’époque de l’occupation humaine sont des surprises pour beaucoup d’observateurs. Mais certains résultats montrent que l’abondance et la diversité des espèces peuvent masquer des effets sournois dus aux rayonnements ionisants à moyen et long terme sur des individus, voire les populations de certaines espèces. Seul le suivi continu de la contamination permettra de savoir si, malgré leur faible durée de vie par rapport à celle des humains, la faune subira un effet des radionucléides de longue période.

Nos remerciements vont à Valery Dombroski, Maxim Kudin et Sacha Apanasuk pour nous avoir guidé dans la Réserve radio-écologique d’Etat de Polésie (RREP), et Youri Bogutski et Andreï Prokochin de la réserve naturelle de Berezinsky pour nous avoir permis de nous rendre dans la RREP.

(1) Dombrovski. V.C. 2017. Maternity colonies of Myotis brandtii in the Polesie State Radioecological Reserve. Proceedings of the Theriological School 16 : 144–147.

(2) Møller A.P., Surai P. & Mousseau T.A. 2005. Antioxidants, radiation and mutation as revealed by sperm abnormality in barn swallows from Chernobyl. Proc Biol Sci. 272 : 247-53.

(3) Møller A.P., Bonisoli-Alquati A., Rudolfsen G. & Mousseau T.A. 2011. Chernobyl Birds Have Smaller Brains. PLoS ONE 6 (2) : e16862.

(4) Mousseau T.A. & Møller A.P. 2013. Elevated Frequency of Cataracts in Birds from Chernobyl. Plos One 8 (7) : e66939.

(5) Beasley D.E., Bonisoli-Alquati A., Welch S.M., Møller A.P. & Mousseau T.A. 2012. Effects of parental radiation exposure on developmental instability in grasshoppers. J. Evol. Biol. 25 : 1149-1162.

(6) Geras’kin S.A. 2016. Ecological effects of exposure to enhanced levels of ionizing radiation. Journal of Environmental Radioactivity 162-163 : 347-357.

(7) Zelena L., Sorochinsky B., Arnold von S., Zyl van L. & Clapham D.H. 2005. Indications of limited gene expression in Pinus sylvestris trees from the Chernobyl region. Journal of Environmental Radioactivity 84 : 363–373.

(8) Fukuchi K. & Kon N. 2020. Près de Fukushima, des forêts de césium. Courrier international n° 1566 du 5 au 11 novembre : 30-31

La nature en libre évolution : enjeux et réalités

Qu’entend-on par nature en libre évolution ? Dès que l’homme quitte un lieu, abandonne une terre, crée un no man’s land ou dédie un espace à la faune et à la flore en toute conscience, la nature enclenche des processus millénaires de vie et montre de quoi elle est capable de façon autonome.

par Jean-Claude Génot (*)

Hêtraie dans la réserve forestière intégrale de 3 000 ha dans le Parc national de forêts (aux confins des régions Grand Est et Bourgogne Franche Comté)  – photo Jean-Claude Génot

Qui n’a pas croisé un terrain vague livré à lui-même, une friche agricole pleine de broussailles, une friche industrielle où les bâtiments semblent avoir poussé au milieu des arbres, un bois abandonné après une coupe ? Partout le même constat, la nature y déploie son ingéniosité biologique à l’aide de lichens, de mousses, de plantes herbacées, de lianes, d’arbustes et d’arbres.

Dans ce foisonnement végétal, l’homme voit souvent un désordre innommable et effrayant. La nature ne fait que déployer sa dynamique végétale dans ce que les scientifiques nomment une succession pour recouvrir un sol nu, pour enrichir un lieu de nouvelles espèces, pour occuper tous les espaces possibles et pour transformer un milieu ouvert en une forêt sans aucune machine ou débauche d’énergie autre que ses atouts naturels : la photosynthèse, la pollinisation, le recyclage de la matière organique, les symbioses.

Evidemment, la nature en libre évolution ne se réduit pas au monde végétal, un espace suffisamment grand permet la colonisation de nombreuses espèces animales, des insectes aux grands mammifères. Tous ont un lien étroit avec le monde végétal en les consommant, en disséminant leurs graines ou en les décomposant. La libre évolution va de pair avec la nature sauvage qui ne l’est que si justement elle peut s’exprimer de façon libre et spontanée. Si comme le disait Elisée Reclus, l’homme est la nature consciente d’elle-même, alors la nature sauvage, elle, est parfaitement inconsciente de l’homme.

Hêtraie dans le Parc national du Hunsruck en Rhénanie-Palatinat (Allemagne) – photo Jean-Claude Génot

La France compte 5,1 millions d’hectares de terres sans usages (1), donc en libre évolution, mais le qualificatif de « sans usages » signifie sans exploitation agricole ou forestière et sans urbanisation. Il peut s’agir de maquis, de landes, de garrigues, de friches arbustives et surtout de boisements spontanés, voire de forêts à l’abandon, la forêt constituant le stade final de la succession de nombreux espaces ouverts en libre évolution en zone tempérée. Pour autant, il peut y avoir des usages locaux (cueillette, chasse, pâturage extensif, loisir). De plus, la plupart de ces espaces sont privés et ne présentent aucune garantie de pérennité quant à la libre évolution. En fonction de leur localisation, ces terres sont temporairement sans usages car elles ne sont pas à l’abri d’une valorisation économique telle que l’exploitation pour la biomasse, le défrichement pour l’agriculture, l’extension urbaine ou encore l’installation de panneaux solaires ou d’éoliennes. La libre évolution n’est donc absolument pas garantie. Elle ne l’est que sur de faibles surfaces protégées à cet effet, à savoir les réserves forestières intégrales qui relèvent de la catégorie Ia des aires protégées de l’UICN (2), à savoir le niveau le plus élevé de protection. En 2020, on dénombre 21 868 ha de forêts en réserves biologiques intégrales, soit 1,2 % des forêts domaniales et 0,13 % des forêts françaises métropolitaines (soulignons que si on prend en compte l’Outremer, la surface en réserves intégrales dépasse les 100 000 ha, notamment avec la Guyane). On est loin des ambitions affichées dans la stratégie allemande pour la biodiversité, à savoir un objectif de 5 % des forêts en libre évolution. Or, comme il est difficile d’obtenir la libre évolution en forêt privée et dans les communes, certains Länder se sont fixé 10 % de leurs forêts publiques (3) comme cela a été le cas en Rhénanie-Palatinat avec un parc national forestier de 12000 ha, les aires centrales de la réserve de biosphère transfrontalière Vosges du Nord-Pfälzerwald et un réseau de réserves forestières intégrales. Dans la réserve de biosphère Vosges du Nord-Pfälzerwald côté français, les aires centrales en libre évolution s’élèvent à 0, 6% de la surface totale du Parc naturel régional, alors que côté allemand, les aires centrales représentent 3% du Parc naturel de la forêt du Palatinat. En France, la libre évolution n’est pas totale puisque la chasse est pratiquée dans les réserves biologiques intégrales. Là encore, l’Allemagne se distingue puisque depuis peu, l’Office fédéral de protection de la nature a décidé d’interdire la chasse dans les réserves forestières intégrales. Dans les réserves naturelles métropolitaines, sur 53 308 ha de forêts il n’y a que 44,7 % d’entre elles qui sont en libre évolution, soit 23 828 ha, les autres font l’objet d’une exploitation. Mais sur ces 23 828 ha, seuls 4 070 ha sont strictement protégés, les 19 58 ha restant sont en libre évolution mais pourraient très bien faire l’objet d’une exploitation (4). Quant aux zones cœurs des parcs nationaux, elles comptabilisent en métropole 107 366 ha et seulement 0,06 % de ces forêts sont en réserve intégrale, une anomalie pour des cœurs de parcs nationaux qui devraient être dédiés à la nature sauvage.

Un des sanctuaires de nature dans le Parc naturel régional des Vosges du Nord – photo Jean-Claude Génot

Il existe des initiatives associatives en matière de libre évolution. Depuis sa création en 2005, Forêts sauvages achète des forêts spontanées. L’ASPAS a créé ses réserves de vie sauvage® (1 200 ha avec 6 sites) pour la libre évolution totale puisque la chasse y est interdite. Il y a dix ans, des associations de protection de la nature et les acteurs de la forêt publics et privés ont engagé un partenariat pour atteindre un objectif ambitieux : dix pour cent des forêts de la région Rhône-Alpes en libre évolution. Ainsi est né le réseau FRENE (FoRêts en Evolution Naturelle). Aujourd’hui, la région s’est étendue à l’Auvergne et le bilan est de 24 968 ha (23 112 ha en forêt publique et 1 856 ha en forêt privée). Le réseau intègre des réserves biologiques intégrales comme celle du Vercors (2 000 ha), mais aussi des îlots de sénescence (2 000 pour 50 propriétaires publics et privés) de quelques ares. Il faut rappeler que les îlots de sénescence existent en forêt publique et doivent représenter avec les réserves intégrales 1 % des forêts domaniales, ce qui est largement insuffisant. Ces îlots ne dépassent pas 5 ha au maximum et sont intégrés dans les plans d’aménagement forestier alors que les réserves intégrales ont des surfaces de plusieurs centaines d’hectares, voire de quelques milliers et sont créées par arrêté du ministère de l’Agriculture après avis du ministère de l’Ecologie. Si l’on rapporte ces 24 968 ha du réseau FRENE aux 2,5 millions d’hectares de forêts présentes dans la nouvelle région, la libre évolution ne représente que 1%. Même si ce réseau a le mérite d’exister et qu’il fut novateur dès son lancement, on est loin des 10 % fixés initialement. En effet, il y a énormément d’obstacles à la création de zones en libre évolution pour des raisons économiques (l’éternel manque à gagner), psychologiques (certains forestiers ont l’impression que leur rôle est remis en cause) et idéologiques (la forêt est une ressource au service de l’homme et doit être exploitée).

Les Conservatoires d’espaces naturels (CEN) sont depuis longtemps orientés vers une gestion très interventionniste en faveur des milieux ouverts. Récemment, certains d’entre eux ont lancé des projets favorables à la libre évolution. C’est le cas du CEN Normandie Ouest qui a lancé un Programme Régional d’Espaces en Libre Evolution (PRELE), du CEN Auvergne qui a engagé un programme d‘acquisition de vieilles forêts via un financement participatif pour constituer le réseau Sylvae et du CEN Lorraine en train d’acquérir des forêts spontanées dans le Parc naturel régional des Vosges du Nord. Il faut espérer que tous les autres CEN comprennent l’importance de la libre évolution dans le contexte des changements globaux actuels (changement climatique, perturbations biotiques et abiotiques, espèces exotiques, pollutions, changement d’usage des sols) et engagent à leur tour de tels projets.

Enfin, un autre exemple original en faveur de la libre évolution vient du Parc naturel régional des Vosges du Nord. Ce dernier a incité les communes volontaires à constituer un réseau de sanctuaires de nature (terminologie souhaitée par le conseil scientifique du Parc et plébiscitée par les enfants des communes concernées). Il s’agit de sites appartenant aux communes, en zone N, accessibles, ayant une surface minimale de 50 ares et qui sont en libre évolution. A ce jour, le réseau compte 8 sites pour 18 ha (des friches, des marais, des forêts spontanées) et sert de site de découverte du sauvage pour les scolaires et les habitants ainsi que de lieu de résidence pour des artistes.

Friche en libre évolution dans le Haut Verdon, un exemple de terre sans usage – photo Jean-Claude Génot

Toutes ces initiatives explicitées précédemment sont encourageantes, mais elles restent très modestes dans leur portée quand on pense au potentiel des 5,1 millions d’hectares de terres sans usages en France. L’acquisition foncière est un long processus, coûteux, qui mène parfois à un maigre résultat. Il faut beaucoup de temps pour obtenir des surfaces conséquentes d’un seul tenant, voire des coups de chance pour accéder à des superficies significatives comme les 500 ha acquis par l’ASPAS dans le Vercors. Pour mener une politique digne de ce nom en faveur de la libre évolution, il faudrait un équivalent du Conservatoire du littoral bénéficiant d’un droit de préemption pour acquérir de vastes surfaces de terres sans usages et constituer un véritable réseau de nature férale (5), maillon indispensable dans nos paysages beaucoup trop domestiqués. Mais au fond, pourquoi cet engouement pour la libre évolution ?

Il y a de nombreuses valeurs qui sous-tendent les arguments des défenseurs de la libre évolution. Le penseur libertaire Henry David Thoreau, qui fit des conférences sur le sauvage dans l’Amérique du XIXe siècle, répétait que c’est dans le sauvage que réside la sauvegarde du monde. L’écologiste Aldo Leopold, qui proposa la première aire de wilderness aux Etats-Unis en 1924, considérait la nature sauvage comme un lieu d’humilité pour l’homme et soulignait que la wilderness était la seule chose que l’homme ne pouvait pas créer. Edward Abbey, écrivain et contestataire des ravages du développement dans l’ouest américain, disait de la nature sauvage : « l’amour de la nature sauvage est plus qu’une soif de ce qui est toujours hors d’atteinte; c’est aussi une affirmation de loyauté à l’égard de la terre, cette terre qui nous fit naître, cette terre qui nous soutient, unique foyer que nous connaîtrons jamais, seul paradis dont nous ayons besoin-si seulement nous avions les yeux pour le voir » (6). Il y a chez ces Américains défenseurs du sauvage une part de romantisme qu’ils ne renient pas, mais aussi la conscience de la fragilité de cette nature sauvage face à ce que, Abbey nommait « la course frénétique pour le profit et la domination ». Leur appréhension de la nature sauvage est émotionnelle et spirituelle, ils sont sensibles à sa beauté. Le monde sauvage est une part de rêve et de liberté sans lequel l’homme ne peut pas vivre.

Autre exemple de terre sans usage : bois en libre évolution de faible surface en Alsace – photo Jean-Claude Génot

Depuis 300 000 ans, Homo sapiens a plus longtemps vécu dans une nature sauvage que dans celle qu’il a aujourd’hui entièrement transformée, sans oublier que le genre Homo a été chasseur-cueilleur près de deux millions d’années. Cela a conduit le philosophe Paul Shepard à considérer que le sauvage fait partie de notre héritage génétique. Pour le biologiste Vincent Devictor, la nature sauvage permet de prendre conscience de la valeur intrinsèque de la nature et pour la philosophe Virginie Maris, laisser de la place à la nature sauvage, qu’elle nomme « la part sauvage du monde » (7), revient à donner des limites à notre frénétique besoin de domination. Il est clair que la nature en libre évolution, sauvage et autonome, ne peut pleinement exister que si notre civilisation effectue une révolution copernicienne en adoptant une éthique de la nature en rupture avec l’anthropocentrisme. La place à accorder à la nature en libre évolution n’est pas une question mineure, elle soulève un débat fondamental sur la place de l’homme dans la nature et sur le fameux dualisme occidental qui veut que l’homme se différencie nettement de la nature.

Sur la rupture avec le dualisme, les philosophes qui s’intéressent à la nature sauvage ne sont pas tous d’accord. Ainsi Virginie Maris ne le rejette pas et voit la nature comme une « extériorité » permettant de « borner notre empire », une altérité avec qui dialoguer et échanger. Alors que Baptiste Morizot, lui aussi ardent promoteur de la libre évolution, souhaite le faire en rompant avec le dualisme en remplaçant les mots « homme » et « nature » par le terme commun « vivant » car pour lui, « ce n’est pas en tant qu’humains qu’on protège une altérité qui serait la nature, c’est en tant que vivants qu’on défend le vivant, c’est-à-dire nos milieux de vie multispécifiques » (8). Le philosophe pisteur (voir son livre Sur la piste animale paru en 2018) propose une voie pour convaincre les humains que leur sort est intimement lié à celui des vivants non humains et que celle-ci passe aussi par la libre évolution, à savoir pour l’auteur rendre « la vie sauvage à elle-même ». Le problème du dualisme homme/nature n’est pas dû à l’emploi du mot nature, mais à la relation que nous entretenons avec elle car tant que l’homme se ne sentira pas profondément lié la nature, un lien « vital et hyper sensoriel » comme le qualifie l’ethnologue Jean Malaurie, on ne résoudra pas la crise écologique de fond qui touche la planète. Enfin, la philosophe australienne Val Plumwood, qui connaît le sauvage puisqu’elle a survécu à l’attaque d’un crocodile dans son pays, estime que « penser les relations n’exclut pas la distinction et ne requiert aucunement une fusion, ni moins encore une absorption de la nature par la culture » (9).

La nature en libre évolution ne plaît pas à tout le monde. Il y a de très nombreuses oppositions venant de divers groupes de pression qui ne veulent pas entendre parler de nature sauvage. De plus, trop de gens des sciences humaines et sociales répètent que la nature est une construction sociale ; certains souhaitent qu’on bannisse le mot nature parce que tout relèverait de la culture. Ils sont tellement perdus dans leur pur esprit qu’ils ne voient plus le réel, une nature perpétuelle qui sait exister sans nous et se fiche de savoir quel nom on lui donne. D’autres critiques portent sur les aires protégées dédiées à la nature en libre évolution où l’homme n’est qu’un simple visiteur. Elles rendent les promoteurs de la conservation de la nature responsables de ce qui se passe en dehors, à savoir la destruction de la nature. Comme si les protecteurs de la nature ne souhaitaient pas une gestion soutenable des ressources naturelles autour des aires protégées. Reproche-t-on aux ONG qui s’occupent des camps de réfugiés d’être responsables des guerres qui sévissent à l’extérieur ? Ce que ne nous disent pas ces brillants penseurs, c’est comment faire pour stopper la sixième crise d’extinction et protéger les espèces qui peuvent difficilement cohabiter avec les activités humaines si on ne leur accorde pas plus d’espace pour survivre. Et comment faire pour en finir avec ce frénétique besoin de l’homme de dominer la nature et de mettre tout l‘espace en valeur ?

Le chemin sera encore long pour faire accepter la libre évolution dans les territoires ruraux. J’en veux pour preuve la motion prise par la Confédération Paysanne (CP) de la Drôme en avril 2020 lors de son congrès national « contre l’accaparement de foncier pour le ré-ensauvagement » et signée par une dizaine d’autres confédérations départementales. Il est regrettable que cette organisation, aussi critique vis-à-vis du modèle agricole industriel que les protecteurs de la nature, se soit positionnée frontalement contre les acquisitions foncières de l’ASPAS, notamment 500 ha dans la Drôme, et contre « l’idéologie du ré-ensauvagement ». Outre que cela ne représente que 0,1 % du département concerné, la revendication de la terre aux paysans, sous-entendu toute la terre disponible, est inacceptable et met cette organisation syndicale dans une position monopolistique que la société civile n’approuverait certainement pas. Comme le souligne Baptiste Morizot, la CP et l’ASPAS devraient faire plutôt alliance contre l’agrobusiness, mais pour cela il faudrait que la CP reconnaisse la libre évolution comme une modalité normale de gestion du milieu rural au service des êtres vivants non humains et que l’ASPAS reconnaisse qu’en dehors des zones en libre évolution, les activités agricoles menées par la CP peuvent être compatibles avec une certaine diversité biologique. En dehors du monde agricole et cynégétique, généralement hostiles au sauvage, force est de constater que le monde des gestionnaires des espaces naturels n’est pas exempt de reproche. Hélas, les CEN s’obstinent à maîtriser la nature en libre évolution dans ses moindres recoins et les exemples sont multiples. Ainsi, le CEN Allier élimine la végétation spontanée des bords d’Allier et scarifie les rives sableuses avec des machines pour permettre aux sternes de nicher et à une plante pionnière de se développer. Evidemment, la végétation va repousser et il faudra faire du pâturage pour éviter son retour. Il faut enlever ces buissons et ces arbres car ils provoqueraient une crue plus haute qu’en cas de défrichement. Moi qui pensais naïvement que les ripisylves et les forêts alluviales servaient à freiner les crues… Et que vont devenir les castors si on leur enlève les arbres dont ils se nourrissent ? Le CEN a choisi « ses » espèces, comme par hasard celles liées aux espaces ouverts, d’où un entretien perpétuel. Ces actions antinature traduisent une dendrophobie aigue et relèvent plus de la culture, de l’élevage et du jardinage que de la protection du vivant (10). L’argent public dépensé (70 000 €) serait mieux employé à acquérir des terres sans usages pour les laisser à la nature. Toutes ces actions inutiles ne sont pas faites pour la nature, mais pour mettre en valeur ceux qui les appliquent.

Malgré les fortes oppositions de certains acteurs du monde agricole et cynégétique face à la nature sauvage, le mouvement en faveur de la libre évolution semble inexorable car la réalité des bouleversements liés aux changements globaux va s’imposer. La voie de la libre évolution commence à s’enraciner dans les pratiques de certains gestionnaires de la nature. Le groupe de travail de l’UICN France, créé en 2013, travaille sur l’acceptation de la nature férale et de la wilderness. Le contexte européen est favorable au ré-ensauvagement à la suite d’un rapport du parlement européen sur la nature sauvage datant de 2009. Enfin, la récente initiative de l’association Francis Hallé pour une forêt primaire, dont le projet est de créer une zone de plusieurs dizaines de milliers d’hectares laissée en libre évolution durant des siècles, bouscule les lignes et met sur la table une idée tellement utopique qu’elle pourrait bien devenir demain une réalité, sachant qu’en Europe il ne reste plus que 0,7 % de forêts primaires (11). Malgré tout, laisser consciemment la nature en libre évolution est un acte profondément subversif pour tous ceux, et ils sont nombreux, qui se sentent « maîtres et possesseurs de la nature » – pour reprendre l’expression cartésienne – et qui se comportent comme des colonisateurs en droit de mettre toute la nature en valeur !

* Ecologue

1 Raja Chakir et Anne-Claire Madignier. 2006. Analyse des changements d’occupation des sols en France entre 1992 et 2003. Economie Rurale n° 296 : 59-68. https://doi.org/10.4000/economierurale.1920

2 Thierry Lefèbvre et Sébastien Moncorps. 2010. Les Espaces protégés français. Une pluralité d’outils au service de la conservation de la biodiversité. Rapport UICN. 100 p.

3 Stelian Radu. 2018. Allemagne : une grande offensive pour la promotion du sauvage. Naturalité. La lettre de Forêts sauvages n° 19 : 3-4.

4 Eugénie Cateau, Loïc Duchamp, Joseph Garrigue, Lucas Gleizes, Hervé Tournier et Nicolas Debaive. 2017. Le patrimoine forestier des réserves naturelles – Focus sur les forêts à caractère naturel. RNF. Cahier n° 7 : 104 p.

5 Annik Schnitzler et Jean-Claude Génot. 2020. La nature férale ou le retour du sauvage. Jouvence. 175 p.

6 Edward Abbey. 2010. Désert solitaire. Gallmeister. 338 p.

7 Virginie Maris. 2018. La part sauvage du monde. Seuil. 259 p.

8 Baptiste Morizot. 2020. Raviver les braises du vivant. Un front commun. Actes Sud/ Wildproject. 199 p.

9 Val Plumwood. 2020. Réanimer la nature. Puf. 94 p.

10 Jean-Claude Génot. 2020. La nature malade de la gestion. Editions Hesse. 240 p.

11 Francesco Maria Sabatini, Sabina Burrascano, William S. Keeton, Christian Levers, Marcus Lindner, Florian Pötzschner, Pieter Johannes Verkerk, Jürgen Bauhus, Erik Buchwald, Oleh Chaskovsky, Nicolas Debaive, Ferenc Horváth, Matteo Garbarino, Nikolaos Grigoriadis, Fabio Lombardi, Inês Marques Duarte, Peter Meyer, Rein Midteng, Stjepan Mikac, Martin Mikoláš, Renzo Motta, Gintautas Mozgeris, Leónia Nunes, Momchil Panayotov, Peter Ódor, Alejandro Ruete, Bojan Simovski, Jonas Stillhard, Miroslav Svoboda, Jerzy Szwagrzyk, Olli-Pekka Tikkanen, Roman Volosyanchuk, Tomas Vrska, Tzvetan Zlatanov & Tobias Kuemmerle. 2018. Where are Europe’s last primary forests? Diversity and Distributions 24 : 1426–1439. DOI: 10.1111/ddi.12778

Vive l’ensauvagement

 


par Jean-Claude Génot

.

Dans un récent entretien, le ministre de l’Intérieur a dit : « il faut mettre fin à l’ensauvagement d’une partie de la société », à propos de faits divers violents qui se sont déroulés au cours de l’été. Mais est-ce que M. Darmanin sait ce qu’est l’ensauvagement ?

Verger ensauvagé en Alsace © Jean-Claude Génot

Un animal domestique ou une plante de jardin peuvent se mettre à vivre en pleine nature. Dans ce cas on dit que l’animal ou la plante s’ensauvage. Une terre exploitée à des fins agricoles puis abandonnée évolue vers une friche, on dit également qu’elle s’ensauvage. On entre là dans le monde du sauvage et des sauvages. Le Dictionnaire de l’Académie française (édition de 1835) indique que l’adjectif sauvage se dit « de certains animaux qui vivent dans les bois », mais aussi « qui se tiennent dans les déserts, dans les lieux éloignés de la fréquentation des hommes » et également par extension « des lieux incultes et inhabités ». Mais sauvage s’emploie également pour « certains peuples qui vivent ordinairement dans les bois, presque sans religion, sans loi, sans habitation fixe, et plutôt en bête qu’en homme » pour reprendre la définition du dictionnaire cité précédemment. Il n’est pas si loin le temps où l’on exposait les « sauvages » dans des zoos. Ainsi pour le ministre, les personnes qui contreviennent aux lois républicaines et agissent avec violence seraient en quelque sorte des sauvages. Le terme sauvage n’a pas sa place ici, la langue française est riche de mots qui peuvent qualifier les auteurs de violences physiques : excité, brute, cruel, bestial, barbare ou inhumain. Bernard Clavel estimait qu’à force d’être mal employé, sauvage était devenu synonyme de barbare ou d’inhumain. Mais selon lui : « De ce mot d’amour, les hommes, qui sont les pires brutes de la Création, ont fait un mot de haine ». Si sauvage est considéré comme l’antonyme de civilisé, notre civilisation a suffisamment montré de quoi elle était capable en termes de monstruosités guerrières pour que le sauvage n’ait rien à envier au civilisé…

Comment un dirigeant politique peut-il s’étonner de la violence de la société quand il agit en faveur d’une économie violente par ses conséquences (chômage, exclusion, inégalités, pauvreté) ? Non seulement l’ensauvagement n’est pas un terme approprié pour parler d’individus qu’un ancien Président avait qualifié de « racailles » et un autre ancien ministre de « sauvageons », mais en plus M. Darmanin ignore qu’être sauvage, loin d’être une tare est plutôt une qualité. D’abord nous sommes ontologiquement lié au sauvage car pour le philosophe de la nature Paul Shepard, l’homme porte en lui les racines du monde sauvage des origines, celles du Pléistocène : « le contexte de notre être dans le passé est de toute évidence la nature sauvage ». La génétique vient confirmer nos racines sauvages puisque nous avons tous des gènes de l’homme de Neandertal. Les colonisateurs ont toujours vu les peuples premiers comme des sauvages car ces derniers étaient souvent nus au lieu d’être habillés, chasseurs au lieu d’être agriculteurs, nomades au lieu d‘être sédentaires, païens au lieu d’être croyants et oisifs au lieu d‘être laborieux. Bref le sauvage est fantasmé par toute une société trop conformiste et réactionnaire pour imaginer qu’on puisse vivre autrement qu’elle. Mais ne serait-ce pas ce qui se cache derrière les propos du premier flic de France, derrière la violence et les incivilités, il pourrait y avoir la volonté de s’en prendre aussi aux rebelles, aux anarchistes, aux libres penseurs, aux doux rêveurs qui se foutent de la 5G et à tous ceux qui veulent vivre autrement qu’en précipitant la planète vers son effondrement. De la même façon que nos paysages maîtrisés par une économie écocidaire ont besoin de s’ensauvager, la civilisation de la croissance aveugle et de l’hyper consommation qui est en guerre contre la nature a besoin d’une pensée sauvage. Cette pensée sauvage est, selon le philosophe Stefan Alzaris, « une manière d’être au monde, une posture existentielle dont l’étoffe est le rapport à l’inconnu et l’ouverture à l’altérité.  C’est une pensée méditante, poétique, qui prend le risque du réel et qui laisse être la nature telle qu’elle est, sans intervention humaine. » Toujours selon ce philosophe, « l’expérience du sauvage est aujourd’hui salutaire et nécessaire : elle est une forme de résistance éthique qui nous permet de retrouver le contact avec le réel, le rapport à l’altérité, le présent vivant ». On rejoint là le grand penseur de la nature, Henry David Thoreau, pour qui la sauvegarde du monde réside dans le sauvage, à savoir les êtres vivants non humains, mais aussi la part sauvage des humains qui leur permet de lâcher la bride à leurs émotions et d’en finir avec le contrôle. C’est pour cette raison qu’il faut clamer haut fort : vive l’ensauvagement !

A lire
Nature : le réveil du sauvage, Jean-Claude Génot, éd. L’Harmattan, 2017.

L’homme et les grands herbivores : entre herbivophobie et herbivophilie

Les gestionnaires des espaces protégés s’intéressent peu ou pas aux grands herbivores car ces espèces ne sont pas ciblées par la protection de leurs sites.

par Jean-Claude Génot *

Le cerf est le plus grand herbivore sauvage présent en France – photo Jean-Claude Génot

Les grands herbivores (élans, cerfs, bisons, aurochs) ont fasciné les hommes du Paléolithique comme en témoignent les peintures rupestres. Dans les Vosges du Nord, pendant près de 40 ans, j’ai baigné dans le discours technico-administratif sur l’équilibre sylvo-cynégétique, notion floue s’il en est. Longtemps, l’absence de critères partagés entre les divers acteurs de ce sujet ne leur a pas permis de s’entendre. Désormais, il existe des méthodes validées comme les Indices de Changements Ecologiques, ou ICE, qui permettent de mesurer sur des placettes la consommation de la végétation (strate herbacée et ligneux) par les herbivores. Encore faut-il que chasseurs et forestiers en tirent les mêmes conclusions et s’entendent sur l’équilibre à trouver, car de quel équilibre parle-t-on ? Celui entre les herbivores et la forêt ou celui entre les intérêts économiques de la filière bois et ceux du monde de la chasse ? Et de quelle forêt parle-t-on, une forêt proche de sa composition et de sa structure naturelle, un champ d’arbres avec des plantations ou les divers intermédiaires entre les deux extrêmes ?

En fait, par l’emploi du terme cynégétique, la formule résume l’opposition sans fin entre deux usages de la forêt : le bois et la chasse. Les forestiers veulent le plus de bois économiquement rentable possible et les chasseurs le plus de « gibier » possible. Or ces deux trajectoires sont incompatibles surtout si les herbivores consomment trop les semis des espèces intéressantes sur le plan économique (chêne, sapin par exemple). En forêt, le « en même temps » ne fonctionne pas dans ce cas précis. L’homme a supprimé les grands prédateurs (ours, loups, lynx), modifié profondément la composition et la structure des forêts et fragmenté les forêts en isolant les populations d’herbivores et croit encore naïvement qu’il existe un équilibre possible entre ces animaux et la végétation forestière. Pas d’équilibre dans un milieu complètement déséquilibré. De plus, la notion d’équilibre est à manier avec précaution en écologie car les interactions entre les diverses composantes d’un écosystème complexe comme la forêt sont tellement nombreuses et soumises à tellement de variables que les variations sont plus fréquentes que l’état stable si on envisage la forêt dans son ensemble, animaux compris.

Exclos de démonstration pour montrer ce qui pousse sans herbivores – photo Jean-Claude Génot

Les forêts des Vosges du Nord sont pauvres en végétation herbacée et naturellement les hêtraies acidiphiles ne possèdent pas les capacités d’accueil pour de fortes densités d’herbivores. Pour illustrer l’impact des herbivores sur la flore, les forestiers ont recours à des enclos à l’intérieur desquels on peut voir une végétation diversifiée et abondante (voir photo ci-dessus) tandis qu’à l’extérieur il ne pousse pas grand-chose et les arbres sont taillés par les herbivores qui se comportent comme des « jardiniers » (voir photo ci-dessous).

En dehors des « exclos », il y a moins de végétation et  des arbres « taillés » par les cerfs – photo Jean-Claude Génot

La démonstration paraît spectaculaire mais elle n’est pas très pédagogique car enfin, sinon de montrer la phobie des herbivores ou « herbivophobie » du monde forestier, à quoi peuvent servir des enclos sans herbivores alors que la forêt réelle en est peuplée ? De plus, de nombreux usagers de la forêt préfèrent qu’il y ait des fortes densités d’herbivores pour avoir une chance d’en observer au cours d’une promenade que d’en avoir moins afin que le chêne ou le sapin se régénèrent bien. Sur le strict plan écologique, les herbivores modifient les densités des plantes en sélectionnant certaines d’entre elles pour leur consommation, en éliminant certains arbres par l’écorçage et en transportant des graines, des spores mais aussi des pathogènes dans leur territoire.

Prairie pour les herbivores aménagée par les chasseurs en forêt – photo Jean-Claude Génot

Mais l’homme a favorisé les populations d’herbivores pour la chasse, soit en les nourrissant, soit en mettant à leur disposition des surfaces de prairies ou de cultures (voir photo ci-dessus). La gestion forestière, en effectuant des coupes et en multipliant les chemins, augmente la capacité alimentaire du milieu en favorisant les plantes herbacées. L’agriculture a créé des milieux ouverts (cultures, prairies) favorables aux herbivores. Toutes ces activités anthropiques ont permis d’augmenter les densités d’herbivores, en l’absence de grands prédateurs, seuls capables de les disperser et d’atténuer leur influence sur la végétation.

Mais quelle que soit la densité d’herbivores, en aucun cas ces derniers n’empêchent l’écosystème forestier de se développer car il y a toujours des espèces peu appétentes pour le cerf qui se régénèrent, comme le hêtre dans les Vosges du Nord par exemple. Au pire, les herbivores peuvent retarder l’avancée de la forêt dans le cas d’une prairie abandonnée, mais les genêts, les ronces et les hêtres sont les plus forts et avancent inexorablement (voir photo 4). Finalement tout est une question de nombre d’herbivores en fonction du type de forêt, mais ce nombre idéal est différent selon que l’on est forestier ou chasseur, d’où un débat sans fin. Dans ce débat, l’écologue cherche à montrer au forestier que plus le degré de naturalité de la forêt est faible (on mesure le degré de naturalité à l’aide de critères quantitatifs comme l’indigénat des espèces animales et végétales, la structure verticale et horizontale, la maturité, le bois mort, la fragmentation et l’ancienneté) (1) et plus les herbivores leur poseront des problèmes car les forêts à haut degré de naturalité possèdent une canopée dense laissant passer moins de lumière d’où des capacités alimentaires moindres que dans les forêts exploitées (2) (c’est plus le cas sur des sols pauvres comme dans le massif  Vosgien que sur des sols riches en plaine alluviale). Il tente de convaincre le chasseur de ne rien faire pour augmenter artificiellement les densités de « son » gibier et d’accepter les grands prédateurs. Enfin, il rappelle aux deux protagonistes que la forêt n’est pas seulement un « gisement » de bois et de gibier, mais aussi un lieu de vie pour les êtres vivants non humains et un lieu de bien être au contact de la nature pour nos concitoyens.

Ancienne prairie pour les herbivores recolonisée par la forêt – photo Jean-Claude Génot

Les gestionnaires des espaces protégés s’intéressent peu ou pas aux grands herbivores car ces espèces ne sont pas ciblées par la protection de leurs sites. Par contre, l’herbivorie est un « outil » très utilisé par les gestionnaires pour entretenir des milieux herbacés, en ayant recours à des espèces domestiques (ovins, bovins, équins). Les défenseurs de l’herbivorie, notamment dans les opérations de Rewilding (ré-ensauvagement en français), font appel à des espèces sauvages et domestiques, mais dans des espaces clôturés pour empêcher les arbres de pousser. Leur passion pour les herbivores ou « herbivophilie » traduit également leur dendrophobie (rejet des arbres). Ils commettent ainsi la même erreur que les forestiers, mais cette fois dans le but de prouver les mérites des herbivores pour empêcher le retour de la forêt. Si une parcelle forestière engrillagée sans herbivores n’est pas une forêt, un espace protégé clôturé avec une forte densité d’herbivores n’est pas un espace naturel mais un parc d’élevage. Le paradoxe est d’appeler cela du ré-ensauvagement, car dans la nature complète et sauvage, pas d’herbivorie sans prédation. Pour justifier du retour des herbivores dans la gestion des espaces naturels, les « herbivophiles » ont développé une théorie nommée « théorie des herbivores bulldozers », selon laquelle les grands herbivores ont empêché la forêt européenne initiale d’avoir un couvert continu, celle-ci étant entrecoupée de prairies permanentes. Des travaux palynologiques, entomologiques et historiques indiquent qu’avant le Néolithique, la forêt européenne était dense à l’exception des zones humides (tourbières, lacs, marécages et marais salés côtiers) et les ouvertures par défrichement ou par le feu ont été le fait des activités humaines, favorisant des densités d’herbivores bien supérieures à ce que pouvaient abriter les forêts primaires (3.) Cette théorie affirme que si les « forêts parcs » ont disparu, c’est parce que l’homme moderne a détruit la mégafaune dès qu’elle pénétrait dans un nouveau territoire. En France, effectivement le cheval de Solutré aurait disparu avec l’arrivée d’Homo sapiens en Europe, autour de 40 000 ans, alors que cette espèce avait coexisté avec l’homme de Néandertal depuis des centaines de milliers d’années. On sait toutefois que l’effondrement de la mégafaune à la fin du Pléistocène est multifactoriel ; les changements brusques de climat ont fortement modifié la productivité des sols et la capacité alimentaire des milieux, et peuvent avoir suffisamment fragilisé la mégafaune pour qu’elle disparaisse naturellement (4). Peut-être l’homme moderne n’a-t-il finalement fait que donner un coup de pouce, mais un coup de pouce fatal en exterminant une mégafaune repliée dans des culs-de sac (5). Enfin, les tenants de la « théorie des herbivores bulldozers » oublient que lorsque la mégafaune existait, leur abondance dépendait de la richesse végétale du milieu ; de plus des mégaprédateurs étaient également présents. La prédation joue un rôle important pour les herbivores, elle en limite numériquement les effectifs sans forcément réduire fortement les populations, mais surtout elle disperse les herbivores en maintenant une pression permanente que les scientifiques ont nommée « paysage de la peur » (6) qui réduit localement la pression sur les végétaux. Dans une nature digne de ce nom, il ne peut y avoir d’herbivores sans leur prédateur. Quand les densités augmentent fortement, cela est toujours le fait de l’homme : volontairement pour la chasse ou involontairement en créant des prairies, en ouvrant fortement la canopée des forêts et en réalisant des coupes rases.

*Ecologue

(1) Vallauri D. 2007b. Biodiversité, naturalité, humanité. Application à l’évaluation des forêts et de la qualité de la gestion. Rapport scientifique WWF. Marseille. 86 p.

(2) Schnitlzer A., Lang G. & Duchiron M-S. 2016. Le cerf : approche écologique et historique dans le massif vosgien. Première partie. Rev. For. Fr. LXVIII : 559-570.

(3) Van Vuure C. 2005. Retracing the Aurochs. History, Morphology and Ecology of an Extinct Wild Ox, Pensoft. Sofia-Moscow.

(4) Schnitzler A. & Génot J-C. 2020. La nature férale ou le retour du sauvage. Pour l’ensauvagement de nos paysages. Jouvence. 176 p.

(5) Frankel C. 2016. Extinctions. Du dinosaure à l’homme. Seuil. 309 p.

(6) Laundré J.W., Hernández L. & Altendorf K.B. 2001. Wolves, elk, and bison: reestablishing the “landscape of fear” in Yellowstone National Park, U.S.A. Revue canadienne de zoologie 79(8): 1401-1409.


La haine des friches : un exemple breton inquiétant

Un naturaliste membre des JNE nous alerte sur les atteintes aux friches, qui sont pourtant des milieux où la nature est particulièrement riche.

par Jean-Claude Génot *

Développement spontané de la végétation (saules et cirses des marais) après 3 à 5 ans d’abandon des pratiques agricoles sur une parcelle humide dans le bois de Kério, sur la commune de Tréguidel (22) © Lois Morel

Quand j’ai co-écrit avec Annik Schnitzler  (JNE) La France des friches. De la ruralité à la féralité (1) il y a dix ans, le verdict était implacable : notre société anti-nature voue une véritable haine aux friches ! Nous avons consulté des écrits de géographes, de politiques, d’administrations, du monde agricole, des articles de presse : il y a unanimité pour rejeter massivement les friches. Même les scientifiques et gestionnaires de la nature ne montrent aucune espèce d’intérêt pour les friches.

Du point de vue socio-économique, les friches sont associées aux crises politiques et sociales (guerre, famine), sanitaires (épidémie) et économiques (changement d’usage des sols, aides aux pratiques intensives). Elles traduisent une dévitalisation et un isolement géographique et sont hors de l’emprise du tout économique ; bref elles sont considérées comme une horreur sociale.

Jeune saulaie-chênaie spontanée (20-30 ans après abandon de l’exploitation agricole) à Kério, sur la commune de Tréguidel (22) © Lois Morel

Du point de vue écologique, une écrasante majorité des gestionnaires de la nature y voit une perte de biodiversité, un lieu idéal pour l’envahissement par les espèces exotiques et banales et enfin un risque d’avalanches en montagne et d’incendies en zone méditerranéenne. Pour le monde des gestionnaires de la nature, la friche est synonyme de banalisation.

Du point de vue psychologique, on trouve dans toute la littérature évoquée précédemment des mots terribles associés aux friches comme lèpre, cancer, mort, laideur, abandon, saleté et danger. La friche est considérée comme une maladie des sociétés.

Du point de vue politique, la friche se place en dehors du productivisme, de la maîtrise technique et des conventions sociales ; elle devient alors un symbole d’anarchie. Bien sûr, çà et là quelques voix discordantes se sont fait entendre pour prendre la défense des friches. Parmi celles-ci, je retiendrai celle de François Terrasson (JNE) qui, dans un texte intitulé Vive les friches voyait en elles « une chance, un miracle, une merveilleuse surprise », celle de Gilles Clément pour qui la friche est « un lieu de vie extrême » ou encore celle de Rodolphe Christin qui voit la friche comme « un espace de résistance et d’évasion ».

Hallier (enchevêtrement de buissons serrés et touffus) spontané de ronces sur talus en marge de friches agricoles dans la réserve de La Balusais, sur la commune de Gahard (35) © Lois Morel

Il est loin le temps où les paysans mettaient en jachère leurs champs et où la friche était tolérée. La Révolution Française est passée par là avec sa vision du progrès qui devait passer par une mise en valeur de toutes les terres, marécages compris. Depuis notre pays a « modernisé » son agriculture, transformant les campagnes en désert biologique au sol pollué, façonnant des paysages d’une laideur innommable. Mais ces politiques agricoles qui poussent au rendement maximal et à la mécanisation démesurée ont en même temps conduit à l’abandon de nombreuses terres, moins fertiles et moins accessibles, une chance pour les friches. Les gens ont beau rejeter les friches, ces dernières s‘imposent comme une réalité déplaisante.

Ainsi, dans l’Union Européenne, entre 2000 et 2030, 10 à 30 millions d’hectares (2) de terres agricoles vont se libérer, une opportunité pour les friches. En France, 2 millions d’hectares de terres agricoles ont été regagnées par la forêt en 30 ans. Les gens aiment les milieux ouverts et apprécient les forêts mais détestent l’entre-deux. Or justement la friche agricole est un stade transitoire vers la forêt, elle se couvre de végétation herbacée dense, puis d’arbustes et enfin d’arbres de différentes espèces selon les contextes écologiques, donnant ainsi ce qu’on appelle des forêts spontanées. Dans certaines régions, il faut 40 à 50 ans pour que le sol agricole de départ devienne un sol forestier, mais ce dernier peut encore conserver les traces d’anciennes pratiques agricoles (pâturage, amendement) au niveau de sa flore.

Mosaïque, avec une dominante de fourrés à ajonc d’Europe à la pointe de la Garde-Guérin, sur la commune de Saint-Briac-sur-Mer (35) © Régis Morel

En France, ces 2 millions d’hectares restent modestes par rapport à la surface agricole utile (29 millions d’hectares), mais ils attirent l’attention car ils se concentrent dans le sud (Corse, Languedoc-Roussillon et Provence Alpes-Côte d’Azur). De plus la libre évolution de ces espaces de nature férale (3) – lieux exploités par l’homme puis laissés en libre évolution – n’est pas totale puisque certains usages peuvent persister dans ces friches ou boisements spontanés (chasse, pâturage extensif, cueillette, loisirs). De même, ces espaces n’ayant aucune valeur économique, écologique et esthétique pour la majorité des gens, tout peut leur arriver : défrichement pour l’agriculture ou l’urbanisation, broyage pour le bois énergie, installation de panneaux solaires ou toute autre activité.

Récemment, un défrichement a eu lieu en Bretagne sur la commune de Moëlan-sur-mer (Finistère) pour une remise en valeur agricole qui interpelle fortement car elle pourrait s’étendre à d’autres régions de France. Ce défrichement s’appuie sur l’article L.125.1 du code rural qui prévoit que « toute personne physique ou morale peut demander au préfet l’autorisation d’exploiter une parcelle susceptible d’une mise en valeur agricole ou pastorale et inculte ou manifestement sous-exploitée depuis au moins trois ans par comparaison avec les conditions d’exploitation des parcelles de valeur culturale similaire des exploitations agricoles à caractère familial situées à proximité, lorsque, dans l’un ou l’autre cas, aucune raison de force majeure ne peut justifier cette situation. Le délai de trois ans mentionné ci-dessus est réduit à deux ans en zone de montagne.» Sur les 350 hectares de friches que compte la commune, 120 sont concernés par le projet de défrichement. Ici, même si l’on peut regretter la destruction de belles surfaces de friches prometteuses en termes de biodiversité et d’espace de nature spontanée, le projet est plutôt vertueux, puisque d’une part, il vise à développer l’agriculture biologique et d’autre part, le maire a consulté les associations locales de protection de la nature pour une prise en compte de la biodiversité qui a abouti à un compromis acceptable selon des militants de Bretagne Vivante, une association régionale de protection de la nature.

Fourré à prunellier à la pointe du Nick, sur la commune de Saint-Lunaire (35) © Régis Morel

Toutefois, quand on voit les machines arracher et broyer les prunelliers et autres arbustes pour les remplacer par des terres cultivées, même en bio, on ressent comme un grand malaise, cette nature foisonnante réduite à néant. A l’heure de l’effondrement de la biodiversité, ces friches sont des éléments de nature sauvage indispensables dans des paysages très exploités. Cette opération a bénéficié d’une couverture médiatique très positive car d’un côté il y a des mots connotés très favorablement – agriculture biologique, concertation avec les associations – et, de l’autre un mot connoté très négativement, la friche ; la balance penche évidemment en faveur du défrichement. Soutenu par l’Etat qui « se félicite de la mobilisation des acteurs locaux (collectivités territoriales, partenaires agricoles…) sur ces projets tout autant créateurs d’activité économique que source de biodiversité en permettant de retrouver une mosaïque de paysages et en évitant la fermeture des milieux », cette expérience pilote va s’étendre dans le Finistère, comme par exemple sur la presqu’île de Crozon où 1200 hectares ont été cartographiés, et elle semble intéresser d’autres régions.

On est habitué à un Etat schizophrène qui n’a aucune approche globale et quand l’agriculture réclame son dû, il n’y a guère de doute sur le fait que la nature n’est pas la priorité. Oser dire que l’agriculture, même biologique,  est une source de biodiversité en dit long sur l’incompétence des préfectures et agiter le spectre de la fermeture des paysages dans une Bretagne peu connue pour être une terre forestière traduit une vision purement agricole du paysage. Quant à l’incohérence des politiques, elle s’illustre dans le fait qu’un programme baptisé Breizh Forêt Bois vise à replanter 1500 ha d’ici 2021 avec l’aide notamment de l’Etat : on défriche d’un côté et on replante de l’autre ! On détruit une nature riche en pleine crise d’extinction des espèces et des forêts feuillues en devenir précieuses pour faire face au réchauffement climatique, qui possèdent – a minima pour celles d’entre-elles qui ont émergé avant l’industrialisation de l’agriculture – déjà des caractéristiques écologiques comparables à celles des forêts anciennes comme l’a montré Loïs Morel dans sa thèse de doctorat (4) sur les boisements spontanés de Bretagne. Pendant ce temps, on ne remet pas en cause l’agriculture industrielle bretonne et l’urbanisation.

Ce défrichement pose de multiples questions d’ordre juridique. Ainsi, comment imposer un girobroyage et une exploitation agricole à un propriétaire qui veut conserver son terrain en l’état ? Ces friches ont plus de 30 ans et il existe certainement des dispositifs pour protéger l’état boisé, comme au minimum une demande d’autorisation de défrichement ou l’article L. 314.1 du code forestier qui permet à un propriétaire de ne pas valoriser sa forêt. Ce que l’on paie aujourd’hui avec ce programme qui pourrait s’étendre ailleurs en France, c’est l’absence de statut pour les friches en libre évolution vers des forêts. On le doit évidemment à tout un cadre législatif et économique hyper favorable au monde agricole, mais aussi au désintérêt, voire à l’hostilité, du monde naturaliste pour les friches, qui n’a pas su identifier leurs enjeux pour la nature.

Un préalable pourrait être une reconnaissance de leur valeur biologique qui leur permettrait de figurer dans l’inventaire des Z.N.I.E.F.F. comme cela a été fait en Lorraine. Point positif, les naturalistes bretons commencent à s’intéresser à cette nature férale et aux potentialités de reconquête de la biodiversité qu’elle offre. Ainsi, Bretagne Vivante, soutenue par la majorité des associations de protection de la nature régionale, s’est mobilisée pour alerter les décideurs publics sur le fait que les friches ne sont pas des espaces sans valeur écologique et mettre en garde sur les risques d’une généralisation de l’initiative menée à Moëlan-sur-mer (surtout si cela est fait sans les mêmes préoccupations écologiques). Ainsi, Bretagne Vivante a sollicité Reporterre suite à la parution de l’article sur le projet de Moëlan pour un droit de réponse, a envoyé un courrier aux associations de protection de la nature bretonnes pour obtenir un positionnement politique commun sur les friches et un courrier aux services de l’Etat et aux chambres d’agriculture de Bretagne afin de les alerter sur l’enjeu de biodiversité à prendre en compte dans le cadre des inventaires départementaux des friches en cas d’application de l’article L 125. 1 du code rural et a présenté ce projet au groupe « wilderness et nature férale » de l’UICN France pour relayer leurs interrogations et leurs inquiétudes auprès du ministère de l’Environnement et réfléchir aux aspects juridiques soulevés par ce défrichement.

Mais ce qui se produit là dans un contexte de réensauvagement global n’est qu’une illustration de plus de la haine du sauvage de la part de nos décideurs politiques et économiques et de la majorité des lobbys anti-nature. Pourtant, pour les régions très artificialisées comme la Bretagne, les friches constituent une opportunité d’atteindre un objectif de 10 % de « pleine naturalité », expression employée par le président de la République le 7 mai 2019 lors de la réunion de l’IPBES (Groupe d’experts internationaux sur la biodiversité). Sans un autre regard sur les friches, donc sur la nature spontanée, il n’y aura aucune alliance possible avec le monde vivant pour faire face aux changements profonds. Comme aimait à le répéter Robert Hainard, on ne peut pas se lamenter sur le recul des libertés et en même temps vouloir partout mettre en valeur la nature.

* Ecologue

1 Schnitzler A. & Génot J-C. 2012. La France des friches. De la ruralité à la féralité. Quae. 192 p.

2 Pereira H.M. & Navarro L.M. 2015. Rewilding European Landscapes. Springer. 227 p.

3 Schnitzler A. & Génot J-C. 2020. La nature férale ou le retour du sauvage. Pour l’ensauvagement de nos paysages. Jouvence. 175 p.

4 Morel L., Barbe L., Jung V., Clément B., Schnitzler A. & Ysnel F. 2019. Passive rewilding may (also) restore phylogenetically rich and functionally resilient forest plant communities. Ecological Applications 30(1) e02007 : 1-12.

Un naturaliste ne se confine pas vraiment

Un écrivain naturaliste membre des JNE nous raconte ses mois de confinement.

Clairière entourée de haies avec une prairie fleurie au fond de mon jardin – photo Jean-Claude Génot

par Jean-Claude Génot *

Le confinement a commencé le 17 mars, mais depuis la veille j’étais en télétravail. Une méthode que j’avais déjà employée à plusieurs reprises à raison de quelques journées annuellement. Cette fois, le télétravail a duré un mois et demi car j’ai quitté définitivement mes fonctions au Parc naturel régional des Vosges du Nord fin avril pour cause de départ en retraite. Sur le strict plan du travail, je n’ai pas vu le temps passer car j’avais pas mal de choses à mettre en ordre avant mon départ. Concernant mon environnement immédiat, j’ai bénéficié de conditions privilégiées puisque, même si je vis dans une ville de près de 12 000 habitants, je possède un jardin et la forêt vosgienne est à 10 mn à pied de ma maison. Mon bureau offre une vue imprenable sur le jardin. Ce jardin d’environ 7 ares est situé derrière la maison et entouré sur trois côtés de haies, constituées d’arbustes que j’ai plantés comme l’aubépine, l’églantier, le cornouiller sanguin, le fusain, le charme, le cotonéaster et d’arbres venus spontanément comme le saule marsault, le bouleau verruqueux et le frêne ou plantés par le geai comme le chêne et par l’écureuil ou les rongeurs comme le noisetier et le châtaignier. A cela, s’ajoutent des arbres fruitiers (pommier, cognassier, mirabellier) existant depuis les années cinquante, date de la construction de ma maison, et de nouveaux fruitiers plantés récemment (pommier, questchier). Enfin un cerisier mort couvert de lierre trône au milieu de la partie en prairie fleurie.

Le jardin se divise en deux parties : un potager où règne un mélange entre légumes, fleurs et petits fruits (framboisier, cassis, groseillier) sans oublier un carré de fraise et une ancienne pelouse tondue à ras, transformée en prairie fleurie avec fauche tardive. Il y a peu d’espace devant la maison mais il est occupé par un foisonnement végétal, de fleurs, d’arbustes et d’arbres (houx, bouleau, saule marsault, noisetier, buddleia, cornouiller sanguin). La façade est ornée d’une magnifique glycine. Sans nul doute, la maison est facilement repérable par la densité végétale présente compte tenu de la lutte féroce menée par la plupart des voisins contre toute plante non maîtrisée. J’ai mis à profit cette situation de travail « sur le pas de mon jardin » pour redécouvrir la plaisir des choses simples de la « petite nature » comme l’appelait Robert Hainard : le premier chant d’un oiseau migrateur et le fleurissement d‘une plante sauvage.

Rougequeue à front blanc – photo Jean-Claude Génot

Le 19 mars, j’entends mon premier chant de fauvette à tête noire. C’est un ami ornithologue qui m’a fait remarquer à quel point cette année, c’est cette fauvette qui a fait le printemps. Effectivement, je l’ai entendu dans mon jardin bien sûr, dans les vergers situés à moins d’un kilomètre lors de mes balades quotidiennes et dans la forêt dont je parlerai plus loin. Son gazouillis se termine par un chant flûté très sonore. De toute façon, l’hirondelle ne fait plus le printemps puisque à part quelques rares hirondelles de fenêtre dans mon quartier, l’hirondelle rustique est absente. Le 20 mars, un rougequeue à front blanc chante comme chaque année autour du jardin. Le retour de cet oiseau très coloré (front blanc, gorge noire, poitrine et flancs orangé, dos et calotte gris bleuté) est une bonne surprise car il est devenu si rare dans les vergers traditionnels alsaciens qu’il figure dans le livre rouge des espèces menacées d’Alsace. Toutefois je l’ai entendu dans une bonne dizaine d’endroits en forêt, là où les arbres possèdent des cavités dans lesquelles il niche. Le 22 mars, en balade dans ma rue j’observe un épervier en vol. Le 27 mars, premier chant du serin cini, comme toujours sur l’antenne de télévision, et lors de la balade quotidienne, ma première bergeronnette grise sautille dans un champ. Le 28 mars, un verdier (pas le premier de la saison) chante dans mon jardin. Le 8 avril, un torcol (un pic migrateur) chante dans le camping désert situé à deux pas de chez moi, plus loin deux chardonnerets perchés sur un arbre en bordure d’un pré. Le 10 avril, le rougequeue à front blanc chante sur mon cognassier, il est maintenant tous les jours présent dans le jardin. Un merle se baigne dans une coupelle remplie d’eau installée pour les oiseaux. Le 13 avril, une corneille alerte dans mon jardin, une buse variable plane au-dessus de la maison. Le 18 avril, un pigeon ramier vient roucouler sur le toit de la maison. Le 22 avril, le rougequeue à front blanc chante sur notre aubépine. Lors d’une balade matinale, un rossignol pousse ses notes puissantes dans les buissons face au centre équestre situé près de chez moi. Le 29 avril, les deux premiers martinets de la saison fendent le ciel de leur vol rapide. Le 1er mai, lors de la balade quotidienne « autorisée », deux faucons crécerelles s’accouplent sur un pylône lumineux du terrain de foot local. Le 5 mai, un loriot chante dans les grands peupliers face au camping. Le 8 mai, une mésange à longue queue se perche sur un arbre dans le camping. Puis dans les vergers situés à proximité, j’entends la fauvette des jardins dans une haie et au loin le premier coucou. Le 9 mai, une belle surprise avec la visite d’un gros bec sur mon cognassier, c’est généralement un oiseau forestier mais qui vient visiter les jardins en hiver quand il y a des mangeoires. Le 10 mai, toujours lors de la balade quotidienne à moins d’un kilomètre, un chant de grimpereau des jardins dans une aulnaie et un rossignol dans les buissons.

Dans ce jardin, je peux observer au printemps une vingtaine d’oiseaux en vol ou posé, sans oublier d’autres visiteurs comme le hérisson, la fouine qui fréquente mon grenier depuis une quinzaine d’années et parfois le crapaud. Il y a aussi des chats du voisinage dont je me passerai volontiers car ces animaux domestiques ne perdent jamais leur réflexe de prédateur. En effet, le chat fait un carnage dans les jardins et les cours de fermes (rongeurs, reptiles et oiseaux) au point d’être devenu une des causes supplémentaires du crash de la diversité biologique dans le monde. Mais mon chat est adorable, me direz-vous ? Oui, chaque chat peut être un compagnon merveilleux, le problème est dans le nombre car on compte en France un peu plus de 14 millions de chats domestiques, sans compter les chats redevenus sauvages (données de la Société Française d’Etudes et de Protection des Mammifères) et ils tuent chaque année 324 millions de petits animaux.

Listère à feuilles ovales – photo Jean-Claude Génot

Côté flore, mon jardin s’est enrichi à ce jour d’une quarantaine d’espèces végétales sauvages. Pourquoi ce petit miracle ? Tout simplement parce que je ne tonds pas ma pelouse et que je laisse pousser la végétation parmi laquelle de nombreuses plantes à fleurs (pâquerette, cardamine, violette, coucou, lierre terrestre, alliaire, véronique, saxifrage granulé, trèfle des prés, bugle rampant, marguerite, séneçon jacobée, plantain lancéolé, gaillet commun, épervière orangée, lotier corniculé, oseille des prés et une orchidée : la listère à feuilles ovales). Le jardin compte également de nombreux recoins tels que bordure, lisière de haie, plate-bande où d’autres plantes sauvages se développent : cardère, épiaire des bois, millepertuis, aegopode, pulmonaire, berce commune, bourrache, benoite commune. Toutes ces plantes se couvrent d’insectes dont des pollinisateurs infatigables. Ce petit miracle de la nature printanière ne coûte rien, nul besoin d’engrais, aucune plante à acheter dans la jardinerie locale, la nature pourvoit gratuitement au fleurissement du jardin, en complément indispensable des plantes horticoles, sans oublier les arbustes et les arbres fruitiers. Si le jardin est un lieu d’observation facile « sur le pas de la porte» et riche en découvertes, la balade quotidienne en traversant des vergers, des près et des friches permet de compléter les observations du jardin tant au niveau des oiseaux que des mammifères (chevreuil).

Venons-en à la forêt contre laquelle la ville de Saverne est adossée. Dans sa partie basse, la ville est à 190 m d’altitude et les contreforts des basses Vosges gréseuses sont situés juste au-dessus d’elle à 400 m et plus. Saverne est dans un champ de faille qui s’est constitué lors de la création du fossé d’effondrement de la plaine d’Alsace, un véritable patchwork géologique de galets, de sable, d’argile et de marnes bordant la masse homogène de grès des Vosges du Nord. Mon quartier est situé en hauteur sur la pente du « rift » rhénan, et je n’ai que 10 mn à pied pour entrer dans la forêt domaniale de Saverne, d’une superficie de 4700 ha. Inutile de préciser que je n’ai pas obéi à l’injonction des autorités de ne pas aller en forêt. Comment peut-on interdire à des citoyens vivant près de la forêt de s’y promener ? Qui sont ces gens capables d’édicter de telles règles aussi stupides, anti-nature et contreproductives pour se défendre contre un virus, tant la santé physique et psychique des personnes garantie par la promenade en forêt leur permet certainement de renforcer leur système immunitaire ? Ces décideurs ignorent probablement les bienfaits désormais avérés des « bains » de forêt. A l’évidence, ces gens vivent dans des lieux clos, coupés de la nature. Ils considèrent la forêt, au mieux comme un décor, au pire comme une ressource à mettre en valeur. Ils font partie des grands corps d’Etat, centralisateurs, sûrs de leur savoir, profondément anti-nature. De plus, quand on connaît la pollution domestique qui règne dans certaines maisons ou appartements (peintures, solvants, vernis et autres produits chimiques ignifuges), mieux vaut aérer bien sûr, mais surtout sortir de son lieu de vie souvent malsain, plutôt que de rester « confiné », c’est-à-dire enfermé. Dans cette forêt qui est un peu la mienne, un sentier permet en 20 mn de rejoindre un col à 480 m, situé entre deux ruines de châteaux forts médiévaux, comme il en existe des dizaines dans le massif vosgien.

L’éclatant vert du printemps dans la hêtraie vosgienne – photo Jean-Claude Génot

A partir du 17 mars, j’ai parcouru divers circuits forestiers bien au-delà du kilomètre autorisé par les autorités, certains plusieurs fois. Cela m’a permis de voir la métamorphose de la forêt, de mi-mars quand elle est encore hivernale et grise (comme les troncs du hêtre et du chêne) à fin avril début mai, quand elle devient un océan de feuillage d’un vert printanier inimitable, celui des feuilles venant de se déployer. Il faut en profiter car cette nuance de vert ne dure pas et très vite après mi-mai, les feuilles prennent une teinte plus sombre qu’elles garderont tout l’été. Tôt le matin, dans la fraîcheur due au vent d’est assez fréquent ce printemps, il y a une jouissance particulière à être seul en forêt à écouter le chant des oiseaux. Cela donne l’impression de vivre les matins du monde de nos lointains ancêtres qui ont probablement dû imiter les oiseaux en guise de premier langage. Un ornithologue connaissant bien les chants peut, les yeux fermés, dire à quel type de forêt est lié tel oiseau ou dis-moi comment tu chantes, je te dirai où tu habites. Ainsi la mésange bleue est liée au chêne, la mésange noire aux conifères (pin, sapin, épicéa), le pouillot siffleur indique une futaie dense et le pouillot véloce une forêt avec de larges ouvertures. La fauvette à tête noire signifie la présence de régénération. Les pics, quant à eux, fréquentent les vieux arbres. Le chant du pigeon colombin ne s’entend que dans les vieilles futaies avec des cavités de pic noir qu’il utilise pour nicher. Ici, la forêt est pauvre en plantes à fleurs, le sol étant acide et sablonneux, mais il suffit d’une petite zone humide pour voir le populage des marais, d’une coupe pour trouver le genêt à balais, d’un rocher pour admirer mousses, lichens et fougères et d’un arbre mort pour s’émerveiller des polypores et des amadouviers. Lors d’une sortie matinale fin avril, j’ai ressenti une émotion très soudaine et très agréable en voyant les fleurs blanches d’un jeune houx. En fait, je n’avais jamais observé les fleurs du houx dont on connaît bien les fruits, ces petites boules rouges, mais la plupart du temps les houx que je vois en forêt depuis des années sont sans fleurs parce que soit ce n’est pas la période de floraison, soit qu’ils sont trop jeunes pour avoir des fleurs. Ce houx est un indicateur du réchauffement climatique, mais on peut aussi penser qu’il a été éliminé par les forestiers dans le passé, parce que inintéressant sur le plan économique en tant qu’arbuste.

Finalement, ce confinement m’a permis de redécouvrir dans la nature l’observation du détail, le plaisir simple de ce qui se présente sous nos yeux et que souvent nous ne voyons plus. L’observation quasi permanente des oiseaux de mon jardin depuis mon bureau m’a permis de noter des comportements intéressants, de voir des oiseaux de très près sans jumelles et d’apprécier également la métamorphose printanière de la végétation. Quant à la forêt, je suis habitué à passer de longs moments seul, parfois des journées entières pour mon travail, c’est pourquoi mes balades en temps de confinement n’ont pas été des moments inédits. Mais ce qui fut nouveau, c’est l’acuité de mes sens en éveil avec lesquels j’ai vécu ces sorties, comme s’il fallait profiter un maximum de ces moments avant de retourner chez soi. Effectivement, un naturaliste ne se confine pas vraiment sous peine de dysfonctionnement…

* Ecologue.

Il était une fois la gélinotte des bois

Son nom fait penser à une « jolie note des bois ». Pourtant, son chant aigu est presque inaudible pour une oreille peu exercée. La gélinotte des bois est un oiseau discret qui s’envole au moindre dérangement.

Une gélinotte mâle – photo D. Ivkovich

par Jean-Claude Génot *

Mon attirance pour la nature vient de mon enfance. C’est tout naturellement que celle-ci s’est transformée en passion naturaliste d’abord pour la flore et les champignons, puis la faune avec les mammifères et les oiseaux. Ensuite, j’ai eu la chance de faire de ma passion ma profession. A ce moment-là, j’avais pour centre d’intérêt les rapaces, les diurnes comme maîtres du ciel et les nocturnes comme maîtres de la nuit. J’ai consacré 20 ans de ma vie à la connaissance d’une petite chouette, que les savants nomment aujourd’hui la chevêche d’Athéna et j’ai suivi durant 30 années l’installation du grand-duc d’Europe dans les Vosges du Nord, sans oublier, mais dans une moindre mesure, le faucon pèlerin ou encore la chouette de Tengmalm.

Mais il existe un oiseau qui exerce sur moi une fascination secrète, occupant mon esprit sans que je l’ai jamais étudié ou beaucoup observé. Cet oiseau accompagne mes pensées et vient se rappeler à mon bon souvenir à certains moments inattendus de ma vie, et cela depuis 40 ans. Cet oiseau s’appelle la gélinotte des bois. Un nom agréable qui fait penser à une « jolie note des bois », pourtant son chant aigu est presque inaudible pour une oreille peu exercée. Je ne suis ni spécialiste de la gélinotte, ni même observateur régulier de l’espèce et pourtant la seule photographie qui orne mon bureau depuis fort longtemps est celle d’une gélinotte des bois. Elle fut une des premières photos de gélinotte prise dans le Massif vosgien dans les années 80 par Jean-Louis Klein, un forestier à l’époque, devenu ensuite photographe professionnel. Il m’avait d’ailleurs montré la hêtraie-sapinière âgée des hautes Vosges où il était resté des dizaines d’heures à l’affût pour faire ce cliché d’un mâle au sol. Nul doute qu’aujourd’hui un photographe installerait un piège photo pour cet oiseau si discret qui s’envole au moindre dérangement. La gélinotte est mon oiseau fétiche et je ne suis pas peu fier de posséder une gravure de Robert Hainard la représentant. L’artiste naturaliste a parfaitement bien saisi les traits d’un mâle qui se fond dans la végétation forestière : la gorge noire, le sourcil rouge, la queue barrée de noir et de blanc à son extrémité et des couleurs de feuilles mortes sur le poitrail.

Sans être aussi spectaculaire par la taille que le grand tétras et le tétras lyre qui se rassemblent pour leur spectaculaire parade, la gélinotte est le gallinacé le plus difficile à approcher et reste un mystère même pour ceux qui croient la connaître. Son plumage est un délicat mélange de tons brun, roux et noir qui semble avoir été peint par un aquarelliste minutieux. C’est un elfe insaisissable des sous-bois qui m’attire par sa discrétion, son mimétisme et son milieu de vie, à savoir les forêts riches en sous-bois. Cet oiseau reste invisible dans les branchages hivernaux tout de brun dominant comme dans les sous-bois printaniers tachetés de soleil. La gélinotte est l’oiseau du bonheur fugitif, silhouette furtive qui passe son temps au sol ou dans la partie inférieure de la forêt et disparaît ou s’envole vers un autre perchoir sans rien laisser voir, au mieux une queue barrée de noir et blanc. Mais n’est-ce pas le désir de voir et l’attente qui rendent heureux? Je l’ai entendu la première fois dans le Jura en accompagnant Régis Desbrosses, qui recensait l’espèce en imitant son chant à l’aide d’un appeau et je l’ai aperçu furtivement. A cette époque, elle avait déjà déserté les Vosges du Nord où je travaillais. Sans être un connaisseur de l’espèce, on pouvait vite se rendre compte que les futaies régulières sans sous-étage des basses Vosges gréseuses ne lui convenaient pas. Elle avait pu exister dans des régénérations naturelles à base de bouleaux ou le long des lisières de noisetiers, d’ailleurs ne l’appelle-t-on pas la poule des coudriers, autre nom du noisetier.

Biotope de la gélinotte en Biélorussie où l’on voit en hiver les tiges de l’abondante strate arbustive si nécessaire à l’espèce – photo J.C. Génot

J’aurais pu en rester là, mais mon métier d’écologue m’a entraîné en Biélorussie pour une coopération scientifique. C’est dans des forêts résineuses d’épicéas mélangées à des feuillus (érable plane, tremble, frêne, orme, tilleul, bouleau) au sous-bois riche en noisetiers et en sorbiers, dans des forêts de pins sylvestres avec sous-étage d’épicéas aux basses branches ou encore dans des lisières de tourbières ou de ruisseaux avec des bouleaux et des aulnes que j’ai souvent vu la gélinotte, à l’envol ou perchée. Elle représente pour moi un symbole de la forêt étagée riche en sous-bois comme les futaies jardinées du Haut Jura, mais aussi de la forêt spontanée en reconquête sur d’anciens pâturages. Très vite, les premières visites dans la réserve naturelle de Berezinsky en Biélorussie m’ont permis de voir que la gélinotte est abondante dans presque tous les types de forêts, à l’exception des pinèdes sans sous-étage, des aulnaies marécageuses et des tourbières. Une gélinotte est levée à chaque sortie en forêt et cela à chaque saison. Un couple détale au sol devant nous sur une île de la Berezina, nous les voyons plusieurs fois car les feuilles ne sont pas encore là en avril. De très nombreuses gélinottes s’envolent dans un bruit de plumes pas toujours audibles quand nous avançons dans les chemins en forêt. Il s’agit principalement de forêts de bouleaux, de pins avec épicéas en sous-étage, d’épicéas avec sous-étage de noisetiers, de sorbiers et de framboisiers, de lisières de tourbières à sphaignes et de marais à molinie, recolonisé par les épicéas et jamais loin du couvert forestier. La molinie est une herbe poussant en touffes dans les zones humides, aux teintes très jaunes en automne.

Un jour de juin dans une forêt d’épicéas mélangée de feuillus, je provoque soudain l’envol d’une nichée d’au moins sept poussins. Ils se sont tous élevés du sol pour très vite y retomber à l’appel de ralliement de leur mère. Une autre fois en septembre, des jeunes accompagnent leur mère dans une pinède mélangée de bouleaux. A la lisière d’une tourbière au printemps, j’ai eu la grande chance d’observer un mâle juste au-dessus de moi, perché sur un bouleau. Il était immobile à quelques mètres de moi ; je suis resté aussi immobile que lui pour ne pas rompre le charme de cette rencontre. J’ai pu apprécier les couleurs subtiles de son plumage et la légèreté de cette petite poule des bois, perchée sur un mince rameau de bouleau sans le faire ployer. Une autre fois, toujours à Berezinsky en avril, un naturaliste local nous a emmenés, des amis et moi, dans une forêt proche des bureaux de la réserve. Là, il nous a demandé de nous assoir sur un tronc au sol et a commencé à imiter le chant aigu de la gélinotte. Il n’a pas fallu attendre longtemps pour que l’oiseau apparaisse, d’abord en volant de branche en branche, puis il a fini par se poser pour qu’on puisse l’observer quelques instants. Une apparition magique de l’elfe des bois.

Je l’ai observée ces dernières années dans une autre forêt située à l’ouest de la Biélorussie en vol, posée sur une branche ou au sol en lisière d’un chemin. Cette poule des bois qui chante aussi faiblement qu’un roitelet est abondante à Berezinsky et probablement dans de nombreuses forêts biélorusses. Les comptages effectués dans la réserve il y a 20 ans indiquaient des chiffres qui laissent rêveur : jusqu’à dix-neuf oiseaux au kilomètre carré ! Il est fort probable que ce nombre soit exceptionnel et qu’on soit plus proche de la réalité aujourd’hui en divisant ce chiffre par deux. Ce bel oiseau demande des forêts pas nécessairement âgées et peu modifiées pourvu qu’elles comportent des arbustes diversifiés en sous-bois et des essences lui fournissant son alimentation hivernale telle que les bourgeons des bouleaux, des aulnes, des saules et des sorbiers. Outre un oiseau de toute beauté, la gélinotte est également un mets délicat d’après Vladimir, responsable de la réserve de chasse. Malgré cela, elle n’est pas chassée contrairement à la bécasse et aux autres tétraonidés. Mais quelle ne fut pas ma surprise en 2002 lors d’un voyage en automne lorsqu’on m’invita à goûter une poule au pot lors d’un bivouac au bord de la Berezina. On me demanda si j’appréciais le repas ; je répondis que je trouvais la poule succulente : c’était une gélinotte !

Biotope de la gélinotte dans le Haut Jura composé de taillis de noisetiers – photo J.C. Génot

Comment se porte l’elfe des bois dans nos forêts françaises ? Dans le dernier atlas des oiseaux nicheurs de France paru en 2015, on estime sa population entre 6 000 et 8 000 couples nicheurs, ce qui est peu pour une espèce ayant un petit territoire. Mais ces chiffres sont considérés comme « fortement spéculatifs ». De plus, la population est considérée comme en fort déclin, notamment dans le nord-est (Ardennes et Vosges). Le Jura, mais surtout les Alpes, abritent la plus grande partie de la population. Rien d’étonnant que cette espèce d’origine boréale se retranche dans les montagnes. Malgré sa discrétion, certains naturalistes se sont intéressés à cette espèce. Pour certains d’entre eux, cet intérêt est allé jusqu’à faire une thèse. Ainsi il existe quatre thèses de doctorat consacrées à cette espèce : deux uniquement centrées sur la gélinotte (l’une de Régis Desbrosses sur les habitats et les fluctuations de population dans le Jura et l’autre de Marc Montadert sur la démographie et l’habitat dans les Alpes du Sud) et deux autres traitant des deux tétraonidés (grand tétras et gélinotte) sur le régime alimentaire et sur la modélisation de l’habitat dans le Jura.

Pourtant, la seule monographie française sur la gélinotte ne provient pas d’un des auteurs des travaux scientifiques évoqués précédemment. Elle été publiée en 2019 par Jean Schatt (1), un Jurassien qui fut ingénieur forestier et chasseur et qui a une excellente connaissance de terrain des tétraonidés. Cette monographie est le fruit de 35 années d’observations, de persévérance, de patience et de rigueur. Pour Jean Schatt, pas de télémétrie, pas de GPS et pas de modélisation pour entourer la science naturelle d’un vernis scientifique. Il a travaillé « à l’ancienne », privilégiant la collecte directe de données sur le terrain avec un minimum de technologies : des jumelles, un carnet et des fiches d’enquête. Il s’inscrit ainsi dans l’héritage des études naturalistes de ses illustres voisins suisses : Robert Hainard pour les mammifères et Paul Géroudet pour les oiseaux. Notre Jurassien de bientôt 90 ans est un homme des bois qui a vécu au plus près de son milieu d’étude. Il a su concilier sa passion pour la nature, la forêt et la chasse. C’est d’ailleurs ces trois approches qui lui ont sans doute permis de mieux appréhender la réalité de certains phénomènes influençant la gélinotte, qu’il s’agisse de l’impact de la chasse, des conséquences de certaines pratiques de gestion forestière ou de certaines méthodes mises en œuvre par des scientifiques pour étudier les tétraonidés. Parce qu’il a mené son étude pendant plusieurs décennies, Jean Schatt a acquis une certaine autorité en matière de tétraonidés. D’ailleurs, il estime que le chiffre global de la population française de gélinotte annoncé dans l’Atlas peut être divisé par 10 ! Pour lui, l’espèce doit être impérativement inscrite sur la liste des espèces menacées. Enfin, le tour d’horizon des passionnés de gélinotte ne serait pas complet sans citer l’ouvrage de photos de Jean Guillet (2)  qui a réussi à photographier cet oiseau si cryptique à l’affût et à restituer toute la beauté de cette poule sauvage des bois.

La gélinotte n’échappe pas à la gestion de la nature et ses manipulations. Ainsi, dans les Vosges du Nord où j’habite, l’espèce a disparu à cause de la sylviculture. Une étude de faisabilité pour la restauration des biotopes a été menée par l’ONF, mais il est apparu illusoire de vouloir restaurer un habitat favorable sur des surfaces suffisantes quand la gestion forestière et la pauvreté du sol gréseux se conjuguent pour mener des futaies régulières sans strates arbustives si nécessaires à la gélinotte. Malgré cela, quelques passionnés des tétraonidés rassemblés en une association nommée SOS Tétras (aujourd’hui dissoute) ont souhaité lâcher des gélinottes d’élevage sans aucune étude préalable, sans suivi et sans bilan. Je n’ai jamais pu savoir s’ils avaient réellement effectué leur lâcher. Ils l’ont par contre fait pour le grand tétras au sud des Vosges du Nord mais cela fut évidemment un échec tant les facteurs défavorables au coq de bruyère (autre nom du grand tétras) étaient nombreux. On pourrait rétorquer qu’il s’agit là d’amateurs dont la passion pour l’espèce est telle qu’ils ne voient pas ou ne veulent pas voir qu’une espèce ne peut pas vivre sans un milieu favorable. Dans ce cas, on peut les excuser car leur échec est pour eux une leçon bien assez dure à encaisser. Mais que dire quand des ornithologues scientifiques veulent sauver une sous-espèce de gélinotte vivant uniquement en Belgique, au Luxembourg, dans l’ouest de l’Allemagne et dans le nord-est de la France en prélevant des œufs dans la population déclinante des Vosges pour commencer un élevage en vue de relâcher les jeunes nés en captivité ? Cette sous-espèce se serait différenciée de l’autre sous-espèce peuplant les Alpes après les glaciations car elle s’était réfugiée dans le sud-ouest. Un tel projet paraît bien périlleux et soulèvent de nombreuses questions sur la validité génétique de ces sous-espèces pour la gélinotte qui en 10 000 ans a eu le temps de s’hydrider entre les Alpes et le Jura et entre le Jura et les Vosges, sur l’impact de ces prélèvements dans une population déclinante, sur la réussite de ces élevages en captivité, sur le taux de mortalité des oiseaux d’élevage relâchés en pleine nature, qui plus est quand ils sont équipés de colliers émetteurs, sur la qualité des biotopes où la gélinotte doit être réintroduite, sur la persistance des causes de sa régression et sur le risque d’ouvrir la porte à des manipulations et autres artifices sans fin pour sauver une espèce dont certains spécialistes ont probablement modélisé la disparition liée au réchauffement climatique car la gélinotte est une espèce boréale. Le projet de sauvegarde de la « gélinotte de l’ouest » date de 2017, mais un projet de réintroduction de gélinottes dans les Pyrénées catalanes datant de 2012 préconise justement de ne pas prendre les oiseaux des Vosges en déclin, pourtant supposés de la même origine génétique que la population soit disant éteinte des Pyrénées…

Plus la nature va rétrécir et plus les protecteurs et sauveurs en tout genre vont agir pour enrayer ce déclin, mais selon quelle éthique et pour quel objectif ? Pour les promoteurs de ce type de projet, s’agit-il de protéger une espèce ou de trouver une activité scientifique ou technique intéressante et durable ? La durabilité étant garantie par la difficulté à mettre en œuvre la protection de ce type d’espèce fragile car ce genre d’aventure peut durer des années. Le piège pour les protecteurs de la nature est le suivant : face à l’effondrement du vivant, il est urgent d’agir et toute action pour sauver une espèce semble légitime. Mais jusqu’où aller dans la manipulation des oiseaux même si l’espèce est menacée ? Il y a déjà tant à faire au niveau de la quiétude des oiseaux en saison de reproduction, de la gestion forestière et de la chasse, mais c’est plus ardu et il y a plus de coups que de lauriers à recevoir. Si rien n’est fait dans les domaines cités précédemment, la gélinotte pourrait un jour disparaître, discrètement comme elle a vécu.

* Écologue

(1) Schatt J. 2019. La Gélinotte des bois. Biologie-Eco-éthologie. Books on Demand. 152 p.

(2) Guillet J. La quête de la gélinotte des bois. Mokkö Editions. 191 p.