Jean-Claude Génot

Il est dangereux de marcher avec les loups…

Tous ceux qui s’intéressent un tant soit peu au loup connaissent Jean-Michel Bertrand (JMB) qui a réalisé il y a trois ans un premier film La Vallée des loups et dont le deuxième, Marche avec les loups, est sorti en salles mercredi 15 janvier.

par Jean-Claude Génot *

Jean-Michel Bertrand présente son film en avant-première dans les Vosges du Nord en décembre 2019 (photo JC Génot)

Ce deuxième film que j’ai eu la chance de voir en avant-première en Alsace grâce à un réseau de cinémas associatifs est la suite du premier volet. Après nous avoir fait découvrir « sa » vallée des Hautes-Alpes et sa quête du loup, Jean-Michel Bertrand a tenté de suivre les jeunes loups en dispersion et sa marche l’a conduit jusque dans le massif jurassien. Pour avoir eu le plaisir de discuter avec lui et avoir vu ses deux films, on ne peut pas dire de JMB qu’il est un réalisateur de documentaire animalier militant dont le film a été conçu pour défendre la cause du loup. Certes, c’est son attirance pour le loup qui l’a mené à ces deux films, mais c’est plus une quête intérieure qui l’anime qu’un pur intérêt naturaliste. D’ailleurs, on voit finalement peu les loups dans ses films et plus celui qui les cherche dans un récit au plus près du réel. En se mettant en scène, il ne cherche pas à mettre en valeur son ego, mais plus à prendre le public par la main pour lui faire découvrir cet animal sauvage, et en même temps se découvrir soi-même.

Comme l’a dit Olivia Gesbert lors de son émission La Grande Table sur France Culture où elle recevait JMB, ce dernier est un passeur vers le sauvage, une altérité que notre civilisation antinature rejette vigoureusement, prisonnière de sa frénésie de maîtrise et de contrôle de la nature. Enfin, JMB est un montagnard qui connaît les éleveurs et discute avec certains d’entre eux au bistro du coin et désormais lors des présentations publiques de ses films. De plus, il a réalisé des documentaires sur des peuples lointains, ce qui l’a rendu soucieux de la vie des gens liés à la nature. Bien sûr, avec ses films, JMB se range du côté de ceux qui défendent la cohabitation entre l’élevage et le loup. Pourtant, son film ne cherche pas à nous présenter le loup de façon caricaturale mais tel qu’il est, sauvage, « besogneux » pour reprendre une de ses expressions et soumis à rude épreuve face aux autres loups, ses premiers ennemis, et évidemment face aux hommes. Les films de JMB font appel à la sensibilité du public et à leur intelligence et c’est cela qui semble intolérable au camp des anti-loups. Ces derniers lui ont envoyé anonymement des menaces de mort dont une lettre dans laquelle le film est qualifié de « propagande nazie » et JMB de « bon élève du sinistre Goebbels, complice des criminels qui tuent les éleveurs de moutons ».

Tract anti-loup appelant au boycott du film « Marche avec les loups »

De tels propos sont scandaleux et tellement outranciers qu’ils disqualifient totalement leurs auteurs. Un appel à manifester contre le film a même été lancé sur Facebook par un syndicat agricole des Hautes-Alpes le jour d’une avant-première à Gap, mais ce rassemblement a été annulé face à la vive réaction des internautes. Lors de la visite de la maison du berger dans la vallée de Champoléon dans les Hautes-Alpes, j’avais trouvé extrêmement étonnant pour ne pas dire suspect qu’aucune mention ne soit faite sur la présence du loup alors que cet équipement semblait très récent et décrivait la vie des bergers. J’aurais trouvé plus normal que le loup y soit fustigé pour ses attaques des troupeaux plutôt que le silence total sur le prédateur. Cela traduit probablement un déni de la part des dirigeants syndicaux de l’élevage pour qui reconnaître la présence du loup constitue déjà une défaite, puisque cela implique de composer avec lui, donc de négocier avec le reste de la société pour finir par l’accepter. Toutefois, dans la boutique de cette exposition, figuraient en bonne place les livres de l’historien Jean-Marc Moriceau qui traitent des attaques de loup sur l’homme dans le passé mais pas celui de Baptiste Morizot sur la nécessaire diplomatie à mettre en œuvre pour cohabiter avec le loup. Le président de Hautes-Alpes Nature Environnement (HANE) m’a confirmé le noyautage de cette maison du berger par les anti-loups et le refus « gêné »de la communauté de communes locale qui gère cet équipement de projeter un documentaire initié par HANE sur les témoignages d’éleveurs face aux loups.

Là encore, la pression des extrémistes a joué. Elle traduit un refus du débat public pour camper sur des positions dures et inflexibles. Ces menaces de mort et ces propos délirants n’empêcheront pas le film de JMB d’être un succès, au contraire cela peut provoquer le réflexe inverse pour soutenir un artiste face aux menaces de quelques irresponsables. Mais malheureusement, le cinéaste n’est pas le seul à être victime de ce genre d’intimidation mafieuse. Le géographe Farid Benhammou nous le rappelle dans sa tribune du 13 janvier dans Libération (Le loup, la culture et les menaces de mort) puisque des chercheurs, des élus et des associatifs ont également reçu des menaces de mort. Comme le souligne le géographe, il est regrettable que les élus locaux et régionaux soutiennent ces extrémistes, sans doute par clientélisme. Quand les pro-loups s’appuient sur le droit, la raison et l’éthique, les anti-loups usent de menaces, de mensonges et de toute information susceptible de semer le doute dans l’esprit du public. Il y a eu la « réintroduction » des loups qui a fini par ne plus prendre, puis l’hybridation entre le loup et le chien qui aura eu le mérite d’établir clairement le faible niveau d’hybridation dans la population lupine actuelle et enfin le danger pour la population si les loups entrent dans les villages (il est plus que probable que les 67 millions de Français arriveront facilement à faire face au danger que représentent 500 loups…). Les éleveurs ont plus à craindre des excités comme ceux qui s’en sont pris à JMB que des loups, car l’image véhiculée par ces pratiques est catastrophique pour l’élevage tout entier qui n’a pas besoin de cela.

Les pro-loups pourraient se montrer plus offensifs face au monde de l’élevage. Souhaiter la cohabitation entre l’élevage et le loup ne signifie pas accepter n’importe quelle pratique sur le plan écologique. D’ailleurs, l’occasion leur est donnée par la publication d’un rapport de mission sur les activités d’élevage en Europe des ministères de la Transition écologique et solidaire et de l’Agriculture et de l’alimentation. Ce rapport montre que « la France détient de très loin les records du nombre de dommages (en valeur absolue ou rapportés au nombre de loups), du coût public de la protection et du montant des indemnisations de dommages ». Le rapport reconnaît que la situation française « conduit à s’interroger sur l’efficience du système mis en place au fil des ans dans notre pays ».  Un des constats concerne les indemnités versées chez nos voisins (Suisse, Espagne, Allemagne, Italie et Pologne) qui sont nettement plus faibles qu’en France. De plus, ces indemnités sont conditionnées à la mise en place effective des mesures prises, ce qui implique un contrôle sur le terrain. A travers les lignes de ce rapport, on devine aisément que la stratégie mise en œuvre en France est un double échec. D’abord les tirs effectués, dont le niveau d’intensité sans précédent est une triste exception française, n’empêchent nullement l’expansion du loup. Ensuite, le haut niveau de dommages, autre exception française, traduit des conditions d’élevage qui sont loin d’être optimales pour se protéger contre le loup : trop grosse taille des troupeaux, absence volontaire de protection (en septembre 2018, j’ai pu constater lors d’une randonnée dans la zone cœur du Parc national des Ecrins que des éleveurs laissent leurs brebis seules la nuit en montagne) ou encore mauvaise mise en œuvre des mesures de protection. Enfin, le rapport souligne que « le loup peut, potentiellement, s’installer sur l’ensemble du territoire, et il semble peu réaliste d’imaginer empêcher cette évolution ». Cette lucidité honore les auteurs du rapport ,mais cela va être difficile de le faire admettre à la « France agricole ». Mais malgré l’inefficacité des tirs de destruction, les deux ministères entendent poursuivre cette politique pour la paix sociale.

Famille de loups en Biélorussie prise au piège photo (photo V. Sidorovich)

C’est d’ailleurs ce que leur reproche le Conseil National de la Protection de la Nature (CNPN) dans sa récente délibération n° 2019-38 du 18 décembre 2019  : « Le CNPN réitère son avis sur le caractère inadéquat de la réponse apportée par les ministères, à savoir la limitation de la croissance globale des populations de loup, par rapport au but recherché qui est de contenir le volume des dommages au cheptel domestique. Ce constat est confirmé par d’autres instances scientifiques : rapports du Muséum National d’Histoire Naturelle et comité scientifique du Plan National d’Action Loup notamment ». Le CNPN réaffirme qu’il faut sortir de la seule logique restrictive du tir et que ces abattages doivent être conditionnés à une analyse qualitative et quantitative du type d’élevage et de la protection mise en place. En clair, poursuivre les destructions de loup alors qu’ils n’empêchent pas les dommages et que l’effort doit surtout porter sur la protection des troupeaux est un acte politique du gouvernement qui a choisi son camp : celui du monde agricole et de ses « excités ». Pour se concilier le monde agricole, l’Etat préfère les flingueurs aux médiateurs, c’est consternant.

Quant aux pro-loups, ils gagneraient à s’intéresser de près au mythe rural selon lequel l’élevage favorise la biodiversité, qui sert souvent de légitimité verte à une agriculture intensifiant ses pratiques. Il y aurait un bilan écologique à faire de tous les impacts négatifs sur la nature de certaines pratiques d’élevage en montagne : surpâturage, piétinement, concurrence avec la faune sauvage, eutrophisation de certains lacs de montagne. Il suffirait de rassembler les témoignages et observations des naturalistes en montagne et d’engager certains travaux de recherche complémentaires pour établir une synthèse étayée par des données scientifiques. Sur ce registre les parcs nationaux auraient certainement beaucoup de choses à dire, à condition de ne pas s’auto-censurer car le sujet est quasi tabou. A l’heure des risques naturels accrus par le réchauffement climatique (fortes pluies, fonte des pergélisols en altitude), le développement naturel des forêts à la place de certains pâturages, notamment en zone cœur de parc national, serait un bien meilleur moyen de protéger les vallées et une grande richesse biologique. Il serait temps de porter le débat du « comment vivre en présence du loup en France » sur la place publique, car le monde agricole perçoit des fonds publics et leurs choix concernent la société tout entière. Ce serait l’occasion de replacer le loup dans une perspective plus large pour ne pas se focaliser uniquement sur l’élevage. Si le loup est un problème pour l’élevage, il est une solution pour les fortes populations d’ongulés sauvages dans certains massifs forestiers. Un dicton allemand dit que là où court le loup, la forêt pousse.

* Ecologue.

Protéger la nature quand tout est domestiqué : l’exemple allemand

On peut se poser la question de savoir comment une société fondée sur la croissance peut protéger efficacement la nature quand elle n’a de cesse de valoriser le moindre espace. Nous agissons comme un monstre qui dévore toute la nature disponible, ne laissant dans ses angles morts que des interstices oubliés comme les terrains vagues, les ruines, les friches et les bas-côtés.

par Jean-Claude Génot *

Oui mais voilà, la nature a la peau dure et dès qu’on lui laisse de l’espace et du temps, elle est capable de faire la démonstration de son génie car, en la matière, elle sait mieux faire que l’homme. Le problème est que la nature protégée doit désormais se contenter aussi de ces interstices que la civilisation oublie et abandonne. Deux exemples pris en Allemagne permettent de voir que la nature protégée, réduite à des espaces confinés, n’a plus pour s’exprimer que les « restes » d’une ancienne nature détruite, modifiée ou exploitée. C’est ce que l’on appelle désormais de la nature férale, une nature autrefois utilisée par l’homme et qui redevient sauvage après abandon des activités humaines, même celles visant à conserver une certaine biodiversité.

Grande roselière dans la réserve naturelle de Wagbachniederung, en Allemagne – photo Jean-Claude Génot

Le premier site est la réserve naturelle de Wagbachniederung, d’une superficie de 224 ha, créée en 1983. Cette réserve est située au nord de la commune de Waghäusel à l’emplacement d’un ancien bras mort du Rhin dans le district de Karlsruhe (Bade-Wurtemberg). Elle se compose de bassins de décantation d’une ancienne usine sucrière en fonction jusqu’en 1995, de roselières et de marécages qui sont les vestiges d’une vaste zone tourbeuse occupant la plaine inondable du Rhin avant sa canalisation. Cette réserve est longée par une ligne électrique, bordée sur deux de ses côtés par une voie ferrée et située à deux pas d’un silo agricole, d’où l’on peut voir au loin les tours de refroidissement d’une centrale nucléaire. Les nombreuses routes et zones urbaines qui entourent la réserve, sans parler des zones agricoles intensives, composent une matrice de ce que l’homme peut faire de pire quand il «met en valeur » son milieu de vie.

Un ermitage situé à deux pas de la réserve constitue également un vestige architectural d’un passé où l’homme occupait déjà bien cet espace mais n’avait pas encore tout dégradé. Toujours en activité, il paraît tout aussi incongru que la réserve dans ce paysage profondément artificialisé, tels deux écrins de beauté dans l’océan de laideur de la modernité paysagère. C’est d’ailleurs non loin du parking de cet ermitage qu’il faut se garer pour se rendre dans la réserve, puis traverser une route et une sorte de terrain vague avant d’apercevoir une haie d’arbres avec, en lisière, le panneau de la réserve naturelle.

Que découvre-t-on en parcourant cette réserve ? Des digues entourant des bassins en eau ainsi que de grandes roselières, des ripisylves composées d’aulnes, de saules et de peupliers couverts de draperies de clématite, de houblon et de liseron. De nombreux arbres fruitiers bordent les chemins ainsi que des haies spontanées à base de cornouillers et d’aubépines. Lors d’une sortie fin juin 2019 par grande chaleur, j’ai pu observer une colonie de mouettes rieuses nicheuses, des cormorans rassemblés sur des arbres morts, des hérons cendrés, des grandes aigrettes et une trentaine de hérons pourprés avec des jeunes sur leur nid. Cette espèce est en régression en France avec environ 2600 couples nicheurs en 2017 et figure sur la liste rouge UICN des oiseaux nicheurs menacés de France métropolitaine. Voir cette espèce rare à quelques dizaines de mètres du chemin dans un tel lieu est une des surprises qu’offre la nature férale.

Plan d’eau où nichent les hérons pourprés dans la réserve naturelle de Wagbachniederung, en Allemagne – photo Jean-Claude Génot

Des canards et d’autres oiseaux aquatiques sont présents sur les plans d’eau : nette rousse, fuligules morillon et milouin, canard colvert, foulque avec ses jeunes, grèbe huppé et grèbe à cou noir. Un milan noir est houspillé par des mouettes qui craignent pour leur progéniture. Il existe également quelques mouettes mélanocéphales, mais elles sont difficiles à distinguer en vol de la mouette rieuse. Observation peu courante car on entend plus souvent cet oiseau qu’on ne le voit : un coucou perché sur la branche basse d’un saule. Malgré la chaleur écrasante de ce milieu de journée, j’ai pu entendre un pic vert, une grive musicienne, une rousserolle effarvatte et une fauvette à tête noire, et voir un grimpereau des jardins sur le tronc d’un saule.

Des espèces exotiques en plein essor fréquentent aussi la réserve : une ouette d’Egypte suivie par ses jeunes et des bernaches du Canada qui se promènent tranquillement sur le chemin. Il aurait fallu venir plus tôt au printemps pour voir les parades du busard des roseaux qui niche dans les grandes roselières, entendre le chant de la rousserolle turdoïde et apercevoir la gorgebleue à miroir et la mésange à moustaches encore appelée panure à moustaches. La réserve est également fréquentée par des oies cendrées.

A la fin de la visite, je longe un plan d’eau couvert de grandes plaques jaunes dues probablement à des algues et/ou des cyanobactéries. Ce site anthropogénique est devenue une réserve naturelle compte tenu de l’importance internationale de la zone en tant que lieu de reproduction pour plusieurs espèces d’oiseaux menacées et lieu de repos et d’alimentation des oiseaux migrateurs du nord de l’Eurasie et parce que les grandes roselières qui s’y développent sont uniques dans le nord du Bade-Wurtemberg. Mais ce qui surprend avant tout, c’est le contraste entre cette nature foisonnante, faite de beauté, de créativité, de diversité, de tranquillité, et l’espace qui l’entoure, avec une nature bétonnée, drainée, exploitée, polluée, remblayée, sans aucune transition.

Le second site est le parc national Hunsrück-Hochwald, qui a été créé en 2015 dans le cadre de la stratégie de l’Allemagne en faveur de la biodiversité qui consiste, entre autres, à mettre 10 % des forêts publiques en réserve intégrale. Ce parc de 10 200 ha possède 90 % de son territoire en Rhénanie-Palatinat et 10 % en Sarre. On y dénombre une centaine d’habitants. Ce parc forestier est entouré de forêts et de cultures. L’altitude varie de 320 à 816 m et les précipitations annuelles s’élèvent à 1200 mm. Le sous-sol est composé de quartzite et appartient au système géologique du Dévonien.

Hêtraie en libre évolution dans le parc national Hunsrück-Hochwald, en Allemagne – photo Jean-Claude Génot

La forêt naturelle est la hêtraie, les autres biotopes sont des zones tourbeuses, des éboulis rocheux, des prairies et des ruisseaux. Le chat forestier compte une centaine d’individus, il est d’ailleurs l’emblème du parc, représenté d’après un motif celte. Parmi les espèces d’oiseaux remarquables : la cigogne noire, le grand corbeau, le grand-duc d’Europe et la chouette de Tengmalm. Dès sa création, le parc a mis 25 % des forêts en réserve intégrale. D’ici à 2025, 50 % des forêts seront en protection intégrale et d’ici 30 ans 70 %. En ce sens, son directeur parle d’un parc en développement, car pour les Allemands un parc national doit être consacré à la nature la plus sauvage possible. Pourquoi cette progression ? Parce qu’aujourd’hui 31 % des forêts sont composées d’épicéas purs ou en mélange avec le hêtre. Le temps nécessaire pour passer à 70 % en réserve intégrale doit servir à éliminer des épicéas et planter des hêtres sous épicéas, mais il se pourrait que les scolytes (NDLR:  petits insectes xylophages de l’ordre des coléoptères), favorisés par le réchauffement climatique, accélèrent la disparition de ces conifères.

Anciennes plantations d’épicéas avec scolytes dans le parc national Hunsrück-Hochwald, en Allemagne – photo Jean-Claude Génot

La forêt n’est pas le seul lieu où le parc s’est assigné la tâche d’éliminer l’épicéa ; il y a également des zones tourbeuses qui dans le passé furent drainées pour y planter ce conifère. Les adversaires du parc accusent ce dernier d’être un foyer de scolytes et de cerfs. Pourtant, il y a plus de foyers de scolytes à l’extérieur du parc. Pour ce qui est du cerf, la chasse est interdite dans le parc, mais les rangers (28 en tout sur un personnel de 55 personnes) tirent des cerfs quand ils constatent des dégâts sur les cultures situées à l’extérieur du parc. Un monitoring existe pour les forêts des parcs nationaux à raison d’un point tous les 250 m, soit ici 1680 placettes permanentes. Un suivi génétique est effectué sur le chat forestier et un recensement des cerfs est réalisé par comptage nocturne doublé d’un suivi de la végétation.

Le parc mise beaucoup sur le tourisme de nature. Il dispose d’une exposition interactive sur les caractéristiques écologiques du Hunsrück-Hochwald, aménagée dans un haut-lieu touristique du parc. La visite s’est terminée par un arrêt dans une vallée où le parc a bénéficié de fonds européens pour effectuer une coupe rase d’épicéas afin de restaurer cette zone humide. Le directeur n’était pas très fier de cette opération et je le comprends car finalement tout cet argent aurait pu être dépensé autrement. En effet la nature se serait chargée de l’élimination des épicéas de façon moins radicale que la coupe à blanc. Tous ces épicéas auraient succombé progressivement à la sécheresse et aux scolytes, en fournissant de nombreux arbres morts et en créant des conditions écologiques inédites car partout ailleurs on coupe les épicéas attaqués par les insectes xylophages ou menacés de l’être en laissant un sol dénudé. On peut penser que ces travaux ont rassuré les gens inquiets de laisser une nature libre. Ils ont également fourni du travail aux bûcherons pour qui le parc national est une perte sèche pour leur emploi. Ce parc national a été établi dans des forêts feuillues anciennement exploitées et transformées en plantation d’épicéas, les zones humides y ont été drainées pour les « valoriser » toujours avec l’épicéa. C’est un parfait exemple de nature férale. L’objectif ambitieux de la libre évolution dans ce parc, de surface modeste, se heurte à l’hostilité extérieure. Le parc est accusé de tous les maux,  favoriser les cerfs et développer les scolytes, mais à aucun moment les hommes ne remettent en cause leur façon d’artificialiser la nature.

Ces deux exemples illustrent parfaitement la situation de la nature ou de ce qu’il en reste dans une civilisation anti-nature. Soit on regarde la matrice et on a l’impression d’un champ de ruine comme le disait l’écologiste américain Aldo Leopold, soit on regarde les restes de nature et on se dit comme le philosophe Baptiste Morizot que ces échantillons de nature férale maintiennent les braises du vivant. Mais va-t-on vers la fin de la nature compte tenu de la sixième crise d’extinction des espèces dont nous sommes responsables ?

On voit fleurir le slogan « Pas de nature, pas de futur » dans les manifestations des jeunes pour l’urgence climatique. Cette formule sous-entend qu’il n’y a pas d’avenir pour l’homme sans nature. Elle est fondée car nous dépendons de la nature en tant que partie de l’ensemble du vivant. Mais il y a hélas des objections à formuler. D’une part, il y aura toujours des coins de nature qui échapperont au prédateur humain, mais quelle nature ? Celle des champs de mines et des zones irradiées après les catastrophes nucléaires ? D’autre part, l’homme 2.0 est capable de « vivre » dans des conditions extrêmes, sans plantes et sans animaux sauvages. La preuve : les hommes s’entassent dans des super mégalopoles dont on ne peut pas dire qu’elles soient riches en nature. Demain il suffira peut être aux technophiles de nourrir des milliards de personnes avec des gélules faites à base d’insectes dans des élevages artificiels souterrains ou sur les terrasses des immeubles pour régler le problème alimentaire. L

a nostalgie du temps de l’harmonie entre l’homme et la nature sera alors comblée par des documentaires en trois dimensions dans lesquels on pourra totalement s’immerger avec des lunettes spéciales. Impossible ? Le numérique nous fait déjà vivre dans un monde virtuel. De plus, les jeunes générations actuelles et à venir sont victimes d’amnésie environnementale qui leur fait considérer le manque de nature comme un fait acquis. Ainsi les jeunes nés après l’accident nucléaire de Tchernobyl en zone contaminée ne veulent plus entendre parler de cette catastrophe. Ils souhaitent se tourner vers l’avenir mais la radioactivité, elle, s’imposera longtemps à eux. Il se pourrait bien que l’homme « transhumanisé » ait un futur mais sans nature ou presque et qu’une infime minorité soit opposée à ce meilleur des mondes. Le slogan « Pas de nature, pas de futur » nous met en garde fort justement face au chaos climatique en cours mais il pourrait y avoir un avenir pour l’homme sans nature : un enfer !

* Ecologue

Mes remerciements vont à Harald Egidi, directeur du parc national Hunsrück-Hochwald, pour m’avoir accueilli et guidé ainsi qu’à mon ami François Steimer, naturaliste, pour m’avoir fait découvrir la réserve naturelle de Wagbachniederung.

Le retour du sauvage : j’y vais mais j’ai peur

Ce titre accrocheur est celui d’un débat récemment organisé par Jura Nature Environnement (JNE comme nous !) à Lons-le-Saunier, auquel j’ai été invité pour introduire le thème en compagnie d’une professeure de philosophie, adhérente de l’association.

par Jean-Claude Génot *

Pourquoi un tel débat ? Sans doute parce que le thème du sauvage est à la mode depuis quelque temps et que certaines associations ne souhaitent pas faire l’impasse sur ce sujet. Pourtant, la plaquette de présentation de Jura Nature Environnement s’ouvre sur un magnifique paysage façonné par l’homme en 4 volets avec maisons, route, prés, vergers, vignes et des arbres mais la plupart plantés ou tout du moins taillés. Soyons honnête, il y a dans une boucle de la route une toute petite friche, sans doute la seule zone où devront intervenir les jeunes élèves des BTS gestion et protection de la nature pour montrer qu’ils ont bien retenu leur leçon : la nature spontanée tu maîtriseras !

Les autres photos du dépliant sont l’illustration de ce qui précède : chantiers de débroussaillage, créations de mare, réfection de murs en pierre. Seules quelques photos (castor, blaireau, gentiane, libellule, pie-grièche écorcheur, papillon) viennent rappeler que le mot nature figure dans l’intitulé de l’association. Mais aucune forêt, symbole du sauvage au moins étymologiquement, alors que le Jura en compte de très belles et pas de lynx alors que c’est un très beau symbole du sauvage. Bref, il y avait aussi un objectif pour les initiateurs de ce débat, parler du sauvage au sein de l’association. La philosophe a montré que le sauvage n’évoque pas seulement les bêtes et la nature, mais aussi les humains, ceux qui ne sont pas dans la norme ou qui ne vivent pas selon nos standards occidentaux. Sauvage s’oppose à domestiqué et si le mot est connoté négativement c’est, comme le dit Bernard Clavel, parce que les hommes qui sont les pires brutes de la création ont fait de ce mot d’amour un mot de haine.

Notre philosophe a ensuite insisté sur le fait que si le sauvage n’est pas accepté c’est parce que nous nous considérons comme séparés de la nature, traitée comme un objet à notre service, loin des conceptions des peuples premiers qui se sentent intégrés à la nature. Cette intégration relève d’un éco-centrisme alors que nous, les occidentaux, sommes figés dans un anthropocentrisme dévastateur. Sur les raisons de ce dualisme entre nature et culture et les origines de la destruction de la nature par l’homme, de nombreuses raisons ont été évoquées lors du débat : le cartésianisme qui fait de la nature un objet mécanique que l’on peut manipuler, les religions monothéistes dont le christianisme latin qui a largement contribué à éliminer l’animisme et à cautionner l’exploitation de la nature par l’homme (1), la révolution Néolithique avec la domestication de plantes et d’animaux sauvages, mais aussi le massacre de la mégafaune de l’âge glaciaire (2), sans oublier l’usage massif du feu depuis 400 000 ans dont l’impact sur le monde naturel a été plus important que la domestication des plantes et des animaux (3). Après tout, puisque l’homme fait partie de la nature, toutes ces destructions sont naturelles, car il agit comme toutes les autres espèces et aménage le milieu à son profit. Le raisonnement tient jusqu’à ce que l’on se demande si les centrales nucléaires, les pollutions chimiques et les déforestations sont naturelles ? Evidemment non ! L’homme ne se considère pas vraiment une espèce comme les autres, et cela depuis le moment très lointain où il a pris conscience de lui-même et a développé son cerveau. Ce cerveau qui lui a permis de réussir tellement bien son expansion à l’échelle planétaire qu’il en arrive aujourd’hui à menacer sa propre existence.

En ce qui me concerne, j’ai abordé le thème à travers l’exemple du Parc naturel régional des Vosges du Nord, un territoire peuplé et domestiqué, pour illustrer la place faite au sauvage dans des paysages façonnés par l’homme. Dans ce Parc, tout est modelé par les activités humaines : la forêt qui occupe 63 % du territoire, les zones agricoles, les cours d’eau et les étangs, et les communes et leurs abords. De nombreux vestiges historiques montrent que l’homme a marqué les Vosges du Nord de son empreinte depuis le Néolithique. Pourtant ,la nature sauvage a fait un retour via des friches agricoles sur des pentes et dans les vallées humides depuis la moitié du XXe siècle. Des plantes exotiques se sont également développées dans les vallées et dans les forêts. Le bois mort en forêt a fortement augmenté après la tempête Lothar de 1999.

Ce retour naturel du sauvage est couplé à un retour provoqué par diverses initiatives parmi lesquelles : la réintroduction du lynx dans les forêts du Palatinat, voisines de celles des Vosges du Nord, la suppression d’étangs pour restaurer la continuité hydro-biologique et la fonctionnalité des cours d’eau dans le cadre de leur classement dans le réseau européen Natura 2000, et la création de réserves forestières intégrales, trop peu nombreuses (0,6 % du Parc contre 3 % dans la forêt du Palatinat). Le conseil scientifique du Parc a soutenu la création d’un réseau de « sanctuaires de nature ». A cet effet, la Charte du Parc prévoit de « créer à l’initiative des communes un sanctuaire de nature spontanée dans chaque village du Parc et les mettre en réseau ». A ce jour, il existe 9 sites dans 8 communes pour une surface de 18 ha au total. Il s’agit de friches herbacées, de marais, de roselières et de forêts classées en zone non constructible et situés au sein des villages, donc facilement accessibles. Le but de cette démarche participative impliquant des enfants, des animateurs nature, des artistes, des élus locaux et des habitants est de se familiariser avec la nature spontanée, la libre évolution et le sauvage.

Accepter le sauvage est un défi pour toute personne dont le réflexe premier est de chercher à maîtriser, contrôler et domestiquer la nature. Le sauvage fait peur (4). D’ailleurs lors du débat, le témoignage d’un conservateur de réserve naturelle a permis de confirmer cette crainte qu’ont les gestionnaires de la biodiversité de voir la nature se développer librement, eux qui maintiennent principalement des espèces pionnières liées à des milieux ouverts, tous d’origine anthropique. Le sauvage n’est pas seulement réservé aux pays lointains dotés de grands espaces. En effet il s’exprime partout où on laisse faire la nature : friche, lierre, ronce, arbre mort, herbes folles, eaux croupissantes, etc. Des participants ont insisté sur l’importance de la sensibilité et de l’émotion dans l’approche du sauvage car il faut, selon eux, susciter de l’émerveillement dans la nature. La nature sauvage est fondamentale car elle permet d’adopter une vision non anthropocentrée et de reconnaître une valeur intrinsèque à la nature (5). C’est le milieu de vie des êtres vivants non humains. L’existence de la nature sauvage permet de fixer des limites à notre expansion. Elle est pour l’écologiste américain Aldo Leopold un lieu d’humilité pour l’homme (6).

Pourquoi est-il si difficile de laisser de la place au sauvage alors que 90 % de l’histoire humaine relève du sauvage (7), et comment avancer vers une nouvelle alliance avec la nature dans un contexte de 6e crise d’extinction des espèces ? Evidemment le débat n’a pas apporté de réponses à ces questions, mais il a permis à chacun de se rendre compte de l’évolution individuelle nécessaire à mener dans notre rapport à la nature. Avant d’agir en faveur du sauvage, il faut une pensée sauvage qui accepte le lâcher prise, le laisser faire et la libération des émotions. Sans un changement d’éthique vis-à-vis de la nature, nous allons vers un effondrement de la civilisation technique qui est la nôtre. L’artiste et philosophe Robert Hainard ne disait-il pas que le but vers lequel tendre était une civilisation où la technique servirait à épargner la nature et pas à la détruire ? (8).

* Ecologue

(1) Lynn T. White Jr. 2018. Les racines historiques de notre crise écologique. PUF

(2) Frankel C. 2016. Extinctions. Du dinosaure à l’homme. Seuil

(3) Scott James C. 2019. Homo domesticus. Une histoire profonde des premiers Etats. La Découverte

(4) Terrasson F. 2007. La peur de la nature. Sang de la Terre

(5) Devictor V . 2015. Nature en crise. Penser la biodiversité. Seuil

(6) Génot J-C. 2019. Aldo Leopold. Un pionnier de l’écologie. Editions Hesse

(7) Maris V. 2018. La part sauvage du monde. Seuil

(8) De Miller R. 1987. Robert Hainard. Peintre et philosophe de la nature. Sang de la Terre

Face au réchauffement climatique, il faut des forêts plus naturelles

Dans le massif vosgien, la gestion fragilise aussi la forêt.

par Jean-Claude Génot

Durant cet été, les médias ont beaucoup relayé l’inquiétude des forestiers face aux effets de la sécheresse actuelle. Mais on entend peu ou pas les défenseurs de la nature s’exprimer sur le sujet. Toujours le même refrain : le réchauffement climatique menace nos forêts, adaptons-les à ce nouveau climat. On souligne la sécheresse, on pointe le fait que les herbivores contrarient la régénération naturelle de la forêt (ce qui n’est pas faux dans de nombreux endroits du massif vosgien par exemple) mais pas un mot sur la gestion sylvicole, comme si la sylviculture était neutre dans cette histoire.

Car enfin, si les épicéas meurent massivement ,c’est bien parce que la nature sanctionne de façon magistrale les erreurs des sylviculteurs qui ont planté l’épicéa en dehors de son aire naturelle en peuplements mono spécifiques, plus fragiles face aux aléas climatiques et biologiques.

Depuis le Grenelle de l’environnement, les forestiers doivent produire plus de bois, ce qui les conduit à pratiquer des fortes éclaircies dans des peuplements qui sont restés longtemps assez denses.

Ces éclaircies menacent les essences qui ont besoin d’ombre comme le sapin et le hêtre et qui ne supportent pas une mise en lumière trop forte. L’idéal pour ces arbres est d’avoir la tête au soleil et les pieds à l’ombre, or ces éclaircies menacent l’ambiance forestière humide, surtout face à des fortes sécheresses.

De plus, les fortes éclaircies réduisent la décomposition de la litière et le recyclage des nutriments en diminuant la diversité des organismes détritivores du sol. Le réchauffement climatique fait peser un risque sur la forêt qui intéresse les industriels, mais ce risque sera d’autant plus important que les forêts seront plus artificielles, c’est-à-dire avec des essences exotiques, des forêts moins denses plus sensibles aux sécheresses, avec moins de bois mort donc moins d’humidité au sol et avec des sols tassés par des engins de travaux forestiers plus lourds.

Prélèvement de bois trop important dans une parcelle, ce qui fragilise les arbres face à la sécheresse – photo Jean-Claude Génot

Qui plus est, le rajeunissement des forêts lié aux prélèvements actuels, réduit les capacités de la forêt à être un puits de carbone efficace. En effet ,quand une forêt fabrique plus de bois qu’elle n’en perd, elle absorbe alors plus de gaz carbonique qu’elle n’en émet. Il vaut donc mieux laisser vieillir les forêts.

Planter pour mieux se planter !

La forêt écosystème, elle, en a vu d’autres. Elle est capable de s’adapter car la diversité génétique des arbres est élevée. Cela est dû à la recolonisation post glaciaire des différentes espèces européennes à partir de leurs refuges dont l’isolement a créé des différences génétiques importantes. Mais alors, pourquoi certains forestiers veulent-ils absolument introduire de nouvelles espèces ?

D’abord, la filière bois a poussé l’Etat à inscrire les plantations comme indispensables dans le Programme national forêt bois adopté en 2016 qui prévoit d’ « adapter les sylvicultures pour mieux répondre aux besoins des marchés ». Pourtant, la forêt sait se régénérer naturellement depuis des millénaires. Ensuite, les forestiers ont peur d’être accusés de laxisme, il faut agir et pour cela rien de mieux que des plantations, cela se voit et fait tourner la machine économique.

Mais comment peut-on être assez naïf pour croire qu’il suffirait d’introduire des essences exotiques résistantes aux sécheresses pour régler tous les problèmes de la forêt face au réchauffement climatique ? Alors que l’introduction d’espèces exotiques est considérée comme la troisième menace pour la biodiversité par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN), les forestiers favorables à l’introduction de nouvelles espèces n’émettent aucune réserve sur ce risque potentiel.

Comment croire que des espèces exotiques qui n’ont jamais co-évolué avec la faune, la flore et les champignons locaux vont mieux s’adapter aux profondes modifications climatiques en cours et à venir que celles qui sont là depuis des millénaires ? Le choix des plantations relève d’une volonté de maîtrise de la nature et sur le plan économique, c’est un pari très risqué.

De plus, parmi les essences exotiques préconisées, gageons qu’il y aura des conifères à croissance rapide. C’est un mauvais choix sur le plan du bilan carbone car les résineux stockent moins de carbone que les feuillus pour un même volume de bois.

De plus, les résineux sont moins efficaces que les feuillus sur le plan de la lutte contre le changement climatique. En effet des chercheurs (1) ont montré que les plantations de résineux effectuées massivement en Europe à la place des forêts feuillues naturelles depuis le XVIIIe siècle n’ont pas permis de faire de la forêt européenne un puits de carbone, malgré le gain de surface couverte par des forêts, mais au contraire d’accumuler une dette de carbone.

Pourquoi ce paradoxe ? D’abord parce que l’exploitation de ces plantations de résineux sur des cycles relativement courts relâche le carbone accumulé dans la biomasse, le sol, le bois mort et l’humus. De plus, la conversion des feuillus en résineux modifie le pouvoir réfléchissant des arbres (pourtant plus bas chez les résineux que les feuillus), la rugosité de la canopée (la capacité à plus ou moins laisser passer la lumière) et l’évapotranspiration du sol, plus soumis à la lumière dans les plantations de résineux que dans les forêts de feuillus.

Tous ces paramètres sont plus négatifs en terme d’atténuation de chaleur pour les plantations de résineux que pour les forêts naturelles de feuillus, d’où une contribution au réchauffement plutôt qu’une atténuation !

On voit donc que remplacer des forêts feuillues âgées par des résineux exploités sur des cycles beaucoup plus courts renforce le réchauffement climatique. Les plantations sont subventionnées et si l’épicéa n’a plus la cote, le sapin de Douglas, originaire d’Amérique,  vient le remplacer. Pourtant, cette espèce ne supporte pas, elle non plus, les fortes sécheresses. Cela le rend sensible aux attaques de champignons ainsi qu’à celles d’une mouche qui pond dans les aiguilles.

Que les arbres soient autochtones ou allochtones, stressés par une sécheresse ils deviennent beaucoup plus sensibles aux champignons ou aux insectes pathogènes, voire aux deux à la fois. Mais plus la forêt est artificielle en composition et en structure (on parle de futaie régulière où tous les arbres ont le même âge avec souvent une seule espèce), plus elle sera sensible et moins résiliente.

Le retour des coupes rases

Epicéas souffrant de la sécheresse puis attaqués par des scolytes – photo Jean-Claude Génot

L’exploitation des épicéas atteints par les scolytes donne lieu à des coupes rases qui offrent souvent un spectacle de désolation. Le sol est mis à nu et subit les fortes températures. Pourtant, en forêt publique alsacienne, les forestiers ne pratiquaient plus de coupe rase depuis une vingtaine d’années.

On peut légitimement se demander si les plantations, soumises aux futures canicules, vont se développer normalement sans subir de dégâts. En forêt publique en-dessous d’un hectare, les coupes rases ne devraient pas être reboisées, mais laissées à la dynamique naturelle avec du bois mort abandonné au sol et sur pied. Ces zones sont des refuges pour la faune.

Coupe rase d’épicéas atteints par les scolytes ; le sol est mis à nu – photo Jean-Claude Génot

Ailleurs, il faut éviter la coupe rase en laissant les autres essences présentes et des bouquets d’épicéas dépérissant car la forêt a besoin de bois mort et de l’ombre que peuvent encore fournir les arbres secs. Si le reboisement artificiel est inévitable, mieux vaut privilégier les essences locales en laissant venir également la régénération naturelle.

Vouloir adapter la forêt au climat relève de l’arrogance humaine et du refus d’accompagner ce changement dont nous sommes responsables ,alors qu’il faut plus que jamais travailler avec la nature et non contre elle. Plus on veut s’éloigner du mode de fonctionnement naturel d’une forêt et plus cela coûte cher en énergie manuelle, mécanique et chimique, donc en argent.

Il faut réduire les facteurs de vulnérabilité qui rendent les forêts encore plus sensibles au réchauffement climatique. Pour cela, il faut miser sur les essences autochtones, des forêts à structure irrégulière avec un mélange d’espèces et des âges différents, des rotations de coupes plus longues, des peuplements matures plus denses et du bois mort au sol. Il faut également développer des forêts en libre en évolution où l’adaptation se fera naturellement et dont nous aurons des leçons à tirer pour les forêts exploitées. Pour cela, il faut de l’humilité, s’adapter à la forêt et pas l’inverse, sinon notre vie sera insoutenable.

* Ecologue

(1) Naudts K., Chen Y., McGrath M.J., Ryder J., Valade A., Otto J. & Luyssaert S. 2016. Europe’s forest management did not mitigate climate warming. Science 351 : 597-600.

La naturalité et le président

Le 7 mai 2019, le président de la République a fait une déclaration faisant suite à la publication d’un rapport d’experts de l’ONU réunis à Paris sur la situation plus que critique de la nature sur notre planète, avertissant qu’un million d’espèces animales et végétales pourrait disparaître dans les prochaines décennies et que la dégradation des écosystèmes allait se poursuivre si la croissance économique continuait d’être notre seul horizon.

par Jean-Claude Génot (1)

Dans cette déclaration sur les mesures en faveur de la biodiversité, jugée peu convaincantes par les ONG, celle concernant l’augmentation des aires protégées m’a interpellé : « La part des aires marines et terrestres protégées devrait passer à 30 % du territoire d’ici 2022 (contre 20 % actuellement tous statuts confondus (2) ) dont un tiers « protégées en pleine naturalité » ». En tant que co-fondateur de l’association Forêts Sauvages qui fait la promotion de la naturalité depuis une quinzaine d’années et édite une lettre intitulée Naturalité, j’ai voulu savoir comment ce mot est arrivé dans cette déclaration au plus haut sommet de l’Etat.

Ce mot peu usité dans l’entourage du chef d’Etat a été glissé par un haut fonctionnaire du ministère de la Nature, toujours contrarié par la pensée unique selon laquelle la nature n’existe que façonnée par l’homme. Cet amoureux de la nature sauvage tenait enfin sa revanche et aucun conseiller du président n’a osé rectifier ce passage, croyant sans doute qu’il venait du président lui-même. Après tout, même si l’expression est étrange (les spécialistes de la conservation de la nature diraient plutôt « protégées de façon intégrale »), elle paraît moins loufoque que s’il avait été question de « sauvagitude ».

Que s’est-il passé ? Lors d’un déplacement en Guyane, le président a rencontré un chamane qui l’a fortement impressionné et disons-le transformé. Jusqu’alors, la nature n’a jamais été sa tasse de thé, mais cette rencontre fut une révélation et l’a conduit à prendre un nombre de décisions incroyables en faveur de la nature, une nature décolonisée, la plus sauvage possible, la nature authentique.

Plus d’élevage ni d’exploitation forestière dans les aires centrales des parcs nationaux, devenant, enfin, des sanctuaires pour la faune sauvage. La réserve intégrale si difficile à obtenir du parc national feuillu de plaine est doublée de sa surface initiale et passe à 6 000 ha pour ressembler aux parcs nationaux allemands. Toujours pour harmoniser sa politique avec nos voisins, il décide de classer 10 % des forêts domaniales en réserve intégrale, se disant qu’il y a plus d’intérêt à miser sur les bienfaits des vieilles forêts en termes de santé psychique et physique, de créativité artistique, de pédagogie, de connaissances scientifiques et de retombées touristiques ; sans compter un bilan carbone bien plus positif que celui des forêts exploitées.

Pour protéger la nature des friches et des forêts spontanées si nombreuses en France, il crée le Conservatoire de la Libre Evolution ou CLE, le pendant continental du Conservatoire du littoral. L’objectif du CLE est de permettre à la nature de constituer par elle-même des forêts « vierges » pour nos arrières petits-enfants. Le CLE est doté d’un fonds alimenté par un prélèvement sur chaque billet de loterie nationale et il bénéficie d’un droit de préemption pour faciliter les acquisitions foncières. Evidemment, le CLE se met en rapport avec Forêts Sauvages qui a acquis une certaine expérience en matière d’acquisition de forêts spontanées et soutient financièrement les initiatives associatives d’acquisitions de milieux naturels pour les laisser en libre évolution comme les réserves de vie sauvage de l’ASPAS.

Enfin, après avoir lu Réensauvageons la France de Gilbert Cochet et Stéphane Durand, le président réunit son ministre de la nature et ses préfets et décide de doubler la population d’ours dans les Pyrénées par des lâchers supplémentaires, pour atteindre rapidement la centaine d’individus, et d’effectuer les premiers lâchers dans les Alpes, de doubler également la population de lynx, bien trop faible dans les Vosges et les Alpes, pour arriver à trois cents individus, et enfin renonce au plan de régulation du loup pour passer rapidement au-dessus des 500 individus, seuil politique de viabilité mais absolument pas scientifique, et obtenir une population de quelques milliers de loups, plus en rapport avec la réelle capacité d’accueil du pays, mais également en mettant des moyens sans précédents et innovants pour la défense des troupeaux.

Vous ne croyez pas un mot de ce que vous venez de lire, n’est-ce pas ? Et vous avez raison, je m’étais assoupi à la lecture de la dépêche de l’AFP faisant état de cette fameuse déclaration dans laquelle figure la « pleine naturalité » et j’ai fait un rêve. Pour l’instant, la réalité m’incite à dire que la France ne fait absolument pas ce qu’il faut pour freiner le recul de la vie sauvage (terme bien plus approprié selon le journal The Guardian que la biodiversité) et que ce gouvernement anti-nature préfère soutenir les lobbys agro-sylvo-cynégétiques.

(1) Ecologue

(2) Note de la rédaction de l’AFP

Le sauvage, ou le dernier rempart contre la domestication de la nature

Depuis une dizaine d’années, un intérêt marqué pour la nature sauvage s’est fait jour. Pour preuve, toute une série d’ouvrages parus en France et à l’étranger.

par Jean-Claude Génot

La France des friches. De la ruralité à la féralité, livre que j’ai écrit avec Annik Schnitzler (JNE), paraît en 2012. Cet ouvrage à caractère scientifique fait le point sur l’historique des friches, leur perception sociale et les phénomènes de succession végétale en fonction des aires biogéographiques (montagnard, atlantique, méditerranéen, tropical pour les régions d’outre-mer) et des situations écologiques (milieux terrestre et alluvial). Les auteurs ont introduit la notion de féralité, pour qualifier des espaces agricoles ou forestiers exploités par l’homme puis laissés en libre évolution. Ce livre est un plaidoyer pour les friches qui, laissées à elles-mêmes, sont capables de reconstituer naturellement des écosystèmes forestiers riches et diversifiés si on leur laisse du temps et de l’espace.

En 2013, dans le livre Feral. Searching for Enchantment on the Frontiers of Rewilding, le journaliste et écologue George Monbiot voit dans la nature férale une nature accessible à tous plutôt que d’aller au bout du monde voir les derniers espaces sauvages. Il voit le ré-ensauvagement non pas comme un abandon de la civilisation mais au contraire comme un moyen de l’améliorer. Et quand l’auteur parle de ré-ensauvagement, ce n’est pas seulement pour faciliter le retour du loup, du lynx ou du bison mais aussi celui du lion, de la hyène tachetée ou du rhinocéros noir, présents en Europe il y a 12 000 ans. Une utopie ne tenant pas compte des réalités humaines ? Non car George Monbiot propose de ré-ensauvager les hautes terres d’Ecosse livrées au surpâturage et aux plantations d’arbres exotiques mais qui malheureusement sont composées de vastes domaines privés dont les propriétaires sont peu sensibles à la nature sauvage. Le livre est truffé de données scientifiques référencées sur l’histoire des espèces, l’évolution des paysages depuis les dernières glaciations, la théorie des méga herbivores avec de bons arguments contre ceux qui pensent que ces derniers ont entretenu des milieux ouverts, le rôle de l’homme dans l’extinction de la mégafaune ou encore les effets en cascade dans les chaînes alimentaires quand une espèce clé vient à disparaître. L’auteur souligne, après avoir vu des écosystèmes en fonctionnement naturel dans diverses régions du monde, que moins ces milieux sont modifiés plus ils sont diversifiés et complexes. D’où sa grande incompréhension face aux gestionnaires britanniques qui, selon lui, voient les réserves comme des jardins botaniques, n’aiment pas les arbres et empêchent toute intrusion de la nature.

En 2014, Pierre Athanaze publie Le retour du sauvage dans lequel il évoque les retours naturels (loup, cigogne noire) et les réintroductions (lynx, castor, vautours) d’espèces sauvages ainsi que les effacements de barrages et la restauration naturelle de la forêt dans les zones agricoles en déprise.

Un ouvrage scientifique, Rewilding European Landscapes, sous la conduite de Henrique M. Pereira et Laetitia M. Navarro, paraît en 2015. Cet ouvrage est une synthèse théorique et pratique du ré-ensauvagement ou retour du sauvage (Rewilding) en Europe. Les auteurs définissent le ré-ensauvagement comme une gestion passive de la succession écologique avec pour but de restaurer les processus naturels et de réduire le contrôle de l’homme sur les paysages. L’enjeu est de taille car selon les auteurs d’ici 2030, 20 millions d’hectares de zones agricoles vont être abandonnées en Europe, soit deux fois la taille du Portugal.

Pour ma part en 2017, dans Nature : le réveil du sauvage, après une mise au point sur le concept de sauvage et de wilderness, j’ai passé en revue les nombreuses initiatives qui se font jour à travers l’Europe pour préserver les derniers bastions de nature sauvage, voire pour renforcer le ré-ensauvagement de régions en déprise agricole.

En 2018, dans Ré-ensauvageons la France. Plaidoyer pour une nature sauvage et libre, Gilbert Cochet et Stéphane Durand soulignent les atouts de la France en termes de diversité biologique, malgré tout ce que la nature a enduré au XXe siècle. Ils nous rappellent que de nombreuses espèces devenues rares ont regagné du terrain tandis que d’autres sont revenues naturellement ou ont été réintroduites avec succès. Mais surtout, ils font des propositions de ré-ensauvagement par grands types de milieux (montagnes, forêts, littoraux et rivières) et énoncent des recommandations pour favoriser partout la faune sauvage, prédateurs compris (moins de chasse, plus d’aires protégées, moins d’interventionnisme dans la nature).

Également en 2018, la philosophe Virginie Maris publie La part sauvage du monde. Penser la nature dans l’Anthropocène. L’auteure souligne l’importance de considérer la nature sauvage comme une altérité à respecter et une autonomie dont l’homme peut s’inspirer. Elle présente un « kit » de défense intellectuelle du sauvage face aux nombreuses critiques qui sont faites à ses défenseurs. Pour l’auteure, la défense de la part sauvage du monde n’est pas une démarche fixiste, elle n’est ni un signe de misanthropie, ni une démarche néocoloniale. En guise de conclusion elle souligne : « il est également urgent de préserver des espaces et des territoires où les êtres de nature peuvent faire sans nous » ; une manière de fixer des limites à la domestication totale de la nature.

Enfin, en 2018 un autre ouvrage scientifique collectif, Rewilding, est publié par Nathalie Pettorelli, Sarah M. Durant et Johan T. Du Toit. Il définit ce que recouvre ce terme et fait le point sur les opérations de ce type dans les diverses régions du monde. Aujourd’hui le rewilding comprend le rétablissement des successions végétales, la réactivation des interactions trophiques et des processus de prédation et l’amélioration des services écosystémiques délivrés par la réintroduction d’espèces ingénieurs (castor, herbivore, carnivore). Les publications avec le mot rewilding ont fortement augmenté à partir de 2013, mais ces articles recouvrent aussi des actions déjà mentionnées avant avec d’autres mots clés. On parle même de rewilding du Pléistocène quand on veut restaurer les processus écologiques perdus suite à l’extinction de la mégafaune du Pléistocène. Cela consiste à prendre des espèces proches de celles éteintes, souvent domestiques (bovins, chevaux) mais sans connaître vraiment l’impact de ces introductions. Ce sujet est une des critiques faites à ce genre d’opération car ré-ensauvager en introduisant des animaux domestiques constitue un bel oxymore.

Dans les ouvrages français cités, ce n’est pas un hasard si trois des auteurs, Pierre Athanaze, Gilbert Cochet et moi-même sommes des co-fondateurs de Forêts Sauvages, association créée en 2005 pour acquérir des forêts et les laisser en libre évolution. De plus, Forêts Sauvages publie Naturalité, une lettre numérique avec près de 850 abonnés, qui fait la part belle à la nature sauvage.

Ce mouvement en faveur de la nature sauvage est d’abord une réaction à la gestion interventionniste de la biodiversité faite de culture, d’élevage et de jardinage, pour reprendre les expressions de Robert Hainard, artiste, naturaliste et philosophe suisse. Il répond également à une situation de régression globale de la nature. C’est d’ailleurs pour cette raison que le Parlement européen a rédigé en 2009 un rapport sur la nécessité de protéger la nature sauvage en Europe.

Toutes les étapes de cet enchaînement et les multiples initiatives qui en découlent prises par des ONG dans toute l’Europe sont détaillées dans mon ouvrage Nature : le réveil du sauvage. Certes, les mots ont un certain pouvoir, mais les livres ne suffisent pas, seuls, à changer les mentalités, surtout en France (voir mon précédent texte sur la spécificité française anti-nature). Tant que les gouvernants maintiennent le cap sur la croissance économique et que les lobbys agro-sylvo-cynégétiques continuent de supprimer le sauvage, tout ce qui se fera en faveur de la nature sauvage ne sera que de la résistance isolée. C’est bien pour raviver le feu du vivant comme le dit le philosophe Baptiste Morizot, mais c’est insuffisant pour instaurer un nouveau pacte entre la société moderne et le sauvage.

Ce d’autant, qu’à peine émergent en France et en Europe, ce souci du sauvage est plus que contesté aux Etats-Unis, pays où pourtant la wilderness est un long héritage historique et qui a toujours une longueur d’avance pour les concepts en matière de biologie de la conservation. Ainsi le premier livre traitant du rewilding est paru en 2004 (Rewilding North America). Il a été rédigé par Dave Foreman, écologiste américain, ardent défenseur du sauvage qui est considéré comme l’initiateur du terme rewilding lié à la wilderness et consistant à relier entre elles les aires de wilderness. Cette reconnexion du sauvage a été appelé les « 3 C » comme cœur, corridor et carnivores. Le cœur étant composé des aires de wilderness, les corridors reliant ces dernières et les carnivores étant considérés comme les espèces phares sur le plan de diversité, mais surtout de la fonctionnalité des écosystèmes au travers des chaînes alimentaires qu’il faut réintroduire.

Il y a eu un grand débat sur la wilderness dans les années 1990 dont j’explicite les tenants et aboutissants dans mon ouvrage sur le sauvage. Mais en 2011, un article de Peter Kareiva, responsable du département scientifique de l’ONG Nature Conservancy, l’une des plus grandes organisations environnementales au monde, a relancé les débats dans le monde de la conservation américain qui ont fait l’objet d’un ouvrage Keeping the wild. Against the domestication of earth dont les éléments suivants sont extraits (1). Qualifié de « néo-environnementaliste », ce conservationniste développe les idées suivantes. La nature est plus résiliente que fragile. Les humains dégradent et détruisent leur environnement naturel et 80 % du temps, il se rétablit très bien. La nature sauvage n’existe pas, tout a été influencé par les humains. Essayer de protéger des écosystèmes fonctionnels du développement humain est futile. Les humains aiment le développement et on ne peut pas les en empêcher. La nature est résistante et s’adapte à cela. Aujourd’hui, les coyotes se déplacent dans Chicago et les faucons pèlerins étonnent les habitants de San Francisco quand ils volent entre les gratte-ciel. Nous détruisons des habitats, nous en créons de nouveaux. Maintenant que la science a montré que rien n’est vierge et que la nature s’adapte, il n’y a aucune raison de s’inquiéter pour les objectifs environnementaux traditionnels comme la protection des forêts tropicales. Kareiva et ses collègues se demandent si l’arrêt de la déforestation de l’Amazonie est faisable. Est-ce même nécessaire ?

Au-delà du domaine de la conservation, les néo-environnementalistes se distinguent par leur attitude envers les nouvelles technologies qu’ils voient de façon positive. La civilisation, la nature et l’homme peuvent être sauvés seulement si nous appréhendons de façon enthousiaste les biotechnologies, la biologie de synthèse, le nucléaire, la géo-ingénierie et n’importe quoi d’autres avec le préfixe néo qui « ennuie Greenpeace ». La focalisation classique des verts sur la question des limites est rejetée comme étant naïve. Nous sommes devenus des « Dieux » et nous devons accepter et intensifier notre gestion rationnelle de la planète grâce à l’usage des nouvelles technologies guidés par la science éclairée.

Les néo-environnementalistes montrent également un grand enthousiasme pour les marchés. Ils aiment donner un prix à des arbres, des lacs, des animaux, des forêts tropicales et des bassins versants, tout ce qui apporte des services écosystémiques pouvant être acheté ou vendu, mesuré et additionné. Ajouter à cela une attitude quasi religieuse envers la technoscience. Tout ce qui compte vraiment peut être mesuré par la science et évalué par les marchés et toute objection sans validation scientifique ou sans valeur reconnue par les marchés peut être facilement rejetée. Cette position est présentée comme étant du pragmatisme, mais en réalité il s’agit d’une tentative d’exclure du débat sur l’écologie tout argument fondé sur la morale, l’émotion, l’intuition, la spiritualité ou simplement un sentiment humain.

Ces néo-environnementalistes n’apportent finalement rien de nouveau dans le débat. Ils recyclent les bons vieux paradigmes des scientistes qui ont une foi aveugle dans la technoscience et pensent que la menace actuelle d’effondrement de la biosphère et de l’humanité sera réglée par des progrès technologiques. Ils sont selon Arne Naess, théoricien de l’écologie profonde, des écologistes superficiels. Ils s’attaquent aux problèmes en en créant d’autres, sans aborder les racines de la crise profonde de notre civilisation fondée sur la croissance et l’hyperconsommation. Le philosophe norvégien pense au contraire qu’on ne pourra vivre durablement sur cette planète qu’en remettant profondément en cause notre rapport de domination sur la nature, ce qui nécessite un changement radical de notre rapport à la nature. Ces néo-environnementalistes raniment le vieux débat entre ceux qui ne voient la nature que comme une ressource à notre service et ceux qui reconnaissent à la nature une valeur intrinsèque nécessitant de laisser des terres en libre évolution pour la survie des organismes vivants non humains.

Ils passent sous silence que nous sommes en pleine crise d’extinction de la biodiversité comme l’ont établi récemment les experts de la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES en anglais). Ils partent d’une évidence – la nature possède des capacités de résilience – pour en faire une vérité absolue. La nature est résiliente, c’est-à-dire qu’elle est capable de revenir à son état initial après une perturbation, si et seulement si, elle est riche et diversifiée et peu modifiée par l’homme. Or des chercheurs ont mis en évidence de nombreux cas de coupes dans des forêts tropicales qui, après le déboisement, repoussent, mais avec des espèces exotiques qui ont remplacé les espèces autochtones, voire endémiques dans le cas des îles. Ces scientifiques considèrent que ces « nouveaux écosystèmes » ne peuvent plus être restaurés pour revenir à leur état antérieur à la révolution industrielle car trop de paramètres ont modifié profondément les sols et les végétaux dans leur ensemble (augmentation de la température, accroissement du gaz carbonique, polluants, changement d’usage des sols, introduction d’espèces exotiques). Dès lors, la résilience de nombreux écosystèmes est clairement remise en cause (2). Une forêt naturelle se régénère seule après une tempête avec les espèces d’arbres présents, alors qu’une forêt fréquemment incendiée par l’homme ne voit repousser que les arbres favorisés par le feu tandis que les autres régressent.

La résilience possède divers degrés et c’est aller vite en besogne que d’affirmer que l’homme peut tout se permettre puisque la nature revient. Le parfait exemple est la zone d’exclusion de Tchernobyl où effectivement la forêt repousse, les villages disparaissent sous la végétation et des animaux sauvages réapparaissent (loups, élans, aigles, tétras lyres, cygnes chanteurs, etc.) dans les zones abandonnées par l’homme, preuve s’il en fallait une, que l’homme ne laisse pas beaucoup de place aux non humains. Mais la contamination radioactive est partout, dans les sols, les eaux, les végétaux, les animaux et les hommes. Est-ce cela que les néo-environnementalistes appellent la résilience ?

Volontairement, ils confondent nature vierge et nature sauvage pour argumenter le fait que l’homme a tout modifié et influencé et que se soucier de la nature n’a plus grand sens. Mais c’est refuser de voir la nature sauvage réelle qui s’installe partout où l’homme cède la place : une friche agricole, des herbes folles sur un trottoir, le loup qui se joue des frontières, des forêts qui succèdent à des pâturages ou des plantations abandonnées. Les exemples ne manquent pas de cette nature férale qui pourrait nous apporter de nombreux enseignements face aux changements globaux.

Mais ne nous trompons pas, la nature en ville évoquée par les néo-environnementalistes ne remplacera jamais celle d’un écosystème naturel diversifié, fonctionnel et mature. Toutes les espèces ne peuvent pas s’adapter à la ville. Seules les espèces anthropophiles qui se nourrissent de nos déchets ou d’autres espèces liées à l’homme (pigeons, corvidés, rats et souris) peuvent vivre dans les mégalopoles, anxiogènes pour les hommes et inhospitalières pour la nature. Seules les villes qui possèdent des forêts périurbaines peuvent se targuer de vivre à proximité de la nature. Pour le reste il ne s’agit que de certaines espèces (toujours les mêmes, renards, coyotes, faucons crécerelle et pèlerin) qui s’adaptent à cet environnement très artificiel où leur seul avantage est de ne pas y être persécutées.

Les néo-environnementalistes rejettent l’idée de donner des limites aux actions de l’homme. De ce fait, la domestication totale de la nature est un danger pour la nature et pour l’humanité, notamment au travers d’une vision naïve de la technoscience et de tout ce qu’elle peut engendrer pour faire de l’homme et de la nature un objet. Le risque d’une domestication globale de la nature sauvage est double : supprimer les milieux de vie des espèces non humaines et en finir avec l’héritage ontologique de l’homme qui a vécu plus longtemps pendant la période paléolithique que celle du néolithique, c’est-à-dire changer profondément la nature et l’homme.

Avec de tels environnementalistes, les défenseurs de la nature sauvage n’ont pas besoin d’ennemis. Il n’y a plus qu’à attendre, ils ne vont pas tarder à se faire entendre aussi chez nous.

(1) Kingsnorth P. In Wuerthner G., Crist E. and Butler T. 2014. Rise of Neo-greens. Keeping the wild. Against the domestication of earth. Island Press. Pp. 3-9.

(2) Hobbs R.J., Higgs E.S. and Hall C.M. 2013. Novel Ecosystems. Intervening in the New Ecological World Order. Wiley-Blackwell. 368 p.

Le parc naturel de Somiedo (Espagne)

Le parc naturel de Somiedo se trouve dans la partie occidentale de la Cordillère Cantabrique, au nord-ouest de l’Espagne, dans la communauté autonome des Asturies.

par Jean-Claude Génot *

Versant couvert d’ajoncs et de genêts face à un versant occupé par une hêtraie dans le parc de Somiedo en Espagne – photo Jean-Claude Génot

Ces montagnes formées à l’ère primaire lors de l’apparition du Golfe de Gascogne séparent l’Espagne humide de l’Espagne sèche. La géologie complexe de ce massif avec des alternances de roches calcaires et siliceuses explique la grande diversité des formations végétales : des pelouses calcicoles aux landes à bruyères et genêts, en passant par des forêts de hêtres et de chênes. Sous influence océanique, le parc est bien arrosé et ressemble un peu à l’Ecosse avec ses montagnes couvertes de landes et de forêts.

Ancienne réserve nationale de chasse, le parc naturel de Somiedo a été créé en 1988 sur 29 000 ha et déclarée Réserve de biosphère par l’UNESCO en 2000. Les réserves de biosphère disposent d’un zonage spécifique avec dans le cas de Somiedo : 12 145 ha d’aires centrales dédiées à la protection de la nature, 16 441 ha de zone tampon consacrée à des activités traditionnelles (élevage, chasse, pêche, tourisme) et 421 ha de zone de transition où se concentrent les villages et les autres activités économiques. Ce zonage reprend celui qui existait déjà dans le parc naturel. Les enjeux de conservation de la nature sont liés, entre autres, à la présence de l’ours, du loup, du chat sauvage et de l’isard, de nombreuses espèces d’oiseaux rupestres (aigle royal, vautour fauve, grand-duc d’Europe, tichodrome échelette) – le parc est d’ailleurs classé en Zone de Protection Spéciale par l’Union Européenne en application de la Directive Oiseaux – et une flore montagnarde diversifiée dont dépendent de nombreuses espèces de papillons diurnes. Le grand tétras a disparu en 2005 mais vit encore dans la partie orientale de la chaîne Cantabrique. Son habitat atypique, la chênaie sur myrtille, était sans doute trop fragmenté.

Parcourir les nombreux sentiers de randonnée au printemps est un régal pour les amoureux des plantes sauvages : orchidées (entre autres orchis bouffon, orchis brûlé, orchis à feuilles larges, orchis sureau, orchis homme-pendu, orchis bouc, orchis maculé), jacinthe, hélianthème, ancolie, euphorbes, adénostyle, asphodèle, ornithogale, fritillaire, cyclamen, jonquille, saxifrages, géraniums, daphné lauréole, sans oublier les plantes de montagne comme les gentianes jaune et printanière, des anémones, le raison d’ours ou encore le genévrier sabine. Au printemps les montagnes sont illuminées par la couleur jaune des genêts et des ajoncs, ces derniers dégagent une odeur enivrante de miel. Parmi les éricacées, on voit facilement la callune, la bruyère arborescente aux fleurs blanches et la bruyère de Saint-Daboec, qui malgré son nom latin (Daboecia cantabrica) n’est pas une espèce endémique puisqu’elle pousse également en Irlande, au Portugal, aux Açores et en France. La bruyère cendrée tapisse certaines montagnes d’une magnifique teinte pourpre. Les fleurs poussent partout où la pression de pâturage est diluée et où les pratiques de fauche restent extensives, jusqu’aux bords des chemins. En présence d’une prairie humide ou d’un suintement sur les roches, apparaissent alors le trèfle d’eau, la benoite des ruisseaux, le populage des marais ou la grassette.

Côté faune, en randonnant sept jours fin mai-début juin, on peut observer fréquemment le vautour fauve, l’aigle royal, le grand corbeau et le chocard à bec jaune. Lors d’une sortie aux lacs de Saliencia, un site rocheux était occupé par les hirondelles de rochers et les craves à becs rouges mais également par le rougequeue noir, acclimaté aux villages et qui trouve là son habitat naturel d’origine, et le bruant fou. En montagne à partir de 1600 m, le traquet motteux est bien présent et des vols de linottes mélodieuses sont assez fréquents, venant rappeler qu’en plaine française l’espèce s’effondre. Au bord d’un des lacs de Saliencia entouré d’éboulis rocheux, on peut apercevoir le merle de roche. A Puerto de Somiedo, sur un plateau situé à 1500 m d’altitude, dans une vaste zone de prairies entourées de murets en pierre et parcourue d’un ruisseau de montagne bordée d’une magnifique ripisylve de saules et d’aulnes, on entend la caille des blés et on observe le tarier pâtre et le bruant ortolan, également aperçu lors d’une précédente randonnée dans une zone plus élevée, colonisée par la bruyère arborescente.

Panneau en bord de route pour attirer l’attention des automobilistes sur les ours qui peuvent traverser la chaussée – photo Jean-Claude Génot

 

Côté mammifères, les isards se découpent souvent sur le ciel au sommet des montagnes. Evidemment, si on est naturaliste on vient à Somiedo pour tenter de voir l’ours. Il existe certains sites d’observation des versants montagneux, connus de tous et reportés sur une carte que l’on peut se procurer à Pola de Somiedo, commune principale du parc dont dépendent tous les autres hameaux. Lors de quatre sorties matinales, la première fut la bonne depuis le site de La Peral. Il a été possible en deux heures d’observation de voir cinq ours différents, dont une mère avec son jeune de l’année précédente sur un versant de montagne en partie boisé. Belle surprise de voir la femelle gravir une forte pente pour franchir une crête rocheuse tandis que son jeune a pris un autre chemin, puis après avoir buté sur un névé, a semblé avoir renoncé à passer de l’autre côté de cette montagne. Le fait de n’avoir revu aucun de ces ours deux autres matinées dans les mêmes conditions de météo et d’horaires, rend plus formidable la chance du premier jour et fait penser que ce site à ce moment de l’année devait être une sorte de carrefour où se sont croisés trois « groupes » différents : la femelle et son jeune, deux ours probablement subadultes, l’un plus clair que l’autre, et enfin, un dernier ours de taille plus conséquente. Un autre matin sur un autre site près de Pola, pas d’ours mais une biche.  Si l’on croit la personne qui renseigne les visiteurs dans la maison du parc, il y aurait une centaine d’ours à Somiedo. Le parc est au centre du noyau occidental de la chaîne Cantabrique et ce noyau est le plus important avec au moins 220 ours en 2017 (1) contre à peine une trentaine dans le noyau oriental. En suivant un chemin pénétrant dans une zone centrale de protection, il y avait de nombreux indices de présence de l’ours : crottes noires contenant de nombreux morceaux d’insectes, pierres retournées (justement pour rechercher des insectes) et trous creusés dans un talus à la recherche de racines ou de vers. Sur sept randonnées pratiquées dans trois des quatre vallées du parc, il y avait des crottes de loups contenant de nombreux poils d’ongulés sauvages sur les chemins lors de trois d’entre elles.

Cabanes de pierre avec toit en genêt et muret : l’ancienne estive de Mumian dans le parc naturel régional de Somiedo (Espagne) – photo Jean-Claude Génot

Ce territoire est occupé par l’homme depuis des millénaires et un groupe social s’est distingué à travers les siècles, pratiquant la transhumance saisonnière depuis les basses terres jusqu’en haute montagne l’été. Ce groupe, nommé « les vaqueiros de alzada », a développé un riche patrimoine culturel matériel (les cabanes en teito, constructions en pierre avec des toits en genêt à balais dans lesquelles logeaient les familles qui accompagnaient les troupeaux sur les estives) et immatériel (rites, mythes et folklore). L’agriculture et l’élevage ont largement façonné ces montagnes qui culminent à 2200 m d’altitude. Le pastoralisme a conduit les paysans à brûler la végétation arbustive (ce qui se pratique encore) et à défricher les forêts. Ces forêts de hêtres et de chênes ont été surexploitées en taillis pour le bois de chauffage. Une mine de fer a été exploitée dans la vallée de Saliencia jusqu’en 1978. On voit encore des excavations et des déchets stériles qui ont été restaurés par végétalisation. Une centrale hydroélectrique, aujourd’hui transformée en musée, est située sur le rio Somiedo. Les traces d’activités humaines ancestrales sont visibles partout : cabanes de pierre, murets, anciennes cépées de hêtre, landes entretenues par le feu. Même si la population a connu un exode rural dans les années 1960 à 1980 et que la densité actuelle est de 4 habitants au km2 (1200 habitants dans le parc), l’élevage bovin pour la viande reste très développé (le nombre de vaches a augmenté dans les trente dernières années), et on voit également des troupeaux de chevaux ou de chèvres, selon les vallées. Des troupeaux d’ovins viennent encore en transhumance. L’apiculture est assez développée, pour le plus grand bien de l’ours ! Le tourisme s’est développé avec des hôtels, des gîtes et des circuits de randonnée pédestre. Des sorties payantes sont proposées pour observer la faune sauvage et principalement l’ours brun, qui est un emblème du parc. Mais il n’en a pas toujours été ainsi.

Ancien hêtre étêté dans une hêtraie en zone de protection dans le parc naturel régional de Somiedo – photo Jean-Claude Génot

A Pola de Somiedo, un hôtel-restaurant ayant placé deux sculptures d’ours en bronze sur sa terrasse côtoie un autre établissement dont l’intérieur est entièrement décoré de fusils, de pièges à mâchoires, de trophées d’isards et de cerfs et de photographies représentant des chasseurs posant fièrement devant la dépouille d’un ou de plusieurs ours, le cliché le plus récent datant de 1988. A sa création, le parc a eu l’habileté de recruter comme agents certains anciens braconniers, les mieux placés pour lutter contre le braconnage. Mais 30 ans après sa création, le parc semble toujours mal accepté par certains irréductibles comme en témoignent deux tags hostiles sur un mur et sur un abri à poubelles en plein centre de Pola. Les montagnards qui vivent ici ont sans doute une longue tradition de braconnage parce que l’ours, et plus encore le loup, peuvent s’attaquer à leurs troupeaux. Le loup s’attaque aux veaux et aux poulains tandis que l’ours peut s’en prendre à des animaux adultes et même à de puissants taureaux. Le pâturage s’effectue sans surveillance mais en présence de chien de protection. Si l’ours est protégé, le loup peut être tiré par les gardes du parc en fonction des dégâts occasionnés aux troupeaux. Le loup a fait diminuer de façon significative les populations de cerfs dans les années 88-93 (2), montrant ainsi qu’en fonction de l’abondance des ongulés sauvages, de la taille de la meute, de l’accessibilité et de la vulnérabilité des proies, ce prédateur est capable de jouer un rôle de régulation des herbivores. Qu’il s’attaque aux animaux d’élevage ou aux ongulés sauvages, le loup est sans aucun doute mal vu des montagnards, éleveurs et pour certains chasseurs. Une inscription appelant à laisser vivre le loup au bord d’une route traduit très probablement des tensions entre pro et anti loup. Si l’activité humaine imprègne encore fortement les montagnes de Somiedo, il n’en reste pas moins que 41 % des surfaces sont en zone de protection. Ces zones correspondent aux milieux forestiers, aux secteurs en friche, aux pierriers et aux milieux rocheux les moins accessibles, notamment dotés de grottes qui servent de tanières aux ours. Ils constituent les zones d’alimentation essentielle des ours, où ces derniers trouvent les végétaux et les fruits (glands, mûres, châtaignes, faînes, noisettes, pommes, poires, merises, sorbes) qui leur sont nécessaires en fin d’été. Toutefois, ces zones centrales de protection nommées localement « zones de restriction » n’interdisent pas certains sites d’élevage, donc un accès dont peuvent profiter d’autres usagers. De même, alors que la randonnée n’est pas autorisée dans les zones centrales, sauf sur certains chemins dont il ne faut pas s’écarter, un groupe de marcheurs a parcouru la crête de la montagne franchie par l’ourse quelques jours plus tôt, située dans une zone de protection.

La nature spontanée, issue des forêts dont l’exploitation est abandonnée et des pâturages en déprise, est fondamentale car on ne voit pas bien comment l’ours et les nombreuses autres espèces liées aux forêts et aux zones de reconquête forestière riches en fruitiers sauvages pourraient survivre dans des montagnes entièrement pâturées.

* Ecologue

(1) Vignon V. 2018. Evolution de la population d’ours dans la Cordillère Cantabrique. Contribution de 20 ans de suivi par piège photographique. La gazette des grands prédateurs n°68 : 20-23.

(2) Sales P. 1999. Stage loup dans les Asturies : parc naturel régional de Somiedo (Espagne). Rapport. 44 p.

 

Voyages d’un écologue par Jean-Claude Génot (JNE)

Écologue de formation, Jean-Claude Génot plaide pour une meilleure cohabitation entre l’homme et la nature sauvage. Au cours de ses voyages, il a cherché à explorer ce qui nous lie à la nature. Dans ce livre, il nous emmène avec lui sur les traces des ours, des loups et des lynx des Balkans, nous fait découvrir un parc national suisse laissé en libre évolution depuis un siècle, le mythique parc de Yellowstone aux États-Unis ainsi que les paysages de Tanzanie et de Zambie. A chaque fois, il dépeint le comportement des animaux qu’il observe et nous fait voir l’envers du décor : la vie des naturalistes engagés dans leur protection et l’influence des hommes perceptible jusque dans ces espaces sauvages. Un témoignage riche d’enseignements !


Éditions L’Harmattan, 166 pages, 19 € – www.editionsharmattan.fr
Contact presse : Fabien Aviet. Tél.: 01 40 46 79 23 – fabien.aviet@harmattan.fr
(Carine Mayo)

Propagande sylvestre

Lors d’une promenade en forêt domaniale située en bordure de la commune alsacienne où il habite, un membre des JNE a eu la surprise de trouver à l’entrée d’un sentier une petite affiche informant les usagers d’une coupe d’arbres.

par Jean-Claude Génot *

La manière dont l’information était libellée m’a interpellé. En grand caractère était écrit « Ici l’ONF entretient la forêt !». Entretenir signifie maintenir en bon état. Est-ce que couper des arbres maintient le bon état de la forêt ? S’il s’agit du bon état économique, couper des arbres rapporte à son propriétaire, mais encore faut-il ne pas trop en couper pour que le revenu soit régulier et qu’il s’agisse d’arbres de qualité vendus pour le bois d’œuvre. En tous les cas couper des arbres, notamment des gros, ne maintient pas la forêt en bon état écologique.

J’entends souvent des forestiers essayer de plaider leur cause ou justifier leur métier en disant que la gestion (mot qui a remplacé l’exploitation mais qui vient de l’entreprise et signifie contrôle et maîtrise) forestière améliore la biodiversité. Ainsi l’interprofession France Bois Forêt, sur son site internet ,nous dit que « la forêt doit être gérée pour garantir le maintien de la biodiversité ». Or il n’en est rien ! La sylviculture diminue la biodiversité comme l’ont montré les chercheurs de l’IRSTEA (à l’époque le CEMAGREF), dans une publication de synthèse (1) de 51 articles scientifiques collectés dans toute l’Europe. Leur article montre clairement que la plus forte biodiversité forestière se trouve concentrée dans les stades âgés et sénescents (insectes, lichens, champignons, mousses), ceux-là mêmes qui sont visés en premier par toute exploitation forestière. Qui plus est, les bois morts et les vieux arbres de grande taille au sol servent de tanière aux grands prédateurs (ours, loup et lynx).

Est-ce que ce qui se cache derrière l’entretien de la forêt ne traduirait pas plutôt le message suivant : sans « entretien », la forêt n’est pas en bon état (l’argument est d’ailleurs asséné avec un point d’exclamation). Cela signifie qu’il ne faut pas laisser les forêts sans « entretien », exit les réserves intégrales et autres forêts en libre évolution. Il y a des gros arbres qui à tout moment peuvent vous balancer une branche sur la tête et du bois mort au sol : dangereux et pas clean comme disait François Terrasson. Cette « haine » des forêts non exploitées est assez récurrente chez certains forestiers. Ainsi dans Le Monde du 3 novembre 2018, la directrice d’AgroParisTech Nancy (l’école qui forme les ingénieurs forestiers, notons au passage que la première année d’étude dans cette école est commune avec les agronomes, de là à dire qu’on veut former des forestiers pour qu’ils « gèrent » les forêts comme des champs d’arbres…) évoquait les forêts non exploitées dans le contexte des changements climatiques de la façon suivante : « Mais des forêts non gérées coûtent cher : les coups de vent entraînent la chute d’arbres qui coupent les routes, les coups de chaud favorisent les incendies. Ces perturbations favorisent à leur tour les invasions d’insectes, la dégradation des sols, et autres problèmes pour les écosystèmes et notre bien-être. Imaginer que les forêts laissées en libre évolution résisteraient mieux est un mythe ».

Nous verrons très bientôt, qui des forêts naturelles ou des plantations d’arbres mono spécifiques des Landes ou du Limousin, seront les mieux adaptées aux futures tempêtes et attaques d’insectes. De qui se moque-t-on ? Ces sottises sur les forêts naturelles rappellent l’article de Bourgenot (paru en 1973 dans Rev. For . Fr. XXV : 339-360 et intitulé Forêt vierge et forêt cultivée) avec les passages suivants : « devenue pour lui inhospitalière », « l’homme civilisé du 20e siècle serait parfaitement mal à l’aise, pour user d’un euphémisme, dans une forêt qui ne serait pas elle-même civilisée » ou encore « la forêt vierge n’est ni utile ni agréable à l’homme ». Force est de constater que les préjugés anti nature sont plus durables que la gestion forestière actuelle…

Mais revenons à notre affiche. L’ONF fait couper des arbres en forêt, mais il semblerait que le terme soit devenu tabou puisqu’il est question de « récolte de bois ». Jadis, les gens allaient ramasser, glaner ou récolter du bois en forêt, mais il ne s’agit plus de cela aujourd’hui. Le mot récolte est utilisé en agriculture et cette analogie avec la sylviculture n’est pas très heureuse en termes de communication. Pourquoi ne pas reconnaître tout simplement que l’on coupe des arbres en forêt parce que la société a besoin de bois ? Il s’agit sans doute de la nouvelle stratégie de communication issue du rapport (2) du ministère de l’Agriculture dont l’objectif est « de prévenir les risques de protestation du public contre l’exploitation des forêts, en cherchant à provoquer une prise de conscience de la nécessité de couper des arbres pour entretenir les forêts et récolter du bois. »

La communication consisterait à dire aux usagers qu’on coupe du bois pour les besoins de notre société (encore que c’est plus pour répondre aux intérêts de certaines industries) et la pédagogie permettrait de faire comprendre comment les forestiers s’y prennent pour sélectionner les arbres à couper. La propagande, elle, conduit à dire aux usagers qu’on coupe des arbres pour « entretenir » les forêts (voir plus haut ce que signifie entretenir). Plutôt que de remettre en cause la politique du produire plus qui mène à un rajeunissement des forêts, une montée en puissance de la plantation de résineux et une mécanisation avec des engins toujours plus lourds auxquels la forêt doit s’adapter, on préfère « communiquer» pour faire passer la pilule au grand public qui fréquente la forêt. Ce rapport expose sans aucun complexe la manière dont il faut que l’Etat s’y prenne pour faire adopter par la population le fait d’exploiter plus la forêt française car c’est bien de cela qu’il s’agit, derrière le doux euphémisme d’une économie « décarbonée ». Quel paradoxe que celui d’une société qui, pour éviter d’avoir recours à des énergies fossiles émettant des gaz à effet de serre, est prête à couper plus ses forêts qui sont d’excellents puits de carbone à condition de les laisser vieillir…

Une campagne de communication de l’interprofession France Bois Forêt a montré l’image d’un bûcheron muni de sa tronçonneuse au pied d’un grand et bel arbre avec le slogan suivant : « Mon métier, c’est aussi aider la forêt à respirer ». La métaphore est ridicule car les hêtraies multi-séculaires des Carpates de l’Est classées au patrimoine mondial de l’UNESCO avec près de 1 000 m3 de bois à l’hectare respirent et se régénèrent parfaitement bien sans aucune tronçonneuse. Avec des slogans aussi ridicules, qui veut-on abuser ?

Dans l’argumentaire du ministère de l’Agriculture pour ses opérateurs tels que l’ONF, on trouve des perles de la propagande sylvestre telles que :

«  Les surfaces de forêts françaises ont doublé depuis un siècle, le stock de bois est trop important par rapport à la production biologique de la forêt, alors que la France est importatrice ».

Cette rengaine sur le doublement des surfaces de forêts françaises est irritante quand elle n’est pas accompagnée d’une précision de taille : à savoir qu’il s’agit de jeunes forêts et souvent de plantations de résineux sur des terres agricoles que l’on serait bien naïf de nommer des forêts alors qu’il s’agit de champs d’arbres. Cela est confirmé par le fait que le volume moyen de bois à l’hectare en France est un des plus faibles d’Europe (moyenne nationale de 131 m3/ha ; source Inventaire forestier N°27, 2e trimestre 2011). De ce fait, affirmer que le stock de bois est trop important par rapport à la production biologique est un non-sens tant ces forêts sont jeunes et que seuls les vieux arbres produisant nettement plus de bois que les jeunes sont susceptibles de produire un important stock de bois.

«  La gestion des forêts françaises est durable, l’exploitation des forêts est une condition de leur santé et de leur fonction de pompe à carbone ». Evidemment, on pourrait débattre des jours sur le terme durable. Tout dépend de la conception de la forêt que l’on a, entre la version minimale des uns pour qui couper à blanc et planter des résineux est durable et la vision plus ambitieuse des autres pour qui seule une gestion irrégulière à couvert permanent avec du bois mort et des vieux arbres vivants mérite d’être qualifiée de durable. Ne revenons pas sur le fait que l’exploitation d’une forêt n’améliore en rien sa santé écologique, mais réduit sa biodiversité comme l’ont montré les chercheurs de l’IRSTEA, c’est-à-dire sa productivité biologique, donc sa santé économique à long terme.

Quant à la métaphore de la « pompe à carbone » pour les forêts jeunes, elle passe sous silence le fait qu’une forêt jeune capte 4 fois moins de carbone dans le sol qu’une forêt mûre, que l’exploitation d’une jeune forêt dépense plus d’énergie fossile que pour une forêt âgée, que le rapport déchets/bois est plus élevé pour une forêt jeune que pour une forêt âgée et enfin que la biodiversité d’une jeune forêt est bien moindre que celle d’une forêt âgée. Qui plus est, cette affirmation passe sous silence le devenir du carbone fixé (source : Philippe Lebreton).

« La gestion forestière contribue à la lutte contre le changement climatique ». La gestion forestière influence le cycle du carbone en forêt, donc elle agit sur le changement climatique, notamment dans sa capacité à stocker le carbone dans le sol. Mais cette affirmation n’est en rien une évidence si on ne précise pas de quelle gestion il s’agit. Ainsi des chercheurs (3) ont montré que les plantations de résineux effectuées massivement en Europe à la place des forêts feuillues naturelles depuis le XVIIIe siècle n’ont pas permis de faire de la forêt européenne un puits de carbone malgré le gain de surface couverte par des forêts mais au contraire d’accumuler une dette de carbone. Pourquoi ce paradoxe ? D’abord parce que l’exploitation de ces plantations de résineux sur des cycles relativement courts relâche le carbone accumulé dans la biomasse, le sol, le bois mort et l’humus. De plus, la conversion des feuillus en résineux modifie l’albedo ou pouvoir réfléchissant des arbres, pourtant plus bas chez les résineux que les feuillus, la rugosité de la canopée (la capacité à plus ou moins laisser passer la lumière) et l’évapotranspiration du sol, plus soumis à la lumière dans les plantations de résineux que dans les forêts de feuillus. Tous ces paramètres sont plus négatifs en termes d’atténuation de chaleur pour les plantations de résineux que pour les forêts naturelles de feuillus, d’où une contribution au réchauffement plutôt qu’une atténuation ! On voit donc que remplacer des forêts feuillues âgées par des résineux exploités sur des cycles beaucoup plus courts renforce le réchauffement climatique.

Le seul argument liant positivement l’exploitation forestière et le changement climatique est celui de l’usage du bois, matériau renouvelable, à la place des énergies fossiles qui génèrent des gaz à effet de serre. Encore faut-il ne pas trop exploiter et rajeunir les forêts ou remplacer les feuillus par des résineux comme il est dit précédemment au risque de baisser leur capacité à stocker le carbone et ne pas utiliser le bois pour le brûler ou en faire des produits à courte durée de vie comme les palettes. Là encore, tout le cycle du produit doit être envisagé avant d’affirmer que la gestion forestière permet de lutter contre le changement climatique.

« La certification forestière PEFC confirme l’engagement des forestiers dans une gestion durable de qualité de la forêt ». Même si les normes de certification PEFC ont été renforcées (4), sur le plan écologique elles ne sont pas à la hauteur des enjeux avec des coupes rases de deux hectares autorisées en zones de forte pente, avec la conservation d’un arbre mort ou un arbre âgé à l’hectare ou encore la non-utilisation de pesticides à moins de six mètres des cours d’eau. Il ne peut y avoir de gestion forestière durable avec l’usage de pesticides ou le recours aux coupes rases qui sont des pratiques économiquement et écologiquement non soutenables. Quant à l’unique arbre à conserver par hectare, c’est justement l’arbre « label » qui cache la forêt pas forcément bien gérée si par exemple on ne prend pas en compte le bois mort, élément essentiel du fonctionnement biologique des forêts. Exploiter des champs d’arbres ne demande aucune précaution, exploiter un écosystème nécessite une éthique spécifique de la forêt.

Alors que tout le monde se focalise (fort justement) sur les « infox », on oublie un peu vite les arguments tronqués ou les contre-vérités scientifiques distillées par des établissements publics ou des lobbys de l’industrie du bois pour servir la politique du produire plus. N’oublions pas que toute cette politique de mobilisation du bois en France est fondée sur une surestimation de 20 % de la production biologique des forêts françaises par l’Inventaire Forestier National (IFN), sans qu’à aucun moment après la reconnaissance de cette erreur par l’IFN, les objectifs de cette exploitation aient été revus à la baisse.

Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas seulement une question d’approche de la forêt : forêt production de bois pour les uns et forêt multi-usages pour les autres. C’est la conception même des arbres vus comme un gisement de matière première que des ingénieurs ont imaginé d’exploiter par une industrie extractive pour produire toujours plus d’énergie (5). Suprême forme de la propagande, on ose nommer cela la transition écologique alors qu’il s’agit d’empiler toutes les formes d’énergie possible. Fini l’arbre source d’émotion, d’émerveillement et d’imaginaire, dont le bûcheron peut prendre la mesure de la puissance. Désormais, les arbres sont fauchés comme les blés par des abatteuses, posés tels quels en tas sans laisser au sol l’indispensable matière organique apportée par les petites branches, prêts à être déchiquetés par une autre machine pour nos sociétés avides de toujours plus d’énergie.

* Ecologue

1 Paillet Y. et Bergès L. 2010. Naturalité des forêts et biodiversité : une comparaison par méta-analyse de la richesse spécifique des forêts exploitées et des forêts non exploitées en Europe. In Vallauri D., André J., Génot J-C., De Palma J-P. et Eynard-Machet R. 2010. Biodiversité, naturalité, humanité. Pour inspirer la gestion des forêts. Pp 41-49.

2 Bardon E et Dereix C. 2017. Plan de communication pour le secteur de la forêt et du bois. Rapport n°17050. Ministère de l’agriculture et de l’alimentation. 27 p.

3 Naudts K., Chen Y., McGrath M.J., Ryder J., Valade A., Otto J. & Luyssaert S. 2016. Europe’s forest management did not mitigate climate warming. Science 351 : 597-600.

4 Boughriet R. 2012. Gestion durable des forêts : les normes de certification PEFC durcies. https://www.actu-environnement.com/ae/news/PEFC-label-FSC-schema-national-certification-foret-bois-reglement-europe-tracabilite-14770.php4

5 Vidalou J-B. 2017. Etre forêts. Habiter des territoires en lutte. Zones. 196 p.

La France est-elle spécifiquement anti-nature ?

A l’issue de près de quarante années de vie professionnelle dans le domaine de la protection de la nature, à côtoyer les acteurs du monde rural (agriculteurs, forestiers, élus locaux, chasseurs, pêcheurs, propriétaires privés, administrations, associations de protection de la nature) et à m’intéresser aux relations entre l’Homme et la Nature sur les traces de François Terrasson, j’ai acquis la conviction qu’en France, le sentiment anti-nature est particulièrement bien ancré.

par Jean-Claude Génot *

Certes, je n’ignore pas que la régression de la nature est un phénomène mondial qui n’est pas spécifique à notre pays. J’ai avancé quelques hypothèses sur l’attitude anti-nature de la France dans un chapitre intitulé L’exception française dans un de mes livres (1). C’est pourquoi j’ai lu avec grand intérêt le livre de Valérie Chansigaud paru en 2017 : Les Français et la nature. Pourquoi si peu d’amour ? (2).

Dans ce livre, Valérie Chansigaud, qui étudie l’histoire de l’impact de l’homme sur la nature, a réuni de nombreuses données qui montre le retard des Français par rapport aux Anglo-Saxons et aux Allemands dans de nombreux domaines tels que les livres sur la nature, la photographie animalière, les documentaires naturalistes avec la première réalisation française un demi-siècle après les Britanniques, les émissions de télévision sur les animaux et les revues scientifiques sur l’écologie qui apparaissent dès le début du XXe siècle aux Etats-Unis avec Bulletin of the Ecological Society of America en 1917 tandis que son équivalent français le Bulletin de la Société d’écologie ne voit le jour qu’en 1969.

Parmi les grands voyageurs, géographes et naturalistes du XVIIIe et XIXe siècle, on retient les noms du Suisse Augustin Pyrame de Candolle (1778-1841), de l’Allemand Alexander von Humboldt (1769-1859), un pionnier de la biogéographie, et des Britanniques Alfred Russel Wallace (1823-1913) et Charles Darwin (1809-1882) à qui l’on doit la célèbre théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Mais qui, en dehors des spécialistes, a retenu le nom du français Aimé Jacques Alexandre Goujaud dit Bonpland (1773-1858) alors que ce dernier a accompagné Humboldt en Amérique du Sud ? De plus, aucun concept fondateur de l’écologie scientifique n’est dû à un Français : les Allemands Haeckel (1834-1919) pour le terme écologie et Möbius (1825-1908) pour la biocénose, le Britannique Tansley (1871-1955) pour l’écosystème et l’écotope, le Russe Vernadsky (1863-1945) pour la biosphère, les Américains Clements (1874-1945) pour le climax, Soulé et Wilcox pour la biologie de la conservation et Wilson et Rosen (1930-2006) pour la biodiversité.

Humboldt mérite une mention spéciale car il s’agit bien d’un homme hors du commun. Pour ses contemporains, il était « l’homme le plus célèbre au monde après Napoléon » (3). Il était admiré de personnes aussi remarquables à leur époque que les poètes Emerson, Wordsworth et Goethe, un écrivain comme Thoreau, un scientifique comme Darwin que Humboldt a inspiré pour son expédition sur le Beagle et l’écriture de L’origine des espèces et des hommes politiques comme Jefferson et Simon Bolivar. Il a fréquenté tous les savants de son temps : Arago, Cuvier, Lamarck, Gay-Lussac et Laplace. Ce qui a rendu sa personnalité si marquante est, outre sa passion pour les sciences au sens large, son approche globale de la nature, son sentiment de nature et le parallèle qu’il faisait entre le sort des hommes et celui de la nature face à l’exploitation.

Enfin, il n’y a aucune personnalité chez nous qui puisse rivaliser avec les Américains Henry David Thoreau (1817-1862), John Muir (1838-1914) ou Aldo Leopold (1887-1948) qui ont fortement marqué leur époque et ont un écho encore aujourd’hui en dehors des Etats-Unis. Valérie Chansigaud aurait pu également rappeler que le premier parc national au monde a été créé en Amérique du Nord en 1872 et les premiers parcs nationaux européens en Suède en 1909, en Suisse en 1914 et en Italie en 1923, alors que le premier parc national français date de 1963.

Selon l’historienne, la plus grande indifférence à la nature des Français est une question de préjugés culturels. En matière d’idée préconçue, le sentiment hostile à la nature qui préside à l’époque des Lumières est illustré par cette célèbre citation de Buffon (1707-1788) : « La nature brute est hideuse et mourante ; c’est moi et moi seul qui peut la rendre agréable et vivante ». Buffon apporte la preuve qu’on peut décrire la nature et n’avoir aucune empathie pour elle, pire une forme de haine. De là ont découlé les assèchements de marais, les recalibrages de rivières et l’exploitation des vieilles forêts.

Comme autre exemple de préjugé, Valérie Chansigaud analyse les distinctions faites entre les différentes espèces vivantes, notamment celui qui conduit les scientifiques à consacrer 40 % de leurs articles aux mammifères alors que ces derniers ne représentent que 9 % des vertébrés. Elle nous rappelle également que dans l’art pariétal, la plupart de dessins ne concernent que des gros mammifères. Mais s’agit-il d’un préjugé ou d’une solidarité intra spécifique, car n’oublions pas que Homo sapiens est un mammifère. Qui plus est, les dessins des célèbres grottes préhistoriques rendaient hommage aux mammifères qui occupaient sans aucun doute une place de choix dans leur cosmologie.

Ainsi on peut également penser que c’est la fascination de l’homme pour le loup qui l’a conduit à domestiquer ce prédateur. D’ailleurs cette alliance entre l’homme et le loup domestiqué devenu chien est sans doute à l’origine de la réussite de l’homme moderne grâce à une chasse plus efficace (4). Quand des penseurs ont tenté de s’intéresser à la nature comme le géographe anarchiste Elisée Reclus (1830-1905), ils n’ont pas réussi à faire passer leurs idées vers la société civile et n’ont pas permis l’émergence d’associations ou d’organisations sociales qui agissent concrètement pour la nature comme ce fut le cas en Grande-Bretagne. Le géographe ne sacralise pas la nature comme Thoreau ou Muir parce qu’il est plus anarchiste que naturaliste et souhaite surtout s’opposer aux conservateurs qui utilisent la nature pour justifier l’asservissement de l’homme. Il est loin du militant de la cause sociale, animale et environnementale, Henry Stephens Salt (1851-1939), qui estime que la morale doit s’appuyer sur le fait que tous les êtres vivants sont parents. Une ébauche de l’éthique éco-centrée d’Aldo Leopold qu’on ne trouve chez aucun penseur français de cette époque. Qu’est-ce qui a manqué à Elisée Reclus pour être retenu dans l’histoire de la pensée écologique au niveau international ? Un manque de recul lié à son présupposé d’ordre moral selon lequel l’humanité pouvait être améliorée par la révolution alors que Salt considère la civilisation moderne comme une barbarie, ce que le XXe siècle va malheureusement confirmer. Un manque de lucidité à propos de l’influence négative de l’homme sur la nature alors que George Perkins Marsh (1801-1882) dans son ouvrage L’homme et la nature montre que les activités pastorales et agricoles peuvent mener à la désertification par érosion des sols et au déclin des civilisations. Enfin, on ne sent pas chez Reclus l’amour de la nature d’un Humboldt et sa citation sur le loup : « Voilà bien le compère malfaisant, perfide, sanguinaire, lâche et vil de toutes façons ! » (5) ressemble plus à une saillie de Buffon qu’à une ode à la nature de Thoreau. On ne peut manifestement pas faire un bon avocat de la nature avec de telles opinions !

Pour Valérie Chansigaud, c’est le manque de soutien populaire aux défenseurs de la nature et le mode de scrutin électoral majoritaire qui explique la faiblesse des écologistes sur le plan politique et l’absence de prise en compte de la nature par les divers gouvernements. Pourtant la loi de protection de la nature rappelle que cette dernière est d‘intérêt général. Mais que vaut l’intérêt général face à la pression des intérêts particuliers ? L’auteure souligne que si la protection de la nature est mal considérée par les défenseurs des causes sociales, c’est parce qu’elle est éloignée des problèmes sociaux et politiques. Mais pourquoi ne reproche-t-on pas aux organisations telles que les syndicats, les associations de consommateurs, les associations familiales et autres ONG caritatives de ne pas se sentir concernées par la nature alors que nous lui devons tout, que l’on soit riche ou pauvre, malade ou en bonne santé, ouvrier ou professeur ? Comme le disait Romain Gary (1914-1980), cité dans le livre : « Ce n’était pas la peine de défendre ceci ou cela séparément, les hommes ou les chiens, il fallait s’attaquer au fond du problème, la protection de la nature ». L’intérêt pour la nature est une question de sensibilité et celle-ci peut être suscitée par de nombreux moyens, à une seule condition : que la protection de la nature devienne un projet de société fédérateur, ce que Valérie Chansigaud appelle de ses vœux avec ces mots : « un idéal politique mêlant démocratie et pluralisme ».

L’auteure n’a pas manqué de citer François Terrasson, qui s’est intéressé très tôt au désamour de ses contemporains vis-à-vis de la nature. Mais étrangement elle retient comme explication au rejet de la nature, le besoin de socialisation de l’être humain en utilisant une citation de Terrasson qui est loin d’être le cœur de sa pensée. D’abord, les défenseurs de la nature sont majoritairement des urbains, des êtres sociaux s’il en est, ce qui n’enlève rien à leur attrait pour le sauvage bien au contraire. La nature constitue un antidote à la vie trépidante des villes. Ensuite, c’est mal connaître Terrasson que de faire l’impasse sur la peur de la nature et le phénomène de double contrainte (6), pour expliquer ce réflexe psychologique anti-nature. Les gens ont peur de ce qu’ils ne contrôlent pas et ont du mal à admettre que la nature existe en dehors de l’humanité. Ils se comportent comme des schizophrènes : attirés par la nature libre et immédiatement pris d’une volonté irrépressible de la contrôler. En effet, cette peur et cette volonté de contrôle sont entretenues par tout un ensemble de messages qui s’adressent à nous directement ou indirectement, nous influencent, parfois à notre insu, et nous conditionnent dans nos comportements et nos représentations, ce sont ce que Terrasson a nommé les « Eléments de Conditionnement Mental ».

Il y aurait un champ à explorer sur la façon dont la nature est traitée par la publicité, les médias, l’enseignement, l’art et les défenseurs de la nature eux-mêmes. De plus, pour Terrasson c’est toute la civilisation occidentale qui est anti-nature (7) et pas uniquement la France. Ainsi la Ligue pour la Protection des Oiseaux a nettement moins d’adhérents que la Société Royale pour la Protection des Oiseaux (RSPB), mais cela ne fait pas pour autant de la Grande-Bretagne un pays où la nature sauvage se porte bien si l’on en croit le journaliste George Monbiot (8) pour qui les défenseurs de la nature britanniques sont « dendrophobes » et livrent les aires protégées de son pays à la dent de la « vermine laineuse », comprenez les moutons. Le pays aime les paysages ouverts entièrement façonnés par l’homme mais pas la nature en libre évolution. Au final, l’ouvrage de Valérie Chansigaud constate le retard des Français dans un certain nombre de domaines relatifs à la nature sans vraiment donner de précisions sur les facteurs explicatifs à l’origine des préjugés culturels.

Dans un texte relatif à une approche française de la protection de la nature fondé sur son expérience personnelle, Lucien Chabason (9) explique les faibles performances de notre pays en la matière. Cet énarque a dirigé le cabinet de Brice Lalonde quand ce dernier était ministre de l’Environnement et a travaillé au ministère de l’Environnement dix ans entre 1978 et 1988 ; il est conseiller auprès de la direction de l’Institut du développement durable et des relations internationales depuis 2005. Ce témoin privilégié du fonctionnement du « ministère de l’impossible » (surnom donné par le premier ministre de l’environnement Robert Poujade) estime que ce ministère n’a jamais eu les moyens de mettre en œuvre efficacement une politique en faveur de la nature car il dépend du corps des ingénieurs du génie rural des eaux et des forêts (IGREF), corps d’Etat en conflit d’intérêt permanent avec ses missions en faveur d’une politique agricole productiviste. La France a effectivement une spécificité relevée par Lucien Chabason : «  Le paysan est devenu une figure centrale et intouchable de la République ». Dès lors, tout projet visant à améliorer le sort de la nature dans l’espace rural est soit affaibli, soit supprimé car selon lui : « l’intérêt général est constamment subordonné aux intérêts particuliers professionnels de court terme ». Voilà enfin identifiée une cause principale de cette protection de la nature « à la française » pour reprendre l’expression de Chabason. Cette survalorisation du paysan, qu’on ferait mieux de nommer exploitant agricole, qui a trop longtemps prévalu en France, repose sur la glorification des paysages ruraux façonnés par l’agriculture alors même que les pratiques ont changé. Elles sont aujourd’hui très intensives, à l’origine de certains scandales sanitaires et en train de nous mener au « printemps silencieux » (je veux parler de la réduction d’un tiers des populations d’oiseaux des campagnes en 15 ans établie par le CNRS et le Muséum National d’Histoire Naturelle).

Ainsi avec le soutien de l’Etat, des élus locaux et mêmes de nombreux gestionnaires d’espaces naturels, le pâturage va de soi dans les zones centrales des parcs nationaux de montagne et dans de très nombreuses réserves naturelles qui devraient être avant tout des sanctuaires pour la faune sauvage, grands prédateurs compris. Une transformation radicale des paysages ruraux français a eu lieu à partir des années 50 pour moderniser l’agriculture sous la conduite de l’Etat et de ses ingénieurs du génie rural, d’autant plus efficace que la France est centralisée et qu’elle a voulu faire de son agriculture une force de frappe économique. Cette politique a été dévastatrice car elle a détruit les paysages diversifiés de bocage, de prairies humides et de vergers traditionnels riches en biodiversité. Après plus d’un demi-siècle de cette politique, le constat est désastreux : paysages désolants, produits agricoles, sols et nappes phréatiques contaminés par les pesticides, effondrement de la biodiversité.

Dès lors, toute tentative pour restaurer la diversité naturelle dans l’espace rural est vidée de son sens, à l’image des mesures agri-environnementales, de la politique Natura 2000 et de la trame verte et bleue. Malgré les données qui s’accumulent sur les méfaits des pesticides agricoles, l’Etat continue de soutenir à bout de bras ce modèle non durable, pire il a inspiré la Politique Agricole Commune de l’Union Européenne. Cette vision de la protection de la nature dite « contractuelle » à la place du réglementaire montre depuis longtemps ses limites. Ceux qui avaient encore des illusions les ont entièrement perdues à l’issue du Grenelle de l’environnement. En effet dans la loi du Grenelle 1 (article 23), les plans de conservation de la nature doivent être compatibles avec les activités humaines mais pas l’inverse (10).

S’il fallait encore une illustration de l’anti-modèle de protection de la nature « à la française », la comparaison de la protection des forêts en France et en Allemagne est édifiante. Les deux pays se sont dotés d’une stratégie en faveur de la biodiversité. En France, la protection stricte en réserve intégrale et en îlots de sénescence doit représenter 1 % des forêts domaniales contre 10 % en Allemagne (en Rhénanie-Palatinat, ce seuil est presque atteint d’après G.J. Wilhelm, conseiller forestier auprès de la ministre de l’environnement et des forêts du Land). Quand les Romains ont envahi la Gaule en 52 avant notre ère, nos ancêtres vivaient depuis longtemps dans des paysages ouverts et les légions de César n’ont eu aucun mal à assiéger les villes et villages des Gaulois (11). Quand ils se sont attaqués aux Germains, ceux-ci vivaient dans de vastes forêts, entrecoupées de marécages impénétrables aux troupes romaines qui ont renoncé à envahir la Germanie. Les Allemands sont des « fils » de la forêt et leur attitude vis-à-vis de la protection des milieux forestiers aujourd’hui puisent dans cet héritage. En France, non seulement la forêt en libre évolution est intolérable philosophiquement à bon nombre de technocrates forestiers mais en plus le Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt lui a assigné une autre tâche dans le récent plan national de la forêt et du bois 2016-2026 : « Adapter les sylvicultures pour mieux répondre aux besoins des marchés » (12). Une fois de plus, c’est la demande des intérêts de la filière bois qui est satisfaite sans aucune compensation écologique ni approche globale. On retrouve en forêt publique les mêmes réflexes des ingénieurs du génie rural que ceux mis en application en agriculture : une vision purement économique à court terme au détriment d’une approche globale d’intérêt général, longtemps mise en avant sous l’appellation de gestion multifonctionnelle balayée par le « produire plus » issu du Grenelle de l’environnement.

La France n’est définitivement pas un modèle en matière de protection de la nature. Il suffit de lire le tableau de bord des aires protégées 2018 de l’UICN France (13) pour s’en convaincre. Depuis 20 ans, le pourcentage des aires protégées de façon réglementaire en métropole stagne autour 1 à 1,4 %. Et encore, il suffirait de regarder les modalités de gestion de certaines de ces aires protégées pour souligner encore et toujours l’exception française avec une multiplicité d’activités humaines tolérées, voire promues, dans les réserves naturelles ou les zones cœur des parcs nationaux comme l’élevage, la chasse ou l’exploitation forestière. Alors d’où vient cette antipathie face à la nature, partagée par une majorité de nos concitoyens et incarnée chez nos décideurs, nos ingénieurs et nos penseurs ? La complexité de la construction des valeurs individuelles et collectives devrait nous conduire à rester prudent et ne voir qu’un pur hasard dans le retard français en matière de protection de la nature. Mais comment ne pas évoquer certains faits qui ont façonné la société française et peuvent expliquer cette position dominante anti-nature ? Le fait religieux car nous avons vécu longtemps sous l’influence d’une religion catholique qui a beaucoup contribué à éloigner l’homme de la nature. A ce propos la France n’a pas été considérée comme la fille aînée de l’église pour rien et la laïcité proprement française est bien à la mesure de la réaction à l’ancienne emprise religieuse sur la société. Par ailleurs les autres grandes religions monothéistes qui ont cours en France s’alignent sur la religion chrétienne pour ce qui est de considérer l’homme comme un sujet et la nature comme un objet.

Le fait rural qui s’exprime par la déforestation pour développer l’agriculture est sans conteste un élément ancré depuis au moins l’âge de bronze dans notre pays, même si la glorification du paysan relève de la période moderne. Le fait métaphysique cartésien car il extrait l’homme de la nature et a influencé profondément la science moderne. Le fait politique avec un centralisme ravageur quand il s’agit d’appliquer des mesures sans aucune considération pour la nature, avec des ingénieurs d’Etat, tous nourris des mêmes dogmes du progrès. L’exemple illustrant parfaitement cette spécificité anti-nature est l’attitude française face aux grands prédateurs (ours, loups). A ce propos, je ne résiste pas au plaisir de citer ce journaliste allemand du Süddeutsche Zeitung qui, en s’exprimant sur l’hystérie provoquée par les loups en France, donne son point de vue sur la relation des Français au sauvage : « Car la France est tout simplement le pays où a été suivi à la lettre le commandement de Dieu d’assujettir la terre, jusqu’aux haies de buis taillé. Ici, plantes et animaux sont traités avant tout en fonction de leur utilité, d’où une grande richesse du pays en savoureux produits du terroir, du vin à la viande d’agneau en passant par les fromages. Et c’est dans ce monde façonné par l’homme pour ses semblables que le loup sauvage fait aujourd’hui irruption » (article paru dans Courrier international du 1er au 21 août 2013). Si on pense comme Henry David Thoreau que la sauvegarde du monde est dans le sauvage, alors notre pays est mal parti…

*Ecologue

 

1 Génot J.-C. 2014. Plaidoyer pour une nouvelle écologie de la nature. L’Harmattan. 184 p.

2 Chansigaud V. 2017. Les Français et la nature. Pourquoi si peu d’amour ? Actes Sud. 187 p.

3 Wulf A. 2017. L’invention de la nature. Les aventures d’Alexander von Humboldt. Les Editions Noir sur Blanc. 636 p.

4 Durand S. 2018. 20 000 ans ou la grande histoire de la nature. Actes Sud. 240 p.

5 Reclus E. 1998. Histoire d’une montagne. Actes Sud. Babel. 227 p.

6 Génot J.-C. 2013. François Terrasson. Penseur radical de la nature. Editions Hesse. 237 p.

7 Terrasson F. 2008. La civilisation anti-nature. On ne peut pas vivre en parenté avec la nature sans comprendre ce que nous sommes. Sang de la Terre. 293 p.

8 Monbiot G. 2013. Feral. Searching for enchantment on the frontiers of rewilding. Allan Lane. 317 p.

9 Chabason L. 2013. Existe-t-il une approche française de la protection de la nature ? In Mathis C.-F. & Mouhot J.-F. 2013. Une protection de l’environnement à la française ? (XIXe –XXe siècles) : 335-340.

10 voir 1

11 voir4

12 Programme national de la forêt et du bois 2016-2026. Projet présenté au conseil supérieur de la forêt et du bois le 8 mars 2016. Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt. 60 p.

13 UICN Comité Français. 2018. Tableau de bord des aires protégées françaises 2018. Rapport. 186 p.

CANARD SAUVAGE
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ANNUAIRE 2019


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