OPINIONS ET DEBATS

Retour à l’instinct : la vision d’Hugo Verlomme

Voici les réflexions, postées à l’origine sur Facebook, d’un écrivain-journaliste des JNE sur la crise du coronavirus.

par Hugo Verlomme

Durant des millénaires nous avons vécu en tribus nomades, de chasse, de pêche, de cueillette. Nous savions nous déplacer, nous nourrir, nous défendre et trouver des abris sûrs. Nous n’avions peur ni du chaud, ni du froid. Nous affrontions parfois ces puissantes bêtes sauvages que nous admirions tant, convaincus qu’elles dominaient le monde.

Au fil du temps, nous avons forgé notre instinct au point de devenir parfaitement équipés pour subsister dans la nature sauvage. Ces connaissances vitales sommeillent en chacun de nous, pour peu qu’on s’écoute soi-même et qu’on sache écouter la nature. Nous sommes constamment bombardés de messages provenant des animaux et des plantes, mais nous n’entendons rien ou presque. Tant de réponses à nos questions les plus cruciales résident pourtant dans ce lien sacré avec la nature. S’en couper signifie perdre la main sur notre propre corps et devenir dépendant de la médecine industrielle.

Aurions-nous donc oublié ces âges lointains où ne faisions qu’un avec la terre mère ? Ou bien ces souvenirs immémoriaux sont-ils déjà occultés par les vagues d’informations qui nous submergent ? Notre seul bien, le plus précieux, reste notre corps. À nous de savoir le défendre, tout comme les humains d’hier se défendaient des prédateurs, des ennemis ou des envahisseurs. Notre corps pensant est un passionnant territoire d’aventures, un vaste océan tiède, riche d’une vie incroyablement variée, avec ses îles, ses territoires, ses calmes et ses tempêtes, ses marées et ses courants. Mieux connaître la nature, c’est mieux se connaître soi-même. Voilà pourquoi notre contact direct avec les éléments, les plantes et les animaux, nous aide à renouer avec nos racines primitives, tout en nous donnant la force de nous défendre face aux agressions du présent. Vivre c’est aussi combattre, que nous le voulions ou non : notre survie est le fruit d’échanges, d’alliances, de concessions, de négociations, de conflits… Chaque vie est une incroyable expérience individuelle, dont chacun est à la fois le héros et le chef d’orchestre. Le bonheur est une lente symphonie qui se forge aussi avec la douleur. La beauté est partout, sublime dans ses différences.

L’extrême beauté de la vie c’est d’être incapable de se répliquer à l’identique. D’où la perfection de ce monde infini où rien n’est pareil, ni deux individus, ni deux gouttes d’eau.

Nous avons été élevés, nourris, aimés, pendant des millions d’années par la terre-mère. Elle nous a tout donné et nous avons beaucoup exigé d’elle, encore et encore, jusqu’à épuisement, pour arriver au monde d’aujourd’hui. À notre tour désormais de l’aider, l’aimer, dans le seul but qui réunisse tous les autres : faire revivre la Terre sous toutes ses formes.

Peu à peu nous avons oublié notre instinct, perdu des repères très anciens, la capacité de survivre dans la nature, et nous avons même délégué une partie de notre corps, parfois de notre esprit, à d’autres. Nous sommes devenus assistés jusque dans notre inconscient. Nous n’avons plus besoin de chasser pour manger. Ce sont d’autres qui écoutent notre corps à notre place. En cas de danger, on sera pris en charge, donc on n’écoute plus le ciel, la mer, la montagne, le désert…

Les chemins du corps passent par ceux des champs, des forêts, des océans, c’est pourquoi en ces temps de perte de repères, on ne se trompera jamais en se tournant corps et âme vers la nature pour la soigner, comme pour notre propre bien. D’où la nécessité vitale et impérieuse de garder libre et vivant ce lien indéfectible qui nous relie à nos forêts, nos montagnes, nos plages.

Hugo Verlomme vient de publier La piste de l’eau, itinéraire aquatique et spirituel, aux éditions Quai des Brunes. Son roman-culte Mermère a récemment été réédité aux éditions ActuSF.

 

Réenchanter le monde par une culture de la Beauté

Dans le prolongement de notre Congrès du 50e anniversaire, un adhérent de la première heure des JNE nous livre un bilan critique de la réflexion et de l’action écologiste, une analyse des écueils à éviter et un aperçu des perspectives d’avenir.

par Roland de Miller (1)

Rapport au Congrès des JNE pour le Cinquantenaire de l’Association JNE

1. Où allons-nous ?

Comme le disait l’un de nos illustres adhérents, Pierre Fournier, fondateur de La Gueule Ouverte, décédé prématurément en 1973, « où on va ? j’en sais rien mais on y va ! ». On y va … droit dans le mur !

Les membres des JNE sont-ils outillés pour comprendre l’évolution de leur association depuis 50 ans ? C’est pour les aider que j’esquisserai ici :

– un bilan critique

– une meilleure conscience des écueils à éviter

– des perspectives d’avenir.

Il convient d’abord de rappeler la distinction entre l’Écologie superficielle (avec ses quatre dimensions : scientifique, militante – l’environnementalisme, politique et pratique) et l’Écologie profonde (qui interroge nos croyances et recherche les causes idéologiques, culturelles et religieuses de la destruction de la nature). Même s’il serait plus juste de parler d’« écologisme », il serait dangereux de réduire l’Écologie à une seule de ses composantes, comme le voudraient ceux qui n’ont aucune mémoire et qui veulent l’effacer.

2. Les limitations de l’environnementalisme

L’Écologie ne fait pas encore partie de la Culture en France.

Les écologistes n’ont pas suffisamment pris la mesure de la volonté gouvernementale de saborder systématiquement toutes les institutions favorables à la Nature et à la biodiversité, tout en proférant un brouillard mensonger pour « faire croire » que l’on va protéger la Nature. Le projet de réduction drastique des pouvoirs du Conseil National de la Protection de la Nature (CNPN) et l’intégration de l’ONCFS à l’Agence Française de la Biodiversité sont deux exemples majeurs de la normalisation totalitaire des institutions françaises. Autre exemple, l’ANSES apporte une caution criminelle aux pesticides. Pour le gouvernement, trop de biodiversité nuit à la croissance. Et il s’agit donc d’imposer à tout prix un rapport de force favorable à la chasse, c’est-à-dire à la guerre de chacun contre tous.

Dans la pratique, la parole n’identifie plus l’authenticité et la probité de la personne. Il y a tellement d’opportunistes, de menteurs, d’hypocrites et d’égos démesurés que souvent la cause qu’ils prétendent défendre est trahie et travestie. On a maintes fois dénoncé ce manque de cohérence entre les paroles et les actes.

À vrai dire, le cri véritable de l’Écologie ne peut percer qu’en dehors du terrain politique classique qui est un terrain miné. Car aujourd’hui, à mes yeux, l’enjeu écologique majeur n’est pas seulement le climat, la biodiversité, l’eau ou l’énergie, il est surtout humain, il est dans la sincérité, la probité et la cohérence de ceux qui prétendent s’en occuper. Combien de fois a-t-on vu des parvenus prétentieux qui n’ont aucune expérience donner des leçons sur ce que doit être ou ne pas être l’Écologie ! Et quand cela vient de la classe politique c’est particulièrement intolérable. Mais c’est le sens de la Beauté – ou son absence – qui fait la différence. Si le risque est grand pour chacun de devenir « un dictateur bio », comme le dit Pierre Rabhi, ou dirai-je un accro du numérique, ce sont les valeurs éthiques et esthétiques qui, solidement formulées, permettraient d’arrêter l’escalade du totalitarisme. Mais la plupart des accros du pouvoir ne le souhaitent pas !

Les actions de l’État et des collectivités territoriales vont souvent à l’encontre des mesures de bon sens pour prévenir ou atténuer les conséquences du réchauffement climatique. Combien de municipalités continuent d’abattre des arbres d’alignement qui maintiennent la fraîcheur en ville alors que d’autres, au contraire, ont compris et font des efforts de végétalisation ! Loin de respecter le droit de l’environnement, l’État corrompu attaque même en justice les protecteurs de la nature ! Pour toute une série de projets inutiles, on constate que les autorités s’entêtent dans leurs projets et s’enferrent dans leurs contradictions entre de beaux discours et des travaux décidés sans concertation et qui doivent continuer coûte que coûte. C’est pourquoi devant le manque de dialogue, les luttes sur le terrain se radicalisent.

Les limitations de l’environnementalisme viennent aussi des militants eux-mêmes qui ne remettent pas en question les vieux schémas de pensée. Face aux urgences de toutes parts, le combat écologique repose sur une poignée de militants déterminés mais débordés, peu nombreux et inorganisés. Beaucoup, surtout, sont dénués de la culture qui leur permettrait de surmonter les affres du militantisme. Ils ont en face d’eux des saccageurs, des massacreurs, des bétonneurs, des assassins de la Terre, des menteurs et des escrocs, des crapules sans foi ni loi qui seront jugés pour leurs forfaits !

Le mouvement écologique devra tenir compte des analyses de fond de la société française formulées au moment de la crise des Gilets Jaunes en France et des Marches pour le Climat qui ont eu lieu dans le monde entier.

Le cerveau humain est ainsi fait que les comportements addictifs (tabac, alcool, vitesse, violence, portabliomania, égoïsme, grégarisme, anthropocentrisme…) rendent hélas la majorité des Français incapables de comprendre et d’agir face aux urgences écologiques et climatiques (2). La minorité consciente et active dont nous faisons partie ne doit pas masquer la majorité passive et inerte, prise comme par une hypnose collective.

Cependant, on reste encore là dans l’environnementalisme superficiel et le social ; les finalités existentielles concernant les rapports de l’humanité et de la nature, esquissées de longue date par des pionniers comme Henry-David Thoreau, John Muir, Aldo Leopold, Robert Hainard, Théodore Monod, Arne Naess et Fritjof Capra (entre autres), restent encore peu entendues. A fortiori oublie-t-on les voix des femmes : George Sand, Rachel Carson, Françoise d’Eaubonne (3), Wangari Maathai, Catherine Larrère, Carolyn Merchant … qui ont souvent remis en cause la vision patriarcale de domination. Au contraire, plus la vision profonde des relations de l’Homme et de la Nature, de l’Homme et de l’Animal sera claire et historicisée, plus vite elle sera manifestée et largement partagée. Si l’on se souvient de ce qui faisait vibrer ne serait-ce que les adhérents illustres des JNE, c’est-à-dire notamment Jean Dorst, Pierre Fournier, Teddy Goldsmith, François Terrasson, Pierre Samuel et Marguerite Yourcenar, on est bien obligé de considérer leurs intuitions essentielles comme relevant de l’Écologie profonde.

Dépassant le simple catalogue des cris d’alarme et des mesures de défense de l’environnement, celle-ci est porteuse d’une vision du monde qui se situe en rupture, parfois radicale, avec les idéologies dominantes. J’ai donc moi aussi toujours considéré primordial de travailler non pas sur les sujets superficiels mais sur ce qui bloque l’impératif écologique, c’est-à-dire les questions psychologiques, sociologiques et culturelles. Nous avons suffisamment de recul depuis les années 1970 pour acquérir une certaine sagesse : « il faut apprendre à surmonter le sentiment d’impuissance qui nous menace » (Isabelle Stengers).

Au 34e Festival International du Film Ornithologique (FIFO) de Ménigoute (30 octobre -4 novembre 2018) par exemple, je suis allé interroger les motivations et mesurer le degré de conscience écologique profonde des ornithologues, naturalistes et protecteurs de la nature. En général, à part quelques rares individus conscients de la globalité des problèmes, j’ai été très déçu de manière récurrente par le manque de profondeur et la superficialité de ceux qui sont censés défendre la Nature en France. Ils se sont concentrés sur certaines espèces emblématiques et ont oublié la nature ordinaire qui disparaît elle aussi. Et surtout ils sous-estiment la puissance contre-éducative et écrasante de la société de consommation.

Les naturalistes hyperspécialisés sont de bons techniciens mais seulement des techniciens. Quelle place accordent-ils au sentiment de la nature ? La combativité des associations de protection de la nature en France a beaucoup diminué ces dernières années. La réflexion de fond sur les principes et les objectifs de la protection de la nature est très généralement écartée au profit d’une attitude « pragmatique » d’accompagnement des projets destructeurs, inutiles et coûteux et au profit d’une recherche de contrats d’études qui permettront de payer les salariés. C’est ce que dénonce Pierre Grillet, dans les Deux-Sèvres : « La protection de la nature se nourrit de sa destruction. Aujourd’hui, c’est la destruction qui finance les actions de protection et par conséquent les associations (au moins pour les plus importantes) ».

J’ai eu maintes fois l’occasion de constater cette frilosité et ces dérives des écologistes, non pas seulement dans le combat mais surtout dans la pensée, incapables qu’ils sont de s’ouvrir à des dimensions transcendantes, aux nouvelles frontières de la science, à la culture artistique, aux exigences de l’éthique et de la philosophie, à l’écoféminisme, aux alertes concernant la corruption et la militarisation de la science. Cela remet en cause le sens et la pertinence même de notre combat qui sera vain s’il n’est pas assorti d’un regard sur nos motivations et sur nos propres turpitudes.

Ainsi, il est regrettable que l’écologie environnementale passe trop souvent sous silence l’écologie de la santé, pourtant incontournable dans une approche globale tentant d’inscrire une cohérence entre notre environnement « intérieur » et « extérieur », retrouvant ainsi le lien d’interdépendance du monde vivant. Il y a donc là une grave perte de synergie et de transversalité. Car sans une alliance stratégique avec les mouvements de santé naturelle contre la technocratie, le mouvement écologiste ira vers l’échec. Mais cette alliance est déjà un peu ce qui se passe avec le végétarisme et l’engagement écologique des femmes (très actives aux JNE !).

Les écologistes n’occupent pas toute la place qu’ils devraient occuper parce qu’ils n’ont pas su écologiser la Culture ni capitaliser la mémoire de leur mouvement (4). L’étroitesse du moule gauchiste où ils se confinent trop souvent et l’incapacité de sortir des clivages partisans y sont certainement pour beaucoup. Cela ne veut pas dire que l’écologie politique n’ait pas apporté des progrès. Mais comme on a besoin de la Nature pour se ressourcer personnellement, on a aussi besoin de la Culture pour résister au totalitarisme technocratique.

3. Renouveau de la pensée écologique

Heureusement, la pensée écologique est en train d’être renouvelée en profondeur par quatre courants importants qui me semblent capables de bouleverser la culture dominante :
1) la réflexion sur le dérèglement climatique, la biodiversité et l’anthropocène,
2) la collapsologie et la réflexion sur l’effondrement de la société occidentale,
3) l’écoféminisme, avec notamment Émilie Hache (5), Pascale d’Erm (6), Laure Noualhat (7), Mona Chollet (8), Vicki Noble (9) et Odile Chabrillac (10),
4) la réflexion sur la cause animale, avec notamment des femmes comme Lamya Essemlali, Florence Burgat, Corine Pelluchon, Christine Kristof, Valérie Cabanes, Valéry Giroux, Virginie Maris et Élisabeth de Fontenay. Il nous importe d’assumer pleinement ces nouveaux courants porteurs d’avenir.

Évoquant ce renouveau intellectuel induit par la crise écologique et climatique, Philippe Descola, anthropologue au Collège de France, est formel : « Nous sommes au seuil d’un mouvement du même ordre d’ampleur que ce qu’ont accompli les penseurs des Lumières au XVIIIe siècle ». Pour Baptiste Lanaspèze, fondateur des éditions Wildproject il y a dix ans, la multiplication actuelle des livres sur l’écologie et l’explosion des « humanités écologiques » viennent chambouler les séparations traditionnelles entre les disciplines. En effet, il nous faut penser la complexité et l’interdisciplinarité. Mais il y a un fossé affligeant entre les perspectives ainsi offertes et les minables bassesses de la politique gouvernementale en matière d’environnement. La vague écologiste submerge les consciences mais notre gouvernement conservateur ne sait pas et ne veut pas en tenir compte.

4. Faire face à la montée de la violence

Quel est le ressort profond de toutes les dictatures actuelles (Turquie, Brésil, Russie, Chine, Pakistan, Indonésie, Libye, Nigéria, Corée du Nord, etc.) et de la montée des mouvements d’extrême-droite, donc de la violence (Espagne, Italie, France, USA, Hongrie, etc.) ? C’est l’affirmation arrogante de la domination masculine associée à la puissance économique et démographique aux dépens des catégories d’êtres dits inférieurs. On y retrouve toujours le culte de la force, l’encouragement de la violence, l’antiféminisme, l’exclusivisme et le dégagisme à l’égard de l’Autre dévalorisé (l’étranger, le migrant, la femme, la nature, le sauvage, les « nuisibles », les « gêneurs », etc.). L’accroissement de la puissance économique et industrielle est toujours invoqué pour affirmer son identité.

Ce modèle occidental de domination économique et patriarcale s’est répandu dans le monde entier. Ces éléments, et notamment les revendications des chasseurs et/ou de l’agrobusiness, me semblent déterminants dans la construction politique de la haine dans les différents pays cités. Le dictateur machiste du Brésil qui veut mettre en culture l’Amazonie, tuer les Indiens et asservir les femmes n’en est que l’exemple le plus récent. On est devant ce que la féministe radicale Silvia Federici nomme le « capitalisme patriarcal » (11).

La France se bétonne et s’enlaidit à une vitesse effarante malgré les cris d’alarme depuis des décennies. On ratiboise et on éradique tout ce qui peut nous relier à un autre plan (poétique ou spirituel), à commencer par les arbres des villes suffocantes. Et là où subsiste encore une nature à peu près sauvage les agriculteurs et les chasseurs prennent des positions fanatiques et violentes anti-loups, anti-ours ou anti-lynx. Il n’y a pas loin de la chasse à la chasse aux sorcières : dans son superbe film La Vallée des loups, Jean-Michel Bertrand rappelle avec raison que les assassins des loups sont « les héritiers directs des brûleurs de sorcières ». Les racines de la violence sont là, il y a longtemps que l’Écologie profonde l’a montré.

5. Désacraliser la Science et la Technique

Annie Thébaud-Mony a décrit, dans son livre La Science asservie (12), les collusions mortifères entre industriels et chercheurs au détriment de la santé publique. Sylvie Simon a montré comment la médecine de bon sens se heurte constamment au harcèlement administratif de la « nouvelle dictature médico-scientifique » (13).

Actuellement, avec l’hyperspécialisation qui favorise le monopole de la technoscience, dans les sciences exactes, rares sont ceux qui ont à la fois la culture générale, la vision éthique et le poids politique nécessaires pour intégrer la complexité de tous les paramètres et orienter la recherche vers des décisions qui ne soient pas technoscientistes. À part quelques-uns comme Hubert Reeves, Jacques Testart, Christian Vélot ou Boris Cyrulnik, la plupart des scientifiques actuels sont devenus austères, dogmatiques et soumis parce qu’ils ont évacué l’âme de la science. Ceux qui restent indépendants et honnêtes sont bridés dans la diffusion de leur savoir par l’obscurantisme scientiste.

La plupart des naturalistes français se cramponnent encore à une conception étroite et réductionniste de « La Science » et à une vision restrictive de la réalité, rejetant dans la « philosophie » tout ce qu’ils ne savent pas expliquer « scientifiquement ». Les mots de « sacré » et de « spiritualité » n’entrent pas dans leur vocabulaire. Pourtant, de grands scientifiques comme Einstein, Capra, Sheldrake, Chauvin, Reeves … ont assez dit qu’on ne pourra pas établir une nouvelle éthique dans le cadre de « La Science » impérialiste et arrogante et que celle-ci doit être entièrement révisée sur des bases nouvelles. Tous les naturalistes ne tombent pas uniformément sous le coup de ma critique. Par exemple Jean-Claude Génot, auteur de nombreux ouvrages, et Pierre Grillet sont très ouverts à l’écologie profonde.

Il y a déjà longtemps que l’édifice de « La Science » non seulement se lézarde mais vole en éclats ! Auto-critique de la science (1973) (14) et Technocritiques (2016) (15) sont deux ouvrages majeurs qui ont jalonné l’histoire de la pensée écologique. Les écologues ne peuvent plus se prétendre « scientifiques » sans se démarquer honnêtement d’un certain nombre d’imposteurs qui cautionnent la politique gouvernementale en matière de protection de l’environnement, de santé publique, d’obligation vaccinale, d’énergies propres, etc. Les écologistes ne peuvent plus se faire complice de l’obscurantisme pseudo-scientifique. Penser profondément l’écologie, à la croisée des sciences, des arts et des luttes, nécessite des années de maturation sensible et intellectuelle.

La mentalité technicienne et le totalitarisme technicien qui président au monde artificiel des objets connectés (pour distraire le troupeau !) nous empêchent de développer la sensibilité nécessaire à la communication avec le monde naturel et spirituel : tout nucléaire, tout numérique, tout automobile, tout plastique, tous vaccinés, tous manipulés…Voilà ce qui nous est imposé derrière les discours mystificateurs. L’écran froid des ordinateurs ne fait pas buvard à nos émotions. Comment amener les êtres à développer leur intelligence intuitive et émotionnelle dans un contexte de matraquage médiatique autour de l’« intelligence artificielle » (qui sert avant tout des intérêts commerciaux et militaires !) ? C’est ce que les Français dans leur majorité n’ont pas encore compris ou ne veulent pas comprendre parce que le déni de réalité est très fort.

Les puissants sont persuadés que la Technique (au sens où l’entendait Jacques Ellul) les sauvera de la catastrophe écologique. Le techno-solutionnisme et la mentalité technicienne sont le plus grave fléau : à cause d’eux une partie du public est devenue indifférente à la destruction de la Nature. Ou elle ne veut surtout pas ressembler aux écologistes diabolisés comme des « extrémistes ». Des journaleux climatosceptiques traînent dans la boue les lanceurs d’alerte sur le climat ou les pesticides qu’ils fustigent de « charlatans de l’écologie » et font ainsi le jeu de la dictature technoscientifique qui se met en place. C’est pourquoi la lutte contre la désinformation (par exemple l’intox pro-glyphosate) me semble rester un objectif majeur.

Il faut bien distinguer la motivation économique de la mise en valeur des ressources naturelles et le véritable sentiment de la nature. On a tendance à confondre les deux pour dire que l’intérêt du public pour la nature augmente, ce qui à mon avis est complètement faux. La grande majorité des Français ne sait pas et ne veut pas s’engager dans la protection de la nature (16) parce que cela ne leur parle pas et qu’ils ne voient pas l’intérêt de s’y engager (ou même ils ont peur d’entrer dans des « sectes »). Il ne faut pas s’étonner que d’une part le mouvement associatif soit aussi faible en France et que d’autre part l’on ait donc de plus en plus de mal à éveiller un authentique sentiment de la nature. Parce que l’addiction au virtuel et à la Technique, véritable religion populaire, est de plus en plus forte et écarte tout le reste. La France est l’un des seuls pays européens où le taux de mobilisation écologique des citoyens est aussi bas et le taux de décision technocratique aussi élevé. C’est l’une des raisons pour lesquelles la violence policière est aussi l’une des plus élevées.

Comme le démontre mon ami Pierre Rabhi, il n’y aura de « sobriété heureuse » qu’avec une volonté ferme à chaque instant de freiner cet emballement technologique. Désacraliser la Technique exige de reconnaître le besoin humain fondamental de sacré, mais la plupart des matérialistes se refusent à cette évidence. Ils foncent les deux pieds dans le même sabot et la tête la première dans l’emballement et l’escalade technologiques alors que la société occidentale risque de s’effondrer d’ici quelques années dans le chaos justement à cause de cette hypertrophie du cerveau rationnel. Les matérialistes sont donc incapables de se prémunir contre les dangers d’une culture uniquement économique et financière.

6. La prétendue révolution numérique

Je suis effaré de voir l’immense régression mentale des Français addicts de leur téléphone mobile et d’Internet : leur dépendance technologique aveugle aboutit à un désastre culturel, humain et écologique. Le téléphone mobile est un facteur majeur de dépendance, de perturbation mentale et de déstabilisation culturelle, c’est-à-dire « une arme de destruction massive » selon le groupe anti-nanotechnologies Pièces et Main d’Œuvre (Grenoble). Destruction massive de la culture au profit d’un faux lien social ! Gadget-écran entre le monde et nous ! Il ne peut plus y avoir de progrès social sans faire cette remise en cause pour restaurer des limites et remettre l’humain, le sensible et le féminin au centre de la société. Le bonheur et la joie ne s’achètent pas avec de l’argent ni par des clics sur Internet.

Les medias mainstream nous enfument avec des discours rassurants occultant les tragédies aux quatre coins du monde. Dans l’état actuel de la propagande technophile, malgré leurs vœux pieux, les Français sont incapables d’amorcer une vraie révolution écologique, a fortiori une dissidence radicale à l’égard de l’idéologie technicienne.

L’obsession du numérique est une perversité infantile qui a tendance à gommer la mémoire du mouvement et de la pensée écologiques. Si l’on prend en considération l’épuisement des ressources naturelles et notamment des métaux rares, si d’autre part l’on a confiance dans les intuitions de base des écologistes profonds comme Henry-David Thoreau, John Muir, Aldo Leopold, Lynn White, Robert Hainard, Théodore Monod et Arne Naess, il est permis de voir la « révolution numérique » comme un barrage à la « révolution écologique » : la première donne au capitalisme une rallonge de temps, elle n’est que de l’intox pour faire durer l’aliénation capitaliste.

Les addicts des réseaux sociaux se moquent pas mal de maintenir une culture, une éthique et les droits humains : la fascination de l’outil technique prime sur tout le reste ! La folie du tout numérique accentue donc la fracture sociale entre ces fanatiques du progrès technologique et les laissés-pour-compte attachés à la défense des valeurs naturelles, humaines et morales. Cette folie favorise les mouvements extrémistes et populistes.

La « culture numérique » (Dominique Cardon, 2019) est à mes yeux un virus insidieux qui s’est répandu auprès d’une grande majorité de Français qui ne peuvent plus s’en passer. Mais cette culture numérique est tellement exclusive et désarmante (pas au début !) qu’elle aura finalement raison de la culture écologiste et de la culture générale. Elle est tellement vorace en énergie au niveau mondial qu’elle nous obligera un jour à choisir entre cette gabegie illimitée et l’eau, la vie, l’air, le climat. La culture numérique vise à supplanter le livre papier considéré comme une vétusté non performante dans la course effrénée à l’information.

Il n’y a que des fascinés de la Technique (surtout des hommes !) pour croire encore que, par exemple, les réseaux sociaux véhiculent moins la haine que la solidarité et que les élans d’amour y sont majoritaires. Il faut vouloir fortement la coopération et l’entraide ; les femmes y sont naturellement plus prédisposées parce qu’elles saisissent mieux les liens entre les deux lobes du cerveau. Les valeurs masculines de domination et de compétition (qui donnent toute priorité à la Technique) poussent davantage au conflit qu’à la coopération.

Voilà un avertissement que l’on doit prendre très au sérieux dans nos métiers de la communication. Il ne faut pas oublier que tous les opérateurs de téléphonie, tous les serveurs, fournisseurs d’accès, plates-formes informatiques et autres serviteurs d’Internet que nous utilisons à chaque instant sont des brigands et des assassins financiers ; ils sont conçus pour ne respecter aucune limite à leur développement et donc pour épuiser la planète. Le plus souvent les consommateurs se moquent pas mal de combien coûte en énergie l’envoi électronique d’une simple photo. Il ne faut pas faire semblant de ne pas le savoir sans quoi on serait dans la schizophrénie totale. Les zombies qui ont les yeux rivés sur leur téléphone vont rejoindre tant ceux qui se font déjà « pucer » pour entrer dans certaines boîtes de nuit ou entreprises, que ceux qui vont jouer avec les véhicules soi-disant « autonomes », mais en fait énormément énergivores. Bien réel est le danger de l’homme « augmenté » que veulent les transhumanistes ! Le grand combat de l’avenir ne serait-il pas entre la robotisation et la spiritualisation ?

8. Déculturation générale

La déculturation, la paupérisation culturelle et économique sont une menace pour la démocratie. Au moment même où nous pourrions accéder à un prodigieux capital de connaissances et de sagesse, la perte de la curiosité et des valeurs morales réduit les individus à n’exprimer plus que des pulsions primaires, quotidiennement encouragées par la publicité et le commerce.

Celui qui ne s’intéresse à rien ne fait pas preuve de libre arbitre ni de discernement ; il est la proie idéale pour tous les manipulateurs. La dictature technofasciste augmente donc en proportion du délabrement de la culture (noyée dans le divertissement) et de l’abrutissement généralisé. Ainsi il n’y a plus d’effort financier en faveur des bibliothèques qui sont de moins en moins fréquentées, les services culturels des communes ou des parcs nationaux sont remplacés par des services « animation » et les émissions de télévision de toutes les chaines sont devenues d’une imbécillité effarante.

La Nature et la Culture régressent partout simultanément, mais même les naturalistes ne lisent plus autant. Ils ne me semblent donc plus avoir les outils intellectuels et spirituels pour défendre correctement la Nature et comprendre la crise globale dans toute sa gravité. Sont-ils soumis, comme le reste de la société, à des problèmes psychologiques voire psychiatriques non résolus ? Un Français sur cinq est malade physiquement ou psychiquement. Bien sûr, les religions culpabilisantes ne nous ont pas appris à reconnaître à la fois la lumière divine et les zones sombres en chaque être et à ne pas accuser les autres de nos propres turpitudes.

J’ai montré dans mon livre Célébration de la Beauté (17) que la perte du sens de la Beauté et l’affaiblissement du sens moral étaient directement responsables de la décadence de la civilisation occidentale à cause de la toute-puissance accordée aux valeurs matérialistes de compétition, de domination et de profit économique. Dans ce livre, j’ai consacré de longs développements aux rapports entre la science et l’art. Devons-nous apprendre à vivre dans un monde abîmé et amputé ? Le sens de la Beauté et de la sensibilité marque notre empreinte profonde, et permettrait de sortir d’une vision exclusivement « matérialiste ». Il s’apparente à une quête du Féminin sacré et de survie morale face à l’effondrement de la civilisation patriarcale. Mais qu’est-ce que la Beauté si ce n’est la nourriture de l’âme ? Et qu’est-ce que l’âme ? La permanence de ces questions montre la perte de culture dans la société matérialiste.

Le plus important, à notre époque, me semble consister pour chacun de trouver le juste dosage entre son pôle masculin et son pôle féminin, entre l’indignation et l’émerveillement ; et c’est en fait la colonne vertébrale du journalisme écologique sans laquelle il ne serait que divertissement.

On ne pourra pas « résister à la barbarie qui vient » (Isabelle Stengers) sans maintenir les conditions de cet émerveillement qui permet de réenchanter le monde. Pour cela, je voudrais souligner la nécessité d’une culture transversale entre naturalistes, photographes, cinéastes, animateurs nature, accompagnateurs en montagne, écophilosophes, artistes, etc., pour éviter l’hyperspécialisation et les approches sectorielles cloisonnées, souvent scientistes. Ce sera une culture de la Beauté ! Pourquoi réenchanter le monde ? Parce que nos facultés d’émerveillement nous maintiennent en bonne santé physique et mentale ! « L’émotion associée au contact (avec la Nature ou l’animal) reste le moyen le plus puissant de combattre les préjugés et de créer des liens », dit Xavier Bonnet dans son magnifique livre sur la peur des serpents (18).

S’intéresser à la Beauté aujourd’hui dans ce monde qui la profane quotidiennement, c’est s’interroger sur le vide spirituel contemporain, communier personnellement avec la Nature, s’intéresser à l’histoire culturelle de la Femme, à l’histoire des mythes et des religions, aux sagesses des civilisations traditionnelles, aux fondements d’une écologie spirituelle, à un renouveau authentique de l’Art, et finalement s’engager comme résistant culturel face à la déculturation. Contre les ravages de la pensée unique, y aura-t-il chez les jeunes une relève des quelques bastions de résistance culturelle qui subsistent ?

8. Émergence des valeurs féminines

Comment promouvoir un humanisme écologique en laissant de côté, comme le voudraient certains, la santé et les médecines naturelles ? Dans plein de domaines nobles comme l’écologie ou les médecines naturelles, on voit des egos démesurés et des luttes pour le pouvoir. Or l’écologie profonde est incompatible avec cette course au pouvoir, c’est pourquoi elle dérange tous ceux qui ont pareilles ambitions.

Les lobbies industriels de l’agrochimie, de l’auto, de la pharmacie, de la chasse, de l’immobilier, du nucléaire, de l’armement, etc. ont créé un monde de compétition, d’escrocs et de haine, mais la plupart des hommes le subissent sans penser aux souffrances qu’il fait subir aux femmes et aux valeurs féminines. La puérilité de ceux qui prétendent changer le monde par plus de technique n’a d’égal que la puérilité de ceux qui prétendraient encore dissocier la crise écologique, la destruction de la nature et l’oppression des femmes. Il me paraît illusoire de croire que l’on pourra résoudre la crise écologique et climatique sans renoncer à l’écrasement millénaire de la femme et du féminin, écrasement qui est une facette de l’anthropocentrisme et du patriarcat.

Mouvement militant né dans les années 1980 aux États-Unis contre la menace de guerre nucléaire, l’écoféminisme interroge le lien entre destruction de la nature et oppression des femmes, deux formes de domination qui découlent des mêmes mécanismes et peuvent être combattues ensemble. L’écoféminisme invite à penser l’avenir sans la notion linéaire de « progrès », à sortir de l’ensorcèlement du capitalisme et de ses rapports de domination, et à retrouver du lien avec le monde sensible, en faisant de la place aux émotions : « on a immensément besoin des émotions, du sensible, pour faire de la politique différemment et transformer le monde » (Émilie Hache). Face à la possibilité d’une destruction de la planète, les écoféministes ont revendiqué de se réapproprier à la fois ce qui relève de la nature et ce qui relève de la féminité. Même s’il est encore peu connu en France, l’écoféminisme se développe très rapidement. Ce qui le caractérise, c’est l’heureuse absence de séparation entre la théorie et l’engagement pratique.

En France les féminicides sont devenus une urgence nationale. Toutes les violences faites aux femmes doivent être prises en amont, dans le climat délétère de déracinement culturel et de perte du sens de la vie qui engendre la violence. Maintenant que la parole se libère, on comprend mieux comment le sexisme et le machisme sont solidement ancrés dans la société française, et notamment dans la médecine. Mais même les femmes ne sont pas toujours conscientes de l’aliénation tragique qui les opprime et beaucoup d’entre elles se laissent encore volontiers soumettre.

Pourquoi remettre maintenant les valeurs féminines au cœur de la société à venir ? Parce que l’Univers lui-même fonctionne selon les principes féminins de coopération, d’entraide, de solidarité, de partage et d’amour : voilà les lois naturelles et spirituelles qui gouvernent le monde !

9. Quelle ouverture spirituelle ?

L’écologie globale de la Biosphère nous donne une vision juste mais partielle de la réalité qui peut être complétée par une vision spiritualiste. La dénonciation des périls (environnementalisme superficiel) a trop souvent occulté les pistes pour réenchanter le monde (19) et les voies pour sortir des ornières technicistes. Désormais ce sont majoritairement les femmes qui développent la dimension spirituelle de l’Écologie.

Naturalistes et écologistes sont-ils capables de trouver la tranquillité et le calme intérieurs, le temps de la méditation et de la contemplation ? Certains écologistes, avides de pouvoir, pratiquent un rejet névrotique de la spiritualité. En cela ils se font le jeu des pouvoirs établis qui freinent l’évolution vers une humanité plus consciente. Il serait temps que les écologistes atteignent leur maturité. Nous avons en France un lourd héritage à la fois d’obscurantisme religieux et de laïcisation agressive. La notion de spiritualité va peut-être même s’estomper au profit d’une notion plus large d’éveil des consciences.

Les écologistes doivent montrer qu’ils sont capables d’élever leur conscience et de l’ajuster aux changements planétaires. Par exemple, les crop circles (ou agroglyphes) sont des phénomènes sublimes et étranges qui sont inexplicables dans le cadre des concepts scientifiques étroits, qui interrogent nos prétentions de supériorité anthropocentrique et qui donc suscitent encore bien des réticences ; ce scepticisme est dû à l’incapacité d’accepter l’inattendu, l’irrationnel et l’invisible.

Cherchant la facilité et le superficiel, séduits par le divertissement, la plupart des gens ne sont pas prêts pour la connaissance de soi et le travail sur soi, c’est-à-dire : se libérer des croyances et des schémas négatifs, apprendre à lâcher prise, apprendre à s’aimer, exploiter ses pouvoirs extra-sensoriels, retrouver le féminin sacré, développer l’estime de soi et la pleine conscience, renouer avec son enfant intérieur, pour ouvrir la porte des possibles, pour optimiser sa santé mentale, se libérer de ses blocages familiaux, transformer sa vie et devenir acteur du changement collectif… Le vrai point de départ incontournable est là. C’est seulement quand on est relié à soi-même que l’on peut développer de l’empathie pour l’Autre dans sa différence.

On ne peut pas connaître nos adversaires si l’on ne fait pas soi-même le chemin de la connaissance intérieure. Certes, on constate des avancées dans l’écoute et le dialogue pour la paix, mais les écologistes et les alternatifs sous-estiment la puissance et la ruse de leurs adversaires, leur usage perfide du prestige absolu de la Science et du Progrès et surtout la profondeur de l’ancrage des croyances anti-nature. Il ne suffit pas de changer l’économie ou le droit pour convertir ces croyances. En France aujourd’hui les croyances dominantes sont le culte du progrès technique, de la croissance économique, de l’abondance matérielle et du conformisme social. Leur tissu est alimenté en permanence des conflits pourrissants entre communisme et anticommunisme, catholicisme et anticatholicisme, sionisme et antisémitisme. Elles se combinent avec des blocages psychoaffectifs et de très lourds héritages transgénérationnels. La fraternité, la bienveillance, la coopération, l’entraide, le pacifisme, l’écologisme et la non violence, qui sont des valeurs féminines, n’en font absolument pas partie !

La plupart des gens laissent faire, dans un repli narcissique et égoïste. Si chacun assumait sa responsabilité individuelle soudée à une responsabilité collective, on pourrait espérer une transition vers une civilisation plus respectueuse de la Biosphère, de l’Homme et du Vivant. Mais sans une véritable « insurrection des consciences », les timides efforts pour vider la baignoire qui déborde sont dérisoires tant que l’on maintient le robinet grand ouvert de la surconsommation et de la démesure.

Dans le contexte de plus en plus obsédant de guerre économique (dû à l’épuisement des ressources naturelles) et d’effondrement prévisible de la population mondiale, le plus fondamental serait de muter vers les valeurs non matérielles et sacrées de la vie.

Sans prise en compte du sacré, on reste inconsciemment sous l’emprise des vieux démons et des anciennes féodalités, en l’occurrence le judéo-christianisme et ses pouvoirs insidieux et obscurantistes qui sont à la racine de la marche forcée au « progrès » industriel. Aurons-nous alors la volonté d’équilibrer correctement l’intelligence rationnelle et l’intelligence émotionnelle, le masculin et le féminin ?

La Transition, c’est construire un monde non surpeuplé où l’on sera bien tous ensemble. Elle n’est pas seulement énergétique ou écologique, elle est aussi et surtout un changement de paradigme vers l’écologie profonde. À part Corinne Lepage, Pierre Rabhi, Mathieu Ricard, Kenneth White et quelques autres, qui se préoccupe vraiment de la Transition des consciences ? Les milieux écologistes, pour la plupart, oublient de dire son rôle déterminant dans les changements de comportements individuels et sociétaux. Il y a fort à craindre que sans cette Transition des consciences, la seule transition écologique et énergétique soit un échec.

Les écologistes sont-ils encore capables de défendre la Nature ?

 

1 Écrivain-conférencier, fondateur de la Bibliothèque de l’Écologie, libraire itinérant sur salons et foires.
2 George MARSHALL : Le Syndrome de l’autruche. Pourquoi notre cerveau veut ignorer le changement climatique. Actes Sud, 2017.
3 Françoise d’EAUBONNE (1978) : Écologie et féminisme. Révolution ou mutation ? Préface de Serge Latouche. Éditions Libre et Solidaire, 2018.
4 Qui s’intéresse vraiment à la réinstallation enfin de la Bibliothèque de l’Écologie, trésor d’intérêt public national ?
5 Émilie HACHE : Reclaim. Anthologie de textes écoféministes. Éditions Cambourakis, coll. Sorcières, 2016.
6 Pascale d’ERM : Sœurs en écologie. Des femmes, de la nature et du réenchantement du monde. Éditions La Mer Salée, Nantes, 2017.
7 Laure NOUALHAT : Lettre ouverte aux femmes qui n’ont pas (encore) d’enfant. Plon, 2018.
8 Mona CHOLLET : Sorcières. La puissance invaincue des femmes. La Découverte, coll. Zones, 2018.
9 Vicki NOBLE : La Femme Shakti. Le nouveau chamanisme féminin. Trad. angl. Éditions Véga, 2012.
10 Odile CHABRILLAC : Âme de sorcière. Ou la magie du féminin. Solar, 2017.
11 Silvia FEDERICI : Le Capitalisme patriarcal. Éditions La Fabrique, 2019.
12 Annie THÉBAUD-MONY : La Science asservie. La Découverte, 2014.
13 Sylvie SIMON : La Nouvelle dictature médico-scientifique. L’emprise des lobbies sur notre santé. Dangles, 2006.
14 Jean-Marc LEVY-LEBLOND : Auto-critique de la science. Le Seuil, 1973, réédition Points, 1975.
15 François JARRIGE : Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences. La Découverte, 2016.
16 Voir Valérie CHANSIGAUD : Les Français et la Nature. Pourquoi si peu d’amour ? Actes Sud, coll. Mondes Sauvages, 2017.
17 Roland de MILLER : Célébration de la Beauté. Écologie profonde : la Femme, la Nature, l’Art et la Spiritualité. Sang de la Terre, 2017.
18 Xavier BONNET et Maxime BRIOLA : Mordus de serpents. Editions Regard du Vivant, 2018, p. 206.
19 Saluons le livre récent de l’économiste décroissant Serge LATOUCHE : Comment réenchanter le monde. La décroissance et le sacré. Bibliothèque Rivages, 2019.

 

La mer et l’amour plutôt que l’amer et la mort

D’ici 5 ans… 10 ans… 25 ans, il sera trop tard. Trop tard ! Les futurologues du malheur ne cessent de nous avertir depuis des lustres, tel Philippulus, le prophète maudit de L’Étoile mystérieuse qui harcèle Tintin.

par Hugo Verlomme

« La nécessité est mère de l’invention »
Attribué, tour à tour, à Platon, Frank Zappa, Pogo (Walt Kelly), etc.

« C’est difficile de marcher sur ces ordures ». « Oui, fils, nous avons rencontré l’ennemi et c’est nous ». Dessin du comic strip Pogo, de Walt Kelly, publié pour le Jour de la Terre en 1971.

Attention, braves gens, l’échéance arrive, la fin est proche, le bateau coule… C’est un peu comme ces médecins qui assènent un délai à un patient gravement atteint : « Vous n’en avez plus que pour 3 mois, 1 an, etc. ». Or, nous connaissons presque tous d’anciens malades condamnés par la médecine, ayant dépassé le stade de la rémission pour être finalement considérés, des années plus tard, comme guéris. Ne sous-estimons donc pas nos pouvoirs de guérison, de résilience.

Je me suis toujours méfié des prédictions, fins de vies, fins du monde, etc. Cela semble si prétentieux de décréter un chiffre précis pour des lendemains dont on ignore tout… On pourrait se demander si, à force de condamner le futur, on ne risque pas d’instiller un profond défaitisme dans l’opinion publique, une résignation, l’idée désastreuse qu’à ce stade-là, on ne peut qu’attendre la fin sans rien faire.

En ce siècle où nous sommes bombardés d’infos, nous avons tendance à ne retenir que des idées globales, voire caricaturales. De toute évidence, le catastrophisme peut devenir contre-productif. On croit que le choc d’un constat alarmant va stimuler le patient, alors qu’en réalité il le plombe un peu plus, le convaincant que tout est foutu et qu’on ne peut plus arrêter le train fou sur sa lancée. Il est d’ailleurs troublant de retrouver ces thèmes (pollutions, mondialisation, effondrement de la biodiversité, surpopulation) déjà décrits dans d’anciens romans qualifiés alors de science-fiction, et qui semblent étonnamment actuels (par exemple Soleil Vert de Harry Harrison en 1966, ou Tous à Zanzibar de John Brunner en 1968). Au bout du compte, les eschatologues d’aujourd’hui finissent par semer le stress, le fatalisme et la peur, qui sont, comme chacun sait, de bien mauvais conseillers.

Pour autant, il ne s’agit pas de se réfugier dans le déni, nous savons tous que la rupture de certains cycles vitaux peut produire d’imprévisibles effets en cascade, déclenchant eux-mêmes des événements catastrophiques et irréversibles (la liste est longue). La croissance démographique à elle seule, avec ce qu’elle entraîne de surproduction, semble une folie aveugle impossible à freiner. Bien sûr, les données alarmistes se drapent toujours derrière « la science », chiffres à l’appui, mais à force de trop asséner statistiques et prédictions, ne risque-t-on pas de couper les individus de leurs outils les plus sûrs : l’instinct et le bon sens ?

Certes, la peur peut s’avérer utile pour concrétiser une prise de conscience, mais elle peut aussi devenir toxique au service d’une idéologie. La peur tétanise, tout comme les enjeux lointains (même s’ils sont parfois plus proches qu’on ne le croit). Face à tant de mauvais augures, bien des gens sont tentés de gémir : « Mais que puis-je faire, moi tout seul dans mon coin, pour empêcher le réchauffement climatique ? ». D’autres refusent de changer leur mode de vie en se contentant de marmonner (espérant ne pas être entendus) : « Après moi, le déluge… ».

L’enjeu climatique, devenu point de focalisation de l’opinion, est probablement nécessaire à l’éveil des consciences, mais il peut aussi se révéler illusoire sur la durée, voire nous faire douter de notre propre capacité à influer sur le futur. C’est pourquoi les bons gestes doivent être ramenés à la dimension humaine, à notre quotidien. La qualité de l’eau, de l’air qu’on respire, la beauté des aliments que nous choisissons de manger, de ceux que nous faisons pousser nous-mêmes, toutes ces petites choses sont bonnes pour nous et notre environnement immédiat. Par ailleurs, ces gestes contribuent, qu’on en soit conscient ou pas, à lutter contre le changement climatique.

Cela nous ramène au fameux « Penser globalement, agir localement » (concept déjà porté dans les années 1970 par des penseurs comme René Dubos ou Jacques Ellul). L’action locale pensée de façon globale, l’exemplarité, le geste du colibri de Pierre Rabhi, les petits pas, le « kaïzen » cher à Cyril Dion, le low-tech si bien prôné par Corentin de Chatelperron, voilà autant de solutions compréhensibles et applicables dès maintenant par l’ensemble des citoyens, sous toutes les latitudes, alors que les grandes projections climatiques sont mal comprises, voire mal perçues, par une partie du public.

Ainsi, économiser l’eau du robinet, par exemple, devrait être un geste de simple bon sens, une nécessité vitale évidente pour chacun d’entre nous, et non une mesure qu’il faudrait prendre pour le futur de nos enfants ou de la planète. D’ailleurs cette formule un brin démagogique, « faites-le pour vos enfants » nous éloigne des buts immédiats, semblant impliquer une notion de sacrifice au niveau du mode de vie, alors qu’en réalité il s’agit de l’inverse. Faites-le plutôt pour vous, maintenant ! Le situationniste Raoul Vaneigem l’a bien exprimé : « La révolution cesse dès l’instant où il faut se sacrifier pour elle ». On ne demande aucunement aux gens de se priver de ceci ou de cela, ni de retourner vivre « dans une grotte à la bougie », mais bien au contraire de renouer avec les plaisirs les plus simples et authentiques, de retrouver le lien sacré avec les éléments, la nature, un autre rythme, le bonheur d’être, de vibrer à l’unisson avec le vivant. Ici et maintenant…

Arrêtez-vous de lire, là où vous êtes… (Faites-le vraiment). Regardez autour de vous et renouez un instant avec ce qui vit. Une mouche, une plante, un arbre, un chien, un oiseau dans le ciel…

Les véritables seigneurs des lieux

Au fond, en contrepoint au désarroi, pourquoi ne pas chercher des réponses auprès de ceux qui résident sur cette planète depuis bien plus longtemps que nous ? Ceux qui ont su vivre en harmonie avec la nature sans la saccager, pendant des millions d’années : les animaux et les plantes. Ne seraient-ils pas, eux, les véritables « propriétaires » de cette Terre, et nous des intrus ?

J’ai ainsi vécu une révélation après avoir visité la reconstitution hyperréaliste de la grotte Chauvet-Pont d’Arc en Ardèche. Ces extraordinaires peintures du paléolithique témoignent de deux périodes de présence humaine (environ moins 35 000 ans et moins 25 000 ans). On y trouve 447 représentations d’animaux de 14 espèces, en majeure partie des animaux puissants et non chassés (félins, mammouths, rhinocéros laineux, chevaux, bisons, ours, rennes, aurochs). Sur ces peintures et gravures éblouissantes (parmi les plus anciennes et significatives au monde), on peut voir les amours et la prédation entre ces mammifères.

Au sortir de ce parcours vertigineux, j’ai été saisi par une interrogation lancinante : comment se fait-il que des êtres aussi évolués et doués pour l’expression picturale ne dessinent QUE des animaux, et essentiellement les plus impressionnants ? Pas un seul humain ? Pas l’ombre d’une silhouette ? En outre, l’état de la grotte (à l’identique) est remarquable de « propreté » pour un site fréquenté durant des milliers d’années ! Soudain, la comparaison avec un lieu cultuel saute aux yeux. Nous sommes ici dans un temple, une cathédrale. Or, que représente-t-on à l’intérieur de ces lieux sacrés, dont certains ont traversé les siècles ? Certainement pas nous, les humains, mais bien plutôt nos dieux et divinités. Ceux que nous plaçons au-dessus de nous, ceux qui sont là depuis bien plus longtemps que nous, et qui ont présidé à notre venue sur Terre… Ainsi, ces humains du paléolithique se voyaient peut-être comme des êtres inférieurs par rapport à ces grands animaux ? Et ces derniers seraient, eux, les dieux !

Lorsqu’on y réfléchit, à la lumière des découvertes récentes (communication animale, humains/animaux, statut de « personne non-humaine » pour certains mammifères, communication entre végétaux…), on pourrait se demander si nous commençons à prendre conscience de l’erreur monumentale que nous avons commise en nous croyant les maîtres du monde et en tenant la faune et la flore pour des espèces inférieures. Et si c’était tout le contraire ? Si les hommes de la grotte Chauvet avaient raison ? N’avons-nous pas tout à apprendre du vivant ? De la fourmi et de l’éléphant ? De l’orchidée et du baobab ? Du plancton et de la baleine ? Ce sont peut-être eux qui détiennent les réponses face aux Cassandre de tout poil ? Alors quelle est notre vraie place sur Terre ?

Faute de répondre à cette question, il est clair désormais que nous devons apprendre du monde vivant lui-même à mieux fonctionner au sein de nos écosystèmes, comme cela se pratique dans l’étude du biomimétisme. Tout est question d’associations utiles, de compagnonnage, d’espèces qui s’entraident et profitent les unes aux autres pour se solidariser et faire fructifier la vie sous toutes ses formes. C’est le principe même de la permaculture. Créer ou recréer des cercles vertueux naturels. En faire une philosophie, un mode de vie. Forces de vie contre forces de destruction. Comme le dit, à propos de la pêche, Yvon Chouinard, précurseur et fondateur de Patagonia : « Il ne s’agit pas simplement de notre relation aux poissons, mais aussi de notre vision : au lieu de vouloir contrôler la nature, nous devrions travailler avec elle ».

Il est temps de renouer avec les animaux et les plantes qui nous entourent, temps de réinventer un langage, une façon de communiquer, même avec une fleur ou un bourdon. Ou, pour citer les mots du philosophe David König : « Si même une araignée se reconnaît dans un miroir, cela signifie que des formes de vie comme les insectes, longtemps exclus du cercle de la pensée, sont dotées d’une forme de conscience. Ainsi tombe l’une des différences essentielles entre l’homme et l’animal. Ceux qui considèrent que l’homme est un animal, de même que ceux qui ont l’occasion de fréquenter les animaux de près, s’en doutent depuis longtemps : il n’y a pas d’exception anthropologique. La sensation et la perception, qui constituent les fondements de l’intériorité, apparaissent partout dans le vivant. Tout vivant est sentant et pensant. C’est ce qu’affirmait déjà Bergson au début du XXe siècle, ce que les peuples premiers savent depuis la nuit des temps, et ce que la science contemporaine redécouvre à travers ses recherches ».

Chaque nouveau lien que nous parvenons à tisser entre nous et le monde vivant, l’eau, l’air, la terre, l’animal ou le végétal, est bénéfique pour les uns comme pour les autres. Nous sommes tous interconnectés. « Aucun homme n’est une île » selon la fameuse phrase de John Donne. C’est pourquoi nous avons besoin d’amour et de résilience. La Terre aussi, a besoin d’être choyée, caressée. Toute la Terre… Or, si l’on prétend aimer notre bonne vieille Gaïa, la Terre-mère, le berceau de la vie, comment peut-on négliger les deux-tiers du globe ?

Permaculture et résilience

En effet, je suis sidéré de voir à quel point l’océan est si souvent absent des grands débats concernant la planète. Sous prétexte que nous connaissons moins de 10 % de la biodiversité marine et des fonds marins (!!), nous devrions les ignorer ? L’océan est, de loin, la plus vaste entité vivante de la planète, le plus grand réservoir de vie. Le brouet originel. Seule l’eau de la mer réussit à mettre d’accord toutes les religions, les philosophies et les sciences, avec cet axiome fondamental : « la vie est née de l’eau ». Les mers chaudes de l’océan originel nous ont donné la vie. Ce dernier représente 71 % de notre planète bleue, si injustement nommée Terre. À ce titre, il devrait être notre priorité absolue et nous devrions tout mettre en œuvre pour le préserver et multiplier les aires protégées, de façon à favoriser sa formidable capacité de résilience. Comme le fait remarquer l’océanographe et plongeur François Sarano, véritable homme-océan du XXIe siècle : « Nous les terriens, nous ne voyons que sa surface de 360 millions de km2. Et l’autre dimension essentielle que l’on oublie toujours, c’est aussi 3,5 milliards d’années d’évolution dans l’océan, alors que la vie à terre ne date que de 420 millions d’années. Ce n’est pas la même échelle de temps et d’espace. Avec 3 milliards d’années d’avance sur le milieu terrestre et aérien, le milieu océanique a développé une diversité d’espèces phénoménale ! … Si l’on arrêtait de pêcher maintenant, on retrouverait en dix ans un océan d’une richesse insoupçonnable. Cela a été observé par le passé, lorsqu’on a cessé de pêcher pendant la Seconde Guerre mondiale et que les populations de poissons se sont reconstituées ».

Aujourd’hui l’océan est trop souvent synonyme de pollutions, plastiques, surpêche, filets, marées noires, animaux morts : baleines, dauphins, requins, thons… Et tout cela est tristement vrai, comme en témoignent depuis plus de cinquante ans déjà les campagnes des grandes ONG telles que Greenpeace, Sea Shepherd ou plus récemment, Bloom. Oui, il y a urgence, sur terre comme sur mer, à protéger, à encourager la vie sous toutes ses formes, pour éviter ces points de rupture qui menacent l’équilibre même du vivant. Mais ne limitons pas la mer, l’âme palpitante de notre planète, à un champ de ruines. Ce n’est pas de soins palliatifs dont l’océan a besoin, mais de gouvernance mondiale, de courage politique, d’éducation, de protection, de sanctuaires marins, de surveillance, d’actions positives…

Heureusement, une armée pacifique se lève de par le monde ; des millions de passionnés, amoureux inconditionnels de l’océan, se mobilisent pour le soigner, le protéger, le dépolluer, le repeupler, le sanctuariser, l’explorer… Face au désarroi alimenté par les dystopies à la mode, il semble plus urgent d’agir que de rédiger des nécrologies pour le futur. « S’attaquer aux solutions plutôt qu’aux problèmes », comme le pointe la navigatrice Catherine Chabaud. Et justement, des milliers de solutions fleurissent – petites ou grandes, individuelles ou participatives, high-tech ou low-tech – pour protéger l’océan et nous réapprendre à vivre avec lui. Nous sommes désormais en mesure de le protéger, le régénérer, tout en y puisant de façon durable ces ressources dont nous avons tant besoin. Ce qui est bon pour l’un doit aussi être bon pour l’autre.

Soyons lucides sans nous laisser envahir par la peur et son ombre : le pessimisme. S’il y a bien une vertu que nous apprennent l’eau et la mer, c’est bien l’amour. Nos frères dauphins, si proches de nous génétiquement, adulés par de nombreux terriens, nous montrent qu’un monde d’amour, de bienveillance, de jeu, de solidarité, est possible. L’océan est sans limites, tout y circule sans cesse, tout s’y mêle et s’interpénètre, démonstration implacable que « Sur le vaisseau spatial Terre, il n’y a pas de passagers, il n’y a qu’un équipage » (Buckminster Fuller). Ici toutes les vies, donc les pensées, nos émotions, sont reliées les unes aux autres. Nous sommes faits d’eau. C’est pourquoi tout nous revient toujours comme un boomerang, le bien comme le mal. Pas besoin de religion pour comprendre cela. L’océan est notre maître, notre modèle. Il nous enseigne aussi l’amour. Cela peut faire ricaner dans les chaumières, mais au bout du compte, au bout des vies, au bout du temps, nourrisson ou grosse brute, on en revient toujours à l’amour comme principe essentiel… À bon entendeur, salut.

Signé : le bisounours de service, et fier de l’être !

Un peu d’amabilité, messieurs les spécistes

Voici une tribune d’un adhérent JNE très engagé dans la défense de la condition animale.

par Michel Cros

Récemment, je passai quelques jours à la campagne, logé dans un petit ermitage chez des amis, observant les chiens qui quémandaient leur nourriture quotidienne. Une pensée me vint soudain à l’esprit : « c’est pour prendre soin d’eux. Ils ont besoin de nous ! »… Et je rajouterai maintenant, c’est pour mieux apprendre à vivre avec eux, car nous savons très peu sur la relation Homme-Animal et ce, malgré quelques avancées grâce à la recherche scientifique !

Qu’ils soient domestiques ou sauvages, les animaux ont plus que jamais aujourd’hui besoin de notre aide pour survivre. Dans son allocution pour la remise des prix du diplôme de droit animalier au Campus universitaire de Brive, Gérard Charollois, alors parrain de la promotion 2017, rappelle avec émotion un souvenir de lecture ayant marqué son enfance, avec Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, « les animaux sauvages n’ont pas sur la terre un seul endroit où se reposer, et l’oie sauvage demande alors à l’homme de lui réserver meilleur accueil, de lui trouver des havres de paix ». Un livre d’une grande source d’inspiration pour nos vies, en conclut le juriste.

Nous pourrions peut-être aussi nous demander, nous citoyens des métropoles (car je ne parle pas de ceux qui chassent pour leur subsistance) si nous pourrions avoir également besoin des animaux, autrement que pour nous nourrir ?

Certes, du point de vue du chasseur lambda, cette réflexion semble ne pas fonctionner. Pour eux, les animaux sont fait pour nous alimenter ! Beaucoup de gens (même non-chasseurs) continuent d’ailleurs à croire qu’ils ne souffrent pas. Voir pour cela le film document de Kate Amiguet.

Une récente lecture m’a beaucoup interpellée. Dans son livre sur les animaux Mon animal et moi, Marta Williams, experte en communication animale, raconte l’histoire d’un homme alcoolique qui avait un chien bien particulier. Celui-ci avait une attaque chaque fois que son maître s’adonnait à l’alcool. Au début, cet homme ne comprenait pas ce qui se passait et se contentait d’amener son chien à la clinique vétérinaire qui diagnostiquait la même attaque cardiaque.

Après plusieurs urgences du même type, cet homme comprit le lien entre la crise cardiaque, son chien et son addiction à l’alcool ; car ça se passait toujours au moment où il buvait. Difficile d’y voir une coïncidence. C’est la famille de cet homme qui se réjouit le plus de ce résultat car l’homme s’arrêta de boire. La vie des animaux est remplie d’anecdotes souvent déconcertantes à l’égard des êtres humains.

Encore faut-il y croire, mais le monde de la chasse n’est pas prêt à l’entendre sous l’angle de l’empathie.

Au-delà des affects partisans qui n’ouvrent pas à un dialogue positif, tournons-nous vers la science.

Si nous prenons vraiment conscience de la souffrance animale, ce qu’ils ressentent, nous arrêterions sur le champ de les faire souffrir et de les exploiter. Car en cela, ils nous ressemblent.

Il suffit pour cela d’écouter les chercheurs tel Georges Chapouthier (JNE), philosophe et biologiste, qui nous éclaire en 13 minutes chrono sur la condition animale. Les preuves sont là, pourquoi ne les acceptons-nous pas ?

Nous savons maintenant grâce à de récentes études scientifiques sur la conscience animale, que les animaux ont, tout comme nous, des émotions et pour certains même entrevoient le futur Voir pour cela l’excellent ouvrage collectif d’expertise scientifique réalisé par l’Inra à la demande de l’Autorité européenne de sécurité alimentaire édité chez Quae, La conscience animale. Cette conscience animale bien connue des peuples premiers, qui communiquent depuis les temps les plus reculés avec les animaux au même titre que tout être vivant sur la planète.

Ce n’est pas parce qu’ils ne peuvent pas parler et qu’ils ne communiquent pas comme nous, que l’on doit conclure à l’absence de « langue animale ». Ils ont leur propre langage, comme le précise la zoosémiotienne Astrid Guillaume dans des études en cours sur la zoosémiotique. Qu’ils soient volatiles, reptiliens ou amphibiens, tous les animaux communiquent à leur manière et bien souvent à des milliers de kilomètres de distance comme les baleines et cela sans besoin de de technologies aussi avancées que les nôtres.

Alors pourquoi tant de carnage, pourquoi fermer les yeux sur cette course folle d’exploitation en série orchestrée par les firmes industrielles agro-alimentaires ?

Pour quelles raisons cela ne s’arrête-t-il pas, si prise de conscience il y a !

Parce que nous les mangeons ?!? Oui certes, c’est en effet une des raisons, mais est-ce bien la seule ?

Le souvenir d’un camion-benne rempli de viande invendue un soir de promenade nocturne m’oblige à penser le contraire. Je crois fermement que cette chaîne morbide sur l’animal continuera de tourner même si les hommes devenaient végétariens. Il est si « facile » de les exploiter, d’en faire barquettes et croquettes pour nos chers « pets and cats » ou autres animaux domestiques …

Ce marché juteux échappe à la trappe médiatique !

Donc, cet appât du gain est à mes yeux le facteur rentable et inavoué du commerce des animaux.

On peut certes l’attribuer à l’ignorance, au manque d’éthique, au non-respect de la vie, etc. Mais même si l’éthique animale prend forme un jour dans nos constitutions, assurons-nous que le commerce animalier soit réprimé comme il le fut au sein de l’espèce humaine avec l’abolition de l’esclavage.

Cela aidera la société civile à établir de nouvelles relations de droit entre l’humain et l’animal.

L’acte d‘adopter un chien ou un chat est aussi important qu’adopter un enfant car c’est un être vivant qui entre dans la vie familiale. Cela peut avoir certaines conséquences, cela s’appelle le lien qui permet à l’animal de devenir « sentinelle » et de prévenir certains sévices dans la famille.

Certains pays l’ont bien compris, comme la Suisse qui demande à l’acquéreur de signaler chaque année la santé de son animal via son passeport.

Cela me fait penser au chat de ma tante qui a mordu son pied par vengeance des bastonnades qu’elle lui infligeait. Cajolé par mon oncle jusqu’à son décès, ce chat fut délaissé par ma tante qui en fut tellement jalouse qu’un jour, elle l’enferma dans la cave afin de ne plus entendre ses miaulements de faim. Puis un jour, alors que sa sœur vint la voir, elle décida d’ouvrir la porte. Et là, le chat se rua de rage sur son pied et lui pénétra sa canine fine comme une aiguille dans son orteil.

Cette anecdote nous montre à quel point nous sommes bien ignorants sur ces animaux « sans voix » qui souffrent aussi et je m’interroge de plus en plus sur l’avenir d’une civilisation qui a oublié ses racines sauvages au sens noble du terme, pour s’orienter vers la marchandisation des animaux.

N’est-ce qu’une fixation de notre striatum** habitué à jouir toujours plus de la manne animale ?

Que de progrès techniques réalisés depuis la révolution industrielle pour peu de reconnaissance en amour ! Deux pensées résonnent continuellement en moi, celle de Léon Tolstoï qui a dit « tant qu’il y aura des abattoirs, il y aura des champs de bataille » et celle d’André Malraux « le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas ». Alors, que voulons-nous léguer à nos enfants ?

Si l’âge de l’animal-machine si cher à Descartes est désormais révolu, on peut se demander pourquoi un tel mécanisme continue à subsister dans l’esprit de bien de gens.

Pour ceux qui en doutent encore, visionnons un passage du film I AM réalisé par Tom Shadyac.

Dans un petit dessin animé, on voit un garagiste démonter le moteur de sa voiture en panne et redémarrer sans problème après l’avoir remonté. Vous m’en direz tant avec votre animal préféré. Votre chien, une fois recousu, est foutu !… Au-delà du burlesque satirique de cette scène, la prise de conscience est nécessaire une bonne fois pour toutes; nous ne pouvons plus aujourd’hui, au regard de ce que dit la science, faire n’importe quoi avec ces personnes dites non humaines !

C’est prouvé, vérifié et même inscrit dans notre ADN, dit le narrateur-réalisateur du film.

Nous, êtres vivants humains et non humains, sommes faits pour nous entraider et non pour nous exploiter, voire nous exterminer. Même si des exemples montrent le contraire. De tout temps ,des gens de bon sens ont parlé de ce lien secret avec l’animal ; un lien invisible mais bien réel que certains réfutent encore.

Si certains d’entre nous ont eu un jour à faire leur expérience du sacré avec le monde animal, qu’elle fut modeste dans le quotidien avec son chien ou son chat ou grandiose à l’instar des photographes comme Vincent Munier avec les loups ou Sebastiao Salgado avec les gorilles…. Chacun d’entre nous a pu prendre conscience de cet élan altruiste qui s’extériorise naturellement dans des situations parfois difficiles. Alors pourquoi ne pas l’actualiser dans notre vie quotidienne ?

Est-ce par peur du ridicule de se retrouver visage découvert tel que nous sommes, nu face au miroir, ou avons-nous tout simplement oublié que nous avons tous ce même coeur pour aimer ?

Récemment, un militant du Parti animaliste m’a raconté une anecdote survenue lors de son voyage en Pologne qui a retenu mon attention.

Cette personne qui était venue assister à un colloque sur la non-violence organisée par l’université Paris 13, me déclara sa surprise lorsqu’il s’arrêtait pour faire le plein, à chaque station-service. Près de la porte, il pouvait voir une gamelle d’eau à l’attention de nos « amis à quatre pattes ».

Il n’y a pas de Parti animaliste en Pologne, ni de quelconque ministère à la condition animale, ni d’ONG ayant recommandé un tel service. Pourtant, cette simple attention envers ces personnes non-humaines témoigne d’une grande sensibilité. Cette simple marque d’attention fait de nous des êtres humains.

En France, il n’y a toujours pas de gamelles remplies d’eau dans nos stations-services, mais il y a un Parti animaliste créé en 2016 par des citoyennes et citoyens qui estiment que le temps est venu de porter au vote la voix des animaux. Cela peut surprendre certains, tout comme cet éleveur français prêt à débattre de la question avec Me Hélène Thouy, tête de liste du Parti Animaliste aux élections européennes, invitée sur le plateau des Grandes Gueules de RMC. Le débat aurait pu être bien mené, mais le ton de l’éleveur (voulant défendre son beefsteak !), quelque peu déplacé, s’est malheureusement laissé emporter par ses convictions personnelles. Ce qui me fit réagir et revenir sur cette condition animale qui a fait l’objet de l’excellent colloque organisé par les JNE, réunissant des spécialistes que cet éleveur pourra réécouter à sa guise sur notre site afin de réajuster ses affirmations erronées.

La France a aboli la peine de mort pour tous les êtres humains. Pourquoi autant de violence à l’égard des animaux domestiques ou sauvages. Pour quelles raisons ce pays ne pourrait-il pas grandir en conscience sur la question animale ? L’ASPAS, dans son communiqué du 6 juin 2019, nous alerte sur l’absurdité de l’État qui s’apprête à autoriser le massacre de 2 millions d’animaux dits nuisibles. A quoi servent nos savants qui nous éclairent sur d’autres alternatives non violentes et souvent pérennes pour l’écologie ?

Dans son livre Expérimentation animale entre droit et liberté, le professeur Jean-Pierre Marguénaud rappelle que la Cour européenne des droits de l’Homme, par son arrêt du 30 juin 2009, a stipulé que « la protection animale est désormais un sujet de discussion d’intérêt général face auquel il n’y a pratiquement plus de place pour des restrictions à la liberté d’expression ».

Un de nos confrères JNE, Yves Thonnérieux, a mis en ligne sur notre site une vidéo d’archive de l’INA fort intéressante de l’acteur Michel Simon s’inquiétant de la disparition des animaux empoisonnés par les intrants chimiques dispersés dans la nature par ce qu’il nomme déjà « la prolifération de l’être humain ». Je l’en remercie car ces quelques paroles du célèbre comédien, datant de 1965, répondent à mon sens, enfin aujourd’hui aux interrogations d’un « pourquoi un Parti dédié aux animaux » dans l’échiquier politique européen qui s’est trop longtemps focalisé sur l’Homme. Saluons ce jeune mouvement politique qui ose dire que s’occuper en priorité de la cause animale, c’est aussi s’occuper de l’humain et de la planète.

Juste un peu d’amabilité, messieurs les spécistes.

Bien à vous !

* Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède (titre original : Nils Holgerssons underbara resa genom Sverige) est un roman suédois écrit par Selma Lagerlöf.

** Sur le striatum, lire le livre de Sébastien Bohler, Le bug humain, pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher, aux Editions Robert Laffont, 2019.

Le vieil homme et l’enfant (que j’étais) (*)

A l’occasion du récent sommet des 150 experts sur la biodiversité prédisant l’extinction d’un million d’espèces, l’Institut national de l’audiovisuel a exhumé de ses archives une interview de l’acteur Michel Simon datant de 1965.

par Yves Thonnérieux

Voici ce que dit Michel Simon, alors âgé de 70 ans : « Cette prolifération de l’être humain (…) est effroyable. Les animaux vont disparaître. (…) La science chimique assassine la terre, l’insecte, l’oiseau (…). Le progrès tue l’homme, on s’en apercevra peut-être trop tard. (…) Dans ce parc où je suis arrivé en 1933, le printemps était une orgie de chants d’oiseaux (…) »

J’ai 10 ans (comme dans la chanson) lorsque ce constat visionnaire est figé sur pellicule pour l’éternité. En 1967 – deux ans plus tard donc, le monde des oiseaux est pour moi une révélation. Michel Simon situe son paradis de l’avifaune dans l’entre-deux-guerres. Le mien se réfère au début de la décennie 70 (les Anglais parlent du « syndrome de la référence variable »). Juché sur ma mobylette, je quadrille les collines des monts du Lyonnais et des contreforts du Pilat. Le soir, je noircis des carnets listant mes découvertes et décrivant les comportements d’oiseaux qui me semblent abondants mais le sont sans doute déjà moins que 20 ou 30 ans plus tôt. Je vis oiseaux, je rêve oiseaux (et mes résultats scolaires, jusqu’ici irréprochables, s’en ressentent). Je suis en immersion dans ce que je considère comme un bain de jouvence, malgré le DDT qui fait débat.

Une certaine lande arbustive aimante souvent mes pas, près de Sainte-Croix-en-Jarez : cinq espèces de bruants (dont le mythique ortolan) y mêlent leur voix dans les senteurs lourdes des genêts de mai. La linotte, le pipit des arbres, le traquet pâtre (comme on disait alors), les deux espèces d’alouettes, la pie-grièche écorcheur, les fauvettes grisette et orphée y prospèrent. Depuis le vallon mitoyen, me parvient la voix mêlée du torcol et de la tourterelle des bois.

Des cinq bruants, seul le zizi est encore présent aujourd’hui. Quant aux autres espèces, disparues ou réduites à des couples épars. Sur place, je déambule désormais dans un paradis perdu…

Aux jeunes ornithologues qui débutent et pensent que cette densité de l’avifaune est la norme, je dis : ne négligez pas le plus « banal » moineau domestique. Il sera sans doute le friquet de demain dont je pleure la quasi-disparition.

(*) Allusion au film Le vieil homme et l’enfant de Claude Berri (1967), avec Michel Simon.

Ce texte sera publié en éditorial dans la Plume du Pic Vert (été 2019), journal de l’association très active créée par Jean-François Noblet (JNE) dans le Pays Voironnais (Isère).

Des phoques ont perdu la tête

Il n’y a pas que Max Ernst qui se spécialise dans la décapitation avec sa femme 100 têtes qui s’entête sans tête… Nous, aux JNE, on s’échappe de la vague picturale surréaliste pour parler d’un zigouillage animal qui perdure pour de vrai, du vrai de vrai.

Phoque en Bretagne – photo Erika 29 (source Creative Commons)

par Jane Hervé

Mise à jour du 11 mai 2019 : Phoques décapités dans le Finistère : trois personnes du milieu de la pêche entendues

Une tête et deux corps de phoques ont été retrouvés ces dernières semaines à Concarneau et à Trégunc dans le Finistère. Oh, ces jolies bêtes grisées qui folâtraient au bord des îles bretonnes. Des enfants attendaient qu’un bout de tête ronde apparaisse ou disparaisse, à leur grand délice. De la biodiversité ludique. Oui, mais aujourd’hui ces cadavres de phoques sont découverts, ici et là. C’est grave, rageant, scandaleux, honteux.

Une tête de phoque est trouvée, accrochée à un cordage, au bout de la digue du port de plaisance de Concarneau en février 2019. Le reste du corps du pinnipède est découvert en mars. Toujours en mars, une promeneuse trouve un autre corps, en état de moindre décomposition, sur la plage de Trégunc.

Cependant les traces de décapitation semblent similaires, réalisées avec un instrument tranchant (difficile de faire autrement !). La gendarmerie maritime de Concarneau ouvre une enquête pour retrouver le ou les auteurs de cet acte de barbarie. Une énigme de Cluedo : les coupables sont-ils des pêcheurs ? des plaisanciers ? des vacanciers ? Le colonel Moutarde écolo mène l’enquête. Il semble que l’état des mammifères exclut qu’ils se soient pris accidentellement dans des filets de pêche.

L’association Sea Shepherd, dont on connaît la lutte, propose 10 000 € à celui qui aidera à identifier le coupable. Le coupable effectif, celui qui guillotine au couteau les animaux marins ? Un seul ? N’y a-t-il pas 100/1000 coupables masqués (les humains méprisant les animaux; puis les récupérateurs de pelage, de graisse, de cosmétique; puis les obsessionnels de la surpêche, parfois même pour survivre; puis. etc.). Il y a aussi cette société mutique – nous – qui laisse faire ces carnages au coup par coup, dépouillant peu à peu l’océan de ses phoques, mais aussi de ses dauphins, de ses thons. Nos arrière-arrière-arrière-petits-enfants s’amuseront-ils en regardant jouer les phoques ?

Lettre ouverte à tous les spécistes

Voici une lettre ouverte adressée à tous les spécistes par un membre des JNE très engagé dans la défense de la cause animale.

par Michel Cros

Mesdames et Messieurs les spécistes,

Ouest France vient d’annoncer le projet d’une nouvelle usine à Châteaulin dans le Finistère avec une cadence d’abattage de 800 000 poulets par semaine.

Arrêtons les massacres, s’il vous plaît, fermons ces abattoirs !

A l’heure où la cathédrale du vivant s’effondre inexorablement, ne croyez-vous pas qu’il est temps de changer. On ne s’acharne pas sur un corps mourant, celui du vivant. L’accompagner, serait le terme le plus approprié. Ces êtres sentients (1) qui nous ressemblent, avec certes leurs différences physiques, humaine, non-humaine ou que sais-je autre qualificatif technique, ont tous un même dénominateur commun : « la Vie ». Du plus petit des insectes à la forme la plus évoluée des mammifères, tous aspirent à vivre et mourir avec respect.

Qui n’a pas vu dans sa vie un être cher prendre soin de quelqu’un de sa famille, qui n’a pas vu tel animal sauvage ou de compagnie témoigner d’empathie pour un bébé malade qui plus est appartenant même à une autre espèce, qui n’a pas ressenti au plus profond de son cœur un déchirement à la vue d’une vie qu’on retire ?

Avons-nous stocké tant de merde dans nos yeux pour ne plus y voir clair !

Ne nous voilons plus la face et ouvrons les yeux sur ce champ de bataille sans fin. Hardi les spécistes, soyez les premiers à fermer ces portes de l’enfer qui déshonorent la civilisation humaine. Nous n’avons rien à perdre, maintenant que nous sombrons vers la 6e extinction, mais tout à gagner pour mieux ressusciter la conscience en paix.

A nous tous qui avons oublié ce précieux héritage qui nous est alloué dans cette Vie, nous lui devons maintenant reconnaissance. Des peuples premiers comme les aborigènes nous disent que toute Vie est notre parente biologique. Nous sommes faits pour nous aider et non pour nous détruire, c’est inscrit dans notre ADN. Il n’est pas nécessaire d’être croyant pour cela. Nous le savons aujourd’hui grâce à la science. Si 99 % de nos gènes sont identiques avec les grands singes, nos parents les plus proches, nous, « êtres animés » partageons aussi les mêmes gènes avec les autres espèces. S’il vous plaît, ne voyez pas cette lettre comme un quelconque sermon militant supplémentaire. Ouvrons plutôt notre cœur !

Chers spécistes, c’est vous qui avez la clé et il n’appartient qu’à vous de faire le geste de la libération. Ces camps de la mort n’ont plus lieu d’être. L’histoire en a fait la triste expérience au siècle dernier, c’était hier. Ne leur permettons pas de subsister encore ici.

Si un pas vers le « bien-être animal » a été fait avec une proposition d’abattage à la ferme, poursuivons cette marche vers la fermeture totale de ces usines-abattoir. Nous n’avons pas besoin d’autant de viande pour nous nourrir quotidiennement. Pour ceux qui en doutent, je les invite à visionner cette vidéo sur Philip Wollen, réalisée à Melbourne en 2012. Tout est dit avec clarté. Souhaitons que la vision de ce philanthrope vous enthousiasme comme elle m’a touchée en cette soirée de Pâques alors que mes aspirations volaient en éclats devant tant de destructions annoncées. Car l’effondrement du vivant a bien lieu, n’en déplaise à ceux qui continuent à surfer sur les vagues de leurs illusions… Que faire, comment agir ?

Faudrait-il, peut-être plus d’un gilet jaune devant chaque spéciste pour faire pencher la balance mais je ne suis pas sûr que la loi du grand nombre ferait ici l’affaire.

Nous n’avons pas le choix. Écoutons la souffrance des « sans voix », c’est eux qui nous dictent le chemin de cette résurrection de l’Homme vers l’humain. Utopie crieront certains, alors rappelons-nous les sages paroles d’Edgar Morin sur l’éloge de l’utopie réaliste et fonçons sans hésiter dans cette direction.

Trop de sang continue à être versé quotidiennement par la main humaine. Deux milliards d’animaux meurent ainsi en silence chaque semaine dans le monde.

Trop d’agonie s’enchaîne jour après jour, année après année, dans cette spirale infernale d’un productivisme sans fin. Stop, cela suffit. Fermons ces abattoirs définitivement.

C’est le moment maintenant de le faire. C’est possible !

Nous le voyons bien en cas de catastrophe naturelle. Tout s’arrête. N’attendons pas l’irrémédiable. Certes, nous ne stopperons pas le dérèglement climatique. Mais fermer ces abattoirs, nous pouvons et devons le faire aujourd’hui. Pas demain ni après demain !

Ces portes de l’horreur une fois condamnées, d’autres portes s’ouvriront vers plus de respect et de bonheur pour nous tous, surtout pour ceux qui travaillent à de telles tristes besognes.

N’ayons pas peur et ayons le courage d’avancer libres vers plus d’amour pour le vivant.

Bien à vous

(1) A lire aussi : https://www.nature.com/articles/s41586-019-1099-1

Ecologie piétonne

Une adhérente des JNE réagit avec humeur et humour face aux obstacles multiples qui se dressent sur le chemin des piétons en ville.

par Jane Hervé

Non, j’ai encore deux jambes et deux pieds. Ouf ! Je suis un piéton-piétonne. « Pied », sans doute, mais quel « ton » donner désormais à mes marches en ville ? « Pied », sans doute, mais je « tonne » de rage de plus en plus fort lors de mes errances en ville.

Oui, j’aime baguenauder à droite à gauche, façon de sentir le monde dans l’état de délicieux anonymat du piéton, flairer les passants, la lumière sur la rue, capter un regard, une attitude ou une scène vivante de notre cher théâtre humain. Ce nomadisme de bon aloi m’apportait dans les années 1990-2000 un certain plaisir à l’âme et aux mollets.

Valise or not valise à roulettes… Or, je découvre l’art de traîner sa valise à roulettes, laquelle remplace aujourd’hui le balluchon de nos ancêtres bretons et tzigane. Qu’est-ce qu’il y a dedans ? Mystère. Des choses et des choses. Qu’importe. Chacun traîne derrière lui cette foutue valise comme un toutou sur le quai de métros, des gares (surtout, c’est un vrai essaim de valoches) et dans les rues, oubliant que d’autres piétons occupent le même espace public, devant, derrière, à droite à gauche. L’autre jour, j’ai vu un type qui a fait un bond Jean-Claude Vandamme au-dessus de la valise à roues qui fonçait en direction de son bas de pantalon. Il s’est retrouvé de l’autre côté de la valise avec une souplesse exquise. « Tu l’as échappé belle », clamais-je éblouie. Le sportif n’a même pas engueulé le porteur de valises, lequel n’était pas Francis Jeanson, mais plutôt un judoka démocrate. L’autre jour, une valise à roulettes tirée par un autre gars pressé, a voltigé dans les pattes d’une copine, lui brisant le fémur en plein carrefour. Le traîneur de Pigalle s’esquiva, sans même s’être aperçu du choc. Heureusement, les passants ont porté secours à la blessée, mais n’ont pas hurlé pour que le responsable observe les méfaits de sa maudite valoche.

Les trottinettes. .  .Quelle merveille de retrouver ses rêves d’enfants, de folâtrer dans le léger petit vent causé par le déplacement. Parfois, une famille entière trottine à la suite – papa-maman-fiston – sur la voie des bus dans un grand bonheur familial. Parfois un couple circule sur le même engin, bien collé dos-ventre. Par sens de l’économie ? Placés l’un derrière l’autre.… Leur amour victorieux, prouvé devant tous, brave les passants, en évitant parfois de les éviter. Aie. Mais que deviennent ensuite ces foutues trottinettes (hormis qu’elles engendrent chutes, fractures de ceci ou de cela) ? Leurs usagers les abandonnent ça et là au hasard du trottoir, au terme de leur emprunt. Arrivés à destination, eux ! Ce qui fait que le papi, lequel regarde la rue à sa hauteur coutumière, se prend les pattes dans la plaque sombre au ras du sol. Appui du pied discret, toujours couleur de bitume of course. De là à se faire une entorse, c’est idéal. Les opérateurs les déposent par triades, çà et là. Les pubs vantent ces sympathiques engins comme « éco-responsables ». Responsables de quoi ? De négligences ? Sans compter que les usagers des huit opérateurs Trotti-trotta les laissent parfois à l’entrée de votre immeuble, vous barricadant à la Trump dans votre domicile. Un coup de pied (-ton) vengeur est votre seule issue. Mais attention, la ferraille résistante est plus dure que la toile de vos « runnings ».

Les vélos alors. L’espoir va venir de là, peut-être ? Les vélos slaloment avec gaieté devant les bus, à leurs risques et périls (par exemple perdre un bras en virant ou rater un tournant invisible). Pas besoin d’avoir des effets spéciaux style cinoche pour frémir à leur vue. Oui, mais quand la piétonne rassurée s’apprête à traverser la rue « au vert » parce qu’elle en a le droit, voici qu’un vélo lui passe sous le nez. Vroum. Ni vu, ni connu. Affaire courante, comme on dit à l’hôtel de police. Tant et si bien que quand si un vélo s’arrête au feu rouge pour nous laisser marcher et donc traverser, la piétonne prend le temps de le féliciter : « Bravo, merci. Vous respectez la circulation. Vous ». Oui, mais l’autre jour, un vélo excité me passe sous le nez au feu rouge du XVe arrondissement. Je gesticule pour éviter le guidon et m’excite : « Non. Non. Vous n’avez pas le droit. C’est un passage piéton ». Le cycliste, déjà à trois mètres, se retourne et hurle sur le vif : « Vous êtes de la police ? ». Son sens aigu de la répartie me glace, mais comme le cycliste se prenait pour Lance Armstrong, il était déjà très loin.

Bon alors le piéton-piétonne – moi – cherche alors à progresser sur le bitume, entre le caniveau et les terrasses de café et les commerces (cf dans les néo-gares). Tables et chaises sur trottoir permettent au consommateur de humer le café, tout en étant environné par une délicieuse odeur de gaz d’échappement. « Anne, Airparif, à mon secours ! Urgent ». L’an passé, un café plein d’attention et attentif à la rentabilité avait même installé quatre chaises longues sur le trottoir. Certes, on était en été ! Mieux vaut regarder ailleurs ou s’asseoir et demander une paille et un apéro. Dans les petits jardinets, certains sont placés en face d’un bistrot. Ils ont l’avantage de faire double usage. Ce sont de gigantesques cendriers à ciel ouvert, où les fumeurs du zinc balancent leur mégot en sortant. C’est d’ailleurs aussi le cas d’un incroyable jardin à mégots voisin, où de vagues buissons poussent avec des engrais à la nicotine.

Ah, me direz-vous, arrête d’anecdoter – peut-être de radoter –, d’être aigri.e. C’est la vie moderne. C’est toi et moi. C’est. Mais comment ne pas considérer que ces multiples incivilités s’inscrivent dans notre liberté de citoyen. Comment gérer les droits de la trottinette et ceux de nos mollets ? Simultanément ? Successivement ? L’art d’abuser s’inscrit en effet dans les délices de la liberté. Quel principe kantien permettrait de marier le conducteur de bus et la piétonne, le trottinette-man et la passant, le… Quelle maxime peut structurer un vécu collectif où chacun passe son temps à déborder à travers ses actions ? Quel logiciel ? Moins de passants (eugénisme), moins de trottinettes (entrave au commerce), moins de…Non, s’il vous plaît, pas moins de piétons. Le piéton est l’avenir de votre dos fatigué et de votre souplesse éreintée. D’ailleurs si vous avez mal aux pieds, la multiplication des cabinets de massage dans certains quartiers peut éventuellement assouplir votre voûte plantaire. Entre autres !

La France est-elle spécifiquement anti-nature ?

A l’issue de près de quarante années de vie professionnelle dans le domaine de la protection de la nature, à côtoyer les acteurs du monde rural (agriculteurs, forestiers, élus locaux, chasseurs, pêcheurs, propriétaires privés, administrations, associations de protection de la nature) et à m’intéresser aux relations entre l’Homme et la Nature sur les traces de François Terrasson, j’ai acquis la conviction qu’en France, le sentiment anti-nature est particulièrement bien ancré.

par Jean-Claude Génot *

Certes, je n’ignore pas que la régression de la nature est un phénomène mondial qui n’est pas spécifique à notre pays. J’ai avancé quelques hypothèses sur l’attitude anti-nature de la France dans un chapitre intitulé L’exception française dans un de mes livres (1). C’est pourquoi j’ai lu avec grand intérêt le livre de Valérie Chansigaud paru en 2017 : Les Français et la nature. Pourquoi si peu d’amour ? (2).

Dans ce livre, Valérie Chansigaud, qui étudie l’histoire de l’impact de l’homme sur la nature, a réuni de nombreuses données qui montre le retard des Français par rapport aux Anglo-Saxons et aux Allemands dans de nombreux domaines tels que les livres sur la nature, la photographie animalière, les documentaires naturalistes avec la première réalisation française un demi-siècle après les Britanniques, les émissions de télévision sur les animaux et les revues scientifiques sur l’écologie qui apparaissent dès le début du XXe siècle aux Etats-Unis avec Bulletin of the Ecological Society of America en 1917 tandis que son équivalent français le Bulletin de la Société d’écologie ne voit le jour qu’en 1969.

Parmi les grands voyageurs, géographes et naturalistes du XVIIIe et XIXe siècle, on retient les noms du Suisse Augustin Pyrame de Candolle (1778-1841), de l’Allemand Alexander von Humboldt (1769-1859), un pionnier de la biogéographie, et des Britanniques Alfred Russel Wallace (1823-1913) et Charles Darwin (1809-1882) à qui l’on doit la célèbre théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Mais qui, en dehors des spécialistes, a retenu le nom du français Aimé Jacques Alexandre Goujaud dit Bonpland (1773-1858) alors que ce dernier a accompagné Humboldt en Amérique du Sud ? De plus, aucun concept fondateur de l’écologie scientifique n’est dû à un Français : les Allemands Haeckel (1834-1919) pour le terme écologie et Möbius (1825-1908) pour la biocénose, le Britannique Tansley (1871-1955) pour l’écosystème et l’écotope, le Russe Vernadsky (1863-1945) pour la biosphère, les Américains Clements (1874-1945) pour le climax, Soulé et Wilcox pour la biologie de la conservation et Wilson et Rosen (1930-2006) pour la biodiversité.

Humboldt mérite une mention spéciale car il s’agit bien d’un homme hors du commun. Pour ses contemporains, il était « l’homme le plus célèbre au monde après Napoléon » (3). Il était admiré de personnes aussi remarquables à leur époque que les poètes Emerson, Wordsworth et Goethe, un écrivain comme Thoreau, un scientifique comme Darwin que Humboldt a inspiré pour son expédition sur le Beagle et l’écriture de L’origine des espèces et des hommes politiques comme Jefferson et Simon Bolivar. Il a fréquenté tous les savants de son temps : Arago, Cuvier, Lamarck, Gay-Lussac et Laplace. Ce qui a rendu sa personnalité si marquante est, outre sa passion pour les sciences au sens large, son approche globale de la nature, son sentiment de nature et le parallèle qu’il faisait entre le sort des hommes et celui de la nature face à l’exploitation.

Enfin, il n’y a aucune personnalité chez nous qui puisse rivaliser avec les Américains Henry David Thoreau (1817-1862), John Muir (1838-1914) ou Aldo Leopold (1887-1948) qui ont fortement marqué leur époque et ont un écho encore aujourd’hui en dehors des Etats-Unis. Valérie Chansigaud aurait pu également rappeler que le premier parc national au monde a été créé en Amérique du Nord en 1872 et les premiers parcs nationaux européens en Suède en 1909, en Suisse en 1914 et en Italie en 1923, alors que le premier parc national français date de 1963.

Selon l’historienne, la plus grande indifférence à la nature des Français est une question de préjugés culturels. En matière d’idée préconçue, le sentiment hostile à la nature qui préside à l’époque des Lumières est illustré par cette célèbre citation de Buffon (1707-1788) : « La nature brute est hideuse et mourante ; c’est moi et moi seul qui peut la rendre agréable et vivante ». Buffon apporte la preuve qu’on peut décrire la nature et n’avoir aucune empathie pour elle, pire une forme de haine. De là ont découlé les assèchements de marais, les recalibrages de rivières et l’exploitation des vieilles forêts.

Comme autre exemple de préjugé, Valérie Chansigaud analyse les distinctions faites entre les différentes espèces vivantes, notamment celui qui conduit les scientifiques à consacrer 40 % de leurs articles aux mammifères alors que ces derniers ne représentent que 9 % des vertébrés. Elle nous rappelle également que dans l’art pariétal, la plupart de dessins ne concernent que des gros mammifères. Mais s’agit-il d’un préjugé ou d’une solidarité intra spécifique, car n’oublions pas que Homo sapiens est un mammifère. Qui plus est, les dessins des célèbres grottes préhistoriques rendaient hommage aux mammifères qui occupaient sans aucun doute une place de choix dans leur cosmologie.

Ainsi on peut également penser que c’est la fascination de l’homme pour le loup qui l’a conduit à domestiquer ce prédateur. D’ailleurs cette alliance entre l’homme et le loup domestiqué devenu chien est sans doute à l’origine de la réussite de l’homme moderne grâce à une chasse plus efficace (4). Quand des penseurs ont tenté de s’intéresser à la nature comme le géographe anarchiste Elisée Reclus (1830-1905), ils n’ont pas réussi à faire passer leurs idées vers la société civile et n’ont pas permis l’émergence d’associations ou d’organisations sociales qui agissent concrètement pour la nature comme ce fut le cas en Grande-Bretagne. Le géographe ne sacralise pas la nature comme Thoreau ou Muir parce qu’il est plus anarchiste que naturaliste et souhaite surtout s’opposer aux conservateurs qui utilisent la nature pour justifier l’asservissement de l’homme. Il est loin du militant de la cause sociale, animale et environnementale, Henry Stephens Salt (1851-1939), qui estime que la morale doit s’appuyer sur le fait que tous les êtres vivants sont parents. Une ébauche de l’éthique éco-centrée d’Aldo Leopold qu’on ne trouve chez aucun penseur français de cette époque. Qu’est-ce qui a manqué à Elisée Reclus pour être retenu dans l’histoire de la pensée écologique au niveau international ? Un manque de recul lié à son présupposé d’ordre moral selon lequel l’humanité pouvait être améliorée par la révolution alors que Salt considère la civilisation moderne comme une barbarie, ce que le XXe siècle va malheureusement confirmer. Un manque de lucidité à propos de l’influence négative de l’homme sur la nature alors que George Perkins Marsh (1801-1882) dans son ouvrage L’homme et la nature montre que les activités pastorales et agricoles peuvent mener à la désertification par érosion des sols et au déclin des civilisations. Enfin, on ne sent pas chez Reclus l’amour de la nature d’un Humboldt et sa citation sur le loup : « Voilà bien le compère malfaisant, perfide, sanguinaire, lâche et vil de toutes façons ! » (5) ressemble plus à une saillie de Buffon qu’à une ode à la nature de Thoreau. On ne peut manifestement pas faire un bon avocat de la nature avec de telles opinions !

Pour Valérie Chansigaud, c’est le manque de soutien populaire aux défenseurs de la nature et le mode de scrutin électoral majoritaire qui explique la faiblesse des écologistes sur le plan politique et l’absence de prise en compte de la nature par les divers gouvernements. Pourtant la loi de protection de la nature rappelle que cette dernière est d‘intérêt général. Mais que vaut l’intérêt général face à la pression des intérêts particuliers ? L’auteure souligne que si la protection de la nature est mal considérée par les défenseurs des causes sociales, c’est parce qu’elle est éloignée des problèmes sociaux et politiques. Mais pourquoi ne reproche-t-on pas aux organisations telles que les syndicats, les associations de consommateurs, les associations familiales et autres ONG caritatives de ne pas se sentir concernées par la nature alors que nous lui devons tout, que l’on soit riche ou pauvre, malade ou en bonne santé, ouvrier ou professeur ? Comme le disait Romain Gary (1914-1980), cité dans le livre : « Ce n’était pas la peine de défendre ceci ou cela séparément, les hommes ou les chiens, il fallait s’attaquer au fond du problème, la protection de la nature ». L’intérêt pour la nature est une question de sensibilité et celle-ci peut être suscitée par de nombreux moyens, à une seule condition : que la protection de la nature devienne un projet de société fédérateur, ce que Valérie Chansigaud appelle de ses vœux avec ces mots : « un idéal politique mêlant démocratie et pluralisme ».

L’auteure n’a pas manqué de citer François Terrasson, qui s’est intéressé très tôt au désamour de ses contemporains vis-à-vis de la nature. Mais étrangement elle retient comme explication au rejet de la nature, le besoin de socialisation de l’être humain en utilisant une citation de Terrasson qui est loin d’être le cœur de sa pensée. D’abord, les défenseurs de la nature sont majoritairement des urbains, des êtres sociaux s’il en est, ce qui n’enlève rien à leur attrait pour le sauvage bien au contraire. La nature constitue un antidote à la vie trépidante des villes. Ensuite, c’est mal connaître Terrasson que de faire l’impasse sur la peur de la nature et le phénomène de double contrainte (6), pour expliquer ce réflexe psychologique anti-nature. Les gens ont peur de ce qu’ils ne contrôlent pas et ont du mal à admettre que la nature existe en dehors de l’humanité. Ils se comportent comme des schizophrènes : attirés par la nature libre et immédiatement pris d’une volonté irrépressible de la contrôler. En effet, cette peur et cette volonté de contrôle sont entretenues par tout un ensemble de messages qui s’adressent à nous directement ou indirectement, nous influencent, parfois à notre insu, et nous conditionnent dans nos comportements et nos représentations, ce sont ce que Terrasson a nommé les « Eléments de Conditionnement Mental ».

Il y aurait un champ à explorer sur la façon dont la nature est traitée par la publicité, les médias, l’enseignement, l’art et les défenseurs de la nature eux-mêmes. De plus, pour Terrasson c’est toute la civilisation occidentale qui est anti-nature (7) et pas uniquement la France. Ainsi la Ligue pour la Protection des Oiseaux a nettement moins d’adhérents que la Société Royale pour la Protection des Oiseaux (RSPB), mais cela ne fait pas pour autant de la Grande-Bretagne un pays où la nature sauvage se porte bien si l’on en croit le journaliste George Monbiot (8) pour qui les défenseurs de la nature britanniques sont « dendrophobes » et livrent les aires protégées de son pays à la dent de la « vermine laineuse », comprenez les moutons. Le pays aime les paysages ouverts entièrement façonnés par l’homme mais pas la nature en libre évolution. Au final, l’ouvrage de Valérie Chansigaud constate le retard des Français dans un certain nombre de domaines relatifs à la nature sans vraiment donner de précisions sur les facteurs explicatifs à l’origine des préjugés culturels.

Dans un texte relatif à une approche française de la protection de la nature fondé sur son expérience personnelle, Lucien Chabason (9) explique les faibles performances de notre pays en la matière. Cet énarque a dirigé le cabinet de Brice Lalonde quand ce dernier était ministre de l’Environnement et a travaillé au ministère de l’Environnement dix ans entre 1978 et 1988 ; il est conseiller auprès de la direction de l’Institut du développement durable et des relations internationales depuis 2005. Ce témoin privilégié du fonctionnement du « ministère de l’impossible » (surnom donné par le premier ministre de l’environnement Robert Poujade) estime que ce ministère n’a jamais eu les moyens de mettre en œuvre efficacement une politique en faveur de la nature car il dépend du corps des ingénieurs du génie rural des eaux et des forêts (IGREF), corps d’Etat en conflit d’intérêt permanent avec ses missions en faveur d’une politique agricole productiviste. La France a effectivement une spécificité relevée par Lucien Chabason : «  Le paysan est devenu une figure centrale et intouchable de la République ». Dès lors, tout projet visant à améliorer le sort de la nature dans l’espace rural est soit affaibli, soit supprimé car selon lui : « l’intérêt général est constamment subordonné aux intérêts particuliers professionnels de court terme ». Voilà enfin identifiée une cause principale de cette protection de la nature « à la française » pour reprendre l’expression de Chabason. Cette survalorisation du paysan, qu’on ferait mieux de nommer exploitant agricole, qui a trop longtemps prévalu en France, repose sur la glorification des paysages ruraux façonnés par l’agriculture alors même que les pratiques ont changé. Elles sont aujourd’hui très intensives, à l’origine de certains scandales sanitaires et en train de nous mener au « printemps silencieux » (je veux parler de la réduction d’un tiers des populations d’oiseaux des campagnes en 15 ans établie par le CNRS et le Muséum National d’Histoire Naturelle).

Ainsi avec le soutien de l’Etat, des élus locaux et mêmes de nombreux gestionnaires d’espaces naturels, le pâturage va de soi dans les zones centrales des parcs nationaux de montagne et dans de très nombreuses réserves naturelles qui devraient être avant tout des sanctuaires pour la faune sauvage, grands prédateurs compris. Une transformation radicale des paysages ruraux français a eu lieu à partir des années 50 pour moderniser l’agriculture sous la conduite de l’Etat et de ses ingénieurs du génie rural, d’autant plus efficace que la France est centralisée et qu’elle a voulu faire de son agriculture une force de frappe économique. Cette politique a été dévastatrice car elle a détruit les paysages diversifiés de bocage, de prairies humides et de vergers traditionnels riches en biodiversité. Après plus d’un demi-siècle de cette politique, le constat est désastreux : paysages désolants, produits agricoles, sols et nappes phréatiques contaminés par les pesticides, effondrement de la biodiversité.

Dès lors, toute tentative pour restaurer la diversité naturelle dans l’espace rural est vidée de son sens, à l’image des mesures agri-environnementales, de la politique Natura 2000 et de la trame verte et bleue. Malgré les données qui s’accumulent sur les méfaits des pesticides agricoles, l’Etat continue de soutenir à bout de bras ce modèle non durable, pire il a inspiré la Politique Agricole Commune de l’Union Européenne. Cette vision de la protection de la nature dite « contractuelle » à la place du réglementaire montre depuis longtemps ses limites. Ceux qui avaient encore des illusions les ont entièrement perdues à l’issue du Grenelle de l’environnement. En effet dans la loi du Grenelle 1 (article 23), les plans de conservation de la nature doivent être compatibles avec les activités humaines mais pas l’inverse (10).

S’il fallait encore une illustration de l’anti-modèle de protection de la nature « à la française », la comparaison de la protection des forêts en France et en Allemagne est édifiante. Les deux pays se sont dotés d’une stratégie en faveur de la biodiversité. En France, la protection stricte en réserve intégrale et en îlots de sénescence doit représenter 1 % des forêts domaniales contre 10 % en Allemagne (en Rhénanie-Palatinat, ce seuil est presque atteint d’après G.J. Wilhelm, conseiller forestier auprès de la ministre de l’environnement et des forêts du Land). Quand les Romains ont envahi la Gaule en 52 avant notre ère, nos ancêtres vivaient depuis longtemps dans des paysages ouverts et les légions de César n’ont eu aucun mal à assiéger les villes et villages des Gaulois (11). Quand ils se sont attaqués aux Germains, ceux-ci vivaient dans de vastes forêts, entrecoupées de marécages impénétrables aux troupes romaines qui ont renoncé à envahir la Germanie. Les Allemands sont des « fils » de la forêt et leur attitude vis-à-vis de la protection des milieux forestiers aujourd’hui puisent dans cet héritage. En France, non seulement la forêt en libre évolution est intolérable philosophiquement à bon nombre de technocrates forestiers mais en plus le Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt lui a assigné une autre tâche dans le récent plan national de la forêt et du bois 2016-2026 : « Adapter les sylvicultures pour mieux répondre aux besoins des marchés » (12). Une fois de plus, c’est la demande des intérêts de la filière bois qui est satisfaite sans aucune compensation écologique ni approche globale. On retrouve en forêt publique les mêmes réflexes des ingénieurs du génie rural que ceux mis en application en agriculture : une vision purement économique à court terme au détriment d’une approche globale d’intérêt général, longtemps mise en avant sous l’appellation de gestion multifonctionnelle balayée par le « produire plus » issu du Grenelle de l’environnement.

La France n’est définitivement pas un modèle en matière de protection de la nature. Il suffit de lire le tableau de bord des aires protégées 2018 de l’UICN France (13) pour s’en convaincre. Depuis 20 ans, le pourcentage des aires protégées de façon réglementaire en métropole stagne autour 1 à 1,4 %. Et encore, il suffirait de regarder les modalités de gestion de certaines de ces aires protégées pour souligner encore et toujours l’exception française avec une multiplicité d’activités humaines tolérées, voire promues, dans les réserves naturelles ou les zones cœur des parcs nationaux comme l’élevage, la chasse ou l’exploitation forestière. Alors d’où vient cette antipathie face à la nature, partagée par une majorité de nos concitoyens et incarnée chez nos décideurs, nos ingénieurs et nos penseurs ? La complexité de la construction des valeurs individuelles et collectives devrait nous conduire à rester prudent et ne voir qu’un pur hasard dans le retard français en matière de protection de la nature. Mais comment ne pas évoquer certains faits qui ont façonné la société française et peuvent expliquer cette position dominante anti-nature ? Le fait religieux car nous avons vécu longtemps sous l’influence d’une religion catholique qui a beaucoup contribué à éloigner l’homme de la nature. A ce propos la France n’a pas été considérée comme la fille aînée de l’église pour rien et la laïcité proprement française est bien à la mesure de la réaction à l’ancienne emprise religieuse sur la société. Par ailleurs les autres grandes religions monothéistes qui ont cours en France s’alignent sur la religion chrétienne pour ce qui est de considérer l’homme comme un sujet et la nature comme un objet.

Le fait rural qui s’exprime par la déforestation pour développer l’agriculture est sans conteste un élément ancré depuis au moins l’âge de bronze dans notre pays, même si la glorification du paysan relève de la période moderne. Le fait métaphysique cartésien car il extrait l’homme de la nature et a influencé profondément la science moderne. Le fait politique avec un centralisme ravageur quand il s’agit d’appliquer des mesures sans aucune considération pour la nature, avec des ingénieurs d’Etat, tous nourris des mêmes dogmes du progrès. L’exemple illustrant parfaitement cette spécificité anti-nature est l’attitude française face aux grands prédateurs (ours, loups). A ce propos, je ne résiste pas au plaisir de citer ce journaliste allemand du Süddeutsche Zeitung qui, en s’exprimant sur l’hystérie provoquée par les loups en France, donne son point de vue sur la relation des Français au sauvage : « Car la France est tout simplement le pays où a été suivi à la lettre le commandement de Dieu d’assujettir la terre, jusqu’aux haies de buis taillé. Ici, plantes et animaux sont traités avant tout en fonction de leur utilité, d’où une grande richesse du pays en savoureux produits du terroir, du vin à la viande d’agneau en passant par les fromages. Et c’est dans ce monde façonné par l’homme pour ses semblables que le loup sauvage fait aujourd’hui irruption » (article paru dans Courrier international du 1er au 21 août 2013). Si on pense comme Henry David Thoreau que la sauvegarde du monde est dans le sauvage, alors notre pays est mal parti…

*Ecologue

 

1 Génot J.-C. 2014. Plaidoyer pour une nouvelle écologie de la nature. L’Harmattan. 184 p.

2 Chansigaud V. 2017. Les Français et la nature. Pourquoi si peu d’amour ? Actes Sud. 187 p.

3 Wulf A. 2017. L’invention de la nature. Les aventures d’Alexander von Humboldt. Les Editions Noir sur Blanc. 636 p.

4 Durand S. 2018. 20 000 ans ou la grande histoire de la nature. Actes Sud. 240 p.

5 Reclus E. 1998. Histoire d’une montagne. Actes Sud. Babel. 227 p.

6 Génot J.-C. 2013. François Terrasson. Penseur radical de la nature. Editions Hesse. 237 p.

7 Terrasson F. 2008. La civilisation anti-nature. On ne peut pas vivre en parenté avec la nature sans comprendre ce que nous sommes. Sang de la Terre. 293 p.

8 Monbiot G. 2013. Feral. Searching for enchantment on the frontiers of rewilding. Allan Lane. 317 p.

9 Chabason L. 2013. Existe-t-il une approche française de la protection de la nature ? In Mathis C.-F. & Mouhot J.-F. 2013. Une protection de l’environnement à la française ? (XIXe –XXe siècles) : 335-340.

10 voir 1

11 voir4

12 Programme national de la forêt et du bois 2016-2026. Projet présenté au conseil supérieur de la forêt et du bois le 8 mars 2016. Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt. 60 p.

13 UICN Comité Français. 2018. Tableau de bord des aires protégées françaises 2018. Rapport. 186 p.

A propos des luttes en cours

En décembre 2018, le WWF France avait estimé que les conditions de sécurité n’étaient « malheureusement plus réunies pour garantir un déroulement pacifique de la marche (pour le climat) du 8/12 à Paris. Dans ce contexte, le @WWFFrance n’y prendra pas part et s’associe à N. Hulot pour inviter les organisateurs à la reporter début 2019 ». Nous voilà début 2019.

par Marie-Joséphine Grojean

Alors, marche ou pas marche ? La question se pose désormais chaque samedi. La réflexion sur la sécurité semble vraiment hors sujet. La sécurité ! Comme si on était en sécurité dans ce monde ! L’argument sécuritaire n’a rien à voir avec ce qui est en jeu dans le phénomène GJ qui s’avère être, en plus d’un problème de société, un problème de civilisation, mettant en cause pêle-mêle, une civilisation matérialiste, consommatrice, capitaliste, donc foncièrement inégalitaire et destructrice. Le fait d’opposer de façon constante, systèmatique, presque idéologique, l’écologique au social, d’opposer comme cela a été exprimé d’une manière limpide, même si lapidaire « la fin de mois à la fin du monde », est une lecture inappropriée de ce qui se joue actuellement dans les sociétés occidentales et particulièrement dans la société française.

Pourquoi cette mise en opposition (qui est presque une mise en accusation) est-elle inappropriée ? Parce qu’elle relève d’une manière de penser obsolète, celle des logiques exclusives, logiques du tiers exclus, logiques qui ont fait le nid des libéralismes et d’un progrès technique supposé rendre les gens plus heureux (les gens sont-ils plus heureux ? Vous avez certainement la réponse…).

Schématiques, réductrices, ces logiques binaires exclusives n’intègrent ni les réalités sociales ni les données du Vivant. Or, ce sont les réalités sociales et les données du Vivant qui fondent la pensée complexe qui est au coeur de l’écologie, c’est à dire au coeur de la Nature : là où jouent les interdépendances et les interactions de tous ordres et de toutes échelles.  Cette pensée complexe des interdépendances est au coeur du Vivant ; et les fins de mois qui prennent à la gorge la majorité des humains font partie du Vivant.

Les humains d’aujourd’hui ont besoin d’apprendre à retisser des liens nouveaux avec la Nature, à percevoir les interdépendances, à saisir les interactions, cela pourrait pourrait ouvrir des perspectives de changement sur la situation d’une planète en voie de dévastation, situation aussi tragique que celle des fins de mois. Tout cela est une question d’éducation et de culture. Cette culture du risque n’a pas été mise en oeuvre. Cette éducation à la pensée complexe n’a pas été faite. On croit que l’information peut se substituer à l’éducation. Ce n’est pas vrai. L’information, c’est du quantitatif, c’est de l’événementiel : c’est de l’accumulation de données qui finit par gommer les données. Dans l’éducation, on est dans le qualitatif ; on est dans la méthode : on apprend à penser. C’est évidemment beaucoup plus difficile…

Peut-être n’est-il pas inutile aussi de rappeler quelques fondamentaux que l’habitude, l’inertie, le gavage informatif, ont transformé en loukoums de l’écologie (qu’elle soit institutionnelle, politique, verte, ou tout autre qualificatif… )

Par exemple, le concept de Développement Durable. Il  est né en 1992 lors de la Conférence de Rio des Nations Unies sur l’Environnement et le Développement, les participants ayant alors pris conscience des menaces que notre mode de développement faisait peser sur la planète et sur l’humanité. Il a été alors proposé que soit élaboré un autre mode de développement « qui réponde aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité  des générations futures à répondre aux leurs.» (On parle bien ici des besoins de la Planète ET de ceux de l’Humanité).

La Déclaration de Rio dit aussi, et en priorité, que « les êtres humains sont au centre des préoccupations relatives au développement durable. Ils ont droit à une vie saine et productive en harmonie avec la Nature ».

Le Développement Durable veut donc « promouvoir un modèle respectant l’environnement et qui puisse assurer le bien-être des femmes et des hommes d’aujourd’hui sans compromettre celui des femmes et des hommes de demain ».

Pour faire bref, l’intégration de l’écologie et du social est d’évidence, et cela depuis le début. Cela s’appelle la convergence… des objectifs, des luttes, des désirs, des nécessités….

Salut à tous. Bons samedis de début 2019

PS : ces quelques lignes de Pierre Bourdieu tirées d’une interview de 1999 avec Günther Grass relatée dans le journal le Monde.

« La force des dominants n’est pas seulement économique, elle est aussi intellectuelle. Elle est aussi du côté de la croyance. Et c’est pour cela, je crois qu’il faut “ouvrir sa gueule”, pour essayer de restaurer l’utopie, parce qu’une des forces de ces gouvernements néo libéraux, c’est qu’ils tuent l’utopie.

Il ne s’agit pas seulement de contrecarrer et de contrarier ce discours dominant qui se donne des allures d’unanimité. Pour le combattre efficacement, il faut pouvoir diffuser, rendre public le discours critique. Nous sommes sans cesse assaillis par le discours dominant… »