Editos

Un monde d’après plus écolo ?


par Olivier Nouaillas

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C’est d’abord un bouillonnement intellectuel (et salutaire). Depuis le début du confinement, Pablo Servigne, Gaël Giraud, Cyril Dion, Nicolas Hulot, Gilles Bœuf, Bruno Latour, Edgar Morin et bien d’autres encore ont donné des interviews, publié des tribunes pour faire entendre la nécessité d’un monde d’après plus écolo. Dans ce foisonnement d’idées, c’est sans doute le philosophe Bruno Latour, l’un des penseurs les plus affutés des enjeux écologiques, qui a résumé le mieux l’enjeu central de l’après confinement : « A la demande de bon sens : “Relançons le plus rapidement possible la production”, il faut répondre par un cri : “Surtout pas !” ». La dernière des choses à faire serait de reprendre à l’identique tout ce que nous faisons avant ». Un cri du cœur et de bon sens qu’il a publié dès le 30 mars dans la revue en ligne A0C (Analyse, opinion, critique) sous le titre « Imaginer les gestes barrières contre le retour à la production d’avant crise ».

Manifestation pour le climat à Paris en septembre 2019 – photo Carine Mayo

Auteur à la fois de deux essais au titre prémonitoire, Les Microbes. Guerre et paix (éditions Métaillé, 1984) et Où atterrir ? Comment s’orienter en politique ? (éditions La Découverte, 2017), Bruno Latour sait de quoi il parle. Et pour lui, « la crise sanitaire est enchâssée dans ce ce qui n’est pas une crise – toujours passagère – mais une mutation écologique durable et irréversible ». Et de nous inciter à être des « interrupteurs de globalisation » en prenant l’exemple des tulipes produites hors sol sous lumière artificielle aux Pays-Bas, et expédiées dans le monde entier par avion. « Est-il bien utile de prolonger cette façon de produire ? », s’interroge-t-il en nous invitant à faire la liste des activités indispensables et de celles qui ne le sont plus en raison des impératifs écologiques, au premier rang desquels figure la lutte contre le changement climatique.

Banderole sur un immeuble dans le 12e arrondissement de Paris, avril 2020 – photo Carine Mayo

Emmanuel Macron, dans son premier discours sur la pandémie, celui du 12 mars, avait laissé entrevoir une inflexion : « ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché », avait déclaré le président de la République avec des accents altermondialistes inattendus. Las, les premières décisions budgétaires ne vont pas dans ce sens. Ainsi, le projet de loi de finances rectificatives, voté début avril par l’Assemblée Nationale, et qui prévoit 20 milliards d’euros pour recapitaliser des entreprises stratégiques en difficulté, notamment dans les secteurs aérien et automobile, ne prévoit aucune contrepartie environnementale. Les ONG dénoncent à juste titre « un chèque aux gros pollueurs » et le Haut conseil pour le climat, par la voix de sa présidente, la climatologue franco-canadienne Corinne Le Quéré, s’inquiète déjà « d’une relance grise et pas verte », alors qu’« il s’agit de rompre avec un modèle de développement fortement carboné ».

On le voit, les forces du « business as usual » n’ont pas désarmé. Elles sont également à l’œuvre au niveau européen, notamment au sein de l’Association française des entreprises privées (AFEP), comme l’a montré une récente enquête du magazine Basta, pour réduire les normes anti-pollution et torpiller toute transition écologique, même celle, timorée, du « Green New Deal » de la nouvelle Commission européenne. Et pas difficile d’imaginer qu’au niveau mondial, les partisans de la globalisation effrénée et des traités de libre échange (CETA, Mercosur…) redonneront de la voix, le moment venu, par rapport à la nécessaire relocalisation de certaines activités pourtant essentielles aux biens communs.

D’où la responsabilité du mouvement écologique par rapport à cet enjeu planétaire de l’après. Lui qui aime parfois tant cultiver ses divisions et ses chapelles – entre décroissants, collapsologues, anticapitalistes, réformistes, altermondialistes, environnementalistes, radicaux, pacifistes, etc. – saura-t-il unir ses talents et ses forces ? En ayant en tête ce titre du dernier numéro de la revue Projet : « Ecologie : mobiliser les indécis », et non les convaincus. Car la bataille (démocratique) de l’après ne sera pas une partie de plaisir, d’autant plus que des forces nationalistes (Trump, Bolsonaro, Orban… ) sont également en embuscade pour apporter des réponses simples et simplistes à l’anxiété des peuples.

Ces interrogations sont également celles d’Edgar Morin qui, à bientôt 99 ans, dans une longue interview au journal Le Monde, montre qu’il n’a pas perdu une once de lucidité : « Quel sera l’avenir de la mondialisation ? Le néolibéralisme reprendra-t-il les commandes ? Les nations géantes s’opposeront-elles plus que par le passé ? Les conflits armés, plus ou moins atténués par la crise, s’exaspéreront-ils ? Y aura-t-il un élan international salvateur de coopération? », s’interroge l’inventeur du concept de Terre-Patrie. En soulignant plus loin nos propres responsabilités individuelles :  « Les déconfinés reprendront-ils le cycle chronométré, accéléré, égoïste, consumériste ? Ou bien y aura-t-il un nouvel essor de vie conviviale et aimante vers une civilisation où se déroulera la poésie de la vie, où le « je » s’épanouit dans un « nous » ? ».

Non, rien n’est gagné, ni perdu…

Coronavirus : pouce, on ne joue plus !

 


par Danièle Boone

.Un virus nous impose une pause mondiale. Comme dans chat perché, il faut une vraie raison pour crier « Pouce ! » Le Covid-19 est-il une vraie raison ? Sans aucun doute, mais les décisions prises à la hâte ressemblent à un aveu de l’impuissance de nos gouvernants ? Et d’incohérence : est-ce que cela a du sens de tout fermer et de maintenir le premier tour des municipales ? Est-ce que cela a du sens d’interdire toute sortie dans les 36 heures, juste suffisamment de temps pour que tous les citadins ayant un refuge à la campagne se précipitent dans des trains pleins ? Un vent de panique semble avoir saisi l’humanité alors que 96 % des personnes atteintes par le Covid-19 guérissent.  Si le Covid-19 est assurément une vraie raison, il y a eu beaucoup d’autres vraies raisons qui auraient dû nous inciter à stopper notre course folle bien avant, notamment l’épidémie de SRAS de 2002-2003 ou la grippe aviaire de 2009 dont nous n’avons pas su retenir les leçons.

Alors oui, pouce, mais pour en profiter pour réfléchir plutôt que paniquer, voire d’orchestrer la panique. Que nous dit la crise actuelle ? La mondialisation néolibérale révèle sa fragilité. La Chine, le modèle de la croissance économique, en chute libre, entraîne à sa suite tout le monde occidental. La menace du krach financier fait frémir toutes les places boursières. Mais prendrons nous conscience que la financiarisation du monde et le consumérisme qui va avec est une voie absurde qui mène l’humanité à sa perte ou plutôt allons nous cesser de faire l’autruche et prendre enfin notre destin en main ?

A l’aune de la crise, nous découvrons de nouvelles aberrations comme ces avions qui ont volé quasi à vide juste pour ne pas perdre leurs créneaux horaires ou les molécules les plus courantes de l’industrie pharmaceutique qui sont fabriquées pour la plupart en Chine, nous rendant complètement dépendants. «.Il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour.», a affirmé le président Macron dans son discours aux Français du 12 mars.

« Pouce, on ne joue plus », cela ne veut pas dire : « on ne joue plus tout court mais on fait une pause ». Il est sous-entendu que le jeu va reprendre. Plus tard. Avec les mêmes règles. Dans son discours du 16 mars, Macron a affirmé que demain ne sera plus comme avant. Nous verrons si, enfin, il s’attaquera à ce qui semble le plus fondamental à un nombre croissant d’entre nous. L’épidémie de coronavirus nous montre la voie : elle a fait baisser les émissions de CO2 de la Chine de 25 % et les émissions mondiales de gaz à effet de serre et toutes les autres pollutions ont reculé fortement sous l’effet de la nette décrue de la croissance mondiale.

Avec cette épidémie inédite, nous vivons les conséquences du dérèglement climatique et de la perte de la biodiversité dans notre chair et ce n’est qu’une première étape si nous ne changeons pas de manière radicale. Le moment semble venu de se mobiliser tous ensemble, non pas seulement momentanément pour lutter contre un virus ,mais pour transformer notre société ultra-libérale en société plus résiliente. Alors oui, pouce. Posons-nous, remettons tout à plat, mobilisons nous et changeons les règles ! Et si nos gouvernants ne le font pas, faisons le nous-même. «.Ne doutez jamais qu’un petit groupe de citoyens engagés et imaginatifs puisse changer le monde, car il en a toujours été ainsi.», disait l’anthropologue américaine, Margaret Mead.

Danièle Boone est l’auteur de nombreux ouvrages, dont Je sauve les oiseaux (Rustica 2020), la version pour les enfants de son manifeste Sauvons les oiseaux (Rustica, 2019) et de Accueillir les insectes dans mon jardin  – ma contribution à la biodiversité (Jouvence nature, 2019). Elle co-anime la mensuelle environnementale Planète Nièvre sur RCF Nièvre.


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Le journalisme de nature et d’écologie n’est pas toujours un long fleuve tranquille

 


par Laurent Samuel,
Vice-Président des JNE

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L’information n’a pas fait l’ouverture des journaux télévisés du monde entier. Elle n’a guère non plus été retweetée ou « likée » sur Facebook. Pourtant, Philip Jacobson, un journaliste américain travaillant pour un site d’information spécialisé dans l’environnement, Mongabay, a passé fin janvier plusieurs jours en détention à Palangka Raya, une ville du sud de l’île de Bornéo, au centre de l’Indonésie, avant d’y être placé en résidence surveillée, puis finalement remis en liberté le 31 janvier. Philip Jacobson était menacé d’une peine de cinq ans de prison pour avoir « violé la loi sur l’immigration de 2011 », sans que les autorités précisent clairement l’objet du litige. Mais, aux yeux du pouvoir indonésien, le vrai « crime » de ce journaliste est très probablement d’avoir rencontré en décembre des membres de la section locale de l’Alliance des peuples autochtones de l’archipel indonésien (Aliansi Masyarakat Adat Nusantara, AMAN), puis d’avoir assisté à une session de dialogue au Parlement local entre des représentants de l’AMAN et des élus de la province du Kalimantan central. Le journaliste, qui travaille entre les Etats-Unis et l’Indonésie depuis une dizaine d’années, s’était aussi fait remarquer pour avoir couvert les cas de déforestation illégale sur l’île de Bornéo.

Plusieurs organisations, dont les JNE et Reporters sans frontières (qui avaient envoyé une lettre commune de protestation à l’ambassade d’Indonésie à Paris) ainsi que la Société américaine des journalistes d’environnement, s’étaient mobilisées pour obtenir sa libération. Encore Philip Jacobson a-t-il eu la « chance » d’être (selon ses propres dires) bien traité en prison et relâché rapidement, peut-être en partie grâce à ces soutiens. Mais voilà, à travers le monde, d’autres journalistes spécialisés en environnement subissent un sort plus funeste. Selon une enquête du Comité pour la protection des journalistes, rendue publique le 17 juin 2019 par le quotidien britannique The Guardian, treize journalistes couvrant des problématiques liées à l’environnement ont perdu la vie ces dix dernières années à cause de leur travail. Un bilan partiel : le Comité pour la protection des journalistes se penche actuellement sur la mort de 16 autres personnes.

« Les questions environnementales touchent à la fois à certains des plus grands abus de pouvoir dans le monde et à certaines des plus grandes concentrations de pouvoir », avance au Guardian Bruce Shapiro, directeur du Dart Center for Journalism and Trauma. « J’ai du mal à imaginer une catégorie de journalistes d’investigation qui interagissent au quotidien avec des acteurs plus dangereux. Un reportage d’investigation sur l’environnement peut être aussi dangereux qu’un reportage sur la contrebande de stupéfiants. » Dans un article de The Conversation, le 3 janvier 2019, Éric Freedman, professeur de journalisme à l’université du Michigan, ajoutait : « Les controverses environnementales impliquent souvent de puissants intérêts économiques et commerciaux, des batailles politiques, des activités criminelles, des insurgés antigouvernementaux ou encore de la corruption […]. Que ce soit dans les pays riches ou en développement, les journalistes qui couvrent ces questions deviennent une cible privilégiée ».

Ce constat a conduit à la création du collectif Forbidden Stories, regroupant des journalistes de nombreux médias internationaux (dont le Monde et France Télévisions), qui mettent en commun leurs moyens et compétences, comme pour le projet Green Blood sur les dommages environnementaux et autres abus de compagnies minières. « La série « Green Blood » a poursuivi les investigations de trois reporters, tous empêchés d’enquêter (sur ce sujet). Pour la première fois, 40 journalistes de 15 pays différents ont été réunis par Forbidden Stories pour faire toute la lumière sur ces chaînes de production minières opaques en Inde, en Tanzanie et au Guatemala, grâce à un travail sur le terrain et en ligne, à l’aide d’outils Open Source. » Le résultat de ces huit mois d’enquête collaborative a été publié la semaine du 17 juin 2019 dans 30 organes de presse du monde entier, dont le Monde.`

Dans les pays occidentaux, les journalistes spécialisés ne sont pas soumis à de telles menaces et exactions. Pour autant, l’exercice de leur métier n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Dès que l’on enquête sur des sujets « sensibles » comme les pesticides, la sécurité industrielle ou le nucléaire, la rétention d’information reste trop souvent la règle et les pressions des lobbys sont permanentes. Plus largement, le poids des grands groupes financiers et industriels qui possèdent une bonne partie des médias se fait sentir, de même que celui des annonceurs. Sans compter le rôle de certains rédacteurs en chef orientant les enquêteurs de terrain afin qu’ils corroborent leurs idées préconçues sur un sujet. Pour avoir un aperçu complet de l’état des médias internationaux en 2020, on ne saurait trop vous conseiller le film de notre consoeur Anne-Sophie Novel, Le monde, les médias et moi, prolongé par un livre éponyme paru aux éditions Actes Sud.

Mais alors, que faire ? Depuis quelques mois, plusieurs initiatives ont été lancées, comme l’Appel pour un engagement éthique et écologique du journalisme européen, initié par plusieurs journalistes internationaux dont Santiago Vilanova, membre historique des JNE, ou la décision des animateurs des Assises du journalisme de consacrer leur édition 2020 (du 31 mars au 3 avril à Tours, avec la participation des JNE) au thème Chaud devant ! Urgence Climatique et responsabilités journalistiques. Extrait de l’appel de ces Assises : « Les scientifiques tirent la sonnette d’alarme depuis des décennies : la maison brûle ! Et la question nous est posée : face à cette urgence, que font les journalistes et les médias ? C’est un enjeu de société majeur ? Comment informer sur la fin d’un monde ? Pour ne pas dire, comme l’affirment certains : comment informer avant la fin du monde ? » Autant de questions qui, dans les prochains mois, seront au cœur des réflexions et des actions des JNE.

La liste des 13 journalistes environnementaux tués entre 2009 et 2019

Crispin Perez (Philippines, 2009), Desidario Camangyan (Philippines, 2010), Ardiansyah Matra’is (Indonesie, 2010), Gerardo Ortega (Philippines, 2010), Darío Fernández Jaén (Panama, 2011), Wisut « Ae » Tangwittayaporn (Thailande, 2012), Hang Serei Odom (Cambodge, 2012), Sai Reddy (Inde, 2013), Mikhail Beketov (Russie, 2013), Jagendra Singh (Inde, 2015), Soe Moe Tun (Myanmar, 2016), Karun Misra (Inde, 2016), María Efigenia Vásquez Astudillo (Colombie, 2017)

Les COP se succèdent et délivrent leur lot de déceptions au cœur des médias


par Dominique Martin Ferrari

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Que de titres négatifs ! Certains vont jusqu’à parler de calamité ! Il est clair que les Etats sont en déphasage complet avec les attentes du monde. Cela s’explique par leur impuissance à gérer l’accélération du réchauffement climatique.

Une question se pose face à la lenteur des négociations : cette COP marquerait-elle une nouvelle étape dans les débats mondiaux ? Face au retard pris, à l’impuissance de la négociation multilatérale, l’Europe n’est elle pas en train de jouer une carte indépendante pour le futur ?

L’effort actuel est insuffisant et nous nous enfonçons de plus en plus dans une crise dont nous sommes incapables de mesurer la gravité. Il n’avait pas été prévu de faire de la COP 25 un moment important puisque c’est à Glasgow l’an prochain que devraient se signer les accords. Mais on devait avancer et comme toutes les COP, Madrid était un test de volonté politique, « d’état d’esprit du monde ».

Deux dossiers étaient sur la table : le marché carbone et la révision des engagements. Echec dans les deux cas, et à entendre les participants, c’est la désespérance générale. Alors ? Pourquoi ont-ils tous signé s’ils sont si mécontents ? Peut-être aurait-il fallu faire ce qui s’est passé à Copenhague en 2009, n’adopter aucun texte plutôt qu’un mauvais texte ?

De toute évidence, personne n’a révisé à la hausse ses efforts, à part 73 pays qui se sont engagés à présenter des plans climatiques plus ambitieux d’ici à la fin de l’année 2020. Cinq pays de plus donc, dont le Mexique, le Chili, la Maroc et le Pakistan, ainsi que 14 régions, 398 villes et 786 entreprises se sont également engagés à la neutralité carbone en 2050. Ils représentent malheureusement une part très faible des émissions.

L’autre attente concernait le marché international du carbone. La COP 24 de Katowice en Pologne avait laissé en plan cette question. Depuis le protocole de Kyoto et 2006, les mécanismes d’échange de quotas d’émission de CO2 existent. Ils permettent de vendre des réductions d’émissions d’un pays à l’autre. En 2006, seuls les Etats les plus développés avaient obligation à réduire et jouaient de ce mécanisme. Aujourd’hui, tout le monde est concerné, mais les émergents bloquent et refusent d’entrer dans le système : le Brésil refuse, comme la Chine et l’Arabie Saoudite. Position prévisible. Plus étonnant a été de voir se joindre à eux des ONGs (le RAC par exemple) craignant de voir les mécanismes d’échange de quotas d’émissions sans réel contrôle, comptabilisés par le pays qui l’achète et par celui qui le vend (double comptage).

On comprend donc les déceptions. Mais le « COP bashing » est plus grave : il souligne la difficulté du multilatéralisme. Les COP ne sont pas un outil magique qui permettrait du jour au lendemain de mettre le monde au rythme de nos désirs la plupart du temps européens. Pour régler un problème d’ordre mondial, il faut que le monde soit d’accord. Or le Brésil, l’Australie, le Japon, le Canada, l’Inde et la Chine sont à la peine. Il est à craindre que le multilatéralisme ne soit plus capable d’imposer quoi que ce soit aux émergents dont les sociétés civiles ont encore peu de possibilités de s’exprimer. La Chine devient, avec le retrait prochain des Etats-Unis, le principal pollueur (28 % des émissions) Elle fait face à une croissance exponentielle et compte 1400 usines à charbon, même si les fermes solaires se multiplient. Elle a mené une politique environnementale très autoritaire, mais au seuil de la récession, l’économie reprend la main, les enjeux climatiques passent au second plan.

Alors, l’Europe tente de maintenir le cap. On a beaucoup reproché à la France de ne pas défendre les intérêts de la COP 21 à Madrid, mais d’être à Bruxelles. C’est vrai. Mais l’Europe a avancé (sans la Pologne) avec l’annonce du « new green deal », accord de neutralité carbone pour 2050, dont 50 actions pour 2020. Un accord largement dénoncé par Greta Thunberg : « C’est une tromperie, Parce que la plupart de leurs promesses n’incluent pas l’aviation, le secteur maritime, et les biens importés ou exportés, mais incluent la possibilité pour les pays de compenser leurs émissions ailleurs. »

Certes. Mais ce grand plan historique donne la couleur de l’ambition de la nouvelle Commission pour placer l’Europe comme premier continent à prendre ses responsabilités face aux enjeux sociétaux de notre siècle. L’avenir nous dira s’il ne s’agissait que d’une déclaration, ou si réellement l’Europe maintiendra son objectif de réduction à – 55 % et doublera sa contribution au fonds vert climat.

Comme le souligne le Comité 21, « les jalons sont posés pour acter le développement irréversible de la responsabilité du secteur privé européen ».

Faut-il lire également que l’Europe prend les devants, se sépare d’une machine en panne pour un long moment, affichera un effort qui la dédouanera de ses responsabilités quand les effets irréversibles du réchauffement vont commencer à se faire sentir et que les pays touchés revendiqueront des compensations (cf. les décisions du mécanisme international de Varsovie)  ? Peut-être, seul l’avenir le dira. Mais il est certain que l’Europe replie son effort sur ses territoires.

En conclusion, il y a un sacré travail à faire d’ici Glasgow. Si au finish la date butoir de 2020 a été conservée pour les révisions alors que de nombreux pays demandaient encore trois ans de plus, le secrétaire général de l’ONU craint de recevoir les chiffres trop tardivement pour dresser un bilan global, seul capable de conduire juridiquement les Etats à réviser leurs engagements. Nous avons un an pour faire valoir la clause de transparence décidée à la COP 21. Rien ne sert plus vraiment de vociférer en Europe. C’est ailleurs que les choses se passent.

A trop vouloir courir devant, nous risquons de perdre le reste du monde.

COP 25 : un sauvetage de dernière minute


par Dominique Martin Ferrari

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Ce devait être la première « COP bleue ». Même si l’océan aura une place prépondérante dans les réunions annexes, ce vœu chilien risque de passer aux oubliettes vu l’état du monde au jour où s’ouvre la rencontre mondiale.

Prévue à Santiago du Chili, la COP 25 se déroulera finalement à Madrid et ouvre ses négociations du lundi 3 décembre jusqu’au 15 décembre.

Madrid a réagi d’une manière extraordinairement rapide. Teresa Ribeira, ancienne directrice de l’IDDRI (Institut du développement durable et des relations internationales) et désormais ministre de l’environnement espagnole, dont on connaît la forte mobilisation pour le climat, n’est sans doute pas étrangère à ce sauvetage de dernière minute. « Un miracle ! » pour Paul Watkinson, président de l’organe subsidiaire du conseil scientifique des COP, que nous avons récemment rencontré à Paris. Il émet cependant un bémol : « ce ne sera pas une COP comme les autres; la société civile des pays du Sud rencontrera plus de difficultés pour y participer et l’Europe domine l’organisation de ces conférences depuis quelques années déjà. »

Les négociations de Madrid devraient d’abord compléter la mise en œuvre juridique de l’accord de Paris, pratiquement finalisée en Pologne l’an dernier.

Ensuite, elles devraient fixer les règles du jeu de la COP 26 qui se tiendra à Glasgow l’an prochain, et qui sera fondamentale.

La COP 25 : intermédiaire mais importante

2020 a été fixée effectivement comme étant une date symbolique. A cette date, les Etats doivent revoir leurs engagements (- 7,6 % par an jusqu’en 2030) car pour l’instant nous sommes très largement au dessus des seuils annoncés pour rester à + 2 ° C.

Seuls 68 pays sur 193 ont promis de revoir à la hausse leurs engagements et ils ne représentent que 8 % des émissions mondiales. 2050 doit sonner le temps du zéro carbone, il y a fort à faire d’ici là, donc il faudra s’engager plus et peu de pays y sont prêts en ce mois de décembre 2019.

Outre revoir à la baisse les émissions, un autre débat décisif doit émerger, celui qui tourne autour de l’article 6 de l’accord de Paris. Selon cet article, en 2020, Glasgow doit décider de l’organisation des mécanismes de marché et de non marché, savoir comment vont être comptabilisés les échanges. Les pays développés préfèrent se mobiliser sur cette question financière plus que sur un nouvel engagement d’atténuation et se mettent un peu entre parenthèses cette année.

Comment va s’organiser ce marché ? La réduction des émissions génère un crédit carbone, selon le protocole de Kyoto qui arrive en fin de période. Cette comptabilité s’opérait selon un mécanisme différencié entre pays émetteurs (le Nord) et pays touchés (le Sud). Mais depuis la signature du Protocole en 1995, Chine, Brésil, Afrique du Sud, Chili…. sont devenus à leur tour fortement émetteurs. Il faut donc revoir le mécanisme et le Brésil y est fortement opposé, tandis que l’Amérique latine persiste dans un refus idéologique du marché, et que le groupe des petites îles (AOSIS) et l’Afrique restent très exigeants en termes d’atténuation globale. L’assemblée n’est donc pas au diapason, même si tout le monde est d’accord pour mettre en œuvre un marché du carbone.

Collaborer à l’adaptation

Tout ne sera pas conflictuel. Pendant qu’ils discutent de renforcer leurs engagements (NDC) et de l’organisation du marché carbone, les Etats vont collaborer à répondre à ce que le mécanisme de Varsovie a mis en évidence : il y a des impacts climatiques au delà desquels on ne sait plus s’adapter, où l’on ne peut plus reconstruire, où il convient de déplacer les populations et de prévoir des compensations. La culture du risque, l’apprentissage de la résilience, l’adaptation avec ses trois volets  (connaissance, coordination, action) doivent trouver dans les rapports du GIEC des propositions. « Que fait-on de l’information? » questionne Paul Watkinson. « C’est un langage fleuri fort, mais qui ne change rien. Il faut trouver des méthodes, des outils pour intégrer les propositions aux politiques, notamment européennes, lancer un cycle de réadaptation, écouter la science pour en faire du politique ». On attend beaucoup sur ce sujet l’Union Européenne, dont la nouvelle présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, dévoilera la 12 décembre son « green deal », après avoir déjà déclaré l’UE en état d’urgence climatique et en ayant annoncé  un fonds de transition.

Plusieurs membres des JNE seront présents à Madrid pour couvrir la COP 25 pour leurs médias respectifs. Nous mettrons en ligne les liens vers leurs sujets, ainsi que d’autres articles dignes d’intérêt sur les négociations, via les comptes Facebook et Twitter des JNE.

A lire : Une course de lenteur pour sauver la Terre, article de Audrey Garric publié sur le site du Monde.

Le mouvement des Coquelicots à l’assaut d’une nouvelle classe de pesticides : les SDHI


par Fabrice Nicolino
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Au moment où je vous écris, tout s’emballe. Le maire de Langouët, membre du mouvement des Coquelicots (nousvoulonsdescoquelicots.org) a comme vous le savez défié l’Etat en prenant un arrêté antipesticides courageux (lire notre article ici). Des dizaines de maires ont suivi, et ils sont désormais rejoints par des élus de grandes villes de la banlieue parisienne, emmenés par le maire UDI de Sceaux, Philippe Laurent, et son adjointe Florence Presson. Gennevilliers, Accueil, Malakoff entrent avec eux dans la danse.

Et c’est une nouvelle fracassante, qui montre que toute la France est concernée. Pas seulement les cours ruraux, mais aussi le coeur des villes. Les pesticides sont évidemment partout, dans l’air et l’eau de pluie.

Mais voici que commence un nouveau combat, qui s’annonce formidable. Le mouvement des coquelicots commence sa deuxième année dans la désobéissance civile, car il estime qu’il faut se lever et accepter la confrontation avec un système irresponsable. Sans en avertir personne, nos autorités ont accepté l’épandage d’une nouvelle classe chimique de pesticides, les SDHI. Il s’agit de fongicides qui s’attaquent à la fonction respiratoire – SDH – des champignons pathogènes des récoltes. Le menu problème, c’est que des scientifiques de premier plan – l’un d’eux, Pierre Rustin, a une réputation mondiale – considèrent que c’est une folie. La SDH est présente chez tous les êtres vivants, et leurs études montrent que les SDHI s’attaquent aussi à la SDH des vers de terre, des abeilles, des…hommes. Le danger de voir apparaître à terme des maladies neurologiques redoutables et des cancers est grand.

Ces scientifiques ont incroyablement maltraités par l’ANSES, notre agence publique de protection. D’abord par un silence total de six mois, puis par un mépris complet. Pour finir, l’ANSES a publié un rapport qui évacue contre l’évidence la toxicité des SDHI. Je raconte tout cela dans un livre, Le crime est presque parfait, et permettez-moi de vous dire que ce n’est pas de la promotion commerciale. Ce livre et en tout cas l’histoire qu’il rapporte, nous concerne tous au premier chef. Je ne le cache pas : prenant mes responsabilités, je réclame la dissolution de l’ANSES, incapable de nous protéger, et la création d’une grande agence réellement indépendantes des lobbies. Est-ce possible ? C’est hautement nécessaire.

 

 

La biodiversité, une priorité. Vraiment ?


par Danièle Boone

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Sternes naines et pierregarin, petits gravelots, œdicnèmes criards nichent sur les îles de l’Allier tandis que de nombreux guêpiers s’installent dans les falaises. Au sommet d’un chêne isolé, on peut encore apercevoir la rare pie grièche à tête rousse. Une quarantaine de couples de cigognes blanches se reproduisent ici chaque année. L’hiver, les grues cendrées trouvent un dortoir idéal en plus du couvert. La richesse botanique est tout aussi importante avec une cinquantaine de plantes protégées.

A cheval sur trois départements (Nièvre, Cher et Allier) et trois régions, le Val d’Allier, juste en amont de la confluence de l’Allier avec la Loire, est une zone humide exceptionnellement riche en biodiversité grâce à une polyculture et un élevage de bovins traditionnel à l’herbe. Il y a vingt ans, des éleveurs et des naturalistes se sont battus pour conserver le bocage et ses prairies naturelles inondables et le faire classer en Natura 2000. Le lieu était convoité par des maïsiculteurs.

Cette convoitise reste hélas d’actualité. La préfète de la Nièvre vient d’autoriser le retournement à compter du 1er septembre de 54,89 hectares de prairies naturelles à Livry, en bordure de la rivière en pleine zone Natura 2000 pour y faire pousser du maïs bio. Il y a quelques mois, elle a autorisé l’irrigation de ces terres par pompage dans la nappe de l’Allier, bien que cela soit contraire au SDAGE Loire Bretagne. Les travaux ont commencé mi-juin alors que la période de nidification n’est pas terminée, ce qui va à l’encontre de la réglementation Natura 2000. Un collectif rassemblant 7 associations s’est formé qui va déposer un recours auprès du tribunal administratif de Dijon.

La biodiversité bat de l’aile et on détruit ce qui reste. Le rapport de l’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) sur « l’état de la biodiversité mondiale » publié le 6 mai dernier a confirmé l’ampleur de la dégradation du vivant. « Des faits cruels pour nous tous et qui appellent à l’action », s’est targué le président Macron, qui a notamment parlé de mettre en place « une agriculture beaucoup plus cohérente à cet objectif de biodiversité ». Mais, dans la Nièvre, ses services vont à l’encontre de cette annonce. Cela se passe à côté de chez moi, mais, dans toute la France, des décisions sont prises qui ne vont pas dans le bon sens : création d’infrastructures routières et de centres commerciaux inutiles qui entérinent la disparition des terres agricoles, destruction de haies et autres corridors biologiques indispensables à la survie des espèces; même les forêts, réservoirs traditionnels de biodiversité, sont maintenant victimes d’une exploitation industrielle.

Cent trente États ont approuvé le rapport de l’IPBES, ce qui signifie qu’ils reconnaissent l’effondrement de la biodiversité, mais quid de l’action ? L’État français avait une belle carte à jouer en ce début d’été où la liste des animaux « susceptibles de provoquer des dégâts » était un enjeu de taille. Notons pour ceux qui l’ignoreraient, le terme de « nuisible », devenu politiquement, sociologiquement, culturellement inacceptable, a disparu de tous les textes législatifs et réglementaires depuis la loi biodiversité du 8 août 2016, remplacé par les SOD, animaux « susceptibles d’occasionner des dégâts ». Mais, de fait, malgré ce compromis sémantique, rien n’a changé.

Cette classification a toujours pour conséquence la destruction des espèces listées tout au long de l’année par tous les moyens : tir, piégeage, déterrage. La publication de l’arrêté ministériel a été précédé d’une consultation publique : 53 853 contributions en trois semaines. En 2015, il n’y en avait eu que 2 000. Selon l’analyse du ministère, la majorité des contributeurs (65 %) se sont prononcés contre. Malgré cette levée de boucliers citoyenne, le décret a été entériné. Selon l’ASPAS, qui s’est appuyé sur les données aux bilans de piégeage réalisés de 2015 à 2018, ce seront plus de 2 millions d’animaux sauvages qui vont être à nouveau tués, piégés, déterrés d’ici le 30 juin 2022. Ce sera un des héritages désastreux de de Rugy. Avant de démissionner de son ministère, il avait déjà, depuis longtemps, démissionné de l’écologie.

La défense de la biodiversité est un devoir élémentaire et ce devoir nous oblige tous. Chacun peut retrousser ses manches et prendre ses responsabilités en renonçant, par exemple, au consumérisme. Dans la Nièvre toujours, à La Rochemillay, Marion Baranton et Jérôme Boulanger, éleveurs, ont décidé de faire de leur exploitation une réserve naturelle. Passionnés de botanique, ils sont particulièrement sensibles au végétal. Les troupeaux changent de pâture tous les trois jours pour préserver la qualité de la prairie naturelle. Leur travail pour favoriser la biodiversité végétale a été récompensé : l’année dernière ils ont découvert une dizaine d’orchis brûlées, des orchidées rares. Cette année, il y en avait 150 ! Ils font partie du réseau Paysans de Nature initié par la LPO Vendée, un réseau de paysans qui font de la biodiversité leur priorité. Ils démontrent que pratiquer une agriculture paysanne économiquement viable et respectueuse des animaux domestiques et de la nature sauvage est possible. C’est bien évidemment ce modèle qu’il faut promouvoir et soutenir mais on en est loin.

Le lobby de la chasse a eu la peau de Nicolas Hulot. François de Rugy, son remplaçant, pourtant à leurs bottes, est parti lui aussi. Il ne laissera pas un souvenir impérissable. Les ministres passent, comme les présidents d’ailleurs, mais aucun d’eux n’est cohérent entre les beaux discours avec des trémolos dans la voix, « on va sauver le monde »  et l’action.

Une décision essentielle pour sauver le vivant serait, comme le demande le mouvement des coquelicots, l’interdiction de tous les pesticides de synthèse, mais ce serait s’opposer au tout puissant lobby de l’industrie chimique. Impossible ! Une autre serait de renoncer à tous les traités de libre-échange avec les autres continents qui entraînent la pollution liée au transport, mais également les introductions d’espèces invasives, de bactéries et de virus responsables notamment des maladies émergentes. Mais là encore, impossible de contrarier les lobbies qui, de fait, nous gouvernent. CETA, passera, passera pas ? A votre avis ?

Danièle Boone est l’auteur du manifeste Sauvons les oiseaux (Rustica, 2019) et de Accueillir les insectes dans mon jardin  – ma contribution à la biodiversité (Jouvence nature, 2019). Elle co-anime la mensuelle environnementale « Planète Nièvre »  sur RCF Nièvre.
voir son blog


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La biodiversité enfin prise en compte… dans les discours

 


par Allain Bougrain-Dubourg, président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO)
BOUGRAIN-DUBOURG-Allain

 

Et voilà qu’enfin la biodiversité semble renaître de ses cendres. Du moins dans les plus hautes sphères qui ne lui accordaient qu’une attention discutable.

Rappelez-vous, la lettre du Grand Débat. Le Président de la République s’attarde sur la biodiversité en indiquant qu’elle doit être gérée à partir des connaissances scientifiques. Pas un mot sur l’éthique… Et d’enchaîner : il ne faut pas qu’elle pèse sur la concurrence en matière d’agriculture ou d’industrie. La fragilité du vivant, le devoir de solidarité, les services rendus par la nature, etc. ne sont pas au programme.

Quoiqu’il en soit, à l’occasion du sommet de l’IPBES, Emmanuel Macron témoigne, à l’arraché, de son empathie pour la biodiversité. Très franchement, si la démarche ne peut qu’être saluée, les mesures proposées ne bouleversent pas le paysage écologique. Elles reprennent, une nouvelle fois, les préconisations du Grenelle de l’Environnement, de la loi 2016 sur la reconquête de la biodiversité ou du plan d’actions pour la biodiversité de Nicolas Hulot.

Mais ne soyons pas grincheux, réjouissons-nous des bonnes résolutions… même tardives. Reste que, dans le même temps, on constate que le CNPN (Conseil National de la Protection de la Nature), honorable assemblée consultative de 70 ans d’âge, pourrait perdre de sa sagesse au profit des régions. Sans entrer dans le détail d’une stratégie qui, au final, ne peut qu’affaiblir la nature, il s’agit de simplification administrative. À propos de simplification qui ouvre la porte à toutes les maltraitances du vivant, on pourrait évoquer la loi destinée à simplifier la gestion des dons en faveur de la reconstruction de Notre Dame. Son article 9 laisse abasourdi : « le projet ne doit pas être affecté par les contraintes environnementales !» lit on en résumé. Alors même que la stratégie de reconstruction n’a pas encore été déterminée, on prend la précaution de ne pas être embarrassé par le respect de l’environnement !

Faut il ajouter qu’alors que le Président nous rassure sur sa volonté de préserver la biodiversité depuis le perron de l’Élysée, son ministère de la Transition écologique et solidaire s’obstine à mettre la belette, la martre, la fouine et le putois sur les listes d’espèces dites nuisibles. Pour information, l’UICN souhaite que le putois en question rejoigne la pathétique liste rouge tellement l’espèce est devenue fragile. Et la chasse ? Silence radio sur les 6 000 tonnes de plomb qui polluent nos territoires, pas un mot sur les tourterelles des bois à l’agonie et sur la vingtaine d’espèces chassables figurant elles aussi sur les listes de l’UICN. Doit-on ajouter l’absence de solidarité de l’Etat pour les programmes Life désormais financés exclusivement par l’Europe et des collectivités ou des privés ?

Agiter le beau drapeau des grands principes de résilience ne suffira pas à générer un vent de confiance.

Membre « historique” des JNE, Allain Bougrain-Dubourg est Président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). Retrouvez-le tous les samedis matins à 6 h 48 sur Europe1 pour sa chronique Entre chien et loup.

Faites votre boulot, merde !

 


par Christel Leca

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.Désolée si je vous choque, mais j’emprunte cette injonction à David Dufresne. Ce journaliste indépendant recense et documente depuis décembre dernier les violences policières lors des manifestations des Gilets Jaunes, dans l’indifférence générale, sauf depuis quelques semaines, et a reçu, le 14 mars dernier, le prix des Assises internationales du journalisme de Tours pour ce travail.

J’y étais. Il était très ému, paraît-il, parce que j’étais partie dîner en bonne compagnie au lieu d’assister à ce satisfecit en plénière. J’aurais juste aimé applaudir David Dufresne.

Les plénières des Assises m’ont ennuyée, mais pas les ateliers, ni les rencontres hors cadre. Invitée à Tours pour la présentation publique du rapport 2019 de l’Observatoire de la déontologie de l’information (ODI) (1), avec Patrick Eveno, président de l’ODI, Pierre Ganz, vice-président, et Véronique Richard, membre de la Société des lecteurs du Monde, je m’y suis régalée.

D’abord parce que rendre public un rapport intitulé « L’information mise en cause » est une bonne occasion de rappeler à nos confrères que la liberté de la presse s’use si l’on ne s’en sert pas. Moins les journalistes feront du bon boulot, plus on leur mettra dans les reins des lois « Fake News » et autres « Secret des Affaires ». Moins il seront nombreux à enquêter, à reporter au-delà de leur zone de confort (ce n’est pas une expression), à investiguer là où ça fait mal, plus ils seront attaqués. Ce n’est évidemment pas la seule raison, j’exagère…

La remise de ce rapport est, comme tous les ans, le moment de pointer – sans nommer les fautifs – des pratiques douteuses, scandaleuses ou dangereuses, mais aussi des initiatives positives. Cette remontée de faits et actes doit nous intéresser, professionnels de l’information, parce qu’elle nous invite à réfléchir sur nos pratiques. Elle est aussi une façon de montrer au grand public qu’il n’y a pas que des éditocrates malveillants ou proches du pouvoir qui travaillent dans les rédactions. Il y a des journalistes de grande valeur bridés, des pigistes exploités, des photographes et vidéastes empêchés de faire correctement leur travail par manque de temps et de moyens – lié à la pression de la rentabilité qui n’a rien à faire avec le travail d’informer.

L’ODI est un lieu de débats. Nous ne sommes pas toujours d’accord. Mais son rapport rappelle ainsi que « la question de la représentation des classes populaires, des femmes, des personnes non-blanches, des handicapés, catégories dont le baromètre publié par le CSA relève chaque année la sous-représentation chronique, reste vive ». Faire accéder aux écrans et aux programmes d’information les différentes catégories de la population avec équité est une préoccupation déontologique, comme le rappelle le Code des pratiques de la Fédération internationale des journalistes (FIJ) : « Le journaliste prendra garde aux risques d’une discrimination propagée par les médias et s’efforcera d’éviter de faciliter une telle discrimination, fondée notamment sur la race, le sexe, les mœurs sexuelles, la langue, la religion, les opinions politiques et autres et l’origine nationale ou sociale ».

Dans cette veine, j’ai assisté aux Assises à deux ateliers édifiants. Le premier, intitulé « Attentats, suicides, maladies graves : traiter du sensible », avec Marie-Christine Lipani-Vayssade, maître de conférences à Bailly-Université Bordeaux-Montaigne, Nathalie Pauwels, chargée du déploiement national du programme Papageno, Anne-Pierre Noël, fondatrice de l’Association de Journalistes et anciens journalistes pour une Information Responsable en Psychiatrie (AJIRPSY), et Caroline Langlade, journaliste et auteure, sous la houlette de Sophie Massieu, journaliste.

L’effet Papageno (du nom d’un personnage de la Flûte enchantée de Mozart, lire les explications ici) ? C’est le contraire de l’effet Werther, ce personnage de Goethe qui, en se suicidant, a donné envie à de nombreux lecteurs de passer à l’acte. Comme Marilyn Monroe : on a compté 12 % de suicides supplémentaires aux États-Unis en 1962, année de son décès. Raconter le suicide sous l’angle du romantisme a un effet désinhibant, c’est prouvé. Tout comme en préciser le mode d’emploi. Nathalie Pauwels sensibilise de nombreux journalistes à ce sujet. Mais, comme l’a rappelé une participante, c’est souvent sous la pression de la direction de la rédaction que le sensationnel prime. Nathalie Pauwels n’a pas encore réussi à s’introduire parmi les cadres dirigeants, malgré ses propositions. Le sensationnel. Une demande que l’on prête au lecteur ou au téléspectateur. Mais si on arrêtait ? Si tout le monde arrêtait ?

D’une manière un peu différente, Anne-Pierre Noël se penche sur les mauvais traitements journalistiques infligés à la santé mentale. Exemple frappant, celui d’un homme politique évoquant la schizophrénie pour qualifier les pratiques de ses homologues. Au journaliste de lui demander ce qu’il entend par là et si la comparaison avec une maladie aux symptômes précis, faisant l’objet d’une grande souffrance chez les personnes qui en sont atteintes et leur entourage est appropriée. Enfin, le témoignage de Caroline Langlade (2) fait froid dans le dos, pas uniquement parce qu’elle est une rescapée de l’attentat du 13 novembre 2015 au Bataclan. Elle a été harcelée par des rédactions assoiffées de témoignages. Ses propos ont été déformés. « Il existe une fascination malsaine pour la souffrance chez certains journalistes, inversement proportionnelle à la pudeur des victimes », qui doivent souvent lutter pour être respectées après avoir déjà vécu l’enfer.

Le second atelier, « Cultures du cœur : la marginalité dans les médias ? », était organisé avec le réseau Culture du cœur d’Indre-et-Loire qui fédère plus de 250 associations dans le domaine social et l’insertion. Animé par Edouard Zambeaux, journaliste, auteur de films et documentaires, producteur des Périphéries sur France Inter, cet atelier donnait la parole à des femmes et des hommes invisibilisés par les médias. Stigmatisés. C’est-à-dire réduits à un état (migrante, chômeur en fin de droits, SDF, etc.). Raconter des personnes, leur histoire, leurs conditions de vie, demande du temps. Puisque les mass media ne prennent pas ce temps, de nombreux média alternatifs voient le jour, hélas pas autant diffusés. « On devrait se battre pour que les classes populaires soient représentées dans les médias de masse », espère plutôt Edouard Zambeaux, qui a cependant dû jeter l’éponge en 2017 sur France Inter. Alors que les Gilets Jaunes ont notamment dénoncé le traitement médiatique de leur mouvement, ces médias alternatifs ont le mérite d’exister et de claironner « nous ne sommes pas un média neutre », à l’instar de l’émission « Salon de pauvres » sur Radio Béton (radio associative tourangelle).

Le 2 février, alors qu’elle s’approchait d’un Gilet Jaune pour une interview, Laury-Anne Cholez se vit demander pour qui elle travaillait. « Reporterre », répondit-elle et il lui serra chaudement la main en lui disant que l’équipe faisait un « super travail » ! Et si l’audience des mass média se voyait réduite, au bénéfice des média alternatifs ? Le journalisme aussi aurait gagné une bataille.

Dans un tweet, le 16 mars dernier, @Shimegi prophétisait : « Dans 90 ans l’héritier spirituel de ⁦‪@d_schneidermann écrira un joli bouquin pour se demander comment les journalistes n’ont rien vu venir. Il pourra ajouter : comment les journalistes n’ont pas vu qu’ils participaient activement (et ne comprenaient pas qu’on le leur reproche) ». Daniel Schneidermann, auteur de Berlin, 1933 – La presse internationale face à Hitler (Seuil, 2018), a lui aussi été primé aux Assises.

Cet éditorial n’engage que son auteure.

1 Où je représente les JNE.
2 Auteur de Sorties de secours chez Robert Laffont en 2017.

Bonne année 2019 et joyeux cinquantenaire des JNE

 


par Richard Varrault, président des JNE

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La fin de l’année 2018 a été marquée par la disparition de deux adhérents de notre association, Marie Hellouin et Roger Cans en novembre et décembre, toutes nos pensées vont à leurs familles et amis.

Mais la vie, de nous toutes et tous, se poursuit malgré les peines et les chagrins.

Aussi, j’espère que vous avez passé d’excellentes et chaleureuses fêtes de fin d’année et je vous souhaite une très bonne année 2019 pleine de projets personnels ou en communs, pour notamment mettre en valeur le travail important de nos prédécesseurs à l’occasion de notre cinquantenaire en 2019.

Si notre profession est sinistrée (secret des affaires, meurtres de nombreux journalistes et opposants à des projets écocides et environnementaux partout dans le monde, sans compter les progrès continus de l’Intelligence Artificielle qui nuira de plus en plus à l’intelligence des journalistes), nous devons continuer à résister aux fake news et autres désinformations et infox sur les réseaux sociaux. Notre concentration sur les sujets que portent les JNE depuis de nombreuses années doit nous permettre de revenir sur le devant de la scène comme cela a pu être le cas avec la lutte contre le bétonnage de la Vanoise au XXe siècle.

Les projets en 2019 ne manquent pas. Quelques-uns seront auto-labellisés « 50 ans des JNE », d’autres s’inscriront dans la marche normale de la vie de l’association. Ainsi en mars doit se tenir un colloque sur l’Effondrement, avec la participation de personnalités politiques et d’intervenants du monde des sciences. Un autre colloque aura lieu sur les plantes en novembre ou décembre 2019 (en préparation durant ce début d’année).

Les JNE s’efforceront d’être présents aux événements associés à la 7e session plénière de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) qui se tiendra à Paris au printemps et fera de cette ville la capitale mondiale de la biodiversité. De même, l’association souhaite envoyer des journalistes à la COP25, qui se tiendra au Chili, pour la 25e session de la Conférence des Parties (CdP 25) qui aura lieu en même temps que la 15e réunion de la Conférence des Parties siégeant en tant que Réunion des Parties au Protocole de Kyoto (CMP 15) et la deuxième réunion de la Conférence des Parties siégeant en tant que Réunion des Parties à l’Accord de Paris (CMA 2). Du 11 au 22 novembre 2019 (dates à confirmer selon le site de la CCNUCC). Un voyage qui pourrait comprendre aussi d’autres journalistes que les JNE, à l’instar de celui organisé en 2012 pour Rio +20…

Dans le cadre des rassemblements, il y aura aussi en mai 2019, le Congrès des JNE qui se tiendra dans le Parc Naturel des Pyrénées Catalanes (région Occitanie) où nous attendons sur 3 jours et 2 nuits une cinquantaine de congressistes. Au programme, notre AG 2019 et quelques visites de lieux emblématiques accompagnées de conférences et rencontres avec les élus et les animateurs du Parc Naturel Régional.

Le dernier événement pour 2019 est une rencontre, sous la forme d’un colloque, sur une journée, sur l’histoire des JNE et du mouvement écologiste, à l’occasion de la remise des archives de l’association aux Archives Nationales. Cette rencontre sera accompagnée d’un débat sur l’information et l’écologie aujourd’hui, avec projections de films documentaires et une soirée festive. Le tout aux mois d’octobre ou de novembre. Les bonnes volontés seront les bienvenues pour la préparation et l’organisation de cette journée.

Le dernier élément commun sera la publication d’un numéro spécial du journal de l’association le Canard Sauvage qui sera disponible pour la rencontre sur la remise de nos archives (bonnes volontés bienvenues à nouveau).

Notons, dès à présent que l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) se réunira en 2020 (du 11 au 19 juin), à Marseille. La France étant l’hôte pour ce congrès mondial qui verra la présence de près de 10 000 congressistes originaires de 192 pays (le précédent s’est tenu à Hawaï en 2016). Les JNE se proposent d’y tenir un stand, en tout cas, une présence, pour présenter l’association, en partenariat éventuel avec une autre structure…

Un programme qui dépasse le simple cinquantenaire de notre association et la volonté de revenir dans l’arène en donnant aux JNE une audience qui n’est pas réellement à la hauteur de la présence de ses adhérents dans les différents médias de notre pays. Nous avons en effet des adhérents, dont certains ont une véritable liberté de parole, mais qui passent trop souvent sous silence leur appartenance à notre association. Quelques citations à bon escient permettraient de faire connaître, à tout le moins, notre existence. L’appui des réseaux sociaux devrait aussi accentuer cette présence « publique »…