Editos

Le site des JNE fait (bientôt) peau neuve


par Antoine Bonfils et Sandrine Boucher,
co-présidents des JNE

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Vous en rêviez, c’est fait ! Le nouveau site internet des JNE est enfin prêt, et sera bientôt en ligne.

Un site internet que nous avons voulu plus aéré, plus esthétique et plus moderne aussi – notre précédent site avait déjà plus de 10 ans !

A l’image de notre association, nous avons voulu faire un site dynamique qui sera un lieu d’échange et de débat sur la nature et l’environnement.

Un lieu où seront également mis à disposition des ressources, des publications et des revues.

L’Association des journalistes et écrivains pour la nature et l’écologie, créée en 1969, regroupe pas moins de 190 adhérents, pour la plupart journalistes de la presse écrite, écrivains, mais aussi photographes et vidéastes. Et c’est cette formidable richesse que ce nouveau site internet aura la charge de mieux faire connaitre.

Qui dit nouveau site, dit nouvelles rubriques et nouveaux outils.

Nous avons d’abord souhaité faire la part belle aux régions. Lors de notre dernière assemblée générale, qui a vu toute l’équipe du conseil d’administration et du bureau remaniée, il nous est apparu nécessaire de créer une dynamique régionale. C’est ce que tentera de faire ce nouveau site. Donner la parole aux correspondants régionaux, faire remonter les informations, mettre en lumière des bonnes pratiques, être force de solutions : c’est bien à cette promesse que nous nous sommes engagés.

Nous ne pouvions pas non plus nous passer d’une refonte graphique du site. Nous avons donc privilégié les grands formats de photos, l’illustration de tous les articles et la mise en ligne de contenus vidéo, grâce notamment aux nombreux photographes et vidéastes de qualité membres de notre association.

Un site ne serait pas complet sans son agenda. Là-encore, nous avons voulu être le plus exhaustif possible, entre les manifestations et rencontres organisées par les JNE, et l’agenda national et international.

2020 devait être l’année de l’action environnementale. Le Covid est passé par là et notre site internet n’était pas prêt ; ce sera finalement 2021.

La Convention citoyenne pour le climat a rendu sa copie, le gouvernement une autre.

L’UICN tiendra son congrès mondial de la nature à Marseille, en septembre, puis la Chine accueillera la COP 15 sur la biodiversité au mois d’octobre. L’Ecosse accueillera, quant à elle, en novembre, la grand messe de l’ONU sur le climat : la COP 26 ! Avec un an de retard, mais les pays pauvres peuvent bien attendre.

2021 sera pour les JNE une année sans congrès, mais heureusement placée sous le signe de la vie sauvage. Quelle place lui reste-il ? Peut-on le réensemencer ? Peut-on en faire l’inventaire ? Peut-on vivre avec ? Comme avec les grands carnivores. À ce titre, les JNE participent tout au long de l’année au projet LIFE – Euro Large Carnivore, en organisant webinaires, bourse thématique et un colloque en novembre.

Vous l’aurez noté, une année riche encore en évènements. Mais une année 2021 qui sonne peut-être le moment du choix entre une planète riche et confortable mais dénaturée et bientôt stérile, et cette planète sobre, résiliente et durable, celle que nous portons aux JNE.

Cette crise sanitaire nous aura précipités dans un nouveau monde. Celui du télétravail, de la distanciation sociale, de la visioconférence, et bientôt sans doute du pass sanitaire. Un monde déshumanisé, fait d’avatars, d’applications, de géolocalisations et de smartphones traceurs. Rarement sous la Ve République, nos libertés fondamentales et individuelles n’auront été autant menacées. À l’image de ces lois d’exception, successives, comme celles sur la menace terroriste ou l’urgence sanitaire, et qui sont prorogées systématiquement depuis bientôt six ans.

Dans ce contexte sécuritaire, la liberté de la presse se voit insidieusement remise en cause, au prétexte paraît-il, d’empêcher les troubles à l’ordre public ou l’incitation à la haine. La loi sur la sécurité globale, à laquelle s’est opposée notre association dès novembre dernier, en signant un appel à manifester, en est un parfait coup d’essai. Lorsque nos consoeurs Inès Léraud ou Morgan Large sont victimes d’intimidations et de malveillance par des groupes agro-industriels sur lesquels elles tentent d’enquêter, c’est bien notre à notre liberté d’informer que l’on s’attaque.

La nouvelle loi Climat est arrivée en discussion au Parlement, et avec elle, son cortège de lobbys. On regrettera que le peuple français n’ait pas plus son mot à dire, comme si nos institutions démocratiques et représentatives étaient devenues sourdes.

Alors, faisons toutes et tous en sorte que cette année 2021 ne devienne pas celle d’une méprise : devoir choisir entre le maintien de nos libertés individuelles et l’avenir commun de notre planète.Que notre nouveau site internet nous inspire une forme de renaissance et diffuse notre voix le plus largement possible.

Climat : les leçons de la Convention citoyenne

 


par Thomas Blosseville

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A peine présenté et déjà très critiqué. Le projet de loi issu des travaux de la Convention citoyenne pour le climat entame son parcours législatif. Il sera débattu à l’Assemblée nationale à partir de mars. Ce texte était attendu depuis des mois, après la consultation de 150 citoyens tirés au sort pour constituer cette fameuse Convention citoyenne. Ce processus a fait couler beaucoup d’encre. Au final, comme beaucoup le redoutaient, le projet de loi du gouvernement a considérablement amoindri les propositions des citoyens. Pour autant, cette expérience a eu trois mérites.

D’abord, permettre à des citoyens novices de s’emparer de l’enjeu climatique et de prendre conscience de l’ampleur des changements qu’il induisait. Ensuite, contribuer à inscrire le climat dans l’agenda médiatique. Enfin, soulever des interrogations sur notre fonctionnement démocratique et le rôle des citoyens dans l’élaboration des lois.

On peut considérer ces trois mérites comme autant de bonnes nouvelles. Après tout, la vocation de notre association JNE est d’œuvrer à la diffusion des informations et des connaissances sur les problématiques écologiques. La Convention a montré combien l’information pouvait être une puissante force de conviction des citoyens. Elle leur a fourni la matière première pour élaborer d’ambitieuses propositions. A l’inverse, on peut accueillir le projet de loi du gouvernement avec une grande circonspection, même s’il sera amendé lors de son examen au Parlement. La force de conviction des citoyens s’est arrêtée aux portes des ministères. Elle s’y est heurtée à des peurs, conservatismes, luttes d’influence…

Un constat s’impose tout de même. Le changement climatique est présent depuis longtemps dans le débat public. Ce projet de loi n’est pas le premier du quinquennat à aborder la question. Avant lui, il y a eu une loi sur le logement promulguée fin 2018. Il y a eu aussi une loi « énergie-climat » et une loi « mobilité », toutes deux adoptées fin 2019. Ces trois lois concernaient déjà la lutte contre le changement climatique. Sans oublier la loi de finances qui, chaque année, traite de fiscalité sur l’énergie et sur les émissions de gaz à effet de serre. Ou encore, les divers décrets et arrêtés en cours d’élaboration, par exemple la nouvelle réglementation environnementale des bâtiments dite « RE 2020 ».

On le constate : la politique climatique est continuellement en débat dans diverses institutions. Mais dans cette avalanche de lois et de réglementations, beaucoup de mesures sont inconnues du grand public. Qu’a changé la Convention citoyenne ? Elle a certes formulé des propositions déjà présentes dans le débat d’experts, mais en les abordant à travers le prisme du quotidien des Français. Et non en défendant les intérêts d’une quelconque structure.

Cela n’a pas empêché le gouvernement d’annihiler l’ambition des 150 citoyens. De nombreux détails restent donc à améliorer. Voici quelques questions que cette expérience a soulevées. Faut-il multiplier ce type de consultation ? Pour quels sujets ? Combien de citoyens faut-il réunir pour être représentatif sans alourdir le processus ?

Autres questions : comment les informations diffusées à cette occasion peuvent-elles bénéficier à l’ensemble de la population ? L’important n’est pas de constituer un petit groupe de citoyens experts, mais de permettre à tous les Français de s’approprier l’enjeu. Et comment articuler le travail de ces citoyens avec celui des acteurs plus traditionnels de la société civile, comme les associations, syndicats et autres corps intermédiaires ? Par exemple, comment faire le lien avec le Conseil économique, social et environnemental (Cese), qui réunit déjà diverses composantes de la société civile ?

La Convention citoyenne pour le climat aura ouvert des pistes de réflexion. Espérons qu’elles ne soient pas refermées aussi vite qu’ont été douchés les ambitieux espoirs de ces 150 citoyens.

2021, année de l’urgence climatique ?


par Olivier Nouaillas

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Dans les cercles écologistes et militants, l’expression a souvent été employée, mais c’est la première fois qu’elle est utilisée à un aussi haut niveau de responsabilité. Ainsi, il faut prendre très au sérieux la déclaration faite par Antonio Gutteres, le secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies (ONU) le 12 décembre 2020, soit cinq ans jour pour jour après la signature de l’Accord de Paris lors de la COP 21 pour lutter contre le changement climatique. « J’appelle aujourd’hui les responsables du monde à déclarer l’état d’urgence climatique dans leur pays jusqu’à ce que la neutralité carbone soit atteinte », a-t-il déclaré lors d’un sommet de chefs d’état, organisé en visioconférence.

« Urgence climatique » : l’expression sonne comme un rappel à l’ordre, voire comme un ultime avertissement à une communauté internationale qui fonce droit dans le mur. Pourtant, il y a cinq ans, en adoptant l’objectif de « limiter le réchauffement à 2 ° C», « si possible à 1,5°C », un timide vent d’espoir s’était levé. Pour la première fois, un accord international de limitation des gaz à effet de serre – certes juridiquement non contraignant, mais révisable tous les cinq ans – était adopté par 196 pays. L’action irresponsable de chefs d’Etats pyromanes (Donald Trump et Jair Bolsonaro en tête), mais aussi la faiblesse des engagements pris par la plupart des Etats et gouvernements nous conduisent d’ici la fin du XXIe siècle vers un réchauffement largement supérieur à 3° C, voire 4° ou 5° C, aux conséquences incalculables sur l’habitabilité de la Terre.

Certes, le Global Carbon Project vient de révéler que les émissions mondiales de CO2 ont baissé en 2020 de 7 %, un record. Mais la cause est à rechercher non pas du côté d’efforts vertueux, mais de la mise à l’arrêt de nombreux secteurs de l’économie mondiale, en raison de la pandémie de Covid-19 … D’ailleurs, la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère a continué à augmenter, atteignant 410 ppm (particules par millions) un niveau inégalé depuis trois millions d’années. Et, une étude de chercheurs de l’université McGill à Montréal, publiée la veille de Noël, dans la revue Climate Dynamics, montre que « le seuil climatique dangereux (c’est-à-dire supérieur à 1,5° C) pourrait être franchi entre 2027 et 2042 ». Autant dire que le temps nous est compté, d’autant plus que 2020 a été, de nouveau, la troisième année la plus chaude jamais observée depuis le début des relevés météorologiques.

Le pire n’est heureusement jamais sûr. Donald Trump, le leader des climatosceptiques et des démagogues anti-science, a été battu, et Joe Biden, son successeur qui va entrer en fonction le 20 janvier, parle du changement climatique comme d’« une menace existentielle ». La Cop 26, reportée d’un an, a été refixée à Glasgow en novembre 2021 et c’est elle qui, selon l’accord de Paris, peut revoir les engagements des pays à la hausse. D’ailleurs, les ONG d’environnement, toujours combatives, ont prévu d’en faire un nouveau moment de mobilisation internationale. Tout aussi important, le Congrès mondial de la nature, après deux reports pour cause de pandémie, devrait avoir lieu à Marseille du 3 au 11 septembre 2021. Car le lien entre l’urgence climatique et l’érosion de la biodiversité est, chaque jour qui passe, de plus en plus évident.

Aussi, au début de cette année 2021 cruciale, il faut prendre comme un signal très encourageant le fait que les scientifiques du GIEC, spécialistes du climat, et de l’IPBES, spécialistes de la biodiversité, ont décidé de monter un groupe de travail en commun sur la nécessaire préservation des écosystèmes, l’un des meilleurs outils pour amortir non seulement les effets du changement climatique, mais aussi le développement des zoonoses. En effet, alors que la mise en cause de la science est devenue une spécialité des milieux complotistes, « croire à la science ou pas est devenue une question éminemment politique », comme l’affirme la sociologue Eva Illouz. « Sans doute, ajoute-t-elle, celle qui va décider de l’avenir du monde ». Pas moins.

Ancien vice-président des JNE et auteur du Changement climatique pour les Nuls (First, 2014), Olivier Nouaillas tient désormais une chronique hebdomadaire « Planète verte » sur la vie.fr. Ce texte y a aussi été publié (cliquez ici).

Vive l’ensauvagement

 


par Jean-Claude Génot

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Dans un récent entretien, le ministre de l’Intérieur a dit : « il faut mettre fin à l’ensauvagement d’une partie de la société », à propos de faits divers violents qui se sont déroulés au cours de l’été. Mais est-ce que M. Darmanin sait ce qu’est l’ensauvagement ?

Verger ensauvagé en Alsace © Jean-Claude Génot

Un animal domestique ou une plante de jardin peuvent se mettre à vivre en pleine nature. Dans ce cas on dit que l’animal ou la plante s’ensauvage. Une terre exploitée à des fins agricoles puis abandonnée évolue vers une friche, on dit également qu’elle s’ensauvage. On entre là dans le monde du sauvage et des sauvages. Le Dictionnaire de l’Académie française (édition de 1835) indique que l’adjectif sauvage se dit « de certains animaux qui vivent dans les bois », mais aussi « qui se tiennent dans les déserts, dans les lieux éloignés de la fréquentation des hommes » et également par extension « des lieux incultes et inhabités ». Mais sauvage s’emploie également pour « certains peuples qui vivent ordinairement dans les bois, presque sans religion, sans loi, sans habitation fixe, et plutôt en bête qu’en homme » pour reprendre la définition du dictionnaire cité précédemment. Il n’est pas si loin le temps où l’on exposait les « sauvages » dans des zoos. Ainsi pour le ministre, les personnes qui contreviennent aux lois républicaines et agissent avec violence seraient en quelque sorte des sauvages. Le terme sauvage n’a pas sa place ici, la langue française est riche de mots qui peuvent qualifier les auteurs de violences physiques : excité, brute, cruel, bestial, barbare ou inhumain. Bernard Clavel estimait qu’à force d’être mal employé, sauvage était devenu synonyme de barbare ou d’inhumain. Mais selon lui : « De ce mot d’amour, les hommes, qui sont les pires brutes de la Création, ont fait un mot de haine ». Si sauvage est considéré comme l’antonyme de civilisé, notre civilisation a suffisamment montré de quoi elle était capable en termes de monstruosités guerrières pour que le sauvage n’ait rien à envier au civilisé…

Comment un dirigeant politique peut-il s’étonner de la violence de la société quand il agit en faveur d’une économie violente par ses conséquences (chômage, exclusion, inégalités, pauvreté) ? Non seulement l’ensauvagement n’est pas un terme approprié pour parler d’individus qu’un ancien Président avait qualifié de « racailles » et un autre ancien ministre de « sauvageons », mais en plus M. Darmanin ignore qu’être sauvage, loin d’être une tare est plutôt une qualité. D’abord nous sommes ontologiquement lié au sauvage car pour le philosophe de la nature Paul Shepard, l’homme porte en lui les racines du monde sauvage des origines, celles du Pléistocène : « le contexte de notre être dans le passé est de toute évidence la nature sauvage ». La génétique vient confirmer nos racines sauvages puisque nous avons tous des gènes de l’homme de Neandertal. Les colonisateurs ont toujours vu les peuples premiers comme des sauvages car ces derniers étaient souvent nus au lieu d’être habillés, chasseurs au lieu d’être agriculteurs, nomades au lieu d‘être sédentaires, païens au lieu d’être croyants et oisifs au lieu d‘être laborieux. Bref le sauvage est fantasmé par toute une société trop conformiste et réactionnaire pour imaginer qu’on puisse vivre autrement qu’elle. Mais ne serait-ce pas ce qui se cache derrière les propos du premier flic de France, derrière la violence et les incivilités, il pourrait y avoir la volonté de s’en prendre aussi aux rebelles, aux anarchistes, aux libres penseurs, aux doux rêveurs qui se foutent de la 5G et à tous ceux qui veulent vivre autrement qu’en précipitant la planète vers son effondrement. De la même façon que nos paysages maîtrisés par une économie écocidaire ont besoin de s’ensauvager, la civilisation de la croissance aveugle et de l’hyper consommation qui est en guerre contre la nature a besoin d’une pensée sauvage. Cette pensée sauvage est, selon le philosophe Stefan Alzaris, « une manière d’être au monde, une posture existentielle dont l’étoffe est le rapport à l’inconnu et l’ouverture à l’altérité.  C’est une pensée méditante, poétique, qui prend le risque du réel et qui laisse être la nature telle qu’elle est, sans intervention humaine. » Toujours selon ce philosophe, « l’expérience du sauvage est aujourd’hui salutaire et nécessaire : elle est une forme de résistance éthique qui nous permet de retrouver le contact avec le réel, le rapport à l’altérité, le présent vivant ». On rejoint là le grand penseur de la nature, Henry David Thoreau, pour qui la sauvegarde du monde réside dans le sauvage, à savoir les êtres vivants non humains, mais aussi la part sauvage des humains qui leur permet de lâcher la bride à leurs émotions et d’en finir avec le contrôle. C’est pour cette raison qu’il faut clamer haut fort : vive l’ensauvagement !

A lire
Nature : le réveil du sauvage, Jean-Claude Génot, éd. L’Harmattan, 2017.

Et si on parlait de l’écolobashing ?

 


par Marc Giraud

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Défendre l’écologie deviendrait-il dangereux ? Des journalistes, des militants associatifs, des lanceurs d’alertes et même des élus doivent aujourd’hui subir des intimidations de plus en plus oppressantes. Convocations à la gendarmerie, procès-bâillons, actions juridiques nerveuses… L’écolobashing est en marche.

La journaliste Inès Léraud enquête sur l’industrie agro-alimentaire en Bretagne. Depuis des années, elle reçoit des plaintes abusives pour diffamation et des pressions financières tenaces. Comme un pied de nez aux censeurs, son album Algues vertes, l’histoire interdite, illustré par Pierre Van Hove (La revue dessinée/Delcourt), vient de recevoir le prix 2020 de la BD bretonne, car personne n’est dupe.

Les techniques de communication les plus classiques des régimes autoritaires consistent à inverser les rôles. C’est simple comme une paire de menottes : il s’agit de faire passer les défenseurs de la liberté pour des terroristes si menaçants qu’il faut absolument les maîtriser. En octobre 2019, la création de l’obscure cellule Déméter par Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur, en « partenariat » avec la FNSEA, se situe étrangement dans cette lignée : sous prétexte d’un « agribashing » dont on cherche encore les preuves, la moindre critique de l’agriculture industrielle peut vous faire envoyer les gendarmes. Depuis, les convocations se multiplient pour des citoyens actifs dans le mouvement Nous voulons des coquelicots et autres organisations environnementales, sans oublier les élus qui ont osé prendre des arrêtés anti-pesticides. De son côté, la maire de Valaire (Loir-et-Cher), Catherine le Troquier, s’était opposée le 13 septembre 2019 à l’arrêté préfectoral en interdisant la vénerie sous terre des blaireaux, pratique violente contre laquelle l’ASPAS lutte depuis des décennies, et qui scandalise la grande majorité des citoyens. D’habitude, la justice est lente, mais le tribunal administratif a suspendu son arrêté municipal dès le 25 octobre, jusqu’à ce qu’une audience statue sur le fond le 1er juillet prochain

Déméter désormais activée, des gendarmes cherchent donc les preuves de cet énigmatique agribashing, en questionnant des paysans étonnés de la démarche, s’invitent à des réunions écologistes, fouillent un peu partout et convoquent des militants, histoire d’entretenir un bon petit climat d’inquiétude.

Une interpellation est passée moins inaperçue que d’autres, car elle a fait suite à un reportage de France 3 Nouvelle-Aquitaine sur un projet de cultures de tomates hors-sol destructeur de zones humides. L’avocat Antoine Gatet témoigne au nom de deux associations (FNE et Sources et Rivières du Limousin). Il sera convoqué pour « violation de domicile », motif ostensiblement absurde (l’interview s’est déroulée hors du périmètre des serres, et il n’y a pas eu de plainte) qui sent un peu fort son Déméter.

Que le pouvoir n’aime pas les contre-pouvoirs ne nous étonnera pas, mais plus la tolérance régresse, plus nous nous éloignons d’une démocratie digne de ce nom. La loi du 30 juillet 2018 sur « la protection du secret des affaires » avait été un tournant résolument liberticide, car elle entendait museler les journalistes dans leur mission d’information et criminaliser les lanceurs d’alerte. En pleine expansion, les procès-bâillons sont une autre forme de pression radicale dont plusieurs journalistes, dont la JNE Dominique Martin-Ferrari, ont fait les frais. Autre JNE victime de pression anti-écologiste : Gabriel Ullmann s’est fait radier, en tant que commissaire-enquêteur, « pour cause d’avis défavorable émis sur un projet en Isère ». Alors à quoi bon demander ?

En novembre 2018, le promoteur éolien Valorem a réclamé un million d’euros à diverses associations (LPO Aude, Avenir d’Alet et AIRE) pour avoir fait stopper des installations jugées destructrices, alors qu’elles respectaient le droit français ! Suite à sa parodie de la campagne « Les chasseurs, premiers écologistes de France ? », qui rappelait de façon étayée les réalités de la gestion cynégétique, la LPO s’est vue assignée en diffamation par la Fédération nationale des chasseurs. La place manque ici pour énumérer ces actions abusives, ainsi que les agressions physiques contre des naturalistes ou des anti-corrida sur le terrain, ou des défenseurs du climat pendant des manifestations. Mais ces exactions semblent inquiéter beaucoup moins le ministère de l’Intérieur que de simples paroles pouvant contrarier les puissants lobbies.

Cette répression grandissante contre une cause aussi légitime que l’écologie provoquera fatalement la colère et la radicalisation de certains : la mèche et la poudre sont déjà installées, une seule étincelle pourrait engendrer l’explosion.
Marc Giraud a réalisé un dossier complet sur l’écolobashing dans le numéro d’été de la revue Goupil, publiée par l’ASPAS. Il vient de publier La Nature en bord de mer aux éditions Delachaux et Niestlé (lire notre recension ici). Retrouvez Marc Giraud sur son site en cliquant ici.

Un monde d’après plus écolo ?


par Olivier Nouaillas

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C’est d’abord un bouillonnement intellectuel (et salutaire). Depuis le début du confinement, Pablo Servigne, Gaël Giraud, Cyril Dion, Nicolas Hulot, Gilles Bœuf, Bruno Latour, Edgar Morin et bien d’autres encore ont donné des interviews, publié des tribunes pour faire entendre la nécessité d’un monde d’après plus écolo. Dans ce foisonnement d’idées, c’est sans doute le philosophe Bruno Latour, l’un des penseurs les plus affutés des enjeux écologiques, qui a résumé le mieux l’enjeu central de l’après confinement : « A la demande de bon sens : “Relançons le plus rapidement possible la production”, il faut répondre par un cri : “Surtout pas !” ». La dernière des choses à faire serait de reprendre à l’identique tout ce que nous faisons avant ». Un cri du cœur et de bon sens qu’il a publié dès le 30 mars dans la revue en ligne A0C (Analyse, opinion, critique) sous le titre « Imaginer les gestes barrières contre le retour à la production d’avant crise ».

Manifestation pour le climat à Paris en septembre 2019 – photo Carine Mayo

Auteur à la fois de deux essais au titre prémonitoire, Les Microbes. Guerre et paix (éditions Métaillé, 1984) et Où atterrir ? Comment s’orienter en politique ? (éditions La Découverte, 2017), Bruno Latour sait de quoi il parle. Et pour lui, « la crise sanitaire est enchâssée dans ce ce qui n’est pas une crise – toujours passagère – mais une mutation écologique durable et irréversible ». Et de nous inciter à être des « interrupteurs de globalisation » en prenant l’exemple des tulipes produites hors sol sous lumière artificielle aux Pays-Bas, et expédiées dans le monde entier par avion. « Est-il bien utile de prolonger cette façon de produire ? », s’interroge-t-il en nous invitant à faire la liste des activités indispensables et de celles qui ne le sont plus en raison des impératifs écologiques, au premier rang desquels figure la lutte contre le changement climatique.

Banderole sur un immeuble dans le 12e arrondissement de Paris, avril 2020 – photo Carine Mayo

Emmanuel Macron, dans son premier discours sur la pandémie, celui du 12 mars, avait laissé entrevoir une inflexion : « ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché », avait déclaré le président de la République avec des accents altermondialistes inattendus. Las, les premières décisions budgétaires ne vont pas dans ce sens. Ainsi, le projet de loi de finances rectificatives, voté début avril par l’Assemblée Nationale, et qui prévoit 20 milliards d’euros pour recapitaliser des entreprises stratégiques en difficulté, notamment dans les secteurs aérien et automobile, ne prévoit aucune contrepartie environnementale. Les ONG dénoncent à juste titre « un chèque aux gros pollueurs » et le Haut conseil pour le climat, par la voix de sa présidente, la climatologue franco-canadienne Corinne Le Quéré, s’inquiète déjà « d’une relance grise et pas verte », alors qu’« il s’agit de rompre avec un modèle de développement fortement carboné ».

On le voit, les forces du « business as usual » n’ont pas désarmé. Elles sont également à l’œuvre au niveau européen, notamment au sein de l’Association française des entreprises privées (AFEP), comme l’a montré une récente enquête du magazine Basta, pour réduire les normes anti-pollution et torpiller toute transition écologique, même celle, timorée, du « Green New Deal » de la nouvelle Commission européenne. Et pas difficile d’imaginer qu’au niveau mondial, les partisans de la globalisation effrénée et des traités de libre échange (CETA, Mercosur…) redonneront de la voix, le moment venu, par rapport à la nécessaire relocalisation de certaines activités pourtant essentielles aux biens communs.

D’où la responsabilité du mouvement écologique par rapport à cet enjeu planétaire de l’après. Lui qui aime parfois tant cultiver ses divisions et ses chapelles – entre décroissants, collapsologues, anticapitalistes, réformistes, altermondialistes, environnementalistes, radicaux, pacifistes, etc. – saura-t-il unir ses talents et ses forces ? En ayant en tête ce titre du dernier numéro de la revue Projet : « Ecologie : mobiliser les indécis », et non les convaincus. Car la bataille (démocratique) de l’après ne sera pas une partie de plaisir, d’autant plus que des forces nationalistes (Trump, Bolsonaro, Orban… ) sont également en embuscade pour apporter des réponses simples et simplistes à l’anxiété des peuples.

Ces interrogations sont également celles d’Edgar Morin qui, à bientôt 99 ans, dans une longue interview au journal Le Monde, montre qu’il n’a pas perdu une once de lucidité : « Quel sera l’avenir de la mondialisation ? Le néolibéralisme reprendra-t-il les commandes ? Les nations géantes s’opposeront-elles plus que par le passé ? Les conflits armés, plus ou moins atténués par la crise, s’exaspéreront-ils ? Y aura-t-il un élan international salvateur de coopération? », s’interroge l’inventeur du concept de Terre-Patrie. En soulignant plus loin nos propres responsabilités individuelles :  « Les déconfinés reprendront-ils le cycle chronométré, accéléré, égoïste, consumériste ? Ou bien y aura-t-il un nouvel essor de vie conviviale et aimante vers une civilisation où se déroulera la poésie de la vie, où le « je » s’épanouit dans un « nous » ? ».

Non, rien n’est gagné, ni perdu…

Coronavirus : pouce, on ne joue plus !

 


par Danièle Boone

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Un virus nous impose une pause mondiale. Comme dans chat perché, il faut une vraie raison pour crier « Pouce ! » Le Covid-19 est-il une vraie raison ? Sans aucun doute, mais les décisions prises à la hâte ressemblent à un aveu de l’impuissance de nos gouvernants ? Et d’incohérence : est-ce que cela a du sens de tout fermer et de maintenir le premier tour des municipales ? Est-ce que cela a du sens d’interdire toute sortie dans les 36 heures, juste suffisamment de temps pour que tous les citadins ayant un refuge à la campagne se précipitent dans des trains pleins ? Un vent de panique semble avoir saisi l’humanité alors que 96 % des personnes atteintes par le Covid-19 guérissent.  Si le Covid-19 est assurément une vraie raison, il y a eu beaucoup d’autres vraies raisons qui auraient dû nous inciter à stopper notre course folle bien avant, notamment l’épidémie de SRAS de 2002-2003 ou la grippe aviaire de 2009 dont nous n’avons pas su retenir les leçons.

Alors oui, pouce, mais pour en profiter pour réfléchir plutôt que paniquer, voire d’orchestrer la panique. Que nous dit la crise actuelle ? La mondialisation néolibérale révèle sa fragilité. La Chine, le modèle de la croissance économique, en chute libre, entraîne à sa suite tout le monde occidental. La menace du krach financier fait frémir toutes les places boursières. Mais prendrons nous conscience que la financiarisation du monde et le consumérisme qui va avec est une voie absurde qui mène l’humanité à sa perte ou plutôt allons nous cesser de faire l’autruche et prendre enfin notre destin en main ?

A l’aune de la crise, nous découvrons de nouvelles aberrations comme ces avions qui ont volé quasi à vide juste pour ne pas perdre leurs créneaux horaires ou les molécules les plus courantes de l’industrie pharmaceutique qui sont fabriquées pour la plupart en Chine, nous rendant complètement dépendants. «.Il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour.», a affirmé le président Macron dans son discours aux Français du 12 mars.

« Pouce, on ne joue plus », cela ne veut pas dire : « on ne joue plus tout court mais on fait une pause ». Il est sous-entendu que le jeu va reprendre. Plus tard. Avec les mêmes règles. Dans son discours du 16 mars, Macron a affirmé que demain ne sera plus comme avant. Nous verrons si, enfin, il s’attaquera à ce qui semble le plus fondamental à un nombre croissant d’entre nous. L’épidémie de coronavirus nous montre la voie : elle a fait baisser les émissions de CO2 de la Chine de 25 % et les émissions mondiales de gaz à effet de serre et toutes les autres pollutions ont reculé fortement sous l’effet de la nette décrue de la croissance mondiale.

Avec cette épidémie inédite, nous vivons les conséquences du dérèglement climatique et de la perte de la biodiversité dans notre chair et ce n’est qu’une première étape si nous ne changeons pas de manière radicale. Le moment semble venu de se mobiliser tous ensemble, non pas seulement momentanément pour lutter contre un virus ,mais pour transformer notre société ultra-libérale en société plus résiliente. Alors oui, pouce. Posons-nous, remettons tout à plat, mobilisons nous et changeons les règles ! Et si nos gouvernants ne le font pas, faisons le nous-même. «.Ne doutez jamais qu’un petit groupe de citoyens engagés et imaginatifs puisse changer le monde, car il en a toujours été ainsi.», disait l’anthropologue américaine, Margaret Mead.

Danièle Boone est l’auteur de nombreux ouvrages, dont Je sauve les oiseaux (Rustica 2020), la version pour les enfants de son manifeste Sauvons les oiseaux (Rustica, 2019) et de Accueillir les insectes dans mon jardin  – ma contribution à la biodiversité (Jouvence nature, 2019). Elle co-anime la mensuelle environnementale Planète Nièvre sur RCF Nièvre.


voir son blog


 

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Le journalisme de nature et d’écologie n’est pas toujours un long fleuve tranquille

 


par Laurent Samuel,
Vice-Président des JNE

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L’information n’a pas fait l’ouverture des journaux télévisés du monde entier. Elle n’a guère non plus été retweetée ou « likée » sur Facebook. Pourtant, Philip Jacobson, un journaliste américain travaillant pour un site d’information spécialisé dans l’environnement, Mongabay, a passé fin janvier plusieurs jours en détention à Palangka Raya, une ville du sud de l’île de Bornéo, au centre de l’Indonésie, avant d’y être placé en résidence surveillée, puis finalement remis en liberté le 31 janvier. Philip Jacobson était menacé d’une peine de cinq ans de prison pour avoir « violé la loi sur l’immigration de 2011 », sans que les autorités précisent clairement l’objet du litige. Mais, aux yeux du pouvoir indonésien, le vrai « crime » de ce journaliste est très probablement d’avoir rencontré en décembre des membres de la section locale de l’Alliance des peuples autochtones de l’archipel indonésien (Aliansi Masyarakat Adat Nusantara, AMAN), puis d’avoir assisté à une session de dialogue au Parlement local entre des représentants de l’AMAN et des élus de la province du Kalimantan central. Le journaliste, qui travaille entre les Etats-Unis et l’Indonésie depuis une dizaine d’années, s’était aussi fait remarquer pour avoir couvert les cas de déforestation illégale sur l’île de Bornéo.

Plusieurs organisations, dont les JNE et Reporters sans frontières (qui avaient envoyé une lettre commune de protestation à l’ambassade d’Indonésie à Paris) ainsi que la Société américaine des journalistes d’environnement, s’étaient mobilisées pour obtenir sa libération. Encore Philip Jacobson a-t-il eu la « chance » d’être (selon ses propres dires) bien traité en prison et relâché rapidement, peut-être en partie grâce à ces soutiens. Mais voilà, à travers le monde, d’autres journalistes spécialisés en environnement subissent un sort plus funeste. Selon une enquête du Comité pour la protection des journalistes, rendue publique le 17 juin 2019 par le quotidien britannique The Guardian, treize journalistes couvrant des problématiques liées à l’environnement ont perdu la vie ces dix dernières années à cause de leur travail. Un bilan partiel : le Comité pour la protection des journalistes se penche actuellement sur la mort de 16 autres personnes.

« Les questions environnementales touchent à la fois à certains des plus grands abus de pouvoir dans le monde et à certaines des plus grandes concentrations de pouvoir », avance au Guardian Bruce Shapiro, directeur du Dart Center for Journalism and Trauma. « J’ai du mal à imaginer une catégorie de journalistes d’investigation qui interagissent au quotidien avec des acteurs plus dangereux. Un reportage d’investigation sur l’environnement peut être aussi dangereux qu’un reportage sur la contrebande de stupéfiants. » Dans un article de The Conversation, le 3 janvier 2019, Éric Freedman, professeur de journalisme à l’université du Michigan, ajoutait : « Les controverses environnementales impliquent souvent de puissants intérêts économiques et commerciaux, des batailles politiques, des activités criminelles, des insurgés antigouvernementaux ou encore de la corruption […]. Que ce soit dans les pays riches ou en développement, les journalistes qui couvrent ces questions deviennent une cible privilégiée ».

Ce constat a conduit à la création du collectif Forbidden Stories, regroupant des journalistes de nombreux médias internationaux (dont le Monde et France Télévisions), qui mettent en commun leurs moyens et compétences, comme pour le projet Green Blood sur les dommages environnementaux et autres abus de compagnies minières. « La série « Green Blood » a poursuivi les investigations de trois reporters, tous empêchés d’enquêter (sur ce sujet). Pour la première fois, 40 journalistes de 15 pays différents ont été réunis par Forbidden Stories pour faire toute la lumière sur ces chaînes de production minières opaques en Inde, en Tanzanie et au Guatemala, grâce à un travail sur le terrain et en ligne, à l’aide d’outils Open Source. » Le résultat de ces huit mois d’enquête collaborative a été publié la semaine du 17 juin 2019 dans 30 organes de presse du monde entier, dont le Monde.`

Dans les pays occidentaux, les journalistes spécialisés ne sont pas soumis à de telles menaces et exactions. Pour autant, l’exercice de leur métier n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Dès que l’on enquête sur des sujets « sensibles » comme les pesticides, la sécurité industrielle ou le nucléaire, la rétention d’information reste trop souvent la règle et les pressions des lobbys sont permanentes. Plus largement, le poids des grands groupes financiers et industriels qui possèdent une bonne partie des médias se fait sentir, de même que celui des annonceurs. Sans compter le rôle de certains rédacteurs en chef orientant les enquêteurs de terrain afin qu’ils corroborent leurs idées préconçues sur un sujet. Pour avoir un aperçu complet de l’état des médias internationaux en 2020, on ne saurait trop vous conseiller le film de notre consoeur Anne-Sophie Novel, Le monde, les médias et moi, prolongé par un livre éponyme paru aux éditions Actes Sud.

Mais alors, que faire ? Depuis quelques mois, plusieurs initiatives ont été lancées, comme l’Appel pour un engagement éthique et écologique du journalisme européen, initié par plusieurs journalistes internationaux dont Santiago Vilanova, membre historique des JNE, ou la décision des animateurs des Assises du journalisme de consacrer leur édition 2020 (du 31 mars au 3 avril à Tours, avec la participation des JNE) au thème Chaud devant ! Urgence Climatique et responsabilités journalistiques. Extrait de l’appel de ces Assises : « Les scientifiques tirent la sonnette d’alarme depuis des décennies : la maison brûle ! Et la question nous est posée : face à cette urgence, que font les journalistes et les médias ? C’est un enjeu de société majeur ? Comment informer sur la fin d’un monde ? Pour ne pas dire, comme l’affirment certains : comment informer avant la fin du monde ? » Autant de questions qui, dans les prochains mois, seront au cœur des réflexions et des actions des JNE.

La liste des 13 journalistes environnementaux tués entre 2009 et 2019

Crispin Perez (Philippines, 2009), Desidario Camangyan (Philippines, 2010), Ardiansyah Matra’is (Indonesie, 2010), Gerardo Ortega (Philippines, 2010), Darío Fernández Jaén (Panama, 2011), Wisut « Ae » Tangwittayaporn (Thailande, 2012), Hang Serei Odom (Cambodge, 2012), Sai Reddy (Inde, 2013), Mikhail Beketov (Russie, 2013), Jagendra Singh (Inde, 2015), Soe Moe Tun (Myanmar, 2016), Karun Misra (Inde, 2016), María Efigenia Vásquez Astudillo (Colombie, 2017)

Les COP se succèdent et délivrent leur lot de déceptions au cœur des médias


par Dominique Martin Ferrari

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Que de titres négatifs ! Certains vont jusqu’à parler de calamité ! Il est clair que les Etats sont en déphasage complet avec les attentes du monde. Cela s’explique par leur impuissance à gérer l’accélération du réchauffement climatique.

Une question se pose face à la lenteur des négociations : cette COP marquerait-elle une nouvelle étape dans les débats mondiaux ? Face au retard pris, à l’impuissance de la négociation multilatérale, l’Europe n’est elle pas en train de jouer une carte indépendante pour le futur ?

L’effort actuel est insuffisant et nous nous enfonçons de plus en plus dans une crise dont nous sommes incapables de mesurer la gravité. Il n’avait pas été prévu de faire de la COP 25 un moment important puisque c’est à Glasgow l’an prochain que devraient se signer les accords. Mais on devait avancer et comme toutes les COP, Madrid était un test de volonté politique, « d’état d’esprit du monde ».

Deux dossiers étaient sur la table : le marché carbone et la révision des engagements. Echec dans les deux cas, et à entendre les participants, c’est la désespérance générale. Alors ? Pourquoi ont-ils tous signé s’ils sont si mécontents ? Peut-être aurait-il fallu faire ce qui s’est passé à Copenhague en 2009, n’adopter aucun texte plutôt qu’un mauvais texte ?

De toute évidence, personne n’a révisé à la hausse ses efforts, à part 73 pays qui se sont engagés à présenter des plans climatiques plus ambitieux d’ici à la fin de l’année 2020. Cinq pays de plus donc, dont le Mexique, le Chili, la Maroc et le Pakistan, ainsi que 14 régions, 398 villes et 786 entreprises se sont également engagés à la neutralité carbone en 2050. Ils représentent malheureusement une part très faible des émissions.

L’autre attente concernait le marché international du carbone. La COP 24 de Katowice en Pologne avait laissé en plan cette question. Depuis le protocole de Kyoto et 2006, les mécanismes d’échange de quotas d’émission de CO2 existent. Ils permettent de vendre des réductions d’émissions d’un pays à l’autre. En 2006, seuls les Etats les plus développés avaient obligation à réduire et jouaient de ce mécanisme. Aujourd’hui, tout le monde est concerné, mais les émergents bloquent et refusent d’entrer dans le système : le Brésil refuse, comme la Chine et l’Arabie Saoudite. Position prévisible. Plus étonnant a été de voir se joindre à eux des ONGs (le RAC par exemple) craignant de voir les mécanismes d’échange de quotas d’émissions sans réel contrôle, comptabilisés par le pays qui l’achète et par celui qui le vend (double comptage).

On comprend donc les déceptions. Mais le « COP bashing » est plus grave : il souligne la difficulté du multilatéralisme. Les COP ne sont pas un outil magique qui permettrait du jour au lendemain de mettre le monde au rythme de nos désirs la plupart du temps européens. Pour régler un problème d’ordre mondial, il faut que le monde soit d’accord. Or le Brésil, l’Australie, le Japon, le Canada, l’Inde et la Chine sont à la peine. Il est à craindre que le multilatéralisme ne soit plus capable d’imposer quoi que ce soit aux émergents dont les sociétés civiles ont encore peu de possibilités de s’exprimer. La Chine devient, avec le retrait prochain des Etats-Unis, le principal pollueur (28 % des émissions) Elle fait face à une croissance exponentielle et compte 1400 usines à charbon, même si les fermes solaires se multiplient. Elle a mené une politique environnementale très autoritaire, mais au seuil de la récession, l’économie reprend la main, les enjeux climatiques passent au second plan.

Alors, l’Europe tente de maintenir le cap. On a beaucoup reproché à la France de ne pas défendre les intérêts de la COP 21 à Madrid, mais d’être à Bruxelles. C’est vrai. Mais l’Europe a avancé (sans la Pologne) avec l’annonce du « new green deal », accord de neutralité carbone pour 2050, dont 50 actions pour 2020. Un accord largement dénoncé par Greta Thunberg : « C’est une tromperie, Parce que la plupart de leurs promesses n’incluent pas l’aviation, le secteur maritime, et les biens importés ou exportés, mais incluent la possibilité pour les pays de compenser leurs émissions ailleurs. »

Certes. Mais ce grand plan historique donne la couleur de l’ambition de la nouvelle Commission pour placer l’Europe comme premier continent à prendre ses responsabilités face aux enjeux sociétaux de notre siècle. L’avenir nous dira s’il ne s’agissait que d’une déclaration, ou si réellement l’Europe maintiendra son objectif de réduction à – 55 % et doublera sa contribution au fonds vert climat.

Comme le souligne le Comité 21, « les jalons sont posés pour acter le développement irréversible de la responsabilité du secteur privé européen ».

Faut-il lire également que l’Europe prend les devants, se sépare d’une machine en panne pour un long moment, affichera un effort qui la dédouanera de ses responsabilités quand les effets irréversibles du réchauffement vont commencer à se faire sentir et que les pays touchés revendiqueront des compensations (cf. les décisions du mécanisme international de Varsovie)  ? Peut-être, seul l’avenir le dira. Mais il est certain que l’Europe replie son effort sur ses territoires.

En conclusion, il y a un sacré travail à faire d’ici Glasgow. Si au finish la date butoir de 2020 a été conservée pour les révisions alors que de nombreux pays demandaient encore trois ans de plus, le secrétaire général de l’ONU craint de recevoir les chiffres trop tardivement pour dresser un bilan global, seul capable de conduire juridiquement les Etats à réviser leurs engagements. Nous avons un an pour faire valoir la clause de transparence décidée à la COP 21. Rien ne sert plus vraiment de vociférer en Europe. C’est ailleurs que les choses se passent.

A trop vouloir courir devant, nous risquons de perdre le reste du monde.

COP 25 : un sauvetage de dernière minute


par Dominique Martin Ferrari

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Ce devait être la première « COP bleue ». Même si l’océan aura une place prépondérante dans les réunions annexes, ce vœu chilien risque de passer aux oubliettes vu l’état du monde au jour où s’ouvre la rencontre mondiale.

Prévue à Santiago du Chili, la COP 25 se déroulera finalement à Madrid et ouvre ses négociations du lundi 3 décembre jusqu’au 15 décembre.

Madrid a réagi d’une manière extraordinairement rapide. Teresa Ribeira, ancienne directrice de l’IDDRI (Institut du développement durable et des relations internationales) et désormais ministre de l’environnement espagnole, dont on connaît la forte mobilisation pour le climat, n’est sans doute pas étrangère à ce sauvetage de dernière minute. « Un miracle ! » pour Paul Watkinson, président de l’organe subsidiaire du conseil scientifique des COP, que nous avons récemment rencontré à Paris. Il émet cependant un bémol : « ce ne sera pas une COP comme les autres; la société civile des pays du Sud rencontrera plus de difficultés pour y participer et l’Europe domine l’organisation de ces conférences depuis quelques années déjà. »

Les négociations de Madrid devraient d’abord compléter la mise en œuvre juridique de l’accord de Paris, pratiquement finalisée en Pologne l’an dernier.

Ensuite, elles devraient fixer les règles du jeu de la COP 26 qui se tiendra à Glasgow l’an prochain, et qui sera fondamentale.

La COP 25 : intermédiaire mais importante

2020 a été fixée effectivement comme étant une date symbolique. A cette date, les Etats doivent revoir leurs engagements (- 7,6 % par an jusqu’en 2030) car pour l’instant nous sommes très largement au dessus des seuils annoncés pour rester à + 2 ° C.

Seuls 68 pays sur 193 ont promis de revoir à la hausse leurs engagements et ils ne représentent que 8 % des émissions mondiales. 2050 doit sonner le temps du zéro carbone, il y a fort à faire d’ici là, donc il faudra s’engager plus et peu de pays y sont prêts en ce mois de décembre 2019.

Outre revoir à la baisse les émissions, un autre débat décisif doit émerger, celui qui tourne autour de l’article 6 de l’accord de Paris. Selon cet article, en 2020, Glasgow doit décider de l’organisation des mécanismes de marché et de non marché, savoir comment vont être comptabilisés les échanges. Les pays développés préfèrent se mobiliser sur cette question financière plus que sur un nouvel engagement d’atténuation et se mettent un peu entre parenthèses cette année.

Comment va s’organiser ce marché ? La réduction des émissions génère un crédit carbone, selon le protocole de Kyoto qui arrive en fin de période. Cette comptabilité s’opérait selon un mécanisme différencié entre pays émetteurs (le Nord) et pays touchés (le Sud). Mais depuis la signature du Protocole en 1995, Chine, Brésil, Afrique du Sud, Chili…. sont devenus à leur tour fortement émetteurs. Il faut donc revoir le mécanisme et le Brésil y est fortement opposé, tandis que l’Amérique latine persiste dans un refus idéologique du marché, et que le groupe des petites îles (AOSIS) et l’Afrique restent très exigeants en termes d’atténuation globale. L’assemblée n’est donc pas au diapason, même si tout le monde est d’accord pour mettre en œuvre un marché du carbone.

Collaborer à l’adaptation

Tout ne sera pas conflictuel. Pendant qu’ils discutent de renforcer leurs engagements (NDC) et de l’organisation du marché carbone, les Etats vont collaborer à répondre à ce que le mécanisme de Varsovie a mis en évidence : il y a des impacts climatiques au delà desquels on ne sait plus s’adapter, où l’on ne peut plus reconstruire, où il convient de déplacer les populations et de prévoir des compensations. La culture du risque, l’apprentissage de la résilience, l’adaptation avec ses trois volets  (connaissance, coordination, action) doivent trouver dans les rapports du GIEC des propositions. « Que fait-on de l’information? » questionne Paul Watkinson. « C’est un langage fleuri fort, mais qui ne change rien. Il faut trouver des méthodes, des outils pour intégrer les propositions aux politiques, notamment européennes, lancer un cycle de réadaptation, écouter la science pour en faire du politique ». On attend beaucoup sur ce sujet l’Union Européenne, dont la nouvelle présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, dévoilera la 12 décembre son « green deal », après avoir déjà déclaré l’UE en état d’urgence climatique et en ayant annoncé  un fonds de transition.

Plusieurs membres des JNE seront présents à Madrid pour couvrir la COP 25 pour leurs médias respectifs. Nous mettrons en ligne les liens vers leurs sujets, ainsi que d’autres articles dignes d’intérêt sur les négociations, via les comptes Facebook et Twitter des JNE.

A lire : Une course de lenteur pour sauver la Terre, article de Audrey Garric publié sur le site du Monde.