Actualités nationales

Entre utopies et monde d’après

« Entre utopies et monde d’après » : c’est la thématique de la 24e Université d’été des urbanistes, qui se tiendra du 27 au 29 août 2020, organisée par le Conseil français des urbanistes (CFDU).

par Anne Henry-Castelbou

Le familistère de Guise, dans l’Aisne © Familistère de Guise

Et cela ne se passe pas n’importe où :  au familistère de Guise, dans l’Aisne, véritable lieu d’expérimentation urbaine et sociale, qui devrait être inspirant pour ces urbanistes qui cherchent à travailler sur de nouveaux modèles. Philippe Druon, président du CFDU et organisateur de l’évènement, appelle élus et professionnels de la ville à travailler durant ces trois jours sur un urbanisme plus frugale et créatif :  « Notre profession doit apporter sa contribution à la réflexion sur comment atteindre un futur durable. »

Pour une frugalité heureuse

Philippe Druon, président du Conseil français des urbanistes et organisateur de la 24e Université d’été des urbanistes © Conseil français des urbanistes

Cette Université s’est associée au groupe Frugalité heureuse qui en 2018, à l’initiative d’une architecte, un urbaniste et un ingénieur, ont publié un Manifeste pour une frugalité heureuse (près de 10 000 signatures). Ils appellent à une architecture et un aménagement des territoires moins gourmands en terme de consommation d’énergie, de matière, de technicité …  « J’aimerais aller plus loin et qu’à l’issue de cette Université d’été, un nouveau Manifeste pour un urbanisme d’après crise plus opérationnel soit co-écrit avec ce groupe et les urbanistes. Les gens attendent de la mise en pratique. Les urbanistes doivent faire de nouvelles propositions pour changer les choses et motiver citoyens et élus », espère Philippe Druon.

Programme disponible en cliquant ici.

Évènement complet, mais possibilité encore de s’inscrire pour assister à distance aux visioconférences.

Un livre sera ensuite publié, compilant les différentes interventions de cette 24e Université d’été des urbanistes, par le Conseil français des urbanistes.

En juin 2020, le Conseil français des urbanistes vient de publier également « Ces villes dites moyennes …. le commerce dans tous ses états ». C’est le fruit des conférences de la 23e Université d’été en août 2019, qui évoquent les défis à relever des villes dites moyennes (entre 10 000 et 100 000 habitants), notamment en coeur de ville. Le livre analyse les problèmes rencontrés, les stratégies pour revitaliser le commerce et le thème de la décroissance, considérée par certains comme source d’opportunités.

Le numérique responsable, ça existe ?

Il ne suffit pas de repeindre son ordinateur en vert pour qu’il devienne éco-responsable. Frédéric Bordage en témoigne. Expert indépendant en numérique responsable et animateur du collectif Green IT, il connaît bien les chausse-trapes de l’univers informatique.

par Marie-Hélène Léon

« En 2020, l’univers numérique français est constitué d’environ 631 millions d’équipements, utilisés par 58 millions de personnes. Soit environ 11 équipements par utilisateur ! » Un chiffre déjà exorbitant qui monte à 15 appareils par utilisateur quand on retire les jeunes de moins de 15 ans et les seniors de plus de 70 ans selon l’étude iNum (1).

Et si l’on égrène l’inventaire, il fait pâlir Prévert : ordinateurs portables et de bureau, écrans associés, smartphones et téléphones mobiles, télévisions, tablettes, consoles de jeu vidéo, imprimantes, et bien sûr objets connectés de plus en plus présents dans les ménages (montres et enceintes connectées, assistants vocaux, domotique, voiture connectée, etc.) ainsi que dans les entreprises (capteurs et intelligence embarquée).

Les impacts environnementaux sont importants. C’est surtout la fabrication du numérique qui exerce la plus forte pression, et, dans une moindre mesure, son utilisation. L’étude iNum fait état pour la France en 2020 de 180 TWh d’énergie primaire, un réchauffement global lié à l’émission de 24 millions de tonnes de gaz à effet de serre, une tension sur l’eau douce avec 559 millions de m3, et l’épuisement des ressources abiotiques (833 tonnes équivalent antimoine).

La face obscure de la force

Harcèlement publicitaire, marketing pour un changement fréquent de mobiles, obsolescence programmée, encouragement à consommer toujours plus… La résistance devient une nécessaire résilience à l’échelle de l’humanité.

Les plus impactants à (éviter) limiter à tout prix ? D’abord les télévisions (il y a plus de TV en France que d’individus, la taille des écrans augmente) et les box TV, puis les ordinateurs. Après, viennent les réseaux particuliers et professionnels (chaque foyer possède sa propre box et chaque entreprise possède ses propres passerelles réseau), ensuite les centres informatiques.

Du côté des fabricants, certains se sont fait une spécialité en coûts élevés et utilisateurs captifs. Apple par exemple, qui vient d’être condamné à 25 millions d’euros pour obsolescence programmée et pratique commerciale trompeuse en raison du ralentissement de certains de ses téléphones (2).

Dépêchons-nous de (re)lire Bernard Charbonneau et Jacques Ellul (3) avant que n’arrive le grand bluff de la 5G (4). « Elle rend possible la multiplication des objets connectés, et la venue de milliards d’heures supplémentaires d’usage numérique qui n’existaient pas. Or on n’a pas besoin de la 5G, et on n’a pas besoin des derniers ordinateurs, si on éco-conçoit les services numériques. »

Résilience pro-intelligence

Pour pratiquer le numérique responsable, les solutions sont légion, à commencer par ne pas utiliser d’appareil numérique ! Mais est-ce possible aujourd’hui ? L’objectif est difficilement atteignable. Même les banques demandent désormais un numéro de mobile pour des codes de validation. Alors il reste la sobriété heureuse… Faire durer le matériel en appliquant les mises à jour correctives qui corrigent bugs et failles de sécurité, et en évitant soigneusement les mises à jour constituées uniquement de nouvelles fonctionnalités inutiles. « Si les services numériques sont éco-conçus dans un esprit de légèreté et sobriété numérique, alors on peut conserver l’appareil plus longtemps. »

L’outil le moins impactant sera toujours celui que l’on n’achètera pas. A défaut, il reste l’appareil reconditionné. « Pour que les gens achètent plus facilement ce type d’appareil, il faut encadrer plus strictement le reconditionnement pour garantir au consommateur qu’il ne sera pas arnaqué. »

La liberté est également synonyme de moindre coût, en n’étant pas captif d’un système propriétaire, en privilégiant les logiciels libres et Open source. Pour une utilisation de bureautique, envoi de mails, et simple visualisation de vidéos, des PC d’occasion équipés de Linux (Ubuntu ou Mint) peuvent suffire. Et pour les jeunes, apprendre à utiliser un ordinateur avec un impact très faible peut se faire avec le Raspberry Pi (5) ; la Framboise minimaliste pour moins de 50 euros, à l’impact environnemental très faible. Côté papier, l’impression des textes n’est pas toujours utile ; mais si besoin, elle peut se faire recto-verso sur du papier recyclé. Bref, les solutions existent, sans oublier que le seul appareil numérique responsable c’est celui que l’on ne possède pas.

A lire : Sobriété numérique : les clés pour agir, Frédéric Bordage, éditions Buchet-Chastel, 2019.

(1) « iNUM : impacts environnementaux du numérique en France », étude réalisée par un collectif d’experts, téléchargeable gratuitement sur le site www.greenit.fr

(2)  www.greenit.fr/2020/02/07/obsolescence-programmee-apple-condamne-a-25-millions-deuros

(3) Le bluff technologique, Jacques Ellul, édition Poche.

(4) www.greenit.fr/2020/07/13/5g-quels-seront-les-impacts-environnementaux

(5) https://raspberry-pi.fr

 

5G et virus, les vraies peurs

Le débat sur l’impact environnemental et sanitaire de la 5G est en train de monter. Voici une contribution, signée d’une journaliste des JNE, sur ce sujet sensible. Vos avis, réactions et éclairages sont les bienvenus.

par Marie-Paule Nougaret

L’état d’urgence sanitaire a permis d’installer ou de modifier des antennes de téléphonie sans l’aval de l’Agence nationale des fréquences (ANFR), censée vérifier le respect des règles de sécurité « pour assurer la continuité du service ». Mais Bouygues, SFR et Orange ont préféré ne pas s’y risquer. Il s’agit de bétonner leur position juridique face aux oppositions dans le public, et aux exigences de l’Etat. Puis le gouvernement a changé d’avis, décrétant un moratoire sur la 5G (5e génération de téléphonie mobile) et confiant l’annonce à Olivier Véran, ministre de la Santé. Il attend, selon Les Echos, un rapport un rapport sur l’exposition aux ondes, notamment 5G, pour le 7 septembre prochain.

Ce sont les féministes de WECF France qui ont alerté les réseaux : l’état d’urgence permettait d’installer ou de modifier des antennes de téléphonie sans l’aval de l’Agence nationale des fréquences (ANFR), censée en vérifier le respect des règles de sécurité. On pouvait, provisoirement, monter des antennes radio-électriques, sans avis des mairies ni autorisation de l’ANFR. Les licences se demanderaient trois mois après la fin de l’état d’urgence. Ordonnance signée Macron le 25 mars, deux jours après l’ordre de confinement.

De jeunes mères très remontées parlaient d’antennes installées directement dans des cours d’école en Angleterre, sous prétexte de Covid. Et de citer le rapport de 2016 de l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) : la petite taille des enfants les expose davantage aux ondes radio-électriques, par effet de résonance (page 19). En France, l’ANFR impose des normes plus strictes près des groupes scolaires et autres établissements « particuliers ». Mais les tests de 5G, dans dix villes en France, s’opèrent sans que les études sanitaires, réclamées par l’ANSES sur ce point, aient seulement commencé.

Autre fait inquiétant : la mairie de Berkeley, en Californie, oblige les vendeurs de portables à infliger ce laïus à l’acheteur : « si vous le mettez dans la poche de la chemise, la poche du pantalon ou le soutien-gorge, vous prenez vos risques ». L’industrie a traîné la ville jusqu’à la Cour suprême pour obtenir l’abolition de l’arrêté, mais celle-ci a refusé. Ces petits appareils ne font que relayer ce qu’envoient les antennes, bien évidemment.

En France, la vidéo des Décodeurs du Monde (à visionner ici) est soupçonnée de pratiquer ce qu’elle dénonce : ne retenir que les études qui vont dans le sens de sa thèse (ce qui en change rien à l’excellent travail d’autres confrères et sœurs dans ce journal). Oubliés, par exemple l’avis de l’Agence européenne de l’environnement de 2011, indiquant que l’usage de portables augmente le risque de cancer du cerveau; ou l’étude du Journal of Cellular and Molecular Medicine (2013), montrant que les champs électro-magnétiques activent les canaux calciques des cellules, avec des résultats impossibles à cerner, bons ou mauvais d’ailleurs : cela expliquerait qu’on guérisse les fractures par application d’électricité.

De la perturbation des canaux des cellules au risque pour l’immunité, face aux virus, il n’y a qu’un pas conceptuel. De l’instauration de la future 5G à la surveillance généralisée, un autre pas, aussi vite accompli. Les opposants craignent aussi bien sûr l’augmentation massive de la dépense électrique par les objets dits intelligents, reliés en 5G, à l’heure où le climat impose la sobriété, et l’exploitation des métaux rares, scandaleuse par ses méthodes brutales et ses pollutions.

Des manifs ont eu lieu à Genève contre la 5G, retardant sa mise en œuvre. Des antennes ont flambé en Suisse, en Angleterre, sans qu’on en sache toujours la cause. Et le gouvernement britannique lui-même se méfie : il a demandé que les futures antennes 5G ne soient pas de marque Huawei, fabriquées en Chine, redoutant le vol de données et/ou la manipulation.

Certes, la technologie est différente : l’antenne 5G suit sa cible et émet un rayon plutôt que des ondes concentriques. Mais Huawei avait prévu le coup et vendu à Bouygues et SFR des antennes 4G /5G, prêtes à la transformation – Orange et Free achetant chez Nokia et Ericsson. Remplacer tout le matériel chinois coûterait une fortune. Ajoutez que Bercy se montre très gourmand. Après une première tranche de quatre bandes de fréquences 5G, à 350 millions d’euros pièce, retenues par les quatre firmes (mais pas encore réglées), il propose onze autres petits lots à 70 millions d’euros. Bref, l’Etat veut 3 ou 4 milliards d’euros, davantage que ce que les opérateurs avaient prévu. Fin février, Bouygues menaçait de le traîner en justice si on lui imposait d’abandonner Huawei.

L’ordonnance parue le 25 mars relâche la procédure, mais au 18 juin seuls SFR et Bouygues y avaient eu recours 59 fois – dont 58 pour SFR, Bouygues gardant un profil bas. Pas seulement pour des réparations, selon l’ANFR, mais pour ajouter des fréquences sur des antennes très sollicitées par le télé-travail du confinement.

Pour le reste, nos firmes nationales ont continué de demander leurs mille autorisations par semaine, et de les obtenir en un peu plus d’un mois. Soit environ 12000 en trois mois. Tout ces opérations se déroulent sur le site extranet de l’ANFR, de même que les réglages des antennes s’effectuent à distance, Covid ou non. Et c’est bien ce qui fait peur.

A lire : Ces ondes qui tuent, ces ondes qui soignent, Jean-Pierre Lentin, éditions Albin Michel (2004).

Les Hauts-de-France veulent massifier la rénovation énergétique 

Aller plus vite et toucher plus du monde, c’est l’objectif de ce Plan bâtiment durable régional, avec un coup d’avance sur la mission nationale.

par Anne Henry-Castelbou

Juste avant le remaniement ministériel, Julien Denormandie, alors ministre de la Ville et du Logement, et Emmanuelle Wargon, alors secrétaire d’Etat auprès de la ministre de la Transition écologique et solidaire, ont confié fin juin une mission au duo Philippe Pelletier, président du Plan bâtiment durable, et Frank Hovorka, président de RICS France (organisation de référence en matière de normes dans les secteurs de l’immobilier, la construction, les infrastructures et l’urbanisme), pour accélérer la ville existante et la rénovation des bâtiments. Objectif : faire de la rénovation durable de la ville et des bâtiments existants un levier de la relance du pays.

Étude d’un an

Benoît Loison et Frédéric Nihous lors de la remise du rapport Bâtiment durable dans les Hauts-de-France, le 9 juillet 2020 à Lille © Anne Henry-Castelbou

Mais les Hauts-de-France n’ont pas attendu cette mission nationale en réaction à la crise pour agir sur la question du « bâtiment durable ». Une notion qui regroupe toute construction ou rénovation qui, tout en assurant la qualité de vie et la santé des occupants, permet la maîtrise de ses impacts sur l’environnement et assure une performance énergétique optimale, en utilisant autant que possible les énergies renouvelables et les ressources naturelles et locales. Depuis plus d’un an, le Conseil d’orientation « Bâtiment Durable » du Cd2e (Création Développement des Eco-Entreprises), regroupant l’ensemble des acteurs clefs de la filière en Hauts-de-France, a dressé un état des lieux de la situation. Il propose aujourd’hui neuf mesures concrètes pour produire des effets de levier significatifs et changer d’échelle, remises en main propre ce 9 juillet 2020 au président de région Xavier Bertrand (lire ci-dessous).

Lutter contre les passoires énergétiques

Passoire énergétique © Anne Henry-Castelbou

Il faut dire que l’enjeu est de taille dans les Hauts-de-France : supprimer les passoires thermiques alors que les Hauts-de-France détiennent le triste record du nombre de passoires énergétiques (68 % des logements construits avant 1990) et également diviser par 2 les émissions de gaz à effet de serre du secteur du bâtiment. Pour Benoît Loison, Président de la FFB Nord-Pas-de-Calais et Président du Conseil d’Orientation, « la priorité est à la rénovation basse consommation et la construction passive dans le neuf, et au développement de la demande pour que les entreprises qui s’engagent dans une telle démarche, via la formation et l’emploi, y trouvent leur compte. L’enjeu, c’est la massification rapide de la rénovation énergétique ».

863 millions d’euros à trouver

Selon le rapport, pour mettre mettre en oeuvre ses 9 mesures sur les 7 prochaines années, il faut 863 millions d’euros, dont 85 % dédiés à une prime incitative « bâtiment durable » qui doit stimuler la demande auprès des particuliers et bailleurs. La négociation va donc commencer avec le président de région : « j’attends que vous me chiffriez vos besoins en détail d’ici fin août pour voir comment la région peut accompagner le secteur. Mais il est urgent d’aller plus vite dans ce domaine », a précisé Xavier Bertrand, qui a d’ores et déjà annoncé qu’une partie des 1,3 milliard d’euros du plan de relance de la région devraient y être consacrés (budget actuel de la Région dans la rénovation des bâtiments : plus de 300 millions d’euros). Des fonds européens liés au Green Deal sont également attendus (200 millions d’euros), ainsi qu’un soutien financier de l’ADEME et d’un nouveau fonds d’investissement REV3 (3e révolution industrielle) doté de 500 millions d’euros.

« Ce rapport est déjà connu de Philippe Pelletier qui reconnait son côté remarquable en terme de consensus et de niveau d’exigence. Nous allons continuer à travailler avec la mission nationale. Et peut-être ce rapport donnera-t-il des idées à d’autres régions », conclut Frédéric Nihous, conseiller régional délégué à la transition énergétique et à la rénovation énergétique des logements de la Région Hauts-de France.

Les neuf mesures du Conseil d’orientation « Bâtiment Durable » du Cd2e
● instaurer une prime incitative « bâtiment durable »
● mobiliser les bailleurs et les collectivités
● accompagner les petites collectivités
● favoriser les rénovations basse consommation des logements particuliers
● déployer les énergies renouvelables liées au bâti
● santé-qualité de l’air : prioriser les établissements accueillant les plus jeunes
● renforcer l’offre de formation
● faciliter les recrutements
● déployer l’économie circulaire

La haine des friches : un exemple breton inquiétant

Un naturaliste membre des JNE nous alerte sur les atteintes aux friches, qui sont pourtant des milieux où la nature est particulièrement riche.

par Jean-Claude Génot *

Développement spontané de la végétation (saules et cirses des marais) après 3 à 5 ans d’abandon des pratiques agricoles sur une parcelle humide dans le bois de Kério, sur la commune de Tréguidel (22) © Lois Morel

Quand j’ai co-écrit avec Annik Schnitzler  (JNE) La France des friches. De la ruralité à la féralité (1) il y a dix ans, le verdict était implacable : notre société anti-nature voue une véritable haine aux friches ! Nous avons consulté des écrits de géographes, de politiques, d’administrations, du monde agricole, des articles de presse : il y a unanimité pour rejeter massivement les friches. Même les scientifiques et gestionnaires de la nature ne montrent aucune espèce d’intérêt pour les friches.

Du point de vue socio-économique, les friches sont associées aux crises politiques et sociales (guerre, famine), sanitaires (épidémie) et économiques (changement d’usage des sols, aides aux pratiques intensives). Elles traduisent une dévitalisation et un isolement géographique et sont hors de l’emprise du tout économique ; bref elles sont considérées comme une horreur sociale.

Jeune saulaie-chênaie spontanée (20-30 ans après abandon de l’exploitation agricole) à Kério, sur la commune de Tréguidel (22) © Lois Morel

Du point de vue écologique, une écrasante majorité des gestionnaires de la nature y voit une perte de biodiversité, un lieu idéal pour l’envahissement par les espèces exotiques et banales et enfin un risque d’avalanches en montagne et d’incendies en zone méditerranéenne. Pour le monde des gestionnaires de la nature, la friche est synonyme de banalisation.

Du point de vue psychologique, on trouve dans toute la littérature évoquée précédemment des mots terribles associés aux friches comme lèpre, cancer, mort, laideur, abandon, saleté et danger. La friche est considérée comme une maladie des sociétés.

Du point de vue politique, la friche se place en dehors du productivisme, de la maîtrise technique et des conventions sociales ; elle devient alors un symbole d’anarchie. Bien sûr, çà et là quelques voix discordantes se sont fait entendre pour prendre la défense des friches. Parmi celles-ci, je retiendrai celle de François Terrasson (JNE) qui, dans un texte intitulé Vive les friches voyait en elles « une chance, un miracle, une merveilleuse surprise », celle de Gilles Clément pour qui la friche est « un lieu de vie extrême » ou encore celle de Rodolphe Christin qui voit la friche comme « un espace de résistance et d’évasion ».

Hallier (enchevêtrement de buissons serrés et touffus) spontané de ronces sur talus en marge de friches agricoles dans la réserve de La Balusais, sur la commune de Gahard (35) © Lois Morel

Il est loin le temps où les paysans mettaient en jachère leurs champs et où la friche était tolérée. La Révolution Française est passée par là avec sa vision du progrès qui devait passer par une mise en valeur de toutes les terres, marécages compris. Depuis notre pays a « modernisé » son agriculture, transformant les campagnes en désert biologique au sol pollué, façonnant des paysages d’une laideur innommable. Mais ces politiques agricoles qui poussent au rendement maximal et à la mécanisation démesurée ont en même temps conduit à l’abandon de nombreuses terres, moins fertiles et moins accessibles, une chance pour les friches. Les gens ont beau rejeter les friches, ces dernières s‘imposent comme une réalité déplaisante.

Ainsi, dans l’Union Européenne, entre 2000 et 2030, 10 à 30 millions d’hectares (2) de terres agricoles vont se libérer, une opportunité pour les friches. En France, 2 millions d’hectares de terres agricoles ont été regagnées par la forêt en 30 ans. Les gens aiment les milieux ouverts et apprécient les forêts mais détestent l’entre-deux. Or justement la friche agricole est un stade transitoire vers la forêt, elle se couvre de végétation herbacée dense, puis d’arbustes et enfin d’arbres de différentes espèces selon les contextes écologiques, donnant ainsi ce qu’on appelle des forêts spontanées. Dans certaines régions, il faut 40 à 50 ans pour que le sol agricole de départ devienne un sol forestier, mais ce dernier peut encore conserver les traces d’anciennes pratiques agricoles (pâturage, amendement) au niveau de sa flore.

Mosaïque, avec une dominante de fourrés à ajonc d’Europe à la pointe de la Garde-Guérin, sur la commune de Saint-Briac-sur-Mer (35) © Régis Morel

En France, ces 2 millions d’hectares restent modestes par rapport à la surface agricole utile (29 millions d’hectares), mais ils attirent l’attention car ils se concentrent dans le sud (Corse, Languedoc-Roussillon et Provence Alpes-Côte d’Azur). De plus la libre évolution de ces espaces de nature férale (3) – lieux exploités par l’homme puis laissés en libre évolution – n’est pas totale puisque certains usages peuvent persister dans ces friches ou boisements spontanés (chasse, pâturage extensif, cueillette, loisirs). De même, ces espaces n’ayant aucune valeur économique, écologique et esthétique pour la majorité des gens, tout peut leur arriver : défrichement pour l’agriculture ou l’urbanisation, broyage pour le bois énergie, installation de panneaux solaires ou toute autre activité.

Récemment, un défrichement a eu lieu en Bretagne sur la commune de Moëlan-sur-mer (Finistère) pour une remise en valeur agricole qui interpelle fortement car elle pourrait s’étendre à d’autres régions de France. Ce défrichement s’appuie sur l’article L.125.1 du code rural qui prévoit que « toute personne physique ou morale peut demander au préfet l’autorisation d’exploiter une parcelle susceptible d’une mise en valeur agricole ou pastorale et inculte ou manifestement sous-exploitée depuis au moins trois ans par comparaison avec les conditions d’exploitation des parcelles de valeur culturale similaire des exploitations agricoles à caractère familial situées à proximité, lorsque, dans l’un ou l’autre cas, aucune raison de force majeure ne peut justifier cette situation. Le délai de trois ans mentionné ci-dessus est réduit à deux ans en zone de montagne.» Sur les 350 hectares de friches que compte la commune, 120 sont concernés par le projet de défrichement. Ici, même si l’on peut regretter la destruction de belles surfaces de friches prometteuses en termes de biodiversité et d’espace de nature spontanée, le projet est plutôt vertueux, puisque d’une part, il vise à développer l’agriculture biologique et d’autre part, le maire a consulté les associations locales de protection de la nature pour une prise en compte de la biodiversité qui a abouti à un compromis acceptable selon des militants de Bretagne Vivante, une association régionale de protection de la nature.

Fourré à prunellier à la pointe du Nick, sur la commune de Saint-Lunaire (35) © Régis Morel

Toutefois, quand on voit les machines arracher et broyer les prunelliers et autres arbustes pour les remplacer par des terres cultivées, même en bio, on ressent comme un grand malaise, cette nature foisonnante réduite à néant. A l’heure de l’effondrement de la biodiversité, ces friches sont des éléments de nature sauvage indispensables dans des paysages très exploités. Cette opération a bénéficié d’une couverture médiatique très positive car d’un côté il y a des mots connotés très favorablement – agriculture biologique, concertation avec les associations – et, de l’autre un mot connoté très négativement, la friche ; la balance penche évidemment en faveur du défrichement. Soutenu par l’Etat qui « se félicite de la mobilisation des acteurs locaux (collectivités territoriales, partenaires agricoles…) sur ces projets tout autant créateurs d’activité économique que source de biodiversité en permettant de retrouver une mosaïque de paysages et en évitant la fermeture des milieux », cette expérience pilote va s’étendre dans le Finistère, comme par exemple sur la presqu’île de Crozon où 1200 hectares ont été cartographiés, et elle semble intéresser d’autres régions.

On est habitué à un Etat schizophrène qui n’a aucune approche globale et quand l’agriculture réclame son dû, il n’y a guère de doute sur le fait que la nature n’est pas la priorité. Oser dire que l’agriculture, même biologique,  est une source de biodiversité en dit long sur l’incompétence des préfectures et agiter le spectre de la fermeture des paysages dans une Bretagne peu connue pour être une terre forestière traduit une vision purement agricole du paysage. Quant à l’incohérence des politiques, elle s’illustre dans le fait qu’un programme baptisé Breizh Forêt Bois vise à replanter 1500 ha d’ici 2021 avec l’aide notamment de l’Etat : on défriche d’un côté et on replante de l’autre ! On détruit une nature riche en pleine crise d’extinction des espèces et des forêts feuillues en devenir précieuses pour faire face au réchauffement climatique, qui possèdent – a minima pour celles d’entre-elles qui ont émergé avant l’industrialisation de l’agriculture – déjà des caractéristiques écologiques comparables à celles des forêts anciennes comme l’a montré Loïs Morel dans sa thèse de doctorat (4) sur les boisements spontanés de Bretagne. Pendant ce temps, on ne remet pas en cause l’agriculture industrielle bretonne et l’urbanisation.

Ce défrichement pose de multiples questions d’ordre juridique. Ainsi, comment imposer un girobroyage et une exploitation agricole à un propriétaire qui veut conserver son terrain en l’état ? Ces friches ont plus de 30 ans et il existe certainement des dispositifs pour protéger l’état boisé, comme au minimum une demande d’autorisation de défrichement ou l’article L. 314.1 du code forestier qui permet à un propriétaire de ne pas valoriser sa forêt. Ce que l’on paie aujourd’hui avec ce programme qui pourrait s’étendre ailleurs en France, c’est l’absence de statut pour les friches en libre évolution vers des forêts. On le doit évidemment à tout un cadre législatif et économique hyper favorable au monde agricole, mais aussi au désintérêt, voire à l’hostilité, du monde naturaliste pour les friches, qui n’a pas su identifier leurs enjeux pour la nature.

Un préalable pourrait être une reconnaissance de leur valeur biologique qui leur permettrait de figurer dans l’inventaire des Z.N.I.E.F.F. comme cela a été fait en Lorraine. Point positif, les naturalistes bretons commencent à s’intéresser à cette nature férale et aux potentialités de reconquête de la biodiversité qu’elle offre. Ainsi, Bretagne Vivante, soutenue par la majorité des associations de protection de la nature régionale, s’est mobilisée pour alerter les décideurs publics sur le fait que les friches ne sont pas des espaces sans valeur écologique et mettre en garde sur les risques d’une généralisation de l’initiative menée à Moëlan-sur-mer (surtout si cela est fait sans les mêmes préoccupations écologiques). Ainsi, Bretagne Vivante a sollicité Reporterre suite à la parution de l’article sur le projet de Moëlan pour un droit de réponse, a envoyé un courrier aux associations de protection de la nature bretonnes pour obtenir un positionnement politique commun sur les friches et un courrier aux services de l’Etat et aux chambres d’agriculture de Bretagne afin de les alerter sur l’enjeu de biodiversité à prendre en compte dans le cadre des inventaires départementaux des friches en cas d’application de l’article L 125. 1 du code rural et a présenté ce projet au groupe « wilderness et nature férale » de l’UICN France pour relayer leurs interrogations et leurs inquiétudes auprès du ministère de l’Environnement et réfléchir aux aspects juridiques soulevés par ce défrichement.

Mais ce qui se produit là dans un contexte de réensauvagement global n’est qu’une illustration de plus de la haine du sauvage de la part de nos décideurs politiques et économiques et de la majorité des lobbys anti-nature. Pourtant, pour les régions très artificialisées comme la Bretagne, les friches constituent une opportunité d’atteindre un objectif de 10 % de « pleine naturalité », expression employée par le président de la République le 7 mai 2019 lors de la réunion de l’IPBES (Groupe d’experts internationaux sur la biodiversité). Sans un autre regard sur les friches, donc sur la nature spontanée, il n’y aura aucune alliance possible avec le monde vivant pour faire face aux changements profonds. Comme aimait à le répéter Robert Hainard, on ne peut pas se lamenter sur le recul des libertés et en même temps vouloir partout mettre en valeur la nature.

* Ecologue

1 Schnitzler A. & Génot J-C. 2012. La France des friches. De la ruralité à la féralité. Quae. 192 p.

2 Pereira H.M. & Navarro L.M. 2015. Rewilding European Landscapes. Springer. 227 p.

3 Schnitzler A. & Génot J-C. 2020. La nature férale ou le retour du sauvage. Pour l’ensauvagement de nos paysages. Jouvence. 175 p.

4 Morel L., Barbe L., Jung V., Clément B., Schnitzler A. & Ysnel F. 2019. Passive rewilding may (also) restore phylogenetically rich and functionally resilient forest plant communities. Ecological Applications 30(1) e02007 : 1-12.

Hommage à Michel Mousel, grande figure de l’écologie en France

Les adhérent(e)s des JNE  – ou du moins celles et ceux qui sont assez âgés pour avoir couvert les sommets de Rio en 1992 et Johannesburg en 2002,et avant cela les ministères Bouchardeau (1983-86) et Lalonde (1988-92) – ont appris avec beaucoup de tristesse le décès de Michel Mousel, survenu le 25  juin dernier à l’âge de 80 ans.

par Laurent Samuel

Michel Mousel © 4D

Né le 11 mars 1940 à Colombes (aujourd’hui dans les Hauts-de-Seine) dans une famille d’enseignants, Michel Mousel s’engagea dans sa jeunesse contre la guerre d’Algérie. Etudiant à Sciences Pô puis à l’ENA (Ecole nationale d’administration), il devient en 1963-1964 président de l’UNEF (Union nationale des étudiants de France). Membre du PSU (Parti socialiste unifié) dès sa création en 1960, il en sera le secrétaire national de décembre 1974 à janvier 1979, affirmant l’orientation autogestionnaire de ce parti et tissant des liens avec les Amis de la Terre et les mouvements antinucléaires. Parallèlement, Michel Mousel poursuit une carrière de haut fonctionnaire, notamment au Commissariat au Plan et au ministère des Finances. En 1978, il participe à la brève aventure de l’hebdomadaire Maintenant, auquel participent des « autogestionnaires », des socialistes, des communistes, des écologistes (dont l’auteur de ces lignes), des féministes, etc. Proche d’Huguette Bouchardeau, qui lui succède à la tête du PSU, il devient son directeur de cabinet lorsqu’elle est nommée ministre de l’Environnement en 1983. En 1988, il prend les fonctions de Directeur de l’eau et de la Prévention des Pollutions et des Risques et de délégué interministériel aux risques naturels et technologiques sous le ministère de Brice Lalonde. De 1991 à 1994, il est le premier président de l’ADEME, qui vient d’être créée.

En rentrant de Rio, où s’est tenue en juin 1992 une conférence mondiale sur l’environnement, Michel Mousel a l’idée de lancer une ONG sur le thème alors très important du « développement durable », qui se préoccuperait non seulement d’environnement, mais aussi des inégalités sociales et de l’action économique . C’est la naissance de 4D (Dossiers et Débats pour le Développement Durable), qu’il préside de 1993 à 1997, puis de 2003 à 2007. Cette association jouera un grand rôle dans le développement des Agendas 21 et lancera le projet de  l’Encyclopédie du développement durable qui poursuit aujourd’hui son essor. De 1997 à 2002, sous les ministères Voynet et Cochet, Michel Mousel est président de la Mission interministérielle de l’effet de serre, avant d’assurer en 2002 la présidence du Comité français pour le sommet mondial du développement durable à Johannesburg, rassemblant l’ensemble des acteurs français privés, publics et associatifs pour plaider les voies d’un monde un peu plus soutenable.

Tous ceux qui ont connu Michel Mousel garderont l’image d’un homme ouvert, chaleureux, toujours fidèle à ses convictions, et d’une compétence hors du commun. Après Serge Antoine, c’est un spécimen de l’espèce rare des hauts fonctionnaires écologistes qui vient de s’éteindre. Les JNE adressent leurs condoléances à sa famille et à l’équipe de 4D, qui aura sans nul doute à coeur de poursuivre le travail exceptionnel initié par Michel.

 

Déterrage de renards : un scandale qui a la vie dure

One voice a diffusé fin mai une vidéo montrant le déterrage et la mise à mort de jeunes renardeaux devant des enfants. Pour réaliser ces images, des membres de One Voice ont infiltré un groupe de « déterreurs » d’Île de France. Maurice Chatelain nous a alerté, écœuré par cette pratique d’un autre âge. Merci à cet amoureux de la nature pour ses photos inédites qu’il offre aux JNE pour la défense du renard

par Danièle Boone et Maurice Chatelain

Un jeune renard © Maurice Chatelain

Les images de cette vidéo sont violentes mais réalistes. Ce qui est encore plus choquant, c’est la présence d’enfants parmi les spectateurs. L’un d’eux, 12 ans, était là « pour apprendre » selon les explications des chasseurs. Il lui a été demandé de porter le coup fatal à la petite masse de poil couinante. Il s’est raté, de la souffrance en plus pour ce petit être qui ne demandait qu’à vivre. « Qui a le courage de regarder comment on tue en fracassant la tête d’un petit renardeau avec des outils énormes ? » demande Maurice. Oui, cette violence gratuite est insoutenable. Pour justifier ces mises à mort répétées, les chasseurs prétextent que le renard est une «espèce susceptible d’occasionner des dégâts », « ESOD », la nouvelle et hypocrite terminologie qui remplace le terme « nuisible » car, dans les faits, rien n’a changé.

Pourquoi le renard a le triste privilège d’être inscrit sur cette liste noire dans dans 90 des 95 départements de France métropolitaine ? Seuls Paris, les Hauts de Seine; la Seine Saint-Denis, le Val-de-Marne et le Haut-Rhin (avec une exception pour 24 communes) tolèrent sa présence. C’est culturel ! En devenant éleveur et agriculteur, il y plus de 10 000 ans, l’homme a dû protéger ses bêtes et ses cultures des prédateurs. De son point de vue d’humain, les animaux sauvages sont devenus des concurrents à éliminer. Malgré les connaissances scientifiques actuelles qui en montrent l’aberration, cette séparation du vivant entre « utiles » et « nuisibles » perdure. Alors que, qui plus est, le renard, en plus d’être un bel animal, rend bien des services.

Une mère et ses petits © Maurice Chatelain

Toutes les études scientifiques montrent que les proies principales du renard sont les campagnols. Sur le site de l’Office National des Forêt (ONF), il est présenté comme un « régulateur des rongeurs ». Il est d’ailleurs reconnu scientifiquement que le Renard roux rend des services aux agriculteurs en limitant les populations de rongeurs qui peuvent faire des dégâts aux cultures. Lors du super colloque sur le Renard organisé par l’Aspas en mai 2017, Richard Blackbourn a montré qu’en limitant les populations de campagnols, un renard roux rend des services agronomiques aux agriculteurs estimés à 2400 €. (Télécharger les actes du colloque).

Le renard nous protège en partie de la maladie de Lyme. Tim Hofmeester et son équipe de l’université de Wageningen (Pays-Bas) ont démontré qu’en chassant les rongeurs porteurs de la maladie de Lyme en exponentiation dans le monde, le renard contribuerait à en contenir la diffusion. En effet, en présence de prédateurs, les rongeurs sont beaucoup plus casaniers et s’aventureraient le moins possible hors de leur terrier : ils portent jusqu’à 20 fois moins de tiques que leurs congénères vivant en zone exempte de prédateurs. A l’heure où cette maladie fait des ravages qu’on ne peut plus nier, il est bien évident que tous les moyens pour en limiter la propagation sont bons à mettre en place. Malgré tout, les chasseurs continuent à mettre en avant des arguments sanitaires irrecevables. Le renard est certes un vecteur de l’échinococcose alvéolaire et de la gale sarcoptique. Pour la première, il faut être en contact avec les excréments contaminés, quant à la seconde, la gale sarcoptique humaine se transmet d’humains à humains et diffère de celle des renards et des chiens. Pour François Moutou, vétérinaire épidémiologiste, c’est un scandale de classer encore un animal avec ces arguments qui ne tiennent pas la route. Les cas de transmission d’échinococcose sont très rares et, de plus, cette maladie est tout à fait soignable.

Vite au terrier ! © Maurice Chatelain

Les chasseurs leur reprochent de trop se reproduire. « Il faut réguler », entendez par là, il faut tuer un maximum d’individus : quelques 800 000 renards sont tuer chaque année en France. Avec le confinement et l’interdiction de chasser, les chasseurs du Cher où 40 000 renards sont tués chaque années, se sont plaint d’un manque à tuer de 2 500 individus et ont demandé, lors de la dernière commission départementale de la chasse et de la faune sauvage (CDCFS) qu’une campagne supplémentaire de tirs de nuit soit mise en place ! Espérons que le nouveau préfet ne cédera pas à leur demande, le dernier arrêté promulgué dans le Cher en 2018, dénoncé par l’ASPAS, ayant été annulé. En Seine Maritime, un projet d’arrêté va sans doute passer sans doute pour les mêmes raisons et malgré la consultation publique plutôt défavorable qui a eu lieu du 29 mai au 19 juin. Cet arrêté autorise « la régulation du renard par les lieutenants de louveterie de juillet à décembre 2020 » à hauteur de 1430 individus ! Pourtant, de fait, là où les goupils ne sont plus chassés, dans le canton de Genève en Suisse depuis 1974 et au Luxembourg depuis 2015, aucune pullulation n’a été enregistrée. C’est que les populations s’autorégulent en fonction de la nourriture disponible, un fait biologique incontestable bien connu des scientifiques.

L’espoir d’un déclassement pourrait venir des agriculteurs. Beaucoup d’entre eux ne sont pas chasseurs. Récemment, un groupe d’éleveurs du Doubs en AOP Comté s’est révolté contre la décision de la CDCFS entérinée par la préfecture et le ministère de l’écologie qui avait classé le renard sur tout le département. 1800 courriers ont été envoyés à la préfecture. Résultat : dans 117 communes où il y avait au moins un agriculteur qui en avait fait la demande, le renard a été déclassé par l’arrêté préfectoral du 6 novembre 2019, une grande victoire pour les protecteurs du rouquin.

Ouh là là, je suis tout seul ! © Maurice Chatelain

Mais ce qui est dénoncé dans la vidéo de One Voice, c’est le déterrage, la « vénerie sous terre » comme disent les chasseurs et l’administration, ça fait plus chic mais cela ne change rien à la pratique. Cette fin de l’animal au fond du terrier est difficile à défendre d’un point de vue moral, si on prend le point de vue de l’animal. Le blaireau, bien que classé seulement gibier, en fait également les frais et comme nous l’a dit Maurice Chatelain, « cette histoire devient un génocide ». En effet, que ce soit pour le renard ou le blaireau, c’est bien ce mode de chasse qu’il faut arriver à faire interdire car il induit une souffrance animale particulièrement inadmissible : aujourd’hui, avec les progrès de l’éthologie et les connaissances scientifiques qui en découlent, personne ne peut plus nier qu’un animal est un être vivant qui ressent des émotions, en l’occurrence lors de ces séances de déterrage, l’angoisse, la peur, voire la terreur et une douleur atroce.

Comment faire bouger les choses ? Dans un premier temps, il faut participer aux consultations publiques et envoyer un maximum d’arguments fondés scientifiquement aux préfectures afin d’infléchir leur politique liée à la période complémentaire de vénerie sous terre qui concerne les blaireaux. Aves France a créé un site dédié qui recense toutes les consultations publiques. Y participer est en effet un des seuls moyens pour le citoyen de s’exprimer à défaut d’être entendu. Sur les 53 853 contributions en 3 semaines à la consultation sur la reconduction pour 3 ans de la liste des espèces susceptibles d’occasionner des dégâts, 65 % était défavorables. Ce qui n’a pas empêché le ministère d’entériner les propositions des chasseurs. Notons qu’en 2015, il n’y en avait eu que 2000 contributions, preuve s’il en faut que de plus en plus de personnes désirent vraiment que soit abrogée cette liste voire, purement et simplement, la disparition de la pratique de la chasse quelle qu’elle soit. L’énorme pouvoir des chasseurs – un tout petit pourcentage de la population – auprès des décideurs est de moins en moins acceptée.

Peut-on imaginer la détresse d’une mère qu’on attaque au fond de son terrier et dont on tue les petits ? © Maurice Chatelain

Maintenons le cap : à force de dire et montrer, l’opinion change. Le regard sur le renard s’est ainsi modifié et ses défenseurs sont de plus en plus nombreux même, comme nous l’avons vu, dans des populations historiquement défavorables comme les agriculteurs. Rappelons nous que l’écureuil roux a été classé nuisible jusqu’en 1976 sous prétexte qu’il détruisait des nichées de perdrix et autres petits gibier ! Alors agissons et espérons ! Le temps joue en notre faveur.


A (ré)écouter, l’émission Planète Nièvre sur les Nuisibles, co-animée par Danièle Boone, avec la participation de François Moutou et Sylvie Cardona  (AVES France).


Il était une fois la gélinotte des bois

Son nom fait penser à une « jolie note des bois ». Pourtant, son chant aigu est presque inaudible pour une oreille peu exercée. La gélinotte des bois est un oiseau discret qui s’envole au moindre dérangement.

Une gélinotte mâle – photo D. Ivkovich

par Jean-Claude Génot *

Mon attirance pour la nature vient de mon enfance. C’est tout naturellement que celle-ci s’est transformée en passion naturaliste d’abord pour la flore et les champignons, puis la faune avec les mammifères et les oiseaux. Ensuite, j’ai eu la chance de faire de ma passion ma profession. A ce moment-là, j’avais pour centre d’intérêt les rapaces, les diurnes comme maîtres du ciel et les nocturnes comme maîtres de la nuit. J’ai consacré 20 ans de ma vie à la connaissance d’une petite chouette, que les savants nomment aujourd’hui la chevêche d’Athéna et j’ai suivi durant 30 années l’installation du grand-duc d’Europe dans les Vosges du Nord, sans oublier, mais dans une moindre mesure, le faucon pèlerin ou encore la chouette de Tengmalm.

Mais il existe un oiseau qui exerce sur moi une fascination secrète, occupant mon esprit sans que je l’ai jamais étudié ou beaucoup observé. Cet oiseau accompagne mes pensées et vient se rappeler à mon bon souvenir à certains moments inattendus de ma vie, et cela depuis 40 ans. Cet oiseau s’appelle la gélinotte des bois. Un nom agréable qui fait penser à une « jolie note des bois », pourtant son chant aigu est presque inaudible pour une oreille peu exercée. Je ne suis ni spécialiste de la gélinotte, ni même observateur régulier de l’espèce et pourtant la seule photographie qui orne mon bureau depuis fort longtemps est celle d’une gélinotte des bois. Elle fut une des premières photos de gélinotte prise dans le Massif vosgien dans les années 80 par Jean-Louis Klein, un forestier à l’époque, devenu ensuite photographe professionnel. Il m’avait d’ailleurs montré la hêtraie-sapinière âgée des hautes Vosges où il était resté des dizaines d’heures à l’affût pour faire ce cliché d’un mâle au sol. Nul doute qu’aujourd’hui un photographe installerait un piège photo pour cet oiseau si discret qui s’envole au moindre dérangement. La gélinotte est mon oiseau fétiche et je ne suis pas peu fier de posséder une gravure de Robert Hainard la représentant. L’artiste naturaliste a parfaitement bien saisi les traits d’un mâle qui se fond dans la végétation forestière : la gorge noire, le sourcil rouge, la queue barrée de noir et de blanc à son extrémité et des couleurs de feuilles mortes sur le poitrail.

Sans être aussi spectaculaire par la taille que le grand tétras et le tétras lyre qui se rassemblent pour leur spectaculaire parade, la gélinotte est le gallinacé le plus difficile à approcher et reste un mystère même pour ceux qui croient la connaître. Son plumage est un délicat mélange de tons brun, roux et noir qui semble avoir été peint par un aquarelliste minutieux. C’est un elfe insaisissable des sous-bois qui m’attire par sa discrétion, son mimétisme et son milieu de vie, à savoir les forêts riches en sous-bois. Cet oiseau reste invisible dans les branchages hivernaux tout de brun dominant comme dans les sous-bois printaniers tachetés de soleil. La gélinotte est l’oiseau du bonheur fugitif, silhouette furtive qui passe son temps au sol ou dans la partie inférieure de la forêt et disparaît ou s’envole vers un autre perchoir sans rien laisser voir, au mieux une queue barrée de noir et blanc. Mais n’est-ce pas le désir de voir et l’attente qui rendent heureux? Je l’ai entendu la première fois dans le Jura en accompagnant Régis Desbrosses, qui recensait l’espèce en imitant son chant à l’aide d’un appeau et je l’ai aperçu furtivement. A cette époque, elle avait déjà déserté les Vosges du Nord où je travaillais. Sans être un connaisseur de l’espèce, on pouvait vite se rendre compte que les futaies régulières sans sous-étage des basses Vosges gréseuses ne lui convenaient pas. Elle avait pu exister dans des régénérations naturelles à base de bouleaux ou le long des lisières de noisetiers, d’ailleurs ne l’appelle-t-on pas la poule des coudriers, autre nom du noisetier.

Biotope de la gélinotte en Biélorussie où l’on voit en hiver les tiges de l’abondante strate arbustive si nécessaire à l’espèce – photo J.C. Génot

J’aurais pu en rester là, mais mon métier d’écologue m’a entraîné en Biélorussie pour une coopération scientifique. C’est dans des forêts résineuses d’épicéas mélangées à des feuillus (érable plane, tremble, frêne, orme, tilleul, bouleau) au sous-bois riche en noisetiers et en sorbiers, dans des forêts de pins sylvestres avec sous-étage d’épicéas aux basses branches ou encore dans des lisières de tourbières ou de ruisseaux avec des bouleaux et des aulnes que j’ai souvent vu la gélinotte, à l’envol ou perchée. Elle représente pour moi un symbole de la forêt étagée riche en sous-bois comme les futaies jardinées du Haut Jura, mais aussi de la forêt spontanée en reconquête sur d’anciens pâturages. Très vite, les premières visites dans la réserve naturelle de Berezinsky en Biélorussie m’ont permis de voir que la gélinotte est abondante dans presque tous les types de forêts, à l’exception des pinèdes sans sous-étage, des aulnaies marécageuses et des tourbières. Une gélinotte est levée à chaque sortie en forêt et cela à chaque saison. Un couple détale au sol devant nous sur une île de la Berezina, nous les voyons plusieurs fois car les feuilles ne sont pas encore là en avril. De très nombreuses gélinottes s’envolent dans un bruit de plumes pas toujours audibles quand nous avançons dans les chemins en forêt. Il s’agit principalement de forêts de bouleaux, de pins avec épicéas en sous-étage, d’épicéas avec sous-étage de noisetiers, de sorbiers et de framboisiers, de lisières de tourbières à sphaignes et de marais à molinie, recolonisé par les épicéas et jamais loin du couvert forestier. La molinie est une herbe poussant en touffes dans les zones humides, aux teintes très jaunes en automne.

Un jour de juin dans une forêt d’épicéas mélangée de feuillus, je provoque soudain l’envol d’une nichée d’au moins sept poussins. Ils se sont tous élevés du sol pour très vite y retomber à l’appel de ralliement de leur mère. Une autre fois en septembre, des jeunes accompagnent leur mère dans une pinède mélangée de bouleaux. A la lisière d’une tourbière au printemps, j’ai eu la grande chance d’observer un mâle juste au-dessus de moi, perché sur un bouleau. Il était immobile à quelques mètres de moi ; je suis resté aussi immobile que lui pour ne pas rompre le charme de cette rencontre. J’ai pu apprécier les couleurs subtiles de son plumage et la légèreté de cette petite poule des bois, perchée sur un mince rameau de bouleau sans le faire ployer. Une autre fois, toujours à Berezinsky en avril, un naturaliste local nous a emmenés, des amis et moi, dans une forêt proche des bureaux de la réserve. Là, il nous a demandé de nous assoir sur un tronc au sol et a commencé à imiter le chant aigu de la gélinotte. Il n’a pas fallu attendre longtemps pour que l’oiseau apparaisse, d’abord en volant de branche en branche, puis il a fini par se poser pour qu’on puisse l’observer quelques instants. Une apparition magique de l’elfe des bois.

Je l’ai observée ces dernières années dans une autre forêt située à l’ouest de la Biélorussie en vol, posée sur une branche ou au sol en lisière d’un chemin. Cette poule des bois qui chante aussi faiblement qu’un roitelet est abondante à Berezinsky et probablement dans de nombreuses forêts biélorusses. Les comptages effectués dans la réserve il y a 20 ans indiquaient des chiffres qui laissent rêveur : jusqu’à dix-neuf oiseaux au kilomètre carré ! Il est fort probable que ce nombre soit exceptionnel et qu’on soit plus proche de la réalité aujourd’hui en divisant ce chiffre par deux. Ce bel oiseau demande des forêts pas nécessairement âgées et peu modifiées pourvu qu’elles comportent des arbustes diversifiés en sous-bois et des essences lui fournissant son alimentation hivernale telle que les bourgeons des bouleaux, des aulnes, des saules et des sorbiers. Outre un oiseau de toute beauté, la gélinotte est également un mets délicat d’après Vladimir, responsable de la réserve de chasse. Malgré cela, elle n’est pas chassée contrairement à la bécasse et aux autres tétraonidés. Mais quelle ne fut pas ma surprise en 2002 lors d’un voyage en automne lorsqu’on m’invita à goûter une poule au pot lors d’un bivouac au bord de la Berezina. On me demanda si j’appréciais le repas ; je répondis que je trouvais la poule succulente : c’était une gélinotte !

Biotope de la gélinotte dans le Haut Jura composé de taillis de noisetiers – photo J.C. Génot

Comment se porte l’elfe des bois dans nos forêts françaises ? Dans le dernier atlas des oiseaux nicheurs de France paru en 2015, on estime sa population entre 6 000 et 8 000 couples nicheurs, ce qui est peu pour une espèce ayant un petit territoire. Mais ces chiffres sont considérés comme « fortement spéculatifs ». De plus, la population est considérée comme en fort déclin, notamment dans le nord-est (Ardennes et Vosges). Le Jura, mais surtout les Alpes, abritent la plus grande partie de la population. Rien d’étonnant que cette espèce d’origine boréale se retranche dans les montagnes. Malgré sa discrétion, certains naturalistes se sont intéressés à cette espèce. Pour certains d’entre eux, cet intérêt est allé jusqu’à faire une thèse. Ainsi il existe quatre thèses de doctorat consacrées à cette espèce : deux uniquement centrées sur la gélinotte (l’une de Régis Desbrosses sur les habitats et les fluctuations de population dans le Jura et l’autre de Marc Montadert sur la démographie et l’habitat dans les Alpes du Sud) et deux autres traitant des deux tétraonidés (grand tétras et gélinotte) sur le régime alimentaire et sur la modélisation de l’habitat dans le Jura.

Pourtant, la seule monographie française sur la gélinotte ne provient pas d’un des auteurs des travaux scientifiques évoqués précédemment. Elle été publiée en 2019 par Jean Schatt (1), un Jurassien qui fut ingénieur forestier et chasseur et qui a une excellente connaissance de terrain des tétraonidés. Cette monographie est le fruit de 35 années d’observations, de persévérance, de patience et de rigueur. Pour Jean Schatt, pas de télémétrie, pas de GPS et pas de modélisation pour entourer la science naturelle d’un vernis scientifique. Il a travaillé « à l’ancienne », privilégiant la collecte directe de données sur le terrain avec un minimum de technologies : des jumelles, un carnet et des fiches d’enquête. Il s’inscrit ainsi dans l’héritage des études naturalistes de ses illustres voisins suisses : Robert Hainard pour les mammifères et Paul Géroudet pour les oiseaux. Notre Jurassien de bientôt 90 ans est un homme des bois qui a vécu au plus près de son milieu d’étude. Il a su concilier sa passion pour la nature, la forêt et la chasse. C’est d’ailleurs ces trois approches qui lui ont sans doute permis de mieux appréhender la réalité de certains phénomènes influençant la gélinotte, qu’il s’agisse de l’impact de la chasse, des conséquences de certaines pratiques de gestion forestière ou de certaines méthodes mises en œuvre par des scientifiques pour étudier les tétraonidés. Parce qu’il a mené son étude pendant plusieurs décennies, Jean Schatt a acquis une certaine autorité en matière de tétraonidés. D’ailleurs, il estime que le chiffre global de la population française de gélinotte annoncé dans l’Atlas peut être divisé par 10 ! Pour lui, l’espèce doit être impérativement inscrite sur la liste des espèces menacées. Enfin, le tour d’horizon des passionnés de gélinotte ne serait pas complet sans citer l’ouvrage de photos de Jean Guillet (2)  qui a réussi à photographier cet oiseau si cryptique à l’affût et à restituer toute la beauté de cette poule sauvage des bois.

La gélinotte n’échappe pas à la gestion de la nature et ses manipulations. Ainsi, dans les Vosges du Nord où j’habite, l’espèce a disparu à cause de la sylviculture. Une étude de faisabilité pour la restauration des biotopes a été menée par l’ONF, mais il est apparu illusoire de vouloir restaurer un habitat favorable sur des surfaces suffisantes quand la gestion forestière et la pauvreté du sol gréseux se conjuguent pour mener des futaies régulières sans strates arbustives si nécessaires à la gélinotte. Malgré cela, quelques passionnés des tétraonidés rassemblés en une association nommée SOS Tétras (aujourd’hui dissoute) ont souhaité lâcher des gélinottes d’élevage sans aucune étude préalable, sans suivi et sans bilan. Je n’ai jamais pu savoir s’ils avaient réellement effectué leur lâcher. Ils l’ont par contre fait pour le grand tétras au sud des Vosges du Nord mais cela fut évidemment un échec tant les facteurs défavorables au coq de bruyère (autre nom du grand tétras) étaient nombreux. On pourrait rétorquer qu’il s’agit là d’amateurs dont la passion pour l’espèce est telle qu’ils ne voient pas ou ne veulent pas voir qu’une espèce ne peut pas vivre sans un milieu favorable. Dans ce cas, on peut les excuser car leur échec est pour eux une leçon bien assez dure à encaisser. Mais que dire quand des ornithologues scientifiques veulent sauver une sous-espèce de gélinotte vivant uniquement en Belgique, au Luxembourg, dans l’ouest de l’Allemagne et dans le nord-est de la France en prélevant des œufs dans la population déclinante des Vosges pour commencer un élevage en vue de relâcher les jeunes nés en captivité ? Cette sous-espèce se serait différenciée de l’autre sous-espèce peuplant les Alpes après les glaciations car elle s’était réfugiée dans le sud-ouest. Un tel projet paraît bien périlleux et soulèvent de nombreuses questions sur la validité génétique de ces sous-espèces pour la gélinotte qui en 10 000 ans a eu le temps de s’hydrider entre les Alpes et le Jura et entre le Jura et les Vosges, sur l’impact de ces prélèvements dans une population déclinante, sur la réussite de ces élevages en captivité, sur le taux de mortalité des oiseaux d’élevage relâchés en pleine nature, qui plus est quand ils sont équipés de colliers émetteurs, sur la qualité des biotopes où la gélinotte doit être réintroduite, sur la persistance des causes de sa régression et sur le risque d’ouvrir la porte à des manipulations et autres artifices sans fin pour sauver une espèce dont certains spécialistes ont probablement modélisé la disparition liée au réchauffement climatique car la gélinotte est une espèce boréale. Le projet de sauvegarde de la « gélinotte de l’ouest » date de 2017, mais un projet de réintroduction de gélinottes dans les Pyrénées catalanes datant de 2012 préconise justement de ne pas prendre les oiseaux des Vosges en déclin, pourtant supposés de la même origine génétique que la population soit disant éteinte des Pyrénées…

Plus la nature va rétrécir et plus les protecteurs et sauveurs en tout genre vont agir pour enrayer ce déclin, mais selon quelle éthique et pour quel objectif ? Pour les promoteurs de ce type de projet, s’agit-il de protéger une espèce ou de trouver une activité scientifique ou technique intéressante et durable ? La durabilité étant garantie par la difficulté à mettre en œuvre la protection de ce type d’espèce fragile car ce genre d’aventure peut durer des années. Le piège pour les protecteurs de la nature est le suivant : face à l’effondrement du vivant, il est urgent d’agir et toute action pour sauver une espèce semble légitime. Mais jusqu’où aller dans la manipulation des oiseaux même si l’espèce est menacée ? Il y a déjà tant à faire au niveau de la quiétude des oiseaux en saison de reproduction, de la gestion forestière et de la chasse, mais c’est plus ardu et il y a plus de coups que de lauriers à recevoir. Si rien n’est fait dans les domaines cités précédemment, la gélinotte pourrait un jour disparaître, discrètement comme elle a vécu.

* Écologue

(1) Schatt J. 2019. La Gélinotte des bois. Biologie-Eco-éthologie. Books on Demand. 152 p.

(2) Guillet J. La quête de la gélinotte des bois. Mokkö Editions. 191 p.

Le droit au chômage partiel pour les journalistes pigistes

Une grande partie des journalistes pigistes a désormais le droit au chômage partiel. Vous trouverez plus de détails dans ce communiqué que nous avons signé aux côtés de plusieurs syndicats et associations de journalistes. 

par Carine Mayo

En principe, ce sont les employeurs qui doivent contacter les journalistes pigistes pour leur signifier leur droit au chômage partiel. Mais si tel n’est pas le cas pour vous, n’hésitez pas à contacter les organisations syndicales SNJ, SNJ-CGT, CFDT-Journalistes ou SGJ-FO qui se mobilisent dans les entreprises de presse pour faire appliquer le décret.

Pour les photographes (et ceux qui sont multi-statuts), ce message de l’association Divergence Images :
-> pour celles et ceux en lien avec des pigistes qui ont d’autres statuts/activités (notamment les photographes artistes auteurs Agessa ou micro-entrepreneur), n’hésitez pas à leur dire qu’ils peuvent tout à fait candidater à des aides spécifiques mises en place pour ces activités-là, à commencer par le Fonds de Solidarité du Gouvernement (les 1500 €). Et que c’est cumulable avec une activité de pigiste salarié.

Le collectif Profession : Pigistes a également mis en place une enquête pour identifier les journalistes pigistes qui ne seraient pas pris en compte par ces mesures (questionnaire à remplir ici).

En espérant que vous êtes en bonne santé et que ces informations pourront vous être utiles.

Bien à vous.

Hommage à Robert Poujade, premier titulaire en 1971 du poste de ministre de l’Environnement

Les JNE saluent la mémoire et l’action de Robert Poujade, premier titulaire en 1971 du poste de ministre de l’Environnement, décédé le 8 avril 2020 à l’âge de 91 ans.

par Laurent Samuel

Nommé en janvier 1971 par le Président Georges Pompidou, Robert Poujade, gaulliste historique, fut le premier – et pas le moins brillant – d’une longue série de ministres de l’Environnement. Son titre exact était : ministre délégué auprès du Premier ministre, chargé de la Protection de la Nature et de l’Environnement. A l’époque, le terme « nature » n’était donc pas tabou…

Dans le numéro du Canard Sauvage, journal des JNE, consacré aux 50 ans de notre association, Claude-Marie Vadrot retraçait ainsi son parcours ministériel :

« Au début des années 70, l’un des plus efficaces dans un monde politique se souciant pas le moins du monde de la nature et de l’environnement, fut Robert Poujade, un cacique du parti gaulliste. Comme beaucoup de ses successeurs à ce poste, il ne fut pas nommé pour sa compétence en écologie. Sa présence correspondait simplement à un équilibre régional et politique au sein du parti et du gouvernement aux commandes. Si celui qui écrivit ensuite « Le ministère de l’impossible » (NDLR paru en 1975) mérite une mention très honorable, c’est parce qu’il eut la curiosité et même le courage de se plonger dans des dossiers négligés depuis des décennies en tentant d’en régler certains. Il avait découvert des urgences et les prenait à cœur. Je me souviens d’ailleurs comment, jeune journaliste sur le point de l’interviewer dans son bureau, il m’expliqua que ce n’était plus la peine, qu’il venait d’être viré et que l’industrie du papier, dont il voulait limiter les pollutions, avait eu sa peau… Sa carrière politique était terminée. »

Sa carrière politique nationale du moins, car Robert Poujade, élu à ce poste dès 1971, restera jusqu’en 2000 un très populaire maire de Dijon, imposant une politique dynamique et novatrice de protection de l’environnement. Ce qui vaudra à cette commune d’être régulièrement récompensée dans les classements des villes les plus « vertes » publiés dans des magazines comme le Point ou Ça M’intéresse.

Voici la réaction de Brice Lalonde, ancien ministre de l’Environnement et actuel Président de l’association Equilibre des Energies : « Hommage à Robert Poujade, le premier d’une longue liste de ministres qui durent se battre, d’abord contre les deux administrations de l’Industrie et de l‘Agriculture auxquelles ils avaient arraché deux directions : la lutte contre les pollutions et la protection de la nature. Puis contre leurs collègues des gouvernements qui confondaient la prospérité avec les tonnages de béton, de bitume et de poubelles. Si la France a appris à se préoccuper d’écologie en créant notamment un vrai ministère, c’est grâce à des personnalités compétentes, courageuses, et toujours courtoises, comme était Robert Poujade. »

J’avais contacté Robert Poujade vers 2005 pour un bilan des ministres de l’Environnement à paraître dans Ça M’intéresse. Il avait pris le temps de me rappeler personnellement, pour me dire qu’il était touché qu’on ait pensé à lui, mais que s’il nous répondait, il serait conduit à porter des jugements – positifs ou négatifs – sur certains de ses successeurs, qu’il se refusait à jouer le rôle de distributeur de bons et de mauvais points, et qu’il se déclinait donc avec regret notre demande d’interview. Une élégance aujourd’hui rare dans le monde politique et ailleurs…

Les JNE adressent leurs condoléances à la famille de Robert Poujade, et ont une pensée émue pour Serge Antoine qui fut (avant même sa création) la cheville ouvrière de ce nouveau ministère.