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Entretien avec Jean-Paul Crampe sur le retour du bouquetion dans le Parc national des Pyrénées

Après une absence d’un siècle dans le Parc National des Pyrénées, le bouquetin revient versant français, grâce à un projet franco-espagnol. Jean-Paul Crampe, l’un des artisans de ce programme, nous le présente.

Propos recueillis par Michel Cros

Jean-Paul Crampe – photo Julien Rougny (revue Oxytanie)

Pourquoi a-t-on perdu la trace du bouquetin des Pyrénées ?

La réintroduction du bouquetin des Pyrénées, c’est la fin d’un processus de déclin qui a commencé, probablement au XVIIe-XVIIIe siècle et dont les derniers individus subsistaient en Aragon (Espagne), dans le canyon d’Ordesa, qui se trouve être un lieu particulièrement favorable à sa conservation. C’est la chasse qui est responsable de la disparition du bouquetin des Pyrénées, comme des autres bouquetins dans le monde d’ailleurs. C’est la seule et unique raison pour laquelle il a disparu initialement.

Dans votre livre sur le bouquetin qui a pris deux années d’écriture, vous évoquez les différentes étapes de sa réintroduction au sein du Parc national des Pyrénées. Quels sont selon vous les nouveaux dangers à venir ? Vous avez parlé, lors d’une conférence pendant ce Festival, de convoitise possible lors de la réintroduction de cet animal, ne serait-ce pour leur trophée qu’ils portent sur leur tête. Les mêmes dangers ayant causé sa perte sont-ils encore à craindre ?

L’histoire du bouquetin qui est à venir va être différente de celle qui a pu être dans le passé. Il n’est pas réintroduit pour une exploitation, que ce soit pour le trophée ou pour quelque exploitation que ce soit … Il est réintroduit pour reconstituer un patrimoine disparu. Les dangers sont certes toujours les mêmes ; c’est toujours un peu l’homme malgré les nouvelles réorientations par rapport à la faune sauvage. Il y a toujours des individus qui sont capables de faire des choses défavorables pour lui.

La tentation du trophée existe toujours auprès de certaines personnes,. Donc, il vaut mieux que le bouquetin continue à se méfier de l’homme dans l’absolu. Ceci dit, comme la majorité des gens qu’il croise va se comporter d’une manière inoffensive, son comportement ne va pas être celui d’un fuyard, mais celui d’un animal tout à fait pacifique et tout à fait facile à observer et à approcher.

Quel va être son suivi au sein du Parc dans les années à venir ?

C’est un petit peu l’enchaînement obligatoire des opérations de réintroduction. Il faut savoir ce que cela devient si l’opération que l’on a tenté est réussie. Ensuite, dans la période un peu longue de la « gestion », c’est-à-dire de la conservation de l’espèce, il faut suivre ces populations, savoir si led animaux sont malades, s’ils sont trop nombreux par endroits ou pas assez en d’autres lieux. En général, c’est une espèce qui se régule toute seule d’une manière très efficace. Mais il est du devoir des générations qui viennent de s’intéresser à la faune sauvage, et de savoir ce que devient ce bouquetin et s’il se porte bien ! Le suivi à long terme est une action inévitable et obligatoire.

Y aura-t-il un programme spécifique pour tenir compte du dérèglement climatique ?

Oui, c’est envisagé, en suivant l’évolution des pathologies, notamment celles qui sont transmissibles au bétail domestique . Une surveillance permanente est nécessaire, et à très long terme afin de savoir comment se porte l’ensemble des espèces sauvages quand on veut conserver ce patrimoine naturel avec lequel il faut cohabiter.

Le pastoralisme est-il appelé à se développer ?

C’est difficile à dire, on ne sait pas trop. Cette activité est plutôt en déclin, mais on peut souhaiter qu’elle se maintienne. Cela va dépendre beaucoup de l’évolution du marché, donc de choses qui nous échappent ! Le pastoralisme fait bien partie de l’écosystème montagnard aavec lequel le bouquetin doit cohabiter. Et il le fait très bien car cette activité ne le concerne pas et il n’y a pas de compétition directe avec les animaux domestiques. Il habite des endroits où personne ne l’embête ; ce sont des falaises, les roches, la haute altitude. Par définition, l’espèce pose peu de problèmes à l’homme et à ses activités.

Combien y a t-il de bouquetins aujourd’hui côté français ?

Entre 225 et 230 bouquetins ont été réintroduits, et même un petit peu plus car un lâcher a eu lieu il n’y a pas très longtemps et sur trois zones différentes. Donc, c’est le début d’actions qui doivent se prolonger et qui vont se faire, tôt ou tard, sur le versant espagnol où l’on n’a pas encore entamé ce processus de réintroduction. Et ce que l’on voit est encourageant ; la reproduction se passe bien, l’adaptation est bonne, la reproduction des noyaux réintroduits est assez rapide et montre que l’animal est parfaitement adapté au climat et en milieu pyrénéen. Il n’y a pas trop de doutes, mais là, ils sont balayés par ce que nous montre les premières réintroductions. Les actions continuent pour le Parc, car les opérations de réintroduction ne sont pas terminées. Il faut procéder à des renforcements génétiques avec d’autres animaux qui vont être lâchés. Il y a un suivi à long terme à mettre en place, notamment sur le plan sanitaire. C’est une opération qui continue…. Elle ne fait que commencer, d’ailleurs.

Jean-Paul Crampe est membre du conseil scientifique au sein du Parc National des Pyrénées (PNP) et ancien chef de secteur du PNP, où il a été l’un des artisans du programme de réintroduction du bouquetin pyrénéen sur le versant français. Il a présenté, à l’occasion du Festival pyrénéen de l’image nature, un ouvrage qui fait référence, fruit de toute sa carrière : Le bouquetin aux Pyrénées, odyssée d’une espèce retrouvée (Editions Monhélios en coédition avec le Parc national des Pyrénées, 432 pages, 30 x 22 cm, plus de 1 000 photos couleur, 35,00 €) .

 

L’homme et les grands herbivores : entre herbivophobie et herbivophilie

Les gestionnaires des espaces protégés s’intéressent peu ou pas aux grands herbivores car ces espèces ne sont pas ciblées par la protection de leurs sites.

par Jean-Claude Génot *

Le cerf est le plus grand herbivore sauvage présent en France – photo Jean-Claude Génot

Les grands herbivores (élans, cerfs, bisons, aurochs) ont fasciné les hommes du Paléolithique comme en témoignent les peintures rupestres. Dans les Vosges du Nord, pendant près de 40 ans, j’ai baigné dans le discours technico-administratif sur l’équilibre sylvo-cynégétique, notion floue s’il en est. Longtemps, l’absence de critères partagés entre les divers acteurs de ce sujet ne leur a pas permis de s’entendre. Désormais, il existe des méthodes validées comme les Indices de Changements Ecologiques, ou ICE, qui permettent de mesurer sur des placettes la consommation de la végétation (strate herbacée et ligneux) par les herbivores. Encore faut-il que chasseurs et forestiers en tirent les mêmes conclusions et s’entendent sur l’équilibre à trouver, car de quel équilibre parle-t-on ? Celui entre les herbivores et la forêt ou celui entre les intérêts économiques de la filière bois et ceux du monde de la chasse ? Et de quelle forêt parle-t-on, une forêt proche de sa composition et de sa structure naturelle, un champ d’arbres avec des plantations ou les divers intermédiaires entre les deux extrêmes ?

En fait, par l’emploi du terme cynégétique, la formule résume l’opposition sans fin entre deux usages de la forêt : le bois et la chasse. Les forestiers veulent le plus de bois économiquement rentable possible et les chasseurs le plus de « gibier » possible. Or ces deux trajectoires sont incompatibles surtout si les herbivores consomment trop les semis des espèces intéressantes sur le plan économique (chêne, sapin par exemple). En forêt, le « en même temps » ne fonctionne pas dans ce cas précis. L’homme a supprimé les grands prédateurs (ours, loups, lynx), modifié profondément la composition et la structure des forêts et fragmenté les forêts en isolant les populations d’herbivores et croit encore naïvement qu’il existe un équilibre possible entre ces animaux et la végétation forestière. Pas d’équilibre dans un milieu complètement déséquilibré. De plus, la notion d’équilibre est à manier avec précaution en écologie car les interactions entre les diverses composantes d’un écosystème complexe comme la forêt sont tellement nombreuses et soumises à tellement de variables que les variations sont plus fréquentes que l’état stable si on envisage la forêt dans son ensemble, animaux compris.

Exclos de démonstration pour montrer ce qui pousse sans herbivores – photo Jean-Claude Génot

Les forêts des Vosges du Nord sont pauvres en végétation herbacée et naturellement les hêtraies acidiphiles ne possèdent pas les capacités d’accueil pour de fortes densités d’herbivores. Pour illustrer l’impact des herbivores sur la flore, les forestiers ont recours à des enclos à l’intérieur desquels on peut voir une végétation diversifiée et abondante (voir photo ci-dessus) tandis qu’à l’extérieur il ne pousse pas grand-chose et les arbres sont taillés par les herbivores qui se comportent comme des « jardiniers » (voir photo ci-dessous).

En dehors des « exclos », il y a moins de végétation et  des arbres « taillés » par les cerfs – photo Jean-Claude Génot

La démonstration paraît spectaculaire mais elle n’est pas très pédagogique car enfin, sinon de montrer la phobie des herbivores ou « herbivophobie » du monde forestier, à quoi peuvent servir des enclos sans herbivores alors que la forêt réelle en est peuplée ? De plus, de nombreux usagers de la forêt préfèrent qu’il y ait des fortes densités d’herbivores pour avoir une chance d’en observer au cours d’une promenade que d’en avoir moins afin que le chêne ou le sapin se régénèrent bien. Sur le strict plan écologique, les herbivores modifient les densités des plantes en sélectionnant certaines d’entre elles pour leur consommation, en éliminant certains arbres par l’écorçage et en transportant des graines, des spores mais aussi des pathogènes dans leur territoire.

Prairie pour les herbivores aménagée par les chasseurs en forêt – photo Jean-Claude Génot

Mais l’homme a favorisé les populations d’herbivores pour la chasse, soit en les nourrissant, soit en mettant à leur disposition des surfaces de prairies ou de cultures (voir photo ci-dessus). La gestion forestière, en effectuant des coupes et en multipliant les chemins, augmente la capacité alimentaire du milieu en favorisant les plantes herbacées. L’agriculture a créé des milieux ouverts (cultures, prairies) favorables aux herbivores. Toutes ces activités anthropiques ont permis d’augmenter les densités d’herbivores, en l’absence de grands prédateurs, seuls capables de les disperser et d’atténuer leur influence sur la végétation.

Mais quelle que soit la densité d’herbivores, en aucun cas ces derniers n’empêchent l’écosystème forestier de se développer car il y a toujours des espèces peu appétentes pour le cerf qui se régénèrent, comme le hêtre dans les Vosges du Nord par exemple. Au pire, les herbivores peuvent retarder l’avancée de la forêt dans le cas d’une prairie abandonnée, mais les genêts, les ronces et les hêtres sont les plus forts et avancent inexorablement (voir photo 4). Finalement tout est une question de nombre d’herbivores en fonction du type de forêt, mais ce nombre idéal est différent selon que l’on est forestier ou chasseur, d’où un débat sans fin. Dans ce débat, l’écologue cherche à montrer au forestier que plus le degré de naturalité de la forêt est faible (on mesure le degré de naturalité à l’aide de critères quantitatifs comme l’indigénat des espèces animales et végétales, la structure verticale et horizontale, la maturité, le bois mort, la fragmentation et l’ancienneté) (1) et plus les herbivores leur poseront des problèmes car les forêts à haut degré de naturalité possèdent une canopée dense laissant passer moins de lumière d’où des capacités alimentaires moindres que dans les forêts exploitées (2) (c’est plus le cas sur des sols pauvres comme dans le massif  Vosgien que sur des sols riches en plaine alluviale). Il tente de convaincre le chasseur de ne rien faire pour augmenter artificiellement les densités de « son » gibier et d’accepter les grands prédateurs. Enfin, il rappelle aux deux protagonistes que la forêt n’est pas seulement un « gisement » de bois et de gibier, mais aussi un lieu de vie pour les êtres vivants non humains et un lieu de bien être au contact de la nature pour nos concitoyens.

Ancienne prairie pour les herbivores recolonisée par la forêt – photo Jean-Claude Génot

Les gestionnaires des espaces protégés s’intéressent peu ou pas aux grands herbivores car ces espèces ne sont pas ciblées par la protection de leurs sites. Par contre, l’herbivorie est un « outil » très utilisé par les gestionnaires pour entretenir des milieux herbacés, en ayant recours à des espèces domestiques (ovins, bovins, équins). Les défenseurs de l’herbivorie, notamment dans les opérations de Rewilding (ré-ensauvagement en français), font appel à des espèces sauvages et domestiques, mais dans des espaces clôturés pour empêcher les arbres de pousser. Leur passion pour les herbivores ou « herbivophilie » traduit également leur dendrophobie (rejet des arbres). Ils commettent ainsi la même erreur que les forestiers, mais cette fois dans le but de prouver les mérites des herbivores pour empêcher le retour de la forêt. Si une parcelle forestière engrillagée sans herbivores n’est pas une forêt, un espace protégé clôturé avec une forte densité d’herbivores n’est pas un espace naturel mais un parc d’élevage. Le paradoxe est d’appeler cela du ré-ensauvagement, car dans la nature complète et sauvage, pas d’herbivorie sans prédation. Pour justifier du retour des herbivores dans la gestion des espaces naturels, les « herbivophiles » ont développé une théorie nommée « théorie des herbivores bulldozers », selon laquelle les grands herbivores ont empêché la forêt européenne initiale d’avoir un couvert continu, celle-ci étant entrecoupée de prairies permanentes. Des travaux palynologiques, entomologiques et historiques indiquent qu’avant le Néolithique, la forêt européenne était dense à l’exception des zones humides (tourbières, lacs, marécages et marais salés côtiers) et les ouvertures par défrichement ou par le feu ont été le fait des activités humaines, favorisant des densités d’herbivores bien supérieures à ce que pouvaient abriter les forêts primaires (3.) Cette théorie affirme que si les « forêts parcs » ont disparu, c’est parce que l’homme moderne a détruit la mégafaune dès qu’elle pénétrait dans un nouveau territoire. En France, effectivement le cheval de Solutré aurait disparu avec l’arrivée d’Homo sapiens en Europe, autour de 40 000 ans, alors que cette espèce avait coexisté avec l’homme de Néandertal depuis des centaines de milliers d’années. On sait toutefois que l’effondrement de la mégafaune à la fin du Pléistocène est multifactoriel ; les changements brusques de climat ont fortement modifié la productivité des sols et la capacité alimentaire des milieux, et peuvent avoir suffisamment fragilisé la mégafaune pour qu’elle disparaisse naturellement (4). Peut-être l’homme moderne n’a-t-il finalement fait que donner un coup de pouce, mais un coup de pouce fatal en exterminant une mégafaune repliée dans des culs-de sac (5). Enfin, les tenants de la « théorie des herbivores bulldozers » oublient que lorsque la mégafaune existait, leur abondance dépendait de la richesse végétale du milieu ; de plus des mégaprédateurs étaient également présents. La prédation joue un rôle important pour les herbivores, elle en limite numériquement les effectifs sans forcément réduire fortement les populations, mais surtout elle disperse les herbivores en maintenant une pression permanente que les scientifiques ont nommée « paysage de la peur » (6) qui réduit localement la pression sur les végétaux. Dans une nature digne de ce nom, il ne peut y avoir d’herbivores sans leur prédateur. Quand les densités augmentent fortement, cela est toujours le fait de l’homme : volontairement pour la chasse ou involontairement en créant des prairies, en ouvrant fortement la canopée des forêts et en réalisant des coupes rases.

*Ecologue

(1) Vallauri D. 2007b. Biodiversité, naturalité, humanité. Application à l’évaluation des forêts et de la qualité de la gestion. Rapport scientifique WWF. Marseille. 86 p.

(2) Schnitlzer A., Lang G. & Duchiron M-S. 2016. Le cerf : approche écologique et historique dans le massif vosgien. Première partie. Rev. For. Fr. LXVIII : 559-570.

(3) Van Vuure C. 2005. Retracing the Aurochs. History, Morphology and Ecology of an Extinct Wild Ox, Pensoft. Sofia-Moscow.

(4) Schnitzler A. & Génot J-C. 2020. La nature férale ou le retour du sauvage. Pour l’ensauvagement de nos paysages. Jouvence. 176 p.

(5) Frankel C. 2016. Extinctions. Du dinosaure à l’homme. Seuil. 309 p.

(6) Laundré J.W., Hernández L. & Altendorf K.B. 2001. Wolves, elk, and bison: reestablishing the “landscape of fear” in Yellowstone National Park, U.S.A. Revue canadienne de zoologie 79(8): 1401-1409.


Catastrophe Lubrizol : comment l’administration a circonvenu la commission d’enquête du Sénat sur l’absence de contrôles chez Normandie Logistique

Malgré toutes ses précisions et son utilité, le rapport d’inspection du ministère de la Transition écologique sur l’incendie Lubrizol/NL Logistique comporte des contre-vérités ou des omissions surprenantes, qui vont toutes dans le sens de préserver la DREAL (Direction régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement) et la préfecture de la Seine-Maritime qui étaient chargées de la surveillance de ces deux sites à Rouen.

Ce que Fanny, habitante de l’agglomération de Rouen, voyait de sa fenêtre juste après l’incendie de l’usine Lubrizol le 26 septembre 2019 – photo DR

par Gabriel Ullmann

Rappel des faits

L’incendie de grande ampleur, survenu dans la nuit du 25 au 26 septembre 2019 à Rouen, a détruit près de 10 000 tonnes de produits chimiques sur les sites des entreprises mitoyennes Lubrizol et Normandie Logistique (NL). Cette dernière stockait pour moitié de sa capacité des produits de Lubrizol, certains classés Seveso, alors qu’elle était simplement soumise à déclaration au titre des ICPE (Installations Classées pour la Protection de l’Environnement).

Fausse application du principe d’antériorité des droits

Malgré toutes ses précisions et son utilité, le rapport d’inspection du ministère sur l’incendie Lubrizol/NL Logistique (1) comporte des contre-vérités ou des omissions surprenantes, qui vont toutes dans le sens de préserver la DREAL et la préfecture de la Seine-Maritime qui étaient chargées de la surveillance de ces deux sites à Rouen. Il en est ainsi du principe d’antériorité des droits indûment appliqué par l’administration à NL.

Rappelons que si le droit d’antériorité relève d’un droit exceptionnel, l’article L.513-1 du code de l’environnement qui l’institue, pose cependant deux conditions pour pouvoir en bénéficier : les installations doivent avoir été régulièrement mises en service et l’exploitant doit s’être signalé auprès du préfet dans l’année suivant l’entrée en vigueur du décret modificatif de nomenclature concernant ses installations (2). Or, aucune des deux conditions, cumulatives, n’avait été remplie.

Comme le rappelle le rapport du ministère, avec un art consommé de la litote : « Avec la création de la rubrique 1510 en 1992, l’établissement est passé sous le régime de l’autorisation et a bénéficié de l’antériorité sans en avoir fait la déclaration. En 2010, le régime de l’enregistrement a été créé pour la rubrique 1510 : l’établissement est alors passé sous le régime de l’enregistrement, compte tenu du volume total de ses espaces de stockage, et a bénéficié une nouvelle fois de l’antériorité sans en avoir fait la demande » (p. 16). Pour autant, le rapport se garde bien de remettre en cause le droit d’antériorité qui a prévalu durant plusieurs décennies au bénéfice de NL. Il rajoute en note de bas de page : « Ce faisant, l’établissement est resté identifié par l’administration sous le régime de la déclaration, avec un suivi (sic : voir plus loin) de la part des services d’inspection des ICPE correspondant à ce régime de classement ».

Plus tard, lors de ses auditions diligentées per le Sénat, l’administration déclare qu’au moment des faits Normandie Logistique relevait du régime de la déclaration ICPE, au titre de la rubrique 1510 (entrepôt couvert), du fait du principe du droit d’antériorité. Affirmation spécieuse reprise telle quelle dans le rapport du Sénat sur la catastrophe Lubrizol (3) (p. 85).

Deux pages plus loin, l’administration revient sur cette assertion et reconnaît, implicitement, sa magistrale déficience, sans que le Sénat n’en ait exploité l’information : « D’après les services de la Dreal de Normandie, en comparant l’évolution de la nomenclature applicable aux entrepôts couverts aux activités supposées de Normandie Logistique, il est probable que cette installation ait en réalité relevé du régime de l’autorisation entre 1992 et 2010, puis du régime de l’enregistrement à compter de 2010 » (p. 87, nbp 2).

C’est pourquoi, l’administration, après avoir soutenu devant la commission d’enquête du Sénat que NL relevait bien de la déclaration, au nom du principe du droit d’antériorité, a aussitôt classé l’établissement au régime de l’enregistrement. Avec la précision suivante : « Le régime en vigueur d’un établissement correspond au régime de l’établissement avec prises en compte, depuis le dernier arrêté préfectoral de l’établissement, des évolutions de la nomenclature des installations classées qui s’appliquent de plein droit ». Exit le droit d’antériorité…

Absence fort préjudiciable de tout contrôle et notamment des contrôles périodiques

Ce que le rapport précité d’inspection du ministère qualifie d’ « un suivi [de NL] de la part des services d’inspection des ICPE correspondant à ce régime de classement », c’est-à-dire en fait à l’absence de tout suivi de la part de la DREAL, correspond à ce que cette dernière a elle-même reconnu devant le Sénat : « Les services de l’État justifient cette situation par l’absence de programme d’inspection des ICPE soumises au régime de déclaration » (p. 86).

L’élaboration du plan de prévention des risques technologiques (PPRT) n’a même pas été l’occasion de contrôler NL et de s’interroger si l’établissement ne pouvait être une source de danger pour Lubrizol, notamment en cas d’incendie. De ce fait, le PPRT ignore superbement NL et l’exclut dans son périmètre.

L’administration s’est bien gardée par ailleurs d’évoquer l’obligation qu’avait NL de faire procéder à des contrôles périodiques de son établissement. Le statut de l’établissement n’était pas celui de la simple déclaration (D), mais bien celui de la déclaration avec contrôles périodiques (DC). La commission d’enquête du Sénat n’y a vu que du feu… Si j’ose m’exprimer ainsi.

La rubrique 1510, qui s’applique à NL, avait basculé de D à DC par le décret 2006-678 du 8 juin 2006. L’établissement passait donc automatiquement dans le cadre des contrôles périodiques. L’article L. 512-11 du code de l’environnement, édicte ainsi que les installations concernées, définies par décret en Conseil d’Etat en fonction des risques qu’elles présentent, peuvent être soumises à des contrôles périodiques « permettant à l’exploitant de s’assurer que ses installations fonctionnent dans les conditions requises par la réglementation ». Ces contrôles sont effectués aux frais de l’exploitant par des organismes tiers agréés. La périodicité du contrôle est de 5 ans au maximum.

En la matière, le principe du droit d’antériorité ne s’applique pas, quand bien même NL aurait pu régulièrement en bénéficier. En effet, d’une part l’article L.513-1 qui consacre ce droit le limite à un changement de régime entre la déclaration, l’enregistrement et l’autorisation. Or, en l’espèce, on reste bien dans le cadre du régime de la déclaration, mais assujetti à des contrôles périodiques obligatoires. D’autre part, le décret d’application de la loi Barnier de 1995 qui institua ces contrôles, à savoir le décret n° 2006-435 du 13 avril 2006, modifié par le décret n° 2009-835 du 6 juillet 2009, avait bien intégré le cas des installations préexistantes en portant l’obligation de procéder au premier contrôle périodique au 30 juin 2010 pour les installations mises en service avant le 1er janvier 1986.

En conséquence, NL aurait dû faire l’objet de deux contrôles de conformité, avant l’accident : l’un au 30 juin 2010, l’autre au 30 juin 2015 (5 ans plus tard).

Il n’en a rien été.

Quant à la mission d’information de l’Assemblée nationale consacrée à la catastrophe Lubrizol, elle passe également sous silence ce fait, tout en déplorant l’absence de contrôle de l’administration : « Au-delà de ces deux visites – qui ne constituent pas des contrôles à proprement parler – aucun contrôle n’a été réalisé. Cet état de fait paraît normal dans la situation administrative où se trouvait alors le site de NL Logistique, c’est-à-dire sous le régime de la déclaration. Pour ces ICPE considérées comme les moins à risques, la réglementation n’impose aucun contrôle régulier, mais uniquement en cas de problème. C’est ce qu’a confirmé le directeur de la DREAL de Normandie, M. Patrick Berg lors de son audition devant la mission d’information (…) Ce faible nombre de visites et l’absence totale de contrôles ne peuvent qu’être dénoncés par votre rapporteur » (4).

Et si le rapport de l’Assemblée discourt, de façon toute théorique, à quatre reprises sur les contrôles périodiques exigés pour certaines catégories d’installations classées soumises à déclaration, il ne dit mot sur l’obligation qui pesait alors sur NL sans que l’administration n’y veille.

Ni le rapport précité d’inspection du ministère, ni le rapport du Sénat, ni celui de l’Assemblée nationale, ni l’administration centrale (Direction générale de la prévention des risques), ni la DREAL au niveau régional, ne font mention de l’obligation de contrôles périodiques chez Normandie Logistique. Personne ne savait. Vraiment ?

(1 ) « L’incendie Lubrizol/NL Logistique » du 26 septembre 2019 à Rouen, Eléments d’analyse et propositions de suites à donner », Rapport CGEDD n° 0130014-01-CGE n° 2019/23/CGE/SG, février 2020.
(2) Voir Gabriel Ullmann, « Accident Lubrizol : le droit d’antériorité détourné par l’administration pour masquer ses déficiences » (1/2 et 2/2).
(3 ) Rapport n° 480 du 2 juin 2020.
(4) Rapport n°2689 du 12 février 2020 (page 26).

 

Bye, bye, l’âme des étangs de Corot

La grande amertume d’une bourde professionnelle deviendra-t-elle demain un cas d’école célèbre aux dépens des décisionnaires actuels ?

Texte et photos de Bernard Boisson *

Les étangs de Corot tels que vus jusqu’en 2019. Une vue scénique rappelant les atmosphères du peintre…

 

Déboisement de la première digue en amont juste avant le confinement durant l’hiver 2020

Les digues des étangs de Corot sujettes à une réfection et à leur déboisement verront profondément modifiée l’identité d’un site historique ainsi que sa signature poétique, pour instaurer d’énormes déversoirs en cas de crue orageuse d’exception. De surcroît, des arbres classés « arbres remarquables » ont été concomitamment abattus dans la forêt attenante. Comment sera traitée l’indignation qui en découle ? Probablement, le dernier trimestre 2020 en dira plus…

En fait, ce problème local est un exemple hautement emblématique des dérives actuelles dans les mentalités professionnelles à juguler d’urgence. Aussi allons-nous l’étudier en effectuant un zoom arrière pour mieux comprendre ce cas d’école dans son contexte. Dans cette alerte, nous avons à comprendre que si une ingénierie paysagère détruit les liens entre un site patrimonial et l’histoire de l’art, cela revient irréversiblement à brader notre civilisation, essentiellement dans certaines de ses valeurs fondamentales !

Haro sur la perte des référentiels dans les décisions territoriales

Nous ne pouvons pas avoir une juste compréhension de ce qui se passe sur les étangs de Corot et dans la forêt de Fausses-Reposes sans une vision globale donnant à comprendre toutes les transformations paysagères du Grand Paris, les mentalités, et même l’immaturité professionnelle qui en fixe le devenir. Nous sommes à Ville d’Avray sur un site à haute valeur patrimoniale, et détruire la structure paysagère de ce site pour la substituer à un design d’écoquartier contemporain, c’est s’en prendre à un haut symbole historique de valeur internationale et faire table rase des paysages mémoriels en France. Cela contribuera à une forte mésestimation paysagère de cette catégorie de sites que plus rien ne distinguera des standards du modernisme actuel. Ce ne sera pas sans impact, sur leur valeur touristique dans le futur, si ce n’est de l’envie des riverains à continuer de vivre sur place car pour eux, ils perdront leur lieu de vie. Devant ce fait accompli, ils en mesureront le dépit. La population conteste peu, mais démoralisée, va déménager ailleurs, cédant la place à une autre n’ayant pas vécu le traumatisme des sites déflorés. On le sait bien : ce scénario n’est pas une première.

Il y a quelque chose de malsain dans l’entreprise de ce projet impliquant une manière d’opérer trop récurrente aujourd’hui. Des professionnels profitent de la sidération de la société civile pour passer au forcing des décisions servant assurément leurs intérêts, mais s’avérant autrement plus douteux quant à servir tous les aspects de l’intérêt commun. Des arguments sélectifs de sécurité préventive sont avancés pour culpabiliser tout contradicteur et geler d’office la concertation sur toutes alternatives plus largement inclusives. Il y a un grave danger de professionnels ignorant leur ignorance à conditionner les pouvoirs publics et la société civile à ignorer son ignorance.

On ne peut comprendre cette situation sans examiner les référentiels, et bien plus encore l’absence de référentiels dans lesquels les décisions professionnelles se prennent aujourd’hui. Trop d’architectes, d’urbanistes, de promoteurs, et même de paysagistes décident de la gestion du territoire sans référentiels, comme des musiciens sans diapason, ou des navigateurs sans boussole, au risque d’erreurs rédhibitoires dont nous aurons demain à nous repentir. Nous déplorons très vivement de leur part, un manque de concertation interdisciplinaire quand une connaissance avisée des relations humains/paysage leur fait incroyablement défaut ! Pire encore, une arrogance à ne pas écouter pour corriger devient insupportable pour masquer leurs manquements.

Concomitamment à l’atteinte paysagère des étangs de Corot, des arbres classés remarquables sont coupés dans la forêt de Fausses-Reposes, retirant peu à peu toute trace du temps pluriséculaire dans ce lieu patrimonial.

 

Vue en aval de la digue arborée d’un des étangs de Corot qui se verra largement déboisée avec un énorme déversoir et des aménagements au design contemporain complètement discordants avec le paysage initial.

L’acculturation sensible envers le paysage et l’écoquartier devenant des référentiels dominants pour tout aménagement de nature

Nous sommes dans un monde inversé : ce qui fait office de référentiel aux changements urbains actuels repose sur des changements paysagers acculturés en termes de référentiels. Les écoquartiers comme celui de Boulogne-Billancourt près de l’île Seguin en est l’exemple flagrant. C’est en analysant ce type d’urbanisme qu’on comprend dans quel champ d’influences les étangs de Corot sont cooptés par les intérêts du BTP avec une méprise sidérante concernant la valeur remarquable de ce paysage. C’est comme si une musique dissonante s’imposait en diapason à une musique initialement jouée avec des instruments accordés. Même si les étangs de Corot sont d’un autre temps dans leur faciès paysager, on ne peut rompre ce qui régit l’harmonie de ce paysage avec des règles paysagères lui contrevenant très violemment dans la méconnaissance sensible.

Il est évident que la verdure dans les écoquartiers est une nature d’habillage, non point une nature d’habitat. Elle est utilisée comme un prêt-à porter pour immeubles et voiries, et pour le coup, sujette aux fluctuations des modes comme le prêt-à-porter vestimentaire. Il en va de même dans le choix des matériaux naturels. Beaucoup de gens manquent de recul pour être interpellés par ce genre d’évidence, mais pour nombre de naturalistes avisés, le constat est déjà particulièrement cinglant. De même, d’autres professionnels sont complètement interloqués par les manquements professionnels du BTP, à savoir des représentants impartiaux de la mésologie (NDLR : science des milieux, qui étudie de manière interdisciplinaire et transdisciplinaire la relation des êtres vivants en général, ou des êtres humains en particulier, avec leur milieu de vie), de la phénoménologie, de l’écopsychologie, des sylvothérapies et des arts fondamentaux… Il y a vraiment souffrance dans la non-concertation. Certains dénoncent une « schizophrénie » dans les mentalités professionnelles actuelles à jouer d’opportunisme avec l’idée que l’on se fait de la nature sans aucune compréhension et connaissance de celle-ci et de ses incidences sur la psyché humaine. Il est à relever que la verdure des écoquartiers a une esthétique, mais aucune poétique, et que cela suffit à l’emploi de nature en tant que prêt-à-plaire facilitant la vente immobilière. L’image marchande de l’écoquartier est d’amener la nature des vacances dans l’environnement quotidien de la ville, mais sc faisant, cet urbanisme est en divorce avec les terroirs locaux pour ce qu’il en reste. La tragédie est quand, de surcroît, on se hâte de faire disparaître des reliques paysagères qui pourraient nous ramener à des référentiels locaux plus authentiques. Ainsi les étangs de Corot et la forêt de Fausses-Reposes sont en proie à devenir un cas d’école dans les erreurs de cette ignorance frénétique. Le projet de transformation en cours d’avancement des étangs de Corot et du bois de Fausses-Reposes n’a absolument rien à voir avec ce que peuvent prôner les sciences naturalistes et l’écopsychologie. Nous ne sommes pas dans une conscience sensible et systémique des rapports humains/nature, mais dans une approche territoriale technicienne sourde à toutes différences de points de vues sous le formalisme de son savoir-faire.

Ecoquartier de Boulogne-Billancourt

Pour en revenir à l’écoquartier servant d’étalon, notons qu’il naît surtout de la conception 3D d’un espace urbain, et nullement d’un rapport au lieu, à sa topographie, sa géographie, son écologie, son histoire… L’écoquartier fait table rase du passé pour poser un fantasme du futur, en éradiquant toute profondeur au présent. L’écologie de l’écoquartier est issue d’un monde virtuel, pas du monde réel. Simplement, la confusion vient que le virtuel est une pompe aspirante des idées pouvant venir du monde réel, mais en étant privé du discernement et de la maturité délivrés par le vécu. Ainsi nombre de professionnels s’y fourvoient et trompent leurs semblables. Cela me rappelle la publicité Canada Dry qui disait que « cela a le goût de l’alcool ,mais ce n’est pas de l’alcool ». De même l’écoquartier se veut « un goût de nature, mais ce n’est pas la nature ». On s’aperçoit du subterfuge quand on se sent dans un espace vert, sans réellement se sentir dans un lieu de vie. Les écoquartiers sont verdoyants, mais leur hyper-fonctionnalité, y compris la fonction de plaire, fait que leur manquent l’intimité, l’intériorité, la profondeur, l’authenticité, l’âme, le rapport au temps long… Il y a bien une créativité, de l’imagination dans l’écoquartier, mais en divorce avec l’inspiration. Tout paraît vide et flashy comme tout ce que la marchandisation prostitue. La ville devient un décor de cinéma végétalisé pour relancer une technocratie urbaine qui elle, ne change pas de mentalité, reste rivée dans le centrisme du cerveau gauche, sauf à changer sa veste par un apparat plus vert, mais sans l’esprit.

L’écoquartier n’est pas écologique autant qu’il est pensé à sens unique. C’est un urbanisme conçu hors sol, en 3D et qui détermine secondairement la nature qu’on va y encastrer ou canaliser. Le sens hiérarchique du mode opératoire est déjà imposé. L’architecture n’est en rien pensée en partant des perceptions sensible des lieux de sorte d’absorber l’urbanisme dans la nature locale et de le repenser morphologiquement dans un continuum géologique et biotique. Au contraire, il formate une nature émigrée dans un urbanisme préconçu. De même, l’écoquartier n’est pas démocratique dans sa phase de conception. Comment d’ailleurs le pourrait-il si l’ignorance est le fait commun ?

Ecoquartier de Boulogne-Billancourt

L’écoquartier peut superficiellement attirer notre envie première comme l’appel d’un salon en plein air, mais rapidement vient un ennui indicible : le lieu ne nous ressource pas malgré sa verdure. On sent une rupture nette entre un urbanisme minéral (qui n’a absolument rien de géologique) et une verdure sauvage désensauvagée. La nature est elle-même endiguée, parcellisée dans ses gabions… L’interface des milieux est sectionnée, ce qui devient une organisation anti-nature de la nature. Nous ne sommes pas dans la nature, mais dans l’urbanisation de la végétalisation. L’écoquartier suggère un mélange dissonant de l’esprit bobo avec une « réfrigérence » architecturale et un urbanisme par blocs à l’envers de toute convivialité villageoise. Il devient très vite le référentiel de ce que les aménagistes doivent penser et les citoyens doivent vivre. L’écoquartier s’inspire d’une certaine zénitude où les gens méditent, mais ne rêvent plus. La méditation est montée en puissance ces dernières années comme un comportement en compensation du stress professionnel, mais pour pouvoir rêver au-delà de la méditation, il faut s’être libéré de toute compensation et des écrans. Nous avons totalement perdu la compréhension du rêve, de sa valeur existentielle, et de ses liens avec la nature réelle, tel que l’a étudié le phénoménologue Gaston Bachelard. Notre coupure du rêve fait corps avec notre coupure à l’égard de la nature. L’écoquartier ne fait pas rêver, parce que trop esthético-fonctionnel, il n’a pas d’intimité. Conçu par des logiques d’opportunisme de marché tirant profit de besoins criards, il ne répond nullement à une compréhension visionnaire et psychosociale du monde du travail et de la condition humaine.

Le déracinement des populations dans des lieux déracinés : la priorité des priorités à prendre en compte !

Nous encourons un très grave danger dans l’avenir proche du Grand Paris : il s’agit du déracinement humain dans des lieux déracinés amplifié par la densification et les comportements de masse. C’est une bombe à retardement. Le Grand Paris devient semblable à une étoile en fin de vie : une géante rouge qui a perdu son rayonnement tandis que tout ce qui vit autour s’y consume et disparaît. Il faut prioritairement comprendre comment et pourquoi…

Les écoquartiers ne répondent en rien à ce problème. La démolition paysagère des étangs de Corot et l’abattage d’arbres pluriséculaires dans le bois de Fausses-Reposes retirent les derniers lieux antidotes de ce mal-être en fermentation sans que l’on soit conscient de l’énormité de l’erreur en cours. Quand on aura vu cette erreur, notre descendance se repentira sans doute à notre place, sur plusieurs générations, si on lui permet malgré tout de comprendre les rapports de causes à effets.

Il est bien plus urgent de ne pas abattre les vieux arbres de Fausses-Reposes, des espaces verts, des voiries ombragées, et des autres forêts périurbaines de Paris que de planter dans des quartiers rénovés le catalogue exotique des pépiniéristes sans compréhension de ce qui fait localement sens ou pas sens, en termes de biodiversité et d’écosystème indigènes. L’écoquartier est un melting-pot de nature émigrée où tout rapport empirique au lieu est brouillé. Outre la « bétonictature » des cités, la ville de demain pourrait devenir dans le moins mauvais des scénarios, un écoquartier mondialisé déraciné dissolvant à son tour l’identité des régions et des territoires. C’est déjà un fait alarmant car tous les écoquartiers de demain se ressembleront de la Baltique à la Méditerranée comme les zones industrielles et commerciales qui ceinturent déjà nos villes.

On ne peut voler la maturité des écosytèmes et des paysages au temps nécessaire à la croissance des arbres. On dirait que faute à pouvoir le faire, les nouveaux managers du BTP s’empressent à vouloir détruire ces paysages référentiels dont ils ne pourront jamais soutenir l’équivalence dans leurs écoquartiers, sauf à penser la ville sur des temps pluriséculaires ainsi qu’aux populations de patienter au-delà du vivant de chacun pour les voir se faire d’eux-mêmes. C’est s’ouvrir bien au-delà des intérêts financiers, des humeurs temporelles et des politiques éphémères. Aussi, les professionnels du territoire, toutes spécialités confondues, paraissent mus par un racisme du vieil arbre, et des stades matures de forêt en dénigrant l’efficacité incroyablement supérieure des arbres âgés à être des climatiseurs naturels en milieu urbain, et les forêts matures à être des stations d’épuration de la pollution de l’air avec des niveaux de performance bien supérieurs aux écoquartiers, sans omettre leur pouvoir de régulation hydrique.

Mais surtout, n’oublions pas que l’être humain ne peut enraciner sa sensibilité, uniquement que dans des paysages dont la durée de vie organique outrepasse de très loin l’espérance d’une vie humaine. Il y a une ignorance inouïe de la valeur psychologique du recentrement humain dans ces paysages en actuelle destruction. La plus grande des violences ne vient pas des vitrines brisées dans des manifestations de rue, car malgré tout celles-ci peuvent être remplacées rapidement. Elle vient de la destruction de sites paysagers façonnés par des siècles, et des arbres classés « remarquables » prématurément abattus, car leurs pertes sont irremplaçables. Dès lors, ne restent que l’amertume et la prostration comme solution pour les citadins. Là, des professionnels deviennent irrémédiablement responsables sur plusieurs générations et plusieurs siècles. et il serait grand temps à tous de relativiser ce qui est réellement grave de ce qui l’est moins.

Dans les forêts périurbaines on fait disparaître les arbres vénérables. Les « îlots de senescences » demandés par les scientifiques naturalistes sont discrètement remplacés par des « îlots de vieillissement » ne répondant plus à leur rôle de support de la biodiversité forestière, Dès lors, un subterfuge sémantique renvoie la confusion. à l’ignorance.

 

L’art s’exprime selon ce que les banques ont pensé avant lui, et c’est à ce seul titre qu’on lui permet d’exister.

Il est particulièrement intéressant d’observer la place assignée de l’art dans les nouveaux urbanismes. Ainsi utilise-t-on le street art pour cautériser la vue des chantiers et des urbanismes hyper-minéralisés. Lui est décerné un rôle connexe à la végétalisation des quartiers. Les artistes sont employés par des opérateurs technocratiques dans un but de compensation du paysage urbain, mais trop rarement consultés en amont des projets, encore moins assimilés dans un questionnement de rapport humain/nature à retrouver. Évidemment, dans ce registre on s’adresserait moins à des illustrateurs de BD en plein air, et davantage à des poètes inspirés et des visionnaires…

L’art du paysage n’est plus pensé par l’esprit de l’art mais par l’ingénierie urbaine, en regard de quoi les artistes sont relégués à une déco de strapontin au service de la compensation. En étant devenu un « tiers-professionnel » sous les bonnes grâces d’un mécénat partial et directif, l’art est détourné de son véritable service et de sa vocation.

* Président de Forêt Citoyenne – www.foretcitoyenne.org

Entre utopies et monde d’après

« Entre utopies et monde d’après » : c’est la thématique de la 24e Université d’été des urbanistes, qui se tiendra du 27 au 29 août 2020, organisée par le Conseil français des urbanistes (CFDU).

par Anne Henry-Castelbou

Le familistère de Guise, dans l’Aisne © Familistère de Guise

Et cela ne se passe pas n’importe où :  au familistère de Guise, dans l’Aisne, véritable lieu d’expérimentation urbaine et sociale, qui devrait être inspirant pour ces urbanistes qui cherchent à travailler sur de nouveaux modèles. Philippe Druon, président du CFDU et organisateur de l’évènement, appelle élus et professionnels de la ville à travailler durant ces trois jours sur un urbanisme plus frugale et créatif :  « Notre profession doit apporter sa contribution à la réflexion sur comment atteindre un futur durable. »

Pour une frugalité heureuse

Philippe Druon, président du CFDU et organisateur de la 24e Université d’été des urbanistes © Conseil français des urbanistes

Cette Université s’est associée au groupe Frugalité heureuse qui en 2018, à l’initiative d’une architecte, un urbaniste et un ingénieur, ont publié un Manifeste pour une frugalité heureuse (près de 10 000 signatures). Ils appellent à une architecture et un aménagement des territoires moins gourmands en terme de consommation d’énergie, de matière, de technicité …  « J’aimerais aller plus loin et qu’à l’issue de cette Université d’été, un nouveau Manifeste pour un urbanisme d’après crise plus opérationnel soit co-écrit avec ce groupe et les urbanistes. Les gens attendent de la mise en pratique. Les urbanistes doivent faire de nouvelles propositions pour changer les choses et motiver citoyens et élus », espère Philippe Druon.


Programme disponible en cliquant ici.

Évènement complet, mais possibilité encore de s’inscrire pour assister à distance aux visioconférences.

Un livre sera ensuite publié, compilant les différentes interventions de cette 24e Université d’été des urbanistes, par le Conseil français des urbanistes.

En juin 2020, le Conseil français des urbanistes vient de publier également « Ces villes dites moyennes …. le commerce dans tous ses états ». C’est le fruit des conférences de la 23e Université d’été en août 2019, qui évoquent les défis à relever des villes dites moyennes (entre 10 000 et 100 000 habitants), notamment en coeur de ville. Le livre analyse les problèmes rencontrés, les stratégies pour revitaliser le commerce et le thème de la décroissance, considérée par certains comme source d’opportunités.

Le numérique responsable, ça existe ?

Il ne suffit pas de repeindre son ordinateur en vert pour qu’il devienne éco-responsable. Frédéric Bordage en témoigne. Expert indépendant en numérique responsable et animateur du collectif Green IT, il connaît bien les chausse-trapes de l’univers informatique.

par Marie-Hélène Léon

« En 2020, l’univers numérique français est constitué d’environ 631 millions d’équipements, utilisés par 58 millions de personnes. Soit environ 11 équipements par utilisateur ! » Un chiffre déjà exorbitant qui monte à 15 appareils par utilisateur quand on retire les jeunes de moins de 15 ans et les seniors de plus de 70 ans selon l’étude iNum (1).

Et si l’on égrène l’inventaire, il fait pâlir Prévert : ordinateurs portables et de bureau, écrans associés, smartphones et téléphones mobiles, télévisions, tablettes, consoles de jeu vidéo, imprimantes, et bien sûr objets connectés de plus en plus présents dans les ménages (montres et enceintes connectées, assistants vocaux, domotique, voiture connectée, etc.) ainsi que dans les entreprises (capteurs et intelligence embarquée).

Les impacts environnementaux sont importants. C’est surtout la fabrication du numérique qui exerce la plus forte pression, et, dans une moindre mesure, son utilisation. L’étude iNum fait état pour la France en 2020 de 180 TWh d’énergie primaire, un réchauffement global lié à l’émission de 24 millions de tonnes de gaz à effet de serre, une tension sur l’eau douce avec 559 millions de m3, et l’épuisement des ressources abiotiques (833 tonnes équivalent antimoine).

La face obscure de la force

Harcèlement publicitaire, marketing pour un changement fréquent de mobiles, obsolescence programmée, encouragement à consommer toujours plus… La résistance devient une nécessaire résilience à l’échelle de l’humanité.

Les plus impactants à (éviter) limiter à tout prix ? D’abord les télévisions (il y a plus de TV en France que d’individus, la taille des écrans augmente) et les box TV, puis les ordinateurs. Après, viennent les réseaux particuliers et professionnels (chaque foyer possède sa propre box et chaque entreprise possède ses propres passerelles réseau), ensuite les centres informatiques.

Du côté des fabricants, certains se sont fait une spécialité en coûts élevés et utilisateurs captifs. Apple par exemple, qui vient d’être condamné à 25 millions d’euros pour obsolescence programmée et pratique commerciale trompeuse en raison du ralentissement de certains de ses téléphones (2).

Dépêchons-nous de (re)lire Bernard Charbonneau et Jacques Ellul (3) avant que n’arrive le grand bluff de la 5G (4). « Elle rend possible la multiplication des objets connectés, et la venue de milliards d’heures supplémentaires d’usage numérique qui n’existaient pas. Or on n’a pas besoin de la 5G, et on n’a pas besoin des derniers ordinateurs, si on éco-conçoit les services numériques. »

Résilience pro-intelligence

Pour pratiquer le numérique responsable, les solutions sont légion, à commencer par ne pas utiliser d’appareil numérique ! Mais est-ce possible aujourd’hui ? L’objectif est difficilement atteignable. Même les banques demandent désormais un numéro de mobile pour des codes de validation. Alors il reste la sobriété heureuse… Faire durer le matériel en appliquant les mises à jour correctives qui corrigent bugs et failles de sécurité, et en évitant soigneusement les mises à jour constituées uniquement de nouvelles fonctionnalités inutiles. « Si les services numériques sont éco-conçus dans un esprit de légèreté et sobriété numérique, alors on peut conserver l’appareil plus longtemps. »

L’outil le moins impactant sera toujours celui que l’on n’achètera pas. A défaut, il reste l’appareil reconditionné. « Pour que les gens achètent plus facilement ce type d’appareil, il faut encadrer plus strictement le reconditionnement pour garantir au consommateur qu’il ne sera pas arnaqué. »

La liberté est également synonyme de moindre coût, en n’étant pas captif d’un système propriétaire, en privilégiant les logiciels libres et Open source. Pour une utilisation de bureautique, envoi de mails, et simple visualisation de vidéos, des PC d’occasion équipés de Linux (Ubuntu ou Mint) peuvent suffire. Et pour les jeunes, apprendre à utiliser un ordinateur avec un impact très faible peut se faire avec le Raspberry Pi (5) ; la Framboise minimaliste pour moins de 50 euros, à l’impact environnemental très faible. Côté papier, l’impression des textes n’est pas toujours utile ; mais si besoin, elle peut se faire recto-verso sur du papier recyclé. Bref, les solutions existent, sans oublier que le seul appareil numérique responsable c’est celui que l’on ne possède pas.

A lire : Sobriété numérique : les clés pour agir, Frédéric Bordage, éditions Buchet-Chastel, 2019.

(1) « iNUM : impacts environnementaux du numérique en France », étude réalisée par un collectif d’experts, téléchargeable gratuitement sur le site www.greenit.fr

(2)  www.greenit.fr/2020/02/07/obsolescence-programmee-apple-condamne-a-25-millions-deuros

(3) Le bluff technologique, Jacques Ellul, édition Poche.

(4) www.greenit.fr/2020/07/13/5g-quels-seront-les-impacts-environnementaux

(5) https://raspberry-pi.fr

 

5G et virus, les vraies peurs

Le débat sur l’impact environnemental et sanitaire de la 5G est en train de monter. Voici une contribution, signée d’une journaliste des JNE, sur ce sujet sensible. Vos avis, réactions et éclairages sont les bienvenus.

par Marie-Paule Nougaret

L’état d’urgence sanitaire a permis d’installer ou de modifier des antennes de téléphonie sans l’aval de l’Agence nationale des fréquences (ANFR), censée vérifier le respect des règles de sécurité « pour assurer la continuité du service ». Mais Bouygues, SFR et Orange ont préféré ne pas s’y risquer. Il s’agit de bétonner leur position juridique face aux oppositions dans le public, et aux exigences de l’Etat. Puis le gouvernement a changé d’avis, décrétant un moratoire sur la 5G (5e génération de téléphonie mobile) et confiant l’annonce à Olivier Véran, ministre de la Santé. Il attend, selon Les Echos, un rapport un rapport sur l’exposition aux ondes, notamment 5G, pour le 7 septembre prochain.

Ce sont les féministes de WECF France qui ont alerté les réseaux : l’état d’urgence permettait d’installer ou de modifier des antennes de téléphonie sans l’aval de l’Agence nationale des fréquences (ANFR), censée en vérifier le respect des règles de sécurité. On pouvait, provisoirement, monter des antennes radio-électriques, sans avis des mairies ni autorisation de l’ANFR. Les licences se demanderaient trois mois après la fin de l’état d’urgence. Ordonnance signée Macron le 25 mars, deux jours après l’ordre de confinement.

De jeunes mères très remontées parlaient d’antennes installées directement dans des cours d’école en Angleterre, sous prétexte de Covid. Et de citer le rapport de 2016 de l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) : la petite taille des enfants les expose davantage aux ondes radio-électriques, par effet de résonance (page 19). En France, l’ANFR impose des normes plus strictes près des groupes scolaires et autres établissements « particuliers ». Mais les tests de 5G, dans dix villes en France, s’opèrent sans que les études sanitaires, réclamées par l’ANSES sur ce point, aient seulement commencé.

Autre fait inquiétant : la mairie de Berkeley, en Californie, oblige les vendeurs de portables à infliger ce laïus à l’acheteur : « si vous le mettez dans la poche de la chemise, la poche du pantalon ou le soutien-gorge, vous prenez vos risques ». L’industrie a traîné la ville jusqu’à la Cour suprême pour obtenir l’abolition de l’arrêté, mais celle-ci a refusé. Ces petits appareils ne font que relayer ce qu’envoient les antennes, bien évidemment.

En France, la vidéo des Décodeurs du Monde (à visionner ici) est soupçonnée de pratiquer ce qu’elle dénonce : ne retenir que les études qui vont dans le sens de sa thèse (ce qui en change rien à l’excellent travail d’autres confrères et sœurs dans ce journal). Oubliés, par exemple l’avis de l’Agence européenne de l’environnement de 2011, indiquant que l’usage de portables augmente le risque de cancer du cerveau; ou l’étude du Journal of Cellular and Molecular Medicine (2013), montrant que les champs électro-magnétiques activent les canaux calciques des cellules, avec des résultats impossibles à cerner, bons ou mauvais d’ailleurs : cela expliquerait qu’on guérisse les fractures par application d’électricité.

De la perturbation des canaux des cellules au risque pour l’immunité, face aux virus, il n’y a qu’un pas conceptuel. De l’instauration de la future 5G à la surveillance généralisée, un autre pas, aussi vite accompli. Les opposants craignent aussi bien sûr l’augmentation massive de la dépense électrique par les objets dits intelligents, reliés en 5G, à l’heure où le climat impose la sobriété, et l’exploitation des métaux rares, scandaleuse par ses méthodes brutales et ses pollutions.

Des manifs ont eu lieu à Genève contre la 5G, retardant sa mise en œuvre. Des antennes ont flambé en Suisse, en Angleterre, sans qu’on en sache toujours la cause. Et le gouvernement britannique lui-même se méfie : il a demandé que les futures antennes 5G ne soient pas de marque Huawei, fabriquées en Chine, redoutant le vol de données et/ou la manipulation.

Certes, la technologie est différente : l’antenne 5G suit sa cible et émet un rayon plutôt que des ondes concentriques. Mais Huawei avait prévu le coup et vendu à Bouygues et SFR des antennes 4G /5G, prêtes à la transformation – Orange et Free achetant chez Nokia et Ericsson. Remplacer tout le matériel chinois coûterait une fortune. Ajoutez que Bercy se montre très gourmand. Après une première tranche de quatre bandes de fréquences 5G, à 350 millions d’euros pièce, retenues par les quatre firmes (mais pas encore réglées), il propose onze autres petits lots à 70 millions d’euros. Bref, l’Etat veut 3 ou 4 milliards d’euros, davantage que ce que les opérateurs avaient prévu. Fin février, Bouygues menaçait de le traîner en justice si on lui imposait d’abandonner Huawei.

L’ordonnance parue le 25 mars relâche la procédure, mais au 18 juin seuls SFR et Bouygues y avaient eu recours 59 fois – dont 58 pour SFR, Bouygues gardant un profil bas. Pas seulement pour des réparations, selon l’ANFR, mais pour ajouter des fréquences sur des antennes très sollicitées par le télé-travail du confinement.

Pour le reste, nos firmes nationales ont continué de demander leurs mille autorisations par semaine, et de les obtenir en un peu plus d’un mois. Soit environ 12000 en trois mois. Tout ces opérations se déroulent sur le site extranet de l’ANFR, de même que les réglages des antennes s’effectuent à distance, Covid ou non. Et c’est bien ce qui fait peur.

A lire : Ces ondes qui tuent, ces ondes qui soignent, Jean-Pierre Lentin, éditions Albin Michel (2004).


Les Hauts-de-France veulent massifier la rénovation énergétique 

Aller plus vite et toucher plus du monde, c’est l’objectif de ce Plan bâtiment durable régional, avec un coup d’avance sur la mission nationale.

par Anne Henry-Castelbou

Juste avant le remaniement ministériel, Julien Denormandie, alors ministre de la Ville et du Logement, et Emmanuelle Wargon, alors secrétaire d’Etat auprès de la ministre de la Transition écologique et solidaire, ont confié fin juin une mission au duo Philippe Pelletier, président du Plan bâtiment durable, et Frank Hovorka, président de RICS France (organisation de référence en matière de normes dans les secteurs de l’immobilier, la construction, les infrastructures et l’urbanisme), pour accélérer la ville existante et la rénovation des bâtiments. Objectif : faire de la rénovation durable de la ville et des bâtiments existants un levier de la relance du pays.

Étude d’un an

Benoît Loison et Frédéric Nihous lors de la remise du rapport Bâtiment durable dans les Hauts-de-France, le 9 juillet 2020 à Lille © Anne Henry-Castelbou

Mais les Hauts-de-France n’ont pas attendu cette mission nationale en réaction à la crise pour agir sur la question du « bâtiment durable ». Une notion qui regroupe toute construction ou rénovation qui, tout en assurant la qualité de vie et la santé des occupants, permet la maîtrise de ses impacts sur l’environnement et assure une performance énergétique optimale, en utilisant autant que possible les énergies renouvelables et les ressources naturelles et locales. Depuis plus d’un an, le Conseil d’orientation « Bâtiment Durable » du Cd2e (Création Développement des Eco-Entreprises), regroupant l’ensemble des acteurs clefs de la filière en Hauts-de-France, a dressé un état des lieux de la situation. Il propose aujourd’hui neuf mesures concrètes pour produire des effets de levier significatifs et changer d’échelle, remises en main propre ce 9 juillet 2020 au président de région Xavier Bertrand (lire ci-dessous).

Lutter contre les passoires énergétiques

Passoire énergétique © Anne Henry-Castelbou

Il faut dire que l’enjeu est de taille dans les Hauts-de-France : supprimer les passoires thermiques alors que les Hauts-de-France détiennent le triste record du nombre de passoires énergétiques (68 % des logements construits avant 1990) et également diviser par 2 les émissions de gaz à effet de serre du secteur du bâtiment. Pour Benoît Loison, Président de la FFB Nord-Pas-de-Calais et Président du Conseil d’Orientation, « la priorité est à la rénovation basse consommation et la construction passive dans le neuf, et au développement de la demande pour que les entreprises qui s’engagent dans une telle démarche, via la formation et l’emploi, y trouvent leur compte. L’enjeu, c’est la massification rapide de la rénovation énergétique ».

863 millions d’euros à trouver

Selon le rapport, pour mettre mettre en oeuvre ses 9 mesures sur les 7 prochaines années, il faut 863 millions d’euros, dont 85 % dédiés à une prime incitative « bâtiment durable » qui doit stimuler la demande auprès des particuliers et bailleurs. La négociation va donc commencer avec le président de région : « j’attends que vous me chiffriez vos besoins en détail d’ici fin août pour voir comment la région peut accompagner le secteur. Mais il est urgent d’aller plus vite dans ce domaine », a précisé Xavier Bertrand, qui a d’ores et déjà annoncé qu’une partie des 1,3 milliard d’euros du plan de relance de la région devraient y être consacrés (budget actuel de la Région dans la rénovation des bâtiments : plus de 300 millions d’euros). Des fonds européens liés au Green Deal sont également attendus (200 millions d’euros), ainsi qu’un soutien financier de l’ADEME et d’un nouveau fonds d’investissement REV3 (3e révolution industrielle) doté de 500 millions d’euros.

« Ce rapport est déjà connu de Philippe Pelletier qui reconnait son côté remarquable en terme de consensus et de niveau d’exigence. Nous allons continuer à travailler avec la mission nationale. Et peut-être ce rapport donnera-t-il des idées à d’autres régions », conclut Frédéric Nihous, conseiller régional délégué à la transition énergétique et à la rénovation énergétique des logements de la Région Hauts-de France.

Les neuf mesures du Conseil d’orientation « Bâtiment Durable » du Cd2e
● instaurer une prime incitative « bâtiment durable »
● mobiliser les bailleurs et les collectivités
● accompagner les petites collectivités
● favoriser les rénovations basse consommation des logements particuliers
● déployer les énergies renouvelables liées au bâti
● santé-qualité de l’air : prioriser les établissements accueillant les plus jeunes
● renforcer l’offre de formation
● faciliter les recrutements
● déployer l’économie circulaire

La haine des friches : un exemple breton inquiétant

Un naturaliste membre des JNE nous alerte sur les atteintes aux friches, qui sont pourtant des milieux où la nature est particulièrement riche.

par Jean-Claude Génot *

Développement spontané de la végétation (saules et cirses des marais) après 3 à 5 ans d’abandon des pratiques agricoles sur une parcelle humide dans le bois de Kério, sur la commune de Tréguidel (22) © Lois Morel

Quand j’ai co-écrit avec Annik Schnitzler  (JNE) La France des friches. De la ruralité à la féralité (1) il y a dix ans, le verdict était implacable : notre société anti-nature voue une véritable haine aux friches ! Nous avons consulté des écrits de géographes, de politiques, d’administrations, du monde agricole, des articles de presse : il y a unanimité pour rejeter massivement les friches. Même les scientifiques et gestionnaires de la nature ne montrent aucune espèce d’intérêt pour les friches.

Du point de vue socio-économique, les friches sont associées aux crises politiques et sociales (guerre, famine), sanitaires (épidémie) et économiques (changement d’usage des sols, aides aux pratiques intensives). Elles traduisent une dévitalisation et un isolement géographique et sont hors de l’emprise du tout économique ; bref elles sont considérées comme une horreur sociale.

Jeune saulaie-chênaie spontanée (20-30 ans après abandon de l’exploitation agricole) à Kério, sur la commune de Tréguidel (22) © Lois Morel

Du point de vue écologique, une écrasante majorité des gestionnaires de la nature y voit une perte de biodiversité, un lieu idéal pour l’envahissement par les espèces exotiques et banales et enfin un risque d’avalanches en montagne et d’incendies en zone méditerranéenne. Pour le monde des gestionnaires de la nature, la friche est synonyme de banalisation.

Du point de vue psychologique, on trouve dans toute la littérature évoquée précédemment des mots terribles associés aux friches comme lèpre, cancer, mort, laideur, abandon, saleté et danger. La friche est considérée comme une maladie des sociétés.

Du point de vue politique, la friche se place en dehors du productivisme, de la maîtrise technique et des conventions sociales ; elle devient alors un symbole d’anarchie. Bien sûr, çà et là quelques voix discordantes se sont fait entendre pour prendre la défense des friches. Parmi celles-ci, je retiendrai celle de François Terrasson (JNE) qui, dans un texte intitulé Vive les friches voyait en elles « une chance, un miracle, une merveilleuse surprise », celle de Gilles Clément pour qui la friche est « un lieu de vie extrême » ou encore celle de Rodolphe Christin qui voit la friche comme « un espace de résistance et d’évasion ».

Hallier (enchevêtrement de buissons serrés et touffus) spontané de ronces sur talus en marge de friches agricoles dans la réserve de La Balusais, sur la commune de Gahard (35) © Lois Morel

Il est loin le temps où les paysans mettaient en jachère leurs champs et où la friche était tolérée. La Révolution Française est passée par là avec sa vision du progrès qui devait passer par une mise en valeur de toutes les terres, marécages compris. Depuis notre pays a « modernisé » son agriculture, transformant les campagnes en désert biologique au sol pollué, façonnant des paysages d’une laideur innommable. Mais ces politiques agricoles qui poussent au rendement maximal et à la mécanisation démesurée ont en même temps conduit à l’abandon de nombreuses terres, moins fertiles et moins accessibles, une chance pour les friches. Les gens ont beau rejeter les friches, ces dernières s‘imposent comme une réalité déplaisante.

Ainsi, dans l’Union Européenne, entre 2000 et 2030, 10 à 30 millions d’hectares (2) de terres agricoles vont se libérer, une opportunité pour les friches. En France, 2 millions d’hectares de terres agricoles ont été regagnées par la forêt en 30 ans. Les gens aiment les milieux ouverts et apprécient les forêts mais détestent l’entre-deux. Or justement la friche agricole est un stade transitoire vers la forêt, elle se couvre de végétation herbacée dense, puis d’arbustes et enfin d’arbres de différentes espèces selon les contextes écologiques, donnant ainsi ce qu’on appelle des forêts spontanées. Dans certaines régions, il faut 40 à 50 ans pour que le sol agricole de départ devienne un sol forestier, mais ce dernier peut encore conserver les traces d’anciennes pratiques agricoles (pâturage, amendement) au niveau de sa flore.

Mosaïque, avec une dominante de fourrés à ajonc d’Europe à la pointe de la Garde-Guérin, sur la commune de Saint-Briac-sur-Mer (35) © Régis Morel

En France, ces 2 millions d’hectares restent modestes par rapport à la surface agricole utile (29 millions d’hectares), mais ils attirent l’attention car ils se concentrent dans le sud (Corse, Languedoc-Roussillon et Provence Alpes-Côte d’Azur). De plus la libre évolution de ces espaces de nature férale (3) – lieux exploités par l’homme puis laissés en libre évolution – n’est pas totale puisque certains usages peuvent persister dans ces friches ou boisements spontanés (chasse, pâturage extensif, cueillette, loisirs). De même, ces espaces n’ayant aucune valeur économique, écologique et esthétique pour la majorité des gens, tout peut leur arriver : défrichement pour l’agriculture ou l’urbanisation, broyage pour le bois énergie, installation de panneaux solaires ou toute autre activité.

Récemment, un défrichement a eu lieu en Bretagne sur la commune de Moëlan-sur-mer (Finistère) pour une remise en valeur agricole qui interpelle fortement car elle pourrait s’étendre à d’autres régions de France. Ce défrichement s’appuie sur l’article L.125.1 du code rural qui prévoit que « toute personne physique ou morale peut demander au préfet l’autorisation d’exploiter une parcelle susceptible d’une mise en valeur agricole ou pastorale et inculte ou manifestement sous-exploitée depuis au moins trois ans par comparaison avec les conditions d’exploitation des parcelles de valeur culturale similaire des exploitations agricoles à caractère familial situées à proximité, lorsque, dans l’un ou l’autre cas, aucune raison de force majeure ne peut justifier cette situation. Le délai de trois ans mentionné ci-dessus est réduit à deux ans en zone de montagne.» Sur les 350 hectares de friches que compte la commune, 120 sont concernés par le projet de défrichement. Ici, même si l’on peut regretter la destruction de belles surfaces de friches prometteuses en termes de biodiversité et d’espace de nature spontanée, le projet est plutôt vertueux, puisque d’une part, il vise à développer l’agriculture biologique et d’autre part, le maire a consulté les associations locales de protection de la nature pour une prise en compte de la biodiversité qui a abouti à un compromis acceptable selon des militants de Bretagne Vivante, une association régionale de protection de la nature.

Fourré à prunellier à la pointe du Nick, sur la commune de Saint-Lunaire (35) © Régis Morel

Toutefois, quand on voit les machines arracher et broyer les prunelliers et autres arbustes pour les remplacer par des terres cultivées, même en bio, on ressent comme un grand malaise, cette nature foisonnante réduite à néant. A l’heure de l’effondrement de la biodiversité, ces friches sont des éléments de nature sauvage indispensables dans des paysages très exploités. Cette opération a bénéficié d’une couverture médiatique très positive car d’un côté il y a des mots connotés très favorablement – agriculture biologique, concertation avec les associations – et, de l’autre un mot connoté très négativement, la friche ; la balance penche évidemment en faveur du défrichement. Soutenu par l’Etat qui « se félicite de la mobilisation des acteurs locaux (collectivités territoriales, partenaires agricoles…) sur ces projets tout autant créateurs d’activité économique que source de biodiversité en permettant de retrouver une mosaïque de paysages et en évitant la fermeture des milieux », cette expérience pilote va s’étendre dans le Finistère, comme par exemple sur la presqu’île de Crozon où 1200 hectares ont été cartographiés, et elle semble intéresser d’autres régions.

On est habitué à un Etat schizophrène qui n’a aucune approche globale et quand l’agriculture réclame son dû, il n’y a guère de doute sur le fait que la nature n’est pas la priorité. Oser dire que l’agriculture, même biologique,  est une source de biodiversité en dit long sur l’incompétence des préfectures et agiter le spectre de la fermeture des paysages dans une Bretagne peu connue pour être une terre forestière traduit une vision purement agricole du paysage. Quant à l’incohérence des politiques, elle s’illustre dans le fait qu’un programme baptisé Breizh Forêt Bois vise à replanter 1500 ha d’ici 2021 avec l’aide notamment de l’Etat : on défriche d’un côté et on replante de l’autre ! On détruit une nature riche en pleine crise d’extinction des espèces et des forêts feuillues en devenir précieuses pour faire face au réchauffement climatique, qui possèdent – a minima pour celles d’entre-elles qui ont émergé avant l’industrialisation de l’agriculture – déjà des caractéristiques écologiques comparables à celles des forêts anciennes comme l’a montré Loïs Morel dans sa thèse de doctorat (4) sur les boisements spontanés de Bretagne. Pendant ce temps, on ne remet pas en cause l’agriculture industrielle bretonne et l’urbanisation.

Ce défrichement pose de multiples questions d’ordre juridique. Ainsi, comment imposer un girobroyage et une exploitation agricole à un propriétaire qui veut conserver son terrain en l’état ? Ces friches ont plus de 30 ans et il existe certainement des dispositifs pour protéger l’état boisé, comme au minimum une demande d’autorisation de défrichement ou l’article L. 314.1 du code forestier qui permet à un propriétaire de ne pas valoriser sa forêt. Ce que l’on paie aujourd’hui avec ce programme qui pourrait s’étendre ailleurs en France, c’est l’absence de statut pour les friches en libre évolution vers des forêts. On le doit évidemment à tout un cadre législatif et économique hyper favorable au monde agricole, mais aussi au désintérêt, voire à l’hostilité, du monde naturaliste pour les friches, qui n’a pas su identifier leurs enjeux pour la nature.

Un préalable pourrait être une reconnaissance de leur valeur biologique qui leur permettrait de figurer dans l’inventaire des Z.N.I.E.F.F. comme cela a été fait en Lorraine. Point positif, les naturalistes bretons commencent à s’intéresser à cette nature férale et aux potentialités de reconquête de la biodiversité qu’elle offre. Ainsi, Bretagne Vivante, soutenue par la majorité des associations de protection de la nature régionale, s’est mobilisée pour alerter les décideurs publics sur le fait que les friches ne sont pas des espaces sans valeur écologique et mettre en garde sur les risques d’une généralisation de l’initiative menée à Moëlan-sur-mer (surtout si cela est fait sans les mêmes préoccupations écologiques). Ainsi, Bretagne Vivante a sollicité Reporterre suite à la parution de l’article sur le projet de Moëlan pour un droit de réponse, a envoyé un courrier aux associations de protection de la nature bretonnes pour obtenir un positionnement politique commun sur les friches et un courrier aux services de l’Etat et aux chambres d’agriculture de Bretagne afin de les alerter sur l’enjeu de biodiversité à prendre en compte dans le cadre des inventaires départementaux des friches en cas d’application de l’article L 125. 1 du code rural et a présenté ce projet au groupe « wilderness et nature férale » de l’UICN France pour relayer leurs interrogations et leurs inquiétudes auprès du ministère de l’Environnement et réfléchir aux aspects juridiques soulevés par ce défrichement.

Mais ce qui se produit là dans un contexte de réensauvagement global n’est qu’une illustration de plus de la haine du sauvage de la part de nos décideurs politiques et économiques et de la majorité des lobbys anti-nature. Pourtant, pour les régions très artificialisées comme la Bretagne, les friches constituent une opportunité d’atteindre un objectif de 10 % de « pleine naturalité », expression employée par le président de la République le 7 mai 2019 lors de la réunion de l’IPBES (Groupe d’experts internationaux sur la biodiversité). Sans un autre regard sur les friches, donc sur la nature spontanée, il n’y aura aucune alliance possible avec le monde vivant pour faire face aux changements profonds. Comme aimait à le répéter Robert Hainard, on ne peut pas se lamenter sur le recul des libertés et en même temps vouloir partout mettre en valeur la nature.

* Ecologue

1 Schnitzler A. & Génot J-C. 2012. La France des friches. De la ruralité à la féralité. Quae. 192 p.

2 Pereira H.M. & Navarro L.M. 2015. Rewilding European Landscapes. Springer. 227 p.

3 Schnitzler A. & Génot J-C. 2020. La nature férale ou le retour du sauvage. Pour l’ensauvagement de nos paysages. Jouvence. 175 p.

4 Morel L., Barbe L., Jung V., Clément B., Schnitzler A. & Ysnel F. 2019. Passive rewilding may (also) restore phylogenetically rich and functionally resilient forest plant communities. Ecological Applications 30(1) e02007 : 1-12.

Hommage à Michel Mousel, grande figure de l’écologie en France

Les adhérent(e)s des JNE  – ou du moins celles et ceux qui sont assez âgés pour avoir couvert les sommets de Rio en 1992 et Johannesburg en 2002,et avant cela les ministères Bouchardeau (1983-86) et Lalonde (1988-92) – ont appris avec beaucoup de tristesse le décès de Michel Mousel, survenu le 25  juin dernier à l’âge de 80 ans.

par Laurent Samuel

Michel Mousel © 4D

Né le 11 mars 1940 à Colombes (aujourd’hui dans les Hauts-de-Seine) dans une famille d’enseignants, Michel Mousel s’engagea dans sa jeunesse contre la guerre d’Algérie. Etudiant à Sciences Pô puis à l’ENA (Ecole nationale d’administration), il devient en 1963-1964 président de l’UNEF (Union nationale des étudiants de France). Membre du PSU (Parti socialiste unifié) dès sa création en 1960, il en sera le secrétaire national de décembre 1974 à janvier 1979, affirmant l’orientation autogestionnaire de ce parti et tissant des liens avec les Amis de la Terre et les mouvements antinucléaires. Parallèlement, Michel Mousel poursuit une carrière de haut fonctionnaire, notamment au Commissariat au Plan et au ministère des Finances. En 1978, il participe à la brève aventure de l’hebdomadaire Maintenant, auquel participent des « autogestionnaires », des socialistes, des communistes, des écologistes (dont l’auteur de ces lignes), des féministes, etc. Proche d’Huguette Bouchardeau, qui lui succède à la tête du PSU, il devient son directeur de cabinet lorsqu’elle est nommée ministre de l’Environnement en 1983. En 1988, il prend les fonctions de Directeur de l’eau et de la Prévention des Pollutions et des Risques et de délégué interministériel aux risques naturels et technologiques sous le ministère de Brice Lalonde. De 1991 à 1994, il est le premier président de l’ADEME, qui vient d’être créée.

En rentrant de Rio, où s’est tenue en juin 1992 une conférence mondiale sur l’environnement, Michel Mousel a l’idée de lancer une ONG sur le thème alors très important du « développement durable », qui se préoccuperait non seulement d’environnement, mais aussi des inégalités sociales et de l’action économique . C’est la naissance de 4D (Dossiers et Débats pour le Développement Durable), qu’il préside de 1993 à 1997, puis de 2003 à 2007. Cette association jouera un grand rôle dans le développement des Agendas 21 et lancera le projet de  l’Encyclopédie du développement durable qui poursuit aujourd’hui son essor. De 1997 à 2002, sous les ministères Voynet et Cochet, Michel Mousel est président de la Mission interministérielle de l’effet de serre, avant d’assurer en 2002 la présidence du Comité français pour le sommet mondial du développement durable à Johannesburg, rassemblant l’ensemble des acteurs français privés, publics et associatifs pour plaider les voies d’un monde un peu plus soutenable.

Tous ceux qui ont connu Michel Mousel garderont l’image d’un homme ouvert, chaleureux, toujours fidèle à ses convictions, et d’une compétence hors du commun. Après Serge Antoine, c’est un spécimen de l’espèce rare des hauts fonctionnaires écologistes qui vient de s’éteindre. Les JNE adressent leurs condoléances à sa famille et à l’équipe de 4D, qui aura sans nul doute à coeur de poursuivre le travail exceptionnel initié par Michel.

 

ANNUAIRE 2020

CANARD SAUVAGE
Spécial 50 ans