Actualités internationales

Une interview exclusive de Brice Lalonde sur les négociations climat

En avant-première pour la nouvelle formule du site des JNE, voici une interview de Brice Lalonde, ambassadeur chargé des négociations sur le changement climatique.

Cet entretien a été réalisé par Dominique Martin Ferrari de Gaia Network. Il sera publié dans un ” leaflet” de 14 pages de Cop à Cancun, qui sera inclus dans le coffret “Nuit du climat”, en vente à partir du 23 septembre : 6 h d’archives et de débats et un inédit “Copenhague, un espoir déçu”.

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Brice Lalonde, vous avez été en tant qu’ambassadeur du climat pour la France, l’un des négociateurs de Copenhague. Quelle leçon peut-on tirer de son « échec » ?

Nous avons dû faire face à une mauvaise organisation, mais surtout, nous nous sommes heurtés à d’immenses problèmes impossibles à résoudre en une seule conférence. Par exemple, comment gérer la rareté écologique ? ou encore la gouvernance mondiale. L’ONU date de l’après guerre et son mode de fonctionnement n’est peut-être plus adapté. Enfin, il faut changer l’économie mondiale, apprendre à ne plus consommer de charbon ou de pétrole. Ce n’est pas une mince affaire ! On a présumé de nos forces, de nos moyens, du temps qu’il faut pour résoudre ces questions.

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A Copenhague, des décisions ont malgré tout été prises, comme celle d’attribuer un fonds de 100 milliards de dollars aux pays les plus démunis, et ce, en fonds additionnels ?

C’est l’objet d’intenses discussions autour de l’idée d’une fiscalité internationale. Taxes sur les transports maritimes et aériens ? Taxes sur les transactions financières  (proposition française), taxe carbone appliquée au niveau international ?
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En attendant, des initiatives s’organisent sur le terrain avec des financements précoces volontaires. La France a décidé d’affecter 20 % des financements précoces qu’elle met sur la table à la préservation des forêts tropicales. La négociation principale s’accompagne donc d’actions concrètes : on avance petit à petit, on montre que c’est possible. Chaque pays s’inscrit dans des partenariats comme celui que la France a annoncé au sommet de Nice avec le Kenya : équiper l’Afrique d’énergies renouvelables.

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Comment voyez-vous le sommet de Cancun au Mexique en décembre 2010 ?

J’espère qu’il confirmera l’accord de Copenhague et le complètera d’une série de décisions sur les forêts, la coopération technique, l’adaptation, le financement. Un accord sur les objectifs de réduction d’émissions interviendra en dernier.

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Comment capturer l’effort de réduction proposé par chaque pays à Copenhague dans un accord général ? Il faudra auparavant régler la question d’un système de mesures et de vérification des efforts. En définitive, tous les pays doivent « apprivoiser » leur avenir sans carbone. L’Europe pourra considérer de son côté l’idée de pousser à moins 30 % son effort de réduction.

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C’est le début d’une coopération de longue durée dont les outils sont à inventer En 1992 à Rio, nous étions dans un moment de grâce après la chute du mur de Berlin. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Tout est plus difficile.
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Et nous souffrons d’une situation inédite : il n’y a plus de pays leader, mais une coalition de réticences diverses dominée par un couple difficile à ébranler, les Etats-Unis et la Chine, qui ne paraissent guère désireux d’avancer, alors qu’ils représentent 40 % des émissions mondiales.

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Propos recueillis par Dominique Martin Ferrari
1er septembre 2010

Au Bénin, une dramatique crue du fleuve Niger

De graves inondations dues à une crue du Fleuve Niger au Nord du Bénin. Agnès Giannotti a envoyé deux lettres poignantes à Catherine et Bernard Desjeux, photojournalistes et adhérents des JNE.

© Agnès Gianotti

Chers amis,

De retour du village, je m’apprêtais à vous donner des nouvelles joyeuses, j’ai en effet pu voir les enfants passer leur certificat d’études, notre groupe de collégiens revenant de leur épreuves du brevet. Et surtout vous faire part de la construction du deuxième module de classe dans notre école. Mais l’urgence est là et je vous raconterai tout cela en détail dans la lettre suivante.
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En effet, pendant mon séjour au mois d’août, le niveau du fleuve Niger qui était quasiment à sec est monté en quelques jours. 10 jours plus tard, le niveau était tel que les cultures que les paysans avaient semées dans la vallée du fleuve Niger étaient totalement détruites, submergées par l’eau. Lorsque je suis partie, les villages de pêcheurs avaient déjà les pieds dans l’eau. La crue provoquée par le ruissellement des pluies en amont (Guinée, Mali, Niger) est à l’origine de cette brutale montée des eaux. Après mon départ le 18 août, le niveau a continué à monter. Mais la situation s’est encore aggravée car s’y sont rajoutées des pluies diluviennes qui ont détruit également les champs semés sur les hauteurs et fait tomber des maisons d’habitation. De telles pluies n’avaient jamais été vues dans la zone. Il y a quelques jours, 87 mm de pluies sont tombées. Au point que, pour ceux qui connaissent le village, il y avait 25 cm d’eau à la buvette, on pouvait y aller en pirogue ! Cela a provoqué la crue de la Mékrou et de l’Alibori.

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C’est donc toute la commune de Karimama (50 000 habitants) qui est sinistrée et la catastrophe dépasse celle de 1998 pour laquelle nous nous étions déjà mobilisés.

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De plus, les vautours guettent : la spéculation a immédiatement surgi face à cette catastrophe, la mesure de mil passant en quelques jours de 100 FCFA à 175 FCFA.

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Malgré les appels à l’aide de Moussa Maman Bello, maire de la Commune, les pouvoirs publiques béninois ont été très longs à réagir. 4 ministres ainsi que le chef de l’Etat béninois ont effectué il y a deux jours une tournée d’inspection sur la commune.

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Le bilan est d’ores et déjà très lourd :

– 6320 hectares de céréales sont détruites

– 1053 maisons sont tombées avec pour conséquence 7411 personnes sans abri dont 645 femmes enceintes et 1704 enfants entre 0 et 5 ans

– Les éleveurs sont touchés avec 471 animaux morts noyés

– Les pêcheurs également, outre le fait que la plupart ont leur maison juste en bordure du fleuve et sont donc parmi les plus touchés par la destruction de l’habitat, ont perdu 2007 engins de pêche et 30 pirogues emportés.

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Par chance, jusqu’à maintenant, il n’y a pas de pertes en vies humaines, et la commune voisine de Malanville, grand centre urbain, a été préservée par ses digues.

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Opération solidarité Inondations – Mobilisons-nous

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L’appui des associations et des ONG est déterminante, car elle permet de mobiliser rapidement des fonds, la solidarité institutionnelle étant toujours beaucoup plus lente à intervenir.

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Libellez vos dons à l’ordre de l’association Bani Samaï

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Envoyez-les à l’adresse suivante : Mme Agnès Giannotti 8 square de Clignancourt 75018 Paris

Amicalement à Bientôt

Agnès Giannotti

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5 septembre 2010

Chers amis,

Comme je vous l’ai expliqué dans ma dernière lettre, les inondations sont absolument catastrophiques dans la commune de Karimama au nord Bénin.
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Les dernières nouvelles sont mauvaises, en effet dans la nuit de jeudi à vendredi, la situation s’est encore aggravée, l’eau du fleuve a littéralement déferlé sur la région. Les informations évoqueraient l’ouverture des barrages au Mali en amont du fleuve ? Cette information serait à confirmer, mais expliquerait ce nouveau raz de marée. La situation est passée de dramatique à absolument catastrophique. Sur 50 000 habitants dans la commune, 8 000 sont maintenant sans abris et la situation empire chaque jour. La solidarité familiale ne parvient plus du tout à colmater les brèches. Le Dr Moussa Maman Bello, maire de Karimama, a ouvert les écoles et les postes forestiers pour héberger les personnes. Nombreux sont les habitants à aller se réfugier au Niger voisin qui souffre lui aussi de famine.

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Le gouvernement béninois a promis l’envoi de 1000 sacs de 50 kg de riz, 2000 moustiquaires et 4000 cp d’aquatabs pour la désinfection des puits. Cet envoi est en cours d’acheminement. C’est l’équipe d’URACA Bénin qui effectuera ces distributions ainsi que la désinfection des puits. L’envoi de nos fonds permettra de payer le carburant nécessaire à ces distributions qui se feront en pirogue sur toute l’étendue de la commune, de hameau en hameau afin de permettre une égale répartition de l’aide entre toutes les personnes sinistrées. La commune est très étendue, et les équipes la sillonnent quotidiennement pour venir en aide aux habitants, y compris ceux qui sont dans les coins les plus reculés. A l’heure actuelle, aucun endroit de la commune n’est épargné par cette catastrophe, chaque village quartier ou hameau est touché.

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Pour en savoir plus: le site de Catherine et Bernard Desjeux et le site Actu Bénin.

Les écolos américains appellent à « l’action directe de masse »


Voici un texte d’Hélène Crié, journaliste française vivant aux Etats-Unis et membre des JNE, qui a été publié le 12 septembre
sur le site Rue89.
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Le Congrès des Etats-Unis s’est dégonflé cet été en abandonnant son projet contre les changements climatiques. Tout espoir de voir le pays adopter une législation sérieuse s’est envolé. Dégoûtées, trois organisations majeures de la lutte pour l’environnement en appellent maintenant à l’action directe.

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J’ai déjà raconté la radicalisation de nombreux écolos américains. Il semble que le fossé entre « verts radicaux » et « écolos mous » soit en train de se combler tout seul. Les partisans de la discussion (Al Gore et ses disciples) n’ont pu que constater l’échec de leur stratégie.

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Outre une reprise acharnée des luttes de terrain -notamment dans les Appalaches charbonnières -, un appel spectaculaire vient d’être adressé aux environnementalistes américains.

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Publiée sur Grist, site phare du mouvement vert, cette lettre parue le 7 septembre est signée par le directeur de Greenpeace USA, son homologue du Rainforest Action Network, et par le leader du réseau 350.org. En voici une traduction-adaptation.

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Je suis curieuse de voir ce que va donner cet appel, comment vont y répondre les groupes locaux, s’ils vont saisir la perche que leur tendent ces professionnels de la lutte. Car pratiquer l’action directe dans son coin, c’est une chose. A l’échelle des Etats-Unis, c’est un défi autrement complexe.

Hélène Crié

. Chers amis,

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Bon sang, quel été ! Les scientifiques viennent d’annoncer que nous venons de vivre les six mois les plus chauds, l’année la plus chaude, et la décennie la plus chaude de l’histoire humaine. Dix-neuf pays ont enregistré des records absolus de température : le thermomètre a grimpé à 54°C au Pakistan, un record en Asie.

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Quand on voit l’impact de ces chiffres sur les incendies en Russie, ou sur le Pakistan noyé par des inondations sans précédent, on comprend qu’il n’y a rien d’abstrait dans tout ça.

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Cet été, justement, le Sénat américain a décidé de reconduire un accord bipartisan en vigueur depuis vingt ans : l’immobilisme politique face aux changements climatiques. Lesquels, rappelons-le, ne résultent pas d’une quelconque volonté divine.

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Nous sommes face aux industries les plus puissantes et les plus profitables du monde : celles qui tirent leurs bénéfices de l’exploitation des combustibles fossiles.

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Nous ne les vaincrons pas en restant gentils. Nous devons construire un vrai mouvement, d’une ampleur sans commune mesure avec ce que nous avons bâti dans le passé. Un mouvement capable de contrer le pouvoir financier de Big Oil (pétrole) et Big Coal (charbon). Ce mouvement est notre seul espoir, et nous avons besoin de votre aide.
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Honte aux leaders politiques

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Quelles sont les priorités ? Dans l’immédiat, en ce moment partout dans le monde, des groupes préparent la Global Work Party du 10 octobre. Ce sera l’occasion de présenter nos solutions concrètes pour résoudre la crise climatique.

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On ne se contentera pas de sortir quelques panneaux solaires. L’objectif est de faire honte à nos leaders politiques, de les apostropher : « On fait notre boulot. Et vous ? »

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En attendant, dans tout le pays, des avocats et des associations locales abattent un travail d’enfer en combattant des projets de nouvelles centrales au charbon, des militants s’emploient à convaincre les banques de ne plus prêter d’argent aux sociétés délinquantes, des conseils municipaux rivalisent d’imagination pour rendre leurs villes plus propres et durables.

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Tout cela constitue la base de n’importe quel mouvement, la fondation de tout progrès à long terme. Mais aussi indispensables que soient ces actions, elles ne sont pas suffisantes. Nous progressons, mais le problème va plus vite que nous. Le temps n’est pas notre allié.

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Nous en avons conclu une chose : il faut passer à l’action directe de masse [ce sont les auteurs qui renvoient à Wikipédia, ndlr]. C’est ce qui a été employé autrefois pour le droit de vote, les droits civiques des Noirs, et la lutte contre la globalisation capitaliste [« corporate globalization » en anglais, ndlr].

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L’action directe est un mode de lutte déjà employé par nombre d’environnementalistes, notamment ceux qui luttent contre les compagnies charbonnières des Appalaches. […]

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L’histoire a prouvé qu’il y a une manière efficace de transmettre un message à la fois au public et aux décideurs politiques : s’impliquer physiquement, faire barrière de nos corps.
Le mouvement pour les droits des Noirs a mis du temps à décoller.

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Il est évidemment impossible de prédire à l’avance quel événement va servir de déclic. Après tout, des tas de Noirs avaient refusé de quitter les sièges réservés aux Blancs dans les bus sans que nul ne s’en émeuve. Il se trouve que quand Rosa Parks l’a fait à son tour, en 1955, le mouvement des droits civiques a pris comme une traînée de poudre.

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Mais il y a au moins deux choses certaines. Premièrement, nous devons agir dans l’unité. Deuxièmement, nous sommes plus intelligents ensemble que seuls. C’est pourquoi nous réclamons votre aide.

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Quand vous déciderez de vous lancer dans un combat écologique, pensez en terme d’action directe. Réfléchissez à ce qui est possible, et soumettez-nous vos idées. Voici quelques pistes de réflexion :

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* Pensez à Gandhi, Martin Luther King, et à d’autres pacifistes avant eux. Pas de violence, pas de dommages à la propriété.
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* Nous avons besoin d’actions à grande échelle, impliquant un maximum d’acteurs. Pensez en centaines et en milliers de personnes. N’imaginez pas des actions si pointues que seuls quelques spécialistes pourraient y participer. Vous n’allez pas trouver des centaines de gens capables de grimper des façades en rappel ou de faire de la plongée sous-marine.

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* Nous ne sommes pas idiots, nous savons que nous n’arrêterons pas l’économie basée sur le charbon et le pétrole avec une seule action concrète. Nous devons nous concentrer sur des objectifs symboliques -par exemple des centrales à charbon vieilles et polluantes- que nous utiliserons pour plaider l’opportunité de passer à autre chose que du charbon.
* Nos actions doivent être ancrées localement, c’est à dire s’appuyer sur des associations et des militants locaux.

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* Nos tactiques doivent emporter l’adhésion des spectateurs, pas nous les aliéner. Il faut tenir les provocateurs et les incendiaires à distance, et savoir attirer les gens qui auront une influence sur le public. La discipline compte beaucoup.

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* Nous devons être transparents, ne pas nous complaire dans le secret. Notre travail est forcément surveillé à la loupe par la police.

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* L’esthétique a son importance. On se bat aussi pour la beauté du monde, celle qui a été confisquée par nos adversaires. Nous voulons aussi gagner les cœurs et les esprits.

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* Nos ressources ne sont pas illimitées. Le coût et la complexité de ce genre d’action peuvent vite s’envoler. Comme pour tout ce qui concerne l’environnement, la frugalité et la simplicité sont des vertus cardinales.

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Les Etats-Unis sont historiquement responsables du problème.

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Bien que nos organisations respectives aient toutes des actions en cours à l’international, nous raisonnons en ce moment au seul niveau des Etats-Unis. Pour trois raisons :

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1. Dans certaines parties du monde, des militants ont déjà fait un travail énorme, et ils ont bien des choses à nous enseigner ;

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2. les Etats-Unis se doivent de montrer l’exemple, ne serait-ce qu’à cause du fait que notre pays est historiquement à l’origine de l’effet de serre ;

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3. enfin, même si nous, Américains, prenons de vrais risques (face à la police) en nous engageant dans l’action directe, il ne faut pas oublier qu’ailleurs, ceux qui luttent de cette manière peuvent carrément être jetés en prison pendant des décennies, ou bien pire.

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Notez enfin que même si cet appel n’émane que de trois organisations écologistes, nous entendons que le combat soit ouvert à tous. Nous collaborerons avec plaisir avec quiconque partage nos objectifs et notre ligne de conduite.

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En plus, nous pensons vraiment que le mélange et la collaboration entre les organisations est la clé du succès. On fait de notre mieux pour faire passer ce message, alors dites-nous si vous êtes intéressés. (…)

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Nous nous doutons bien que cette stratégie d’action ne va pas convenir à tout le monde. Pas de problème. Pour ceux que cela intéresse, voici l’adresse où envoyer vos idées : climate.ideas@gmail.com. D’ici la fin de l’automne, on aura creusé tout ça, et on reviendra vers vous avec un plan cohérent d’action à démarrer au printemps.

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Phil Radford, Greenpeace USA, Becky Tarbotton, Rainforest Action Network, Bill McKibben, 350.org

Tourisme et biodiversité

La Finlande veut faire d’un petit phoque en voie de disparition un symbole national tout en développant le tourisme dans son écosystème. Echec annoncé. Un reportage de Claude-Marie Vadrot, paru dans Politis.

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En partant de Savonlinna, près de la frontière russe, le bateau n’en finit jamais de découvrir et de contourner des îles : immenses ou bien minuscules n’abritant qu’une maison de bois et un sauna abrités derrière des pins et des bouleaux. Paysage sans cesse renouvelé, carte postale scandinave qui se déroule doucement dans une lumière qui s’éteint à peine au coeur des nuits de l’été. Une invitation à ne jamais dormir, à guetter sans relâche des oiseaux plutôt rares et des phoques dont on croit toujours apercevoir la tête entre deux vaguelettes ou se confondant avec un rocher. Car si la Finlande est connue pour ses lacs, plus de 60 000 même si le géographe se lasse de dénombrer les plus petits où s’ébattent les truites, les plus vastes abritant les saumons, elle se passionne aujourd’hui pour ses phoques. Des phoques d’eau douce que ce pays de 5,5 millions d’habitants répartis sur 340 000 kilomètres carrés, affirme vouloir transformer en symbole de biodiversité à sauvegarder. Alors, officiellement, le pays se mobilise pour sauver les derniers rescapés d’une chasse séculaire et convoque la presse. Au point, il y a quelques jours, d’avoir fait voter une loi pour tenter de les protéger et aussi, ce qui n’est pas plus facile, pour préserver l’immense lac Saimaa qui les abrite tant bien que mal. La Finlande a donc invité la presse française et suisse, avec l’appui de la Fondation (suisse) Franz Weber qui vole depuis des décennies au secours des espèces et espaces menacés, à venir jouer à cache-cache avec un mammifère aquatique en voie de disparition. La presse a donc patrouillé, à partir de Savonlinna sur le lac immense, entre tourisme, soleil et phoques discrets. Pas évident de repérer l’animal car il s’ébat dans un lac qui couvre 4400 kilomètres carrés, soit plus de 30 fois la surface de Paris. Et les autorités veulent plus évoquer le symbole en cours d’élaboration touristique que l’animal qui se dérobe pour cause de rareté tout en colonisant les brochures publicitaires.

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Les phoques finlandais s’ébattent dans de l’eau douce, contrairement à la plupart de leurs congénères, car lors du retrait de la Baltique il y a 8000 ou 10 000 ans, ils ont été pris au piège de mares maritimes perdant progressivement leur sel sous l’effet des cours d’eau qui s’y jettent. Ils se sont adaptés mais, dans le Saimaa, les naturalistes n’en comptent plus que 260. Bien peu pour assurer la survie d’une espèce qui se reproduit à partir de 4 ans et, encore, pas tous les ans. Les Finlandais les proclament uniques. En oubliant, pour les besoins de la cause qu’ils lancent, que 3000 ou 4000 autres phoques de la même espèce vivent encore, une centaine de kilomètres plus à l’Est, dans le lac Ladoga, en Russie, le lac qui donne naissance à la courte Neva qui coule jusqu’à Saint-Pétersbourg. Mais la politique explique cet oubli : ce grand lac se situe dans la partie de la Carélie confisquée par les Soviétiques à la Finlande à la fin de la dernière guerre. On rencontre aussi des phoques d’eau douce menacés de disparition en Sibérie, dans le Baïkal.

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Donc, la Finlande en fait des tonnes pour ses phoques qu’elle redécouvre. Dans la région de Savonlinna, c’est juré, tout le monde les aime, tout le monde veut les protéger et les hisser sur le drapeau touristique de la région et du pays. La preuve : sur le lac et ses bords, coexistent deux parcs nationaux. Problème : ensemble, ils ne couvrent que 143 kilomètres carrés : soit à peine 4% du territoire lacustre parcourus par les phoques à leurs risques et périls. Peu à peu, de pêcheurs en responsables touristiques ou en gardes de parcs, une réalité nuancée se fait jour. D’abord, en Finlande, le pouvoir ne veut pas obliger la population a respecter le milieu naturel, cela doit être volontaire : donc les autorités ne disposent guère de moyens de protection et de coercition dans un pays où la propriété est sacrée. Y compris celle de l’eau où s’abattent les phoques survivants. Rescapés de l’évolution naturelle et des pêcheurs qui les ont toujours considérés comme des concurrents parce qu’ils mangent des poisson, ces petits pinnipèdes lacustres subissent encore les effets de la pêche ; celle des amateurs comme celle de la cinquantaine de professionnels qui opèrent sur le lac avec des bateaux modernes. Les jeunes se prennent dans les filets et se noient ; et puis, un coup de gaffe est vite arrivé… Remède : les autorités versent des indemnités aux uns et aux autre pour « dissuader » la pêche de printemps. Tout reposant sur la confiance. Ce qui ne fait pas l’affaire des phoques.

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Comme l’essentiel des eaux et des rives est privé, sauf dans le minuscule espace des parcs, les constructions se multiplient sur les bords, y compris dans un espace Natura 2000 de 1700 km2 au statut tellement peu clair que la Commission européenne vient d’adresser une mise en demeure à la Finlande pour « ne pas avoir pris les mesures de protection nécessaire en ce qui concerne le phoque annelé de Saimaa, l’une des espèces de phoques les plus menacées du monde ». Rien de s’oppose au mitage des rives : les Finlandais pour leurs résidences secondaires mais surtout les Russes qui viennent de la région de Saint-Pétersbourg pour se construire de somptueuses villas. Comme celles qu’ils possédaient au temps où le pouvoir des Tsars s’arrêtaient à quelques kilomètres du château fort de Savonlinna construit par les Suédois. Comme ce « retour » est pacifique, rien ni personne ne peut s’y opposer.

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Conséquence visible sur le lac : les petits et gros bateaux le sillonnent et la limitation de leurs vitesses, surtout pour les hors-bord, n’est guère vérifiée. Pas plus que la circulation des motos neige et des voitures sur le lac l’hiver : les sanctions sont exceptionnelles. Comme pour les délits de pêche : juste des admonestations car il ne faut fâcher personne. La députée verte de la région, Heli Järvinen, qui avoue avoir été élue récemment « par miracle » l’admet rapidement. Tout comme elle reconnaît que « ma loi a été transformée avant son adoption et elle n’est pas très contraignante pour l’instant ». Tant pis pour les phoques qui ont pourtant déjà coûté une fortune à la Région et au gouvernement : 50 millions d’euros de primes et d’achat de « non-activité » dans certaines zones en quelques années. Sans effet probant : ce qui fait très cher le phoque dont le sauvetage n’est pas certain. Car, le changement climatique joue aussi contre sa survie : les petits naissent en février sur la glace du lac, dans des « nids » protégés par une couche de neige. Malheureusement, de plus en plus souvent, la neige fait défaut au moment crucial et ils meurent prématurément, à la fois brûlés par le soleil et saisis par le froid avant la première mue.

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Reste la question posée par cette situation et ce reportage sans cesse « tiré vers le tourisme » par les autorités soucieuses de vanter un paysage et une nature superbes, l’écotourisme et les plaisirs de la pêche. Les projets touristiques peuvent-ils être un facteur positif pour améliorer une protection trop légère et trop aléatoire pour être efficace à court et à moyen terme ? La question ne se pose pas seulement en Finlande : la course est inégale entre les exigences de la biodiversité et celles de l’économie des vacances cherchant à attirer de plus en plus de monde quelque part ; tendance ou tentation qui implique des équipements, des constructions et des circulations pas vraiment favorables à la survie des espèces sauvages, qu’il s’agisse du phoque, du lynx, de l’ours brun et des élans qui hantent encore les rives du Saimaa. Avec cette offre de reportage, les Finlandais et Franz Weber ont remis à l’ordre du jour un dilemme qui surgit de plus en plus souvent en Europe et ailleurs et à l’issue duquel la biodiversité sort de plus en plus souvent vaincue par KO technico-touristique.

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Mais on peut rêver : peut-être que les phoques s’en sortiront…

Claude-Marie Vadrot

Phoques de Saïmaa : le nouveau combat de Franz Weber

L’écologiste suisse Franz Weber s’engage personnellement pour tenter de sauver le phoque de Saimaa, espèce inscrite sur la liste rouge de l’UICN.

Phoque de Saïmaa © Jari Hieskanen

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Les phoques de Saimaa, une espèce qui ne vit plus que dans les eaux du lac finlandais éponyme, se reconnaissent à leur fourrure marbrée. En 1980, ils n’étaient plus que 150. Grâce aux mesures de protection, leur nombre est remonté jusqu’à 280 mais avec ces deux derniers hivers, trop chauds, la population est à nouveau à la baisse. En effet, l’unique petit naît en février dans une grotte de neige aménagée par sa mère. Sans cette protection, il devient plus vulnérable. Aujourd’hui, il ne reste que 260 individus à s’ébattre sur les quelques 4 400 km2 d’eau du lac de Saïmaa. Franz Weber vient de s’engager personnellement pour tenter de sauver cette espèce inscrite sur la liste rouge de l’UICN (découvrez sa nouvelle vidéo en cliquant ici).
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Cet ancien journaliste (lisez son portrait par Marie-Sophie Bazin en cliquant ici) utilise cette fois encore, une de ses armes de choc : la communication. Il vient d’inviter sur place une bonne vingtaine de journalistes européens. Il en a profité pour annoncer son intention d’acheter l’une des 13 000 îles du lac Saïmaa afin d’élargir le périmètre de protection totale jusqu’ici réduite aux deux parcs nationaux, territoire somme toute minuscule. Une petite île mais un immense symbole qu’il compte brandir comme un étendard à travers le monde. Non content de sensibiliser le public le plus large à la cause des phoques, Franz Weber revendique la nécessité de sauver aussi un paysage unique, « un chef d’œuvre du patrimoine européen », menacé par des projets immobiliers et la mise en pâture touristique. Une façon habile de sensibiliser et compter parmi ses troupes ceux qui ne sont pas forcément acquis à la seule cause animale.
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De fait, le principal danger qui menace les phoques reste toujours les filets posés par les pêcheurs amateurs du lac Saïmaa. En effet, lorsque les jeunes, à peine sevrés doivent se nourrir, nombre d’entre eux, tentés par une manne facile d’accès, tombent dans le piège. Les mailles de nylon étant incassables, ils ne parviennent plus à se libérer. La seule solution trouvée par l’état finlandais est de verser une indemnité conséquente aux propriétaires du lac qui acceptent de renoncer à cette pêche traditionnelle d’avril à juin, la période sensible. En effet, selon la législation finlandaise, le lac appartient aux riverains et leur droit de propriété les autorise à faire ce qu’ils veulent chez eux ! Il faut donc les convaincre.
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Certains refusent toute négociation, d’autres touchent l’indemnité mais ne jouent pas le jeu. Heli Järvinen, une députée verte de la région, s’est battue pour faire voter une loi punissant sévèrement les contrevenants. La visibilité internationale espérée avec le soutient de la fondation Franz Weber devrait aider les défenseurs de la nature finlandaise à faire évoluer les mentalités locales. Une urgence absolue pour pouvoir faire face en plus à la nouvelle menace du réchauffement climatique à l’origine de la reprise du déclin de la population des phoques annelés. Car, pour espérer voir perdurer l’espèce, il faudrait que la population des phoques d’eau douce de Saïmaa atteigne 4 à 500 individus.
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Danièle Boone

Franz Weber, le poète écolo

« Il faut croire en l’Humanité ». À 83 ans, Franz Weber n’a perdu ni la candeur ni l’optimisme qui l’ont animé toute sa vie.

Franz Weber en Finlande

Franz Weber en Finlande © Danièle Boone

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Élégamment et inébranlablement, ce grand enfant de Suisse poursuit d’un pas ferme le chemin qu’il se fixait il y a tant d’années : protéger la nature, sa féerie, ses richesses en réveillant la part d’innocence, d’humilité et de sagesse tapie au fond de chacun de nous.
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Une triste jeunesse dans un orphelinat de Bâle après la mort prématurée de sa mère, la haine du régime nazi grondant à la frontière toute proche, auraient pu étouffer sa flamme dès le plus jeune âge. Mais voilà ! Tandis que des tanks prêts à riposter à la menace allemande martelaient les rues de sa ville natale, le petit Franz cavalait en forêt, jouait avec les animaux rencontrés, puisant déjà dans la nature force et réconfort pour faire face aux épreuves et imaginer un monde meilleur. « J’étais émerveillé par la beauté, c’était mon échappatoire. Régulièrement, je me rendais aussi à la gare centrale pour demander aux conducteurs de trains de me décrire les paysages qu’ils avaient vus. Et je rêvais. »
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Cette même soif d’idéal le conduit en 1949 à abandonner le projet de carrière d’homme d’affaires à laquelle sa formation paraissait le destiner. Attiré par l’écriture, il songe à s’installer dans la ville intellectuelle de Munich. Mais la proximité du camp de concentration de Dachau l’en détourne. Admirant les Alliés, il choisit plutôt de se rendre à Pais avec le désir de s’épanouir à travers le journalisme et la poésie, « cette porte vers l’absolu ». Aspirations réalisées. Durant 25 ans, ce passionné d’art, de musique et de littérature rédige des contes, raconte la vie de la capitale française dans des journaux allemands et suisses, fonde la revue « la voix des poètes » avec Simone Chevallier, côtoie une pléiade de grands : Paul Fort, Jules Supervielle, Georges Duhamel, Jean Cocteau, François Mauriac, Roland Dorgelès, Pierre Mac Orlan, Francis Carco, Eugène Ionesco, Charles Vildrac, Daniel-Rops, Jean Anouilh, Pierre Emmanuel mais aussi Maurice Chevalier, Michèle Morgan, Salvador Dali, Jean Gabin, Pablo Picasso, Farah Diba, Jacques Brel, Jane Fonda, Charles Aznavour…
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Son intérêt pour la culture n’exclut pas pour autant son amour de la nature. Au contraire ! En un temps où la défense de l’environnement est encore balbutiante, lui, en a déjà compris les enjeux et se mobilise. Lorsqu’il apprend en 1965 que le magnifique site de la Haute Engadine, chanté par Nietzsche, est menacé par des promoteurs immobiliers milanais, il signe dans Genossenschaft, le plus important hebdomadaire suisse de l’époque, un reportage proprement explosif, puis se lance dans une campagne internationale visant à démanteler le projet. Ses efforts payent : le gouvernement cantonal des Grisons finit par édicter une mesure de protection des lacs engadinois.
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Ainsi encouragé et appelé au secours des quatre coins de l’Europe puis du globe, il réitère, devenant l’empêcheur de tourner en rond. 1971 le voit intervenir dans les Alpilles pour empêcher les industriels de défigurer les Baux de Provence. En 1972, il part en croisade pour sauver du bétonnage le vignoble de Lavaux, en Suisse, et la ville d’Asolo, en Italie. En 1973, c’est la guerre contre une autoroute risquant de traverser les jardins de Lausanne-Ouchy… En 1974, débordé par son engagement écologique, il renonce au journalisme « normal » pour un journalisme « appliqué ». Il quitte Paris, s’établit à Montreux et crée l’année suivante, la « Fondation Franz Weber » dans laquelle il mettra son cœur, son âme et tous ses deniers.
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Dès lors, on le verra combattre sur tous les fronts : contre la chasse aux bébés phoques au Canada, la vivisection, le massacre héliporté de chevaux sauvages en Australie, aussi bien que pour la sauvegarde du site de Delphes, des rives du Lac Léman, des forêts sénégalaises, des éléphants togolais… Il est aussi à l’origine de la création à Genève de la Cour Internationale de Justice des Droits de l’Animal et, avec Denis de Rougemont, des Nations Unies des Animaux (United Animal Nations). Quelques actions parmi tant d’autres… Plus d’une centaine de campagnes à son actif, quasiment toutes couronnées de succès. Car Franz Weber a deux secrets : il sait les rouages de la presse et donc parler aux journalistes et, surtout, son charisme et sa sincérité ne peuvent que toucher ses interlocuteurs. Intègre dans sa démarche, il a pu entraîner l’adhésion de l’opinion publique et des dirigeants internationaux. Sa fondation compte aujourd’hui plus de 230 000 adhérents.
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Évidemment, il ne s’est pas fait que des amis… Si aller à l’encontre d’intérêts financiers où des milliards sont en jeu était chose aisée, ça se saurait. Mais ni les diffamations, ni les aspersions de purin, ni les effractions de son domicile, ni les arrestations abusives, ni les menaces de mort de la mafia n’ont eu raison de sa ténacité. « Cela n’a fait que me renforcer».

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Aujourd’hui donc, plus résolu que jamais, Franz continue de marcher. Avec sa femme et sa fille Véra, prête à reprendre le flambeau, à ses côtés. Défenseur acharné de la nature, il a su garder la sienne intacte. C’est toujours la fleur au fusil qu’il se bat. Guerrier de la paix convaincu que « malgré les horreurs du monde et l’imbécilité des hommes, la beauté et la bonté l’emporteront sur le mal ». Et prophète d’annoncer : « Le prochain siècle sera celui de la lumière. La science est en train de se spiritualiser et, grâce à ces études, nous trouverons un jour les clés de la vie, du respect de nos semblables et des autres créatures. Cela favorisera de nouvelles prises de conscience. L’Humanité se libérera alors de ses entraves, se réconciliera avec elle-même et avec la nature. Vous allez voir… ». Verrons-nous ? Que l’on ait foi ou non dans la providence, rien ne se fera sans nous. Le parcours exemplaire de Franz Weber en est témoin.
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Marie-Sophie Bazin

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Plus d’infos ici sur le site de la Fondation Franz Weber.
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A lire :
Des montagnes à soulever, Autobiographie. Ed. Jean-Jacques Pauvert, 1976
Franz Weber. L’homme aux victoires de l’impossible, biographie par René Langel. Ed. Pierre Marcel Favre, Lausanne, 2009
Entre chien et loup, 28 contes entre rêve et réalité. Ed. Xenia, 2010