Actualités internationales

Éthiopie, une terre en effervescence

Une adhérente des JNE nous relate son récent voyage naturaliste en Éthiopie.

par Annik Schnitzler

Située au cœur de la corne de l’Afrique de l’Est, l’Éthiopie est constituée en grande partie de terres volcaniques basaltiques datant d’environ quarante millions d’années. Sa célébrité est multiple, liée à sa géologie, sa faune, et son histoire humaine.

Dans ce pays comme tous les autres situés sur la façade est de ce continent, s’y trouvent associés la fois les points les plus bas et les plus hauts du continent, des cuvettes de l’Afar qui s’enfoncent jusqu’à 116 mètres au-dessous du niveau de la mer, riches en formations volcaniques actives, aux hautes terres éthiopiennes situées au-delà de 1000 mètres d’altitude, incluant de nombreux sommets dépassant la barre des 4000 mètres. Les hauts plateaux contrôlent les débits du Nil par le Nil bleu, qui fournit plus de 80 % de l’eau parvenant en Égypte, et le Nil Blanc, originaire du Lac Victoria.

L’Éthiopie est célèbre pour sa richesse en Hominidés, qui en fait le berceau le plus riche de toute l’Afrique. C’est de cette partie de l’Afrique que sont partis les premières espèces du genre Homo pour l’Eurasie. C’est aussi le pays de la reine de Saba, qui a régné dans un des plus vastes et plus riches royaumes de l’Antiquité, au Xe siècle av. J.-C., et dont le fils issu de ses amours avec le roi Salomon, aurait dérobé l’Arche d’Alliance. L’Arche se trouverait à Aksoum, dans un enclos étroitement gardé de l’église Sainte-Marie-de-Sion.

L’Éthiopie est aussi le pays le plus anciennement chrétien du continent africain, et dont les églises sont célèbres pour leur architecture : à la fois monolithiques et souterraines. Une dernière spécificité, cette fois agronomique : l’Éthiopie est le pays du café, originaire des hauts plateaux de la province de Kaffa, où il pousse en sous-étages des forêts denses. Cultivé depuis des millénaires, il donne lieu dans les plus humbles demeures de tous les villages du pays à une jolie cérémonie, pour toute personne de passage qui y est invitée. On arrêtera là les atouts culturels de cet étrange pays, malgré tout encore relativement peu visité en raison, peut-être, de l’instabilité politique et d’infrastructures modestes.

L’objectif de notre première visite en 2016 a été la découverte de la chaine volcanique de l’Erta Ale (en danakil, langage local, cela signifie « la montagne qui fume »), dans la région des Afars. Il s’agit de la région la plus chaude, la plus basse et la plus inhospitalière de la grande faille d’Afrique, tout au nord, proche de la mer Rouge. Cette plaine désertique de Danakil est appelée parfois Triangle de l’Afar, d’après le nom des tribus afars qui en sont les seuls habitants. Soumise à des forces géologiques intenses de cisaillement, cette plaine est exposée à de violents tremblements de terres, parfois de maximum 10. Les signes d’activité sont matérialisés par des volcans actifs, dont le plus connu est l’Erta Ale.

La montée du volcan de l’Erta Ale à 613 mètres d’altitude, aboutit à une caldeira centrale, de 100 mètres de diamètre, d’où bouillonne un majestueux lac de lave permanente. Il n’en existe que deux au monde en dehors de celui-ci, le Nyragongo dans la République démocratique du Congo et le Kilauea dans les îles Hawaï. En raison de son isolement et sa proximité avec l’Érythrée, l’Erta Ale n’est étudié que depuis la fin des années 1960, époque où s’est formé l’actuel lac de lave. Depuis, son niveau n’a cessé de remonter : en 1971, il n’était qu’à une dizaine de mètres du bord des cratères ; en 1972 jusqu’en 1974, il a débordé en noyant le plancher de la caldeira sous des coulées de lave avant de redescendre sur 100 mètres. En 2016, lorsque nous y étions, la lave était remontée jusqu’à quelques mètres du bord du cratère.

Volcan de l’Erta Ale, en Éthiopie © Annik Schnitzler

Nous avons gravi le volcan en début de soirée, à la suite de plusieurs groupes de touristes, en 4 heures environ. Le spectacle de nuit était extraordinaire : l’activité incessante de la lave incandescente se manifestait par d’interminables mouvements de convection, constamment percés de fontaines de lave de quelques dizaines de mètres, créés par les gaz. Nous y sommes restés une partie de la nuit, faisant dans un sens et dans l’autre le tour de cet extraordinaire cratère. De temps en temps, des projections de lave atterrissaient à nos pieds, déjà refroidies. Début 2019, le volcan a modifié son activité, et la lave est descendue à un niveau d’environ cent mètres en dessous de la caldeira, et elle est le plus souvent masquée par des fumerolles très abondantes.

D’autres paysages du rift sont uniques au monde : ceux de Dallol, un site géologique situé en altitude négative, à – 82 m, dans le désert du Danakil proche de l’Erta Ale. On peut y admirer des paysages de sources chaudes acides, petites montagnes de soufre, colonnes de sel, petits geysers gazeux, vasques d’acides isolées par des corniches de sel et concrétions d’évaporites, de soufre, de chlorure de magnésium, de saumure et de soude solidifiée. Les couleurs liées au soufre, l’oxyde de fer, les sels, sont magnifiques : blanc, jaune, vert et rouge ocre. Au bord des lacs de magnésium, des cadavres d’oiseaux indiquent la toxicité des masses liquides. Plus loin, on parcourt des paysages de cristallisations, fleurs de soufre, piliers de sel, geysers, cheminées de fées de couleurs roses ou bleu.

Ce site volcanique se trouve à l’extrémité nord d’un lac salin, le lac Karoum, dont le sel est encore exploité par les Afars. On y voit des caravanes de dromadaires chargés de sel transporter cette marchandise jusque sur les hauts plateaux.

Selon Wikipedia, Dallol n’est pas encore classé parc national, seul son isolement le protège des visiteurs, à cause des tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Plusieurs prises d’otages de touristes occidentaux dans les environs du village d’Ahmed Ela, le village le plus proche de Dallol ont été faites, qui expliquent qu’on ne peut visiter Dallol, tout comme l’Erta qu’accompagnés de gardes armés.

Les panoramas qu’offrent les montagnes du Simien sont considérés comme rivaux du Grand Canyon du Colorado

Notre deuxième voyage en Éthiopie, en 2019, avait pour but, entre autres visites de lacs et de villages de Addis Abbeba à Axoum, incluant la visite de plusieurs sites archéologiques (le palais de la reine de Saba tout de même !), les églises enterrées de Lalibela, le lac Tana, puis de faire un trek de 6 jours sur les hauts plateaux du nord, dans le parc national de Simien. Ce parc a été inscrit en 1978 sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco, afin d’y préserver ou de reconstituer l’extraordinaire diversité en faune et en flore de cette partie de l’Afrique de l’Est. Ses paysages sont spectaculaires en raison des contrastes entre pics, canyons et profondes vallées, créés par une érosion massive de plusieurs millions d’années. Les panoramas qu’offrent les montagnes du Simien sont considérés comme rivaux du Grand Canyon du Colorado. On y estime ainsi le nombre de plantes supérieures à 6500-7000 espèces, dont plus de 800 endémiques selon l’UICN en 1986. L’endémisme concerne aussi la faune : par exemple, 22 espèces de mammifères sur 242 y sont endémiques.

Ce parc somptueux a été créé pour sauver ce qui reste à sauver de ce patrimoine unique de l’Afrique de l’Est. Il inclut pour partie une zone humide entre 1800 et 2500 mètres, à l’origine colonisée par une forêt sempervirente d’altitude, défrichée depuis l’aube des temps en raison de l’origine volcanique des sols, très propices à l’agriculture. Ces dernières décennies, ces paysages subissent une pression encore accrue de déforestation en conséquence d’une démographie galopante de l’Éthiopie, qui, avec ses 100 millions d’habitants, est le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique. L’expansion immodérée de l’agriculture, du pastoralisme, des coupes de bois et autres usages excessifs, provoque de sévères érosions des sols. En 1980, seulement 0.2 % des forêts subsistait dans le pays. Dans le parc de Simien, ces dégâts sont omniprésents en dessous de 3500 m, et le parc tente d’y remédier en déplaçant les villages. Plus récemment, une étude internationale coordonnée par un chercheur de l’IRD, publiée le 20 novembre 2019, a identifié l’Éthiopie comme une région particulièrement touchée par l’extinction de sa flore endémique, avec trois autres qui sont le centre de la Tanzanie, le sud de la République démocratique du Congo et les forêts tropicales d’Afrique de l’Ouest.

Traces d’érosion importantes liées à un surpâturage de haute altitude, dans le domaine des lobélies © Patrick Lenoble

Ce qui reste de cette nature abîmée est tout de même magnifique : on parcourt de vastes plateaux bordés de canyons atteignant jusqu’à 1500 mètres de profondeur, d’où survivent encore çà et là des reliques d’anciennes formations boisées très étranges : le fourré éricoïde, qui possède un épais tapis de mousses résistantes à la sécheresse, et est donc extrêmement sensible aux feux allumés durant des millénaires par les pasteurs. Au-delà de 3500 et jusqu’à 4300 m lui succède la formation à Lobelia géants, jusque vers 4 300-4 350 m. Les lobélies sont endémiques des hautes montagnes africaines : ce sont en fait des herbacées qui ont retrouvé leur capacité à faire de la lignine afin de supporter les variations de température, les bombardements UV et la sécheresse de l’air. Ils possèdent un tronc unique peu ramifié, généralement recouvert d’une gaine épaisse de feuilles mortes et terminé par une énorme rosette de feuilles, de 50 cm à plus d’un mètre de large, d’où jaillit une dans leur vie, une gigantesque inflorescence terminale. Petite note positive, il existe encore des forêts de large surface, apparemment laissées en libre évolution, sur les pentes les plus raides. On m’a dit qu’elles étaient récentes, et issues d’anciens pâturages. Parfois denses, parfois plus ouvertes, elles sont actuellement protégées des dents du bétail, quoique j’ai pu constater qu’il restait des troupeaux discrets, en toute illégalité.

Les babouins geladas rejoignent les rochers pour se trouver en toute sécurité avant la nuit © Patrick Lenoble

Parmi les animaux hautement symboliques de ce parc on peut citer le babouin gelada (Theropithecus gelada), le loup d’Abyssinie (Canis sinensis), et le bouquetin d’Abyssinie (Capra walie). Les géladas sont les ultimes représentants des Theropithecus, dont le genre s’étendait il y a des millions d’années de l’Afrique du Sud à l’Inde et à l’Espagne. Mais leur nombre n’a cessé de reculer avec l’apparition de l’espèce humaine, qui a probablement chassé ces primates, mais aussi la concurrence avec les babouins, plus résistants aux modifications du climat et très récemment, la démographie galopante de l’humanité dans ce pays. Actuellement les geladas ne trouvent suffisamment de pâturages pour s’alimenter qu’en haute altitude dans les zones préservées. Observer de très près ces troupeaux de ces beaux primates à large crinière et tache orange sur le ventre, cherchant des racines ou baillant à notre passage, est inoubliable.

Le loup d’Abyssinie est devenu une rencontre rare © Patrick Lenoble

Tout aussi spectaculaire, l’observation du loup d’Abyssinie au milieu des prairies hautes à lobélies. Ce canidé d’allure intermédiaire entre un loup et un renard ne subsiste en Éthiopie qu’avec environ 400 à 450 individus (100 à 150 au Nord du Rift, dont 75 dans le Parc du Simien, 220 à 300 dans les montagnes du Balé), confinés en haute altitude. C’est le canidé le plus menacé au monde, victime de l’extension de l’agriculture et du pastoralisme, mais aussi des maladies comme la rage, l’hybridation avec les chiens domestiques et les persécutions humaines.

Quant au bouquetin d’Abyssinie a été possible en très haute altitude, proche du deuxième sommet de l’Éthiopie, pour ceux qui ont pu y arriver, et au sein de falaises vertigineuses. D’autres belles observations ont été celles d’une vingtaine de vautours spectaculaires, le gypaète barbu (Gypaetus barbatus) tournoyant dans une gorge profonde, ou du superbe grand corbeau africain, très présent autour des campements.

Au cours du trek, les rencontres amicales avec les habitants ont été fréquentes en passant dans les villages. La fameuse cérémonie du café nous a été faite plusieurs fois. S’il semble logique que certains de ces villages soient déportés plus bas au sein du parc, en raison des dégâts considérables des troupeaux sur les hauteurs, d’autres sont si typiques et si bien intégrés, qu’il serait vraiment regrettable qu’ils disparaissent.

Référence : T. Stévart, G. Dauby, P.P. Lowry II, A. Blach-Overgaard, V. Droissart, D.J. Harris, B.A. Mackinder, G.E. Schatz, B. Sonké, M.S.M. Sosef, J-C. Svenning, J.J. Wieringa, T.L.P. Couvreur. A third of the tropical African flora is potentially threatened with extinction, Science Advances, 20 novembre 2019. DOI : 10.1126/sciadv.aax9444


Algérie : la place de l’écologie dans le gouvernement

La composition du gouvernement et le compte-rendu du premier Conseil des ministres, réuni après l’investiture du président Abdelmadjid Tebboune, donnent quelques indications sur le degré d’inclinaison vers l’écologie de la «nouvelle Algérie» qui a commencé à se bâtir.

par M’hamed Rebah

Dans la liste du gouvernement, outre le ministère de l’Environnement et des Energies renouvelables (confié à Nassera Benharats), maintenu tel quel, il y a des départements dont l’intitulé laisse penser que l’écologie est présente en force, comme le ministère délégué à l’environnement saharien (son titulaire est Hamza Al Sid Cheikh) et le ministère délégué à l’agriculture saharienne et des montagnes (confié à Fouad Chehat), mais aussi le ministère de la Pêche et des Productions halieutiques, qui est revenu à l’ancien ministre Sid Ahmed Ferroukhi.

Il y a donc au moins quatre ministres dont la vocation est la protection de l’environnement. D’abord, la ministre de l’Environnement et des Energies renouvelables qui a pour mission principale dans le gouvernement, de promouvoir l’écologie dans toutes ses dimensions avec une attention particulière au volet énergétique. L’agriculture saharienne et celle des montagnes font référence à deux écosystèmes, l’un, le désert, vulnérable aux risques liés aux activités économiques qui s’y déroulent et qui ont pour seul moteur le profit, et l’autre, la montagne, fragilisée par l’absence de projet de développement durable et par l’insécurité qui y a régné durant la décennie du terrorisme. Il semble clair que la nomination d’un ministre délégué à l’environnement saharien indique la volonté politique d’empêcher qu’au nom de l’amélioration du « climat des affaires », il soit porté atteinte aux équilibres écologiques du Sahara par la surexploitation de ses ressources. On pense au gaz de schiste, mais aussi aux grands projets agricoles. En plus, en nommant un chercheur en agronomie, sensible aux questions écologiques, comme ministre délégué à l’agriculture saharienne et des montagnes, il est évident, là aussi, qu’il y a une volonté politique de ne pas laisser faire sous prétexte qu’il faut encourager les investisseurs.

Autre fait significatif d’une démarche de développement durable : le retour dans le gouvernement de Sid Ahmed Ferroukhi qui avait été, depuis septembre 2012, pendant plusieurs années, ministre de la Pêche et des Ressources halieutiques. En mai 2017, ce ministère et son titulaire avaient disparu de la liste de l’exécutif. En janvier 2020, ils reviennent tous deux dans le nouveau gouvernement Djerad, avec une nuance dans l’intitulé du ministère, qui n’est sans doute pas fortuite : ministère de la Pêche et des « Productions halieutiques » et non pas des « Ressources halieutiques ». Le plan d’action du gouvernement expliquera sans doute cette différence. Mais on peut comprendre qu’il s’agit, là, de mettre en application le concept d’économie bleue introduit en Algérie, il y a quelques années, par… Sid Ahmed Ferroukhi.

Le contexte politique actuel est-il favorable à l’écologie ? Les revendications exprimées par le mouvement populaire depuis le 22 février 2019, appuyées par l’institution militaire, et progressivement prises en charge, ne concernent pas spécialement l’écologie. Le compte rendu du Conseil des ministres contient des réponses parfois explicites à ces revendications, mais il n’est pas très éloquent en matière d’écologie. La seule référence écologique se trouve dans le passage sur « l’encouragement des énergies alternatives et renouvelables avec pour objectif l’exportation, la consolidation de la présence sur le marché énergétique et la relance des mégas projets d’exportation de l’énergie renouvelable ». Cet « encouragement » est motivé par le « modèle économique solide basé sur la diversification », qui doit être « appliqué impérativement ».

L’objectif d’accroître les recettes externes justifie certainement le « retour » aux méga-projets d’exportation de l’énergie renouvelable dont le plus connu était Desertec. L’exportation d’électricité d’origine solaire vers l’Europe avait été aussi prévue dans le programme de développement des énergies renouvelables (première version). Cette perspective a été exclue de la deuxième version du programme, à cause de l’absence de volonté des partenaires européens, d’investir dans les infrastructures pour construire les interconnexions indispensables pour relier les réseaux, et aussi de leur refus d’opérer le transfert de technologie qui doit permettre à l’Algérie de se doter d’une industrie des énergies renouvelables. A l’époque, les responsables algériens expliquaient la réticence des investisseurs à se lancer dans cette aventure, par le fait que la majorité des pays européens enregistrait un surplus en électricité, notamment d’origine renouvelable. Cela avait renforcé l’incertitude sur le marché européen promis à l’électricité produite dans le Sahara algérien. Le risque, pour l’Algérie, de se retrouver un jour avec un « cimetière » de panneaux photovoltaïques en plein désert, n’était pas exclu.

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du mercredi 8 janvier 2020.

Protéger la nature quand tout est domestiqué : l’exemple allemand

On peut se poser la question de savoir comment une société fondée sur la croissance peut protéger efficacement la nature quand elle n’a de cesse de valoriser le moindre espace. Nous agissons comme un monstre qui dévore toute la nature disponible, ne laissant dans ses angles morts que des interstices oubliés comme les terrains vagues, les ruines, les friches et les bas-côtés.

par Jean-Claude Génot *

Oui mais voilà, la nature a la peau dure et dès qu’on lui laisse de l’espace et du temps, elle est capable de faire la démonstration de son génie car, en la matière, elle sait mieux faire que l’homme. Le problème est que la nature protégée doit désormais se contenter aussi de ces interstices que la civilisation oublie et abandonne. Deux exemples pris en Allemagne permettent de voir que la nature protégée, réduite à des espaces confinés, n’a plus pour s’exprimer que les « restes » d’une ancienne nature détruite, modifiée ou exploitée. C’est ce que l’on appelle désormais de la nature férale, une nature autrefois utilisée par l’homme et qui redevient sauvage après abandon des activités humaines, même celles visant à conserver une certaine biodiversité.

Grande roselière dans la réserve naturelle de Wagbachniederung, en Allemagne © Jean-Claude Génot

Le premier site est la réserve naturelle de Wagbachniederung, d’une superficie de 224 ha, créée en 1983. Cette réserve est située au nord de la commune de Waghäusel à l’emplacement d’un ancien bras mort du Rhin dans le district de Karlsruhe (Bade-Wurtemberg). Elle se compose de bassins de décantation d’une ancienne usine sucrière en fonction jusqu’en 1995, de roselières et de marécages qui sont les vestiges d’une vaste zone tourbeuse occupant la plaine inondable du Rhin avant sa canalisation. Cette réserve est longée par une ligne électrique, bordée sur deux de ses côtés par une voie ferrée et située à deux pas d’un silo agricole, d’où l’on peut voir au loin les tours de refroidissement d’une centrale nucléaire. Les nombreuses routes et zones urbaines qui entourent la réserve, sans parler des zones agricoles intensives, composent une matrice de ce que l’homme peut faire de pire quand il «met en valeur » son milieu de vie.

Un ermitage situé à deux pas de la réserve constitue également un vestige architectural d’un passé où l’homme occupait déjà bien cet espace mais n’avait pas encore tout dégradé. Toujours en activité, il paraît tout aussi incongru que la réserve dans ce paysage profondément artificialisé, tels deux écrins de beauté dans l’océan de laideur de la modernité paysagère. C’est d’ailleurs non loin du parking de cet ermitage qu’il faut se garer pour se rendre dans la réserve, puis traverser une route et une sorte de terrain vague avant d’apercevoir une haie d’arbres avec, en lisière, le panneau de la réserve naturelle.

Que découvre-t-on en parcourant cette réserve ? Des digues entourant des bassins en eau ainsi que de grandes roselières, des ripisylves composées d’aulnes, de saules et de peupliers couverts de draperies de clématite, de houblon et de liseron. De nombreux arbres fruitiers bordent les chemins ainsi que des haies spontanées à base de cornouillers et d’aubépines. Lors d’une sortie fin juin 2019 par grande chaleur, j’ai pu observer une colonie de mouettes rieuses nicheuses, des cormorans rassemblés sur des arbres morts, des hérons cendrés, des grandes aigrettes et une trentaine de hérons pourprés avec des jeunes sur leur nid. Cette espèce est en régression en France avec environ 2600 couples nicheurs en 2017 et figure sur la liste rouge UICN des oiseaux nicheurs menacés de France métropolitaine. Voir cette espèce rare à quelques dizaines de mètres du chemin dans un tel lieu est une des surprises qu’offre la nature férale.

Plan d’eau où nichent les hérons pourprés dans la réserve naturelle de Wagbachniederung, en Allemagne © Jean-Claude Génot

Des canards et d’autres oiseaux aquatiques sont présents sur les plans d’eau : nette rousse, fuligules morillon et milouin, canard colvert, foulque avec ses jeunes, grèbe huppé et grèbe à cou noir. Un milan noir est houspillé par des mouettes qui craignent pour leur progéniture. Il existe également quelques mouettes mélanocéphales, mais elles sont difficiles à distinguer en vol de la mouette rieuse. Observation peu courante car on entend plus souvent cet oiseau qu’on ne le voit : un coucou perché sur la branche basse d’un saule. Malgré la chaleur écrasante de ce milieu de journée, j’ai pu entendre un pic vert, une grive musicienne, une rousserolle effarvatte et une fauvette à tête noire, et voir un grimpereau des jardins sur le tronc d’un saule.

Des espèces exotiques en plein essor fréquentent aussi la réserve : une ouette d’Egypte suivie par ses jeunes et des bernaches du Canada qui se promènent tranquillement sur le chemin. Il aurait fallu venir plus tôt au printemps pour voir les parades du busard des roseaux qui niche dans les grandes roselières, entendre le chant de la rousserolle turdoïde et apercevoir la gorgebleue à miroir et la mésange à moustaches encore appelée panure à moustaches. La réserve est également fréquentée par des oies cendrées.

A la fin de la visite, je longe un plan d’eau couvert de grandes plaques jaunes dues probablement à des algues et/ou des cyanobactéries. Ce site anthropogénique est devenue une réserve naturelle compte tenu de l’importance internationale de la zone en tant que lieu de reproduction pour plusieurs espèces d’oiseaux menacées et lieu de repos et d’alimentation des oiseaux migrateurs du nord de l’Eurasie et parce que les grandes roselières qui s’y développent sont uniques dans le nord du Bade-Wurtemberg. Mais ce qui surprend avant tout, c’est le contraste entre cette nature foisonnante, faite de beauté, de créativité, de diversité, de tranquillité, et l’espace qui l’entoure, avec une nature bétonnée, drainée, exploitée, polluée, remblayée, sans aucune transition.

Le second site est le parc national Hunsrück-Hochwald, qui a été créé en 2015 dans le cadre de la stratégie de l’Allemagne en faveur de la biodiversité qui consiste, entre autres, à mettre 10 % des forêts publiques en réserve intégrale. Ce parc de 10 200 ha possède 90 % de son territoire en Rhénanie-Palatinat et 10 % en Sarre. On y dénombre une centaine d’habitants. Ce parc forestier est entouré de forêts et de cultures. L’altitude varie de 320 à 816 m et les précipitations annuelles s’élèvent à 1200 mm. Le sous-sol est composé de quartzite et appartient au système géologique du Dévonien.

Hêtraie en libre évolution dans le parc national Hunsrück-Hochwald, en Allemagne © Jean-Claude Génot

La forêt naturelle est la hêtraie, les autres biotopes sont des zones tourbeuses, des éboulis rocheux, des prairies et des ruisseaux. Le chat forestier compte une centaine d’individus, il est d’ailleurs l’emblème du parc, représenté d’après un motif celte. Parmi les espèces d’oiseaux remarquables : la cigogne noire, le grand corbeau, le grand-duc d’Europe et la chouette de Tengmalm. Dès sa création, le parc a mis 25 % des forêts en réserve intégrale. D’ici à 2025, 50 % des forêts seront en protection intégrale et d’ici 30 ans 70 %. En ce sens, son directeur parle d’un parc en développement, car pour les Allemands un parc national doit être consacré à la nature la plus sauvage possible. Pourquoi cette progression ? Parce qu’aujourd’hui 31 % des forêts sont composées d’épicéas purs ou en mélange avec le hêtre. Le temps nécessaire pour passer à 70 % en réserve intégrale doit servir à éliminer des épicéas et planter des hêtres sous épicéas, mais il se pourrait que les scolytes (NDLR:  petits insectes xylophages de l’ordre des coléoptères), favorisés par le réchauffement climatique, accélèrent la disparition de ces conifères.

Anciennes plantations d’épicéas avec scolytes dans le parc national Hunsrück-Hochwald, en Allemagne © Jean-Claude Génot

La forêt n’est pas le seul lieu où le parc s’est assigné la tâche d’éliminer l’épicéa ; il y a également des zones tourbeuses qui dans le passé furent drainées pour y planter ce conifère. Les adversaires du parc accusent ce dernier d’être un foyer de scolytes et de cerfs. Pourtant, il y a plus de foyers de scolytes à l’extérieur du parc. Pour ce qui est du cerf, la chasse est interdite dans le parc, mais les rangers (28 en tout sur un personnel de 55 personnes) tirent des cerfs quand ils constatent des dégâts sur les cultures situées à l’extérieur du parc. Un monitoring existe pour les forêts des parcs nationaux à raison d’un point tous les 250 m, soit ici 1680 placettes permanentes. Un suivi génétique est effectué sur le chat forestier et un recensement des cerfs est réalisé par comptage nocturne doublé d’un suivi de la végétation.

Le parc mise beaucoup sur le tourisme de nature. Il dispose d’une exposition interactive sur les caractéristiques écologiques du Hunsrück-Hochwald, aménagée dans un haut-lieu touristique du parc. La visite s’est terminée par un arrêt dans une vallée où le parc a bénéficié de fonds européens pour effectuer une coupe rase d’épicéas afin de restaurer cette zone humide. Le directeur n’était pas très fier de cette opération et je le comprends car finalement tout cet argent aurait pu être dépensé autrement. En effet la nature se serait chargée de l’élimination des épicéas de façon moins radicale que la coupe à blanc. Tous ces épicéas auraient succombé progressivement à la sécheresse et aux scolytes, en fournissant de nombreux arbres morts et en créant des conditions écologiques inédites car partout ailleurs on coupe les épicéas attaqués par les insectes xylophages ou menacés de l’être en laissant un sol dénudé. On peut penser que ces travaux ont rassuré les gens inquiets de laisser une nature libre. Ils ont également fourni du travail aux bûcherons pour qui le parc national est une perte sèche pour leur emploi. Ce parc national a été établi dans des forêts feuillues anciennement exploitées et transformées en plantation d’épicéas, les zones humides y ont été drainées pour les « valoriser » toujours avec l’épicéa. C’est un parfait exemple de nature férale. L’objectif ambitieux de la libre évolution dans ce parc, de surface modeste, se heurte à l’hostilité extérieure. Le parc est accusé de tous les maux,  favoriser les cerfs et développer les scolytes, mais à aucun moment les hommes ne remettent en cause leur façon d’artificialiser la nature.

Ces deux exemples illustrent parfaitement la situation de la nature ou de ce qu’il en reste dans une civilisation anti-nature. Soit on regarde la matrice et on a l’impression d’un champ de ruine comme le disait l’écologiste américain Aldo Leopold, soit on regarde les restes de nature et on se dit comme le philosophe Baptiste Morizot que ces échantillons de nature férale maintiennent les braises du vivant. Mais va-t-on vers la fin de la nature compte tenu de la sixième crise d’extinction des espèces dont nous sommes responsables ?

On voit fleurir le slogan « Pas de nature, pas de futur » dans les manifestations des jeunes pour l’urgence climatique. Cette formule sous-entend qu’il n’y a pas d’avenir pour l’homme sans nature. Elle est fondée car nous dépendons de la nature en tant que partie de l’ensemble du vivant. Mais il y a hélas des objections à formuler. D’une part, il y aura toujours des coins de nature qui échapperont au prédateur humain, mais quelle nature ? Celle des champs de mines et des zones irradiées après les catastrophes nucléaires ? D’autre part, l’homme 2.0 est capable de « vivre » dans des conditions extrêmes, sans plantes et sans animaux sauvages. La preuve : les hommes s’entassent dans des super mégalopoles dont on ne peut pas dire qu’elles soient riches en nature. Demain il suffira peut être aux technophiles de nourrir des milliards de personnes avec des gélules faites à base d’insectes dans des élevages artificiels souterrains ou sur les terrasses des immeubles pour régler le problème alimentaire.

La nostalgie du temps de l’harmonie entre l’homme et la nature sera alors comblée par des documentaires en trois dimensions dans lesquels on pourra totalement s’immerger avec des lunettes spéciales. Impossible ? Le numérique nous fait déjà vivre dans un monde virtuel. De plus, les jeunes générations actuelles et à venir sont victimes d’amnésie environnementale qui leur fait considérer le manque de nature comme un fait acquis. Ainsi les jeunes nés après l’accident nucléaire de Tchernobyl en zone contaminée ne veulent plus entendre parler de cette catastrophe. Ils souhaitent se tourner vers l’avenir mais la radioactivité, elle, s’imposera longtemps à eux. Il se pourrait bien que l’homme « transhumanisé » ait un futur mais sans nature ou presque et qu’une infime minorité soit opposée à ce meilleur des mondes. Le slogan « Pas de nature, pas de futur » nous met en garde fort justement face au chaos climatique en cours mais il pourrait y avoir un avenir pour l’homme sans nature : un enfer !

* Écologue

Mes remerciements vont à Harald Egidi, directeur du parc national Hunsrück-Hochwald, pour m’avoir accueilli et guidé ainsi qu’à mon ami François Steimer, naturaliste, pour m’avoir fait découvrir la réserve naturelle de Wagbachniederung.

Climat et biodiversité : bilan de la COP 25

Au lendemain de la tenue de la COP 25 sur le Climat à Madrid, une rencontre qui se tenait le mercredi 18 décembre 2019 à la mairie du 2e arrondissement de Paris a dressé le bilan de cet événement et mis en avant les Solutions fondées sur la Nature (SfN).

Vous pouvez visionner ci-dessous la vidéo de cet événement.

Cette rencontre était la deuxième d’une série organisée par l’Association des journalistes de l’environnement (AJE), l’Association des Journalistes écrivains pour la nature et l’écologie (JNE) et le Comité français de l’UICN en préparation du Congrès mondial de la nature qui aura lieu au Parc Chanot de Marseille du 11 au 19 juin 2020.

AJE (Association des journalistes de l’environnement)
www.aje-environnement.org
 JNE (Association des Journalistes-Écrivains pour la Nature et l’Écologie)
www.JNE-asso.org
Comité français UICN
uicn.fr

Les spécialistes des mammifères marins du monde entier se sont réunis à Barcelone

La World Marine Mammals Conference s’est déroulée du 9 au 12 décembre à Barcelone. Une première en Europe !

par Frédérique Gilbert

La World Marine Mammal Conference à Barcelone, décembre 2019 - photo Frédérique Gilbert

La World Marine Mammal Conference à Barcelone, décembre 2019 – photo Frédérique Gilbert

Plus de 2500 personnes spécialistes de mammifères marins venant de 95 pays se sont réunies pour parler des effets du changement climatique sur la vie marine, mais aussi de la conservation active, des échouages et des captures d’animaux. La recherche était bien présente parce que tous sont convaincus qu’on ne protège ce qu’on connaît. Six cent vingt sept posters ont été présentés afin de partager les résultats et conclusions des travaux menés par différents organismes et universités.

De nombreuses espèces sont en voie d’extinction : « La recherche est essentielle, il faut appliquer les politiques de conservation et impliquer la société pour la protection, sans cela, il sera très difficile de protéger et de conserver les populations de mammifères marins », a déclaré Carla A. Chicote, coorganisatrice du congrès et responsable de la recherche bioacoustique (Submon).

Surpêche, pollution,s mais aussi problème de désoxygénation qui se propage à travers les océans de la planète. Il y a maintenant 700 sites marins dans le monde qui sont touchés par de faibles niveaux d’oxygène. Le volume des eaux anoxiques (totalement privées d’oxygène) a quadruplé entre 1960 et 2010. Si rien n’est fait pour inverser la tendance actuelle, nous pouvons nous attendre à ce que les océans perdent entre trois et quatre pour cent de leur oxygène d’ici 2100, selon les chercheurs.

Il faut mettre fin à la surpêche ! « Une action rapide et réalisable qui restaurera les populations de poissons, créera des écosystèmes océaniques plus résilients, réduira la pollution par le CO2… », explique Monica Verbeek, directrice exécutive du groupe Seas at Risk.

La prise en charge des cétacés échoués vivants se fait également dans de nombreux pays. Des évaluations de la santé sur le terrain et des traitements sont mis en place dans les centres de protection pour augmenter les chances de survie après la libération. Des satellites temporaires sont utilisés afin de les suivre près de deux mois après le sauvetage. Il y a beaucoup de réussite en ce sens. Il existe un peu partout des centres de sauvetage où la pédagogie est mise en avant, où la transparence est importante,. Cela responsabilise le public.

En France, c’est un peu plus timide, selon une Française présente au World Marine Mammal Conference. Il semblerait que sur les milliers d’échouages de cétacés l’hiver dernier, pas un animal n’aurait pu survivre…. Le seul pays dans le monde dans ce cas… On ne sait pourquoi ….

Mais à l’heure où j’écris ces lignes, hier, justement, encore un dauphin s’est échoué vivant sur la plage de Soustons. Sans structure d’accueil, il a fallu remettre l’animal épuisé dans l’océan déchaîné. Il reste encore beaucoup de choses à faire pour la protection et la conservation des mammifères marins.

Résumé de la World Marine Mammals Conference : l’important, c’est de s’unir, d’étudier, d’évoluer, d’informer et de confirmer les paroles par des actions.

Deux exemples de belles initiatives…

– Le Dr Louisa Shobhini Ponnampalam, une écologiste  qui a commencé ses études en sciences marines à l’Université d’Hawaï à Hilo, Hawaï. Elle a poursuivi son doctorat à la station de biologie marine de l’Université à Millport, en Écosse, pour la recherche de petits dauphins dans la mer d’Oman. Louisa est également membre du groupe de spécialistes des cétacés de la Commission de la sauvegarde des espèces de l’UICN et a été nominée en 2014 pour le prestigieux Pew Fellowship in Marine Conservation. Membre fondatrice du Malaysian Marine Mammal Stranding Network, elle espère former des chercheurs locaux qui seront la prochaine génération d’ambassadeurs pour la conservation des mammifères marins et de l’environnement marin en Malaisie.

– Le Dr Wang Ding travaille pour une sous-espèce d’eau douce de marsouin sans dorsale (Neophocaena phocaenoides) qui vit dans le fleuve Yangtzé et les lacs Poyang et Dongting (Chine). En raison de l’activité humaine sur le fleuve, y compris la pêche excessive et illégale, la pollution, le transport et la construction de barrages, la population de marsouins du Yangtsé a diminué dangereusement au cours des dernières décennies. Pour sauver cet animal unique de l’extinction, le Dr Wang Ding a pris trois mesures : la conservation in situ, la conservation ex situ et l’intensification de la recherche sur la reproduction en captivité. Après neuf ans de travail sur la conservation en milieu captif, le premier marsouin Yangtzé y est né avec succès le 5 juillet 2005. Un mâle d’une longueur de 69 cm. Il s’agit du premier cétacé d’eau douce jamais né en captivité. Il a pu être introduit dans le milieu sauvage. Ces efforts sont attendus pour établir une colonie durable ce qui non seulement élargira considérablement les connaissances sur la biologie de cette espèce, mais aidera également à peupler la population sauvage grâce à une introduction douce et annuelle dans son milieu d’origine.

La COP 25 vue d’Alger

Les priorités sociales, un peu partout dans le monde, ont pris le pas sur la préoccupation climatique présentée par les médias comme l’urgence de l’heure.

par M’hamed Rebah

La preuve : l’augmentation du ticket de métro à Santiago du Chili et le mouvement de protestation qu’elle a provoqué ont conduit à délocaliser un événement planétaire majeur, ou prétendument tel, et faire traverser l’Atlantique à la COP 25 qui devait se tenir dans la capitale chilienne, pour la poser à Madrid en Espagne. Mais les apparences sont sauvées, c’est comme si la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (du 2 au 13 décembre 2019) se déroulait au Chili : la COP 25 est sous la présidence du gouvernement du Chili et la présidente désignée de la conférence est la ministre de l’Environnement du Chili, Carolina Schmidt Zaldivar.

L’Espagne fournit la logistique. Le site des Nations Unies nous apprend que « la COP 25 présentera la multitude d’actions climatiques menées par les entités non-Parties et contribuera à stimuler l’action des régions, des villes, des entreprises, des investisseurs et de la société civile ». Une langue de bois qui n’a rien à envier à celle des dirigeants politiques. Selon le même site, la conférence comprendra la 25e session de la Conférence des Parties (COP 25), la 15e session de la Conférence des Parties faisant office de réunion des Parties au Protocole de Kyoto (CMP 15) et la 2e session de la Conférence des Parties servant de réunion des Parties à l’Accord de Paris (CMA 2). La 51e session de l’Organe subsidiaire de conseil scientifique et technologique (SBSTA 51) et de l’Organe subsidiaire de mise en œuvre (SBI 51) se tient du 2 au 9 décembre 2019. Que de sigles ! Pour quels résultats? Les premiers commentaires des journalistes spécialisés qui couvrent les COP, l’une après l’autre, ne sont pas réjouissants. Claude-Marie Vadrot, journaliste français qui a « suivi sur place avec tous leurs acteurs, officiels ou officieux, la plupart des conférences sur l’environnement et sur le climat depuis Stockholm, Rio, Johannesburg, Berlin, Kyoto, Bali, Paris, Katowice, ou Copenhague », a annoncé sur son blog et sur le site des JNE qu’il n’ira pas à Madrid pour la COP 25. « Tout simplement parce que je n’y crois plus », explique-t-il. « À lire les nouveaux avertissements des Nations Unies et des climatologues, je comprends, enfin penseront certains, que toutes les négociations n’ont servi et ne servent plus à rien », ajoute Claude-Marie Vadrot ,qui a décidé de ne plus s’associer « au théâtre d’ombres que sont désormais les conférences sur le climat dont trop de figurants ne rêvent que de la prochaine…».

Sans attendre les résultats de la COP 25, les regards se portent déjà vers la COP 26 qui aura lieu en 2020 à Glasgow (en Ecosse) et d’où devrait venir le succès. Il y en a qui y croient. Plusieurs milliers de personnes ont défilé, vendredi 6 décembre, dans la capitale espagnole pour mettre la pression sur les dirigeants réunis pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Incontournable maintenant, la jeune Greta Thunberg a appelé à la responsabilité de tous.

Côté Algérie : le commissaire aux énergies renouvelables et à l’efficacité énergétique, Noureddine Yassaa, est présent à Madrid aux côtés de la ministre de l’Environnement et des Energies renouvelables, Mme Fatima Zohra Zerouati. Dans les milieux officiels, on fait observer que la participation algérienne à la COP 25 « intervient à quelques mois de l’adoption du Plan national climat (PNC) pour la période 2020-2030, qui se veut un outil pratique pour appliquer la politique nationale de lutte contre les effets négatifs des changements climatiques sur plusieurs domaines vitaux qui se manifestent, souvent, par des variations climatiques brusques, la diminution du niveau de la production agricole, la baisse du niveau de l’eau et la dégradation de sa qualité, la hausse de la demande sur l’énergie et le déclin de la biodiversité, outre une hausse des températures et des incendies de forêts aux graves conséquences sur la santé, voire la vie des citoyens ». Ce plan consiste en 155 opérations et activités visant à la fois l’adaptation aux effets du changement climatique et l’atténuation par la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Il est prévu de prendre en compte la dimension Climat dans les différentes politiques publiques de développement en Algérie.

A travers les COP, le point de vue algérien est restée inchangé : « le traitement des questions climatiques doit reposer sur la responsabilité historique des pays développés, principaux générateurs de gaz à effet de serre, durant ces dernières décennies, ainsi que la prise en compte des différences entre ces pays et ceux en voie de développement ».

Pour rappel, l’Accord de Paris sur le climat, adopté en décembre 2015 et ratifié par l’Algérie en octobre 2016, vise à limiter le réchauffement climatique « bien en dessous » du seuil des 2 degrés Celsius, et encourage la poursuite des efforts pour limiter la hausse des températures à 1,5 degré Celsius. C’est le premier accord sur le climat à vocation universelle. L’Accord part du principe des « responsabilités communes, mais différenciées » inscrits dans la Convention de l’ONU sur le climat de 1992 : « les pays développés continuent de montrer la voie en assumant des objectifs de réduction des émissions en chiffres absolus » et les pays en développement « devraient continuer d’accroître leurs efforts d’atténuation ». L’Accord de Paris prévoit d’aider les pays en développement. Le financement promis à ces pays a été fixé à hauteur de 100 milliards de dollars par année jusqu’à 2020 (objectif prorogé à 2025), où il devrait être revu à la hausse. Cette question est encore floue.

Cet article est paru dans La Nouvelle République (Alger) du mardi 10 décembre 2019.

Pourquoi je n’irai pas à Madrid

Un vétéran des conférences internationales sur l’environnement et le climat nous explique pourquoi il n’ira pas à la COP 25 de Madrid.

par Claude-Marie Vadrot

Ayant suivi sur place avec tous leurs acteurs, officiels ou officieux, la plupart des conférences sur l’environnement et sur le climat depuis Stockholm, Rio, Johannesburg, Berlin, Kyoto, Bali, Paris, Katowice, ou Copenhague, je n’irai pas à Madrid ; même pas par le train comme l’ont fait beaucoup de responsables d’associations d’écologistes. Tout simplement parce que je n’y crois plus. Emmanuel Macron, qui n’a jamais porté le moindre réel intérêt à l’environnement, ne sera pas, même brièvement, présent en Espagne pour y proférer les « beaux » mensonges verts dont il est coutumier.

A lire les nouveaux avertissements des Nations Unies et des climatologues, je comprends, enfin penseront certains, que toutes les négociations n’ont servi et ne servent plus à rien. La planète se réchauffe, les catastrophes se multiplient et l’évolution plus rapide des températures dans les zones polaires est angoissante. Crispés sur leurs intérêts et sensibles aux pressions du monde économique et industriel, les experts et diplomates viennent de reprendre leurs discussions oiseuses sur les nouveaux textes à venir. En se battant à coups de virgules, de parenthèses, de conditionnels savamment dosés qui serviront ensuite aux politiques surgissant dans les derniers jours pour interpréter de vagues promesses et les transformer en « victoires ».

Ce n’est évidemment pas vraiment nouveau, mais le ballet des diplomates s’est aggravé depuis quelques années proportionnellement à la montée des menaces qu’il faut faire semblant d’écarter tout en proclamant « l’urgence climatique ». En reportant les décisions « à la prochaine conférence ». Les centaines de « petits messieurs » qui traînent leurs valises à roulettes d’une conférence à l’autre pour masquer les renoncements de leurs « patrons » sont devenus des spécialistes de l’embrouille climatique. Et d’une conférence à l’autre ce sont souvent les mêmes. Bien cravatés et discutant à des années lumière des aléas qu’ils examinent. Quant à ceux que délèguent les pays du Sud, ils sont trop peu nombreux pour porter la parole de leurs gouvernements inquiets, en courant d’une réunion à l’autre ; surtout, quand ils ont constaté les dégâts en train d’affecter leurs territoires. Quand l’expert du Bangladesh explique que depuis le début de 2019, le dérèglement climatique a déjà contraint 7 millions de ses concitoyens à se déplacer dans son pays parce que la mer monte et que les terres cultivables se gorgent de sel, il ne rencontre au mieux qu’une sympathie plus ou moins attristée.

Cette « cuisine » mitonnée par les pays industrialisés s’impose de plus en plus brutalement aux pays « victimes ». Elle est favorisée par une réalité souvent ignorée par les citoyens : toutes les discutions et marchandages se déroulent à huis-clos car les journalistes et les ONG environnementales n’ont absolument pas de droit d’y assister. Les vigiles des Nations Unies y veillent avec efficacité. Car dans l’univers de l’ONU, les écolos accrédités, la presse, le diplomates, le public, tous dûment munis d’un badge distinctif ,ne peuvent ni ne doivent se mélanger. Sauf dans les couloirs…

Sans doute mus par la force de l’habitude, les représentants des associations sont toujours présents. Mais, curieux mimétisme, ils parlent désormais comme les diplomates, attentifs aux virgules et aux analyses officielles. La plupart sont progressivement devenus « des idiots utiles » relayant le jargon des délégués officiels de pays. Ce qui rend leurs commentaires incompréhensibles aux citoyens.

Donc je n’irai pas à Madrid pour ne plus m’associer au théâtre d’ombres que sont désormais les conférences sur le climat, dont trop de figurants ne rêvent que de la prochaine…

Climat : vivement Glasgow !

Le ton du secrétaire général de l’ONU est volontairement sombre et pessimiste : « Nous devons mettre fin à notre guerre contre la nature », a exhorté Antonio Guterres, à la veille de la COP 25 qui se tient du 3 au 13 décembre à Madrid.

par Olivier Nouaillas

Et d’ajouter : « Depuis des décennies, l’espèce humaine est en guerre contre la planète et la planète rend coup pour coup ». Les dernières chiffres rendus publics par le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) sont particulièrement inquiétants. Tous les clignotants sont, en effet, au rouge.

Après avoir qualifié la période 2009-2019 comme « une décennie perdue », le PNUE note que pour maintenir le réchauffement à 1,5 ° C – l’objectif de l’Accord de Paris conclu lors de la COP 21 en 2015 – il faudrait que les 196 pays signataires réduisent de 7,6 % par an leur émissions de gaz à effet de serre alors qu’ils ont encore augmenté de 3,2 % en 2018, avec un record historique de 55,3 milliards de tonnes de CO2 émis ! Des chiffres tirés vers le haut par la Chine, le pays le plus émetteur, qui malgré un développement rapide des énergies renouvelables, continue d’investir dans des centrales à charbon.

Et, sans surprise, les prochaines statistiques de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) vont certainement classer 2019 dans le top 5 des années les plus chaudes jamais connues par la planète Terre. Conséquence, au rythme actuel, la température mondiale pourrait augmenter de 3,9 ° C d’ici 2100, ce qui entraînerait, selon le PNUE, « des impacts climatiques vastes et destructeurs ». Avec des parties du globe totalement inhabitables quand d’autres seront également submergées par la montée du niveau de la mer…

Pourtant, malgré à la fois cette urgence climatique et la montée des mobilisations de la jeunesse à travers le monde, il ne faut pas attendre – hélas – grand chose de cette COP 25. Tout d’abord, parce que initialement prévue au Chili et annulée au dernier moment à cause de la dégradation de la situation sociale, elle a été transférée en toute hâte à Madrid en Espagne. Ce qui a nui à sa préparation, obligeant notamment de nombreuse ONG du Sud à y renoncer à participer. Mais surtout parce que une clause de l’accord de Paris, si elle prévoit que les Etats signataires doivent revoir à la hausse leurs ambitions en cas de dérapage des émissions (ce qui est le cas) il leur donne un délai cinq ans pour le faire. Et cela sur la base du volontariat, sans obligation juridique contraignante. D’ailleurs, pour l’instant, seulement 60 pays, généralement de petite taille et qui ne représente que 8 % des émissions mondiales, se sont engagés à revoir leur engagement à la hausse. Même l’Europe, pourtant généralement en pointe dans les négociations climatiques des différentes COP, n’a pris, pour le moment, aucun engagement sur ce point crucial. Sans parler de la volonté maintes fois réaffirmée des Etats-Unis de quitter l’accord de Paris.

Cet accord ayant été signé fin 2015, cela nous conduit fin 2020, c’est à dire à la COP 26 prévue en novembre à Glasgow en Ecosse. Au moment même, où les Etats-Unis rééliront ou pas Donald Trump, celui qui a pris la tête, avec le brésilien Bolsonaro, d’une coalition dangereuse, pour ne pas dire suicidaire, de pays ouvertement climato-sceptiques. Autant dire, que tout concourt à ce que la COP 26 à Glasgow, une ville connue pour son climat pluvieux, soit une des dernières chances pour limiter le réchauffement climatique et ainsi éviter le pire.

Bon anniversaire aux journalistes espagnols de l’environnement

Découvrez ci-dessous la vidéo envoyée par les JNE à l’Association des journalistes espagnols de l’environnement (APIA) pour son 25e anniversaire.

 

En version originale non sous-titrée, avec Richard Varrault et Carine Mayo à l’image et Suzanne Körösi à la réalisation.

Note : contrairement à ce que nous annonçons dans la vidéo, les JNE n’organisent pas de voyage à Madrid en décembre pour la COP25 sur le climat faute d’un nombre suffisant de participants. Mais plusieurs adhérents y seront présents pour leurs médias respectifs.

Algérie : l’amiante de nouveau dans le viseur du gouvernement

L’amiante est revenu dans l’actualité pour rappeler qu’il constitue toujours un gros problème d’environnement et de santé publique en Algérie, en dépit de l’assurance donnée par le ministre de l’Education nationale, Abdelhakim Belabed, qui a affirmé, au début du mois de septembre, à l’occasion de la rentrée scolaire 2019-2020, que le gouvernement avait décidé de mettre fin dans les écoles au préfabriqué contenant de l’amiante.

par M’hamed Rebah

Un mois après, début octobre, c’est le Premier ministre, Noureddine Bedoui, qui annonçait une accélération de la cadence de l’élimination de l’amiante de toutes les bâtisses et structures qui en contiennent. Une commission ministérielle a été chargée de les recenser et d’arrêter un calendrier pour l’exécution de cette opération dans les plus brefs délais. Au même moment (14 octobre 2019) notre confrère Le Quotidien d’Oran relayait l’inquiétude de parents d’élèves qui signalaient la présence d’amiante dans quatre salles de classes de l’école primaire où sont scolarisés leurs enfants.

Les parents d’élèves savent que l’amiante est un matériau cancérigène et ils savent aussi que beaucoup d’écoles en activité, datant de l’ère coloniale, en contiennent. C’est un problème sérieux, mais les autorités locales veulent rassurer. Selon notre confrère, « les services techniques de la commune d’Oran affirment que le nombre d’établissements scolaires contenant de l’amiante au niveau de la wilaya n’est pas important, et que plusieurs ont déjà fait l’objet de démolition ». Il y a deux ans, la direction de l’environnement de la wilaya d’Oran a recensé une quantité de 953 tonnes de déchets d’amiante générée annuellement, principalement par les travaux de réhabilitation et de démolition dans le secteur du bâtiment et des travaux publics. Un confrère a rapporté des cas où des habitants ont procédé eux-mêmes au désamiantage de leurs demeures et ont jeté les déchets « n’importe où ».

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a classé l’amiante parmi les dix produits chimiques qui font partie de notre vie quotidienne, mais qui sont très dangereux et, mal gérés, peuvent poser un problème majeur de santé publique. Selon l’OMS, tous les types d’amiante entraînent un cancer du poumon, un mésothéliome, un cancer du larynx et un cancer de l’ovaire et une fibrose pulmonaire (asbestose).

Les spécialistes de l’OMS expliquent que  «l’exposition survient lors de l’inhalation de fibres d’amiante en suspension dans l’air, sur le lieu de travail ou à proximité des usines où l’on manipule de l’amiante, ou présentes dans l’air à l’intérieur des logements et des bâtiments où l’on trouve des matériaux friables contenant ce matériau ». Pour éliminer les maladies liées à l’amiante, ils recommandent de « cesser d’utiliser ce matériau, sous quelque forme que ce soit; éviter l’exposition à l’amiante présente dans les bâtiments et l’exposition au cours de l’opération consistant à retirer les matériaux qui contiennent de l’amiante ayant servi au flocage d’un bâtiment; améliorer le diagnostic précoce et le traitement des maladies liées à l’amiante ; la réadaptation sociale et médicale; établir des registres des personnes exposées et/ou ayant été exposées à l’amiante ».

L’amiante a été systématiquement utilisé dans les constructions en Algérie, particulièrement dans les années 1980. En outre, ce minéral était transformé dans quatre cimenteries qui ont été fermées, mais on ne sait pas quel sort a été réservé aux usines privées qui utilisent de l’amiante. En Algérie, l’amiante a été banni à la fin des années 1990, mais ses effets persistent, non seulement dans les constructions, mais dans tous les produits où il se trouve incorporé, et à travers les poussières soulevées par ses dans ses déchets. Il y a quelques mois, des informations ont fait état de pièces détachées importées, refoulées au port d’Oran pour non-conformité, parmi lesquelles certaines contiennent de l’amiante. Les déchets d’amiante entreposés dans des terrains vagues sont facilement éparpillés par le vent. Ils continueront de constituer un danger sérieux pour la santé des populations tant que la question de leur élimination n’aura pas trouvé une solution définitive.

On ne sait rien de la mise à jour du cadastre national des déchets spéciaux qui permet de connaître et suivre l’évolution de leur production, à travers la quantification des déchets générés, stockés, valorisés ou traités et l’identification des sources de déchets et leur localisation, et sur la base duquel est élaboré le nouveau plan national de gestion des déchets spéciaux (PNAGDES). L’ancien PNAGDES a été élaboré en 2002 pour une durée de dix ans.

Le ministre de l’Intérieur vient de présenter devant le gouvernement un exposé qui fait le point sur l’élimination de l’amiante et avance des propositions pour mettre en place un mécanisme qui permettrait d’en finir avec les risques liés à ce matériau. En mai 2017, lors d’une journée de sensibilisation sur la sécurité et la santé au travail, organisée par le Centre hospitalo-universitaire de Tizi-Ouzou, un spécialiste de la médecine du travail a parlé de la difficulté à localiser le risque lié à l’amiante et à identifier les sources d’exposition des travailleurs à l’amiante : où se trouve ce matériau, quel sont les bâtiments et produits qui en contiennent, combien de travailleurs ont été exposées ? Enfin, les opérations de désamiantage dépendent de la mobilisation des ressources financières nécessaires.

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du lundi 11 novembre 2019.

A lire aussi, un article du Monde sur l’amiante dans les écoles en France.