Actualités internationales

Algérie : la pollution des eaux souterraines, une inconnue

Une pollution des eaux souterraines par les huiles moteur usagées, révélée involontairement par un agriculteur à Ouled Rahmoune, près de Constantine (à l’est du pays), a soulevé la question, peu maîtrisée en Algérie, de l’infiltration des effluents dangereux dans les nappes phréatiques qui fournissent une partie de l’eau destinée à la consommation des populations et à l’irrigation.

par M’hamed Rebah

Samedi 20 mars 2021, à Ouled Rahmoun, localité à vocation agricole, le forage d’un puits sur une profondeur de 90 m à la recherche de l’eau, a fait remonter à la surface un liquide visqueux et noirâtre qui a été trop vite présenté par les médias et les réseaux sociaux, comme une découverte de pétrole. L’expertise réalisée par la Compagnie nationale des hydrocarbures, Sonatrach, a établi que le liquide est une huile moteur très dégradée qui s’est trouvée mélangée à l’eau du puits artésien.

Comment cela a-t-il pu arriver ? Pour élucider l’affaire, une commission technique a été constituée par les ministères de l’Energie et des Mines et de l’Environnement. Il faut espérer que la création de cette commission ne soit pas destinée, comme cela s’est déjà produit par le passé, à faire oublier le problème au lieu de le traiter. Dans ce cas, la traçabilité est rendue possible par l’article 49 de la loi sur l’environnement de juillet 2003, qui impose un inventaire établissant le degré de pollution des eaux superficielles ou souterraines, cours d’eau, lacs et étangs, eaux littorales ainsi que de l’ensemble des milieux aquatiques.

Récemment, les risques de pollution des nappes phréatiques dans le Sud ont retenu l’attention du président Abdelmadjid Tebboune qui a ordonné l’envoi d’une délégation comprenant les ministres des Finances, des Ressources en eau et de l’Environnement dans les wilayas du Sud, notamment les wilayas de Tamanrasset et Adrar, en vue de s’enquérir de l’état de ces ressources en eau. Dans le sud algérien, le risque de pollution le plus fréquent sur les eaux souterraines, vient des activités liées aux hydrocarbures. Dans le nord du pays, loin des champs pétrolifères, ce sont les rejets d’huiles usagées qui constituent une sérieuse menace sur la qualité des eaux souterraines.

Les données concernant les huiles usagées, classées par la législation algérienne parmi les déchets spéciaux dangereux, ont toujours été marquées par l’incertitude dans les rapports officiels. Elles sont insuffisamment prises en charge dans les estimations des déchets. Particulièrement nocives, leur gestion est strictement réglementée, elles doivent être manipulées avec précaution et ne peuvent être déversées dans les canalisations ni être jetées avec les ordures ménagères, leur traitement préconise une démarche particulière. Les industriels sont tenus d’opérer un prétraitement pour les éliminer de leurs rejets vers le réseau d’assainissement.

Mais la réalité est tout autre : la dernière publication du Centre national des technologies plus propres (CNTPP), qui relève du ministère de l’Environnement, nous apprend que, dans certains cas, les huiles moteur usagées sont déversées dans le sol et peuvent contaminer les eaux de surface et souterraines, créant ainsi de graves pollutions de l’eau et de la végétation à long terme.

Selon le Quotidien d’Oran (25 septembre 2019), la direction de l’Environnement de la wilaya d’Oran a recensé 40.000 tonnes d’eaux huileuses, soit près de 40 % de l’ensemble des déchets spéciaux dangereux de la wilaya, rejetées chaque année dans les réseaux d’assainissement ou d’autres milieux récepteurs. Un contrôle, cité par la même source, effectué par la direction locale de l’Energie, a permis de constater que « le minimum pour récupérer les huiles et séparer les huiles usagées de l’eau du lavage, ne se fait pas dans la grande majorité des stations-service ».

L’enquête a établi que les stations-services qui assurent la prestation de lavage-graissage, déversent, pour la plupart d’entre elles, les huiles usagées dans les réseaux d’assainissement. Il n’est pas exclu que des huiles usagées soient récupérées pour être traitées et conditionnées puis écoulées de manière frauduleuse comme huile moteur, à travers les circuits de l’économie informelle.

L’entreprise publique Naftal (chargée de la distribution des carburants) s’est engagée à procéder à la récupération des huiles usagées au niveau de ses points de vente et à préserver les eaux superficielles et souterraines. En aval, Sonatrach a été pendant longtemps l’unique opérateur dans le créneau de la régénération des huiles usagées.

En octobre 2020, une raffinerie des huiles usagées a été inaugurée par le Premier ministre, Abdelaziz Djerad, à la zone industrielle Kechida, à Batna. Elle fait partie actuellement des six unités de collecte et de régénération des huiles usagées enregistrées au niveau du ministère de l’Environnement, qui a également donné son agrément à 38 collecteurs d’huiles usagées, dont trois installés à Constantine.

Les informations portées sur le site du ministère de l’Environnement indiquent que plusieurs opérateurs sont autorisés à exporter les huiles moteur usagées vers la Grèce, l’Inde, la France, Bahrein et le Ghana. Toutefois, la collecte des huiles usagées n’est pas systématique. D’après les derniers chiffres officiels connus (2015), quelque 180 000 tonnes d’huiles usagées sont générées annuellement, mais seulement 10 à 11%, sont récupérés, principalement par Naftal, et tout le reste est soit stocké au niveau des stations-service, soit jeté dans la nature via les égouts.

La fiscalité écologique comprend une taxe sur les huiles, lubrifiants et préparations lubrifiantes (art.93 Loi de Finances 2020) importés ou fabriqués sur le territoire national, et dont l’utilisation génère des huiles usagées. Vingt-quatre pour cent  du produit de la taxe, fixée à 37.000 DA par tonne, va au Fonds national de l’environnement et du littoral, qui sert notamment au financement d’actions et subventions liées à l’économie verte, dont font partie les activités de collecte et de valorisation des huiles usagées, très faiblement exploitées à ce jour.

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du mercredi 7 avril 2021.

Une guerre faite à la nature et aux êtres humains : les dégâts de l’agent orange au Vietnam

L’agent orange désigne un produit chimique défoliant largué sur le Vietnam par les avions de l’armée américaine dans sa guerre contre le peuple vietnamien qui luttait pour la réunification de son pays. L’agent orange empoisonne les terres pour des dizaines d’années et contamine les eaux jusqu’aux nappes phréatiques. C’était dans les années 1960. Pourquoi continuer à en parler encore aujourd’hui ?

par M’hamed Rebah

Une ancienne combattante vietnamienne, Tran To Nga, répond par un livre qu’elle a écrit en 2016, après avoir appris que la maladie génétique dont elle souffrait, l’alpha-thalassémie, ainsi que la forme extrême d’acné qu’elle avait, la chloracné, étaient dues, explique-t-elle, à ce « surnom étrange : l’agent orange, le désherbant répandu autrefois par les Américains sur les forêts de mon Vietnam natal. Sa trace est là dans mes veines. Plus de quarante ans après la fin de la plus grande guerre chimique de l’histoire de l’humanité… ».

Cela s’est passé un jour d’automne 1966, raconte Tran To Nga, alors qu’elle se trouvait dans la forêt dans une base du Front national de libération du Sud-Vietnam (FNL). « Le C-123 vole à basse altitude. De ses entrailles s’échappe une sorte de nuage blanc qui fait tache dans le bleu du ciel. Je le contemple comme on regarde un vol d’oiseaux migrateurs, sans bouger. Et tout à coup, une pluie gluante  dégouline sur mes épaules, se plaque sur ma peau. Une quinte de toux me prend. » Sa maman lui explique que c’est du défoliant, de l’agent orange, mais Nga ne comprend pas encore. Elle oublie aussitôt.  Elle pense que c’est un « banal herbicide ». Bien plus tard, elle saura qu’en réalité « l’agent orange contient le pire poison de synthèse qui se dissout dans les graisses : la 2,3,7,8-tétrachlorodibenzo-para-dioxine, ou TCDD ». Il est la cause du décès de son premier bébé.

Ce puissant herbicide, surnommé agent orange, a été fourni à l’armée américaine par les compagnies Monsanto et Dow Chemical. L’auteure explique que ce défoliant ne doit pas son nom à sa teinte, mais à celle des fûts de stockage. Dès 1961, les Américains ont procédé à son épandage massif dans le but d’isoler les foyers de la résistance vietnamienne cachés dans la végétation. « Le président Kennedy, oui JFK en personne– c’est Tran To Nga qui insiste-, a ensuite donné son  feu vert au programme Ranch Hand (Ouvrier agricole) visant en particulier le delta du Mékong ».

La «  sale guerre » contre le peuple vietnamien avait commencé à partir de 1961, avec l’envoi par le président John F. Kennedy de plus de 15 000 conseillers militaires au Sud-Vietnam .En 1962, dans une lettre ouverte à leur président John F. Kennedy, 150 intellectuels américains, « qui croient que la seule sécurité pour l’Amérique repose sur la paix mondiale », lui demandaient « pourquoi les Etats-Unis envoient actuellement leur Armée de terre, de mer et de l’air, semer la mort et faire couler le sang au Sud-Vietnam, un petit pays d’Asie qui se trouve à 10 000 miles de notre côte du Pacifique ? ».

Les Américains sont passés de la fonction de « conseillers militaires » à « soldats de première ligne », au nombre de 500 000 en 1968, participant directement aux combats contre les patriotes vietnamiens. Leurs B-52 ont ensuite bombardé le Nord-Vietnam. L’intervention militaire  des Etats-Unis était destinée à aider le gouvernement de Ngo Dinh Diem installé à Saigon en application des décisions de la Conférence de Genève tenue après la bataille de Dien Bien Phu en mai 1954, qui a signé, comme le souligne l’auteure, l’épilogue de la guerre d’Indochine et le début de la fin de l’Empire français d’Extrême Orient.

Tran To Nga rappelle que la Conférence de Genève (juillet 1954) a abouti à « la division du pays en deux Etats indépendants de part et d’autre du 17ème parallèle : au nord la République démocratique du Vietnam, communiste, et, au sud, l’Etat du Vietnam, installé par la France, qui sera remplacé en 1955 par la République du Vietnam, alliée des Etats-Unis ». L’auteure précise qu’un référendum était prévu en juillet 1956, pour consulter le peuple sur une éventuelle réunification. « Or, poursuit-elle, cette consultation du peuple n’aura jamais lieu, elle restera une promesse mensongère des nouveaux maîtres de Saigon soutenus à bout de bras par l’Amérique. C’est à cause de ce mensonge qu’éclatera la guerre du Vietnam. »

A partir de 1960, l’opposition armée au régime de Ngo Dinh Diem se met en place. Le Front national de libération du Sud-Vietnam (FNL) est créé le 20 décembre 1960. « Les Occidentaux, eux, n’ont alors qu’un mot à la bouche, à connotation péjorative pour désigner le FNL : Vietcong, terme équivalent à Vietnamien communiste ». Comme l’expliquera en mars 1962, le Président Ho Chi Minh dans une interview au journal londonien Daily Express, le terme Vietcong a été « inventé par les Américains et l’administration Ngo Dinh Diem, pour désigner tous les patriotes au Sud-Vietnam en vue d’intensifier la répression sur eux ».

Le monde soutient la lutte du peuple vietnamien et « s’indigne de l’impérialisme américain », constate Nga à travers la lecture des journaux et magazines qu’elle est chargée par le FNL de consulter. Elle apprend ainsi, entre autres, que « le boxeur Mohamed Ali en personne a refusé de servir dans l’armée de son pays ». La solidarité internationale accompagnera les Vietnamiens dans la lutte pour la réunification de leur pays, jusqu’à la victoire finale. Le 30 avril 1975, les « conseillers » américains fuient Saïgon, mais laissent derrière eux les séquelles de leur « sale guerre », surtout les dégâts causés par la dioxine, rapportés avec précision par Tran To Nga dans un chapitre consacré à l’agent orange.

Les avions américains ont répandu des milliers de tonnes de défoliants sur les champs et les forêts du Vietnam, empoisonnant les terres pour des dizaines d’années et contaminant les eaux jusqu’aux nappes phréatiques. C’est après la libération d’avril 1975, devant la multiplication des monstruosités, se souvient Nga, qu’il y a une pleine prise de conscience des dégâts à long terme provoqués par la dioxine : « des bébés viennent au monde infirmes, sans jambes ou sans bras, d’autres souffrent de forme extrême de nanisme ».

Installée en France, en région parisienne, depuis le milieu des années 1990, Tran To Nga mène ce qu’elle appelle son dernier combat, décrit dans un article de l’écrivaine Jane Hervé (sur son blog le Gué de l’Ange et sur le site des JNE). Un combat centré sur « la plainte en 2014 contre une vingtaine de compagnies américaines (dont Bayer-Monsanto et Dow Chemical) ». Le procès s’est ouvert le 25 janvier 2021 à Evry (Essonne), dans l’espoir qu’il  « fera jurisprudence et contribuera à la création d’un crime international d’écocide ».

A lire : Ma terre empoisonnée. Vietnam, France, mes combats. Tran To Nga. Editions Stock, 2016.

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du mercredi 3 mars 2021.

Biodiversité en Algérie : le Jardin d’Essai d’El Hamma reprend sa vocation

Une surprise de taille attendait les visiteurs du Jardin d’Essai d’El-Hamma (Alger), après sa réouverture le mercredi 3 février 2021 : le zoo venait juste d’enregistrer, moins de deux mois avant, en décembre, la naissance, exceptionnelle, d’un bébé lama mâle, après celles, très rares aussi, de trois lionceaux (deux mâles et une femelle). C’est la preuve que le Jardin d’Essai a fini par retrouver sa fonction, qui a motivé sa création en 1832, alors que l’Algérie était une colonie française.

par M’hamed Rebah

Le Jardin d’Essai d’El-Hamma (Alger) en octobre 2020, avant sa fermeture pour cause de Covid-19. Il a rouvert le 3 février 2021 – photo M’hamed Rebah

De nombreux écrits ont été consacrés à cet espace situé dans le tissu urbain de la capitale, une brousse formée d’une variété d’arbres venus du monde entier, presqu’en bord de mer. Les événements qui l’ont marqué (comme le tournage d’une séquence du film Tarzan, l’homme singe, réalisé en 1932), ont également été relatés à plusieurs reprises. C’est son jardin botanique, composé d’une impressionnante collection végétale, qui le distingue et fait son attrait.

Dans une contribution (datée du 8 février 2002) sur « le séjour de Karl Marx à Alger, du 20 février au 2 mai 1882 », l’économiste algérien Mohamed Lakhdar Benhassine a cité un commentaire de Marx, après sa visite au Jardin d’Essai. Emerveillé par ce qu’il a vu, il écrivait dans une de ses lettres à partir d’Alger, adressées à Friedrich Engels : « Pour observer tout en détail, il faudrait au moins un jour entier et le faire en outre avec un connaisseur ».

Dans les années 1960, après l’indépendance, et dans la décennie 1970, le Jardin d’Essai, qui avait le statut d’établissement public, a pu être préservé. En décembre 1967, il a été classé monument naturel par la législation algérienne. Sa situation s’est dégradée dans les années 1980, sous l’effet des ravages provoqués par le dogme libéral du désengagement de l’Etat, appliqué à l’époque. Durant une longue période, le Jardin d’Essai a été livré aux appétits des affairistes qui ont mis la main sur des terrains à l’intérieur du Jardin, qu’ils ont aménagés selon leurs mauvais goûts. Des arbres centenaires ont été sciés pour laisser place à la construction de kiosques de commerce ; les statuettes ont été malmenées, le lac transformé en mare, la fontaine s’est retrouvée sans eau,…. Que pouvaient faire les seuls quatorze agents qui étaient affectés à la surveillance des 32 ha du Jardin d’Essai ?

Surgi, au début des années 1990, à la faveur du virage libéral pris par l’Algérie, l’intégrisme s’est attaqué, à son tour, au Jardin d’Essai en « expulsant » La Baigneuse, une statue qui était posée au milieu du lac et qui a dû être rangée dans une étable pour l’enlever du regard des visiteurs. Elle fut ensuite volée et vendue, puis retrouvée après de longues années et restituée au Jardin, à l’issue de péripéties dignes d’un bon roman policier.

Vers le milieu des années 1990, en pleine décennie du terrorisme, une tentative de redonner vie au Jardin a attiré les visiteurs qui s’y sont rendus pour admirer les expositions sur l’horticulture ornementale et voir, dans le zoo, le lion et l’ours que l’on disait « les plus vieux du monde ». Puis, à nouveau, la désolation a frappé ce  lieu censé être un joyau vert: locaux déviés de leurs activités et squattés par des « indus occupants », pas d’entretien, saleté, commerce informel,…

Il a fallu cinq années de travaux pour réhabiliter le Jardin d’Essai et l’ouvrir au public en mai 2009. Sécurisé et bien entretenu, il est revenu à sa vocation scientifique tout en restant un lieu très fréquenté (en moyenne un million de visiteurs par an), notamment grâce à la station de métro près de la porte d’entrée. En 2020, les mesures de prévention contre la pandémie de la Covid-19 ont contraint le Jardin d’Essai à fermer ses grilles au public.

Depuis le 3 février 2021, de nouvelles dispositions autorisent sa réouverture, à condition d’appliquer le protocole sanitaire : prise de température des visiteurs à l’entrée, contrôle du port de bavette, respect de la distanciation physique, programme de désinfection. Pour le reste, il y a le Règlement intérieur qui concerne notamment la circulation et le comportement dans le Jardin et, évidemment, la sortie par les visiteurs de plantes, fleurs, graines, boutures, et d’animaux.

La mission confiée aux gestionnaires du Jardin a un rapport étroit avec la conservation de la biodiversité. La Direction générale des forêts, première concernée, compte actualiser le cadre juridique et réglementaire qui régit la gestion de la biodiversité en Algérie, en particulier les dispositions relatives aux délits et aux infractions.

Cet article a été publié dans la Nouvelle République d’Alger du dimanche 14 février 2021.

Vietnam, une femme en lutte contre les firmes de pesticides

Tran To Nga, Franco-Vietnamienne de 78 ans, poursuit aujourd’hui plusieurs firmes agrochimiques (dont Dow Chemical) devant la justice française. Pas moins de 14 multinationales… Celles-ci ont fourni à l’armée américaine des pesticides ultratoxiques déversés entre 1961 et 1971 sur le Vietnam. Tran est si petite contre de tels géants, de tels monstres, mais son témoignage renvoie à ceux entendus au tribunal Monsanto de La Haye.

par Jane Hervé

Tran To Nga, dernier combat – photo DR

Les méfaits de ces épandages perdurent. C’est vrai, en 1990, j’ai rencontré un enfant vietnamien en souffrance (surdité, etc. ). Un choc. C’est à peine si on murmurait dans cette institution d’enseignement : « Son père dit que c’est l’agent orange ». Orange, c’est quoi ? C’est  la couleur des fûts à barres le contenant le pesticide. Un orange maléfique, peut-être mécanique….Un agent orange dont les méfaits et les ravages se perpétuent de génération en génération, souvent oubliés. Tran affirme : « La grande partie des enfants nés sont handicapés (…) Souvent ce sont des handicapés mentaux, des handicapés sans bras, ni jambes, sans cervelle, tout ça… Et ça va continuer, ça ne va pas s’arrêter. C’est un crime contre l’humanité. »

Epandages américains sur enfants vietnamiens

Tran To Nga a vécu cette horreur dans son corps. Née en 1942, elle a grandi dans cette Indochine qui s’oppose de plus en plus à la colonisation française. A la demande de sa mère, impliquée dans la lutte pour l’indépendance, l’intrépide Tran porte des messages secrets dans son cartable d’écolière. Elle s’engage ensuite corps et âme dans la guerre au Vietnam. Le 5 janvier 1966, avec plus de 200 autres jeunes gens, elle s’élance à pied, à travers jungle et montagne, sur l’interminable piste Truong Son (la piste Ho Chi Minh), reliant le nord au sud du pays sur plus de 1 000 kilomètres. « J’ai marché pendant quatre mois avec mon ballot “crapaud” sur le dos, assure-t-elle fièrement. J’étais toute mince alors mais en bonne forme, jamais malade, à la différence de mes camarades. »  Avec ses compagnons communistes du Nord, elle veut libérer la partie sud, soutenue par les Américains et 180 000 soldats.

Les États-Unis ont commencé à épandre l’agent orange dès 1961 pour détruire les cultures des combattants vietnamiens et les forêts dans lesquelles ils se cachaient. Un agent plus toxique que le glyphosate. « Dès qu’il y a un épandage, tout de suite, après quelques heures seulement, les feuilles commençaient à tomber. Après, il y avait un désert », précise-t-elle. L’herbicide a été déversé sur 10 % de la superficie du sud du Vietnam (mais aussi au Laos et au Cambodge). Entre 2,1 et 4,8 millions de personnes ont été touchées. L’objectif est de décimer la flore et d’affamer la population pour empêcher l’avancée et les déplacements des indépendantistes.

« C’est là que j’ai reçu le poison »

En 1966, Tran To Nga est directement exposée à l’un de ces épandages. En mission près de Saïgon, elle a entendu le bruit d’un avion qui épandait. Elle sort de son abri souterrain et monte vers la surface : « C’est là que j’ai reçu le poison ». Un poison aux lourdes conséquences sur sa propre santé (cancer du sein, diabète de type 2, taux de dioxine élevé dans le sang, hypertension, tuberculose, anomalie génétique) et sur celle de ses futurs enfants.

Tran, qui vit des années dans le maquis, y accouche seule, puis elle endure la prison et la torture, est enceinte à nouveau. D’autres épreuves l’attendent ensuite dans ses accouchements, sans jamais l’abattre. « Je suis une tête de mule ». Plus d’un an après, elle met au monde sa première fille : «  À la naissance elle était très jolie, comme une poupée, mais après 3 jours, elle est devenue très malade, je ne sais pas pourquoi. La chair tombait… Non, la peau tombait en lambeaux et puis elle commençait à mal respirer. Ma fille Viêt Hai était condamnée d’avance, condamnée à mort. » La petite est décédée à 17 mois. « Elle avait quatre malformations au cœur, elle ne pouvait pas survivre », explique Tran To Nga. Elle aura ensuite deux autres filles, porteuses elles aussi de malformations à leur naissance, puis des petits-enfants. En 2011, des analyses ont prouvé que Tran To Nga et deux de ses filles avaient plusieurs pathologies directement liées à l’exposition à l’agent orange. Tran mène le « dernier combat de sa vie » et est le porte-voix de tous les autres. « Quand vous me regardez, vous n’avez pas l’impression que je suis malade, mais je suis bien malade », sourit-elle, en soulignant que son cancérologue lui a donné en 2017 un sursis de 5 ans à vivre. Des séquelles qui ont aussi touché toute sa famille. Néanmoins, Tran To Nga s’estime « chanceuse » : « Moi, je peux vivre et vous parler. Mais j’ai rencontré d’autres victimes, au Vietnam ou aux États-Unis… Et je pense que si je pouvais inviter nos juges ou les avocats de la partie adverse à les rencontrer, ils n’auraient plus le cœur à défendre des criminels. »

La guerre du Vietnam a pris fin en 1975, mais plus de 45 ans plus tard les conséquences de l’agent orange restent présentes pour les populations qui y ont été exposées. En s’infiltrant dans les sols, les rivières, il a touché toute la chaîne alimentaire, provoqué de lourdes malformations, des cancers, des maladies neurodégénératives… Car la dioxine contenue dans l’agent orange a contaminé les sols, l’eau, la végétation… Et ce pour des générations. Le taux de fausses couches a explosé depuis les années 70 dans certaines régions du Vietnam Valérie Cabanes, juriste en droit international, rappelle que sa puissance toxique est  « absolument phénoménale, 13 fois plus importante que les herbicides comme le glyphosate par exemple, Environ 6000 enfants naissent au Vietnam avec des malformations congénitales par an ».

Jurisprudence pour « écocide »

C’est en 2009, après avoir constaté l’étendue du drame au Vietnam, qu’elle décide de se lancer dans ce combat pour la justice. « Je me suis demandé qui allait s’occuper de ces enfants handicapés une fois que la première génération, dont je fais partie, aura disparu », explique-t-elle. Il faut attendre 2013 pour que le Parlement français restaure la compétence du juge français en matière de droit international, c’est-à-dire l’ouverture d’une procédure par une victime de nationalité française pour un tort extraterritorial commis par un tiers étranger redevient possible.  Tran To Nga porte donc plainte en 2014 contre une vingtaine de compagnies américaines ( dont Bayer-Monsanto et Dow Chemical). Mais de report en report de nouvelles audiences, la date du procès est sans cesse repoussée. Il vient de s’ouvrir ce 25 janvier 2021, après de longues années d’attente.

Les multinationales ont d’abord proposé à Tran un accord à l’amiable. Stratégie classique. Elle l’a refusé : « Dédommager Tran To Nga, pour ces multinationales, ce n’est rien. Mais derrière moi, il y a des milliers de victimes. C’est pour ma famille que je me bats, bien sûr, mais aussi pour elles, pour créer un précédent judiciaire. » Soutenue par de nombreuses associations, elle espère que ce procès au civil fera jurisprudence et contribuera à la création d’un crime international d’écocide. « Aujourd’hui en France naissent des enfants sans bras, ni jambes, victimes du glyphosate et des pesticides. Leurs souffrances et les séquelles de ces poisons sont identiques », affirme Tran, qui veut ouvrir la voie à toutes les victimes de  « pollutions diffuses ».

Face à elle, 14 sociétés internationales sont assignées avec une myriade d’avocats et préparent des heures et des heures de plaidoirie. « Dans ces cas d’atteinte à l’environnement et à la santé des êtres humains, cela met toujours extrêmement longtemps, reconnaît la juriste internationale Marie Toussaint. Car les multinationales ont extrêmement peur.»  À l’issue du jugement, l’une ou l’autre partie fera sans aucun doute appel.

En 1984, les États-Unis ont accordé 180 millions de dollars à certains vétérans, intoxiqués par les pesticides maniés sans précaution lors de la guerre. Les Vietnamiens, eux, n’ont rien obtenu ! L’Association des victimes de l’agent orange-dioxine du Vietnam (VAVA) a été déboutée trois fois par des tribunaux aux États-Unis, puis par la Cour suprême.

« Le combat ne fait que commencer, rappelle Tran To Nga. Alors que le procès approche, je ressens de la sérénité, de la conviction et de l’espérance. » Elle est prête à y consacrer les « dernières années de sa vie ».

Cet article a aussi été publié sur le blog de Jane Hervé, le Gué de l’Ange.

 

Pratiqué en Algérie par les émirs du Golfe, le secret du braconnage de l’outarde révélé

Jugé en appel dans une affaire de corruption, l’ex-Premier ministre algérien, Ahmed Ouyahia, a fait une déclaration inattendue en révélant, le samedi 9 janvier 2021, en audience devant les magistrats de la cour d’Alger, avoir reçu en cadeau des lingots d’or, offerts par des émirs du Golfe, durant leurs périodes de chasse à l’outarde, organisées par la présidence de la République.

Par M’hamed Rebah

D’autres responsables ont reçu le même cadeau, selon l’ex-Premier ministre qui a enfoncé le clou en précisant avoir vendu ses lingots d’or au marché noir. Ce fait sans précédent dans les annales judiciaires de l’Algérie ouvre la boîte de Pandore des actes délictueux qui ont pu concerner le secteur de l’environnement.

Pour l’heure, c’est le braconnage qui est projeté dans l’actualité. Classé mondialement à la troisième place des activités illégales, après le trafic d’armes et de drogue, le braconnage est considéré comme l’une des causes essentielles dans la diminution, voire l’extinction de certaines espèces. Les experts algériens qui ont rédigé le 5e rapport national sur la biodiversité (février 2015, ministère de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement) ont averti que la préservation de la faune algérienne passe par la lutte contre le braconnage. Ils ont cité « à titre d’exemple, certains mammifères, comme les antilopes (l’oryx, l’addax…) qui sont de disparition récente, suite à un braconnage aux effets dévastateurs ». Selon eux, pour l’outarde, le braconnage est « quasi organisé », et profite de la non-application du dispositif réglementaire. Leur constat est confirmé par l’aveu de l’ex-Premier ministre. Des cadeaux ont été offerts par des émirs des pays du Golfe aux responsables algériens en échange de la permission de chasser l’outarde dans un cadre quasi-officiel.

La chasse de cette espèce inscrite sur la liste des espèces animales menacées de disparition, fixée par l’article 3 de l’ordonnance du 15 juillet 2006, est interdite en Algérie. L’infraction est punie d’un an à trois ans et d’une amende de 200.000 DA (un peu plus de 1240 euros) à 500.000 DA (un peu plus de 3100 euros). En cas de récidive, la peine est portée au double. La règle de l’impunité dont bénéficient les braconniers venus des pays du Golfe, a eu, au moins, deux exceptions: en novembre 2004, quatre Koweïtiens ont été arrêtés et condamnés, en vertu de la loi sur la chasse, à de faibles peines, certes, pour chasse illicite à l‘outarde dans le désert algérien ; et entre 2012 et 2016, deux Emiratis, deux Saoudiens et deux Koweïtiens ont été arrêtés, dans le sud algérien, et rapatriés vers leurs pays d’origine après avoir été condamnés à des amendes.

En décembre 2004, la presse a fait savoir que, sur décision du Président de la République, aucune autorisation ne serait plus délivrée aux personnalités étrangères pour la chasse d’espèces protégées au sud du pays. Mais, comme l’ont rapporté les médias, la chasse à l’outarde à l’aide de faucons, passe-temps favori des cheikhs du Golfe, ne s’est pas arrêtée. Sur la base des témoignages des populations locales, les journalistes ont, à maintes reprises, dénoncé cette situation. Convois de 4×4, camions-citernes pour l’eau potable et pour le carburant, stock de nourriture, serviteurs, générateurs d’électricité, matériel de télécommunications ; ainsi équipés et forts de leurs pétrodollars, les émirs ont écumé depuis les années 1980, comme s’ils avaient carte blanche, des zones entières devenues leurs chasses gardées. Avec leurs fauconniers, spécialement transportés par avion pour ces parties de chasse-massacre, ils ont tué des quantités énormes d’espèces. Des chargements entiers d’outardes et de gazelles ont été expédiés vers les pays du Golfe. Les œufs des outardes ont été ramassés et emportés pour pratiquer l’élevage et réintroduire cette espèce supprimée dans les pays du Golfe, par ces mêmes pratiques.

Une convention a été signée en janvier 2013, entre l’Algérie et le Qatar, pour la création d’un centre de multiplication de l’outarde (Houbara) dans la zone de Ghassoul (wilaya d’El Bayadh) dans le sud algérien. La partie qatarie s‘est engagée à « appliquer la législation algérienne ainsi que les conventions internationales relatives à la conservation des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction, qui sont en vigueur ». Cette convention est en vigueur jusqu’en 2023. En février 2019, la presse a fait état d’une opération de lâcher de 1 500 individus de l’espèce outarde (houbara) dans la plaine de Lajdar (El-Kasdir wilaya de Naâma), dans le cadre d’un programme de coopération algéro-émiratie. Maigre compensation.

La Tunisie n’est pas épargnée par le braconnage. Des écologistes tunisiens ont signalé l’atterrissage dans le désert, au début de cette année, de plusieurs appareils en provenance d’un pays du Golfe, chargés de véhicules tous terrains, un hélicoptère, des caméras thermiques, des armes et des faucons de chasse. Ils accusent un ministre tunisien d’être derrière ce braconnage qui cible la faune désertique en Tunisie.

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du dimanche 17 janvier 2021.

Quand des éleveurs d’animaux virent de bord et s’échappent du système

Ces éleveurs s’évadent d’un carcan mental ! Résultat : le monde commence à changer sérieusement dans la bonne direction. Leur point commun : une prise de conscience profonde du mal qu’ils infligent aux animaux, se traduisant parfois par un mal au ventre, voire une maladie soudaine.

par Florence Faucompré

Aux Etats-Unis ou encore à Taiwan, le même phénomène se produit. Il importe d’avoir une volonté nette du but à atteindre et s’y tenir. Par exemple, cet éleveur américain d’origine indienne, M. Vasantalkumar, revend tout son stock d’avoine à la firme Oatley, qui produit du lait d’avoine, et transforme son terrain en sanctuaire. Il devient maraîcher et par ailleurs, étant bon cuisinier, il vend des plats hindous maison. Une superbe idée qui a beaucoup plu ! Sa vie a complètement changé pour le bien-être de tous.

Porcs

Près de New York, M. Bob Comis, ancien éleveur de porcs, a abandonné tout élevage. Son histoire a donné lieu à un film poignant, The last pig, qui est surtout une réflexion sans images atroces d’abattoirs.
A Taiwan, deux éleveurs de porcs ont été contraints d’abandonner leur besogne et ont innové dans la culture des nymphoïdes hydrophiles, des plantes aquatiques comestibles délicieuses, poussant sous une feuille en forme de cœur. L’environnement (air, eau…) a été purifié du tout au tout ! Plus d’odeurs pestilentielles, un cadre de vie paradisiaque, et des bêtes en paix … En outre, ils se réjouissent de gagner beaucoup plus qu’avant !

 

Poules
À Wickes, en Arkansas aux Etats-Unis, un couple d’éleveurs de volailles depuis 18 ans ressent soudain une sorte de foudre intérieure. Impossible de continuer. Jennifer ressent au ventre les douleurs de ses poules. Elle tombe malade, adopte alors un régime végétalien et guérit. Son mari s’appelle Rodrey. Tous les deux sont d’accord pour changer complètement. Ils vont créer le Rowdy girl sanctuary. Puis ils choisissent la culture de toutes sortes de champignons dans les anciens locaux-prisons, désormais vacants. Rien ne se perd, tout se transforme.

Chèvres

Même expérience pour Carole et Julian Pearce, après 20 ans d’élevage de chèvres. Leur ferme a été transformée en un sanctuaire, le Soledad Goats à Mayo, en Floride, où vivent actuellement 300 animaux. Et pour vivre, leur reconversion fera le bonheur des végans : des fromages en noix de cajou, des bonbons végétaliens … ou des chocolats ! Sans oublier des bougies et des savons.

 

Voilà donc quelques exemples magnifiques de changement, une liste qui n’est certes pas exhaustive, mais qui pourra en inspirer d’autres, malheureux de leur activité et manquant d’idées pour « sauter le pas »…. A noter que les dommages sur la nature sont réparés à la suite du changement d’activité.

La nature autour de Tchernobyl : la réserve radio-écologique d’Etat de Polésie en Biélorussie

Les auteurs du présent article se sont rendus dans la partie biélorusse de la zone d’exclusion de la centrale de Tchernobyl du 29 septembre au 1er octobre 2016. Le premier compte rendu de leur visite a fait l’objet d’un article paru dans le Courrier de la nature N° 303 (mai-juin 2017). Le texte ci-dessous est différent, fait appel à une bibliographie plus fournie et fait part de certains travaux de recherches inédits effectués en Biélorussie.

par Jean-Claude Génot et Annik Schnitzler

Rares sont les personnes pour qui Tchernobyl n’évoque rien, mais plus rares encore sont les personnes pour qui la Polésie signifie quelque chose. Pourtant, la Polésie est la région sud de la Biélorussie, frontalière avec l’Ukraine, qui a reçu la plus grosse partie des retombées de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. En 1988, une réserve écologique d’un genre spécial y a été créée dans la zone d’exclusion autour de la centrale, côté biélorusse. Il s’agit de la réserve radio-écologique d’Etat de Polésie (RREP) qui ne dépend pas du ministère de l’Environnement mais du ministère des Situations d’urgence de la république de Biélorussie. D’une surface de 2160 km2 (65 km du nord au sud et 72 km d’est en ouest), la RREP a reçu 30 % du césium 137, 73 % du strontium 90 et 97 % des isotopes du plutonium émis par l’explosion du réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl. Le plutonium 241 a donné par désintégration l’américium 241 dont la période de demi-vie est de 432 ans. Les 740 personnes qui travaillent pour la RREP ont pour missions essentielles de limiter l’accès des populations environnantes, d’assurer la protection contre les radiations, d’éviter la dispersion des radionucléides et enfin de mener un suivi continu des effets de la radioactivité sur la faune et la flore. Les interventions humaines sur le milieu consistent à créer des pare-feux car le contrôle des incendies est une tâche prioritaire des personnels de la RREP, à planter des arbres sur les champs afin d’éviter les poussières radioactives et à entretenir les monuments aux morts et les cimetières. Comme toutes les aires protégées de Biélorussie, la RREP a aussi un objectif économique et certaines activités « expérimentales » ont lieu comme l’élevage, l’arboriculture, l’apiculture et la foresterie avec 8 000 m3 de bois coupé et scié annuellement.

La végétation entoure les maisons abandonnées – photo JC Génot

La « catastrophe », comme l’appellent les Biélorusses, est un drame humain puisque 22 000 personnes qui vivaient sur ce territoire dans plus d’une centaine de villages ont été évacués, mais seulement 10 jours après l’explosion du réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl. Des villages ont été enterrés, les autres ont été abandonnés. Des vieilles personnes sont restées dans leurs maisons et des SDF ont continué à vivre là pendant une dizaine d’années. Depuis, seul le personnel de la réserve et les visiteurs fréquentent cette vaste zone. Les bureaux des scientifiques de la RREP sont dans l’ancien village abandonné de Babchin, mais la partie administrative est dans la ville de Khoiniki, située à 15 km au nord de la réserve. Tout à fait au sud de la RREP, dans le village de Masany, il a fallu décaper le sol trop contaminé et apporter de la terre avant d’y installer une station de mesure de la radioactivité pour que le personnel puisse vivre. Lors d’une visite de trois jours début octobre 2016, nous avons pu lire sur le tableau d’une école du district cette inscription pathétique : « Nous reviendrons ».

Des immeubles masqués par les arbres – photo JC Génot

Mais le milieu de vie de ces populations a été rendu inhabitable par le plus grave accident nucléaire civil du XXe siècle, surpassant celui de Fukushima en 2011 d’après l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). La contamination des sols, des plantes et des animaux empêche toute perspective de vie normale avant très longtemps. Les habitants ont été particulièrement pénalisés car dans la campagne biélorusse, les gens cultivent leur jardin, vont chercher l’eau dans des puits, pêchent dans les rivières et ramassent des champignons et des baies en forêt. Trois jours par an, la RREP autorise les anciens habitants à venir sur les tombes de leurs défunts pendant les fêtes orthodoxes. Malgré cela, les incursions ont été très nombreuses depuis l’évacuation pour braconner ou pour piller et vandaliser les maisons abandonnées. En effet, la limite extérieure de la RREP n’est surveillée qu’au travers de postes de contrôle sur les routes d’accès. Une clôture englobant une surface d’environ 1 400 km2, la zone rouge la plus contaminée, a été dressée à l’intérieur de la RREP avec également des postes de contrôle. Mais en trente ans, la clôture a été détériorée en de très nombreux endroits et les panneaux avec le symbole de la radioactivité ne dissuadent pas les gens de pénétrer dans cette zone défendue.

La « catastrophe » a révélé deux grandes facettes de l’espèce humaine : d’un côté le dévouement, voire l’héroïsme des pompiers, des pilotes d’hélicoptères et des liquidateurs soviétiques qui ont empêché le réacteur en fusion d’exploser au contact de l’eau, de l’autre, la cupidité et le mépris de la vie humaine de ceux qui ont volé les meubles, les boiseries, la vaisselle dans les maisons abandonnées pour les vendre dans le pays sans se préoccuper de leurs émissions radioactives, et les fonctionnaires des kolkhozes qui ont mélangé les produits agricoles (lait, blé) des zones contaminées avec ceux du nord, épargnés par la catastrophe, pour les écouler sur le marché. La contamination a privé la Biélorussie d’une grande partie de sa production agricole et un tiers des kolkhozes ont été abandonnés. Quant aux habitants évacués, ceux qui ont été conduits à Minsk vivent dans des quartiers à part et sont ostracisés comme étant des « Tchernobyliens ». Il est tout simplement surréaliste de penser que des dizaines de milliers de Biélorusses vivent toujours en zone contaminée, notamment dans les environs de Gomel au sud du pays. Quant au personnel de la RREP, les gens travaillent deux semaines puis sont au repos. Ils sont suivis annuellement et possèdent un dosimètre, mais les scientifiques qui nous guidaient n’en avaient pas sur eux. Ils ne doivent pas dépasser 1,5 m Sv/an (le Sievert exprime les effets biologiques des rayonnements ionisants sur la matière vivante, il représente indirectement le risque pour la santé à la suite d’une exposition à une source radioactive).

Dans tout le pays, la radioactivité se répartit par taches à travers forêts, champs et marais. En venant en voiture, à 80 km de la réserve, il y avait déjà un panneau à l’entrée d’une forêt avec le symbole de la radioactivité. Les chiffres indiqués par le compteur Geiger emporté avec nous sont en µRem/heure (le rem signifie Röntgen equivalent man, il mesure la dose reçue par le corps entier qui dépend des types de rayonnements ionisants). Les chiffres indiqués sur les panneaux dans la réserve sont en µSv/heure. Il nous fallait faire une conversion des Rem en Sievert assez simple (1 Rem = 0,01 Sv) pour savoir où nous en étions.

La rivière Pripiat marque la frontière avec l’Ukraine – photo JC Génot

Ainsi sur le bord d’une route, on enregistre 0,63 µSv/h alors que sur la route en macadam on est à 0,43, à l’intérieur de l’école 0,15 µSv/h et à l’extérieur 0,39, au bord de la rivière Pripiat 0,09 µSv/h, sur la berge 0,27 et sur le chemin qui y mène 0,45. C’est dans la zone «rouge» qu’a été enregistré le chiffre maximal de radioactivité avec 4,11 µSv/h. Un agent de la réserve qui passerait une heure par jour dans ces secteurs, atteindrait la dose maximale admise de 1,5 mSv/an en une année. Or Valery, notre guide spécialiste de la faune, peut travailler 10 heures de suite sur le terrain pendant la belle saison durant sept jours.

Des champs drainés sont redevenus des roselières – photo JC Génot

Il suffit de monter sur une tour d’observation des feux pour prendre la mesure de ce qui se passe depuis trente ans, à savoir une reconquête de la végétation partout où c’est possible, et cela à l’échelle du paysage à perte de vue. Bouleaux, trembles, frênes, érables, charmes et saules colonisent les espaces ouverts autour des villages, et l’intérieur de certaines maisons, des arbres fruitiers se sont ensauvagés, des vignes vierges exotiques et du houblon recouvrent les toits des granges. Les champs drainés se sont transformés en marais, ce qu’ils étaient avant que les hommes les transforment pour l’agriculture, parce que les canaux de drainage ont été bouchés.

Des friches à perte de vue – photo JC Génot

Dans certaines plantations de pins datant d’avant la « catastrophe », les chênes sessiles et les bouleaux poussent spontanément, nous rappelant que les feuillus existent ici naturellement. La vallée alluviale du Pripiat est de toute beauté avec ses berges sablonneuses, ses îles boisées et des terrasses sableuses où se développe une végétation herbacée adaptée à ses sols secs parsemées de chênes. Partout, la friche et la forêt spontanée se développent et forment des écrans denses devant des maisons en bois ou des bâtiments en béton aux fenêtres béantes.

Des routes reculent devant la végétation – photo JC Génot

Les routes sont mangées par la végétation et couvertes de lichens et de mousses. Des panneaux de signalisation ne mènent plus nulle part, les poteaux électriques sont désormais seuls, sans fils. C’est l’image presque caricaturale d’un paysage post-apocalyptique car la centrale couverte de son sarcophage n’est qu’à 12 km de là, masse sombre que l’on peut observer dans le lointain depuis une tour. Malgré le « mal invisible », la nature est calme, sereine et elle se déploie de façon exubérante. On ne peut s’empêcher de penser à cette phrase de François Terrasson, qui visita Tchernobyl : « On vient d’inventer le premier lieu où l’homme ne peut pas vivre ».

Si la végétation est spectaculaire, la faune qui s’est développée ne l’est pas moins. De nombreuses espèces menacées en Biélorussie se sont épanouies dans ces terres ensauvagées, comme le pygargue à queue blanche, l’aigle criard, l’aigle pomarin, le hibou grand-duc et la chouette lapone. Leurs effectifs ont augmenté depuis l’abandon des lieux par les humains. L’inondation artificielle des champs a attiré ici la plus grande population de cygne chanteur du pays. D’autres espèces sont présentes comme le butor qui vit dans les immenses roselières, le guêpier d’Europe dans les rives sableuses de la rivière Pripiat, le râle des genêts dans les marais et la cigogne noire dans les forêts. Le bruant ortolan, un petit passereau devenu rare en Europe occidentale, niche ici dans des milieux atypiques comme les prairies inondables parsemées de chênes et de saules. La cistude, ou tortue des marais, trouve ici les milieux qu’elle affectionne (fossés, canaux, cours d’eau) et elle compte dans la RREP ses plus importantes populations du pays avec plusieurs dizaines de milliers d’individus. Parmi les espèces liées au caractère thermophile du sud de la réserve avec des dunes sableuses et des milieux secs, il faut citer la mante religieuse et une tarentule originaire du sud de la Russie. Par ailleurs, certaines espèces ont été réintroduites volontairement, comme le bison en 1996. D’une population initiale de 19 individus, l’effectif s’élèverait à 174 individus en 2020 selon les gardes de la RREP ; les animaux évoluent librement, mais sont nourris en hiver. Des chevaux de Przewalski venant de la zone d’exclusion en Ukraine ont migré vers la RREP. Trente-six individus ont été relâchés entre 1998 et 2004 et la population s’élève à 150 individus en 2018.

Concernant le loup, sa population a augmenté car ses proies (cerf, chevreuil, élan, sanglier) ne sont plus chassées. Mais les effectifs n’augmentent pas de façon spectaculaire, car les loups se partagent le territoire en fonction du nombre de proies et de l’espace qui leur est nécessaire. Lorsque récemment la densité des sangliers a baissé à cause de la peste porcine africaine, les loups ont reporté leur prédation sur les animaux domestiques (chiens errants), les autres ongulés et es castors, faciles à attraper en période de sécheresse. Il n’y a donc ici pas plus de loups que dans d’autres parties de la Biélorussie, peut-être même moins depuis dix ans, car ils ont été chassés, en hélicoptère, par un ancien directeur de la réserve. Nous avons pu déceler de nombreux indices de sa présence : grattage, fèces, traces, notamment le long des berges de la rivière, très basse depuis deux saisons sèches. Un forestier travaillant à un poste de contrôle nous a affirmé avoir vu une meute de 13 individus au printemps 2016.

L’empreinte laissée par un ours sur une vieille tapisserie dans une maison – photo JC Génot

Aujourd’hui encore, il y a toujours une forte pression des chasseurs et des autorités locales pour tuer les loups, considérés comme nuisibles et officiellement classés comme espèce chassable. Mais le loup n’est pas le seul carnivore de la zone : l’ours et le lynx sont revenus discrètement. Nous avons vu les traces d’un ours, entré dans une maison à la recherche d’abeilles.

Les élans ne sont plus chassés par l’homme et semblent moins craintifs – photo V. Dombrovski

Lors de deux sorties, nous avons pu observer facilement des élans, dont la densité est de 7 à 10 individus pour 10 km2. Enfin, nous avons été impressionnés par le nombre important de tétras lyre, qui se sont envolés devant notre véhicule en parcourant les routes. L’espèce profite des terres en déprise et des marais et sa relative abondance mérite d’être soulignée car cet oiseau figure sur la liste des espèces menacées en France.

Vipère péliade – photo JC Génot

Nous avons également observé plusieurs rapaces : épervier, autour et pygargue à queue blanche, ainsi qu’une couleuvre à collier et une vipère péliade à deux reprises. Plusieurs colonies de reproductions de murins de Brandt ont été identifiées dans des cavités d’arbres, grâce au radiopistage (1). L’installation de pièges photos, en collaboration avec l’université américaine de Géorgie sur la période 2016-2018 au cours de 3371 jours de piégeage en 13 sites différents, a permis au biologiste de la réserve de confirmer l’abondance des mammifères dans la RREP. En effet, on dénombre près de 88 animaux pour 100 jours de piégeage. Les deux mammifères les plus communs sur les photos sont le loup et le lièvre. L’élan et le cerf sont les ongulés les plus fréquents sur les photos. Cinquante-six pour cent des photos d’animaux sont prises la nuit, le chien viverrin étant l’animal le plus commun. Toujours avec des pièges photos, l’université de Géorgie a étudié le comportement nécrophage des animaux de la RREP vis-à-vis de carpes d’élevage, déposées près de la rivière et près des canaux de drainage sur 83 sites au total.

Un lynx pris au piège photo non loin des bureaux de la réserve à Babchin – photo V. Dombrovski

Les nécrophages jouent un rôle important dans l’écosystème en évitant la propagation de maladies et en incorporant certains nutriments dans les sols. Au total, 10 mammifères et 5 oiseaux ont été détectés comme charognards. Les micromammifères et les corvidés (pie et geai) consomment moins de 8 % de la biomasse mise à leur disposition. Les principaux charognards sont le chien viverrin, le vison d’Amérique, la loutre, le loup, le grand corbeau et le pygargue. Ils ont consommé près de 49 % de la biomasse. Un autre phénomène est suivi par les biologistes : l’utilisation par la faune des nombreux bâtiments, maisons, et granges abandonnées. Ainsi il n’est pas rare de trouver un blaireau vivant sous un plancher, un hibou grand-duc dans un grenier, une hulotte dans une ancienne cheminée d’un hangar, des élans ou des cerfs se réfugiant dans une étable ou une grange. L’équipe américaine de l’université de Géorgie et le spécialiste de la faune de la réserve ont effectué un suivi de 10 granges dispersées dans la RREP avec des pièges photos en hiver 2016-2017 et en été 2018 pour observer l’occupation de ces sites par les chevaux de Przewalski. Les chevaux ont été observés 35 fois dans 9 granges en hiver de nuit (sur 655 nuits de piégeage photo) et 149 fois dans 8 granges en été au crépuscule (sur 1339 nuits de piégeage photo). Les groupes de chevaux sont généralement composés de cinq adultes et d’un poulain. Les animaux utilisent ces granges pour dormir, se reproduire ou flâner. Cette étude a permis d’observer d’autres mammifères qui fréquentent ces granges : lièvre, chien viverrin, renard, sanglier, élan, cerf, lynx et loup.

Qu’en est-il des effets de la radioactivité sur la faune et la flore 30 ans après la catastrophe ? S’il a été facile de constater les effets de la forte radioactivité sur la nature immédiatement après la catastrophe, il n’est pas aussi facile de montrer les conséquences à long terme sur la faune et la flore tant les interactions sont complexes. Les scientifiques divergent dans leurs résultats en ce qui concerne les effets de la contamination sur l’abondance et la diversité des espèces. On a constaté une diminution de l’abondance des pollinisateurs dans les zones contaminées et une moindre production de fruits. Par contre, il n’y a qu’un effet modéré des rayonnements ionisants sur les nématodes en milieu forestier. De même, la richesse spécifique, l’abondance et la densité des populations d’oiseaux en milieu forestier diminuent avec l’augmentation du niveau d’exposition aux rayonnements ionisants. A l’inverse, la densité des mammifères n’est pas corrélée à la contamination radioactive. La population de grands ongulés (élan, cerf, chevreuil, sanglier) est comparable à celles observées dans des réserves naturelles non contaminées, voire 7 fois supérieure pour les loups. Une étude vient d’être menée dans la RREP justement sur les loups afin de connaître les radiations auxquels ils sont soumis et valider les modèles simulant les expositions externes. Pour cela, 8 loups ont été capturés et équipés de colliers GPS et de dosimètres électroniques et suivis entre 165 et 180 jours entre mi-novembre 2014 et début mai 2015. Le domaine vital moyen des loups est de 226 km2 et la zone centrale de leur domaine vital est en moyenne de 8 km2. Les loups sont exposés à des doses de radioactivité extrêmement variables en fonction de l’espace et du temps. Ainsi un loup a été exposé durant 12 jours à 10 fois la dose moyenne reçue pendant son suivi. En fait, les loups fréquentent des milieux favorables pour leur survie, quel qu’en soit le degré de contamination. L’étude a montré que les modèles sous-estiment l’exposition externe à laquelle les animaux sont soumis.

Si la faune est si abondante dans la RREP, est-ce dû à l’abandon par l’homme de cette zone entraînant l’arrêt de la chasse, de l’agriculture et de l’exploitation forestière, ou bien au faible impact des radiations ionisantes sur les populations animales ? Pour les scientifiques, il est difficile de séparer l’effet sur la faune dû à l’abandon par les humains de celui potentiellement négatif des rayonnements ionisants. Derrière l’abondance et la densité des espèces se cachent des effets délétères à l’échelle moléculaire. Le rayonnement ionisant peut agir directement sur l’ADN et induire des mutations génétiques. Il peut également endommager les cellules par ce qu’on appelle un stress oxydant. Ainsi des anomalies de la formule sanguine et des altérations histologiques de la rate et du foie ainsi que du système endocrinien ont été relevées chez les micromammifères. Un taux élevé d’anomalies morphologiques (albinisme partiel, malformations du bec, tumeurs) a été observé chez les hirondelles ainsi qu’une baisse de leur survie (2). De surcroît, les populations d’oiseaux (546 individus de 48 espèces échantillonnées) présentent des cerveaux significativement plus petits que dans les zones témoins (3) et une augmentation des cataractes avec le niveau de radiation (57 espèces échantillonnées) (4). Une étude montre également que la descendance des sauterelles présente des anomalies de développement, de survie et de succès reproducteur (5). Enfin, une perte d’immunité provoquée par la radioactivité a été constatée parmi les plantes et les animaux, par l’occurrence de nombreuses maladies infectieuses (6). Ces effets négatifs sont surtout détectés au niveau individuel, mais ces altérations ne semblent pas affecter le maintien des populations. Peut-on parler de phénomène de résistance avec ce chien viverrin tué dans son terrier (très contaminé) pour faire l’objet d’une analyse : il présentait une dose de radioactivité létale pour un humain ! De même, une étude a montré une réaction adaptative chez les grenouilles au travers d’un changement de coloration. Les grenouilles vivant dans la zone d’exclusion sont plus foncées, ce qui pourrait les protéger des radiations parce que certains pigments permettent de lutter contre le stress oxydant.

A ce jour, seule une étude de l’IRSN répond à cette question de la séparation de l’effet positif dû à l’abandon par les humains d’un potentiel effet négatif des radiations ionisantes. Cette étude a été menée à partir de l’analyse statistique des données écologiques décrivant la communauté des oiseaux observée dans les 50 km autour de la centrale accidentée de Fukushima sur la période 2011-2014. L’étude a pris en compte la dose absorbée pour les oiseaux et les variables descriptives de l’environnement, le statut des zones autour de la centrale (zone évacuée et zone non évacuée) et la période d’étude. Cette étude montre que la dose absorbée a plus de poids dans la diminution du nombre total d’oiseaux que la présence ou l’absence des humains. Les populations d’oiseaux diminuent que la zone soit évacuée ou pas à cause des radiations ionisantes, mais l’abondance des oiseaux est plus élevée dans les zones évacuées que dans celles qui ne le sont pas.

Pour ce qui est de la végétation, seules les hautes doses de radioactivité enregistrées durant les six premiers mois après l’explosion du réacteur ont affecté les arbres. Dans les endroits où le césium atteignait un niveau élevé, les troncs se sont incurvés et les aiguilles ont jauni, les conifères étant particulièrement sensibles à la radioactivité. Dans les zones fortement contaminées où les conifères ont pu persister, depuis 1993, 50 à 60 % des jeunes arbres âgés de 2 à 9 ans présentent une anomalie morphologique, à savoir la perte du bourgeon apical (7). Par contre, les anomalies concernant les capacités reproductives ne sont plus significatives depuis 1995. Les pins semés en dehors de la RREP poussent plus vite que ceux plantés à l’intérieur, mais à terme les pins contaminés finissent par rattraper leur retard de développement. Les scientifiques ont aussi constaté que 10 % du césium et 40 % du strontium ont été accumulés dans les arbres, et que les fougères accumulaient plus de radionucléides que les lichens. La forêt couvre 51,1 % de la RREP et on pourrait penser qu’elle va poursuivre son extension. Toutefois, des travaux de suivi de la dynamique forestière spontanée montrent que si le phénomène de reforestation naturelle a bien fonctionné dans les premières années, il semble ralentir actuellement à cause de la couverture herbacée dense (notamment les céréales) dans les anciennes terres agricoles, des sécheresses périodiques qui agissent sur les couches supérieures des sols et de la pression des grands herbivores (bison, élan, cerf).

Les forêts de bouleaux poussent spontanément – photo JC Génot

La répartition des espèces forestières est la suivante : 44,1 % de pinèdes à pin sylvestre issues de plantations dont l’âge moyen est de 55 ans, 7,3 % de chênaies d’origine naturelle ou plantées, 45,3 % de bétulaies (bouleaux) et d’aulnaies naturelles et le reste d’autres feuillus spontanés (frêne, érable, saule, tremble, charme). Les scientifiques de la RREP observent des modifications de ces divers milieux forestiers. Ainsi, les chênes se régénèrent difficilement à cause de l’ombre du sous-étage spontané constitué de charmes et de nerpruns (NDLR : selon Wikipédia, genre d’environ 100 espèces d’arbustes ou de petits arbres de 1 à 10 m de haut) et aussi en raison de la contamination du sol. Les bétulaies sont les forêts les plus représentées avec 30 %, elles ont progressé du fait de leur capacité de colonisation pionnière dans de nombreux milieux tels que champs agricoles, villages, zones inondées artificiellement et progression dans les autres types forestiers. Enfin, les aulnaies marécageuses ont des difficultés à se régénérer naturellement à cause des sécheresses, provoquant de grandes variations du niveau des eaux souterraines et en raison du développement de plantes herbacées denses. Les forêts sont jeunes et seulement 2 % d’entre elles ont plus d’une centaine d’années. Les forêts jouent un grand rôle dans la fixation du césium 137 qui ne s’enfonce pas dans le sol comme l’ont montré récemment des travaux effectués près de Fukushima. Dès lors, les forêts deviennent des réservoirs d’absorption pour ce radionucléide (8).

Plantation de pins sylvestres incendiée – photo JC Génot

C’est pourquoi la surveillance des feux est primordiale pour éviter le relargage dans l’atmosphère des particules radioactives lors d’incendies. Malgré cela, nous avons pu constater des parcelles de pins et de bouleaux entièrement calcinées. D’un côté, ces plantations de pins dans des champs évitent les poussières, de l’autre le pin est très inflammable comme les zones de friche sur les terrains sablonneux lors des périodes sèches en début de printemps et en fin d’été-début d’automne. C’est ce qui s’est produit en avril 2020 côté ukrainien dans la zone d’exclusion avec un feu d’origine humaine qui a brûlé 20 000 ha de végétation et s’est propagé jusqu’à 1,5 km de la centrale. Les autres formations végétales de la réserve sont les champs et les prairies plus ou moins en friche (39,6 %), les marais et zones tourbeuse (3,9 %) et les zones d’eau libre (1,8 %). Notre visite tout début octobre n’a pas permis d’herboriser, mais nous avons pu observer un chenal rempli de châtaignes d’eau, une espèce protégée en Biélorussie. Il existe 45 espèces végétales figurant dans le livre rouge des espèces menacées du pays.

Quel bilan tirer de ces 30 ans de suivi dans la RREP ? Nous n’avions pas besoin d’une catastrophe nucléaire pour nous rendre compte que la nature reprend ses droits quand les humains s’en vont. Le paysage autour de Tchernobyl est celui d’une nature férale qui se développe après abandon des activités humaines. Toutefois, le retour d’espèces absentes de cette région et l’augmentation des effectifs d’autres espèces plus rares à l’époque de l’occupation humaine sont des surprises pour beaucoup d’observateurs. Mais certains résultats montrent que l’abondance et la diversité des espèces peuvent masquer des effets sournois dus aux rayonnements ionisants à moyen et long terme sur des individus, voire les populations de certaines espèces. Seul le suivi continu de la contamination permettra de savoir si, malgré leur faible durée de vie par rapport à celle des humains, la faune subira un effet des radionucléides de longue période.

Nos remerciements vont à Valery Dombroski, Maxim Kudin et Sacha Apanasuk pour nous avoir guidé dans la Réserve radio-écologique d’Etat de Polésie (RREP), et Youri Bogutski et Andreï Prokochin de la réserve naturelle de Berezinsky pour nous avoir permis de nous rendre dans la RREP.

(1) Dombrovski. V.C. 2017. Maternity colonies of Myotis brandtii in the Polesie State Radioecological Reserve. Proceedings of the Theriological School 16 : 144–147.

(2) Møller A.P., Surai P. & Mousseau T.A. 2005. Antioxidants, radiation and mutation as revealed by sperm abnormality in barn swallows from Chernobyl. Proc Biol Sci. 272 : 247-53.

(3) Møller A.P., Bonisoli-Alquati A., Rudolfsen G. & Mousseau T.A. 2011. Chernobyl Birds Have Smaller Brains. PLoS ONE 6 (2) : e16862.

(4) Mousseau T.A. & Møller A.P. 2013. Elevated Frequency of Cataracts in Birds from Chernobyl. Plos One 8 (7) : e66939.

(5) Beasley D.E., Bonisoli-Alquati A., Welch S.M., Møller A.P. & Mousseau T.A. 2012. Effects of parental radiation exposure on developmental instability in grasshoppers. J. Evol. Biol. 25 : 1149-1162.

(6) Geras’kin S.A. 2016. Ecological effects of exposure to enhanced levels of ionizing radiation. Journal of Environmental Radioactivity 162-163 : 347-357.

(7) Zelena L., Sorochinsky B., Arnold von S., Zyl van L. & Clapham D.H. 2005. Indications of limited gene expression in Pinus sylvestris trees from the Chernobyl region. Journal of Environmental Radioactivity 84 : 363–373.

(8) Fukuchi K. & Kon N. 2020. Près de Fukushima, des forêts de césium. Courrier international n° 1566 du 5 au 11 novembre : 30-31

Énergies renouvelables en Algérie : une association veut généraliser le chauffe-eau solaire à Boumerdès

L’Association écologique de Boumerdès (AEB) a placé dans son siège, un chauffe-eau solaire, marquant le premier pas de sa démarche qui vise à promouvoir, au niveau local, l’utilisation des énergies renouvelables.

par M’hamed Rebah

Chauffe-eau solaire installé dans la cour du siège de l’AEB à Boumerdès (Algérie). Photo AEB

Cette action fait partie d’un projet de l’AEB, intitulé énergies renouvelables et changement climatique, financé par le Fonds de l’environnement mondial, qui comprend l’installation de deux autres chauffe-eau solaires dans des communes de la wilaya de Boumerdès (NDLR : ville côtière du centre de l’Algérie, située à 45 km à l’est d’Alger), et un programme de sensibilisation sur les énergies renouvelables vers les établissements d’enseignement et vers les élus locaux.

Certes, l’installation de chauffe-eaux solaires n’entraînera pas automatiquement la disparition de la bonbonne de gaz utilisée pour se chauffer en hiver et cuire les aliments, sachant que beaucoup de villages et hameaux de la wilaya ne sont pas raccordés au réseau public de distribution de gaz. Quand l’hiver approche, c’est la course vers les bouteilles de gaz butane.

Dans les années 1970, ce problème ne se posait pas, grâce à une politique volontariste pratiquée pour l’approvisionnement en gaz naturel des zones rurales. Une décennie après, l’économie de marché lancée en substitution forcée à l’option socialiste, a ouvert la voie à la privatisation dans les circuits de distribution du gaz butane, accompagnée inévitablement de la spéculation commerciale sur ce produit, devenu alors plus rare et plus cher. Du coup, les familles pauvres des zones rurales, privées de la facilité qu’elles avaient à se procurer le combustible indispensable à leurs besoins domestiques, surtout en période hivernale, ont mis de côté leur réchaud à gaz (la tabouna) et renoué avec le kanoun, poêle en terre cuite, et le charbon.

La coupe de bois pour les besoins de consommation énergétique domestique est venue s’ajouter ainsi aux facteurs connus de destruction des forêts, alors qu’à la fin des années 1960, la préservation de la couverture forestière a été justement l’une des motivations de la politique énergétique algérienne en milieu rural, encourageant l’utilisation du gaz par les ménages et les artisans.

Le thème de l’entrée de la bouteille de gaz dans les habitations et du recul de l’utilisation du charbon, en milieu montagnard, a été traité, en son temps, par le cinéaste Mohamed Bouamari (une pensée pour ce sympathique réalisateur, décédé le 1er décembre 2006, à Alger) dans son très beau film El Faham (Le Charbonnier, 1972). En 2020, en milieu rural, les ménages qui peuvent acquérir des bonbonnes de gaz en achètent plusieurs, stockées sans protection contre le risque d’explosion qui finit souvent par se produire, comme cela s’est passé le 6 novembre dernier, à Gouraya, dans la wilaya de Tipaza, à la suite d’incendies de forêt.

Dans les localités rurales, dont certaines sont appelées « zones d’ombre » (du fait de la pauvreté des habitants et de leur mise à l’écart de l’accès aux services publics de base), l’introduction de l’énergie solaire est la seule solution alternative à l’absence d’alimentation en énergie électrique conventionnelle. Récemment, le ministre de l’Intérieur, des Collectivités locales et de l’Aménagement du territoire, Kamel Beldjoud, et le ministre de la Transition énergétique et des Energies renouvelables, Chams Eddine Chitour, ont convenu de créer une commission mixte composée d’experts des deux secteurs pour l’élaboration d’un plan d’actions dédié aux collectivités locales visant à introduire d’une manière progressive l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables dans les projets d’infrastructures (nouvelles constructions, réhabilitation du vieux bâti et éclairage public).

L’AEB, et d’une façon plus générale les associations écologiques qui sont dans le travail de proximité, devraient participer, comme partenaires, dans l’élaboration et la mise en œuvre de ce plan d’actions. Parmi les objectifs du plan, figure la prise en charge des zones d’ombre en matière d’alimentation en énergie par les énergies renouvelables, et l’identification des assiettes de terrain pour l’emplacement des nouvelles centrales de production d’électricité à partir de sources renouvelables. Une action de  communication et de sensibilisation en matière de transition énergétique et d’énergies renouvelables est également prévue.

Le ministère de l’Intérieur, des Collectivités locales et de l’Aménagement du territoire a mis en application depuis quelques années, son propre programme qui prévoit, entre autres, qu’en 2020 au moins une école soit dotée d’énergies renouvelables dans chaque commune. Pour sa part, l’AEB envisage d’établir un état des lieux en matière d’énergies renouvelables et d’efficacité énergétique dans la wilaya de Boumerdès, au niveau des écoles et des habitations ainsi que pour l’éclairage public.

La situation sanitaire due à la pandémie de coronavirus a créé de sérieuses difficultés au mouvement associatif du fait des restrictions aux déplacements et aux regroupements, imposées à ses membres par les mesures de prévention édictées par l’Etat et par les institutions sanitaires. La plupart des actions que développent habituellement l’AEB depuis plus d’une trentaine d’années – nettoyage des plages, reboisement, classes environnementales, sorties écologiques pour les enfants, floralies,… – se font par la mobilisation de ses adhérents sur le site où elles se déroulent. A l’exception des réunions qui peuvent se tenir à distance, les formes d’adaptation permettant, dans le contexte de crise sanitaire, la poursuite des activités qui exigent la présence des membres de l’association sur le terrain, n’ont pas encore été trouvées.

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du mardi 1er décembre 2020.

Je m’appelle Nemonte

Il est  soudain un visage et quelques mots qui disent l’histoire d’une douleur et d’une lutte, celle de l’Amazonie. Un visage qui est à lui seul tout un peuple dit indigène dit autochtone dit premier… En vérité, un « peuple » qu’on ne sait même pas qualifier tant on a de vanité à se croire les uniques civilisés !

par Jane Hervé

Nemonte Nenquimo – photo DR

Ainsi en est-il de Nemonte cette femme qui, après la forêt en feu de Salgado, nous plonge autrement dans l’enfer amazonien : « Je m’appelle Nemonte Nenquimo, précise-t-elle. Je suis une femme Huaorani, une mère et une cheffe pour mon peuple. La forêt amazonienne est ma maison ». « Nemo » est la gardienne de la mangrove, des rios et de ses habitants. Eduquée dans une école de missionnaires, elle comprend qu’on la pousse à abandonner son héritage culturel. Elle refuse. Elle veut préserver sa propre culture car elle a une vraie culture.

Pour lire la suite de ce texte, cliquez ici afin de vous connecter sur le blog le Gué de l’Ange de Jane Hervé.

Salgado, un cri d’alerte pour la forêt amazonienne

Neuf photos du photographe Sebastião Salgado déchirent le regard et le cœur de cette Amazonie – que j’ai jadis traversée par le fleuve Amazone et l’affluent Soulemoes jusqu’à la Rencontre des Eaux – qui connaît aujourd’hui la pire destruction.

par Jane Hervé

État de Acre, Brésil, 2016 – photo Sebastião Salgado

Depuis plus de quinze ans, Salgado, né au Brésil, veut en préserver la nature sauvage. Il a créé l’Institut Terra, destiné à reboiser de cette forêt amazonienne boisée où il vécut dans son enfance. Cette démarche lui permet de tenter de retrouver ce monde intact. Il a monté un projet Genesis en 2004 (photo de 5 zones géographiques planétaires préservées suivies d’expositions internationales, dont Paris).

Aujourd’hui, Salgado a survolé cet immense territoire, révélant entre ciel et terre ce paysage au vert si vivant. Ce faisant, il a aussi été témoin des gigantesques feux de déboisement, provoqués par l’homme : ces plaies béantes ouvertes dans la forêt ne cessent de se multiplier et de s’agrandir. Ces « blessures ouvertes », entailles de mort photographiées du ciel, sont présentées pour la première fois à l’Espace Frans Krajcberg, avec cette sélection de neuf vues du ciel dans les Etats d’Acre, du Para, d’Amazonias, de Maranho, du Minas Gerais. On y voit les ravages des incendies si puissants que l’on croit en entendre le crépitement ravageur ! Son objectif écologique ? Ces photos en noir et blanc, inédites et émouvantes d’une « terre écorchée, mise à mort », rappellent que toute blessure sur laquelle on se penche peut guérir… L’immense Amazonie, sa force et sa vitalité, lui permettront de survivre si nous mesurons les menaces contre cet écosystème, indispensable à notre équilibre planétaire.

Une telle exposition intimiste, Blessure, est conçue comme « l’antithèse » du travail de Sebastião Salgado sur l’Amazonie « vivante et éternelle » et ses peuples – sujet d’une future exposition à la Philharmonie de Paris en avril 2021. Par sa volonté de « dénoncer » et nous forcer à agir, Sebastião Salgado rejoint le sculpteur Frans Krajcberg (1921-2017). Il l’a connu avant sa mort et partage la même passion des arbres et de la forêt brésilienne. Son engagement positif (photos et reboisement) s’inscrit dans la continuité du travail militant de Krajcberg. Les sculptures-totems de ce dernier, en bois brûlés ramassés sur les lieux de la déforestation, symbolisent selon lui « la tourmente et la résurrection de la forêt morte ». « Krajsberg serait le yin, Salgado le yang ». Or le yin n’est pas l’ennemi du yang, mais en est un « morceau ». Kracsberg dénonce la destruction de l’écosystème et pleure même devant la forêt qui brûle, Salgado propose sa cicatrisation. Des êtres complémentaires, donc auxquels il ne faut pas manquer d’adjoindre Lélia, épouse, complice et collaboratrice de Salgado dans cette immense démarche pour reconstruire un monde autre.

Exposition Blessure
Du 25 septembre 2020 au 27 février 2021
Espace Frans Krajcberg,
Centre d’art contemporain, art & nature
Chemin du Montparnasse, 21 avenue du Maine 75015 Paris
www.espacekrajcberg.fr

Contact : Capucine Boutte, chargée du développement 09.50.58.42.22 // 06.99.19.32.59 capucine.boutte@espacekrajcberg.fr