Actualités internationales

Révision de la Constitution algérienne : la dimension écologique renforcée

La dimension écologique dans la Constitution actuelle, adoptée en 2016, s’est vue renforcée par les propositions du comité d’experts chargé de préparer la mouture de la révision constitutionnelle soumise au débat. On y trouve les mots-clés de l’écologie: développement durable, changements climatiques, utilisation rationnelle des ressources naturelles, protection de l’environnement…

par M’hamed Rebah

Dans le Préambule (partie intégrante de la Constitution), « la dégradation de l’environnement et les conséquences négatives du changement climatique » sont citées comme préoccupation nationale, dont découle le souci de « garantir la protection du milieu naturel, l’utilisation rationnelle des ressources naturelles ainsi que leur préservation au profit des générations futures ». L’économie algérienne, qui se veut « productive et compétitive », est inscrite dans le cadre d’un développement durable.

Le rôle écologique de l’Etat est souligné par l’article 20 : « L’Etat veille à :
1. assurer un environnement sain en vue de protéger les personnes ainsi que le développement de leur bien-être;
2. améliorer la qualité de vie et assurer une éducation continue aux risques environnementaux;
3. l’utilisation rationnelle de l’eau, des énergies fossiles et autres ressources naturelles;
4. la protection de l’environnement dans ses dimensions terrestre, maritime et spatiale en prenant les dispositions adéquates pour réprimer les pollueurs ».

L’exigence de l’économie de l’eau est exprimée dans l’article 64 : « L’Etat doit veiller à la rationalisation de l’exploitation de l’eau et sa sauvegarde pour les générations futures ».

L’article 67 consacre le droit du citoyen à « un environnement sain dans le cadre du développement durable » et réaffirme de nouveau le rôle écologique de l’Etat qui « œuvre à la préservation de l’environnement ». La constitutionnalisation du « droit à un environnement sain » permet aux écologistes d’agir avec plus d’efficacité, en s’appuyant également sur l’article 15 qui stipule que « l’Etat encourage la démocratie participative au niveau des collectivités territoriales », c’est-à-dire là où les problèmes se posent concrètement.

L’article 82 rappelle à tous que « Nul n’est censé ignorer la loi. Toute personne est tenue de respecter la Constitution et de se conformer aux lois de la République ». Nul n’est au-dessus de la loi. Ce rappel est utile, sachant que les cas de violation de la législation sur l’environnement en Algérie sont fréquents, comme si elle était de « seconde zone », par rapport au reste du Droit, voire facultative, son application étant laissée à l’appréciation du « décideur » du moment.

La recherche obsessionnelle de l’amélioration du « climat des affaires » conduit à fermer les yeux sur les exigences de la protection de l’environnement, considérées comme obstacles à l’investissement. Dans cette situation, les atteintes à l’environnement prennent la forme peu perceptible de l’exploitation non durable des ressources naturelles avec le risque de leur dégradation, voire leur épuisement rapide. Face à ce risque, la Constitution contient des dispositions favorables à l’action des écologistes : l’article 19 énonce que « la propriété publique est un bien de la collectivité nationale ». Il s’agit du « sous-sol, les mines et les carrières, les sources naturelles d’énergie, les richesses minérales, naturelles et vivantes des différentes zones du domaine maritime national, les eaux et les forêts ».

En stipulant que les ressources naturelles sont le patrimoine du peuple algérien et non pas la propriété privée de particuliers, la Constitution facilite l’action du mouvement écologique. Evidemment, l’Etat, lui-même, ne devrait pas livrer ces ressources naturelles à des opérateurs économiques, par le biais de la concession, sans lui imposer un mode d’exploitation dans une perspective de durabilité. On peut citer, à titre d’exemple, l’aménagement et l’équipement de forêts qui avaient été ouvertes par le pouvoir politique précédent, aux investisseurs, « y compris du secteur privé », sur plusieurs sites, sous prétexte de créer de nouvelles sources pour le budget de l’Etat suite à la panique créée par le discours alarmiste, en automne 2017, sur les finances du pays.

Le droit environnemental en Algérie est assez fourni pour permettre de protéger les ressources naturelles et les écosystèmes face à une exploitation non écologique motivée par le profit visé par l’investisseur. Enfin, l’élargissement au domaine de l’environnement, des missions du CNES, qui devient Conseil national économique, social et environnemental, donne à la société civile un cadre de participation à la concertation sur tout ce qui touche à l’environnement (art. 220 et 221). Il reste aux écologistes à renforcer leurs associations afin d’intervenir dans la définition de la stratégie environnementale nationale, et dans le contrôle sur le terrain pour mettre un terme aux agissements qui portent atteinte à l’environnement.

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du mardi 19 mai 2020.

Après l’attaque meurtrière au parc Virunga en République Démocratique du Congo, le témoignage d’un gardien

Suite à l’attaque meurtrière du vendredi 24 avril dernier au parc national des Virunga, en République Démocratique du Congo (RDC) qui a fait 17 morts (lire ici), une adhérente des JNE a interviewé son ami Patrick, gardien dans ce parc. Le Parc national des Virunga est un site du patrimoine mondial de l’UNESCO, un paysage de volcans couvert de forêts qui abritent les gorilles de montagne. Le 26 décembre 1985, la primatologue Dian Fossey y avait été assassinée.

Propos recueillis par Frédérique Gilbert

Depuis quand travailles-tu au Parc National Virunga ?
Je travaille au Parc depuis 1999.

Pourquoi ce choix ?
Mon amie, je me suis engagé pour être gardien du parc Virunga parce qu’ils ont tué mon papa dans la forêt. Il était occupé à faire le suivi des gorilles, c’était en 1998. J’ai voulu continuer ce qu’il avait commencé !
Et en 2007, ils ont massacré les gorilles, depuis lors je m’occupe des orphelins.

As-tu des préférés ?
Oui, il s’appelle Ndakasi, c’est comme mon ami. Il m’a mordu quand même trois fois et il m’a fracturé la jambe gauche ! Mais ce n’est pas grave. On n’est pas toujours d’accord, mais on s’entend bien !

Comment est la vie en RDC ?
Elle est très mauvaise. Nous avons très peu de moyens. Nous travaillons beaucoup, sept jours sur sept, vingt quatre heures sur vingt quatre, durant trois semaines d’affilée, puis nous rentrons une semaine à la maison. L’équipe est très soudée. L’embuscade de vendredi passé a tué mes collègues. C’est très dur.

As-tu des enfants ?
J’ai huit enfants avec ma femme Floride, ils aiment mon travail et ils ont bien sûr rencontré les gorilles. Il faut venir sur place pour se rendre compte de la beauté du site, mais aussi tde ous les problèmes que nous rencontrons. Je le répète, nous manquons de moyens.

Frédérique Gilbert a créé une cagnotte pour les aider à continuer. Une partie des dons sera utilisée pour l’envoi de matériel. Merci pour eux !

Visite chez nos lointains cousins en Ouganda

Observer les gorilles de montagne et les chimpanzés dans leur habitat naturel est un rêve de naturaliste. Ce rêve est devenu réalité grâce à African Escapades, qui organise des voyages naturalistes en Afrique de l’est et australe.

par Jean-Claude Génot *

J’avais déjà évoqué cette organisation dans un texte publié sur ce site des JNE le 17 novembre 2015 comme un exemple réussi d’écotourisme artisanal (African Escapades comprend deux à trois guides, dont le fondateur Frédéric March et les deux frères Innocent et Ashley Muganhiri). Pour fêter son 25e anniversaire, African Escapades a proposé à ses fidèles clients et amis un voyage en Ouganda à la découverte de nos lointains cousins, les gorilles de montagne qui se sont séparés de nos ancêtres il y a un peu plus de 6 millions d’années et les chimpanzés qui se sont différenciés entre 6 et 5 millions d’années des Homininés.

Ce qui frappe en arrivant par les airs en Ouganda, c’est l’aspect verdoyant du paysage. Nous sommes sur l’équateur et il pleut suffisamment sur le relief de collines et de montagnes, dont l’altitude moyenne est de 1 100 mètres. Dans ce pays de lacs surnommé la perle de l’Afrique, l’eau est effectivement omniprésente. Le premier d’entre eux, visible en atterrissant à Entebbé, est le lac Victoria, le plus grand lac d’eau douce d’Afrique avec ses 70 000 km2. Normalement, en ce début février, la saison des pluies est terminée, mais il a plu les cinq jours avant notre arrivée car le changement climatique dérègle le régime des pluies.

Pour aller voir nos cousins gorilles et chimpanzés, il faut se diriger vers l’ouest du pays tout en évitant Kampala, la capitale tentaculaire avec ses 4 millions d’habitants et une circulation urbaine chaotique. Pour cela nos guides, Fred et Inno, empruntent des pistes qui traversent une campagne très peuplée car ce pays grand comme le Royaume-Uni possède une densité de population de 164 habitants au km2. L’habitat est très dispersé, maisons aux murs de briques ou parfois en torchis et toit en tôle. Toutes les collines sont cultivées : bananes, maïs, café, manguiers, pâturages, rizières dans les fonds humides à l’exception de certains marécages à papyrus où les gens vont pêcher des poissons chats. La piste rouge est sillonnée de motos taxis, appelées les boda-boda, et parcourue par de nombreux piétons, dont des enfants allant à l’école. En rejoignant la route, les villages sont plus nombreux. Ils débordent d’activité avec des marchés, beaucoup de monde et des déchets plastiques partout. Sur les étalages, on trouve tous les fruits et légumes qui vont nous nourrir pendant cette expédition : avocats, bananes, mangues, tomates, ananas, fruits de l’arbre à pain. Les check-points de la police sont marqués au sol par des barres hérissées de pointes acérées pour dissuader les passages en force, mais les policiers arrêtent peu les véhicules. Quelques panneaux vus au bord de la route nous renseignent sur la situation du pays avec des thèmes comme la corruption, l’électricité pour tous, l’importance de la scolarité ou encore des projets d’aide au développement financés par les Nations Unies ou l’Union Européenne.

Vaches ankole, sur la route du parc national du lac M’Buro, en Ouganda – photo Jean-Claude Génot

En approchant du premier parc national qui se trouve sur notre trajet, l’arrêt pique-nique permet d’observer les vaches aux énormes cornes, nommées ankole, du nom de l’ethnie qui les élèvent et menées par une bande de jeunes bergers, curieux de voir des Européens dans cet endroit perdu. Le pâturage est extensif dans une zone occupée par de très nombreux buissons d’acacias. Les premiers primates observés sont les babouins olive, dont certains mâles ont une taille impressionnante. Deux d’entre eux sont penchés sur le cadavre d’un chevreau.

Nous arrivons bientôt dans le parc national du lac M’Buro, une savane arborée de 370 km2 avec de plus grands arbres que dans les pâturages environnants et une herbe bien grasse. On devine d’ailleurs que des conflits avec la population locale ont existé ou existent encore dans cette ancienne réserve de chasse devenue parc national en 1983 et où les lions ont été exterminés par le braconnage. Les pièges à mouche tsé-tsé installés à l’entrée du parc semblent indiquer que le territoire peut être affecté par la maladie du sommeil. En se rendant au lieu du bivouac, on a pu observer des zèbres de Burchell avec des jeunes, reconnaissables à leurs rayures marron, des topis, antilopes de couleur fauve aux cornes striées, des cobes defassa, antilopes à poils mi long gris-brun foncé, des phacochères et des girafes de Rothschild. Dans une petite mare, un hippopotame en plongée est surveillé par trois tortues depuis la berge.

Le bivouac au bord du lac est un pur bonheur malgré un orage qui résonne au loin et une bande de babouins qui rôde autour du campement. Alors que la nuit est tombée, un animal pousse un grand cri dans l’arbre qui surplombe notre table. A l’aide d’une lampe, nous observons un galago avec une queue touffue. Nous sommes chanceux car ce primate nocturne se montre rarement. Notre nuit sous tente sera rythmée par les bruits des hippopotames. Au lever du jour, nous entendons l’appel rauque d’un léopard, probablement venu chasser les babouins, les cris des grues couronnées et les beuglements des hippopotames qui vivent dans le lac. En quittant le parc, le safari du matin nous permet d’ajouter aux animaux déjà vus la veille des buffles, un groupe d’impalas, des antilopes au pelage fauve munies d’une queue blanche avec une raie noire au milieu, ainsi qu’un groupe de pintades sauvages.

Sortis du parc, nous retrouvons un paysage cultivé pour la production de mangues, de papayes, de fruits de la passion et de bananes plantain. Des plants de café poussent sous les bananiers, bel exemple de culture associée. On voit des plantations d’eucalyptus partout pour le bois de chauffage, le charbon de bois ou la construction. Des gens chargent leur vélo ou leur moto sous quatre à cinq régimes de bananes plantain et tentent de ne pas perdre leur cargaison. Il y a des antennes sur de nombreuses collines car le téléphone portable est répandu dans les campagnes. De temps en temps, des hommes s’affairent autour de fours servant à fabriquer des briques.

Défrichement aux abords du parc national Bwindi, en Ouganda - photo Jean-Claude Génot

Défrichement aux abords du parc national Bwindi, en Ouganda – photo Jean-Claude Génot

Il faut maintenant traverser des pistes sinueuses à travers des montagnes pour nous diriger vers les gorilles. Les pentes abruptes de ces montagnes sont également cultivées ou pâturées, il reste peu d’arbres des forêts d’origine qui ont été défrichées. Je n’ai vu des zones en friche que dans une vallée étroite. Sur les pentes ensoleillées en altitude, on commence à voir des plantations de thé. Conduire sur ces pistes étroites, parfois en très mauvais état mais très fréquentées, demande un sang-froid et une certaine expérience, ce que Fred possède. La dernière partie de la piste qui mène au parc national de la forêt impénétrable de Bwindi est creusée de profondes ornières, mais cela n’empêche pas les bus surchargés de les emprunter. Avant l’entrée dans le parc, des boutiques alignées de part et d‘autre de la piste vendent aux touristes de l’artisanat, mais aussi des articles manufacturés et certaines œuvres d’artistes locaux. Cela fait un peu « marchands du temple » avant d’entrer dans le Saint des saints, la forêt des gorilles de montagnes. Pourtant, ce sont deux autres primates que nous observerons après notre installation en visitant les abords de la forêt : le cercopithèque mitis et le cercopithèque de l’Hoest, espèce rare considérée comme vulnérable.

La forêt du Bwindi, en Ouganda – photo Jean-Claude Génot

Aller observer les gorilles de montagnes ne doit rien à l’improvisation. Les permis individuels sont à prendre un an avant la visite. L’Ouganda faisait payer ce permis 600 USD par personne en 2019, il est passé à 750 USD (environ 680 euros) cette année. Mais le Rwanda voisin demande 1 500 USD, et il y a de la demande ! Tout est organisé par le parc selon un rituel bien calé : tous les groupes de 8 personnes, il y en a 4 à 5, sont rassemblés de bon matin sur une terrasse couverte dans les locaux du parc pour une démonstration de danse et de chants des femmes de la communauté locale de Buhoma. Cela peut donner le sentiment d’une « attraction à touristes », mais en fait la prestation de ces femmes, pour qui la danse et le chant font partie intégrante de leur culture, est intégrée au programme de conservation des gorilles qui implique des retombées pour la population locale, l’une des plus pauvres du pays.

Ensuite, un responsable du parc vient faire un exposé pour présenter la forêt de Bwindi et donner les consignes à respecter pour aller observer les gorilles, dont l’une est fondamentale : c’est le gorille qui choisit de s’approcher des humains et non l’inverse. Nous sommes tous équipés avec de bonnes chaussures, des guêtres pour éviter les fourmis très « piquantes », des vêtements en cas de pluie et de l’eau car on transpire beaucoup dans cette forêt équatoriale. Chaque groupe est affecté à un guide et à une famille de gorilles à visiter. Celle-ci peut nécessiter entre une et quatre heures de marche, à 1 200 ou à 2 000 m d’altitude selon l’endroit où les primates ont passé la nuit. Chaque groupe de gorilles est suivi par des pisteurs, en contact avec les guides qui savent parfaitement au moment du départ où ils vont aller pour rencontrer les gorilles. Notre guide s’appelle Omax, il travaille pour le parc depuis plus de dix ans et connaît bien son métier. Notre trajet va durer deux heures trente avec un dénivelé d’environ 350 m. La forêt de Bwindi pousse sur des pentes abruptes qui s’échelonnent de 1 200 à 2 600 m d’altitude et 60 % du parc se situe à plus de 2 000 m.

En plus du guide, notre groupe est accompagné d’un porteur pour ceux qui ont du matériel photographique encombrant et de trois gardes armés. Officiellement, les rangers armés du parc sont là en cas de rencontre avec les éléphants de forêt, farouches et parfois agressifs. Mais l’autre raison officieuse est l’insécurité, due à la proximité avec la République Démocratique du Congo (RDC). En effet, le parc national de Bwindi est situé le long de la frontière et jouxte le parc national des Virunga en RDC et particulièrement la région des grands lacs, soumise à des troubles et des groupes armés. En 1999, un groupe de Hutus rwandais, auteurs du génocide, a assassiné des touristes et leur guide à Bwindi pour nuire au gouvernement ougandais car le tourisme rapporte beaucoup d’argent au pays et notamment à l’Autorité ougandaise pour la faune sauvage qui gère les parcs nationaux. L’ascension se fait avec des haltes, mais nos vêtements sont trempés de sueur. Le spectacle offert par cette forêt est si grandiose qu’on en oublie la difficulté du parcours. La forêt est magnifique avec des arbres gigantesques de plus de 40 m de hauteur et d’impressionnants contreforts. C’est un océan de végétation luxuriante, faite de fougères arborescentes, de lianes et d’une grande diversité de plantes.

Un gorille à dos argenté dans le parc national de Bwindi, en Ouganda – photo Jean-Claude Génot

Le parc couvre 330 km2 et il est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO du fait de sa grande diversité. Située sur la bordure occidentale de la vallée du Rift, cette forêt a été un refuge au temps des glaciations du Pléistocène et, pour cette raison, compte aujourd’hui plus de deux cent espèces d’arbres. Arrivés à un col, les nuages nous entourent, les arbres sont plus dispersés. On aperçoit au loin un nid d’abeilles sauvages suspendu à la branche d’un arbre. Puis, à l’embranchement de plusieurs sentiers, un pisteur nous attend ainsi que deux jeunes scientifiques ougandais qui notent toutes leurs observations : les gorilles ne sont pas loin ! On traverse une partie boisée pour déboucher sur l’autre versant de la montagne dans une clairière occupée par une végétation faite de hautes herbes et de fougères. Le pisteur a déjà ouvert un passage dans la végétation avec sa machette menant là où les gorilles ont passé la nuit. « Le » premier gorille est une femelle couchée sous un buisson qui tient un jeune d’environ un mois sur son ventre. Elle mange consciencieusement des feuilles sans se soucier de nous. Une seconde femelle s’avance en posture d’intimidation vers l’une des nôtres, mais s’arrête à un bon mètre. Puis elle grimpe sur un arbuste couvert de lianes, ce qui permet de voir qu’elle tient un jeune, âgé de 17 mois selon le guide, sur son dos. La famille compte dix individus. Nous suivons le pisteur au plus près et soudain nous nous retrouvons face un gorille mâle à dos noir, peut-être le fils du dos argenté, chef du groupe. Le pisteur continue de progresser vers le bas du versant dans la forêt à la recherche du dos argenté que nous verrons couché dans un épais buisson. Alors que je suis en train d’essayer de prendre le dos argenté en photo, une femelle passe en me frôlant la jambe, mais je reste immobile, trop content de ce presque contact physique. Nous avons passé une bonne heure avec les gorilles, ce qui est la règle et nous n’avons pas vu passer le temps.

Le pisteur ouvre un passage pour nous faire quitter la zone et revenir à travers cette végétation impénétrable vers un sentier qui va nous permettre de redescendre. La descente se fait sous la pluie, mais dans le bonheur d’avoir pu approcher ces animaux fabuleux et d’avoir vécu toutes ses émotions. Au moment où nous quittons la forêt pour retrouver les zones habitées, un orage éclate avec des trombes d’eau, tout le monde se met à l’abri sous l’auvent d’une maison. Omax téléphone au parc pour qu’un véhicule vienne nous chercher car nous sommes à plus d’une heure de marche de notre site de départ et la pluie diluvienne semble durer. C’est en pick-up, debout à l’arrière avec le vent et la pluie en pleine face, que nous rejoignons l’entrée du parc où nous attend la dernière partie du rituel, à savoir la remise d’un certificat du parc attestant que nous avons observé les gorilles de Bwindi. Nous aurons du mal à sécher nos affaires car l’humidité est maximale et le soir il pleut en rejoignant nos tentes. La nuit est peuplée des cris de colobes, des petits primates par rapport aux gorilles, car la forêt est toute proche.

Le lendemain nous repartons avec le même guide voir une autre famille de gorilles de seize individus, nettement plus proche qu’hier. Cette fois, nous n’assistons pas au rituel des danses et du briefing, Omax en profite pour nous dire que 460 gorilles vivent à Bwindi et que la population mondiale est de 1 000 individus vivant uniquement au Rwanda, en RDC et en Ouganda, pays qui possède trois quarts des effectifs. Cette fois pas de montée raide, mais des colonnes de fourmis à éviter et des ponts en bois pas très fiables au-dessus des ruisseaux. Le sol est glissant après l’orage d’hier et l’atmosphère est très humide. Au bout d’une heure seulement, arrivés près de l’endroit où les gorilles ont passé la nuit, nous laissons nos sacs en ne gardant que nos appareils photos. Puis nous découvrons les membres de cette famille, avec d’abord une femelle au sol, puis plus loin le dos argenté, perché sur un figuier. Il en descend tranquillement, reste au pied de l’arbre et semble attendre les autres membres de son groupe qui descendent les uns après les autres et le rejoignent pour s’éloigner en forêt d’une démarche souple et silencieuse. Une femelle est descendue en s’accrochant à une jeune tige souple que l’une d’entre nous a failli prendre sur la tête. Nous passons du temps avec une femelle et son jeune de moins de deux ans et une autre femelle avec un juvénile. La femelle serre son petit contre sa poitrine qui se tortille et remue sans arrêt. Un jeune mâle est couché en train de manger et de se gratter. En fin de matinée, le soleil fait son apparition et des rayons ont pénétré la forêt, éclairant la femelle et son petit. Omax nous rappelle que le temps est écoulé et qu’il faut laisser les gorilles à leur vie paisible. Tout le monde est satisfait de cette seconde rencontre qui a permis de compléter les observations de la veille, notamment avec ce splendide dos argenté. Nous avons droit au second certificat que notre guide nous remet en essayant de deviner nos noms; dehors le soleil aura été de courte durée car les nuages apportent la pluie. Omax insiste pour nous dire que si les touristes ne venaient pas à Bwindi, alors il y aurait moins d’argent pour protéger les gorilles et pour la population locale et le gouvernement ne ferait pas autant d’efforts pour protéger la forêt.

La rivière Ishasha, affluent du Nil Blanc, en Ouganda – photo Jean-Claude Génot

Pour passer de la forêt des gorilles à celle des chimpanzés, il nous faut partir vers le nord et passer d’abord par le parc national Queen Elisabeth, créé en 1952. Ce parc de 1 978 km2 est une zone de savane et de bush avec des lacs occupant des anciens cratères volcaniques. Nous avons eu quelques difficultés à rejoindre l’entrée sud du parc, un camion s’étant mis en travers de la piste transformée en fondrière à cause des pluies. Il nous a fallu faire un détour et emprunter une nouvelle route en construction au milieu des engins de terrassement et des travaux dirigés par des Chinois avec des ouvriers ougandais. L’emprise de cette nouvelle route est énorme et des habitations, autrefois situées à quelques mètres de la piste, se retrouvent fragilisées au bord d’un fossé de près de deux mètres surplombant la future route décaissée. Après les obligations administratives d’usage à l’entrée du parc, nous nous dirigeons vers notre campement situé non loin d’une « caserne » où les militaires vivent dans des cases individuelles. Nous avons passé deux nuits dans un lieu sauvage au bord de la rivière Ishasha sous la surveillance de militaires armés car cet affluent du Nil blanc, peuplé d’hippopotames, marque la frontière avec la RDC.

Cobe de l’Ouganda – photo Jean-Claude Génot

Deux sorties dans les vastes paysages de savane du parc nous ont permis de voir des cobes de l’Ouganda, une espèce endémique, des troupeaux de buffles, de topis et de cobes defassa, des éléphants et de nombreux oiseaux (alouettes, pie grièches, francolins, vautours à dos blanc et palmiste, aigle huppard, jabirus, grues couronnées, guêpiers, traquets, vanneaux, outardes, pintades et coucals à sourcil blanc). Les deux nuits à Ishasha ont été agrémentées par les rires d’une hyène, les rugissements des lions, les grognements des hippopotames et les cris des colobes. Puis cap au nord du parc pour rejoindre le channel Kazinga, un canal naturel de 40 km de long qui s’est formé entre le lac Edouard et le lac George. Il nous a fallu emprunter une piste très endommagée par les pluies à certains endroits. Lors d’une halte, on a pu observer facilement le colobe guéréza, un singe magnifique : noir avec de longs poils blancs sur les côtés, un visage sombre encadré d’un ourlet blanc et une queue noire se terminant par un panache immaculé. Arrivé au lodge situé au bord du channel, une balade en bateau a permis d’observer de nombreux animaux venus profiter de l’eau et des berges très végétalisées (éléphants, cobes defassa, phacochères, buffles), des crocodiles, des hippopotames et de nombreux oiseaux (ombrettes, martins pêcheurs, aigles pêcheurs, crabier chevelu, cormoran africain, jacana, ibis hagedash). Le lendemain, non loin des tentes où nous avions dormi en lisière du bush, nous avons eu la chance d’observer un hylochère, sorte de gros sanglier à poil mi-long, rare et difficile à voir car il vit en forêt dense ou dans le bush. Nous avons ensuite quitté le parc et emprunté une route en mauvais état en longeant la chaîne du Rwenzori, montagne frontalière avec la RDC, culminant à 5 109 m et qui nous a montré ses glaciers sans nuage mais jusqu’à quand ?

Un chimpanzé dans le Parc national de Kibale, en Ouganda – photo Jean-Claude Génot

Notre prochain campement se trouve près du parc national de Kibale, dans un domaine possédant des plantations de thé, un vaste jardin avec des fleurs et des arbres, des lodges et un endroit spacieux pour camper, situé à 1 500 m d’altitude. La visite des chimpanzés est assez différente de celle des gorilles : permis nettement moins cher (150 USD par personne), pas de danse ni de briefing avant d’aller en forêt, moins d’individus par groupe, mais plusieurs groupes peuvent se retrouver face aux mêmes chimpanzés car les guides communiquent entre eux. La route qui mène au parc national de Kibale traverse une partie des 776 km2 de forêt. Elle comporte de très nombreux ralentisseurs pour freiner les véhicules. Ici, pas de gardes armés ni de porteur pour accompagner un groupe, mais notre guide, Edison, porte un fusil. Comme nous sommes loin de la frontière avec la RDC, le fusil ne peut s’expliquer que pour deux raisons : les éléphants de forêt et les braconniers. Il nous guide vers un grand figuier où un autre groupe est déjà présent. On aperçoit de temps en temps un chimpanzé assis dans la canopée qui mange des figues. Des cercopithèques ascagne, reconnaissables à leur queue orangée, s’agitent dans les branches. Ils n’ont rien à craindre des chimpanzés qui sont déjà à table. Un écureuil passe d’un arbre à l’autre avec une grande aisance. J’ai réussi à voir une femelle avec un jeune sous son ventre. Regarder aux jumelles ce qui se passe tout en haut de ces géants est dur pour les cervicales. Heureusement, Edison décide de nous emmener vers un autre lieu en accélérant le pas. On entend au loin les cris des chimpanzés et nous arrivons à un endroit où un individu est en train de marcher. Mais les chimpanzés se déplacent plus vite que les gorilles et il nous faut les suivre pour ne pas les perdre de vue. Plusieurs individus se sont arrêtés et on peut en profiter pour les observer et prendre des photos. Parmi les comportements : des cris, une défécation, un mâle dans une attitude « pensive » et un épouillage entre deux individus. Un mâle a crié très fort et a tambouriné sur le contrefort d’un arbre. Je n’avais d’yeux que pour ces chimpanzés aux attitudes si humaines, cela m’a permis de ne pas trop m’attacher au fait que plusieurs groupes convergeaient vers les chimpanzés que nous étions en train d’observer.

La forêt de Kibalé, en Ouganda – photo Jean-Claude Génot

L’heure a vite passé et il faut revenir au centre où l’on reçoit également un certificat. La forêt de Kibale n’est pas escarpée comme celle de Bwindi, mais nous avons marché assez vite et beaucoup transpiré dans cette atmosphère humide. Le lendemain après-midi, nous effectuons notre seconde sortie, toujours avec Edison pour nous guider alors qu’il a terminé son service. Fred négocie avec la cheffe des gardes que l’on puisse partir plus tôt en forêt et nous voilà en route avec plus d’une heure d’avance sur les autres groupes. Nous marchons en file indienne derrière Edison. A partir du moment où nous entendons les cris des chimpanzés, Edison accélère le pas et soudain il faut suivre le rythme pour ne pas décrocher dans ce sous-bois dense. Après une longue descente, on aperçoit un chimpanzé qui marche devant nous, puis un autre. On suit maintenant un groupe de plusieurs individus ; deux d’entre eux s’adonnent à un rapide coït avant de reprendre leur marche. Puis nous nous retrouvons dans une vallée humide sous un énorme figuier étrangleur. Une dizaine de chimpanzés y grimpe avec une facilité déconcertante. Cette ascension dans les branchages provoque une pluie de feuilles et de quelques fruits. Un mâle s’installe confortablement au premier embranchement du tronc sur une branche légèrement inclinée comme sur un transat, se tenant d’une main à une racine du figuier étrangleur. Il regarde autour de lui, puis vers nous et, dans une position décontractée, laisse voir parfois son sexe. Une femelle descend et se dirige vers une zone dense de bambous qu’elle va consommer en cassant la tige puis, avec ses dents, elle retire les parties les plus dures pour mâcher la partie centrale plus tendre. Nous avons voulu goûter ce bambou qui n’avait aucun goût particulier. D’autres femelles ont rejoint la première à être descendue et se mettent également à manger les bambous. Nous avons apprécié d’être une grande partie du temps seuls, du fait de notre avance et parce que le groupe guidé par une collègue d’Edison n’a pas trouvé rapidement notre emplacement. Malgré la sueur, les pieds dans la boue, des brindilles dans les cheveux et quelques morsures de fourmi, je suis ravi d’avoir passé presqu’une heure et demie avec ces animaux si captivants. Au retour je n’ai pas manqué de remarquer des arbres renversés, des contreforts monumentaux ainsi qu’un arbre mort au sol, entièrement creux. Il y aurait des multitudes de trésors naturels à découvrir dans cette forêt qui abrite près de 230 espèces d’arbres, de nombreux primates, plus de 300 espèces d’oiseaux et un caféier Robusta sauvage, pour lequel un programme de commercialisation a été mis en place il y a une vingtaine d’années, mais il faut la quitter. Nous avons droit à notre second certificat pour les chimpanzés.

Sur la route du retour, nous avons observé des colobes rouges d’Ouganda, des petits singes à face sombre avec le dessus de la tête roux et un pelage beige clair, sur les arbres en lisière de la forêt. Quant aux babouins olive, ils patrouillent en groupe sur la route. Et malheur à ceux qui seraient en panne ou qui s’arrêteraient pour les prendre en photo, vitre baissée, car ils sont capables de repérer un objet sur le tableau de bord, de sauter à l’intérieur du véhicule pour le voler et de s’enfuir avant que vous ne puissiez réagir. Les rencontres avec les chimpanzés de Kibale ont été complétées par deux visites des marais du Bigodi, placés sous la responsabilité de la communauté locale. James, originaire du village voisin, est un guide très compétent qui connaît parfaitement la faune et la flore des marais. Nous avons pu observer le colobe bai et le mangabey à joues blanches, du moins la sous-espèce vivant en Ouganda, ce qui monte à 11 le nombre de nouvelles espèces de primates observées lors de ce voyage. Enfin, James était ravi de nous montrer tout un groupe de touracos géants, qui outre leur taille, forcent l’admiration par leurs couleurs chatoyantes : bleu, vert, rouge et jaune. Bien d’autres oiseaux ont été observés, parmi lesquels un calao à joues grises, deux pigeons verts et enfin le rare martin pêcheur des bois. Pour notre dernière soirée dans notre campement, nous avons eu la chance d’observer des gris du Gabon, encore appelés perroquets jaco, perchés sur un palmier tout près de notre table. De nuit, Inno a repéré une genette réfugiée dans un buisson épais qu’il a été impossible de déterminer.

Nous observons nos derniers primates dans le jardin botanique d’Entebbe avant le départ. Outre sa collection d’arbres magnifiques par leur taille et par leur forme, ce parc créé au XIXe siècle permet d’observer de nombreux oiseaux comme le touraco à queue barrée, le calao à joues grises, l’ouette d’Egypte, des guêpiers, une échasse et un gravelot au bord du lac Victoria qui borde le jardin botanique et le déborde même compte tenu de son niveau d’eau. Un groupe de vervets s’est réfugié dans les arbres après avoir houspillé un chien, qui ne peut rien contre ces singes espiègles. Ce cercopithèque de couleur gris-vert à la face noire est présent dans l’est de l’Afrique et je l’ai déjà observé en Zambie, en Tanzanie, au Malawi et au Zimbabwe.

La perle de l’Afrique a tenu ses promesses en nous révélant ses trésors naturels : forêts équatoriales, montagnes, lacs et évidemment nos cousins les grands singes qui ne peuvent pas laisser indifférent. Pour autant, comme à chaque voyage africain, on est en admiration devant la beauté de la nature, mais on perçoit également sa fragilité. Ainsi le parc national de la forêt impénétrable de Bwindi est composé de deux parties reliées par un corridor menacé par l’avancée de l’agriculture. D’ailleurs, la forêt de Bwindi n’est pas aussi « primaire » que l’on pense car entre les années 1930 et 1990, avant la création du parc national, il y a eu des prélèvements d’arbres importants sur 61 % de la forêt et du défrichement agricole sur 10 km2, des feux et de la chasse. Selon les scientifiques, 10 % seulement de la forêt est intacte. Cela est dû à la forte pression démographique autour du parc avec 300 habitants au km2, parmi les plus pauvres du pays. L’ethnie Batwa, des chasseurs-cueilleurs, était tolérée dans le parc, mais face à la pression des autres ethnies d’agriculteurs, tout le monde s’est vu interdire l’accès à Bwindi. Des projets de conservation ont ensuite vu le jour pour permettre aux gens de prélever sur certaines zones du parc certaines plantes médicinales et d’autres pour la fabrication de paniers ainsi que la pose de ruches pour le miel. Un rapport sur le développement des Ougandais vivant autour de Bwindi conclut que tant que les gens vivront d’une agriculture de subsistance, ils n’augmenteront pas leur niveau de vie et auront toujours besoin de plus de terres au détriment des forêts du parc, vu la poussée démographique. La forêt de Kibale n’a pas la prétention de se présenter comme une forêt primaire car elle fut exploitée avant la création du parc. Aujourd’hui, elle est cernée par l’agriculture car les paysans croient que le sol est meilleur autour de la forêt. La pression de la population se fait sentir notamment pour le bois de chauffage et d’autres utilisations alimentaires, même si les habitants bénéficient des retombées du tourisme par les emplois créés. La vétérinaire Sabrina Krief * étudie les chimpanzés au nord de la forêt de Kibale et observe les effets négatifs d’une route goudronnée qui traverse sa zone d’étude. A cela s’ajoutent les amputations de certains chimpanzés pris dans des pièges pour le braconnage des ongulés sauvages ainsi que les malformations touchant des jeunes suite à la consommation par leur mère de plantes cultivées avec des pesticides.

Si mon ressenti en tant que naturaliste est empreint d’émotions joyeuses au contact des grands singes, nos « frères de la forêt » comme les nomme Sabrina Krief, avec un peu de recul ma réaction d’écologue est plus mitigée. D’abord, les grands singes n’échappent pas à la loi du profit. Ils sont rares donc chers à observer, surtout les gorilles. Mais imagine-t-on des charters et des bus venir à bas prix les photographier ? C’est matériellement impossible pour de nombreuses raisons comme l’état des pistes, notamment à Bwindi, les infrastructures d’accueil insuffisantes et la nécessité de protéger les primates. C’est éthiquement impensable si l’on ne veut pas transformer ces parcs en zoos du troisième type. A raison de 40 personnes par jour et disons 200 jours de visite par an, il faudrait plus d’un siècle pour qu’un million d’humains puisse venir observer les gorilles ! Soyons sérieux, les gorilles et leur forêt constituent un trésor naturel pour l’humanité, mais qui nécessite le moins de perturbations possibles. Actuellement, on peut toujours se rassurer quant aux risques de dérangement des primates, en se disant que seuls certains groupes sont ciblés pour l’écotourisme, mais d’autres familles sont un objet d’étude pour les scientifiques. De plus, leur situation en RDC paraît incertaine. Combien de gorilles échappent encore à l’emprise humaine ? D’ailleurs, le poids écrasant de l’homme face aux gorilles peut se résumer à deux nombres : 1 000 gorilles d’un côté, c’est la population mondiale, et plus de 7 milliards d’hommes de l’autre ! Face à cette réalité mathématique, on ne peut que donner raison à Robert Hainard, artiste et philosophe suisse, qui aimait à dire qu’il n’y a pas pire violence que le nombre. Cette violence est toute aussi évidente localement puisque la densité à Bwindi est de 1,4 gorille par km2 ,contre 300 habitants par km2. Soyons clair, ce ne sont pas les grandes compagnies minières ou forestières qui menacent la forêt des gorilles, même si cela pourrait se produire, mais tout simplement de pauvres paysans qui cherchent leurs moyens de subsistance. Et encore le parc permet à certains d’entre eux de prélever des ressources dans la forêt (plantes, miel) et emploie certains habitants dans son personnel.

Nous ne sommes plus au temps des chasseurs-cueilleurs qui pouvaient vivre en harmonie avec les grands singes en forêt parce que leur densité était probablement équivalente ou inférieure à celle des gorilles. Entre temps, l’agriculteur a remplacé le chasseur-cueilleur, il a besoin de défricher la forêt pour cultiver. D’ailleurs, il y a une exposition sur les gorilles dans les locaux du parc avec une photo très explicite d’une montagne dont la moitié est encore couverte de forêt et l’autre entièrement défrichée. Face à cette pression humaine, on peut imaginer la situation inextricable dans laquelle se trouvent les responsables de la conservation de la nature : soit une agriculture extensive mais qui a besoin de plus de terres et menace les forêts, soit le recours aux intrants chimiques pour augmenter les rendements agricoles mais avec des conséquences néfastes pour les hommes et la nature, comme c’est le cas pour les chimpanzés. Il y a peut-être une troisième voie possible du côté de l’agro-écologie ou de la permaculture comme je l’ai vu pour le mélange des bananiers avec les caféiers. La production sans pesticides de produits locaux à plus haute valeur ajoutée permettrait aux paysans de dégager un revenu pour élever leur niveau de vie, mais pour cela il faudrait qu’ils puissent se rendre facilement dans les marchés d’autres villages, ce qu’ils ont du mal à faire compte tenu de l’état des pistes abimées par les pluies. Il faudrait également la mise en place d’un planning familial car l’Ouganda a un taux de fécondité de six enfants par femme et sa population a été multipliée par 8 entre 1950 et 2015. J’ai rencontré à Bwindi une ONG ougandaise qui recueille des orphelins du sida et des enfants issus de familles très pauvres pour assurer leur éducation. On sait bien que le modèle des aires protégées actuelles a été engendré par le capitalisme, dont le moteur est la croissance économique et démographique. Une civilisation qui se construit en détruisant la nature ne peut pas la protéger efficacement. Dès lors et ce n’était qu’une question de temps, l’expansion humaine rattrape toujours les aires protégées parce que l’homme ne se donne pas de limites et n’a aucune considération pour la nature. Tant que la population mondiale augmente, que la diversité biologique s’effondre et que notre civilisation ne change pas de paradigme concernant sa relation au vivant non humain, il faut tout faire pour sauver certaines espèces dans leur milieu naturel, à l’abri de l’influence humaine autant que faire se peut. Si l’Ouganda laissait ces dernières forêts équatoriales se faire défricher pour nourrir ses habitants, c’est toute l’humanité qui perdrait son âme en sacrifiant les gorilles. Laisserait-on détruire un monument historique pour construire une maison pour des sans-abris ? Notre civilisation devrait avoir honte de nous mettre face à un choix qui risque de se multiplier à l’avenir : espèce animale menacée de disparition versus humains en expansion. Que serait un monde entièrement valorisé, cultivé, domestiqué sans plus aucun élément sauvage ? Henry David Thoreau nous a alertés en affirmant que la sauvegarde du monde résidait dans le sauvage. Le monde sauvage est en quelque sorte notre terreau ontologique et fait partie de notre patrimoine génétique. Outre la perte irrémédiable d’espèces qui, comme nous, ont traversé les âges (certains diront qu’il y a toujours eu des disparitions d’espèces et que la diversité biologique est repartie), c’est le lien évolutionnaire avec ces mêmes espèces qui se brisera à jamais comme le souligne le «  philosophe pisteur » Baptiste Morizot **. Devra-t-on créer une Organisation Mondiale de la Nature intergouvernementale, qui travaillerait à la sauvegarde des espèces et de leurs habitats, en lien étroit avec toutes les autres organisations internationales (ONU, UNESCO, OMS, FMI…) pour garantir la protection des aires protégées en cas de conflits armés ou de menaces par le braconnage, mais aussi pour apporter des moyens d’éducation, de santé et de développement local à la population riveraine ?

* Ecologue

* Chimpanzés, mes frères de la forêt, Sabrina Krief. éd. Actes Sud, 2019, 162 p.

** Manières d’être vivant, Baptiste Morizot, éd. Actes Sud, 2020, 325 p.

A la découverte de l’éléphant d’Asie au Parc national Yok Don (Vietnam)

L’année de la souris se poursuit favorablement pour la population des éléphants du Vietnam dans le parc national de Yok Don.

par Michel Cros

Les éléphants H’Plu et Buon Kon dans le parc national de Yok Don, au Vietnam – photo Animals Asia

En effet, Bun Kon et H’Plu, les deux nouvelles femelles ayant rejoint l’an dernier ce refuge dans la forêt naturelle du parc, se portent à merveille. Ce qui porte à six le nombre de ces éléphants vivant libres dans ce territoire naturel, sous la protection des autorités vietnamiennes qui soutiennent ce projet depuis 2018. Comme le rappelle Dave Neale, directeur du bien-être animal d’Animals Asia, à la suite de l’accord de ce contrat (voir notre article ici).

Les nouvelles sont encourageantes, confirme récemment Dionne Slagter, manager de cette ONG pour le bien-être animal au Vietnam, qui nous raconte avec moult détails leurs nouvelles aventures dans le parc national de Yok Don :

« Bun Kon avait été acheté à une famille dans la région de Ea Sup pour des balades à dos d’éléphants dans la région touristique Anh Duong. Bun Kon est l’une des grandes femelles de la région de Buon Don et elle a un caractère très doux. Elle aime tirer et pousser des arbres pour manger les racines et défriche la forêt en faisant comme ça. Lors d’une tournée Elephant Experience, vous pouvez la voir utiliser sa trompe pour ses habitudes de recherche de nourriture. L’autre chose qu’elle aime manger dans la forêt est les pousses de bambou, quand c’est la saison. Avec ses longues jambes, elle peut se déplacer relativement vite, comparativement à son amie, H’Plu, qui se déplace beaucoup plus lentement. Avec ses 36 ans, Bun Kon est l’une des plus jeunes femelles éléphants captives du Vietnam. Bun Kon a pris sa retraite de balades touristiques en mai 2019 et vit dans le parc national Yok Don avec son bon ami H’Plu.

H’Plu a largement dépassé la cinquantaine et est originaire du district de Lak en 2006. La compagnie Anh Duong l’a achetée et l’a accompagnée à Buon Don pour travailler comme un éléphant d’équitation touristique dans leur camp. Elle aime être avec d’autres éléphants, et en particulier avec Bun Kon qui est une personnalité très calme. Son mahout, Mr Y’Lu, travaille avec elle depuis 2010 et ils se complètent bien. Tous les deux, gardant un rythme lent lors des balades dans la forêt. Elle adore creuser pour manger de jeunes herbes de bambou et les pousses car ils sont ses préférés. De même que la femelle éléphant Hnon, qui est experte dans la fabrication de la boue, parfaite pour se jeter sur elle-même. Un comportement que vous pourriez voir quand vous la rencontrez lors de l’Elephant Experience Tour. H’Plu a pris sa retraite en mai 2019 et vit dans le parc national Yok Don avec son ami Bun Kon ».

Alors que les territoires forestiers disparaissent sous la pression de l’Homme, il apparaît plus qu’urgent de protéger des espaces naturels pour que la vie sauvage reprenne ses droits. Le parc National de Yok Don est en ce sens un bon exemple pour la survie de l’éléphant d’Asie, qui comme le soulignait Jean Dorst (JNE) dans son superbe ouvrage Les animaux voyageurs (Editions Hachette, 1964), sont beaucoup moins vagabonds que leurs cousins africains, car ils recherchent dans cette végétation tropicale, d’énormes quantités de nourriture qui leur sont nécessaires tout au long de l’année. D’où l’importance de préserver la forêt tropicale. Les descriptions détaillées de Dionne Slagter sont un témoignage important pour cette reconnaissance sur le terrain, que l’écotouriste pourra à son tour découvrir en compagnie d’un guide de ce parc.

Transition énergétique algérienne : pas de gaz de schiste avant longtemps

Le plan d’action du gouvernement, adopté mercredi 12 février par l’Assemblée populaire nationale (APN), a maintenu ouverte l’option de l’exploitation du gaz de schiste en Algérie, tout en inscrivant sa concrétisation dans une perspective qui va, semble-t-il, au-delà de 2024, année qui boucle le plan lui-même. La question du gaz de schiste est «évacuée» en quelques lignes dans le plan d’action.

par M’hamed Rebah

Le petit paragraphe consacré aux hydrocarbures non conventionnels, est placé tout à la fin du chapitre sur la transition énergétique, comme s’il avait été rajouté. En une seule phrase, on apprend que « le gouvernement, tout en intensifiant les efforts d’identification du potentiel que recèle notre sous-sol, engagera les études appropriées sur l’impact de l’exploitation de cette richesse au plan économique, social et environnemental, en veillant à ce que toute exploitation envisagée préserve la santé du citoyen, les écosystèmes et, en particulier, les ressources hydriques ». Les mots sont pesés pour éviter l’ambiguïté et montrer que la question n’est pas traitée avec légèreté. Au contraire, on devine la prudence, les nouvelles qui parviennent des puits en exploitation aux Etats-Unis ne sont pas favorables au gaz de schiste.

Le sentiment de prudence est confirmé par les propos du ministre de l’Energie et des Mines, Mohamed Arkab, dans un entretien accordé à la radio algérienne, au moment de la présentation du plan d’action devant l’APN : « la phase actuelle est celle de la réflexion et de la mise au point d’une stratégie efficace afin de préserver l’environnement ». Ce n’est pas du tout l’étape de l’exploitation. Celle-ci requiert, a expliqué le ministre, « la maîtrise des technologies, le recours à une étude approfondie, la consultation de toutes les parties prenantes et la focalisation sur l’expertise nationale et à l’étranger en vue d’une préparation des techniques nécessaires ».

Le gouvernement veut procéder lui-même à l’’évaluation des réserves non conventionnelles et ne pas s’en tenir à ce qui se dit sur la prétendue troisième place dans le monde, occupée par l’Algérie en termes de réserves de gaz de schiste. Il y aura, annonce le ministre, « une étude approfondie et longue, qui comporte également des procédures liées à la formation des cadres et des employés, pour mieux maîtriser les nouvelles technologies appliquées dans ce domaine ». Un débat avec les représentants de la société civile et des experts en la matière devrait permettre de trouver « la meilleure façon d’utiliser les nouvelles technologies qui garantissent une protection maximale pour l’homme et l’environnement ». Autant dire que l’exploitation du gaz de schiste n’est pas à l’ordre du jour.

Pour mieux marquer la distance prise avec les hydrocarbures non conventionnels, le plan d’action met l’accent sur le développement des énergies renouvelables et sur l’efficacité énergétique. Un réajustement a été opéré sur le programme national de développement des énergies renouvelables qui avait été adopté en février 2011 et rectifié en mai 2015. L’objectif est ramené à 15 000 mégawatts (au lieu de 22 000 MW) et l’échéance éloignée à 2035 (au lieu de 2030) ; à l’horizon 2024, il y aurait 4000 MW d’énergie renouvelable, essentiellement solaire. Impacts prévus: économiser près de 240 milliards de m3 de gaz naturel; éviter l’émission de 200 millions de tonnes de CO2; développer un tissu de PME sur l’ensemble de la chaine de valeur des composants dédiés aux énergies renouvelables. Dans l’immédiat, c’est l’hybridation de la production de l’électricité de source conventionnelle au niveau du Sud du pays, par la production photovoltaïque, qui constitue pour le gouvernement une action prioritaire. L’auto-production d’électricité par les résidentiels, sera encouragée par une réglementation qui doit être rapidement mis en œuvre.

En parallèle, le gouvernement veut amorcer la coopération avec DII Desert Energy, à ne pas confondre avec Desertec qui avait été créé en 2003 et qui était fondé sur la vision de production photovoltaïque au Sahara destinée à être exportée vers l’Europe. Le DII Desert Energy dont il s’agit maintenant est, explique-t-on, un consortium allemand « centré sur l’Afrique sub-saharienne, avec deux volets : le renforcement des infrastructures réseaux et le développement de solutions autonomes, hors réseau, couplées à des stations agricoles pour augmenter les ressources ». Avec ce nouveau projet, l’électricité d’origine solaire produite au Sahara répondra aux besoins internes et sera exportée vers les pays africains.

La transition énergétique algérienne conserve une place encore importante aux hydrocarbures fossiles. Le Plan d’action du gouvernement a l’ambition de doubler la production nationale en hydrocarbures (pétrole et gaz), pour reconstituer le stock que possédait l’Algérie, consommé à hauteur de 60 % ces 20 dernières années. « Le stock national en hydrocarbures doit dépasser les 60 % pour pouvoir couvrir la demande nationale en produits pétroliers et honorer nos engagements avec les partenaires étrangers », a souligné le ministre de l’Energie qui compte sur la nouvelle loi sur les hydrocarbures pour permettre à la compagnie nationale Sonatrach de renforcer ses capacités de production et d’attirer les investisseurs étrangers.

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du mercredi 19 février 2020.

« Contes de la cuisine ordinaire après l’orage » : un film sur l’alimentation du futur

Un film de 28 minutes a été récemment réalisé pour l’Institut de la Transition Environnementale de Sorbonne Université (SU-ITE) sur le thème de l’alimentation du futur.

par Anne Teyssèdre

Quelle alimentation en 2039 ? Réunis dans un Comité de Science Fiction (CSF) piloté par Anne-Caroline Prévot, une quinzaine d’étudiants et chercheurs de Sorbonne Université et du Muséum National d’Histoire Naturelle ont planché en 2019 sur cette question. Multiples et stimulantes, leurs oeuvres ont été présentées au public lors d’une
exposition organisée à Paris dans la Rotonde du Jardin des Plantes, en novembre 2019. Tourné lors de l’exposition, ce film de 28 mn Contes de la cuisine ordinaire après l’orage est un reportage sur cette initiative du CSF.

Réalisation : Anne Teyssèdre, janvier 2020.
Production : Sorbonne Université (SU-ITE).

Film en ligne sur vimeo.com : https://vimeo.com/380538637
Version courte de 6 mn, “2039, à table!” : https://vimeo.com/383708401

NB: Ces deux films seront bientôt en ligne sur le site de SU-ITE.

 

Le gaz de schiste en Algérie : après-demain, peut-être…ou jamais ?

En Algérie, le débat sur l’exploitation du gaz de schiste est relancé.

par M’hamed Rebah

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune – photo Wikipedia

Au cours de l’entrevue qu’il a accordée à des responsables de médias algériens, publics et privés, mercredi 22 janvier 2020, en réponse à une question sur le gaz de schiste, le président Abdelmadjid Tebboune a donné son avis: « Personnellement, je ne comprends pas pourquoi certains refusent l’exploitation du gaz de schiste et préfèrent recourir à l’endettement extérieur ». Il explique que le pays a besoin des recettes extérieures générées par cette ressource, « nous n’exportons ni produits agricoles ni industriels ». Alors, ajoute-t-il, pourquoi s’en priver alors que « son exploitation est à même d’améliorer le niveau de vie »?

Toutefois, le président Abdelmadjid Tebboune précise que, pour l’immédiat, rien ne presse : « Nous aborderons cette question lorsque nous aurons surmonté la situation actuelle et entrerons dans l’édification et le financement de l’économie ». Le président Tebboune insiste sur le fait que « l’exploitation du gaz de schiste nécessite d’abord un débat national et pas une opinion unilatérale ». Il estime que « le débat est long et complexe, nous le laisserons d’abord aux spécialistes avant la décision politique, qui viendra au moment opportun ». L’expérience d’In Salah (voir plus bas), « une erreur », a-t-il dit, ne sera pas renouvelée.

Le Président Tebboune a en vue « la région de Chenachen, entre Tindouf et Adrar, qui est une zone aride et non peuplée » et où « l’opportunité de l’exploitation du schiste nous est offerte ». A la motivation économique, avancée par le chef de l’Etat, pour justifier l’éventualité du recours à l’exploitation du gaz de schiste en Algérie, des experts algériens ont répondu par des arguments de même nature qui démontrent que, s’il faut abandonner ce projet, du moins dans les court et moyen termes, c’est, justement, parce qu’il manque d’intérêt économique. L’expert Mohamed Saïd Beghoul (Liberté, 28 janvier 2020) résume bien la position des spécialistes algériens en la matière : « Ce n’est, dit-il, rentable ni aujourd’hui, ni demain », et il ajoute : « après-demain, peut-être ». Autrement dit : le gaz de schiste, pourquoi pas, mais à long terme, pas maintenant, ce n’est pas une priorité. La préoccupation écologique est prise en compte, furtivement : il faut rendre la fracturation hydraulique « plus respectueuse de l’environnement par des additifs moins toxiques, traitement d’eau, étanchéité des puits, monitoring post-abandon des puits, etc. ». En conclusion, cela consiste donc à dire « oui au gaz de schiste, mais… », à deux conditions : attendre que l’investissement soit rentable et opérer avec des techniques qui ne portent pas atteinte à l’environnement.

Par contre, pour les écologistes algériens, l’option gaz de schiste doit être abandonnée définitivement, à cause de son impact environnemental avéré de pollution de la nappe phréatique, et ils proposent de se tourner résolument vers les énergies renouvelables. Le débat en est là. Périodiquement, la question du gaz de schiste revient dans l’actualité nationale. L’an dernier, vers la mi-mars, dans un contexte interne très largement dominé par les manifestations populaires de rues – marches et rassemblements – quasiment chaque jour et particulièrement les vendredis (depuis le 22 février 2019, pour protester contre la candidature du président sortant à un cinquième mandat), des informations données par l’APS  (Algérie Presse Service) à propos d’un Forum algéro-américain sur l’énergie qui se tenait à Houston (Etats-Unis), laissaient entendre que le gouvernement algérien voulait poursuivre la mise en œuvre de l’option gaz de schiste.

Dans le même moment, le Salon international sur l’industrie pétrolière et gazière en Afrique du Nord (NAPEC 2019, Oran, 10 au 13 mars 2019) avait servi à la promotion médiatique du gaz de schiste, lancée par un haut responsable de l’Agence nationale de valorisation des ressources en hydrocarbures (Al-Naft), qui avait indiqué que les résultats préliminaires de la première étude d’estimation du potentiel national d’hydrocarbures, en cours, montraient qu’« en terme de gaz non conventionnel, nous avons un volume de presque 9 fois Hassi R’mel et pour le pétrole de Roche-mer nous disposons d’un deuxième Hassi Messaoud ». « Ces résultats, avait-il précisé, repositionnent l’Algérie à la troisième place en terme de volume des ressources en gaz de schiste après les USA et la Chine ». En même temps (11 mars 2019), l’APS avait diffusé une dépêche, citant le rapport annuel de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), pour convaincre les Algériens que « grâce à leur industrie de schiste, les Etats-Unis vont devenir dès 2021 des exportateurs nets de pétrole, talonnant ainsi l’Arabie saoudite sur les marchés mondiaux ». Quelques mois avant, Sonatrach avait signé, le 29 octobre 2018, un accord avec les compagnies pétrolières BP (Royaume-Uni) et Equinor (Norvège), pour l’exploration et le développement des ressources non conventionnelles dans les bassins du Sud-Ouest algérien. Il était question, en cette fin 2018, d’aller vite dans l’exploitation du gaz de schiste, mais « dans un cadre réglementé, en considérant les paramètres sanitaires et environnementaux », avait tenu à souligner le ministre de l’Energie en poste à ce moment. Il avait, sans doute, en mémoire, l’échec de la mise en place, fin 2014, près d’In Salah, du premier forage d’exploration de gaz de schiste par Sonatrach, après l’opposition de la population locale. Le bruit avait couru, en mars 2015, à In Salah, que, dans le cadre du projet d’exploration du gaz de schiste sur le site du bassin de l’Ahnet, les opérations de fracturation hydraulique prévues par la compagnie américaine Haliburton avaient été différées. Ce même mois de mars 2015, le secrétaire d’Etat adjoint chargé des Affaires économiques et commerciales, Charles Rivkin, et sa collègue, Anne Petterson, secrétaire d’Etat adjoint aux Affaires du Proche-Orient, puis Marcus D. Jadott, secrétaire adjoint au Commerce pour l’Industrie et l’analyse, ont effectué des visites successives à Alger pour plaider en faveur du gaz de schiste et vanter l’expertise et la technologie dont disposaient les entreprises américaines dans ce domaine et qu’ils proposaient de mettre au service de l’exploitation du gaz de schiste en Algérie. A suivre…

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du dimanche 2 février 2020.

Éthiopie, une terre en effervescence

Une adhérente des JNE nous relate son récent voyage naturaliste en Éthiopie.

par Annik Schnitzler

Située au cœur de la corne de l’Afrique de l’Est, l’Éthiopie est constituée en grande partie de terres volcaniques basaltiques datant d’environ quarante millions d’années. Sa célébrité est multiple, liée à sa géologie, sa faune, et son histoire humaine.

Dans ce pays comme tous les autres situés sur la façade est de ce continent, s’y trouvent associés la fois les points les plus bas et les plus hauts du continent, des cuvettes de l’Afar qui s’enfoncent jusqu’à 116 mètres au-dessous du niveau de la mer, riches en formations volcaniques actives, aux hautes terres éthiopiennes situées au-delà de 1000 mètres d’altitude, incluant de nombreux sommets dépassant la barre des 4000 mètres. Les hauts plateaux contrôlent les débits du Nil par le Nil bleu, qui fournit plus de 80 % de l’eau parvenant en Égypte, et le Nil Blanc, originaire du Lac Victoria.

L’Éthiopie est célèbre pour sa richesse en Hominidés, qui en fait le berceau le plus riche de toute l’Afrique. C’est de cette partie de l’Afrique que sont partis les premières espèces du genre Homo pour l’Eurasie. C’est aussi le pays de la reine de Saba, qui a régné dans un des plus vastes et plus riches royaumes de l’Antiquité, au Xe siècle av. J.-C., et dont le fils issu de ses amours avec le roi Salomon, aurait dérobé l’Arche d’Alliance. L’Arche se trouverait à Aksoum, dans un enclos étroitement gardé de l’église Sainte-Marie-de-Sion.

L’Éthiopie est aussi le pays le plus anciennement chrétien du continent africain, et dont les églises sont célèbres pour leur architecture : à la fois monolithiques et souterraines. Une dernière spécificité, cette fois agronomique : l’Éthiopie est le pays du café, originaire des hauts plateaux de la province de Kaffa, où il pousse en sous-étages des forêts denses. Cultivé depuis des millénaires, il donne lieu dans les plus humbles demeures de tous les villages du pays à une jolie cérémonie, pour toute personne de passage qui y est invitée. On arrêtera là les atouts culturels de cet étrange pays, malgré tout encore relativement peu visité en raison, peut-être, de l’instabilité politique et d’infrastructures modestes.

L’objectif de notre première visite en 2016 a été la découverte de la chaine volcanique de l’Erta Ale (en danakil, langage local, cela signifie « la montagne qui fume »), dans la région des Afars. Il s’agit de la région la plus chaude, la plus basse et la plus inhospitalière de la grande faille d’Afrique, tout au nord, proche de la mer Rouge. Cette plaine désertique de Danakil est appelée parfois Triangle de l’Afar, d’après le nom des tribus afars qui en sont les seuls habitants. Soumise à des forces géologiques intenses de cisaillement, cette plaine est exposée à de violents tremblements de terres, parfois de maximum 10. Les signes d’activité sont matérialisés par des volcans actifs, dont le plus connu est l’Erta Ale.

La montée du volcan de l’Erta Ale à 613 mètres d’altitude, aboutit à une caldeira centrale, de 100 mètres de diamètre, d’où bouillonne un majestueux lac de lave permanente. Il n’en existe que deux au monde en dehors de celui-ci, le Nyragongo dans la République démocratique du Congo et le Kilauea dans les îles Hawaï. En raison de son isolement et sa proximité avec l’Érythrée, l’Erta Ale n’est étudié que depuis la fin des années 1960, époque où s’est formé l’actuel lac de lave. Depuis, son niveau n’a cessé de remonter : en 1971, il n’était qu’à une dizaine de mètres du bord des cratères ; en 1972 jusqu’en 1974, il a débordé en noyant le plancher de la caldeira sous des coulées de lave avant de redescendre sur 100 mètres. En 2016, lorsque nous y étions, la lave était remontée jusqu’à quelques mètres du bord du cratère.

Volcan de l’Erta Ale, en Éthiopie © Annik Schnitzler

Nous avons gravi le volcan en début de soirée, à la suite de plusieurs groupes de touristes, en 4 heures environ. Le spectacle de nuit était extraordinaire : l’activité incessante de la lave incandescente se manifestait par d’interminables mouvements de convection, constamment percés de fontaines de lave de quelques dizaines de mètres, créés par les gaz. Nous y sommes restés une partie de la nuit, faisant dans un sens et dans l’autre le tour de cet extraordinaire cratère. De temps en temps, des projections de lave atterrissaient à nos pieds, déjà refroidies. Début 2019, le volcan a modifié son activité, et la lave est descendue à un niveau d’environ cent mètres en dessous de la caldeira, et elle est le plus souvent masquée par des fumerolles très abondantes.

D’autres paysages du rift sont uniques au monde : ceux de Dallol, un site géologique situé en altitude négative, à – 82 m, dans le désert du Danakil proche de l’Erta Ale. On peut y admirer des paysages de sources chaudes acides, petites montagnes de soufre, colonnes de sel, petits geysers gazeux, vasques d’acides isolées par des corniches de sel et concrétions d’évaporites, de soufre, de chlorure de magnésium, de saumure et de soude solidifiée. Les couleurs liées au soufre, l’oxyde de fer, les sels, sont magnifiques : blanc, jaune, vert et rouge ocre. Au bord des lacs de magnésium, des cadavres d’oiseaux indiquent la toxicité des masses liquides. Plus loin, on parcourt des paysages de cristallisations, fleurs de soufre, piliers de sel, geysers, cheminées de fées de couleurs roses ou bleu.

Ce site volcanique se trouve à l’extrémité nord d’un lac salin, le lac Karoum, dont le sel est encore exploité par les Afars. On y voit des caravanes de dromadaires chargés de sel transporter cette marchandise jusque sur les hauts plateaux.

Selon Wikipedia, Dallol n’est pas encore classé parc national, seul son isolement le protège des visiteurs, à cause des tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Plusieurs prises d’otages de touristes occidentaux dans les environs du village d’Ahmed Ela, le village le plus proche de Dallol ont été faites, qui expliquent qu’on ne peut visiter Dallol, tout comme l’Erta qu’accompagnés de gardes armés.

Les panoramas qu’offrent les montagnes du Simien sont considérés comme rivaux du Grand Canyon du Colorado

Notre deuxième voyage en Éthiopie, en 2019, avait pour but, entre autres visites de lacs et de villages de Addis Abbeba à Axoum, incluant la visite de plusieurs sites archéologiques (le palais de la reine de Saba tout de même !), les églises enterrées de Lalibela, le lac Tana, puis de faire un trek de 6 jours sur les hauts plateaux du nord, dans le parc national de Simien. Ce parc a été inscrit en 1978 sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco, afin d’y préserver ou de reconstituer l’extraordinaire diversité en faune et en flore de cette partie de l’Afrique de l’Est. Ses paysages sont spectaculaires en raison des contrastes entre pics, canyons et profondes vallées, créés par une érosion massive de plusieurs millions d’années. Les panoramas qu’offrent les montagnes du Simien sont considérés comme rivaux du Grand Canyon du Colorado. On y estime ainsi le nombre de plantes supérieures à 6500-7000 espèces, dont plus de 800 endémiques selon l’UICN en 1986. L’endémisme concerne aussi la faune : par exemple, 22 espèces de mammifères sur 242 y sont endémiques.

Ce parc somptueux a été créé pour sauver ce qui reste à sauver de ce patrimoine unique de l’Afrique de l’Est. Il inclut pour partie une zone humide entre 1800 et 2500 mètres, à l’origine colonisée par une forêt sempervirente d’altitude, défrichée depuis l’aube des temps en raison de l’origine volcanique des sols, très propices à l’agriculture. Ces dernières décennies, ces paysages subissent une pression encore accrue de déforestation en conséquence d’une démographie galopante de l’Éthiopie, qui, avec ses 100 millions d’habitants, est le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique. L’expansion immodérée de l’agriculture, du pastoralisme, des coupes de bois et autres usages excessifs, provoque de sévères érosions des sols. En 1980, seulement 0.2 % des forêts subsistait dans le pays. Dans le parc de Simien, ces dégâts sont omniprésents en dessous de 3500 m, et le parc tente d’y remédier en déplaçant les villages. Plus récemment, une étude internationale coordonnée par un chercheur de l’IRD, publiée le 20 novembre 2019, a identifié l’Éthiopie comme une région particulièrement touchée par l’extinction de sa flore endémique, avec trois autres qui sont le centre de la Tanzanie, le sud de la République démocratique du Congo et les forêts tropicales d’Afrique de l’Ouest.

Traces d’érosion importantes liées à un surpâturage de haute altitude, dans le domaine des lobélies © Patrick Lenoble

Ce qui reste de cette nature abîmée est tout de même magnifique : on parcourt de vastes plateaux bordés de canyons atteignant jusqu’à 1500 mètres de profondeur, d’où survivent encore çà et là des reliques d’anciennes formations boisées très étranges : le fourré éricoïde, qui possède un épais tapis de mousses résistantes à la sécheresse, et est donc extrêmement sensible aux feux allumés durant des millénaires par les pasteurs. Au-delà de 3500 et jusqu’à 4300 m lui succède la formation à Lobelia géants, jusque vers 4 300-4 350 m. Les lobélies sont endémiques des hautes montagnes africaines : ce sont en fait des herbacées qui ont retrouvé leur capacité à faire de la lignine afin de supporter les variations de température, les bombardements UV et la sécheresse de l’air. Ils possèdent un tronc unique peu ramifié, généralement recouvert d’une gaine épaisse de feuilles mortes et terminé par une énorme rosette de feuilles, de 50 cm à plus d’un mètre de large, d’où jaillit une dans leur vie, une gigantesque inflorescence terminale. Petite note positive, il existe encore des forêts de large surface, apparemment laissées en libre évolution, sur les pentes les plus raides. On m’a dit qu’elles étaient récentes, et issues d’anciens pâturages. Parfois denses, parfois plus ouvertes, elles sont actuellement protégées des dents du bétail, quoique j’ai pu constater qu’il restait des troupeaux discrets, en toute illégalité.

Les babouins geladas rejoignent les rochers pour se trouver en toute sécurité avant la nuit © Patrick Lenoble

Parmi les animaux hautement symboliques de ce parc on peut citer le babouin gelada (Theropithecus gelada), le loup d’Abyssinie (Canis sinensis), et le bouquetin d’Abyssinie (Capra walie). Les géladas sont les ultimes représentants des Theropithecus, dont le genre s’étendait il y a des millions d’années de l’Afrique du Sud à l’Inde et à l’Espagne. Mais leur nombre n’a cessé de reculer avec l’apparition de l’espèce humaine, qui a probablement chassé ces primates, mais aussi la concurrence avec les babouins, plus résistants aux modifications du climat et très récemment, la démographie galopante de l’humanité dans ce pays. Actuellement les geladas ne trouvent suffisamment de pâturages pour s’alimenter qu’en haute altitude dans les zones préservées. Observer de très près ces troupeaux de ces beaux primates à large crinière et tache orange sur le ventre, cherchant des racines ou baillant à notre passage, est inoubliable.

Le loup d’Abyssinie est devenu une rencontre rare © Patrick Lenoble

Tout aussi spectaculaire, l’observation du loup d’Abyssinie au milieu des prairies hautes à lobélies. Ce canidé d’allure intermédiaire entre un loup et un renard ne subsiste en Éthiopie qu’avec environ 400 à 450 individus (100 à 150 au Nord du Rift, dont 75 dans le Parc du Simien, 220 à 300 dans les montagnes du Balé), confinés en haute altitude. C’est le canidé le plus menacé au monde, victime de l’extension de l’agriculture et du pastoralisme, mais aussi des maladies comme la rage, l’hybridation avec les chiens domestiques et les persécutions humaines.

Quant au bouquetin d’Abyssinie a été possible en très haute altitude, proche du deuxième sommet de l’Éthiopie, pour ceux qui ont pu y arriver, et au sein de falaises vertigineuses. D’autres belles observations ont été celles d’une vingtaine de vautours spectaculaires, le gypaète barbu (Gypaetus barbatus) tournoyant dans une gorge profonde, ou du superbe grand corbeau africain, très présent autour des campements.

Au cours du trek, les rencontres amicales avec les habitants ont été fréquentes en passant dans les villages. La fameuse cérémonie du café nous a été faite plusieurs fois. S’il semble logique que certains de ces villages soient déportés plus bas au sein du parc, en raison des dégâts considérables des troupeaux sur les hauteurs, d’autres sont si typiques et si bien intégrés, qu’il serait vraiment regrettable qu’ils disparaissent.

Référence : T. Stévart, G. Dauby, P.P. Lowry II, A. Blach-Overgaard, V. Droissart, D.J. Harris, B.A. Mackinder, G.E. Schatz, B. Sonké, M.S.M. Sosef, J-C. Svenning, J.J. Wieringa, T.L.P. Couvreur. A third of the tropical African flora is potentially threatened with extinction, Science Advances, 20 novembre 2019. DOI : 10.1126/sciadv.aax9444


Algérie : la place de l’écologie dans le gouvernement

La composition du gouvernement et le compte-rendu du premier Conseil des ministres, réuni après l’investiture du président Abdelmadjid Tebboune, donnent quelques indications sur le degré d’inclinaison vers l’écologie de la «nouvelle Algérie» qui a commencé à se bâtir.

par M’hamed Rebah

Dans la liste du gouvernement, outre le ministère de l’Environnement et des Energies renouvelables (confié à Nassera Benharats), maintenu tel quel, il y a des départements dont l’intitulé laisse penser que l’écologie est présente en force, comme le ministère délégué à l’environnement saharien (son titulaire est Hamza Al Sid Cheikh) et le ministère délégué à l’agriculture saharienne et des montagnes (confié à Fouad Chehat), mais aussi le ministère de la Pêche et des Productions halieutiques, qui est revenu à l’ancien ministre Sid Ahmed Ferroukhi.

Il y a donc au moins quatre ministres dont la vocation est la protection de l’environnement. D’abord, la ministre de l’Environnement et des Energies renouvelables qui a pour mission principale dans le gouvernement, de promouvoir l’écologie dans toutes ses dimensions avec une attention particulière au volet énergétique. L’agriculture saharienne et celle des montagnes font référence à deux écosystèmes, l’un, le désert, vulnérable aux risques liés aux activités économiques qui s’y déroulent et qui ont pour seul moteur le profit, et l’autre, la montagne, fragilisée par l’absence de projet de développement durable et par l’insécurité qui y a régné durant la décennie du terrorisme. Il semble clair que la nomination d’un ministre délégué à l’environnement saharien indique la volonté politique d’empêcher qu’au nom de l’amélioration du « climat des affaires », il soit porté atteinte aux équilibres écologiques du Sahara par la surexploitation de ses ressources. On pense au gaz de schiste, mais aussi aux grands projets agricoles. En plus, en nommant un chercheur en agronomie, sensible aux questions écologiques, comme ministre délégué à l’agriculture saharienne et des montagnes, il est évident, là aussi, qu’il y a une volonté politique de ne pas laisser faire sous prétexte qu’il faut encourager les investisseurs.

Autre fait significatif d’une démarche de développement durable : le retour dans le gouvernement de Sid Ahmed Ferroukhi qui avait été, depuis septembre 2012, pendant plusieurs années, ministre de la Pêche et des Ressources halieutiques. En mai 2017, ce ministère et son titulaire avaient disparu de la liste de l’exécutif. En janvier 2020, ils reviennent tous deux dans le nouveau gouvernement Djerad, avec une nuance dans l’intitulé du ministère, qui n’est sans doute pas fortuite : ministère de la Pêche et des « Productions halieutiques » et non pas des « Ressources halieutiques ». Le plan d’action du gouvernement expliquera sans doute cette différence. Mais on peut comprendre qu’il s’agit, là, de mettre en application le concept d’économie bleue introduit en Algérie, il y a quelques années, par… Sid Ahmed Ferroukhi.

Le contexte politique actuel est-il favorable à l’écologie ? Les revendications exprimées par le mouvement populaire depuis le 22 février 2019, appuyées par l’institution militaire, et progressivement prises en charge, ne concernent pas spécialement l’écologie. Le compte rendu du Conseil des ministres contient des réponses parfois explicites à ces revendications, mais il n’est pas très éloquent en matière d’écologie. La seule référence écologique se trouve dans le passage sur « l’encouragement des énergies alternatives et renouvelables avec pour objectif l’exportation, la consolidation de la présence sur le marché énergétique et la relance des mégas projets d’exportation de l’énergie renouvelable ». Cet « encouragement » est motivé par le « modèle économique solide basé sur la diversification », qui doit être « appliqué impérativement ».

L’objectif d’accroître les recettes externes justifie certainement le « retour » aux méga-projets d’exportation de l’énergie renouvelable dont le plus connu était Desertec. L’exportation d’électricité d’origine solaire vers l’Europe avait été aussi prévue dans le programme de développement des énergies renouvelables (première version). Cette perspective a été exclue de la deuxième version du programme, à cause de l’absence de volonté des partenaires européens, d’investir dans les infrastructures pour construire les interconnexions indispensables pour relier les réseaux, et aussi de leur refus d’opérer le transfert de technologie qui doit permettre à l’Algérie de se doter d’une industrie des énergies renouvelables. A l’époque, les responsables algériens expliquaient la réticence des investisseurs à se lancer dans cette aventure, par le fait que la majorité des pays européens enregistrait un surplus en électricité, notamment d’origine renouvelable. Cela avait renforcé l’incertitude sur le marché européen promis à l’électricité produite dans le Sahara algérien. Le risque, pour l’Algérie, de se retrouver un jour avec un « cimetière » de panneaux photovoltaïques en plein désert, n’était pas exclu.

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du mercredi 8 janvier 2020.

ANNUAIRE 2020

CANARD SAUVAGE
Spécial 50 ans