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Linky, ce n’est pas cuit

Non, le compteur électrique Linky, qui se consulte à distance, n’est pas obligatoire, et oui, il peut servir à surveiller les abonnés.

par Marie-Paule Nougaret

Le nier, c’est oublier le règlement européen sur la protection des données (RGPD). La société Enedis doit installer des filtres pour empêcher le courant qui porte les signaux d’entrer dans le logement de treize personnes électro-sensibles, sous peine de 500 € par jour de retard. La presse locale n’en a dit mot – peut-être pour ne pas perdre les pleines pages de publicité d’EDF – mais le 19 novembre 2020, la Cour d’appel des référés de Bordeaux en a jugé ainsi.

C’est Enedis, elle-même, filiale d’EDF à 100 %, qui avait fait appel d’un référé la condamnant à la pose de ces filtres à environ 100 € pièce, et elle aurait pu s’abstenir, car du coup, les juges ont creusé le dossier. En référé, ils ne pouvaient prendre que des mesures d’urgence pour les malades, sans condamner la société pour d’autres motifs. Mais ça lui pend au nez tôt ou tard devant un tribunal normal, affirment les avocats des plaignants.
Enedis assure désormais qu’elle posera les filtres et note que la plupart des mécontents dans cette affaire ont été déboutés. En effet, ils étaient 200, et la Cour de Bordeaux n’a retenu que les treize qui à la fois, détenaient la preuve de leur handicap, reconnu par la Sécurité sociale, et subissaient déjà le compteur Linky – qu’aucun texte légal, notent les magistrats, n’autorisait à leur imposer.

L’arrêt cite un document officiel (ANSES, de 2009) sur les effets inconnus des courants de 35 000 à 90 000 Hz. Il s’agit, bien sûr, des fréquences du courant informateur de Linky. Le réseau électrique normal vibre lui, à 50 Hz, et empêche déjà certains sensibles de dormir.

Quant à l’espionnage des usagers, c’est une thèse universitaire, publique, financée par le service de recherches et développement de Linky, qui vend la mèche : au démarrage, chaque appareil émet une signature électrique qui permet de l’identifier.

Me Arnaud Durant, avocat de Mysmartcab (en anglais : mon cabinet malin), qualifie l’affaire de colossale, en français, sans trop de modestie. Le cabinet représente selon lui 5000 personnes dans diverses villes contre Enedis, et a obtenu en référé à Grenoble, l’enlèvement d’un compteur Linky sous pression de l’Agence régionale de santé. A le croire, le but caché de l’Etat, actionnaire d’EDF, donc d’Enedis, serait de pouvoir identifier la recharge chez soi de voitures électriques, et la taxer sélectivement comme les carburants à la pompe qui rapportent au fisc 37 milliards € par an. Colossal, on vous dit.

Pratiqué en Algérie par les émirs du Golfe, le secret du braconnage de l’outarde révélé

Jugé en appel dans une affaire de corruption, l’ex-Premier ministre algérien, Ahmed Ouyahia, a fait une déclaration inattendue en révélant, le samedi 9 janvier 2021, en audience devant les magistrats de la cour d’Alger, avoir reçu en cadeau des lingots d’or, offerts par des émirs du Golfe, durant leurs périodes de chasse à l’outarde, organisées par la présidence de la République.

Par M’hamed Rebah

D’autres responsables ont reçu le même cadeau, selon l’ex-Premier ministre qui a enfoncé le clou en précisant avoir vendu ses lingots d’or au marché noir. Ce fait sans précédent dans les annales judiciaires de l’Algérie ouvre la boîte de Pandore des actes délictueux qui ont pu concerner le secteur de l’environnement.

Pour l’heure, c’est le braconnage qui est projeté dans l’actualité. Classé mondialement à la troisième place des activités illégales, après le trafic d’armes et de drogue, le braconnage est considéré comme l’une des causes essentielles dans la diminution, voire l’extinction de certaines espèces. Les experts algériens qui ont rédigé le 5e rapport national sur la biodiversité (février 2015, ministère de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement) ont averti que la préservation de la faune algérienne passe par la lutte contre le braconnage. Ils ont cité « à titre d’exemple, certains mammifères, comme les antilopes (l’oryx, l’addax…) qui sont de disparition récente, suite à un braconnage aux effets dévastateurs ». Selon eux, pour l’outarde, le braconnage est « quasi organisé », et profite de la non-application du dispositif réglementaire. Leur constat est confirmé par l’aveu de l’ex-Premier ministre. Des cadeaux ont été offerts par des émirs des pays du Golfe aux responsables algériens en échange de la permission de chasser l’outarde dans un cadre quasi-officiel.

La chasse de cette espèce inscrite sur la liste des espèces animales menacées de disparition, fixée par l’article 3 de l’ordonnance du 15 juillet 2006, est interdite en Algérie. L’infraction est punie d’un an à trois ans et d’une amende de 200.000 DA (un peu plus de 1240 euros) à 500.000 DA (un peu plus de 3100 euros). En cas de récidive, la peine est portée au double. La règle de l’impunité dont bénéficient les braconniers venus des pays du Golfe, a eu, au moins, deux exceptions: en novembre 2004, quatre Koweïtiens ont été arrêtés et condamnés, en vertu de la loi sur la chasse, à de faibles peines, certes, pour chasse illicite à l‘outarde dans le désert algérien ; et entre 2012 et 2016, deux Emiratis, deux Saoudiens et deux Koweïtiens ont été arrêtés, dans le sud algérien, et rapatriés vers leurs pays d’origine après avoir été condamnés à des amendes.

En décembre 2004, la presse a fait savoir que, sur décision du Président de la République, aucune autorisation ne serait plus délivrée aux personnalités étrangères pour la chasse d’espèces protégées au sud du pays. Mais, comme l’ont rapporté les médias, la chasse à l’outarde à l’aide de faucons, passe-temps favori des cheikhs du Golfe, ne s’est pas arrêtée. Sur la base des témoignages des populations locales, les journalistes ont, à maintes reprises, dénoncé cette situation. Convois de 4×4, camions-citernes pour l’eau potable et pour le carburant, stock de nourriture, serviteurs, générateurs d’électricité, matériel de télécommunications ; ainsi équipés et forts de leurs pétrodollars, les émirs ont écumé depuis les années 1980, comme s’ils avaient carte blanche, des zones entières devenues leurs chasses gardées. Avec leurs fauconniers, spécialement transportés par avion pour ces parties de chasse-massacre, ils ont tué des quantités énormes d’espèces. Des chargements entiers d’outardes et de gazelles ont été expédiés vers les pays du Golfe. Les œufs des outardes ont été ramassés et emportés pour pratiquer l’élevage et réintroduire cette espèce supprimée dans les pays du Golfe, par ces mêmes pratiques.

Une convention a été signée en janvier 2013, entre l’Algérie et le Qatar, pour la création d’un centre de multiplication de l’outarde (Houbara) dans la zone de Ghassoul (wilaya d’El Bayadh) dans le sud algérien. La partie qatarie s‘est engagée à « appliquer la législation algérienne ainsi que les conventions internationales relatives à la conservation des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction, qui sont en vigueur ». Cette convention est en vigueur jusqu’en 2023. En février 2019, la presse a fait état d’une opération de lâcher de 1 500 individus de l’espèce outarde (houbara) dans la plaine de Lajdar (El-Kasdir wilaya de Naâma), dans le cadre d’un programme de coopération algéro-émiratie. Maigre compensation.

La Tunisie n’est pas épargnée par le braconnage. Des écologistes tunisiens ont signalé l’atterrissage dans le désert, au début de cette année, de plusieurs appareils en provenance d’un pays du Golfe, chargés de véhicules tous terrains, un hélicoptère, des caméras thermiques, des armes et des faucons de chasse. Ils accusent un ministre tunisien d’être derrière ce braconnage qui cible la faune désertique en Tunisie.

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du dimanche 17 janvier 2021.

2021, année de l’urgence climatique ?


par Olivier Nouaillas

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Dans les cercles écologistes et militants, l’expression a souvent été employée, mais c’est la première fois qu’elle est utilisée à un aussi haut niveau de responsabilité. Ainsi, il faut prendre très au sérieux la déclaration faite par Antonio Gutteres, le secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies (ONU) le 12 décembre 2020, soit cinq ans jour pour jour après la signature de l’Accord de Paris lors de la COP 21 pour lutter contre le changement climatique. « J’appelle aujourd’hui les responsables du monde à déclarer l’état d’urgence climatique dans leur pays jusqu’à ce que la neutralité carbone soit atteinte », a-t-il déclaré lors d’un sommet de chefs d’état, organisé en visioconférence.

« Urgence climatique » : l’expression sonne comme un rappel à l’ordre, voire comme un ultime avertissement à une communauté internationale qui fonce droit dans le mur. Pourtant, il y a cinq ans, en adoptant l’objectif de « limiter le réchauffement à 2 ° C», « si possible à 1,5°C », un timide vent d’espoir s’était levé. Pour la première fois, un accord international de limitation des gaz à effet de serre – certes juridiquement non contraignant, mais révisable tous les cinq ans – était adopté par 196 pays. L’action irresponsable de chefs d’Etats pyromanes (Donald Trump et Jair Bolsonaro en tête), mais aussi la faiblesse des engagements pris par la plupart des Etats et gouvernements nous conduisent d’ici la fin du XXIe siècle vers un réchauffement largement supérieur à 3° C, voire 4° ou 5° C, aux conséquences incalculables sur l’habitabilité de la Terre.

Certes, le Global Carbon Project vient de révéler que les émissions mondiales de CO2 ont baissé en 2020 de 7 %, un record. Mais la cause est à rechercher non pas du côté d’efforts vertueux, mais de la mise à l’arrêt de nombreux secteurs de l’économie mondiale, en raison de la pandémie de Covid-19 … D’ailleurs, la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère a continué à augmenter, atteignant 410 ppm (particules par millions) un niveau inégalé depuis trois millions d’années. Et, une étude de chercheurs de l’université McGill à Montréal, publiée la veille de Noël, dans la revue Climate Dynamics, montre que « le seuil climatique dangereux (c’est-à-dire supérieur à 1,5° C) pourrait être franchi entre 2027 et 2042 ». Autant dire que le temps nous est compté, d’autant plus que 2020 a été, de nouveau, la troisième année la plus chaude jamais observée depuis le début des relevés météorologiques.

Le pire n’est heureusement jamais sûr. Donald Trump, le leader des climatosceptiques et des démagogues anti-science, a été battu, et Joe Biden, son successeur qui va entrer en fonction le 20 janvier, parle du changement climatique comme d’« une menace existentielle ». La Cop 26, reportée d’un an, a été refixée à Glasgow en novembre 2021 et c’est elle qui, selon l’accord de Paris, peut revoir les engagements des pays à la hausse. D’ailleurs, les ONG d’environnement, toujours combatives, ont prévu d’en faire un nouveau moment de mobilisation internationale. Tout aussi important, le Congrès mondial de la nature, après deux reports pour cause de pandémie, devrait avoir lieu à Marseille du 3 au 11 septembre 2021. Car le lien entre l’urgence climatique et l’érosion de la biodiversité est, chaque jour qui passe, de plus en plus évident.

Aussi, au début de cette année 2021 cruciale, il faut prendre comme un signal très encourageant le fait que les scientifiques du GIEC, spécialistes du climat, et de l’IPBES, spécialistes de la biodiversité, ont décidé de monter un groupe de travail en commun sur la nécessaire préservation des écosystèmes, l’un des meilleurs outils pour amortir non seulement les effets du changement climatique, mais aussi le développement des zoonoses. En effet, alors que la mise en cause de la science est devenue une spécialité des milieux complotistes, « croire à la science ou pas est devenue une question éminemment politique », comme l’affirme la sociologue Eva Illouz. « Sans doute, ajoute-t-elle, celle qui va décider de l’avenir du monde ». Pas moins.

Ancien vice-président des JNE et auteur du Changement climatique pour les Nuls (First, 2014), Olivier Nouaillas tient désormais une chronique hebdomadaire « Planète verte » sur la vie.fr. Ce texte y a aussi été publié (cliquez ici).

Plan de relance de la filière bois : la forêt ça se cultive !

Dans une société de masse industrialisée, seuls les grands nombres impressionnent. L’actuel ministre de l’Agriculture, de l’Alimentation et des Forêts peut être fier de lui avec son plan de « repeuplement » des forêts françaises car les chiffres donnent le vertige : 50 millions d’arbres à planter, 45 000 hectares à reboiser, 200 millions d’euros.

par Jean-Claude Génot *

Plantation d’épicéas avec un couloir pour l’abatteuse tous les 10 à 15 m : un champ d’arbres – photo Jean-Claude Génot

« Le volet de repeuplement des forêts est je pense le plus grand depuis l’après-guerre », a ajouté le ministre. Espérons que le sort de tous ces arbres ne sera pas le même que celui des centaines de milliers d’épicéas plantés il y a quelques décennies qui sont morts affaiblis par les sécheresses et tués par les scolytes en 2019 et 2020. Car si la forêt a encaissé ces pertes massives, ce n’est ni la faute du réchauffement climatique, ni celle des scolytes qui font partie de l’écosystème forestier, mais bien celles des sylviculteurs qui ont planté l’épicéa, espèce montagnarde, en plaine sur des sols inadaptés et en peuplements purs, fragiles et non résilients.

Travailler contre la nature nécessite d’en payer le prix tôt ou tard. Le forestier a cette capacité bien humaine de se dédouaner des erreurs commises par lui ou par ses pairs, corporatisme oblige. La vision de la forêt du ministre de l’Agriculture a le mérite de la clarté en nous rappelant « qu’une forêt, ça se protège, tout comme le sol, et ça se cultive, tout comme le sol ». Si la culture de la forêt vue par le ministre a pour modèle l’agriculture industrielle française, on peut avoir des craintes légitimes sur les effets de ce plan. On se doute bien que ce programme de « repeuplement » est en fait un plan de relance de la filière bois qui souhaite majoritairement des résineux alors que la forêt française est dominée par les feuillus. Cultiver la forêt signifie planter des résineux, donc créer des champs d’arbres et certainement pas des forêts.

Mélanges d’espèces, d’âges et de couleurs : une forêt – photo Jean-Claude Génot

Il faut peut-être rappeler au ministre qu’une forêt pousse toute seule et n’a nullement besoin de plantation pour exister, c’est ce qui la différencie d’un champ d’arbres. La forêt est composée d’espèces autochtones d’âges divers, adaptées au sol et au climat local, issues de régénération naturelle, où vivent une faune et une flore spécifiques liés à l’ambiance forestière. C’est un espace multifonctionnel où on coupe du bois, on protège la nature et on accueille les gens. Un champ d’arbres est une monoculture d’espèces allochtones d’âge unique, esthétiquement laid, écologiquement pauvre, économiquement aventureux et climatiquement néfaste. C’est un espace monofonctionnel dont le seul but est de produire de la biomasse pour le « moloch » industriel.

Il faut en finir avec cet argument simpliste selon lequel planter un arbre est bon pour la nature si on ne précise pas l’espèce, le lieu et l’objectif. Il est bénéfique de planter des arbres ayant vocation à devenir plus que centenaires dans des paysages appauvris par l’agriculture ou dans des villes très bétonnées. Par contre, en forêt il est calamiteux sur le plan écologique de planter des résineux à la place des feuillus autochtones ou des surfaces d’épicéas éliminées par les scolytes, sous peine de reproduire les mêmes erreurs que dans le passé avec cette fois, des espèces encore plus exotiques censées mieux s’adapter au changement climatique.

Si vous aimez l’exotisme, vous serez servi avec la liste à la Prévert de l’ONF : sapins de Céphalonie, d’Espagne et Cilicie, cèdres de l’Atlas, à encens et du Liban, eucalyptus du Mont Dalrymple, pins noirs d’Autriche, de Monterrey et de Brutie, sans oublier le Douglas et les chênes du Caucase, de Hongrie et de Turquie. Ces plantations sont habilement nommées îlots d’avenir par l’ONF, ce qui tendrait à sous-entendre que le reste de la forêt n’en a pas. Il est prévu dans les forêts domaniales d’atteindre 3 % de ces îlots d’avenir, à mettre en parallèle avec le ridicule 1 % dédié à la nature (réserve intégrale et îlots de sénescence). A l’heure où les spécialistes de la biodiversité insistent sur la nécessaire attention à avoir avant d’introduire des espèces exotiques, les forestiers foulent allègrement le principe de précaution inscrit dans la Constitution. Faut-il rappeler que l’agence fédérale allemande de l’environnement a classé le Douglas dans les espèces envahissantes ! On attend vivement que le ministère de l’Ecologie se prononce sur ces espèces exotiques via l’Autorité environnementale. Gagner de nouvelles surfaces de plantations risque de se faire au détriment de friches ou de boisements spontanés dont la résilience est bien plus importante que celle des monocultures. Supprimer la nature en libre évolution ou des milieux agropastoraux diversifiés pour y mettre des monocultures serait un écocide dont les responsables devront rendre compte à l’heure où la biodiversité s’effondre. Assurément, planter des résineux dans ces situations revient à avoir peut-être plus d’arbres, mais nettement moins de forêts.

Enfin, dire que ces plantations vont permettre de lutter contre les effets du réchauffement climatique est une pure « trumperie » que la filière bois ne cesse de colporter. Le stockage de carbone est bien meilleur avec une forêt à cycle long qu’avec une plantation gérée sur un cycle court. De plus, la coupe rase et la débauche de travaux (dessouchage, labour, épandage de fertilisants ou de pesticides) liés à l’exploitation des plantations perturbent fortement les sols, ce qui provoque un relargage du carbone qui est contenu dans la biomasse, le bois mort, l’humus et le sol. Sans parler de la dépense d’énergie fossile, plus importante dans le cas de la plantation que pour une forêt âgée. Enfin, la plantation de résineux renforce les effets du réchauffement climatique. En effet, elle modifie l’albedo des arbres (capacité de réfléchir l’énergie solaire), pourtant plus bas chez les résineux que chez les feuillus, la rugosité de la canopée (capacité à plus ou moins laisser passer la lumière) et l’évapotranspiration du sol, plus soumis à la lumière dans les plantations de résineux que dans les forêts de feuillus.

Ce plan sert les intérêts privés des pépiniéristes, des coopératives forestières et de l’ONF aux abois sur le plan économique, mais certainement pas l’intérêt général. Comment peut-on aujourd’hui s’obstiner à planter quand la forêt fonctionne gratuitement par régénération naturelle ? Comment peut-on miser sur des espèces miraculeuses dont on ne sait rien du comportement à moyen et long terme vis-à-vis du sol et des autres espèces de flore et de faune dans les différentes régions sans aucune étude d’impact préalable ? Tout cela sent l’apprenti sorcier qui veut dominer la nature en se fichant bien des conséquences écologiques et en jouant à la roulette russe avec de l’argent public. Avec ce programme de plantation, la France continue de se distinguer avec ses politiques antinature, elle s’illustre déjà avec son plan de régulation du loup totalement inefficace, ses aires dites protégées (parcs nationaux et réserves naturelles) sans libre évolution, son manque total de volonté politique pour créer de nouvelles zones de protection dédiées aux vivants non humains avant que la biodiversité ne soit réduite à une peau de chagrin et son soutien sans faille aux milieux cynégétiques les plus rétrogrades et aux lobbys de l’agriculture industrielle écocidaire.

* Ecologue

 

Redonnons de la place au vivant

Ce manifeste demande 10 % d’espaces protégés en « libre évolution », sans intervention humaine, sur le territoire français d’ici 2030. Il  a été signé par de nombreuses associations et personnalités, dont quatre membres des JNE.

« La nature décline globalement à un rythme sans précédent dans l’histoire humaine – et le taux d’extinction des espèces s’accélère, provoquant dès à présent des effets graves sur les populations humaines du monde entier ». C’est avec ces mots que l’IBPES (plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques) a lancé l’alerte dans son rapport paru en 2019. Sur les 8 millions d’espèces animales et végétales sur Terre, le rapport estime qu’environ 1 million sont aujourd’hui menacées d’extinction (…), chose « qui n’a jamais eu lieu auparavant dans l’histoire de l’humanité ». Et parmi les 5,9 millions (estimation) d’espèces terrestres, plus de 500.000 ne bénéficient plus de l’habitat naturel nécessaire à leur survie à long terme !

Et la crise de la Covid-19 ne fait que renforcer nos craintes : le recul du monde sauvage face à la pression humaine favorise l’émergence de nouveaux pathogènes.

Un bilan de la biodiversité en France alarmant

La France n’échappe pas à ces menaces. La nature régresse du fait des activités humaines : artificialisation des sols et fragmentation des milieux naturels, surexploitation des ressources, pollutions de l’air, de l’eau et des sols, usage massif des pesticides en agriculture, chasse.

Les forêts sont en grande partie exploitées, les zones d’agriculture industrielle artificialisées, les cours d’eau aménagés, les zones humides drainées, les prairies de montagnes usées en grande partie par le pastoralisme, les mers vidées par la surpêche.

Il n’y a plus assez de très vieux arbres dans nos forêts, les oiseaux et les papillons se font rares dans nos campagnes. Certaines espèces d’animaux sauvages ont presque disparu. Les écosystèmes sont fortement perturbés et ne peuvent plus rendre les services qu’ils offrent habituellement aussi bien à l’humain qu’à la nature : purification de l’eau et de l’air, atténuation des crues et de l’effet des sécheresses, maintien de la pollinisation, régulation du climat, régulation de la dynamique des pathogènes et parasites, etc.

Et pourtant… la variété des paysages et la richesse des écosystèmes de notre merveilleux pays nous confèrent une responsabilité réelle vis-à-vis du vivant : la France accueille plus de 160 000 espèces (1), soit environ 2 % des espèces connues sur notre planète. Il s’agit de la plus grande biodiversité d’Europe.

Aujourd’hui en France, moins de 1,54 % du territoire métropolitain terrestre bénéficie d’une protection dite « forte » (2). Or à l’intérieur de ces espaces de protection « forte », l’exploitation forestière, le pastoralisme et la chasse sont encore bien présents. La chasse est autorisée dans 3 zones-cœurs de parc national sur 11 (Parc national des Calanques, des Cévennes et de forêts), dans une grande majorité des Réserves naturelles nationales et dans la plupart des Réserves naturelles régionales. En outre, la chasse et la pêche ne sont pas partout interdites dans les réserves biologiques. Les forêts et les pâturages sont exploités dans les zones cœurs des parcs nationaux de montagne et dans de nombreuses réserves naturelles.

À ce jour, on peut estimer que seuls 0,6 % du territoire terrestre métropolitain français assurent la libre expression des processus naturels.

Offrons 10% de notre territoire à la nature, sans intervention humaine

Le Président Emmanuel Macron a déclaré en mai 2019 vouloir protéger 30 % des espaces naturels sur terre et en mer, dont 1/3 « en pleine naturalité » (devenu entre-temps « en protection forte »), soit 10% à l’horizon 2030. Cet objectif est entériné dans la stratégie Biodiversité de la France et de l’Union Européenne 2020-2030.

Mais quelle définition donner à la pleine naturalité ou protection forte dont parle le Président Macron ?

Devant l’urgence de préserver la nature et les humains, nous nous réjouissons des déclarations faites, qui pourraient être une véritable révolution, tout en redoutant les artifices de langage. La protection forte ne doit pas être un consensus mou qui ne nous ferait en rien gagner la bataille de la biodiversité.

En février 2009 déjà, le Parlement européen avait adopté un rapport invitant les Etats membres à développer de vastes zones de nature « vierge ». La protection forte de l’Europe a été définie par l’initiative Wild Europe en 2012 : « Un espace à haute naturalité est une zone gouvernée par des processus naturels. Elle est composée d’espèces et d’habitats naturels et suffisamment grands pour le fonctionnement écologique effectif des processus naturels. Il est non ou peu modifié et sans activité humaine intrusive ou extractive, habitat permanent, infrastructure ou perturbation visuelle. » Ce qui signifie une zone sans chasse, sans exploitation du bois, des terres ou des minéraux, sans contrôle des espèces.

• Renforçons la protection forte française pour que les 10 % promis le soient en libre évolution (en pleine naturalité) en adoptant la définition européenne des zones de nature vierge (3).

• Créons des zones de libre évolution à l’intérieur d’espaces encore trop mal protégés (Parcs naturels régionaux, zones Natura 2000, etc.) mais aussi là où cela sera profitable à de nouveaux territoires. Créons de nouveaux outils pour faciliter leur mise en place.

• Visons systématiquement la présence de toutes les composantes d’un écosystème laissé en libre évolution afin de garantir son fonctionnement optimal.

• Encourageons les propriétaires privés à rendre certaines de leurs parcelles à la nature sauvage avec une garantie sur le long terme.

• Inscrivons ces propositions dans la nouvelle stratégie des Aires protégées 2020-2030 de la France.

Arrêtons de vouloir maîtriser et exploiter la totalité des espaces et des écosystèmes, laissons, en certains lieux, la nature prendre la direction qu’elle souhaite ! Car la nature libre, autonome, spontanée et sauvage a des capacités de réparation étonnantes, à condition qu’on lui en laisse l’espace et le temps. Sans intervention humaine quelle qu’elle soit, la forêt se reconstitue, la faune revient et retrouve sa densité naturelle sans qu’il soit besoin de la réguler.

L’urgence démontrée de telles mesures appelle une volonté forte quant à leur mise en œuvre. Mais nous savons aussi que la garantie de vrais progrès en ce sens repose, au-delà même des moyens, sur la qualité des dialogues, des concertations qui les accompagneront. Créons donc les conditions d’un partage exigeant, fondateur de décisions claires et mieux susceptibles ainsi d’être partagées (4).

Le déclin de la biodiversité n’est pas inéluctable. Redonnons de la place au vivant !

Ce texte a aussi été publié en tribune dans le Monde le 8 décembre 2020.

Les signataires

Personnalités
Isabelle Autissier, navigatrice et écrivain
Jean-Michel Bertrand, photographe, cinéaste animalier et réalisateur
Gilles Clément, paysagiste, botaniste, entomologiste, biologiste et écrivain
Gilbert Cochet, agrégé, attaché au Muséum national d’histoire naturelle, expert au Conseil de l’Europe, expert au Conseil Scientifique régional du patrimoine naturel
Jean-Baptiste Dumond, naturaliste-photographe (JNE)
Stéphane Durand, éditeur et auteur
Jean-Claude Génot, ingénieur écologue, écrivain (JNE)
Marc Giraud, écrivain, naturaliste, chroniqueur (JNE)
Francis Hallé, botaniste, biologiste et dendrologue
Nicolas Hulot, président d’honneur de la Fondation Nicolas Hulot
Béatrice Kremer-Cochet, agrégée, experte au Conseil Scientifique régional du patrimoine naturel
Virginie Maris, directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la philosophie de l’environnement
Roger Mathieu, naturaliste, écrivain
Baptiste Morizot, enseignant-chercheur en philosophie
Vincent Munier, photographe animalier (JNE)
Jacques Perrin, comédien, producteur
Matthieu Ricard, moine bouddhiste tibétain, essayiste et photographe
Sylvain Tesson, écrivain voyageur

Associations
Animal Cross
ASPAS
Faune Sauvage
France Nature Envrionnement
Association Francis Hallé pour la forêt primaire
Forêts sauvages Mille traces

Sources
(1) MNHN 2015 : 160 612 espèces (sur 8-10 millions estimées dans le monde), soit 2 %
(2) : Source INPN 30 octobre 2020 : Les coeurs de parc national (0,77 % du territoire) – Les arrêtés de protection de biotope ou de géotope (0,32 % du territoire) – Les réserves naturelles nationales, régionales et de Corse (0,36 % du territoire) – Les réserves biologiques forestières dirigées et intégrales (0,09 % du territoire)
(3) Définition de l’initiative Wild Europe de 2012
(4) Nous sommes pour notre part en discussion et convergence de réflexion avec les associations Francis Hallé pour une forêt primaire (qui a attiré l’attention d’E. Macron sur son projet qui a répondu favorablement à la démarche), ASPAS et d’autres qui se positionneront dans les prochaines semaines.

 

La pandémie passe, la presse trépasse

Chute des revenus publicitaires, fermeture des points de vente, recul des recettes d’abonnement, le monde des médias français est fortement secoué. Et les journalistes de l’environnement subissent de plein fouet ce séisme majeur.

Le groupe Vivendi, détenu par Vincent Bolloré, devrait prendre le contrôle de Prisma Media. Ce groupe édite notamment Géo, Ca m’intéresse et National Geographic : des titres au fort contenu environnemental.

Quelques jours plus tard, c’est le groupe Infopro Digital qui annonçait la mise à mort du Journal de l’Environnement, quotidien en ligne dédié aux professionnels de l’environnement.

Depuis des semaines, les journalistes de Science et Vie se mobilisent pour la sauvegarde de leur magazine, soutenus par trois cents scientifiques et universitaires.

Nos pensées vont aux adhérents de nos associations qui vont perdre leur emploi, à un moment où la précarité réduit l’attractivité d’une profession réputée utile à la démocratie.

Leur connaissance approfondie des problématiques environnementales et leur engagement pour une information rigoureuse vont nous manquer. Comment ne pas penser aux conséquences de ces restructurations sur le paysage médiatique et la qualité de l’information ?

Nous nous interrogeons aussi sur l’usage qui a été fait par Prisma Media, Infopro Digital, Reworld Media (propriétaire de Science et Vie) des aides à la presse distribuées par l’état. Sans omettre, bien sûr, les soutiens exceptionnels distribués depuis le début de la pandémie pour aider les entreprises de presse à passer le cap de la fermeture des réseaux classiques de distribution.

A l’heure où les fausses informations circulent à la vitesse de l’éclair sur les réseaux sociaux et certaines chaines d’information en continu, nous avons besoin de journalistes qui connaissent leurs sujets, savent mettre des informations en perspective et faire appel au sens critique des lecteurs.

L’information n’est pas une marchandise comme les autres. La rentabilité ne doit pas primer sur la fiabilité des contenus. Cette information doit également rester indépendante de tout intérêt financier.

Par ailleurs, le dispositif d’aide aux PME fragilisées par la pandémie prévoit jusqu’à 10 000 € par mois pour les “régies publicitaires des médias”, selon la formulation du site internet de Bercy, mais seulement le dispositif de droit commun, donc 1 500 € par mois, pour les médias eux-mêmes. N’est-ce pas une occasion manquée pour le ministère de la culture de défendre la presse ? Est-ce possible de prévoir un rattrapage ?

Aussi nous demandons aux ministres de la Culture et de la Transition écologique de bien vouloir nous recevoir pour évoquer les mesures qui peuvent être envisagées pour préserver la presse environnementale, à quelques semaines de l’entrée en vigueur du Pacte vert européen…

L’Association des Journalistes de l’Environnement (AJE)
&
Les Journalistes-écrivains pour la nature et l’écologie (JNE).



 

Quand des éleveurs d’animaux virent de bord et s’échappent du système

Ces éleveurs s’évadent d’un carcan mental ! Résultat : le monde commence à changer sérieusement dans la bonne direction. Leur point commun : une prise de conscience profonde du mal qu’ils infligent aux animaux, se traduisant parfois par un mal au ventre, voire une maladie soudaine.

par Florence Faucompré

Aux Etats-Unis ou encore à Taiwan, le même phénomène se produit. Il importe d’avoir une volonté nette du but à atteindre et s’y tenir. Par exemple, cet éleveur américain d’origine indienne, M. Vasantalkumar, revend tout son stock d’avoine à la firme Oatley, qui produit du lait d’avoine, et transforme son terrain en sanctuaire. Il devient maraîcher et par ailleurs, étant bon cuisinier, il vend des plats hindous maison. Une superbe idée qui a beaucoup plu ! Sa vie a complètement changé pour le bien-être de tous.

Porcs

Près de New York, M. Bob Comis, ancien éleveur de porcs, a abandonné tout élevage. Son histoire a donné lieu à un film poignant, The last pig, qui est surtout une réflexion sans images atroces d’abattoirs.
A Taiwan, deux éleveurs de porcs ont été contraints d’abandonner leur besogne et ont innové dans la culture des nymphoïdes hydrophiles, des plantes aquatiques comestibles délicieuses, poussant sous une feuille en forme de cœur. L’environnement (air, eau…) a été purifié du tout au tout ! Plus d’odeurs pestilentielles, un cadre de vie paradisiaque, et des bêtes en paix … En outre, ils se réjouissent de gagner beaucoup plus qu’avant !

 

Poules
À Wickes, en Arkansas aux Etats-Unis, un couple d’éleveurs de volailles depuis 18 ans ressent soudain une sorte de foudre intérieure. Impossible de continuer. Jennifer ressent au ventre les douleurs de ses poules. Elle tombe malade, adopte alors un régime végétalien et guérit. Son mari s’appelle Rodrey. Tous les deux sont d’accord pour changer complètement. Ils vont créer le Rowdy girl sanctuary. Puis ils choisissent la culture de toutes sortes de champignons dans les anciens locaux-prisons, désormais vacants. Rien ne se perd, tout se transforme.

Chèvres

Même expérience pour Carole et Julian Pearce, après 20 ans d’élevage de chèvres. Leur ferme a été transformée en un sanctuaire, le Soledad Goats à Mayo, en Floride, où vivent actuellement 300 animaux. Et pour vivre, leur reconversion fera le bonheur des végans : des fromages en noix de cajou, des bonbons végétaliens … ou des chocolats ! Sans oublier des bougies et des savons.

 

Voilà donc quelques exemples magnifiques de changement, une liste qui n’est certes pas exhaustive, mais qui pourra en inspirer d’autres, malheureux de leur activité et manquant d’idées pour « sauter le pas »…. A noter que les dommages sur la nature sont réparés à la suite du changement d’activité.

La nature autour de Tchernobyl : la réserve radio-écologique d’Etat de Polésie en Biélorussie

Les auteurs du présent article se sont rendus dans la partie biélorusse de la zone d’exclusion de la centrale de Tchernobyl du 29 septembre au 1er octobre 2016. Le premier compte rendu de leur visite a fait l’objet d’un article paru dans le Courrier de la nature N° 303 (mai-juin 2017). Le texte ci-dessous est différent, fait appel à une bibliographie plus fournie et fait part de certains travaux de recherches inédits effectués en Biélorussie.

par Jean-Claude Génot et Annik Schnitzler

Rares sont les personnes pour qui Tchernobyl n’évoque rien, mais plus rares encore sont les personnes pour qui la Polésie signifie quelque chose. Pourtant, la Polésie est la région sud de la Biélorussie, frontalière avec l’Ukraine, qui a reçu la plus grosse partie des retombées de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. En 1988, une réserve écologique d’un genre spécial y a été créée dans la zone d’exclusion autour de la centrale, côté biélorusse. Il s’agit de la réserve radio-écologique d’Etat de Polésie (RREP) qui ne dépend pas du ministère de l’Environnement mais du ministère des Situations d’urgence de la république de Biélorussie. D’une surface de 2160 km2 (65 km du nord au sud et 72 km d’est en ouest), la RREP a reçu 30 % du césium 137, 73 % du strontium 90 et 97 % des isotopes du plutonium émis par l’explosion du réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl. Le plutonium 241 a donné par désintégration l’américium 241 dont la période de demi-vie est de 432 ans. Les 740 personnes qui travaillent pour la RREP ont pour missions essentielles de limiter l’accès des populations environnantes, d’assurer la protection contre les radiations, d’éviter la dispersion des radionucléides et enfin de mener un suivi continu des effets de la radioactivité sur la faune et la flore. Les interventions humaines sur le milieu consistent à créer des pare-feux car le contrôle des incendies est une tâche prioritaire des personnels de la RREP, à planter des arbres sur les champs afin d’éviter les poussières radioactives et à entretenir les monuments aux morts et les cimetières. Comme toutes les aires protégées de Biélorussie, la RREP a aussi un objectif économique et certaines activités « expérimentales » ont lieu comme l’élevage, l’arboriculture, l’apiculture et la foresterie avec 8 000 m3 de bois coupé et scié annuellement.

La végétation entoure les maisons abandonnées – photo JC Génot

La « catastrophe », comme l’appellent les Biélorusses, est un drame humain puisque 22 000 personnes qui vivaient sur ce territoire dans plus d’une centaine de villages ont été évacués, mais seulement 10 jours après l’explosion du réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl. Des villages ont été enterrés, les autres ont été abandonnés. Des vieilles personnes sont restées dans leurs maisons et des SDF ont continué à vivre là pendant une dizaine d’années. Depuis, seul le personnel de la réserve et les visiteurs fréquentent cette vaste zone. Les bureaux des scientifiques de la RREP sont dans l’ancien village abandonné de Babchin, mais la partie administrative est dans la ville de Khoiniki, située à 15 km au nord de la réserve. Tout à fait au sud de la RREP, dans le village de Masany, il a fallu décaper le sol trop contaminé et apporter de la terre avant d’y installer une station de mesure de la radioactivité pour que le personnel puisse vivre. Lors d’une visite de trois jours début octobre 2016, nous avons pu lire sur le tableau d’une école du district cette inscription pathétique : « Nous reviendrons ».

Des immeubles masqués par les arbres – photo JC Génot

Mais le milieu de vie de ces populations a été rendu inhabitable par le plus grave accident nucléaire civil du XXe siècle, surpassant celui de Fukushima en 2011 d’après l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). La contamination des sols, des plantes et des animaux empêche toute perspective de vie normale avant très longtemps. Les habitants ont été particulièrement pénalisés car dans la campagne biélorusse, les gens cultivent leur jardin, vont chercher l’eau dans des puits, pêchent dans les rivières et ramassent des champignons et des baies en forêt. Trois jours par an, la RREP autorise les anciens habitants à venir sur les tombes de leurs défunts pendant les fêtes orthodoxes. Malgré cela, les incursions ont été très nombreuses depuis l’évacuation pour braconner ou pour piller et vandaliser les maisons abandonnées. En effet, la limite extérieure de la RREP n’est surveillée qu’au travers de postes de contrôle sur les routes d’accès. Une clôture englobant une surface d’environ 1 400 km2, la zone rouge la plus contaminée, a été dressée à l’intérieur de la RREP avec également des postes de contrôle. Mais en trente ans, la clôture a été détériorée en de très nombreux endroits et les panneaux avec le symbole de la radioactivité ne dissuadent pas les gens de pénétrer dans cette zone défendue.

La « catastrophe » a révélé deux grandes facettes de l’espèce humaine : d’un côté le dévouement, voire l’héroïsme des pompiers, des pilotes d’hélicoptères et des liquidateurs soviétiques qui ont empêché le réacteur en fusion d’exploser au contact de l’eau, de l’autre, la cupidité et le mépris de la vie humaine de ceux qui ont volé les meubles, les boiseries, la vaisselle dans les maisons abandonnées pour les vendre dans le pays sans se préoccuper de leurs émissions radioactives, et les fonctionnaires des kolkhozes qui ont mélangé les produits agricoles (lait, blé) des zones contaminées avec ceux du nord, épargnés par la catastrophe, pour les écouler sur le marché. La contamination a privé la Biélorussie d’une grande partie de sa production agricole et un tiers des kolkhozes ont été abandonnés. Quant aux habitants évacués, ceux qui ont été conduits à Minsk vivent dans des quartiers à part et sont ostracisés comme étant des « Tchernobyliens ». Il est tout simplement surréaliste de penser que des dizaines de milliers de Biélorusses vivent toujours en zone contaminée, notamment dans les environs de Gomel au sud du pays. Quant au personnel de la RREP, les gens travaillent deux semaines puis sont au repos. Ils sont suivis annuellement et possèdent un dosimètre, mais les scientifiques qui nous guidaient n’en avaient pas sur eux. Ils ne doivent pas dépasser 1,5 m Sv/an (le Sievert exprime les effets biologiques des rayonnements ionisants sur la matière vivante, il représente indirectement le risque pour la santé à la suite d’une exposition à une source radioactive).

Dans tout le pays, la radioactivité se répartit par taches à travers forêts, champs et marais. En venant en voiture, à 80 km de la réserve, il y avait déjà un panneau à l’entrée d’une forêt avec le symbole de la radioactivité. Les chiffres indiqués par le compteur Geiger emporté avec nous sont en µRem/heure (le rem signifie Röntgen equivalent man, il mesure la dose reçue par le corps entier qui dépend des types de rayonnements ionisants). Les chiffres indiqués sur les panneaux dans la réserve sont en µSv/heure. Il nous fallait faire une conversion des Rem en Sievert assez simple (1 Rem = 0,01 Sv) pour savoir où nous en étions.

La rivière Pripiat marque la frontière avec l’Ukraine – photo JC Génot

Ainsi sur le bord d’une route, on enregistre 0,63 µSv/h alors que sur la route en macadam on est à 0,43, à l’intérieur de l’école 0,15 µSv/h et à l’extérieur 0,39, au bord de la rivière Pripiat 0,09 µSv/h, sur la berge 0,27 et sur le chemin qui y mène 0,45. C’est dans la zone «rouge» qu’a été enregistré le chiffre maximal de radioactivité avec 4,11 µSv/h. Un agent de la réserve qui passerait une heure par jour dans ces secteurs, atteindrait la dose maximale admise de 1,5 mSv/an en une année. Or Valery, notre guide spécialiste de la faune, peut travailler 10 heures de suite sur le terrain pendant la belle saison durant sept jours.

Des champs drainés sont redevenus des roselières – photo JC Génot

Il suffit de monter sur une tour d’observation des feux pour prendre la mesure de ce qui se passe depuis trente ans, à savoir une reconquête de la végétation partout où c’est possible, et cela à l’échelle du paysage à perte de vue. Bouleaux, trembles, frênes, érables, charmes et saules colonisent les espaces ouverts autour des villages, et l’intérieur de certaines maisons, des arbres fruitiers se sont ensauvagés, des vignes vierges exotiques et du houblon recouvrent les toits des granges. Les champs drainés se sont transformés en marais, ce qu’ils étaient avant que les hommes les transforment pour l’agriculture, parce que les canaux de drainage ont été bouchés.

Des friches à perte de vue – photo JC Génot

Dans certaines plantations de pins datant d’avant la « catastrophe », les chênes sessiles et les bouleaux poussent spontanément, nous rappelant que les feuillus existent ici naturellement. La vallée alluviale du Pripiat est de toute beauté avec ses berges sablonneuses, ses îles boisées et des terrasses sableuses où se développe une végétation herbacée adaptée à ses sols secs parsemées de chênes. Partout, la friche et la forêt spontanée se développent et forment des écrans denses devant des maisons en bois ou des bâtiments en béton aux fenêtres béantes.

Des routes reculent devant la végétation – photo JC Génot

Les routes sont mangées par la végétation et couvertes de lichens et de mousses. Des panneaux de signalisation ne mènent plus nulle part, les poteaux électriques sont désormais seuls, sans fils. C’est l’image presque caricaturale d’un paysage post-apocalyptique car la centrale couverte de son sarcophage n’est qu’à 12 km de là, masse sombre que l’on peut observer dans le lointain depuis une tour. Malgré le « mal invisible », la nature est calme, sereine et elle se déploie de façon exubérante. On ne peut s’empêcher de penser à cette phrase de François Terrasson, qui visita Tchernobyl : « On vient d’inventer le premier lieu où l’homme ne peut pas vivre ».

Si la végétation est spectaculaire, la faune qui s’est développée ne l’est pas moins. De nombreuses espèces menacées en Biélorussie se sont épanouies dans ces terres ensauvagées, comme le pygargue à queue blanche, l’aigle criard, l’aigle pomarin, le hibou grand-duc et la chouette lapone. Leurs effectifs ont augmenté depuis l’abandon des lieux par les humains. L’inondation artificielle des champs a attiré ici la plus grande population de cygne chanteur du pays. D’autres espèces sont présentes comme le butor qui vit dans les immenses roselières, le guêpier d’Europe dans les rives sableuses de la rivière Pripiat, le râle des genêts dans les marais et la cigogne noire dans les forêts. Le bruant ortolan, un petit passereau devenu rare en Europe occidentale, niche ici dans des milieux atypiques comme les prairies inondables parsemées de chênes et de saules. La cistude, ou tortue des marais, trouve ici les milieux qu’elle affectionne (fossés, canaux, cours d’eau) et elle compte dans la RREP ses plus importantes populations du pays avec plusieurs dizaines de milliers d’individus. Parmi les espèces liées au caractère thermophile du sud de la réserve avec des dunes sableuses et des milieux secs, il faut citer la mante religieuse et une tarentule originaire du sud de la Russie. Par ailleurs, certaines espèces ont été réintroduites volontairement, comme le bison en 1996. D’une population initiale de 19 individus, l’effectif s’élèverait à 174 individus en 2020 selon les gardes de la RREP ; les animaux évoluent librement, mais sont nourris en hiver. Des chevaux de Przewalski venant de la zone d’exclusion en Ukraine ont migré vers la RREP. Trente-six individus ont été relâchés entre 1998 et 2004 et la population s’élève à 150 individus en 2018.

Concernant le loup, sa population a augmenté car ses proies (cerf, chevreuil, élan, sanglier) ne sont plus chassées. Mais les effectifs n’augmentent pas de façon spectaculaire, car les loups se partagent le territoire en fonction du nombre de proies et de l’espace qui leur est nécessaire. Lorsque récemment la densité des sangliers a baissé à cause de la peste porcine africaine, les loups ont reporté leur prédation sur les animaux domestiques (chiens errants), les autres ongulés et es castors, faciles à attraper en période de sécheresse. Il n’y a donc ici pas plus de loups que dans d’autres parties de la Biélorussie, peut-être même moins depuis dix ans, car ils ont été chassés, en hélicoptère, par un ancien directeur de la réserve. Nous avons pu déceler de nombreux indices de sa présence : grattage, fèces, traces, notamment le long des berges de la rivière, très basse depuis deux saisons sèches. Un forestier travaillant à un poste de contrôle nous a affirmé avoir vu une meute de 13 individus au printemps 2016.

L’empreinte laissée par un ours sur une vieille tapisserie dans une maison – photo JC Génot

Aujourd’hui encore, il y a toujours une forte pression des chasseurs et des autorités locales pour tuer les loups, considérés comme nuisibles et officiellement classés comme espèce chassable. Mais le loup n’est pas le seul carnivore de la zone : l’ours et le lynx sont revenus discrètement. Nous avons vu les traces d’un ours, entré dans une maison à la recherche d’abeilles.

Les élans ne sont plus chassés par l’homme et semblent moins craintifs – photo V. Dombrovski

Lors de deux sorties, nous avons pu observer facilement des élans, dont la densité est de 7 à 10 individus pour 10 km2. Enfin, nous avons été impressionnés par le nombre important de tétras lyre, qui se sont envolés devant notre véhicule en parcourant les routes. L’espèce profite des terres en déprise et des marais et sa relative abondance mérite d’être soulignée car cet oiseau figure sur la liste des espèces menacées en France.

Vipère péliade – photo JC Génot

Nous avons également observé plusieurs rapaces : épervier, autour et pygargue à queue blanche, ainsi qu’une couleuvre à collier et une vipère péliade à deux reprises. Plusieurs colonies de reproductions de murins de Brandt ont été identifiées dans des cavités d’arbres, grâce au radiopistage (1). L’installation de pièges photos, en collaboration avec l’université américaine de Géorgie sur la période 2016-2018 au cours de 3371 jours de piégeage en 13 sites différents, a permis au biologiste de la réserve de confirmer l’abondance des mammifères dans la RREP. En effet, on dénombre près de 88 animaux pour 100 jours de piégeage. Les deux mammifères les plus communs sur les photos sont le loup et le lièvre. L’élan et le cerf sont les ongulés les plus fréquents sur les photos. Cinquante-six pour cent des photos d’animaux sont prises la nuit, le chien viverrin étant l’animal le plus commun. Toujours avec des pièges photos, l’université de Géorgie a étudié le comportement nécrophage des animaux de la RREP vis-à-vis de carpes d’élevage, déposées près de la rivière et près des canaux de drainage sur 83 sites au total.

Un lynx pris au piège photo non loin des bureaux de la réserve à Babchin – photo V. Dombrovski

Les nécrophages jouent un rôle important dans l’écosystème en évitant la propagation de maladies et en incorporant certains nutriments dans les sols. Au total, 10 mammifères et 5 oiseaux ont été détectés comme charognards. Les micromammifères et les corvidés (pie et geai) consomment moins de 8 % de la biomasse mise à leur disposition. Les principaux charognards sont le chien viverrin, le vison d’Amérique, la loutre, le loup, le grand corbeau et le pygargue. Ils ont consommé près de 49 % de la biomasse. Un autre phénomène est suivi par les biologistes : l’utilisation par la faune des nombreux bâtiments, maisons, et granges abandonnées. Ainsi il n’est pas rare de trouver un blaireau vivant sous un plancher, un hibou grand-duc dans un grenier, une hulotte dans une ancienne cheminée d’un hangar, des élans ou des cerfs se réfugiant dans une étable ou une grange. L’équipe américaine de l’université de Géorgie et le spécialiste de la faune de la réserve ont effectué un suivi de 10 granges dispersées dans la RREP avec des pièges photos en hiver 2016-2017 et en été 2018 pour observer l’occupation de ces sites par les chevaux de Przewalski. Les chevaux ont été observés 35 fois dans 9 granges en hiver de nuit (sur 655 nuits de piégeage photo) et 149 fois dans 8 granges en été au crépuscule (sur 1339 nuits de piégeage photo). Les groupes de chevaux sont généralement composés de cinq adultes et d’un poulain. Les animaux utilisent ces granges pour dormir, se reproduire ou flâner. Cette étude a permis d’observer d’autres mammifères qui fréquentent ces granges : lièvre, chien viverrin, renard, sanglier, élan, cerf, lynx et loup.

Qu’en est-il des effets de la radioactivité sur la faune et la flore 30 ans après la catastrophe ? S’il a été facile de constater les effets de la forte radioactivité sur la nature immédiatement après la catastrophe, il n’est pas aussi facile de montrer les conséquences à long terme sur la faune et la flore tant les interactions sont complexes. Les scientifiques divergent dans leurs résultats en ce qui concerne les effets de la contamination sur l’abondance et la diversité des espèces. On a constaté une diminution de l’abondance des pollinisateurs dans les zones contaminées et une moindre production de fruits. Par contre, il n’y a qu’un effet modéré des rayonnements ionisants sur les nématodes en milieu forestier. De même, la richesse spécifique, l’abondance et la densité des populations d’oiseaux en milieu forestier diminuent avec l’augmentation du niveau d’exposition aux rayonnements ionisants. A l’inverse, la densité des mammifères n’est pas corrélée à la contamination radioactive. La population de grands ongulés (élan, cerf, chevreuil, sanglier) est comparable à celles observées dans des réserves naturelles non contaminées, voire 7 fois supérieure pour les loups. Une étude vient d’être menée dans la RREP justement sur les loups afin de connaître les radiations auxquels ils sont soumis et valider les modèles simulant les expositions externes. Pour cela, 8 loups ont été capturés et équipés de colliers GPS et de dosimètres électroniques et suivis entre 165 et 180 jours entre mi-novembre 2014 et début mai 2015. Le domaine vital moyen des loups est de 226 km2 et la zone centrale de leur domaine vital est en moyenne de 8 km2. Les loups sont exposés à des doses de radioactivité extrêmement variables en fonction de l’espace et du temps. Ainsi un loup a été exposé durant 12 jours à 10 fois la dose moyenne reçue pendant son suivi. En fait, les loups fréquentent des milieux favorables pour leur survie, quel qu’en soit le degré de contamination. L’étude a montré que les modèles sous-estiment l’exposition externe à laquelle les animaux sont soumis.

Si la faune est si abondante dans la RREP, est-ce dû à l’abandon par l’homme de cette zone entraînant l’arrêt de la chasse, de l’agriculture et de l’exploitation forestière, ou bien au faible impact des radiations ionisantes sur les populations animales ? Pour les scientifiques, il est difficile de séparer l’effet sur la faune dû à l’abandon par les humains de celui potentiellement négatif des rayonnements ionisants. Derrière l’abondance et la densité des espèces se cachent des effets délétères à l’échelle moléculaire. Le rayonnement ionisant peut agir directement sur l’ADN et induire des mutations génétiques. Il peut également endommager les cellules par ce qu’on appelle un stress oxydant. Ainsi des anomalies de la formule sanguine et des altérations histologiques de la rate et du foie ainsi que du système endocrinien ont été relevées chez les micromammifères. Un taux élevé d’anomalies morphologiques (albinisme partiel, malformations du bec, tumeurs) a été observé chez les hirondelles ainsi qu’une baisse de leur survie (2). De surcroît, les populations d’oiseaux (546 individus de 48 espèces échantillonnées) présentent des cerveaux significativement plus petits que dans les zones témoins (3) et une augmentation des cataractes avec le niveau de radiation (57 espèces échantillonnées) (4). Une étude montre également que la descendance des sauterelles présente des anomalies de développement, de survie et de succès reproducteur (5). Enfin, une perte d’immunité provoquée par la radioactivité a été constatée parmi les plantes et les animaux, par l’occurrence de nombreuses maladies infectieuses (6). Ces effets négatifs sont surtout détectés au niveau individuel, mais ces altérations ne semblent pas affecter le maintien des populations. Peut-on parler de phénomène de résistance avec ce chien viverrin tué dans son terrier (très contaminé) pour faire l’objet d’une analyse : il présentait une dose de radioactivité létale pour un humain ! De même, une étude a montré une réaction adaptative chez les grenouilles au travers d’un changement de coloration. Les grenouilles vivant dans la zone d’exclusion sont plus foncées, ce qui pourrait les protéger des radiations parce que certains pigments permettent de lutter contre le stress oxydant.

A ce jour, seule une étude de l’IRSN répond à cette question de la séparation de l’effet positif dû à l’abandon par les humains d’un potentiel effet négatif des radiations ionisantes. Cette étude a été menée à partir de l’analyse statistique des données écologiques décrivant la communauté des oiseaux observée dans les 50 km autour de la centrale accidentée de Fukushima sur la période 2011-2014. L’étude a pris en compte la dose absorbée pour les oiseaux et les variables descriptives de l’environnement, le statut des zones autour de la centrale (zone évacuée et zone non évacuée) et la période d’étude. Cette étude montre que la dose absorbée a plus de poids dans la diminution du nombre total d’oiseaux que la présence ou l’absence des humains. Les populations d’oiseaux diminuent que la zone soit évacuée ou pas à cause des radiations ionisantes, mais l’abondance des oiseaux est plus élevée dans les zones évacuées que dans celles qui ne le sont pas.

Pour ce qui est de la végétation, seules les hautes doses de radioactivité enregistrées durant les six premiers mois après l’explosion du réacteur ont affecté les arbres. Dans les endroits où le césium atteignait un niveau élevé, les troncs se sont incurvés et les aiguilles ont jauni, les conifères étant particulièrement sensibles à la radioactivité. Dans les zones fortement contaminées où les conifères ont pu persister, depuis 1993, 50 à 60 % des jeunes arbres âgés de 2 à 9 ans présentent une anomalie morphologique, à savoir la perte du bourgeon apical (7). Par contre, les anomalies concernant les capacités reproductives ne sont plus significatives depuis 1995. Les pins semés en dehors de la RREP poussent plus vite que ceux plantés à l’intérieur, mais à terme les pins contaminés finissent par rattraper leur retard de développement. Les scientifiques ont aussi constaté que 10 % du césium et 40 % du strontium ont été accumulés dans les arbres, et que les fougères accumulaient plus de radionucléides que les lichens. La forêt couvre 51,1 % de la RREP et on pourrait penser qu’elle va poursuivre son extension. Toutefois, des travaux de suivi de la dynamique forestière spontanée montrent que si le phénomène de reforestation naturelle a bien fonctionné dans les premières années, il semble ralentir actuellement à cause de la couverture herbacée dense (notamment les céréales) dans les anciennes terres agricoles, des sécheresses périodiques qui agissent sur les couches supérieures des sols et de la pression des grands herbivores (bison, élan, cerf).

Les forêts de bouleaux poussent spontanément – photo JC Génot

La répartition des espèces forestières est la suivante : 44,1 % de pinèdes à pin sylvestre issues de plantations dont l’âge moyen est de 55 ans, 7,3 % de chênaies d’origine naturelle ou plantées, 45,3 % de bétulaies (bouleaux) et d’aulnaies naturelles et le reste d’autres feuillus spontanés (frêne, érable, saule, tremble, charme). Les scientifiques de la RREP observent des modifications de ces divers milieux forestiers. Ainsi, les chênes se régénèrent difficilement à cause de l’ombre du sous-étage spontané constitué de charmes et de nerpruns (NDLR : selon Wikipédia, genre d’environ 100 espèces d’arbustes ou de petits arbres de 1 à 10 m de haut) et aussi en raison de la contamination du sol. Les bétulaies sont les forêts les plus représentées avec 30 %, elles ont progressé du fait de leur capacité de colonisation pionnière dans de nombreux milieux tels que champs agricoles, villages, zones inondées artificiellement et progression dans les autres types forestiers. Enfin, les aulnaies marécageuses ont des difficultés à se régénérer naturellement à cause des sécheresses, provoquant de grandes variations du niveau des eaux souterraines et en raison du développement de plantes herbacées denses. Les forêts sont jeunes et seulement 2 % d’entre elles ont plus d’une centaine d’années. Les forêts jouent un grand rôle dans la fixation du césium 137 qui ne s’enfonce pas dans le sol comme l’ont montré récemment des travaux effectués près de Fukushima. Dès lors, les forêts deviennent des réservoirs d’absorption pour ce radionucléide (8).

Plantation de pins sylvestres incendiée – photo JC Génot

C’est pourquoi la surveillance des feux est primordiale pour éviter le relargage dans l’atmosphère des particules radioactives lors d’incendies. Malgré cela, nous avons pu constater des parcelles de pins et de bouleaux entièrement calcinées. D’un côté, ces plantations de pins dans des champs évitent les poussières, de l’autre le pin est très inflammable comme les zones de friche sur les terrains sablonneux lors des périodes sèches en début de printemps et en fin d’été-début d’automne. C’est ce qui s’est produit en avril 2020 côté ukrainien dans la zone d’exclusion avec un feu d’origine humaine qui a brûlé 20 000 ha de végétation et s’est propagé jusqu’à 1,5 km de la centrale. Les autres formations végétales de la réserve sont les champs et les prairies plus ou moins en friche (39,6 %), les marais et zones tourbeuse (3,9 %) et les zones d’eau libre (1,8 %). Notre visite tout début octobre n’a pas permis d’herboriser, mais nous avons pu observer un chenal rempli de châtaignes d’eau, une espèce protégée en Biélorussie. Il existe 45 espèces végétales figurant dans le livre rouge des espèces menacées du pays.

Quel bilan tirer de ces 30 ans de suivi dans la RREP ? Nous n’avions pas besoin d’une catastrophe nucléaire pour nous rendre compte que la nature reprend ses droits quand les humains s’en vont. Le paysage autour de Tchernobyl est celui d’une nature férale qui se développe après abandon des activités humaines. Toutefois, le retour d’espèces absentes de cette région et l’augmentation des effectifs d’autres espèces plus rares à l’époque de l’occupation humaine sont des surprises pour beaucoup d’observateurs. Mais certains résultats montrent que l’abondance et la diversité des espèces peuvent masquer des effets sournois dus aux rayonnements ionisants à moyen et long terme sur des individus, voire les populations de certaines espèces. Seul le suivi continu de la contamination permettra de savoir si, malgré leur faible durée de vie par rapport à celle des humains, la faune subira un effet des radionucléides de longue période.

Nos remerciements vont à Valery Dombroski, Maxim Kudin et Sacha Apanasuk pour nous avoir guidé dans la Réserve radio-écologique d’Etat de Polésie (RREP), et Youri Bogutski et Andreï Prokochin de la réserve naturelle de Berezinsky pour nous avoir permis de nous rendre dans la RREP.

(1) Dombrovski. V.C. 2017. Maternity colonies of Myotis brandtii in the Polesie State Radioecological Reserve. Proceedings of the Theriological School 16 : 144–147.

(2) Møller A.P., Surai P. & Mousseau T.A. 2005. Antioxidants, radiation and mutation as revealed by sperm abnormality in barn swallows from Chernobyl. Proc Biol Sci. 272 : 247-53.

(3) Møller A.P., Bonisoli-Alquati A., Rudolfsen G. & Mousseau T.A. 2011. Chernobyl Birds Have Smaller Brains. PLoS ONE 6 (2) : e16862.

(4) Mousseau T.A. & Møller A.P. 2013. Elevated Frequency of Cataracts in Birds from Chernobyl. Plos One 8 (7) : e66939.

(5) Beasley D.E., Bonisoli-Alquati A., Welch S.M., Møller A.P. & Mousseau T.A. 2012. Effects of parental radiation exposure on developmental instability in grasshoppers. J. Evol. Biol. 25 : 1149-1162.

(6) Geras’kin S.A. 2016. Ecological effects of exposure to enhanced levels of ionizing radiation. Journal of Environmental Radioactivity 162-163 : 347-357.

(7) Zelena L., Sorochinsky B., Arnold von S., Zyl van L. & Clapham D.H. 2005. Indications of limited gene expression in Pinus sylvestris trees from the Chernobyl region. Journal of Environmental Radioactivity 84 : 363–373.

(8) Fukuchi K. & Kon N. 2020. Près de Fukushima, des forêts de césium. Courrier international n° 1566 du 5 au 11 novembre : 30-31

La vague tueuse de l’Escaut

Enquête auprès de ceux qui travaillent auprès du canal de l’Escaut, à l’occasion d’une rencontre internationale le 4 décembre à Lille pour tenter de restaurer sa biodiversité touchée par la pollution du sucrier Tereos.

par Anne Henry

Le canal de l’Escaut en Belgique – © 2020 RCF

En avril 2020, la rupture d’une des digues du sucrier Tereos, près de Cambrai (Nord), avait lâché l’équivalent de 300 conteneurs de pollution organique, éradiquant les poissons sur 70 km en France, en Belgique et aux Pays-Bas. Ce 4 décembre se tient à Lille pour la première fois une rencontre internationale pour tenter de restaurer la biodiversité du canal de l’Escaut.

Quelles sont les attentes ?

Rencontre avec Benoit Gauquie, naturaliste du Parc Naturel des Plaines de l’Escaut, Elise Caron, chargée de mission coopération transfrontalière au sein des deux parcs naturels de l’Escaut en France et en Belgique, et Pascal Rouder, inspecteur des voies hydrauliques belges. Ils témoignent comment ils ont vécu cet accident et leurs souhaits en matière de réparation de l’Escaut.

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Enquête sur le projet d’éoliennes offshore à Dunkerque

Quarante-six éoliennes devraient être installées à 10 km du littoral dunkerquois jusqu’à la frontière belge. Objectif : alimenter en électricité un million d’habitants dès 2027.

par Anne Henry

Photomontage du futur champ éolien en mer de Dunkerque – © 2020 CNDP

Depuis septembre 2020, la Commission Nationale du débat public organise de multiples rencontres avec les Dunkerquois, les élus, les acteurs économiques, les associations. Mais les discussions sont tendues. Les impacts environnementaux, touristiques, économiques inquiètent. Le débat devient même politique avec le Rassemblement national et les Républicains qui demandent un référendum.

Alors, à mi-parcours du débat public qui prend fin le 20 décembre, nous faisons le point sur ce projet. Car si le processus est bien engagé, son issue n’est pas jouée.

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