Et si on parlait de l’écolobashing ?

 


par Marc Giraud

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Défendre l’écologie deviendrait-il dangereux ? Des journalistes, des militants associatifs, des lanceurs d’alertes et même des élus doivent aujourd’hui subir des intimidations de plus en plus oppressantes. Convocations à la gendarmerie, procès-bâillons, actions juridiques nerveuses… L’écolobashing est en marche.

La journaliste Inès Léraud enquête sur l’industrie agro-alimentaire en Bretagne. Depuis des années, elle reçoit des plaintes abusives pour diffamation et des pressions financières tenaces. Comme un pied de nez aux censeurs, son album Algues vertes, l’histoire interdite, illustré par Pierre Van Hove (La revue dessinée/Delcourt), vient de recevoir le prix 2020 de la BD bretonne, car personne n’est dupe.

Les techniques de communication les plus classiques des régimes autoritaires consistent à inverser les rôles. C’est simple comme une paire de menottes : il s’agit de faire passer les défenseurs de la liberté pour des terroristes si menaçants qu’il faut absolument les maîtriser. En octobre 2019, la création de l’obscure cellule Déméter par Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur, en « partenariat » avec la FNSEA, se situe étrangement dans cette lignée : sous prétexte d’un « agribashing » dont on cherche encore les preuves, la moindre critique de l’agriculture industrielle peut vous faire envoyer les gendarmes. Depuis, les convocations se multiplient pour des citoyens actifs dans le mouvement Nous voulons des coquelicots et autres organisations environnementales, sans oublier les élus qui ont osé prendre des arrêtés anti-pesticides. De son côté, la maire de Valaire (Loir-et-Cher), Catherine le Troquier, s’était opposée le 13 septembre 2019 à l’arrêté préfectoral en interdisant la vénerie sous terre des blaireaux, pratique violente contre laquelle l’ASPAS lutte depuis des décennies, et qui scandalise la grande majorité des citoyens. D’habitude, la justice est lente, mais le tribunal administratif a suspendu son arrêté municipal dès le 25 octobre, jusqu’à ce qu’une audience statue sur le fond le 1er juillet prochain

Déméter désormais activée, des gendarmes cherchent donc les preuves de cet énigmatique agribashing, en questionnant des paysans étonnés de la démarche, s’invitent à des réunions écologistes, fouillent un peu partout et convoquent des militants, histoire d’entretenir un bon petit climat d’inquiétude.

Une interpellation est passée moins inaperçue que d’autres, car elle a fait suite à un reportage de France 3 Nouvelle-Aquitaine sur un projet de cultures de tomates hors-sol destructeur de zones humides. L’avocat Antoine Gatet témoigne au nom de deux associations (FNE et Sources et Rivières du Limousin). Il sera convoqué pour « violation de domicile », motif ostensiblement absurde (l’interview s’est déroulée hors du périmètre des serres, et il n’y a pas eu de plainte) qui sent un peu fort son Déméter.

Que le pouvoir n’aime pas les contre-pouvoirs ne nous étonnera pas, mais plus la tolérance régresse, plus nous nous éloignons d’une démocratie digne de ce nom. La loi du 30 juillet 2018 sur « la protection du secret des affaires » avait été un tournant résolument liberticide, car elle entendait museler les journalistes dans leur mission d’information et criminaliser les lanceurs d’alerte. En pleine expansion, les procès-bâillons sont une autre forme de pression radicale dont plusieurs journalistes, dont la JNE Dominique Martin-Ferrari, ont fait les frais. Autre JNE victime de pression anti-écologiste : Gabriel Ullmann s’est fait radier, en tant que commissaire-enquêteur, « pour cause d’avis défavorable émis sur un projet en Isère ». Alors à quoi bon demander ?

En novembre 2018, le promoteur éolien Valorem a réclamé un million d’euros à diverses associations (LPO Aude, Avenir d’Alet et AIRE) pour avoir fait stopper des installations jugées destructrices, alors qu’elles respectaient le droit français ! Suite à sa parodie de la campagne « Les chasseurs, premiers écologistes de France ? », qui rappelait de façon étayée les réalités de la gestion cynégétique, la LPO s’est vue assignée en diffamation par la Fédération nationale des chasseurs. La place manque ici pour énumérer ces actions abusives, ainsi que les agressions physiques contre des naturalistes ou des anti-corrida sur le terrain, ou des défenseurs du climat pendant des manifestations. Mais ces exactions semblent inquiéter beaucoup moins le ministère de l’Intérieur que de simples paroles pouvant contrarier les puissants lobbies.

Cette répression grandissante contre une cause aussi légitime que l’écologie provoquera fatalement la colère et la radicalisation de certains : la mèche et la poudre sont déjà installées, une seule étincelle pourrait engendrer l’explosion.
Marc Giraud a réalisé un dossier complet sur l’écolobashing dans le numéro d’été de la revue Goupil, publiée par l’ASPAS. Il vient de publier La Nature en bord de mer aux éditions Delachaux et Niestlé (lire notre recension ici). Retrouvez Marc Giraud sur son site en cliquant ici.