Réponse à la réponse de François Damerval

Voici une réponse à la réponse de François Damerval à l’article de Frédéric Denhez, Le CRIIGEN porte plainte contre… la liberté d’expression.

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par Frédéric Denhez

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Cher Monsieur,

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Merci pour votre réponse qui en appelle une autre, que je rédigerai si vous le permettez en suivant vos paragraphes.

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Dans tout débat, on arrive toujours à un moment à l’accusation de racisme ou d’antisémitisme ou, comme au Parlement récemment, à la référence à la Seconde Guerre mondiale, ce fameux Point Godwin. Vous usez ici d’un inédit Point Mandela : que vient donc faire Madiba dans nos champs d’OGM ? Déclamer une belle tirade sur l’essence de la liberté n’est pas nécessaire pour causer de notre sujet, et risquerait même de gêner la personne à qui elle est destinée en lui faisant accroire que par ses mots il a dépossédé l’autre de sa liberté, voire, de son humanité.

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J’ai subi une fois une très violente attaque, qui aurait pu se traduire en justice par une plainte en diffamation pour, accrochez-vous, « apologie de crimes contre l’humanité », en l’occurrence l’esclavage. Tout cela pour deux phrases mises hors de leur contexte d’un guide de voyage que j’avais rédigé, qui avaient été utilisées par deux journalistes contents d’avoir déniché chez un grand éditeur parisien un très vilain raciste. Lors de l’interview télévisée, ils m’avaient sorti de grandes phrases, citant Badinter, Césaire (qu’ils n’avaient pas lu jusqu’au bout) et… Philippe Lavil, ce qui était plus surprenant. Face à ces grandes envolées, et à l’accusation de racisme, je ne pus rien faire : ces mots valent opprobre, et il avait fallu toute l’énergie de l’éditeur pour qu’il n’y ait ni plainte ni diffusion du reportage, pour faire comprendre à la chaîne télé que l’accusation, violemment jetée à la figure, était ridicule, insultante et… diffamatoire. J’ai ensuite été quand même proprement viré, bien que soutenu, parce qu’une telle accusation est une tache indélébile, très douloureuse, même des années après. Et contre laquelle on ne peut rien.

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Tout cela pour vous dire qu’à la fois je comprends la souffrance de Séralini d’être accusé de fraude, et le scandale que constitue selon moi la diffamation. Nul ne devrait pouvoir être accusé pour ce qu’il dit, au moins pour la raison que j’ai évoqué plus haut : porter plainte, c’est clore le débat, parce que cela fait peur, parce que cela fait voir de la fumée à l’opinion quand bien même il n’y a pas de feu, parce que cela oblige à se justifier selon un protocole que seuls les habitués de la chose judiciaire maîtrisent, parce que le Juge fait peur, oui, car la Justice ne cherche pas la justesse, mais la conformité à la loi. La plainte en diffamation est une arme terrible pour tuer l’adversaire, voilà pourquoi je suis de ceux qui militent pour sa suppression pure et simple.

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D’autant plus terrible, la diffamation, lorsqu’elle est utilisée à mauvais escient. Encore une fois je comprends M. Séralini, mais qu’il porte plainte, alors, contre le magazine Forbes et Henry Miller ! Pourquoi contre Jean-Claude Jaillette ? Il n’a fait que rapporter un avis ! Faudra-t-il donc, à l’avenir, être à même de pouvoir défendre les arguments de ceux et celles qu’on cite face à des accusateurs qui trouveront plus simples de faire ainsi plutôt que de cibler des sources trop lointaines ou étrangères ? Ce serait une dérive qui tuerait la liberté d’expression, tout simplement. Et quand bien même M. Jaillette aurait accusé de fraude M. Séralini, où serait le mal, si tant est que mon confrère aurait argumenté et progressivement amené, dans sa démonstration, le mot terrible. Et M. Séralini aurait pu ensuite user de son droit de réponse, une méthode courageuse qui a le mérite de confier le débat à l’intelligence du lecteur, ainsi grandi et flatté d’y participer, plutôt qu’à celle d’un juge lointain et froid.

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Vous parlez de manipulation à propos des grands groupes de presse, et vous avez raison (mais je ne connais pas Will Hutton, désolé). Une manipulation sourde, liée à la fainéantise, à la lâcheté de bien des confrères qui n’osent pas sortir de leur carcan intellectuel pour aller à l’encontre de leur régie publicitaire ou de l’opinion toute faite de leur rédacteur en chef, et préfèrent se tenir, toujours, du bon côté du manche. Comment décrire, dès lors, sans utiliser les mots qui fâchent, la méthode de médiatisation qui fut celle de M. Séralini ? Vous allez me dire qu’il fallait bien en passer par là pour alerter l’opinion, et je pourrai l’admettre. Cela dit, comme l’accusation de racisme, la position claironnée de donneur d’alerte, ou bien le déploiement à tout propos du principe de précaution, vaut raison : j’ai raison parce que les autres me disent que j’ai tort, j’ai raison parce je joue des grandes orgues. Et puis un chercheur qui médiatise à outrance pour défendre sa thèse sort du cadre strict de la légitimité académique. Mais admettons qu’il en ait fallu passer par là : pourquoi pas, car après tout, la polémique a eu le grand mérite de mettre sur la table l’irrépressible besoin de recherches indépendantes de longue haleine, et le manque cruel de financements publics pour les réaliser. Tout de même, fallait-il en passer par un titre, dans un magazine, qui dit de façon grossière ce que le papier de Séralini n’a jamais dit ? Fallait-il transformer un transgène en tous les OGM ? Un danger en un risque ? Fallait-il imprimer en grand les photos de rats tumorés alors même que l’étude affirme qu’elles sont très rares ? Fallait-il en appeler à quatre ministres pour défendre immédiatement la thèse ? Je ne sais comment vous appelez cela, en tout cas, c’est une façon fort peu académique de diffuser l’information scientifique.
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Laquelle n’a rien à voir, évidemment, avec ce que font Syngenta et Monsanto. Mais justement : pourquoi se fatiguer à critiquer des grandes entreprises qui font juste… de la publicité ? Pourquoi mettre M. Séralini sur le même plan ? Les grandes entreprises utilisent la presse pour faire leur réclame, personne n’est dupe. M. Séralini s’est servi de la presse pour mieux diffuser sa thèse, en tant que chercheur indépendant il s’est donc placé dans l’arène. Parce que M. Séralini est un homme de qualité et de grand talent, de conviction et militant, il est critiquable parce qu’il n’est qu’un homme alors que Syngenta, c’est de la comédie humaine. Critiquable, notamment, parce qu’il critique les confrères financés plus ou moins par les semenciers, alors qu’il est lui-même en partie financé par le pire destructeur du monde agricole, la Grande distribution. Dans une opinion qui doute de tout, qui ne fait plus confiance à personne, cette découverte a été, je crois, dévastatrice pour l’image de M. Séralini, et c’est dommage.

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Quant à la comparaison avec le couple infernal Allègre/Courtillot, elle n’est pas insultante, car cela voudrait dire que ces deux noms sont des insultes. J’ai fait un rapprochement, qui n’est pas un parallèle, entre deux façons de communiquer.

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Enfin, si Madame Lepage n’est pas plaignante, elle a présidé la conférence de presse au cours de laquelle la plainte a été annoncée, elle n’a jamais cessé de défendre M. Séralini sur tous les médias possibles, elle a même écrit un joli livre où elle use du « nous » lorsqu’elle évoque la publication, elle est ancienne ministre, avocate de renom. Mais elle ne serait pas partie prenante parce qu’elle n’est que présidente d’honneur. Franchement…

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Je vous ai répondu longuement, car le sujet le mérite. Je n’ai aucun intérêt particulier à défendre M. Jaillette ni Marianne. Je ne suis pas militant, juste adepte de l’objectivité des faits et de l’honnêteté intellectuelle. Mes livres, mes conférences, sont là pour le démontrer. Je publie justement un petit livre sur les OGM, fin mars, que son éditeur reconnaît comme neutre. C’est bien cette obligation d’en rester à l’objectivité des faits qui explique que j’ai été profondément choqué non par l’étude de M. Séralini, mais par ce qu’il et d’autres en ont fait. Je n’aime pas les OGM actuels, mais il n’est pas besoin d’hurler et de caricaturer pour le dire : le public est assez intelligent pour se faire son opinion lui-même.

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Bien à vous.

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