Plus verte, l’économie ? Plus rose, la vie ?

 


par Catherine Levesque

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« Alors que le monde entier attend la Conférence Rio+20 des Nations unies sur le développement durable, prévue en juin 2012, le rapport du PNUE consacré à l’économie verte met à mal le mythe du compromis entre l’économie et l’environnement. » On aimerait y croire. Ce n’est pas moi qui le dis. C’est Ban Ki Moon, le secrétaire général de l’Onu, qui a proclamé ce message d’espoir à l’occasion de la publication dudit rapport intitulé “ Vers une économie verte : pour un développement durable et une éradication de la pauvreté ” (synthèse téléchargeable en cliquant ici).

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« En adoptant des politiques publiques intelligentes, les gouvernements peuvent développer leur économie, créer des emplois décents et accélérer le progrès social tout en adaptant l’empreinte écologique de l’humanité aux capacités de la planète. » Formidable !

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Fruit d’enquêtes menées pendant trois ans par des centaines d’experts, ce rapport affirme qu’il suffit « d’investir 2 % du PIB mondial dans dix grands secteurs pour commencer à se départir de l’actuelle économie polluante et inefficace au profit d’une nouvelle économie verte ».

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Mais qu’est-ce que l’économie verte ? Comme le soulignait à juste titre la députée européenne Sandrine Bélier lors du petit-déjeuner de presse organisé le 15 décembre par les JNE, il s’agit d’être d’accord sur une définition. Pour le PNUE, c’est « une économie qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources ».

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L’économie verte, qui sera justement l’un des deux thèmes prioritaires de Rio +20, était aussi le sujet du Green Forum du WWF en octobre dernier. Restitués en direct par mes soins sur le site des JNE, les débats très éclairants portaient sur la question suivante : “ La (re)conversion écologique de l’économie sera-t-elle source d’emplois ? ” (interventions et synthèse des échanges téléchargeables ici).

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Parmi les interventions de ces deux journées, j’ai été séduite par le discours d’Eloi Laurent, économiste et conseiller scientifique à l’Observatoire français des conjonctures économiques. Auteur de La Nouvelle Ecologie politique, en 2008, il a publié cette année Social-écologie chez Flammarion. Il part d’un paradoxe : nous n’avons jamais eu une meilleure connaissance scientifique de notre environnement et sa dégradation n’a jamais été aussi forte. Plus nous sommes conscients de la crise écologique que nous traversons et plus grandit le pessimisme quant à notre capacité à la résoudre. C’est là qu’arrivent les sciences sociales, seules capables à ses yeux de « réconcilier les impératifs contradictoires de progrès et de conservation ».

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Si la tendance oppose généralement l’impératif social à l’impératif environnemental, la « social-écologie » défendue par l’économiste porte le message suivant : « Nos sociétés seront plus justes si elles sont plus soutenables, et elles seront plus soutenables si elles sont plus justes ». Précisons cette pensée, déjà esquissée lors du premier Sommet de la Terre, à Stockholm, en 1972. On y notait que dans les pays en voie de développement, nombre de problèmes environnementaux étaient causés par le sous-développement.

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Les négociations successives autour des changements climatiques confortent cette idée que la clé des enjeux écologiques réside dans la justice entre les humains. On comprendra sans mal que de moindres inégalités rendent plus acceptable le financement des investissements nécessaires en faveur de l’environnement.

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Même combat à Nagoya, l’an passé, où l’on s’est entendu sur le fait que la préservation de la biodiversité des écosystèmes planétaires passe par une répartition équitable des ressources naturelles.

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Malgré tout, force est de constater que rien ne va dans ce sens. Les yeux rivés sur les soubresauts de la Bourse et la croissance des PIB (pendant que certains planchent sur des indicateurs plus pertinents), on ne peut que courir assoiffé vers le mirage du développement soutenable. C’est là qu’entrent en jeu les institutions. Par sa capacité à réduire les inégalités, la démocratie se révélerait, selon Eloi Laurent, le meilleur recours pour faire face à l’urgence écologique. La question est donc éminemment politique. « Comment faire renaître le goût du long terme dans une société rivée aux souffrances du présent ? », s’interroge-t-il à juste titre dans son essai brillant.

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Au terme d’une année morose qui ne nous a pas fait de cadeaux, j’espère vivement que le Père Noël déposera cet ouvrage – dans toutes les acceptions du mot – au pied du sapin des candidats aux prochaines présidentielles. Je le verrais bien au côté d’un autre bouquin majeur, L’Idée de justice (Editions Flammarion, 2010), du prix Nobel d’économie Amartya Sen, auteur de référence pour Eloi Laurent. Les travaux de cet intellectuel indien ont notamment démontré que les famines étaient générées par l’absence de démocratie plus que par le manque de nourriture (pour la malnutrition, c’est une autre affaire…).

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Mais revenons à nos moutons du PNUE. Au sujet de l’équité sociale, son rapport affirme que la mise en œuvre de pratiques agricoles plus durables à l’échelle mondiale augmenterait le revenu des agriculteurs. Même constat sur le secteur des déchets. Alors, très naïvement, je m’interroge : quel déclic faut-il pour que s’amorce enfin cette transition écologique vertueuse, ce fameux découplage entre croissance et progression du bien-être ? Balbutions-nous dans ses prémices sans le savoir ?

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Ne pas pouvoir construire une société juste n’exclut pas qu’on fasse tout pour éliminer ce qui est manifestement injuste, dit en substance Amartya Sen. Ne pas savoir s’affranchir d’un modèle usé jusqu’à la corde n’exclut pas non plus de réfléchir à des lendemains meilleurs.

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Lire aussi sur ces questions la revue de l’OFCE n° 120 : Débats et politiques, Économie du développement soutenable (sous la direction d’Eloi Laurent), téléchargeable ici en PDF.

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Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.

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CANARD SAUVAGE
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