Urbanisme et biodiversité – Vers un paysage vivant structurant le projet urbain par un collectif de professionnels sous la direction de Philippe Clergeau

Par cette parution sont à remarquer : l’investigation de Philipe Clergeau, professeur au Muséum d’Histoire Naturelle à l’interface entre plusieurs groupes de travail en écologie urbaine, et ayant déjà tenu une position pionnière de penseur sur ce thème avec des publications antérieures. De même, est à relever l’initiative des éditions Apogée implantées à Rennes pour s’engager dans une ligne éditoriale spécialement dédiée aux écologies urbaines.

Cet ouvrage agréablement aéré d’illustrations fédère une quarantaine d’auteurs représentatifs de toute l’interdisciplinarité nécessaire à la vision systémique qu’implique toute compréhension en écologie urbaine. Cette interdisciplinarité alerte du déficit initial de « transversalité » entre les services administratifs inféodés à l’urbanisation, la voirie, les espaces verts… et les différents niveaux d’échelle allant des communes aux Régions. « L’étanchéité des services ralentit la compréhension transversale des enjeux écologiques » rappelle Phillipe Clergeau. Avec un néologisme-maison, l’auteur prône l’avènement d’un urbanisme « biodiversitaire ». Il ne s’agit plus de verdir la ville aux seuls titres de la décoration, d’agréments et de green washing urbain, mais de vraiment assimiler la ville dans les dynamiques écosystémiques de la biodiversité à l’instar de la nature en libre évolution.

Il s’agit d’un livre excellemment bienvenu, compte-tenu que la pandémie du covid a précipité plus tôt que prévu l’exode citadin issu des très grandes agglomérations vers un monde plus rural ; cela en contrecoup de la privation de nature, d’espaces, et de dégradation de la qualité de vie. En même temps, les médias ayant hypnotisé l’attention sur le covid, cette coaptation a occulté d’autres dossiers majeurs tel celui-ci conduisant justement à repenser l’écologie urbaine face au futur venant à son encontre. En particulier avec un danger à anticiper expressément : « les ilots de chaleur » en regard de quoi une nouvelle science reste cruciale à ériger pour optimiser la capacité d’évapotranspiration des espaces verts urbains selon l’agencement communautaire des plantes, la maturité des arbres et la nature des sols. Là précisément, nous avons un ouvrage de prospectives pour nous remettre sur l’axe face à ce tournant critique.

L’écologie urbaine soutenait déjà depuis le Grenelle de l’environnement l’importance à établir des trames « vertes » et « bleues ». Cette idée s’est élargie avec l’idée de « trame noires » (absence de nuisances lumineuses perturbant les cycles dans la vie des espèces) et « brunes » (sols non artificialisés)… Mais par-delà ces notions emblématiques qui ont commencé à cheminer, il serait plus intéressant encore de voir ce qu’il se passe quand « la notion de territoire prend de plus en plus d’importance dans les sciences de projet de paysage… En décrivant le territoire comme laboratoire de projet, ce dernier émerge plus du terrain que de la pensée planificatrice. » Anaïs Leger-Smith, paysagiste.

Ce livre met en concert des approches ne voulant plus seulement intégrer la nature dans la ville, et ambitionne davantage d’enclencher les dynamiques d’un écosystème urbain. A noter dans cette vision le propos du philosophe Chris Younès : « Habiter, c’est s’inscrire dans un tel « système d’écosystèmes » et de lieu où tout s’interpénètre, de l’intime à la proximité et à la ville, au pays, à la Terre. Le lieu ou topos est un « où » pétri de relations matérielles et immatérielles, à la fois empreinte et matrice, il permet de se situer, de s’orienter et de se relier ».

Déjà dans les années antérieures au corona virus, un malaise prégnant s’accentuait concernant des citadins ne se sentant plus vivre dans des villes, mais dans des parcs immobiliers dédiés à la spéculation foncière, à la densification et à la gentrification, avec un irrespect du code civil parfois à couper le souffle de la part des promoteurs et des rédacteurs de PLU ! Tout cela au risque d’un exil exacerbé des résidents priés de se plier ou de partir… De même, nous voyons se poursuivre la multiplication de procès initiés par des syndics envers les constructions de voisinage suite à des dommages collatéraux… La saturation des transports a rajouté une couche au malaise… Il y a par tous les bouts une fracture rampante s’accentuant entre le monde professionnel du BTP, les élus, et la société civile dépitée et désillusionnée quand elle se voit essuyer des fins de non-recevoir dans les enquêtes publiques suite à des projets urbains servant en premier lieu des intérêts privés non-systémiques d’entreprises. Cette société civile était pourtant par ailleurs très demandeuse de villes assimilant davantage la nature… Ce livre est donc très bienvenu par des diagnostics et des contrepropositions de professionnels avertis et respectueux tandis que nombre de citoyens et d’associations ont vu leurs réclamations refoulées dans des enquêtes publiques… Il y a derrière une embardée d’impunités d’intérêts, une crise de civilisation dans le droit à se réapproprier l’habitat commun au profit d’une réharmonisation de l’humain avec la Terre. Philipe Clergeau va jusqu’à introduire ce livre en énonçant « l’urgence d’un changement de paradigme ». Aussi, m’a semblé plus important de dire en antidote de quoi, ce livre apparait avec des professionnels (architectes, urbanistes, écologues, géographes, paysagistes, ingénieurs, sociologues, philosophes…) croisant leurs regards que de commenter en premier lieu le contenu de cet ouvrage, car ce serait louper l’énergie du problème donnant toute sa force de légitimité à la prospective. En effet, les médias sont restés sur ce sujet dans un grand manquement de suivi escamotant quasiment plusieurs chapitres de tensions endurées et de maturation collective délaissée… Néanmoins, il ne s’agit pas là d’une publication polémiste, mais d’un compte-rendu interdisciplinaire à valeur universitaire sur un tournant à prendre qui attend expressément qu’on lui porte attention. Nous avons là un panel d’experts nous invitant à repenser le futur des villes dans une interpénétration cohérente et coordonnée des « écosystèmes urbains » avec les écosystèmes naturels au profit du maintien régénérant de la régulation hydrique, thermique, de la circulation et de la diversité des espèces cohabitant dans les mêmes territoires que l’humain, sans oublier le mieux-être physique, psychique et psychologique des personnes par rapport à leur lieu de vie ; ce tout dernier volet méritant d’être davantage développé dans des publications ultérieures… Néanmoins, l’urbaniste Émeline Bailly ouvre déjà la porte en énonçant que : « Si nous considérons que le sensible allié à la nature est une clé d’évolution des lieux urbains, nous devons proposer des méthodologies pour concevoir cette écologie urbaine et sensible … Connaître les appréhensions sensibles suppose de comprendre les sensations, imaginaires et émotions perçues, les dominantes qui s’en dégagent dans une analyse de l’intersubjectivité…».

Ce livre, plus qu’un simple collectif d’auteurs, délivre aux journalistes, élus, professionnels et citoyens, une lisibilité sur un réseau émergent de changement de conscience dans la façon de repenser la ville selon sa compatibilité écologique, entre autres pour que les citadins ne se retrouvent pas acculés à la fuir, en ultime recours personnel et désespéré. Ce livre fait dès lors office de pierre angulaire pour le « reset » urbain impliquant notre responsabilité partagée. Donc à ce titre, il s’adresse à beaucoup de professionnels mêlés les uns aux autres par l’interdisciplinarité, aux étudiants qui sont les promesses de demain, à une société civile qui attend beaucoup plus en responsabilités compétentes chez les décideurs territoriaux, aux associations de citadins et de riverains, et enfin aux journalistes manquant de maturité de réflexion sur ce sujet.

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Éditions Apogée, collection Écologies Urbaines, 349 pages, 30 € – www.editions-apogee.com
Contact presse : Antoine Can. Tél.: 06 62 16 96 88 – antoine.cam@editions-apogee.com
(Bernard Boisson)
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