Bilan du programme Life réintroduction du lynx dans la forêt du Palatinat

Le projet européen Life sur la réintroduction du lynx a consisté à lâcher 20 lynx sauvages venus de Suisse et de Slovaquie dans la forêt du Palatinat.

par Jean-Claude Génot

Le programme a commencé en janvier 2015 et s’est terminé en septembre 2021. Il a été mis en œuvre par la Fondation pour la nature et l’environnement de Rhénanie-Palatinat (SNU) et ses partenaires comme l’Office des forêts de Rhénanie-Palatinat, le WWF Allemagne et le Parc naturel régional des Vosges du Nord côté français. La forêt du Palatinat et les Vosges du Nord constituent une réserve de biosphère transfrontalière de l’UNESCO depuis 1998. Ce programme Life a été financé par l’Union Européenne à hauteur de 50 % du coût total d’environ 2,75 millions d’euros. Au-delà de la contribution des partenaires du projet mentionnés, des fonds supplémentaires ont été mis à disposition par le Land de Rhénanie-Palatinat (Ministère du climat, de l’environnement, de l’énergie et de la mobilité), plusieurs fondations et les associations régionales NABU et BUND, ainsi que d’autres sponsors.

Les réussites du programme

Les réintroductions ont eu lieu entre juillet 2016 et mars 2020. Au total 20 lynx (douze femelles, huit mâles) ont été capturés et transférés avec l’aide des partenaires et des autorités des pays d’origine. Douze lynx ont été capturés en Suisse, huit viennent de Slovaquie, parmi lesquels se trouvaient sept orphelins élevés à l’écart de l’homme. Les lynx ont été munis de colliers télémétriques GPS/GSM d’une durée d’utilisation de 1 à 2 ans avec un point de rupture mécanique pour qu’ils tombent d’eux-mêmes.

Les informations recueillies par ces colliers ont permis de connaître le comportement spatial des animaux, de découvrir des proies et de suivre le déroulement du processus de réintroduction. Il y a eu deux cas de mortalité de lynx dus à des accidents de circulation et deux animaux morts suite à des blessures infectées. Un suivi a été effectué pour évaluer à long terme le développement de la diversité génétique au sein de cette nouvelle sous-population. Les lynx réintroduits en 2016 se sont reproduits dès 2017 avec une portée de deux petits. Au moins 16 jeunes lynx sont nés pendant les quatre premières années (2017–2020) dans la forêt du Palatinat. Une portée de deux jeunes a été découverte dans les Vosges du Nord en 2021 et d’autres naissances sont très probables.

La recherche des proies a permis de découvrir 205 cadavres d’animaux sauvages, avec comme proie principale du lynx le chevreuil (82 %), suivi par le cerf (7 %) et le renard (6 %). Le mouflon (2 %), la martre, le lièvre et le sanglier (1 % chacun) ont également fait partie du régime alimentaire, mais les proies de petite taille n’ont pas pu être déterminées avec la méthode employée.

En 5 ans, 11 attaques d’animaux d’élevage (chèvres, brebis, daims et cerfs) ont été constatées, les troupeaux étant souvent attaqués plusieurs fois à de brefs intervalles. Les éleveurs ont été dédommagés des pertes à 100 %. Au total, le Land de Rhénanie-Palatinat a versé environ 6 300 € pour le dédommagement et 10 000 € pour la prévention.Ce programme a confirmé que les lynx sont parfaitement adaptés à la forêt du Palatinat. Les animaux ont montré leurs facultés physiques et leur capacité d’adaptation à diverses occasions. Un mâle (ARCOS) a migré dans les Hautes Vosges en ayant parcouru environ 350 km en un mois. Un autre mâle (CYRIL) a traversé le Rhin. De plus les deux passages à faune ou éco-ponts construits dans la forêt du Palatinat ont été régulièrement utilisés par les lynx. De même, le col de Saverne, l’endroit le plus étroit des Vosges, où passent une autoroute, le TGV et le canal de la Marne au Rhin, a été traversé avec succès par cinq lynx.

Le centre de recherches en écologie forestière situé au cœur de la forêt du Palatinat, partenaire du programme Life, a mis en place un double suivi : par piège photographique pour évaluer la densité de lynx et par image thermique nocturne le long de parcours en voiture pour appréhender l’influence du lynx sur le chevreuil. Les comptages par piège photographique (62 pièges en 2019/2020 et 80 en 2020/2021 sur 1 000 km2) ont permis d’évaluer la densité des lynx de la forêt du Palatinat entre 0,65 lynx pour 100 km2 en 2019/2020 et 0,51 lynx pour 100 km2 en 2020/2021. Cette densité est faible, mais l’échantillonnage ne porte que sur 70% de la forêt et il semble que plus de lynx vivent en périphérie du cœur du massif forestier là où le chevreuil est plus abondant. Le comptage nocturne des chevreuils s’est effectué sur 10 parcours de 48 km (6 000 km parcourus pour 120 nuits) de 2016 à 2019. En 2016, le comptage a été réalisé avant les premiers lâchers.

Ce suivi a mis en évidence une baisse de détections des chevreuils sur presque tous les parcours, et cela même sans la présence de lynx. Les prélèvements par la chasse ayant été identiques durant toute cette période, pour l’instant le lynx ne semble pas avoir d’effet sur les effectifs détectés de chevreuils. Mais il est encore trop tôt pour évaluer réellement la relation prédateur-proie sachant que bien d’autres facteurs écologiques agissent sur les populations de chevreuils (climat, mortalité routière, chasse). Par ailleurs, l’activité diurne des chevreuils a été suivie sur 30 prairies au moyen de pièges photographiques. Cette étude a montré une forte réduction de l’utilisation des prés par les chevreuils entre 2016 (absence des lynx) et 2019 (présence des lynx). Rien d’exceptionnel à ce que les chevreuils deviennent plus vigilants suite à l’apparition du prédateur puisque ces prés sont les meilleurs sites de chasse du lynx. Les Suisses avaient d’ailleurs observé ce phénomène dans leur pays : pas d’effet quantitatif sur le chevreuil (contrairement au chamois), mais un effet comportemental.

Un important travail de relations publiques a été mis en place, en amont du projet côté allemand, pour obtenir l’assentiment des chasseurs et des éleveurs. Ce travail s’est poursuivi tout au long du programme vis-à-vis du grand public et des scolaires dans le cadre de l’opération « œil de lynx », une action d’éducation à la nature créée en France par l’association Les Piverts, et qui s’est déroulée durant les cinq années du programme des deux côtés de la frontière. Côté français, une étude sociologique a été menée par l’université de Strasbourg auprès des chasseurs des Vosges du Nord pour recueillir leurs perceptions. Il s’avère que la plupart d’entre eux s’approprient la faune chassable en tant que gestionnaires du milieu au point de considérer le lynx comme un concurrent. Enfin, un « parlement du lynx » a été mis en place dans les Vosges du Nord en 2016, réunissant tous les principaux acteurs concernés par le lynx dans un climat d’échange, de transparence de l’information et de confiance. Un parlement a également été mis en place côté allemand, les deux parlements se réunissant une fois par an, avec une réunion commune des deux parlements. Une personne chargée de l’information en continu sur le déroulement du programme a été missionnée pour informer les divers acteurs (élus, chasseurs, éleveurs, randonneurs, etc.) côté français.

Le lâcher de Mala en février 2019 © A. Prüssing SNU

A l’origine de ces bons résultats


Les projets de réintroduction de lynx sont rares et ceux qui affichent de bons résultats encore plus, même si on ne pourra juger de la véritable réussite de ce programme que sur le long terme. Ce projet allemand a bénéficié d’une bonne préparation, effectuée par une ONG créée à cet effet pour rassembler le maximum de soutien auprès des élus, des chasseurs et des éleveurs. Une fois le projet soutenu politiquement (cette réintroduction faisait partie du programme des Verts allemands aux élections du Land de Rhénanie-Palatinat, élections gagnées par une coalition entre les sociaux-démocrates et les écologistes), le ministère de l’environnement du Land (la ministre étant issue des Verts) a décidé de confier la préparation du programme Life à la Fondation pour la nature et l’environnement qui avait l’expérience des programmes européens. De même, un plan de gestion pour le lynx a été élaboré par les acteurs concernés sous l’égide du ministère afin d’anticiper et régler tous les effets possibles d’une réintroduction : suivi des populations, indemnisation en cas d’attaques sur le cheptel domestique, information du public, etc.

La recherche d’un consensus dont les Allemands ont le secret a permis d’obtenir l’implication des chasseurs et des éleveurs en tant que partenaires de la réintroduction. Ce n’était pas le projet de réintroduction d’une ONG de conservation de la nature, mais aussi celui des organisations de chasseurs et d’éleveurs. Lors du lâcher des trois premiers lynx en juillet 2016, les trois caisses contenant les lynx ont été ouvertes symboliquement par la ministre de l’environnement du Land, par le vice-président de la fédération des chasseurs de Rhénanie-Palatinat et par la présidente de l’association des éleveurs. Le fait que les chasseurs et les éleveurs soient parties prenantes explique l’absence d’opposition à ce projet et c’est à cette condition que le ministère a donné son feu vert. Enfin, l’équipe du projet comportait une biologiste, un chargé de mission pour les relations avec les chasseurs et un pour les relations avec les éleveurs et le suivi et la prévention des attaques.

Il n’existe aucune barrière physique entre la forêt du Palatinat et celle des Vosges du Nord. C’est pourquoi dès le départ des contacts étroits ont eu lieu entre les maîtres d’œuvre de la réintroduction et les divers acteurs côté français concernés par le lynx. L’existence de la réserve de biosphère transfrontalière Pfälzerwald-Vosges du Nord a clairement facilité la bonne coopération pour les échanges d’information sur la position des lynx venant côté français. De plus, le Parc naturel régional des Vosges du Nord a accepté d’être le seul partenaire français impliqué financièrement et administrativement dans le programme Life.

Quelles suites ?


Côté allemand, le monitoring des lynx va se poursuivre selon les préconisations de leur plan de gestion notamment au travers d’un réseau de correspondants à l’image de ce qui se fait en France. Côté français, le suivi de la colonisation des Vosges du Nord par les lynx est effectué par les membres du réseau loup/lynx sous la coordination de l’Office français de la biodiversité. D’autres actions se développent dans le cadre du plan régional d’action en faveur du lynx dans le massif des Vosges, validé alors que le plan national d’actions attend toujours d’être validé par l’Etat. Parmi ces actions, une médiation avec les chasseurs pour les impliquer dans la recherche d’indices de présence et des diagnostics de vulnérabilité de certains élevages vis-à-vis des grands prédateurs dans les Parcs naturels régionaux des Vosges du Nord et des Ballons des Vosges.

Des actions restent en suspens, comme l’amélioration du passage du col de Saverne. Même si trois lynx ont emprunté la passerelle actuelle au-dessus de l’autoroute Paris-Strasbourg, cette dernière ne répond en rien aux exigences des éco-ponts actuels (20 à 30 m de largeur minimum et végétalisation du passage). Si l’on veut que la sous-population du Palatinat-Vosges du Nord s’étende vers les Vosges centrales et permettent la venue d’individus venus du sud du massif pour un meilleur brassage génétique, il est vital que cette passerelle soit remplacée par un véritable passage à faune.

Je remercie Christel Scheid, chargée de l’information sur le programme Life lynx, d’avoir relu ce texte et fourni les deux photos.

Tous les documents qui m’ont permis de rédiger cette synthèse sont disponibles en cliquant ici.

Photo du haut : les deux jeunes lynx de Lycka nés dans les Vosges du Nord en juin 2021 © V. Siat, OFB

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