Un naturaliste ne se confine pas vraiment

Un écrivain naturaliste membre des JNE nous raconte ses mois de confinement.

Clairière entourée de haies avec une prairie fleurie au fond de mon jardin – photo Jean-Claude Génot

par Jean-Claude Génot *

Le confinement a commencé le 17 mars, mais depuis la veille j’étais en télétravail. Une méthode que j’avais déjà employée à plusieurs reprises à raison de quelques journées annuellement. Cette fois, le télétravail a duré un mois et demi car j’ai quitté définitivement mes fonctions au Parc naturel régional des Vosges du Nord fin avril pour cause de départ en retraite. Sur le strict plan du travail, je n’ai pas vu le temps passer car j’avais pas mal de choses à mettre en ordre avant mon départ. Concernant mon environnement immédiat, j’ai bénéficié de conditions privilégiées puisque, même si je vis dans une ville de près de 12 000 habitants, je possède un jardin et la forêt vosgienne est à 10 mn à pied de ma maison. Mon bureau offre une vue imprenable sur le jardin. Ce jardin d’environ 7 ares est situé derrière la maison et entouré sur trois côtés de haies, constituées d’arbustes que j’ai plantés comme l’aubépine, l’églantier, le cornouiller sanguin, le fusain, le charme, le cotonéaster et d’arbres venus spontanément comme le saule marsault, le bouleau verruqueux et le frêne ou plantés par le geai comme le chêne et par l’écureuil ou les rongeurs comme le noisetier et le châtaignier. A cela, s’ajoutent des arbres fruitiers (pommier, cognassier, mirabellier) existant depuis les années cinquante, date de la construction de ma maison, et de nouveaux fruitiers plantés récemment (pommier, questchier). Enfin un cerisier mort couvert de lierre trône au milieu de la partie en prairie fleurie.

Le jardin se divise en deux parties : un potager où règne un mélange entre légumes, fleurs et petits fruits (framboisier, cassis, groseillier) sans oublier un carré de fraise et une ancienne pelouse tondue à ras, transformée en prairie fleurie avec fauche tardive. Il y a peu d’espace devant la maison mais il est occupé par un foisonnement végétal, de fleurs, d’arbustes et d’arbres (houx, bouleau, saule marsault, noisetier, buddleia, cornouiller sanguin). La façade est ornée d’une magnifique glycine. Sans nul doute, la maison est facilement repérable par la densité végétale présente compte tenu de la lutte féroce menée par la plupart des voisins contre toute plante non maîtrisée. J’ai mis à profit cette situation de travail « sur le pas de mon jardin » pour redécouvrir la plaisir des choses simples de la « petite nature » comme l’appelait Robert Hainard : le premier chant d’un oiseau migrateur et le fleurissement d‘une plante sauvage.

Rougequeue à front blanc – photo Jean-Claude Génot

Le 19 mars, j’entends mon premier chant de fauvette à tête noire. C’est un ami ornithologue qui m’a fait remarquer à quel point cette année, c’est cette fauvette qui a fait le printemps. Effectivement, je l’ai entendu dans mon jardin bien sûr, dans les vergers situés à moins d’un kilomètre lors de mes balades quotidiennes et dans la forêt dont je parlerai plus loin. Son gazouillis se termine par un chant flûté très sonore. De toute façon, l’hirondelle ne fait plus le printemps puisque à part quelques rares hirondelles de fenêtre dans mon quartier, l’hirondelle rustique est absente. Le 20 mars, un rougequeue à front blanc chante comme chaque année autour du jardin. Le retour de cet oiseau très coloré (front blanc, gorge noire, poitrine et flancs orangé, dos et calotte gris bleuté) est une bonne surprise car il est devenu si rare dans les vergers traditionnels alsaciens qu’il figure dans le livre rouge des espèces menacées d’Alsace. Toutefois je l’ai entendu dans une bonne dizaine d’endroits en forêt, là où les arbres possèdent des cavités dans lesquelles il niche. Le 22 mars, en balade dans ma rue j’observe un épervier en vol. Le 27 mars, premier chant du serin cini, comme toujours sur l’antenne de télévision, et lors de la balade quotidienne, ma première bergeronnette grise sautille dans un champ. Le 28 mars, un verdier (pas le premier de la saison) chante dans mon jardin. Le 8 avril, un torcol (un pic migrateur) chante dans le camping désert situé à deux pas de chez moi, plus loin deux chardonnerets perchés sur un arbre en bordure d’un pré. Le 10 avril, le rougequeue à front blanc chante sur mon cognassier, il est maintenant tous les jours présent dans le jardin. Un merle se baigne dans une coupelle remplie d’eau installée pour les oiseaux. Le 13 avril, une corneille alerte dans mon jardin, une buse variable plane au-dessus de la maison. Le 18 avril, un pigeon ramier vient roucouler sur le toit de la maison. Le 22 avril, le rougequeue à front blanc chante sur notre aubépine. Lors d’une balade matinale, un rossignol pousse ses notes puissantes dans les buissons face au centre équestre situé près de chez moi. Le 29 avril, les deux premiers martinets de la saison fendent le ciel de leur vol rapide. Le 1er mai, lors de la balade quotidienne « autorisée », deux faucons crécerelles s’accouplent sur un pylône lumineux du terrain de foot local. Le 5 mai, un loriot chante dans les grands peupliers face au camping. Le 8 mai, une mésange à longue queue se perche sur un arbre dans le camping. Puis dans les vergers situés à proximité, j’entends la fauvette des jardins dans une haie et au loin le premier coucou. Le 9 mai, une belle surprise avec la visite d’un gros bec sur mon cognassier, c’est généralement un oiseau forestier mais qui vient visiter les jardins en hiver quand il y a des mangeoires. Le 10 mai, toujours lors de la balade quotidienne à moins d’un kilomètre, un chant de grimpereau des jardins dans une aulnaie et un rossignol dans les buissons.

Dans ce jardin, je peux observer au printemps une vingtaine d’oiseaux en vol ou posé, sans oublier d’autres visiteurs comme le hérisson, la fouine qui fréquente mon grenier depuis une quinzaine d’années et parfois le crapaud. Il y a aussi des chats du voisinage dont je me passerai volontiers car ces animaux domestiques ne perdent jamais leur réflexe de prédateur. En effet, le chat fait un carnage dans les jardins et les cours de fermes (rongeurs, reptiles et oiseaux) au point d’être devenu une des causes supplémentaires du crash de la diversité biologique dans le monde. Mais mon chat est adorable, me direz-vous ? Oui, chaque chat peut être un compagnon merveilleux, le problème est dans le nombre car on compte en France un peu plus de 14 millions de chats domestiques, sans compter les chats redevenus sauvages (données de la Société Française d’Etudes et de Protection des Mammifères) et ils tuent chaque année 324 millions de petits animaux.

Listère à feuilles ovales – photo Jean-Claude Génot

Côté flore, mon jardin s’est enrichi à ce jour d’une quarantaine d’espèces végétales sauvages. Pourquoi ce petit miracle ? Tout simplement parce que je ne tonds pas ma pelouse et que je laisse pousser la végétation parmi laquelle de nombreuses plantes à fleurs (pâquerette, cardamine, violette, coucou, lierre terrestre, alliaire, véronique, saxifrage granulé, trèfle des prés, bugle rampant, marguerite, séneçon jacobée, plantain lancéolé, gaillet commun, épervière orangée, lotier corniculé, oseille des prés et une orchidée : la listère à feuilles ovales). Le jardin compte également de nombreux recoins tels que bordure, lisière de haie, plate-bande où d’autres plantes sauvages se développent : cardère, épiaire des bois, millepertuis, aegopode, pulmonaire, berce commune, bourrache, benoite commune. Toutes ces plantes se couvrent d’insectes dont des pollinisateurs infatigables. Ce petit miracle de la nature printanière ne coûte rien, nul besoin d’engrais, aucune plante à acheter dans la jardinerie locale, la nature pourvoit gratuitement au fleurissement du jardin, en complément indispensable des plantes horticoles, sans oublier les arbustes et les arbres fruitiers. Si le jardin est un lieu d’observation facile « sur le pas de la porte» et riche en découvertes, la balade quotidienne en traversant des vergers, des près et des friches permet de compléter les observations du jardin tant au niveau des oiseaux que des mammifères (chevreuil).

Venons-en à la forêt contre laquelle la ville de Saverne est adossée. Dans sa partie basse, la ville est à 190 m d’altitude et les contreforts des basses Vosges gréseuses sont situés juste au-dessus d’elle à 400 m et plus. Saverne est dans un champ de faille qui s’est constitué lors de la création du fossé d’effondrement de la plaine d’Alsace, un véritable patchwork géologique de galets, de sable, d’argile et de marnes bordant la masse homogène de grès des Vosges du Nord. Mon quartier est situé en hauteur sur la pente du « rift » rhénan, et je n’ai que 10 mn à pied pour entrer dans la forêt domaniale de Saverne, d’une superficie de 4700 ha. Inutile de préciser que je n’ai pas obéi à l’injonction des autorités de ne pas aller en forêt. Comment peut-on interdire à des citoyens vivant près de la forêt de s’y promener ? Qui sont ces gens capables d’édicter de telles règles aussi stupides, anti-nature et contreproductives pour se défendre contre un virus, tant la santé physique et psychique des personnes garantie par la promenade en forêt leur permet certainement de renforcer leur système immunitaire ? Ces décideurs ignorent probablement les bienfaits désormais avérés des « bains » de forêt. A l’évidence, ces gens vivent dans des lieux clos, coupés de la nature. Ils considèrent la forêt, au mieux comme un décor, au pire comme une ressource à mettre en valeur. Ils font partie des grands corps d’Etat, centralisateurs, sûrs de leur savoir, profondément anti-nature. De plus, quand on connaît la pollution domestique qui règne dans certaines maisons ou appartements (peintures, solvants, vernis et autres produits chimiques ignifuges), mieux vaut aérer bien sûr, mais surtout sortir de son lieu de vie souvent malsain, plutôt que de rester « confiné », c’est-à-dire enfermé. Dans cette forêt qui est un peu la mienne, un sentier permet en 20 mn de rejoindre un col à 480 m, situé entre deux ruines de châteaux forts médiévaux, comme il en existe des dizaines dans le massif vosgien.

L’éclatant vert du printemps dans la hêtraie vosgienne – photo Jean-Claude Génot

A partir du 17 mars, j’ai parcouru divers circuits forestiers bien au-delà du kilomètre autorisé par les autorités, certains plusieurs fois. Cela m’a permis de voir la métamorphose de la forêt, de mi-mars quand elle est encore hivernale et grise (comme les troncs du hêtre et du chêne) à fin avril début mai, quand elle devient un océan de feuillage d’un vert printanier inimitable, celui des feuilles venant de se déployer. Il faut en profiter car cette nuance de vert ne dure pas et très vite après mi-mai, les feuilles prennent une teinte plus sombre qu’elles garderont tout l’été. Tôt le matin, dans la fraîcheur due au vent d’est assez fréquent ce printemps, il y a une jouissance particulière à être seul en forêt à écouter le chant des oiseaux. Cela donne l’impression de vivre les matins du monde de nos lointains ancêtres qui ont probablement dû imiter les oiseaux en guise de premier langage. Un ornithologue connaissant bien les chants peut, les yeux fermés, dire à quel type de forêt est lié tel oiseau ou dis-moi comment tu chantes, je te dirai où tu habites. Ainsi la mésange bleue est liée au chêne, la mésange noire aux conifères (pin, sapin, épicéa), le pouillot siffleur indique une futaie dense et le pouillot véloce une forêt avec de larges ouvertures. La fauvette à tête noire signifie la présence de régénération. Les pics, quant à eux, fréquentent les vieux arbres. Le chant du pigeon colombin ne s’entend que dans les vieilles futaies avec des cavités de pic noir qu’il utilise pour nicher. Ici, la forêt est pauvre en plantes à fleurs, le sol étant acide et sablonneux, mais il suffit d’une petite zone humide pour voir le populage des marais, d’une coupe pour trouver le genêt à balais, d’un rocher pour admirer mousses, lichens et fougères et d’un arbre mort pour s’émerveiller des polypores et des amadouviers. Lors d’une sortie matinale fin avril, j’ai ressenti une émotion très soudaine et très agréable en voyant les fleurs blanches d’un jeune houx. En fait, je n’avais jamais observé les fleurs du houx dont on connaît bien les fruits, ces petites boules rouges, mais la plupart du temps les houx que je vois en forêt depuis des années sont sans fleurs parce que soit ce n’est pas la période de floraison, soit qu’ils sont trop jeunes pour avoir des fleurs. Ce houx est un indicateur du réchauffement climatique, mais on peut aussi penser qu’il a été éliminé par les forestiers dans le passé, parce que inintéressant sur le plan économique en tant qu’arbuste.

Finalement, ce confinement m’a permis de redécouvrir dans la nature l’observation du détail, le plaisir simple de ce qui se présente sous nos yeux et que souvent nous ne voyons plus. L’observation quasi permanente des oiseaux de mon jardin depuis mon bureau m’a permis de noter des comportements intéressants, de voir des oiseaux de très près sans jumelles et d’apprécier également la métamorphose printanière de la végétation. Quant à la forêt, je suis habitué à passer de longs moments seul, parfois des journées entières pour mon travail, c’est pourquoi mes balades en temps de confinement n’ont pas été des moments inédits. Mais ce qui fut nouveau, c’est l’acuité de mes sens en éveil avec lesquels j’ai vécu ces sorties, comme s’il fallait profiter un maximum de ces moments avant de retourner chez soi. Effectivement, un naturaliste ne se confine pas vraiment sous peine de dysfonctionnement…

* Ecologue.

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