L’arbre champêtre, un allié indispensable contre le changement climatique

Voici le compte-rendu du petit-déjeuner JNE du 23 octobre 2018 à la Fondation pour le progrès de l’homme.

par Carine Mayo

Intervenants
Frédéric Coulon : Paysagiste et agronome (Solagro, Afac-agroforesteries)
Sylvie Monier : Directrice de la mission haies Auvergne, cofondatrice de l’Afac-agroforesteries
Christophe Pinard : chargé de mission Bureau changement climatique et biodiversité au ministère de l’agriculture et de l’alimentation, coordinateur du plan de développement de l’agroforesterie
Claude Fromageot : directeur de la Fondation Yves Rocher, partenaire de l’Afac-agroforesteries dans le cadre du programme Plantons pour la planète.
Débat animé par Jean-Philippe Beau-Douëzy, membre des JNE

D’après Frédéric Coulon, agronome et représentant de l’association Solagro, il reste aujourd’hui en France 850 000 kilomètres de haies. En moins d’un demi-siècle, deux millions de kilomètres de haies ont été arrachés et 7000 à 8000 kilomètres de haies disparaissent encore chaque année. Or il faudrait inverser la tendance et planter 750000 km de haies d’ici 2050 selon le scénario de transition agricole et énergétique Afterres 2050 conçu par Solagro.

En effet, l’arbre rend de nombreux services. L’un des moins connus est l’intérêt de son feuillage comme fourrage pour les troupeaux. Les feuilles apportent certains éléments qui dynamisent la digestion et favorisent l’approvisionnement en minéraux des animaux. Il est aussi utile de planter des arbres pour favoriser un effet brise-vent et limiter l’érosion des sols. De plus, les arbres stockent de l’eau sous les parcelles. Intéressant, quand on sait qu’aujourd’hui il y a un déficit de précipitations de 40 mm d’eau chaque année dans le sud-ouest et que les modèles climatiques prévoient un doublement de ce déficit en 2040. Globalement, un mètre de linéaire de haie permet de stocker entre 3 et 5 m3 d’eau. Un kilomètre de haie à maturité permet également de stocker 130 tonnes de CO2. Si l’on plantait 750000 kilomètres de haies d’ici 2050 et si l’on développait 100000 hectares d’agroforesterie, on pourrait compenser environ 10 % des émissions de CO2 de l’agriculture en 2050.

Un plan pour l’agroforesterie

« En 2012, Stéphane Le Foll a lancé le projet Agroécologie pour la France accompagné de plusieurs plans dont celui sur le développement de l’agroforesterie le 17 décembre 2015 », explique Christophe Pinard, chargé de mission biodiversité et agroforesterie au sein du ministère de l’Agriculture. Ce plan comporte cinq axes : recherche, questions juridiques et financières (la PAC intègre une mesure en faveur de l’agroforesterie), formation, valorisation économique, international. Un dispositif de suivi de l’évolution du bocage a été mis en place et une deuxième version de ce plan devrait voir le jour pour 2020 avec une déclinaison régionale. D’ores et déjà, trois régions se montrent très dynamiques : la Normandie, la Corse et l’île de la Réunion (plantations de café et de cacao en agroforesterie). Toutefois, on continue à arracher plus de haies qu’on en plante. Ce peut être lié à des chaudières surdimensionnées dans certaines régions, mais aussi à des résistances des agriculteurs. « Beaucoup d’agriculteurs considèrent qu’une haie représente une gêne pour tourner avec les machines, et coûte cher à entretenir », explique Sylvie Monier, chargée de la mission Haies Auvergne Rhône-Alpes.

Changer de regard

Il faut inverser cette vision négative et montrer que le bocage peut être un soutien à la production agricole et que la biomasse produite peut avoir une valeur économique. On passe d’une vision de l’arbre « décor » à une vision de l’arbre utile, source de revenu, souligne Sylvie Monier. Dans le contexte du changement climatique, il est intéressant de savoir qu’une température au-delà de 30° C entraîne l’échaudage du blé qui arrête de remplir son grain. Quand ça arrive au printemps, cela conduit à une perte de rendement importante. L’ombre, la transpiration des arbres, permettent d’atténuer la chaleur et de gagner quelques jours de rendement en plus. L’arbre agit comme un tampon climatique : il permet d’atténuer les excès de chaud, de froid, d’eau. Un service également bénéfique pour les éleveurs. Dès qu’il fait très chaud, les animaux souffrent. Il y a beaucoup de mortalité, l’été, dans les bâtiments. Sous un arbre, il y a 10 degrés de moins.

Planter avec les agriculteurs

Cet hiver, la mission Haies Auvergne va planter 25 kilomètres de haies avec 200 agriculteurs et deux techniciens. Il y a de grandes disparités dans le financement et l’aide de la Fondation Yves Rocher permet d’homogénéiser le financement des agriculteurs sur tout le territoire. « On va atteindre avec la Fondation la plantation de 3 millions d’arbres depuis 2010, soit 3000 km de haies (un arbre tous les mètres) », note Sylvie Monier. L’Afac-Agroforesteries a développé la marque Végétal local, qui permet d’utiliser une grande diversité de graines adaptées à chaque région avec une trentaine de structures dont une dizaine de pépinières spécialisées en plants d’arbres et d’arbustes. Pour l’agriculteur, la haie est une source de biomasse dont le principal intérêt est que l’on peut la récolter quand on veut, à la différence des céréales qui se récoltent chaque année au même moment. Si demain, on gère la haie beaucoup mieux, en recréant des arbres têtards (trognes), récoltés régulièrement, on va produire entre 4 et 10 fois plus de biomasse. La haie peut aussi fournir des plaquettes de bois qui peuvent avantageusement remplacer la paille pour la litière des animaux. Intéressant, d’autant que la paille a doublé de prix cette année avec la sécheresse. L’AFAC accompagne aussi les communes pour qu’elles installent de petites chaudières et travaille avec le ministère sur un label de bois issu de bocage géré durablement.

L’aide de la fondation Yves Rocher

« Le village de La Gacilly, d’où était originaire Yves Rocher, n’a pas fait le remembrement, ce qui explique sans doute son attachement à l’arbre », indique Claude Fromageot, directeur de la fondation Yves Rocher. Cet attachement se traduit par une action de mécénat qui a conduit cette fondation à soutenir l’AFAC-agroforesteries depuis dix ans. En France, 400 kilomètres de haies ont été plantés par an. La fondation intervient aussi à l’international et a favorisé des échanges, par exemple entre des planteurs mexicains et français. Aujourd’hui, 82 millions d’arbres ont été plantés et l’objectif est d’atteindre la plantation de 100 millions d’arbres. « Planter des arbres nous remet en connexion avec la nature. La haie est un tiers-lieu végétal. Elle permet de recréer de la vie sociale et la notion de bien commun pour refaire corps social » souligne Claude Fromageot.

Quelles aides de la PAC ?

Depuis 2015, il y a des mesures de conditionnalité pour obtenir des aides pour le maintien et la création de haies, notamment la mesure BCAE7. Ces mesures ont une application régionale. Par exemple, dans les Pays de Loire, elles ne s’appliquent pas aux prairies ! « Aujourd’hui, un agriculteur qui a une haie dont l’emprise peut atteindre 10 mètres au sol touche une prime sur l’intégralité de sa surface agricole y compris la haie et peut avoir jusqu’à cent tiges d’arbres par hectare. Il n’y a donc pratiquement pas de limite à la plantation d’arbres pour obtenir la prime PAC », explique Sylvie Monier. Un arbre isolé compte aussi comme surface écologique et peut aider l’agriculteur à atteindre les 5 % de surfaces écologiques qui vont lui permettre d’obtenir les paiements verts de la PAC qui peut représenter une somme importante par rapport aux revenus très bas de certains. Mais on revient de loin : avant, l’arbre était exclu de la zone primée, l’arrachage était autorisé et les haies devaient faire moins de deux mètres de large. Aujourd’hui, la situation a changé. Ainsi, l’AFAC agroforesteries reçoit de plus en plus de demandes d’aides pour la plantation d’arbres et l’on est passé de 400 000 arbres plantés par an à 600000 arbres. Un observatoire national de suivi de ces plantations est en place sur le choix des essences, les motivations des agriculteurs, le type d’implantation…

Les arbres de bord de route sont menacés

« Quand il s’agit de sécurité, de fibre ou de réseaux à faire passer le long des routes, l’arbre n’est jamais respecté », relève Sylvie Monier. Mais la prise de conscience arrive au sein des conseils départementaux. Dans le département de l’Allier, on ne taille plus les haies au carré mais de manière latérale et en hauteur, ce qui les laisse pousser. Les haies sont entretenues et le conseil départemental cherche à valoriser le bois récolté pour chauffer les collèges. En Haute-Garonne, le bois déchiqueté est utilisé comme paillage lors de plantations de nouvelles haies. Du coup, on réfléchit à la façon de gérer les arbres et ils sont davantage respectés. En outre, la loi du 8 août 2016, pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages comporte des mesures nouvelles de protection des alignements d’arbres de bord de route.

Coopération internationale

Les échanges avec des planteurs mexicains ont permis de conforter l’idée que les graines de plantes végétales locales poussent mieux. En zone tropicale, le développement de l’agroforesterie consiste souvent à retrouver des pratiques anciennes abandonnées « comme au Togo où l’on trouve des systèmes à plusieurs étages comme dans les forêts comestibles décrites par Robert Hart en Angleterre », note Jean-Philippe Beau-Douëzy. Si l’on ne pratique pas l’agroforesterie en Afrique, on verra les sols disparaître. La question se pose aussi pour les sols européens. « Pour le moment, ils contiennent 1,5 % de matière organique, mais au-dessous de 1 %, c’est la désertification », explique Frédéric Coulon, de Solagro.

L’Europe soumise au risque de désertification

Ainsi, des études montrent que la moitié des sols agricoles européens est soumise au risque de désertification. Avec le changement climatique, la vitesse à laquelle le carbone est consommé par les bactéries et les champignons va augmenter. Si l’on n’enclenche pas un processus fort de plantation d’arbres pour remettre du carbone dans le sol, on ne s’en sortira pas. Les lycées agricoles commencent à s’intéresser à l’agroforesterie. Ainsi, le lycée agricole de Montluçon a mis en place une expérimentation de litière sur plaquettes de bois pour des vaches. Sur 189 établissements agricoles publics en France, 80 ont un enseignement d’agroforesterie. Pour que ça marche, il faut arriver à faire passer l’idée que l’écologie n’est pas une perte d’argent. L’effet de brise-vent d’une haie peut amener une amélioration du rendement de 30 % sur l’espace protégé par la haie une année sèche. Avec 200 euros, on peut créer un parcours arboré pour des volailles. Mais au-delà, à travers la plantation d’arbres, c’est un nouveau rôle qui échoit aux paysans, plus en lien avec les attentes de la société.