Et si l’on se penchait enfin sur nos sols ?


par Frédéric Denhez
Denhez-Frederic

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Les sols n’intéressent pas grand-monde. Ni les politiques, ni les élus, ni nous autres journalistes. Faut dire que lorsque le mot « sol » est prononcé, l’on pense à « la terre ». Et que dès lors qu’on déploie la thèse de l’indispensable retour au sol, pour le mieux traiter afin de nous mieux traiter, l’interlocuteur médusé entend souvent « la terre ne ment pas », et alors on se sent accusé de pétainisme mal digéré.

 

Notre pays ne doit sa richesse et sa diversité qu’à la richesse et la diversité de sa terre, pour autant il méprise ses agriculteurs, toujours accusés d’avoir vendu du beurre aux Allemands. Accusation qui, à la fin de la Guerre, les avait d’ailleurs poussés, pour tenter de s’en défaire, à se lancer à corps perdu dans la révolution agricole qui allait les sortir de la misère en même temps que d’un système millénaire de valeur et de pratiques. Industrialisée, l’agriculture s’est enfermée dans une bulle technique qui a prétendu que les plantes avaient juste besoin qu’on leur tienne la tige pour que la perfusion de produits chimiques soit efficace. Réduit à l’état de support de culture, le sol vivote. Et les agriculteurs s’en rendent compte. Une nouvelle révolution agricole est en cours…

 

Cela fait près de quatre-vingts ans qu’aux États-Unis l’alerte a été donnée, et à peu près comprise : les sols, trop travaillés, finissent en général par s’en aller. Dans les années trente, celles de la Crise, des millions de fermiers américains et canadiens durent abandonner leurs parcelles transformées en désert. La terre si fertile s’était résolue en nuages de poussières, délogeant les buissons qui, soumis au vent, roulaient comme des boules. Ce Dust Bowl, image argentique (les Raisins de la colère de John Ford, les photos de commande de Dorothea Lange) et littéraire (Les raisins, toujours, de John Steinbeck, dont le fantôme du héros, Tom Joad, a inspiré un album magnifique de Bruce Springsteen) de la Grande Dépression, fut un désastre humain et économique : les États-Unis durent acheter du blé à Staline.

 

Encore présenté comme la conséquence d’une renverse climatique, d’un assèchement brutal du climat des Grandes Plaines, le Dust Bowl fut en réalité le résultat du labourage trop profond et trop fréquent d’une terre qui ne pouvait le supporter. Les Indiens se contentaient de fouir durant leur camp d’été, les blancs labourèrent. Depuis, les fermiers US font attention. Ils enfoncent le soc moins que chez nous. Les Brésiliens, aussi : le soja OGM est « sans labour » et même « semis sous couvert ». L’agro-écologie est parfois facétieuse.

 

Chez nous, justement, il a fallu attendre un peu plus longtemps, le début des années 1990, pour qu’enfin l’on parle des sols, par la voix des époux Bourguignon, en rupture d’Inra.

 

Depuis la fin de la Guerre, la hausse phénoménale des rendements permis par le mariage de la mécanique et du chimique a aveuglé le monde agricole tout en le sortant de la misère et de la marginalisation sociale. Résumée à quelques nutriments que l’industrie sait fabriquer plus vite que l’écosystème-sol, la nutrition des plantes a pu se passer de celui-ci. Considéré comme un simple crumble tenant droit les tiges, le sol a pu être maltraité sans que peu ne s’en émeuvent. Labours profonds, sols nus entre les récoltes, engrais en perfusion : non seulement les terres sont parties à vau-l’eau, s’érodant et se ravinant sous la pluie et le soleil, elles ont aussi perdu beaucoup de leur matière organique. Parce que les lombrics et les champignons symbiotiques des plantes, maîtres (avec les bactéries) du réseau de décomposeurs et de transformateurs de la matière organique en éléments minéraux fondamentaux, ont été court-circuités et abîmés.

 

Aujourd’hui, la recherche française redécouvre l’eau tiède en se penchant à nouveau sur les sols. La publication en 2005 du Millenium Assessment l’avait il est vrai beaucoup perturbé : mais oui, sans les sols, il n’y a pas d’alimentation possible… et un sol maltraité finit sur la route, ne filtre plus la pollution, ne retient pas l’eau, ne capte plus de carbone, ne peut plus nourrir plantes et arbres. La perte des multiples services qu’il nous offre se chiffre en dizaine de milliards chaque année.

 

Et l’on en a perdu ! Le taux de matière organique moyen des sols français a été divisé par deux ou trois selon les régions. Les sols picards et bretons sont dans un état alarmant : la vie qui s’y trouve souffre plus qu’ailleurs. Les lombrics y sont dix à vingt fois moins nombreux que dans une prairie, les champignons sont trop discrets. Pour autant, ces sols ne sont pas « morts », comme le disent volontiers les apôtres du catastrophisme. Dans notre pays, aucun sol n’est exempt de formes de vie, pas même un sol gavé de métaux lourds ou une terre à blé. Mais beaucoup, déstructurés, auraient besoin de temps pour reconstituer leur matière organique, et se reconstituer tout court.

 

Beaucoup aussi n’existent tout simplement plus, car la France, vice-championne du monde en étalement urbain, derrière les États-Unis, les a recouverts de béton, de macadam, de maison, de rocades, de ronds-points… de fermes ou de gazon-thuya ce qui, vis-à-vis de l’eau et de la biodiversité, revient à peu près au même. Les sols morts, ce sont ceux-là, car autant la terre poussiéreuse de la Beauce pourrait redevenir bien vivante si on lui fichait un peu la paix durant une dizaine d’années, autant une terre sous un parking a peu de chances de redonner à nouveau des fleurs. Avec 26 m 2 de terres fertiles qui disparaissent chaque seconde, l’étalement urbain est, avec la systématisation du trio labour profond/sol nu/pulvérisations, la plus grande menace pesant sur la « Terre de France », comme on disait au service militaire.

 

Que faire ?

 

Les chercheurs cherchent et se rendent compte que la réponse, bien étayée par la théorie, se trouve entre les mains des agriculteurs. Or, et c’est formidable, des marginaux de plus en plus nombreux s’essaient à moins travailler leur sol. Non par conviction « bio », mais avant tout par un calcul économique : le tracteur, les pesticides et les engrais, ça coûte de plus en plus cher. Le seul fait de moins labourer, moins profond, divise par deux la facture de gasoil et par trois la puissance demandée au tracteur. Mais sans labours, ou presque, la terre se couvre d’adventices. Alors l’agriculteur pulvérise, tout en cultivant des plantes de couverture entre les rangs des cultures de vente, et en rotation entre celles-ci. Il pratique ainsi un « semis direct sous couvert » qui fait de l’ombre aux mauvaises herbes, favorise les champignons, entretient le sol et… apporte, après fauchage ou écrasement, la matière organique aux décomposeurs.

 

Pas militants, ces agriculteurs sont des productivistes assumés qui ont redécouvert le sol par un calcul économique, et se sont dits en le regardant qu’ils pouvaient peut-être faire autrement. Par exemple en replantant des arbres ou des haies, après avoir constaté que la parcelle était partie sur la départementale pendant l’orage. Beaucoup de ces agriculteurs « différents » redécouvrent aussi… le fumier, engrais organique hors pair, qui, bien étalé en boudin (on dit en andain) et régulièrement retourné, donne un compost remarquable. Tous reconnaissent, comme les agronomes et les pédologues, qu’on ne fait pas mieux qu’une prairie : le sol y est dans un état quasi-forestier, c’est-à-dire poche du Graal agronomique. Or, une prairie, ce sont des vaches, et les vaches, ce sont des éleveurs dont les revenus dépendent de nous. Acheter – mesurément – de la viande et du lait, c’est aussi soutenir une agriculture au sol.

 

« Le sol, le sol outragé, le sol brisé, le sol martyrisé, mais le sol libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple invisible avec le concours des agriculteurs de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière : c’est-à-dire de la France qui se bat. C’est-à-dire de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle », voilà ce qu’aurait pu déclarer Mon Général à Tante Yvonne, quand celle-ci démariait ses carottes à Colombey-les-Deux-Églises. » Voilà ce que j’écris quelque part dans mon livre. Oui, une révolution agricole est en gestation. Comme leurs pères et grands-pères des lendemains de la guerre qui avaient dû affronter la majorité immuable pour imposer l’agriculture « conventionnelle », les agriculteurs-au-sol d’aujourd’hui, peu nombreux, peu soutenus, mal formés, sont en train de se regrouper pour s’épauler et apprendre. La nouvelle loi d’orientation agricole se promet de les aider. Les sols iront mieux par une agriculture de compromis, décidée par l’agriculteur, et seulement lui, en fonction de son terroir de travail. Si tant est que l’on mette un terme à l’étalement urbain. Mais sans une révolution foncière, en France, on n’y arrivera pas, or, cela suppose une réforme profonde du droit et de la notion même de propriété, héritée de la Révolution. Comment sortir de la pathologie française de la possession, c’est un autre billet…

 

Et un sujet qui n’intéresse pas non plus beaucoup les médias. L’agriculture est toujours réduite aux manifestations agricoles, pourtant révélatrices de l’écœurement de cette France périphérique de Christophe Guilluy (lisez son livre paru chez Flammarion…), ainsi que la stérile et stupide opposition médiatiquement pratique conventionnel/bio. Le drame de l’accès de plus en plus difficile à la terre agricole pour les agriculteurs n’est jamais lié, dans nos papiers, à celui de l’accès au logement. Relier les deux oblige à remettre en cause le dogme de la propriété, à questionner les notions de bien commun et de bien public. Cela dérange la pathologie de la pierre qui s’abat sur le Français aussitôt qu’il naît. Dès lors qu’on creuse un peu le sol, on voit donc la société telle qu’elle est aujourd’hui : figée dans la peur, par ses élites, mais remuée en profondeur par d’étranges lombrics que sont les initiatives locales. De quoi espérer.

 

Frédéric Denhez vient de publier Cessons de ruiner notre sol, aux éditions Flammarion. Il a aussi écrit un article sur ce sujet dans le numéro d’octobre 2014 du mensuel Ca m’intéresse, et interviendra dans CO2 Mon Amour sur France Inter le 11 octobre prochain. Une autre version de ce texte est parue sur le site de Reporterre.

 

Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.

 

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