Des réseaux de villes durables pour une autre mondialisation

La détermination des réseaux de villes durables à conduire une transition écologique interpelle à l’heure où les États et les institutions internationales semblent incapables d’être à la hauteur des enjeux. Décryptage basé sur un entretien avec Cyria Emelianoff, spécialiste française des villes durables.

 

par Magali Reinert

 

Lors du sommet mondial Ecocity à Nantes fin septembre 2013, les chantres de la ville durable étaient venus défendre la responsabilité et la capacité des villes à réaliser une transition écologique. La responsabilité d’abord, alors que la moitié de la population mondiale est urbaine et que les trois quarts des gaz à effet de serre sont émis en ville. La capacité ensuite, car des villes pilotes ont déjà montré l’exemple. Comme Stockholm qui a diminué de 26 % ses émissions en 15 ans et prévoit de sortir des énergies fossiles en 2050. Ou Nantes qui veut atteindre le facteur quatre en 2050.

 

Ronan Dantec, sénateur de Loire-Atlantique, a exhorté le gouvernement à penser la transition énergétique avec les collectivités « au lieu de se focaliser sur les entreprises ». Celui qui est aussi président du groupe climat du réseau des villes européennes Eurocities entend bien voir les villes peser sur les prochaines conférences climat. Autre porte-parole des villes durables, le secrétaire général du Conseil international pour les initiatives environnementales locales (ICLEI), Konrad Otto-Zimmermann, était venu rappeler le rôle moteur de cette organisation dans la création des agendas 21 locaux et des plans climat. À l’heure où les États et les institutions internationales semblent incapables d’être à la hauteur des enjeux écologiques, la détermination de ces réseaux de villes durables donne envie d’en savoir plus.

 

Alliance stratégique contre les États

 

Un rapide retour historique d’abord. Les réseaux de villes trouvent leurs origines au début du XXe siècle, nourris par les idées du socialisme municipal et des municipalités providences. Ils connaissent un véritable essor avec la reconstruction de l’Europe après la deuxième guerre mondiale, autour des revendications de solidarité et de coopération.

 

Dans les années 1990, ces associations intègrent la question environnementale. Trois grands réseaux de villes dédiés à l’environnement émergent aussi à ce moment là. Energie-Cités et Alliance climat naissent en Europe au moment du premier rapport du GIEC en 1990. ICLEI est une organisation internationale qui prend ses racines aux États-Unis dès les années 1980. Selon Cyria Emelianoff, spécialiste française des villes durables, « Jeff Brugmann, le fondateur d’ICLEI, joue un rôle majeur dans la stratégie initiale qui a conduit les villes à s’engager sur la voie de la durabilité ».

 

Brugmann travaille dans les années 1980 au développement des politiques étrangères locales, qui s’opposent à la politique de Reagan puis Bush père. Certaines villes prendront alors des résolutions contre les essais nucléaires ou pour l’accueil de réfugiés politiques. Suite au protocole de Montréal sur la couche d’ozone en 1985, Brugmann mobilise des villes pour s’opposer au gouvernement fédéral qui a ratifié le protocole, mais ne l’applique pas. Ces villes vont interdire la production de CFC. Cette action attire l’attention du PNUE qui demande à l’ONU d’accueillir pour la première fois à une conférence des villes en 1990. ICLEI sera créé à l’issue de cette rencontre. Les villes américaines continueront ensuite de s’engager sur le climat. En 2007, elles seront 740 à ratifier le Protocole de Kyoto.

 

Le soutien d’organisations comme le PNUE ou de la Direction générale de l’environnement à Bruxelles a été déterminant dans la montée en puissance de ces réseaux. En Europe, les réseaux de villes ont toujours bénéficié de l’appui des fédéralistes européens. Les alliances des villes avec des institutions internationales en mal de légitimité a été très stratégique. Elles ont en particulier permis la mise en place de politiques urbaines qui s’imposent aujourd’hui aux États. En 1991, ICLEI lance en effet deux programmes aux impacts majeurs : les agendas 21 locaux et la campagne des villes pour la protection du climat qui donnera les plans climat. L’association contribue ainsi à inventer un nouveau développement local urbain, en s’appuyant sur des villes pilotes comme Hanovre et Stockholm. « ICLEI a modifié le référentiel de l’urbanisme et de l’aménagement : aujourd’hui, on est passé de la ville moderne à la ville durable », explique la chercheuse.

 

Tension entre écologie politique et marketing territorial

 

ICLEI, Alliance Climat et Energie-Cités regroupent chacun environ un millier de membres, autant de villes qui défendent des projets urbains viables. Si des collectivités adhèrent à cette défense « des pouvoirs locaux pour une autre mondialisation », c’est aussi qu’elles pensent pouvoir y gagner en pouvoir, en autonomie et en moyens. L’ambition d’être connectées à des enjeux planétaires donne également envie à des municipalités qui ne veulent pas être cantonnées à du rafistolage social. Et, bien sûr, les politiques de durabilité représentent une vrai attractivité pour ces villes, qui savent l’instrumentaliser à leur profit. « Il existe toujours une tension entre l’écologie politique et le marketing territorial », souligne Cyria Emelianoff.

 

Si les résultats sont encore faibles en termes écologiques, les réseaux de villes durables ont incontestablement changé les politiques publiques urbaines. Pour la chercheuse, la prochaine étape sera l’alliance entre le pouvoir municipal et le mouvement civique. Aujourd’hui, les villes démocratisent encore faiblement leurs transformations, qui relèvent largement du ressort des politiques municipales. Mais elles ont déjà un modèle avec Bristol (Angleterre), où la municipalité s’est fondue dans le mouvement des villes en transition : le maire y est payé en monnaie locale.

 

Pour en savoir plus : Les pionniers de la ville durable, Cyria Emelianoff et Ruth Stegassy (JNE), éd. Autrement, 2010.

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