Interconnexion France-Espagne : 65 km de ligne souterraine à très haute tension en première mondiale

Après 30 ans de combats et de négociations, l’interconnexion électrique France-Espagne attaque enfin sa dernière ligne droite… sous les Pyrénées.

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par Marie Hellouin

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Le bouclier de Canigou - photo Diane Chesnel

 

Ce 17 octobre à Montesquieu des Albères, le tunnelier Canigou a été baptisé au champagne sous la protection de Sainte Barbe, patronne des mineurs, en présence de ses nombreux parrains.

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Du côté espagnol, parti de La Jonquera depuis mars 2012, son jumeau Alberas a déjà parcouru plus de 3 km. Conçus spécialement pour la traversée du massif des Albères, les deux mastodontes ont été fabriqués en Allemagne par l’entreprise Herrenknecht et acheminés par la mer jusqu’au port espagnol de Palamos. Le reste de leurs voyages respectifs s’est effectué par la route.

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Munies d’un bouclier coupant de 4,3 m de diamètre, ces étranges locomotives de 700 tonnes pour une longueur de 11,5 m tractent un train multifonctionnel d’environ 300 m. Ainsi, grâce aux 5 équipes de 20 personnes qui s’y relaieront nuit et jour, Canigou excavera et construira intégralement sa part de la galerie à raison de 45 m par 24 heures, y compris la maçonnerie et l’évacuation des gravas (environ 130 000 m3 qui seront recyclés dans le BTP local). Après jonction des deux tunneliers prévue fin 2013, la galerie technique franco-espagnole mesurera 8,5 km pour un diamètre de 3,5 mètres. La liaison électrique France Espagne, entièrement souterraine, devrait entrer en service en 2014 après raccordement aux postes électriques de chaque pays. Cet exploit technique doublera les échanges d’électrons entre la péninsule ibérique et la plaque électrique européenne.

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Jour J

Baptême au champagne - photo Diane Chesnel

« C’est un moment historique », a déclaré Dominique Maillard, président du directoire de RTE, soulignant « l’action collective des salariés, des élus, des gouvernements et de l’Europe». Entre ombre et soleil, de Canigou piaffant sous son tunnel au buffet dressé au milieu du chantier, nos confrères de la presse et des médias ont pu rencontrer la plupart des partis prenantes  : José Folgado, Président de REE (Red Electrica de Espana) entité homologue de notre RTE, Carlos Collantes, Président d’Inelfe, leur société commune chargée de la bonne fin des travaux, Manel Camos, représentant la Commission Européenne, « la cheville ouvrière du projet».

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Participaient également les élus des collectivités catalanes tant françaises qu’espagnoles, les représentants du consortium HVDC formé de Eiffage, Dragados, Arcadis, Sener et Setec, venus en nombre, du directeur aux équipes de chantier, sans compter les PME locales associées pour 80 emplois directs. On parlait « francuniol » sous le flot du soleil catalan et dans la bonne humeur, on en aurait presque oublié que la préparation de cette belle journée avait nécessité près de 30 ans !

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Rappel des épisodes

Le projet d’interconnexion électrique franco-espagnol par les Pyrénées orientales date de 1994, soit deux ans avant la directive européenne sur l’ouverture du marché de l’électricité. Piétinant en sourdine pendant une dizaine d’années, il a fini par provoquer une véritable bronca de part et d’autres des Pyrénées une fois déclaré « projet d’intérêt européen », les populations refusant catégoriquement de voir leurs paysages, leur vignes et leurs fermes horticoles spoliés par le passage de lignes aériennes à Très Haute Tension. Côté français, jusqu’à 20 000 manifestants ont investi la ville de Perpignan, au point qu’en 2007, la Commission Européenne a mandaté le célèbre commissaire Mario Monti, aujourd’hui chef de l’Etat Italien, aux fins d’une médiation. Le projet désormais en cours d’achèvement est en tout point conforme à ses recommandations entérinées en juin 2008 par les accords de Saragosse. Succès écologique autant que démocratique, le cahier des charges de l’ex commissaire européen n’en n’a pas moins requis un ensemble d’innovations dont les deux tunneliers ne sont qu’un des aspects..

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Première(s) mondiale(s)

La ligne d’interconnexion reliera donc les postes électriques de Baixas (Pyrénées Orientales, France) et de Santa Llogaia (Province de Gerone, Espagne) à travers le massif des Albères sur une longueur totale de 64,5 km entièrement souterraine. Composée de 2 lignes de 1000 MW à 320 000 volts enterrées dans des tranchées parallèles, elle suivra dans la mesure du possible les couloirs des infrastructure existantes, en particulier la Ligne à Grande Vitesse Perpignan Figueras et l’autoroute AP-7 en Espagne. Jamais ligne électrique d’une telle puissance n’avait été enfouie sur une aussi longue distance. C’est pourquoi elle sera en courant continu au lieu du courant alternatif utilisé par les réseaux espagnols et français. Deux stations de conversion permettant d’inverser le courant dans les deux sens sont actuellement en construction à chaque bout de la ligne. Les transformateurs ont été confiés à l’Allemand Siemens, dont les équipes sont déjà en place au poste électrique de Baixas. Le courant passera dans des câbles à isolation « sèche » en polyéthylène réticulé pour minimiser les risques de surchauffe. Une innovation jamais utilisée à ce niveau de puissance et de tension en courant continu. Idem pour la technologie de conversion VSC (Voltage source converter) qui permettra en outre de palier très rapidement à tout incident sur les lignes.

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Pose de la ligne souterraine - photo Diane Chesnel

 

L’ensemble représente un budget de 700 millions d’euros, dont l’Union européenne finance 30 % dans le cadre du programme EEPR (European Energy Project for Recovery). Pourtant, selon son représentant Manel Camos, transition energétique oblige, il semble indispensable de porter les capacités d’échanges franco-espagnoles à 4000 MW d’ici 2020. Un pré-accord a été signé début octobre entre le président François Hollande et son homologue espagnol Mariano Rajoy en vue d’une nouvelle liaison sur la façade atlantique. L’Union européenne s’est déclarée prête à financer l’étude à hauteur de 400 000 euros. Mais cette fois, pas question de réitérer 30 ans de bras de fer en Pays catalans dans les non moins irréductibles Pays basques ! D’après Dominique Maillard, cette nouvelle interconnexion sera très vraisemblablement sous-marine…

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Time is money, comme disent les Grands Bretons, et jusqu’à nouvel ordre, les poissons ne votent pas !

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Les photos du diaporama qui suit sont de Diane Chesnel.

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