Tchernobyl

Nucléaire russe : Natalia Manzurova et Nadezhda Kutepova, deux témoignages exceptionnels


En cette période anniversaire, les victimes des accidents de Tchernobyl (30 ans) et de Fukushima (5 ans) témoignent à travers le monde. Le 13 avril, les JNE ont eu le privilège d’inviter Natalia Manzurova, liquidatrice à Tchernobyl, et Nadezhda Kutepova, fondatrice et présidente de l’association « Planète des espoirs » à la mairie du 2e arrondissement. Un moment intense.


par Danièle Boone


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De gauche à droite : Nadezhda Kutepova, Pascale d’Erm, Caroline Kim, Natalia Manzurova, Valeria Maubec © Carine Mayo

Pascale d’Erm (JNE) est à l’origine de cette rencontre qui privilégie le témoignage de femmes. Natalia Manzurova, radiobiologiste, a été liquidatrice à Tchernobyl, Nadezhda Kutepova, avocate et sociologue, a fondé l’association Planète des espoirs. Elle défend les victimes de Maïak, premier grave accident nucléaire qui a eu lieu en 1957 dans l’Oural. Caroline Kim (JNE) et Valeria Maubec ont assuré avec brio la lourde tâche de traduction.

Dans un premier temps, la parole est donnée à Natalia Manzurova. Cette radiobiologiste se raconte d’une voix douce. « J’ai participé à la création du centre de recherche de Maïak après l’accident de 1957. » Si ce nom est moins connu que Tchernobyl, il est pourtant associé à un désastre d’une gravité comparable, mais il aura fallu attendre 1976 pour que l’accident soit dévoilé. Une immense explosion de déchets nucléaires affecta une zone de 800 km2 et près de 300 000 personnes.


« J’ai été chercheuse pendant dix ans. Nous travaillions sur les effets des radiations sur l’environnement et nous avions pour mission de mettre au point des techniques de survie pour les hommes en cas d’accident nucléaire. » Ces recherches étaient totalement secrètes. Après la catastrophe de Tchernobyl, les équipes de chercheurs de Maïak ont tout naturellement été réquisitionnées. Dans un premier temps, par précaution, les femmes en âge de procréer n’y sont pas allées, mais, très vite, devant l’ampleur de la catastrophe et l’urgence d’agir, elles ont rejoint leurs collègues. C’est ainsi que Natalia est arrivée à Tchernobyl en mai 1986. Elle avait 34 ans.

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Natalia Manzurova entourée de ses traductrices, Caroline Kim et Valeria Maubec © Carine Mayo

Ingénieur en chef d’une équipe chargée de l’enterrement des déchets radioactifs, Natalia Manzurova est restée sur place pendant quatre ans et demi. Elle faisait partie des rares femmes liquidatrices. Elles étaient en effet environ une pour mille hommes. La plupart étaient cuisinières, femmes de ménage, comptables, nettoyeuses du sol, travailleuses médicales et bien sûr, des scientifiques comme Natalia. Elles travaillaient en alternance, 15 jours d’activité puis 15 jours de repos. Le salaire était versé à la fin de la période de travail. Au quotidien, elles étaient toutes logées à la même enseigne : elles n’avaient pas le droit de se déplacer seules et, comme pour les hommes, elles devaient toujours garder leur argent sur elles. Malgré tout, il y a eu de nombreuses agressions, des vols, des viols et même des meurtres. Les victimes étaient enterrées en toute impunité.

En 1957, lors du premier accident nucléaire à Malak, personne n’avait demandé aux femmes si elles étaient enceintes ou non. 2000 femmes ont participés au nettoyage du site. Elles ont mis au monde des enfants qui ont développés des maladies (leucémie, etc..). Ces enfants ont reçu par la suite le statut de « liquidateur in utero ». A Tchernobyl, il a été demandé à toutes les femmes enceintes au moment de la catastrophe d’avorter. Cela a été fait dans l’urgence dans un hôpital de la ville proche de Pripyat juste avant l’évacuation des mères. Les fœtus et les enfants morts-nés restés sur place ont été retrouvés momifiés par les radiations.

« Ma relation à la vie a changé, explique Natalia. Lorsque tu vois beaucoup de malheur autour de toi, tu te désintéresses des choses matérielles, de l’argent. Ce qui devient important, c’est la santé et la relation avec les autres. » De fait, les liquidateurs entièrement pris en charge par l’État, nourris, logés, habillés vivaient hors du monde. Lorsque Natalia quitte Tchernobyl à la fin de l’année 1990, c’est un choc. L’URSS s’est écroulée. Elle n’est plus soviétique mais russe et il lui faut réapprendre la vie « normale » c’est-à-dire faire les courses, mettre des jupes, se coiffer, s’occuper de sa fille, en d’autres termes, ne plus être seulement un soldat. Il lui faut aussi affronter les conséquences sur sa santé. Natalia a eu une attaque cardiaque et s’est retrouvée en état de mort clinique. Elle a subi une ablation de la thyroïde. Et, surtout, elle est diagnostiquée porteuse d’aberrations chromosomiques à 20% , cela veut dire que si elle avait eu un autre enfant, il aurait eu 20 % de risques de naître avec des malformations. La voilà, à 42 ans, invalide de catégorie 2. Elle ne peut plus travailler. La pension (invalidité et retraite) de 300 €  lui permet tout juste de vivre et elle souffre de maladie chronique qui rend son quotidien difficile et douloureux.

Malgré tout, elle continue à témoigner sans cesse pour sensibiliser aux risques nucléaires. Elle a connu Maïak, Tchernobyl, Fukushima. «J’ai l’impression qu’aucune conclusion n’a été tirée de ces catastrophes. Il va forcément y en avoir une autre. »

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Pascale d’Erm et Nadezhda Kutepova © Carine Mayo

Puis c’est au tour de Nadezhda Kutepova de prendre la parole. La jeune femme commence par remercier la France qui vient tout juste de lui octroyer le statut de réfugiée politique. Accusée d’espionnage industriel, elle risquait douze ans de prison. Aussi, en juillet 2015, a-t-elle décidé de quitter son pays avec ses trois enfants. Son histoire est elle aussi hors du commun. Sa grand-mère, ingénieure chimiste, est arrivée à Maïak en 1948. Elle a fait partie de l’équipe qui a élaboré le plutonium nécessaire à la bombe A soviétique. Elle est morte d’un cancer du système lymphatique à 56 ans. Son père, mobilisé en 1957 en tant que liquidateur à 19 ans, est mort des suites d’un cancer aux intestins à 47 ans. Sa mère, médecin neurologue, a soigné pendant quarante ans, les habitants de Maïak. Elle n’a obtenu aucune reconnaissance de l’Etat après la mort prématurée de son mari et a sombré dans la démence avant de mourir.

« J’étais une enfant normale de la ville de Maïak. Je ne remettais pas en question le bien fondé de l’énergie nucléaire. Mais, pendant mes études universitaires, j’ai été invitée à assister à une conférence sur l’environnement et j’ai ainsi découvert par hasard que toute la zone d’Ozersk (la ville où est située l’usine de Maïak) est contaminée, alors que la population locale l’ignorait complètement. Officiellement, la région n’était pas polluée. Les habitants mangeaient les champignons et pêchaient dans la rivière sans se poser de questions… Cette conférence a été une révélation. » A vingt-sept ans, elle fait enfin le lien entre les activités de la ville et les tragédies qui ont frappé sa famille et décide de créer une ONG. Planeta Nadejd (Planète Espoir) sera fondée l’année suivante, en 2000. « J’avais étudié le droit, la sociologie et les sciences  politiques à l’université je voulais que les habitants qui résidaient encore dans la région contaminée aient les moyens de partir et que les victimes non reconnues puissent se défendre. »

Car il n’y a pas eu que l’accident de 1957. Pendant les premières années de fonctionnement de l’usine, entre 1949 et 1952, tous les déchets, hautement radioactifs, ont été déversés dans la rivière Tetcha. Des cas de leucémies et des décès prématurés se sont multipliés dans les villages le long de la rivière. L’usine a alors aménagé des réservoirs de métal pour stocker les déchets, et pendant la décennie qui a suivi, 34 des 39 villages qui se trouvaient le long de la rivière ont été évacués. Parallèlement, des déchets radioactifs ont été déchargés dans le lac Karatchaï. En 1962, les autorités ont annoncé mettre fin à ces pratiques, mais Maïak reste aujourd’hui le plus gros centre de stockage de déchets radioactifs au monde. Et l’usine d’armement initiale transformée en usine de retraitement devrait être améliorée pour en recevoir encore davantage.

Nadezhda nous a expliqué comment fonctionnait une ville fermée. Ce statut était assez fréquent en Union soviétique pour les complexes militaro-industriels. Ils n’apparaissaient pas sur les cartes et ne pouvaient être identifiés, portaient donc le nom de la grande ville voisine, suivie d’un code postal. Ainsi, à l’époque soviétique, Ozersk s’appelait Tcheliabinsk-65. Une dizaine de ces villes étaient dédiées à l’armement atomique. Jusqu’en 1955, les personnes qui travaillaient dans les villes fermées, étaient interdites d’en sortir et n’avaient aucun contact avec l’extérieur. Le système est resté très dur jusqu’à 1993. Les gens pouvaient certes sortir, mais s’engageaient au silence : tout ce qui concernait le nucléaire était secret d’Etat. Pourtant les habitants des villes fermées ne protestaient pas. Derrière ces inconvénients, il y avait plus de confort et d’avantages qu’ailleurs. Mais plus inquiétant sans doute, l’omerta semble être de retour. Depuis 2011, plus aucune donnée scientifique n’est disponible sur la région. On comprend pourquoi le combat de Nadezhda n’est pas du goût des autorités.

Nadezhda a notamment représenté nombre de victimes auprès de la Cour Européenne des Droits de l’Homme. L’action de son ONG lui a valu une reconnaissance internationale comme en témoignera ensuite Anne Barre du WECF (Women in Europe for a Common Future) auquel Planète Espoir est affiliée. Les autorités russes n’ont évidemment pas apprécié sa pugnacité. En mai 2015,  Nadezhda a été condamnée à une forte amende pour avoir refusé de se déclarer comme “agent de l’étranger” en tant qu’association recevant des soutiens financiers de l’étranger; elle a fait l’objet de dénonciations et d’une campagne hostile sur les médias régionaux, allant jusqu’à montrer là où elle habite et diffuser son adresse personnelle.

De nombreuses questions ont été posées aux intervenantes. L’une d’elle concernait la santé de Nadezhda qui est bonne. Mais sa demi-sœur née de premier mariage de son père a eu énormément de problèmes et est décédée très jeune. Après avoir entendu ces témoignages, c’est dans une sorte de sidération que nous nous avons quitté la salle. Nous savions bien sûr, mais être face à cette réalité dans ce qu’elle a de plus concret, c’est, incontestablement, la percevoir au plus profond de nous-même. Alors une question et beaucoup de révolte jaillissent face à l’entêtement de nos politiques dans cette voie sans issue, que faire pour les convaincre d’arrêter avant qu’il ne soit trop tard ?

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Tous nos remerciements à la mairie du 2e arrondissement pour son accueil.

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Tchernobyl : retour sur trois voyages, dont deux organisés par les JNE

Un ancien du quotidien le Monde nous relate ses trois voyages à Tchernobyl, dont deux qui avaient organisés par les JNE sous la houlette de Claude-Marie Vadrot.

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par Roger Cans

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Au journal le Monde, les accidents industriels, même d’une gravité exceptionnelle, ne sont jamais prioritaires. Cela avait été le cas lors de la catastrophe de Bhopal, en 1984. Les milliers de morts provoqués par l’explosion d’une usine chimique américaine dans une grande ville de l’Inde n’ont mobilisé personne. Ni le correspondant à New-Delhi, qui ne s’intéresse qu’à la vie politique en Inde ou à la guerre en Afghanistan. Ni le service auquel j’appartiens à Paris, puisque « nous avons un correspondant sur place ». Résultat : rien d’original dans le Monde, qui se contente de reprendre les dépêches d’agences. Le correspondant à New-Delhi daignera se rendre à Bhopal… six mois après la catastrophe !

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Lors de l’accident de Tchernobyl, deux ans plus tard, même topo : nous avons un correspondant à Moscou, qui ne s’intéresse qu’aux bruits de couloirs du Kremlin… ou aux troupes soviétiques engagées en Afghanistan. Donc, il ne va pas à Tchernobyl. C’est seulement six mois plus tard que le journal me propose d’accompagner Pierre Mauroy à Kiev, où il va présider un congrès des cités unies. Au service politique, Pierre Mauroy ne compte plus depuis qu’il a quitté Matignon. Ce voyage ne les intéresse donc pas. Je me retrouve donc à Kiev avec Mauroy et deux autres journalistes politiques (Le Matin et Le Nouvel Obs). Eux ne sont pas intéressés par Tchernobyl, mais, par chance, plusieurs maires italiens du PCI, dont certains médecins, souhaitent comme moi quitter un peu le congrès pour en savoir plus sur l’accident nucléaire. Nous obtenons un rendez-vous à la mairie de Kiev, où l’on nous explique comment la ville a traité l’accident et ses conséquences sur la population. Mais nous ne pourrons pas aller à Tchernobyl, accessible seulement aux « liquidateurs ». En revanche, ils peuvent nous organiser la visite d’un nouveau village où sont regroupés des paysans chassés de leurs terres.

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Bien entendu, il s’agit d’un village modèle, construit en un temps record par des volontaires venus d’Arménie. Chaque foyer dispose d’une petite maisonnette, avec une étable pour la vache, et la cabane au fond du jardin…  comme là-bas. C’est tout juste si l’on ne nous suggère pas qu’ils sont mieux ici qu’avant ! Bref, un aspect bien connu de la propagande soviétique, où tout échec est transformé en actions d’éclat, qu’il s’agisse des liquidateurs, des volontaires ou des soldats mobilisés dans tout le pays.

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Je ne pourrai me rendre à Tchernobyl que deux ans plus tard, lors d’un voyage organisé par les JNE sous la haute main de Claude-Marie Vadrot. Cette fois-là, nous pourrons tout voir. D’abord, la centrale où les trois autres réacteurs fonctionnent toujours, avec des personnels en blouse blanche qui grignotent ou fument tranquillement devant leurs consoles de contrôle. Ensuite, les abords de la centrale où s’activent des engins qui raclent les sols, tandis que s’amoncelle à la périphérie le matériel hors service, immense casse mécanique en rase campagne. Puis ce sont les villages alentour, où n’ont été autorisés à rester que les vieux, c’est-à-dire en l’occurrence les vieilles. Les pauvres femmes, sevrées de leurs enfants et petits-enfants, ne souhaitent qu’une chose : mourir. « Dieu nous a abandonnées », disent-elles, engoncées dans leurs vestes molletonnées et leurs grosses bottes de cuir pleines de boue. Nous visiterons aussi la ville fantôme de Pripiat, une cité où logeaient quelque trois mille employés de la centrale. Tout a été évacué dans la précipitation. Les appartements ne sont qu’à moitié vidés de leur mobilier. Certains viennent encore récupérer leur bien en camion. Les écoles semblent avoir été vandalisées, avec des livres et des jouets épars. Ne survivent ici que les corbeaux, qui ajoutent une note sinistre à l’ensemble.

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Lors de nos discussions avec les responsables de la centrale et les secouristes, nous sommes surpris par la liberté de ton à l’égard du pouvoir central. « Gorbatchev ? Il est à Moscou. Là-bas, les gens ne peuvent pas mesurer la situation. La glasnost, c’est bien joli, mais ça ne nous aide pas ». On sent que ces apparatchiks n’aiment pas le nouveau pouvoir qui les bouscule, et ils le disent.
Nous allons séjourner sur place dans des logements où alternent les employés de la centrale. Chaque jour, des cars les emmènent et les ramènent. Ils ne travaillent sur place qu’une semaine, puis rentrent chez eux une autre semaine, et ainsi de suite. A chaque retour de la centrale, ils sont contrôlés comme nous le serons aussi en quittant les lieux. L’un d’entre nous, qui avait prélevé un peu de sol, devra laisser son anorak sur place puisqu’il est irradié !

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Je vais retourner à Tchernobyl en 1996, lors d’un voyage de presse organisé conjointement par les JNE et l’ASPI (Association des journalistes scientifiques de la presse d’information) pour le dixième anniversaire de la catastrophe. Les journalistes prennent l’avion pour Minsk, où Claude-Marie et moi les rejoignons en voiture, fournie par le JDD (NDLR : pour lequel travaille alors Claude-Marie Vadrot) pour un grand tour, avec chauffeur, téléphone satellite et un confrère photographe (Paris, Berlin, Varsovie, Minsk, Kiev, Lvow, Budapest, Paris). C’est en effet à Minsk que se trouvent les hôpitaux où sont soignées les victimes du nuage toxique. Car c’est en Biélorussie, toute proche de Tchernobyl, que le nuage a fait le plus de dégâts humains. Nous visiterons un hôpital où sont soignés des enfants, crâne rasé. C’est poignant.

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Nouvelle visite de la centrale de Tchernobyl, qui n’est toujours pas arrêtée. Le dôme construit autour du réacteur N° 4 donne des signes de faiblesse. En fait, il n’est pas étanche et devra être reconstruit. Evidemment, on ne parle plus de perestroïka ni de glasnost. L’URSS, c’est fini. Nos hôtes se sentent totalement libres de faire leurs commentaires. Nous nous rendons sur le terrain avec des spécialistes français de la sécurité nucléaire. Ils disposent des capteurs un peu partout pour procéder à des relevés précis et complémentaires. Tchernobyl, désormais, est un chantier international où la communauté mondiale s’efforce d’aider. Russes et Ukrainiens, désormais, n’ont plus l’orgueil patriotique qui refuse l’aide étrangère.

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Nous visitons en voiture les villages abandonnés. De véritables chaumières à toit de chaume et sol en terre battue, avec un gros poêle en briques au milieu de la pièce unique. Une campagne de paysans pauvres, cantonnés dans des terres sableuses et de maigres forêts de pins, loin des riches terres noires de l’Ukraine utile. Le site de la centrale de Tchernobyl, au moins, avait été bien choisi. Ni Kiev ni l’agriculture de production n’ont été affectées par l’accident. Reste à sécuriser définitivement le site pour qu’un autre accident ne se produise pas.

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Fukushima, Tchernobyl, deux aspects de la même angoisse

 


par Claude-Marie Vadrot
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Jamais il ne me sera possible d’oublier la ville de Pripiat de 50 000 habitants, près de Tchernobyl, peu à peu dévorée par les arbres qui grimpent à l’assaut d’immeubles de dix étages. Une ville vouée au silence et parcourue à l’aube par des élans ou des chevaux sauvages dont les sabots résonnent sur le pavé le matin à l’aube ou à la tombée de la nuit. Restent aussi dans ma mémoire les routes mangées par la végétation, les isbas qui s’écroulent peu à peu. A chacune de ma quinzaine de déambulations depuis 1987 dans les rues de cette Pompéi de l’ère moderne, l’angoisse et l’émotion étaient au rendez-vous.

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Pas plus que je ne peux oublier mes amis ingénieurs morts au cours des années 90 pour avoir participé à la mise en place du sarcophage et déployé de vaines tentatives pour explorer et déblayer le cœur du réacteur de ses débris tordus. Sans omettre tant de visites à l’hôpital de Kiev où ont été soignés ou sont encore malades des suites de l’irradiation, des habitants de la région. Ils hantent ma mémoire. Tout comme ceux, négligés par le pouvoir en place, dans la partie de la Biélorussie également gravement affectée par la catastrophe. Le nombre des morts et des malades restera à jamais inconnu. Comme au Japon.

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En parcourant les villages et champs de abandonnés de la partie du département de Fukushima, j’ai constamment pensé aux dégâts subis par l’Ukraine en me demandant au nom de quel déni politique et technocratique, les autorités japonaises s’obstinaient à nier les dégâts et à inciter les populations exilées à revenir dans les quelques zones ré-ouvertes à leurs habitants. Sans réussir à les convaincre qu’ils peuvent y vivre sans danger et en consommant les produits agricoles locaux. Sans que les communes ne puissent rendre habitables les milliers de maisons délaissés dans l’urgence et qui commencent déjà à être recouvertes par la végétation luxuriante de cette zone subtropicale.

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Autant, grâce à Mikhaïl Gorbatchev et ensuite aux pays européens, les secrets de l’accident et de ses conséquences ont été peu à peu levés, autant les autorités japonaises s’obstinent à annoncer un prochain retour à la normale ; alors que les réacteurs endommagés sont toujours hors de portée des ingénieurs parce que les émanations radioactives les empêchent d’approcher et même de réparer les bâtiments sinistrés.

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Mais il est vrai qu’en dépit des exigences de la conférence des habitants organisée le 10 février dernier à Iwaki, près de la frontière de la zone interdite, le gouvernement du Japon se refuse à envisager l’arrêt définitif des six réacteurs encore opérationnels (mais à l’arrêt) dans le département de Fukushima. Simplement parce qu’il aurait besoin de leur électricité pour alimenter les Jeux Olympiques d’été qui auront lieu à Tokyo en 2020.

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Ces deux accidents, comme celui de Three Mile Island dans les années 70 aux Etats-Unis, rappellent à quel point les catastrophes nucléaires ont des effets à très long terme sur les êtres humains et l’environnement. Mais il est vrai que, généralement, ils sont simplement considérés comme impossibles. Sauf pour le directeur de l’Autorité de sûreté nucléaire française, Pierre-Franck Chevet, qui a avoué récemment : « Oui, il y en aura. Il faut imaginer qu’un accident de type Fukushima puisse survenir en Europe. Je ne sais pas donner la probabilité et on fait un maximum pour éviter que ça arrive, mais malgré tout, on pose le principe que ça peut arriver » (lire ici son interview dans Libération). Mais en France, EDF et le gouvernement restent sourds à tous les avertissements tandis que les adversaires rétrogrades des éoliennes se déchaînent à nouveau avec le vote par le Sénat d’un amendement à la loi de transition énergétique du sénateur « Les Républicains » Gilles Barbier visant à réduire les installations d’aérogénérateurs (lire ici l’article de Claude-Marie Vadrot sur le site de Politis).

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Ancien Président des JNE, Claude-Marie Vadrot collabore notamment à Politis et Médiapart. Cet édito, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.

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Tchernobyl : pourquoi la nature a repris ses droits

Dans cet article paru dans Polka, magazine de photo-journalisme, un journaliste des JNE qui est allé 15 fois sur place et a organisé deux voyages à Tchernobyl pour notre association nous explique pourquoi la nature a repris ses droits dans les zones contaminées.

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par Claude-Marie Vadrot

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Le matin, avant que la brume ne se dissipe, au détour de l’un des bâtiments de Pripiat, la ville abandonnée par 50 000 habitants le premier mai 1986, un élan surgit parfois, broutant tranquillement les feuilles des peupliers qui percent le bitume ou disjoignent les plaques de ciment, force impressionnante d’une végétation qui surgit partout.

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Le sabot de l’animal sonne étrangement sur les dalles et résonne entre les murs des immeubles vides. Et je me souviens d’un jour de printemps où l’extraordinaire foisonnement animal pouvait se lire dans les rues enneigées : livre ouvert pour naturaliste. En haut de l’hôtel déserté qui ferme la place principale de la cité déserte, un milan royal guette ses proies, certain d’avoir le choix entre l’un des rongeurs bien gras qui courent dans les rez de chaussée et se hasardent de temps à autres dans les rues progressivement envahies par les arbres. Et par les rosiers que le maire de la ville fit planter quand il la créa en 1974, jurant à ses jeunes administrés qu’un jour, dans les années 90, il y aurait dans sa cité autant de buissons de roses que d’habitants. Il en reste des massifs noueux et impénétrables qui ne fleurissent plus pour quiconque mais dont les fruits rouges réjouissent les oiseaux qui ont pris, avec d’autres, possession de Pripiat ; Pompéi des temps modernes, figée pour des siècles par les radiations.

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Chevaux de Przewalski à Tchernobyl. Ré-introduits dans la zone interdite il y a une quinzaine d’années, ils sont photographiés à 3 km de la centrale. Bien qu’imprégnés par la radio-activité, ils ne présentent aucune maladie @ Claude-Marie Vadrot

Pourtant, le long de la petite route qui mène vers la rivière dont les eaux alimentaient la centrale, il n’est pas rare de croiser un petit troupeau de chevaux de Przevalski réintroduits en 1998 dans la région, au moment où les autorités ukrainiennes ont pris conscience que la zone interdite ne l’était que pour les hommes. Retour, avant de retrouver les animaux qui peuplent ce qui ressemble aujourd’hui à une arche de Noé, sur les conséquences de la catastrophe…

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Quelques jours après l’explosion du réacteur numéro quatre, les 150 000 habitants des villages, les 50 000 résidents de Pripiat et le 14 000 qui habitaient à Tchernobyl étaient évacués. Avec 35 000 animaux, ceux des kolkhozes et les vaches privées. Ceux qui le souhaitaient ont pu partir avec leurs chiens et leurs chats, mais beaucoup ont été abandonnés. Dans la zone d’exclusion gardée par la police, ne vivent que 4300 habitants. Les 4000 qui font vivre ce qui reste de Tchernobyl ou travaillent à la centrale et à la construction du nouveau sarcophage avant de partir, sur un rythme de quinze jours sur place et quinze en « repos de radioactivité » ; à Kiev ou dans la ville nouvelle de Slavutich construite spécialement à 70 km à l’est pour les loger dans un zone non touché par les retombées radioactives. Ces intermittents, notamment les pompiers et les policiers et les employés de quelques bars et boutiques sinistres, vivent à Tchernobyl : étrange cité où l’on ne rencontre jamais un enfant ou une femme enceinte. Les 300 autres habitants, souvent très âgés, ont regagné progressivement et clandestinement leurs isbas d’où les autorités n’ont pas eu le courage de les chasser.

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Alors, quand on demande aux forestiers, aux ornithologistes, aux spécialistes de la nature et de tous les animaux, aux scientifiques de la zone, à la jeune ukrainienne spécialiste des loups et des ours, pourquoi la faune est aussi nombreuse et tranquille, pourquoi sont venues ou revenues des espèces qui avaient déserté la région depuis des dizaines d’années, la réponse est toujours la même, énoncée avec clarté par Igor Chijevsky et Eléna Buntova, les deux spécialistes faune et flore du Centre écologique de Tchernobyl: « Il n’y a plus ni agriculture ni élevage, les habitants sont partis et même si le paysage a changé en 24 ans, la nature et les animaux sont tranquilles, et tous ceux dont la survie n’est pas liée à l’existence de l’homme sont restés et surtout sont revenus, même de loin ».

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Les deux scientifiques énumèrent avec gourmandise le dernier bilan de la faune effectuée en 2006 : 77 espèces de mammifères, 240 oiseaux nicheurs, y compris les migrateurs, 66 espèces de poissons, 11 espèces d’amphibiens et 7 espèces de reptiles. Ils ajoutent que le retour et les changements ont commencé juste après ce qu’ils appellent pudiquement « l’avarie ». Travaillant depuis une vingtaine d’années sur la région sinistrée, ils ont pu mesurer le retour des espèces. Celui des cigognes noires, des grues grises et surtout des rapaces. Comme le faucon crécerelle qui agite souvent ses ailes avant de plonger sur ses proies au dessus des rues de Pripiat. Ils citent également les sangliers qui se sont multipliés et creusent leurs bauges dans les jardins abandonnés, là où ils se nourrissent des pommes.

Quand on demande à Igor et à Eléna pourquoi les animaux ne semblent pas affectés par la radioactivité, ils expliquent qu’ils sont peu ou pas affectés par les niveaux relativement bas de radiation, qu’ils ne sont pas sensibles aux stress comme les humains et que leur nourriture n’a jamais été aussi abondante. Plus surprenant : leurs expériences faites avec le scientifique américain Robert Baker sur les souris sauvages montrent qu’elles ne sont pas affectées, ni génétiquement, ni organiquement par la radioactivité. Les chercheurs américains avancent que tous les animaux vivant dans la zone acquièrent une certaine immunité qui les préservent des aberrations chromosomiques. D’autres ont noté que les chevaux sauvages de Prjevalski accumulent trois fois de radioactivité que les chevaux domestiques placés dans les mêmes conditions.

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Des forestiers, eux, expliquent que la plupart des animaux « sentent » les terres les plus contaminées et les évitent, comme en témoignerait l’absence de traces dans la neige sur les zones les plus polluées. Histoire racontée à plusieurs reprises mais à laquelle les scientifiques du Centre Ecologique ne croient pas. Mais ils confirment qu’en dehors d’une petite malformation de la queue de quelques hirondelles, aucun animal ne présente la moindre malformation et pour appuyer leurs dires, racontent que les chevaux sauvages s’en vont souvent brouter près de la « Forêt rousse », là où les pins irradiés ont été enterrés et ne paraissent pas s’en porter plus mal. Mais ils ne sont que trois à surveiller cette faune avec leur patron…

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Réalité têtue : les élans, les chevreuils, les cerfs sont beaucoup plus nombreux qu’avant l’accident et à l’aurore et au crépuscule, les lynx qui avaient disparu de la région, circulent dans la forêt sans se soucier de la radioactivité. Ils se glissent doucement dans les allées des villages abandonnés, en terrain reconquis, squattent parfois des isbas délabrées recouvertes de végétation, et sont de plus en plus nombreux, symboles superbes d’une vie sauvage qui séduit les naturalistes qui fréquentent, légalement ou non, la région. Pour rêver sur cet énorme chat aux oreilles ornées de longs poils qui chasse en solitaire et en silence et s’est choisie la région interdite de Tchernobyl comme nouveau royaume, instinctivement certain qu’il y vivra en paix.

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Les renards sont nombreux et peu farouches dans la petite ville de Tchernobyl où ne vivent plus que quelques centaines de personnes travaillant à la centrale ou dans la zone (relevés tous les quinze jours). Dans les rues… pas un seul enfant .@ Claude-Marie Vadrot

Comme un autre nouveau venu : le loup, sur lequel les rares habitants de la zone désertée racontent parfois des histoires à dormir debout. Mais Elena explique que le soir, souvent, elle se promène dans les faubourgs déserts de Tchernobyl pour les écouter hurler dans la forêt toute proche. L’hiver dernier, elle en a observé qui se nourrissaient de poissons au bord des trous percés dans la glace par les pêcheurs. Elle leur voue une certaine vénération, comme Maryna Skrvylia. A 28 ans, cette scientifique est la spécialiste ukrainienne de l’animal explique que le nombre des loups augmente dans la zone contaminée. Mais alors que les forestiers affirment qu’ils sont près de 800, elle ramène la population à une plus juste proportion : « une quarantaine et c’est déjà beaucoup pour 2600 kilomètres carrés, mais j’ai constaté qu’ils sortent de plus en plus souvent dans la journée. Ils ont eu pour utilité d’éliminer une bonne partie des chiens errants qui sont beaucoup plus dangereux qu’eux ». D’autres parlent d’une bonne centaine. Mais, pour compter, le personnel est insuffisant. Reste que promeneurs et naturalistes les rencontrent de plus en plus souvent.

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Maryna est amoureuse des loups : elle s’est liée d’amitié avec une louve qui a aujourd’hui cinq ans et vit dans un terrain qu’elle loue près de Kiev. Une intimité qu’elle déconseille à tous ceux qui recueillent des loups : « En appartement, au bout de quelques mois, ils peuvent devenir agressifs. Il est impossible d’entrer dans leur hiérarchie. Quand ils s’en aperçoivent, les gens font appel à moi. J’ai déjà aidé huit familles et la seule solution est le parc zoologique car ces loups apprivoisés seraient perdus dans la nature. Je sais qu’à Tchernobyl, un jeune pompier en a trouvé un qui a maintenant quatre mois et qu’il l’a installé dans son petit zoo, derrière la caserne. Mais il n’y a pas de solution : à long terme, il devra s’en séparer. »

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Partout, loin des fantasmes de malformations et de mutations génétiques, les animaux se sont imposés, la forêt gagne du terrain et la végétation absorbe aussi bien la ville de Pripiat que les villages et les isbas ou les routes qui rétrécissent chaque année, mangées par la végétation. Une végétation qui, comme les insectes, ne craint plus les épandages chimiques qui étaient la règle, en forêt comme dans les zone agricoles. D’où l’arrivée des oiseaux qui utilisent le matériel abandonné et les isbas écroulées pour nicher.

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Si à Pripiat les immeubles dépassent encore, la plupart des petites maisons sont enfouies sous les taillis et les arbres. Au bord de la retenue artificielle qui fournissait l’eau de refroidissement de la centrale, les cormorans sont plus nombreux que jamais pour pêcher et les balbuzards et les hérons sont de retour depuis longtemps. Comme les cigognes blanches qui viennent de commencer à nicher dans la zone. Serguey Domashevsky, ornithologiste spécialiste de la zone et des oiseaux de proie, n’en finit pas de recenser les nouveaux venus ; les tétras, les aigles et tous les rapaces nocturnes qui s’installent dans les isbas en ruines. Il regrette de ne pas avoir plus de moyens et seulement une vieille bagnole pour affiner ses recherches. Mais, comme d’autres, il a connu un jour une récompense : « croiser un lynx, puis un loup, avec leurs petits : « autrefois, c’était impossible ». Dans sa voix, perce l’émerveillement.

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Cet extraordinaire retour de la nature, la recolonisation par des espèces animales, cette transformation d’une zone maudite en une fascinante réserve naturelle, la surprenante immunité des loups, des ours, des élans, des chevaux, des cerfs, des lynx, des renards, des castors et de tous les oiseaux, ne peuvent pas faire oublier un terrible paradoxe. La catastrophe de Tchernobyl continue à tuer des hommes, des femmes et des enfants. L’OMS estime le nombre des victimes à près de 10 000 alors que Greenpeace affirme qu’à terme, la radioactivité aura tué plusieurs dizaines de milliers de personnes entre 1986 et 2020. A commencer par ceux qui ont été sacrifiés pour construire en urgence un sarcophage qui continue de fuir…

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Dans cet univers du triomphe et de la force de la nature, dans ces paysages qui bruissent de toutes les vies animales, dans ce monde qui se repeuple parce que les humains ne les dérangent plus, dans cet écosystème qui a retrouvé un équilibre presque parfait, je n’ai pu m’empêcher de songer à Dostoïevski écrivant : « Seule la beauté sauvera le monde ».

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Cet article est paru dans le magazine Polka.

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Denis Fauconnier, un médecin corse face à Tchernobyl

Le Dr Denis Fauconnier a été le premier en Corse à alerter sur l’augmentation des maladies de la thyroïde après la catastrophe de Tchernobyl, en 1986.

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par Brigitte Bègue

Dr Denis Fauconnier - photo Viva

 

« On ne pourra plus cacher la vérité. » Si Denis Fauconnier, médecin en Corse, aujourd’hui retraité, est aussi affirmatif, c’est qu’une étude épidémiologique va bientôt démarrer pour mesurer l’impact sanitaire du nuage radioactif de Tchernobyl dans l’île. Vingt-six ans qu’il se bat pour ça. Car l’ex-généraliste en est persuadé : après l’explosion de la centrale nucléaire ukrainienne, le 26 avril 1986, le nuage ne s’est pas arrêté aux frontières françaises comme le Pr Pierre Pellerin, alors directeur du ­Service central de protection contre les rayonnements ionisants ­(Scpri), l’avait officiellement déclaré. A l’époque, ce sont des amis revenant d’Italie qui éveillent ses soupçons : «  Alors que ce pays est à côté du nôtre, ils me racontent que les Italiens ont pour consigne de ne pas consommer de produits frais et de détruire leurs récoltes. En France, aucune précaution n’était prise.  »

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Denis Fauconnier se renseigne auprès des autorités sanitaires pour connaître les taux de radioactivité en Corse. On lui communique une moyenne pour le sud-est de la France. Le médecin contacte alors la Criirad, un organisme de mesures indépendant qui vient de se créer pour rétablir la vérité face à la «  désinformation  ». Le résultat des prélèvements est inquiétant. «  Dans le lait de brebis et de chèvre, on relève des taux d’iode 131 supérieurs à 10 000 becquerels par litre, parfois plus de 100 000, alors que les valeurs à ne pas dépasser un mois après l’exposition étaient de 125, précise-t-il. Des nourrissons en ont consommé pendant deux mois.  »

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Le médecin alerte les autorités. En vain. «  On m’a rétorqué qu’il n’y avait pas de problème et accusé d’alarmer la population pour rien  », se souvient-il. Pourtant, dans les années qui ont suivi l’accident de Tchernobyl, le nombre de maladies de la thyroïde explose en Corse. «  Dès 1987, j’ai vu apparaître des goitres, des nodules, des thyroïdites chez mes patients. Cela n’a fait qu’augmenter de façon constante, mais je ne pensais pas que l’impact sur la santé serait aussi important  », affirme le Dr Fauconnier.

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L’étude de 2 096 dossiers médicaux enregistrés par le seul endocrinologue exerçant dans l’île avant et après la catastrophe montre en effet que les consultations pour troubles thyroïdiens ont plus que doublé après 1986. Parmi eux, l’incidence des cancers de la thyroïde chez les adultes progresse. Une augmentation significative de ces cancers chez les enfants de Paca-Corse en 1994, 1995 et 1996 est également repérée. «  Curieusement, les chiffres ont été modifiés par la direction régionale de la santé, qui a prétexté une erreur d’interprétation, explique Denis Fauconnier. C’est d’autant plus suspect qu’à partir de là le registre régional du cancer est supprimé, contrairement aux autres registres régionaux de l’époque.  »

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Pic de maladies thyroïdiennes

Troublant aussi le pic des hypothyroïdies chez les nouveau-nés : entre 1980 et 1985, 6 cas dépistés en Corse, contre 5 en 1986, dont 4 entre le 15 mai et le 15 octobre. Etrange encore le nombre d’affections graves chez les jeunes dont la mère était enceinte en mai 1986 : leucémies, lymphome, cancer de la thyroïde. «  Dans ma micro-région, j’ai 3 cas pour 80 naissances. C’est totalement anormal », note le généraliste.

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Si l’est et le sud-est de la France ont été les plus contaminés par le nuage, la Corse est la seule région où il y avait encore de l’iode 131 dans l’environnement à la mi-juillet 1986. «  Il aurait fallu prendre des mesures, car on a une activité pastorale importante ici, souligne Denis Fauconnier. Les troupeaux sont dehors tout le temps et broutent l’herbe des pâturages. Or, les Corses mangent énormément de produits laitiers frais, et le lait est le principal vecteur de la radioactivité.  »

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Comme dans toutes les régions montagneuses, les carences en iode peuvent être fréquentes en Corse, ce qui rend la thyroïde plus vulnérable. «  Plus les gens sont carencés en iode, plus la pollution radioactive est agressive, car elle se fixe sur la thyroïde. C’est pour cela qu’en cas d’accident nucléaire on distribue des pastilles d’iode  », commente le médecin.
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Pour lui, la Corse n’est pas la seule concernée : «  Depuis 1986, la consommation de Lévothyrox, le médicament de l’hyperthyroïdie, a presque été multipliée par 10 en France. En Isère, zone de montagnes et d’élevage aussi, le cancer de la thyroïde est devenu le premier cancer chez les femmes âgées de 15 à 29 ans. On nous dit que c’est grâce à un meilleur dépistage, mais sur 201 cas de cancers en Corse entre 1985 et 2006, seuls 8 % ont été découverts fortuitement.  »

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En septembre, suite à la plainte déposée par 650 patients s’estimant victimes de Tchernobyl – dont une centaine en Corse – regroupés dans l’Association française des malades de la thyroïde, et après dix ans d’enquête, la cour d’appel de Paris a prononcé un non-lieu. L’étude prévue en Corse pourrait relancer l’affaire.

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Cet article a été publié dans le n° d’avril 2012 du mensuel Viva, ainsi que sur  son site internet. Merci à Viva de nous avoir permis de le reproduire.

 

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