Roger Cans

Hommage à Roland Bechmann (1919-2017), fondateur de la revue « Aménagement et Nature »

Roland Bechmann s’est éteint le 25 janvier 2017, après cinq années rendues difficiles par la mort de sa femme Martine. Pour la communauté des protecteurs de la nature, Roland Bechmann restera l’homme de l’association Aménagement et Nature et de la revue du même nom.

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par Roger Cans

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La couverture d’un des premiers numéros d’Aménagement et Nature, revue fondée en 1964 par Roland Bechmann

Né le 1er avril 1919 à Paris, Roland Bechmann est le fils d’un architecte reconnu, qui a entre autres construit la Cité internationale de Paris, conçue pour accueillir les étudiants étrangers derrière le parc Montsouris. Lui aussi deviendra architecte, mais, alors qu’il n’est seulement qu’élève-architecte, il passe une licence ès-lettres – dont trois certificats d’histoire – à la Sorbonne, où il a comme professeur Marc Bloch. Par la suite, l’historien Jacques Le Goff l’encourage dans ses recherches sur l’influence des différents facteurs du milieu (ou de l’environnement) sur les méthodes de construction et l’évolution de formes de l’architecture au Moyen-Age, thème de son doctorat en géographie.

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Survient la guerre. Roland Bechmann, amoureux de la montagne depuis toujours, rejoint en 1943 le maquis du Vercors, où il retrouve l’écrivain Jean Prévost, grand prix de littérature de l’Académie française. Lors d’une offensive allemande, le 1er août 1944, Jean Prévost est tué à la tête d’une compagnie des Forces françaises de l’intérieur. Il avait 43 ans. Roland Bechmann sera par la suite décoré de la Croix de guerre avec citations à l’ordre de l’armée et nommé chevalier de la Légion d’honneur à titre militaire. En 1960, il va animer l’association des amis de Jean Prévost, à laquelle adhère Haroun Tazieff, « un admirateur de Jean Prévost depuis les années trente », notamment pour sa culture du sport.

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Dès lors, Roland Bechmann se lance dans une carrière d’architecte originale, tant en France qu’en Afrique. Il construit de nombreux ensembles de logements sociaux, dont un resté fameux en Mauritanie. En 1969, il dessine les plans d’un lycée agricole, près d’Avignon, qui sera ensuite inscrit à l’inventaire des Monuments historiques.

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La vocation « écologiste » de Roland Bechmann survient au début des années 1960, lorsqu’il se porte candidat pour l’aménagement de la vallée de Saint-Martin-de Belleville, en Savoie, près du parc national de la Vanoise en préparation. A cette occasion, l’architecte ne se contente pas de soumettre ses plans. Il réunit une équipe pluridisciplinaire qui comprend des architectes, des urbanistes et un ingénieur agronome. Cette équipe parcourtl e terrain à pied, survole la vallée en avion, étudie les sols et la géologie, consulte les documents historiques, rencontre les habitants et leurs élus. Le projet d’aménagement qui en résulte surprend par son ampleur « multifonctionnelle ». Le représentant du ministère de l’agriculture, Paul Harvois, est séduit par le projet, mais l’administration penchera finalement pour un projet plus classique, genre « Sarcelles des neiges ».

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Roland Bechmann rencontre tout de même le ministre, Edgard Pisani, toujours ouvert aux idées nouvelles, qui lui dit : « Vous devriez créer une association car, dans les ministères, on n’a pas le temps de réfléchir ». L’architecte prend alors contact avec les associations existantes, comme la SNPN à Paris ou la SEPNB en Bretagne. Il leur propose de fédérer tous ceux qui se préoccupent d’aménagement du territoire et de protection de la nature. Mais le mot « aménagement » fait peur aux protecteurs. Roland Bechmann réunit donc chez lui, le 28 juin 1964, une soixantaine d’architectes, urbanistes, professeurs, médecins et professionnels divers soucieux de réfléchir à l’avenir. La journée, intitulée « Nature et Développement », est présidée par Eugène Claudius-Petit, ancien ministre de la Construction. Parmi les participants, on retrouve Serge Antoine (DATAR), Paul Harvois, Pierre Joxe, commissaire au Plan, Pierre Cot, ancien ministre et conseiller général de Savoie, des professeurs de la Sorbonne et un militant de la protection de la nature, Jean-Baptiste de Vilmorin, directeur de la SNPN.

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Le groupe adopte un nom qu’il garde jusqu’en 1979 : Association pour les espaces naturels et les parcs nationaux. Il se fixe quatre objectifs : 1) Promouvoir l’inventaire général du patrimoine naturel, des sites à préserver et des vocations des sols. 2) Harmoniser, moderniser et compléter les textes visant à la protection de la nature et du cadre de vie. 3) Inclure dans tous les projets d’aménagement ce qu’on appellera plus tard une étude d’impact. 4) Introduire dans l’enseignement ces notions nouvelles.

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Dès cette année 1964, Roland Bechmann publie une revue appelée Aménagement et Nature, d’abord boudée par les protecteurs de la nature qui refusent le mot « aménagement ». Tant pis. La revue va traiter des thèmes environnementaux (les zones côtières, les résidences secondaires, industrie et paysage rural, les études d’impact, etc.)

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Pour son premier anniversaire, en 1965, l’association organise à l’abbaye de Royaumont deux journées d’étude sur « L’homme et la nature ». On y entendra Bertrand de Jouvenel demander que l’on fasse entrer la nature dans la comptabilité nationale, puis une communication sur les pollutions dues au transport de pétrole – deux ans avant le naufrage du Torrey-Canyon !

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De son côté, Roland Bechmann se lance dans la publication d’ouvrages qui lui tiennent à cœur, concernant le Moyen-Age. En 1981, il publie Les racines des cathédrales (Payot), inspiré de sa thèse de géographie soutenue en 1978. Il veut montrer que les cathédrales gothiques ne sont pas nées des caprices d’un architecte, mais sont le fruit de leur milieu, de leur époque, des circonstances géographiques, politiques, sociales, des changements de l’agriculture et de l’exploitation du bois. Il récidive en 1984 avec Des arbres et des hommes : la forêt au Moyen-Age (Flammarion). En 1986, il publie en collaboration le Carnet de Villard de Honnecourt XIIIe siècle, récompensé par l’Académie française. En 1991, il publie enfin Villard de Honnecourt, la pensée technique au XIIIe siècle et sa communication (Picard, 1991). Il décrit là les machines et engins de siège fabriqués en bois, qui seront aussi utilisés pour la construction des cathédrales.

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A la fin de sa vie, Roland Bechmann écrit une « fiction prospective écolo-satirique », L’arbre du ciel (HB Editions 1997) qui sera repris en poche au Serpent à Plumes en 2000. Jusqu’à la fin, il réunit chez lui le comité de rédaction d’Aménagement et Nature, et charge son petit-fils Nils Ferrand, de scanner tous les articles pour les mettre en ligne.

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Pionnier de l’environnement, Roland Bechmann a constamment défendu une idée chère : la protection de l’environnement ne doit pas être confinée aux militants locaux, mais doit devenir l’affaire de tous, y compris dans les sphères gouvernementales.

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Hommage à Pierre Pfeffer, grand défenseur des éléphants

Nous avons la tristesse d’apprendre la disparition de notre ami Pierre Pfeffer, survenue le 29 décembre à Paris. Grand zoologiste, il participa à l’émission de télévision Les animaux du monde à la fin des années 1960 et fut l’un des premiers membres de notre association créée en 1969. Ardent défenseur des animaux, celui qui fut également président du WWF, lança la campagne Amnistie pour les éléphants au sein de la Société Nationale de la Protection de la Nature (SNPN) en 1987. En cette fin d’année où la Chine vient d’annoncer l’interdiction du commerce de l’ivoire, souhaitons que son combat n’aura pas été vain. Nous adressons toutes nos condoléances à sa famille. Voici sa biographie publiée dans l’Annuaire 2014 des JNE.

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par Roger Cans

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Pierre Pfeffer

Né à Paris en 1927, Pierre Pfeffer suit sa mère journaliste en Union Soviétique, et, déjà passionné d’animaux, adhère au cercle des Jeunes Naturalistes de l’école primaire qu’il suit à Moscou et se voit chargé de l’élevage des couleuvres ! Revenu en France à la veille de la guerre, Pierre Pfeffer s’engage à 16 ans, en 1944, dans les maquis FFI de l’Ardèche, puis, lorsqu’elle débarque en France, dans la première armée française du général De Lattre et participe aux campagnes de France, d’Allemagne et d’Autriche, dans le 19e Bataillon de Chasseurs (!) à pied. Sa première université, c’est donc la guerre et ses combats au cours de laquelle il ne rate cependant pas l’occasion d’observer la faune, notamment celle des montagnes d’Autriche.

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Démobilisé, il reprend le lycée au niveau du bac et sur recommandation de Théodore Monod, part en 1959 en Côte d’Ivoire, en tant que « naturaliste-voyageur » chargé de collecter des spécimens de faune pour le Muséum de Paris. Parmi ces « spécimens », il est malheureusement dans l’obligation, à la demande de l’administration française, d’abattre à deux reprises un éléphant blessé par des braconniers et ayant causé des accidents parmi les paysans africains. De là naît son premier intérêt pour ces animaux et les problèmes que posent leurs relations avec l’homme.

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De retour en France, il se lance sur le tard dans des études de sciences naturelles à la Sorbonne. Attaché au Muséum en 1957 et assistant de biologie animale à la faculté des sciences, il part pour un premier séjour (1955-1957) en Indonésie dans le centre de Bornéo et les Petites îles de la Sonde où il se consacre à l’étude du varan de Komodo et en fait son mémoire de DES en 1958. L’année suivante, il est nommé stagiaire, puis attaché de recherches au CNRS et travaille d’abord au laboratoire des Reptiles et Poissons du Muséum (professeur J. Guibé), puis définitivement cette fois, à celui des Mammifères et Oiseaux (professeur J. Berlioz).

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En 1963, il publie son premier ouvrage : Bivouacs à Bornéo. En 1966, sa thèse de doctorat porte sur le mouflon de Corse (« Systématique, écologie et éthologie comparées »), fruit de quatre années d’observations dans le massif de Bavela dans le centre de l’île. Il devient alors, presque malgré lui, spécialiste des ongulés montagnards d’Europe, mais aussi de ceux des forêts d’Asie et d’Afrique.

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Contacté par le journaliste François de la Grange, Pierre Pfeffer se lance aussi, malgré les objections de certains de ses collègues, dans les émissions animalières de la télévision, présentant à partir de 1969, l’émission Les animaux du monde sur la 1ère chaîne, puis Des animaux et des hommes sur A2. En 1969, il devient maître, puis directeur de recherches au CNRS, section « écologie ». Avec Théodore Monod et Jean Dorst, il milite activement pour l’écologie et la protection de la nature, mais à leur grande déception, ils ne sont que trois à s’engager dans cette direction sur les quelque 300 scientifiques du Muséum !

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Pierre Pfeffer a également été président du WWF France et membre du bureau international, ainsi que coordinateur de l’UICN et du PNUE pour les aires protégées d’Afrique occidentale et centrale. En France, il a été membre et secrétaire du Conseil national pour la protection de la nature au ministère de l’environnement. Egalement président du comité scientifique du parc national du Mercantour (Alpes Maritimes), il a eu, en 1992, la responsabilité d’identifier le premier loup tué en France et de confirmer, dans un cadre polémique dont on se souvient, la présence de l’espèce dans notre pays. Jusqu’à sa mort, il a plaidé pour sa protection, ainsi que pour celle de nombre d’autres espèces menacées, dont bien sûr, les éléphants !

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Une conférence au Mans sur la pollution lumineuse

A l’initiative de Sarthe Nature Environnement, le secrétaire général de l’Association nationale pour la protection du ciel et de l’environnement nocturnes, Pierre Brunet, est venu donner une conférence le 18 novembre 2016 à l’ENSIM (Ecole nationale supérieure d’ingénieurs du Mans) pour présenter les divers aspects de la pollution lumineuse.

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par Roger Cans

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ANPCEN-LOGO Bandeau_violet.epsLes premiers à dénoncer les méfaits de la pollution lumineuse ont été les astronomes, gênés dans leurs observations par des ciels trop éclairés. Mais ce sont aujourd’hui les naturalistes qui s’en plaignent, en constatant les méfaits de l’éclairage public sur la faune sauvage aux habitudes nocturnes. « La nuit, c’est la moitié de la vie », dit-on à juste titre. En effet, une bonne part de la faune sauvage s’active durant la nuit, et notamment à l’aurore et au crépuscule. Les réverbères allumés la nuit attirent les insectes, complètement déroutés de leurs parcours habituels, et les insectes attirent à leur tour les chauves-souris, elles aussi déroutées.

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Pierre Brunet présente alors des images tournées à New York au-dessus de Ground Zero, où deux projecteurs verticaux attirent les oiseaux migrateurs, complètement déboussolés. Il montre aussi les ponts de Lyon, inondés de lumière toute la nuit par des projecteurs. Il cite un fait peu connu : aux Pays-Bas, les serres ne peuvent s’allumer qu’à minuit pour ne pas gêner les riverains. Mais elles diffusent alors une lumière qui perturbe la vie de bien des animaux nocturnes. Il rappelle que la pêche au lamparo, très pratiquée à travers le monde, provoque chaque fois un afflux anormal de poissons qui facilite les pêches miraculeuses. La lumière naturelle, comme le clair de lune, régule les migrations verticales du plancton dans l’océan et la reproduction des coraux dans les eaux tropicales. Mais toute lumière artificielle perturbe ces cycles naturels et compromet parfois gravement la vie des animaux.

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Le conférencier évoque alors la trame verte et bleue, instaurée lors du Grenelle de 2010, et la loi sur la biodiversité promulguée l’été dernier. Cette loi ne comporte qu’une phrase sur la pollution lumineuse, en fin de paragraphe, comme pour mémoire, mais sans le moindre détail. A l’aide de cartes qui présentent les zones lumineuses de la Sarthe et les régions préservées, comme dans le Perche, il propose de mettre en œuvre une politique de corridors biologiques qui permettent aux animaux nocturnes de se déplacer sans « barrières lumineuses ».

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Et l’on aborde alors l’éclairage public, qui est de la compétence exclusive du maire. Mais ce sont les vendeurs de matériel qui emportent presque toujours la décision. Il existe une panoplie de réverbères, lampadaires et luminaires de toutes formes et de toutes puissances, mais les communes se laissent trop souvent forcer la main. Lorsque la commune décide de supprimer les lampadaires boules, qui éclairent le ciel, ils adoptent aujourd’hui les réflecteurs à LED, qui diffusent une lumière blanche très violente. Pierre Brunet présente alors des photos de l’éclairage public en Autriche et en Allemagne, beaucoup plus faible qu’en France.

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Dans beaucoup de communes, on revient maintenant à l’extinction des feux durant la nuit, et même à aucun allumage durant l’été, lorsque le jour est beaucoup plus long que la nuit. Les statistiques de la gendarmerie sont formelles : l’extinction des feux n’a aucune incidence sur les délits et diminue les accidents de circulation. On roule moins vite dans le noir.

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Le scandale de Notre-Dame-des-Landes

Après le Larzac, Plogoff, Serre de la Fare, voici maintenant Notre-Dame-des-Landes. Même combat. Même entêtement des promoteurs, qui veulent absolument se lancer dans une vaste opération immobilière et un équipement surdimensionné par rapport aux besoins réels.

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par Roger Cans

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non-landesLe projet, qui remonte au temps du Concorde, n’a plus de raison d’être. Déplacer un aéroport du centre-ville dans le bocage est une aberration pour la clientèle, déjà habituée au TGV. Un aéroport commun à Nantes et Rennes ? C’est une farce. Le TGV va aussi arriver prochainement à Rennes.

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Les habitants de Nantes en ont assez de voir passer les avions. Et alors ? Les habitants de Choisy-le-Roi et de Palaiseau en voient passer beaucoup plus avec la plate-forme d’Orly, très bien reliée à la capitale. J’ai habité Nice, où l’aéroport de la Côte d’Azur est depuis longtemps le deuxième aéroport international de France. Les habitants de Nice, notamment dans le quartier de la Californie, sont aux premières loges pour le bruit des avions. Mais ils savent que l’aéroport est vital pour l’économie de la ville et ils s’en accommodent. De toute façon, il est impossible de transférer les pistes ailleurs, dans la montagne. Mais, comme le trafic aérien a décuplé, il a fallu agrandir l’aéroport. Et l’on a alors décidé de construire une nouvelle piste en pleine mer, moyennant un apport colossal de matériaux pour combler la fosse méditerranéenne – ce qui n’a pas été sans mal.

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A Nantes, il n’y a pas de fosse marine. Agrandir l’aéroport ne pose aucun problème technique. Mais la municipalité espère récupérer des terrains avec le transfert de la plateforme à une quinzaine de kilomètres de là, dans des prairies humides peu favorables à des pistes d’atterrissage. Comme il n’y avait pas d’urgence (on est loin de la saturation à l’aéroport de Nantes), les choses ont traîné, jusqu’à ce qu’une conjoncture politique favorable se présente : le maire de Nantes nommé premier ministre d’un gouvernement de gauche. D’où la relance d’un projet mille fois examiné, reporté et réexaminé.

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La France, depuis le plan Marshall et l’installation du quartier général de l’OTAN (le SHAPE), en 1949, est dotée d’une multitude de plateformes aéroportuaires, souvent transformées en terrains militaires dormants ou en parkings utilisés pour les grands rassemblements gitans. Chez nous dans la Sarthe, l’aéroport du Mans ne sert plus qu’à accueillir – à grands frais – des avions privés de plus en plus rares. Même La Flèche a son aérodrome, utilisé pour les sports aériens. Les pistes peu fréquentées abritent une flore intéressante, dans la mesure où l’aérodrome n’est qu’un terrain d’atterrissage enherbé.

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Dans une région où l’on construit la ligne à grande vitesse Le Mans-Rennes, où l’on a tracé une autoroute (A 28) pour relier Caen à Tours, on nous demande maintenant de participer au financement d’un équipement ruineux, inutile et même nuisible à l’environnement, au profit du transport aérien ! Trop, c’est trop. Le gouvernement, à quelques mois d’une échéance électorale décisive, ne va tout de même pas se donner le ridicule d’évacuer manu militari les défenseurs de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

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Même Mitterrand avait compris en 1981 qu’il fallait renoncer à des projets contestés – à juste titre – et il avait mis un terme au long combat du Larzac (dix ans) et au projet de Plogoff, qui aurait défiguré la Pointe du Raz, aujourd’hui devenue Grand site de France. Son gouvernement avait aussi renoncé au barrage de Serre de la Fare, qui devait engloutir 14 kilomètres des gorges de la Loire, « dernier fleuve sauvage d’Europe ». Que le gouvernement abandonne maintenant, pendant qu’il en est encore temps, le stupide projet de Notre-Dame-des-Landes.

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Ménigoute 2016

Comme chaque année, un détour par Ménigoute (Deux-Sèvres) pendant les vacances scolaires de la Toussaint, apporte son lot de bonnes surprises naturalistes. Le 32e Festival international du film ornithologique (FIFO), à cet égard, nous a gâtés.

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par Roger Cans

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affiche-fifo2016-webOutre un soleil automnal insolent, propice aux sorties de terrain, le programme comportait cette année la projection de 35 films (plaignons les membres du jury !), avec des séances le matin (nouveau), l’après-midi et en soirée. Pas d’invité de marque cette année, mais une abondance de stands, expositions, projections et conférences, où chacun a pu trouver son miel, dans cette atmosphère de franche convivialité propre à ce festival.

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Sans tenir compte du palmarès final, je retiendrai ici les séquences qui m’ont le plus accroché parmi la vingtaine de films que j’ai pu voir. Ainsi le film néerlandais Kestrel (faucon crécerelle) qui met en scène une histoire simple avec de superbes images. Une femelle crécerelle est capturée sur l’aéroport d’Amsterdam Schipol, où les rapaces envahissent les pistes à la recherche des campagnols, qui pullulent comme chez nous les lapins à Roissy. L’oiseau est transporté dans une ferme isolée, dotée d’une grange de briques déjà occupée par une chouette effraie. Mais si le faucon et la chouette sont concurrents pour le menu (les campagnols), ils ne chassent pas en même temps. Comme les hirondelles et les chauves-souris alternent pour la chasse aux moustiques. Un couple de faucons crécerelles se forme donc et pond quatre œufs, qui deviennent vite des oisillons exigeants. Il faut donc multiplier les sorties pour rapporter mulots et campagnols.

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Survient une période d’intempéries, qui rend le nourrissage problématique : les rongeurs ne sortent plus de leurs terriers. Même les nids d’hirondelles de fenêtre, pourtant bien à l’abri des rebords du toit, sont partiellement détruits par les rafales de pluie. Les faucons se rabattent sur les vers de terre… et les hirondelles, maigre pitance. Heureusement, le beau temps revient et les quatre petits faucons vont survivre et prendre finalement leur envol, non sans hésitations. Des moments de grâce avec une faune pourtant très commune, mais filmée avec art et talent.

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Un film suisse intitulé Instants sauvages passe de la grâce ailée à la violence du rut des chamois, qui se traduit par une folle poursuite dans la neige et les rocs de deux boucs concurrents, durant quatre minutes. On découvre ensuite le brame du cerf à plus de 2.000 m d’altitude, qui confirme que ces ongulés à grande ramure ne sont pas à l’origine des animaux forestiers, mais plutôt des herbivores de landes et savanes, bien dégagées pour la course.

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Une très belle surprise : un film chinois qui nous fait découvrir une région reculée du Yunnan, inaccessible aux touristes, dans les hautes vallées du Mékong et du Yang Tsé, dont les forêts montent à plus de 4.000 m d’altitude, adossées au plateau tibétain. Dans ces forêts perdues aux confins du pays vivent des groupes de singes qui supportent les pluies tropicales de mousson et les neiges de l’hiver en haute montagne. Ces rhinopithèques ont de grands yeux noirs dans une fourrure blanche, avec un nez en creux formé par deux narines bleues ou vertes. Les jeunes opérateurs chinois ont payé de leurs personnes pour suivre ces petits singes à longueur de saison et nous révéler leur vie de famille, très attachante.

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Je passe sur les films à grands fauves, où les crocodiles disputent le cadavre d’un buffle à des lions, et où les hyènes, par leur nombre, finissent par déloger les lions et s’attribuer leur proie. Une sauvagerie aujourd’hui bien connue. Et je reviens à deux petits films charmants, l’un, écossais, qui fait découvrir, sans un mot de commentaire, la vie du cincle plongeur, et l’autre, suisse, qui suit des nuages de pinsons du nord en migration. Le cincle plongeur, ou merle d’eau, est l’un des rares oiseaux terrestres capables de plonger sous l’eau des torrents pour manger et d’en ressortir parfaitement secs. Quant aux pinsons du nord, insectivores durant l’été dans les forêts boréales, ils descendent vers le sud à l’automne pour se nourrir de graines durant l’hiver. Et c’est ainsi que les ornithologues suisses ont eu la chance, l’automne dernier, d’accueillir des millions – oui, des millions—de ces petits passereaux en migration, attirés par les hêtraies des montagnes du Jura, très riches en faînes. Les opérateurs suisses ont pu suivre ces Nuages nomades (le titre du film) où les pinsons, par millions, sillonnent le ciel en tous sens à la manière des bancs de poissons. Ces vols stupéfiants, aux circonvolutions imprévisibles, s’achèvent dans des arbres dortoirs où les oiseaux se reposent pour la nuit, serrés les uns contre les autres. Des scènes sidérantes, que certains ont déjà vu en France et en Allemagne, et d’autre encore ailleurs, mais qui n’avaient jamais été filmées avec ce soin et cette attention de chaque instant.

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Cousteau and sons

L’Odyssée, le récent film sur Cousteau, souligne une vérité du personnage : il n’est devenu protecteur de la planète que sur le tard, à 62 ans, après une expédition en Antarctique en 1972 qui l’a positivement fasciné.

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par Roger Cans

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208_343322Son fils Philippe, c’est vrai, avait essayé de le tirer plus tôt vers la protection de la nature, quitte à sacrifier les goûts du grand public pour l’anecdotique, mais en vain. Cousteau savait ce que demandait la télévision américaine, et il n’hésitait pas à privilégier des montages très personnels pour satisfaire la demande générale, plutôt que de prêcher pour la protection des requins ou des baleines. En outre, il faut l’avouer, Philippe avait surtout le goût de l’aviation, comme son père à l’origine, ce qui n’est pas en soi une démarche écologique.

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C’est donc bien l’Antarctique, où il était avec ses deux fils, qui a converti Cousteau à la croisade écologique. Le film L’Odyssée, centré sur la mort de Philippe, le fils préféré, s’ouvre et s’achève sur l’accident d’avion qui lui a coûté la vie lors d’un survol de l’estuaire du Tage, au Portugal. Du coup, le film occulte le fils aîné Jean-Michel, réduit à une très pâle figuration. C’est un parti pris du réalisateur, parfaitement légitime, mais il faut quand même rappeler que les deux fils ont joué un rôle important dans la plupart des expéditions Cousteau, le remplaçant même souvent en son absence sur le bateau.

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Lors d’une grande expédition aux antipodes en 1968, via la Mer Rouge, Madagascar et l’Afrique du Sud, c’est Jean-Michel qui mène la barque. Le commandant est resté à terre, toujours à la recherche de nouveaux contrats, de nouvelles opportunités et de nouvelles trouvailles techniques. Philippe est en Californie avec l’Américaine qu’il vient d’épouser. Et Jean-Michel, chargé de la logistique, prépare les escales de la Calypso. C’est alors lui qui pousse l’équipe de tournage à aller filmer dans les mines de diamant. C’est donc à son fils aîné que Cousteau le marin doit l’idée de filmer aussi à terre, et donc de se lancer plus tard dans l’exploration des grands fleuves.

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Jean-Michel Cousteau

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Après la mort de Philippe, Jean-Michel ne quitte plus son père, et ils feront un tandem très performant. Sur tous les documents, affiches et couvertures de livres, le père et le fils apparaissent ensemble, duo emblème de l’écologie planétaire. Pour couronner cette démarche commune, Jean-Michel, architecte, est chargé de concevoir le « Parc océanique Cousteau » du Forum des Halles à Paris, inauguré en grande pompe en 1989 par le Président Mitterrand et le Premier ministre Michel Rocard. Mais le parc fait un flop, imputable à la fois au père et au fils : le père, qui ne voulait pas d’animaux vivants, conformément aux nouveaux canons de l’écologie, et le fils qui a accepté de concevoir un lieu de curiosité océanographique dans un souterrain minuscule, où l’on ne trouve que des écrans de télévision montrant le commandant avec son bonnet rouge et des boutiques souvenirs où l’on vend des peluches.

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Après le sommet de la Terre de Rio, en 1992, qui consacre Cousteau « Captain Planet », Jean-Michel rompt avec son père, remarié avec une ancienne hôtesse de l’air. Installé aux Etats-Unis, il prend la tête de la « Cousteau Society » et multiplie interventions et conférences, au nom de son père. Cela a le don d’irriter le commandant et sa nouvelle femme Francine, qui s’estiment les seuls à représenter les « Equipes Cousteau », le nom de la fondation en France. Mais les Américains ne font pas la différence entre les deux institutions et continuent à vouer un culte à Jean-Michel, qui vit chez eux.

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La rupture définitive entre le père et le fils intervient lorsque Jean-Michel crée un « Cousteau Resort » aux îles Fidji. Le commandant ne supporte pas que l’on utilise son nom pour une opération touristique et commerciale où il n’a aucune part. Il ne pourra pas s’opposer à un « Jean-Michel Cousteau Resort », qui ne fait référence qu’à son fils, libre d’utiliser son nom comme il l’entend. Depuis la mort de son père en 1997, Jean-Michel exploite à fond l’aura planétaire et surtout américaine du commandant, en plaidant pour la bonne cause : la sauvegarde de la planète, comme naguère son frère Philippe. Il a été nommé en octobre 2016 Chairman de l’ONG Green Cross International, succédant à ce poste à Mikhail Gorbatchev.

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Sur le film L’Odyssée, voir aussi la critique de Laurent Samuel.

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« L’Odyssée », ou le mythe de la rédemption du Commandant Cousteau

Sorti dans les salles le 15 octobre 2016, L’Odyssée, film de Jérôme Salle consacré à Jacques-Yves Cousteau, se laisse voir sans déplaisir, grâce à une réalisation efficace et aux interprétations impeccables de Lambert Wilson (le Commandant), Audrey Tautou (sa première épouse Simone) et Pierre Niney (son fils Philippe). Ce long-métrage de fiction a aussi le mérite de ne pas tomber dans l’hagiographie, et de montrer certains « mauvais » côtés de « JYC », comme par exemple son indifférence au sort de deux otaries mises en cage à bord de la Calypso.

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par Laurent Samuel

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arton32487Pourtant, tout en faisant mine de déconstruire le « mythe » Cousteau, L’Odyssée nous en bâtit un autre. Car ce film monte en épingle une brouille survenue au milieu des années 1960 entre JYC et son fils Philippe, ce dernier reprochant à son père de se soucier comme d’une guigne des problèmes d’écologie et de condition animale et d’être uniquement motivé par l’argent, via notamment ses contrats avec la chaîne américaine ABC dont les documentaires font du « Captain Cousteau » une célébrité internationale. Si l’on en croit le film, cette rupture aurait été suivie d’une réconciliation dans les années 1970, Philippe acceptant de travailler avec son père sur une nouvelle série de documentaires, plus « écolos » que les précédents, consacrés à l’Antarctique. Au cours du tournage, le Commandant aurait vu la lumière, et le salaud, indifférent même au décès de son propre père, serait devenu un héros, un capitaine courageux dévoué au sauvetage de la planète en danger. Une rédemption que la mort accidentelle de Philippe en 1979 aurait parachevé, faisant du « Captain Planet » une figure quasi-christique.

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Comme on s’en doute, la réalité est plus nuancée. « JYC » n’a jamais été ni ce méchant intégral dépeint dans la première partie du film, ni ce héros exemplaire loué dans sa deuxième partie. Ainsi que le rappelait notre confrère JNE Yves Paccalet, longtemps membre de l’équipe Cousteau, dans une émission de la Tête au Carré sur France Inter consacrée à la sortie du film, le Commandant s’était ému de la pollution de la Méditerranée dès ses premiers films dans les années 1940, avait participé à une manifestation contre les armes nucléaires au tout début des années 1960, et avait dénoncé dès cette époque les déversements en mer de déchets radioactifs. Il est donc faux de dater des années 70, comme le fait le film, sa « conversion » à l’écologie. Au cours de la dernière partie de sa vie (entre la mort de Philippe en 1979 et la sienne en 1997), sur laquelle L’Odyssée a choisi de faire l’impasse, Cousteau a d’ailleurs continué à concilier son engagement écologiste avec la poursuite d’opérations commerciales pas toujours profitables, ainsi que l’a illustré le gouffre financier retentissant de son Centre océanique dans le Forum des Halles à Paris.

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On regrette aussi qu’à se focaliser sur le conflit avec Philippe, L’Odyssée occulte celui, bien plus documenté (voir le livre de notre confrère JNE Roger Cans, Cousteau : Captain Planet, aux éditions Sang de la Terre) du Commandant avec son autre fils, Jean-Michel. De même, sont rayés du paysage le frère maudit collabo, Pierre-Antoine Cousteau, ancien de Je Suis Partout, mort en 1959, ainsi que sa seconde femme, Francine Triplet, épousée en 1991 après le décès de Simone en 1990, mais avec qui il avait fondé une seconde famille dès 1979, avec la naissance de deux enfants, Diane en 1979 et Pierre-Yves en 1981. La présence dans le film de ces deux personnages controversés aurait-elle risqué de faire tache ?

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En sortant de la salle, on a pensé à la célèbre phrase du film de John Ford, L’homme qui tua Liberty Valance : « Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende ». La légende de Cousteau telle que nous la raconte Jérôme Salle est sans conteste plus séduisante que la réalité du personnage, bourré (comme chacun de nous…) de contradictions et capable du pire ou du meilleur. Alors, ne boudons pas notre plaisir, à condition de ne pas oublier que tout ceci n’est qu’une belle histoire…

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A la rencontre des champignons de culture au Musée du champignon de Saint-Hilaire/Saint-Florent (Maine-et-Loire)

L’association La Salamandre, aujourd’hui basée à Cérans-Foulletourte (Sarthe), a effectué le 10 septembre dernier une sortie dans le Saumurois. Au programme du matin : une visite du Musée du champignon de Saint-Hilaire/Saint-Florent (Maine-et-Loire), avec une jeune guide attachée à notre groupe.

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par Roger Cans

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gal-2215335Nous pénétrons dans une galerie délicieusement fraîche par ce temps de canicule : 12° C et 90 % d’humidité ! Petite laine indispensable. Nous sommes dans une ancienne carrière de tuffeau, où l’on nous explique la technique d’exploitation. Les anciens carriers maniaient le pic pour creuser des saignées autour de la roche à extraire de la paroi, puis ils glissaient des pièces de bois dans les saignées pour les faire éclater en les imprégnant d’eau. Ils arrivaient de la sorte à extraire des masses de plusieurs tonnes, qu’ils faisaient basculer de la verticale à l’horizontale sur des pièces de bois appelées chandelles. La table ainsi extraite était ensuite roulée à l’extérieur pour être découpée à la scie.

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Le tuffeau, calcaire friable et spongieux, n’est pratiquement plus exploité pour la construction. En fait, une seule carrière a été maintenue en exploitation pour restaurer l’ancienne prison de l’abbaye de Fontevraud, classée monument historique. L’extraction du tuffeau se fait aujourd’hui par haveuses, comme pour le charbon.

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Et l’on pénètre dans les galeries dédiées aux champignons. On commence par le plus commun : le champignon de Paris ou rosé des prés. Il est appelé champignon de Paris, car sa culture a commencé autrefois à Paris, dans les catacombes. Le Saumurois a pris le relais avec ses 2.000 km de galeries et le crottin de son Ecole nationale d’équitation (Les Cadets de Saumur). Aujourd’hui, 95 % des champignons de Paris sont cultivés dans le Saumurois. Mais le plus gros producteur est actuellement la Chine (500.000 tonnes), puis les Etats-Unis et le Canada (à peu près autant à eux deux), puis la Pologne et les Pays-Bas, et enfin la France.

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La technique de reproduction se fait par les spores : on découpe le chapeau d’un champignon adulte, que l’on dépose sur une feuille de papier. En 48 heures de « sporée », on obtient jusqu’à 5 millions de spores ! On fait germer les spores en les plaçant dans une boîte de Pétri garnie de gélose, puis on les place sur des grains de blé germé où ils forment leur mycélium. Il ne reste plus qu’à semer les grains de blé couverts de mycélium, à l’aspect de moisissure blanche. On sème dans un terreau à base de crottin de cheval, en provenance des haras, centres équestres, Garde républicaine, etc., auquel on ajoute de l’urine de vache.

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Une question : doit-on ou non cueillir le champignon au couteau ? Surtout pas ! Si l’on veut conserver le champignon au moins trois jours, il faut le prélever entre le pouce et l’index afin de conserver la volve, ce qui donne un « pied terreux ». Si on coupe la tige au couteau, le pied coupé se dessèche très vite et le mycélium resté dans le sol va pourrir avec la volve. Donc plus de champignon à la saison suivante.

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Pour cuisiner les champignons, il ne faut ni les éplucher (pour conserver l’arôme) ni les faire tremper. Le mieux est de les rincer ou de les nettoyer à l’essuie-tout. La guide en profite pour vanter les deux spécialités du coin : la « fouée » et la « galipette », un gros pied de champignon qui a versé (d’où le nom) et que l’on déguste à l’apéritif grillé à l’ail et au persil.

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La culture des champignons a aussi son histoire. On a commencé par la culture sur meules, des alignements de terreau moulés dans des bacs en métal et renversés sur le sol. On semait le blé germé dans le fumier de compost et, au bout de trois semaines de germination du mycélium, on le transférait sur une terre de « gobetage », contenant du tuffeau broyé pour absorber l’humidité. Le champignon était formé en trois ou quatre jours de pousse. Il existe en fait deux champignons de Paris : l’un, très blanc, qui se vend le mieux à cause de sa couleur impeccable, l’autre, « blond » (roussâtre), qui est meilleur mais moins diffusé.

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La culture sur meules au sol obligeait à récolter accroupi, un métier pénible alors réservé aux femmes. On a donc eu l’idée de cultiver le champignon dans des caissons à hauteur d’homme (ou de femme !). Des premiers caissons en bois, qui pourrissaient vite, on est passé aux caissons en métal galvanisé, beaucoup plus durables. Avec un caisson contenant 600 kilos de compost, on obtient 200 kilos de champignons, cueillis en trois ou quatre « volées » (passages de récolte). La terre du caisson est ensuite donnée aux agriculteurs comme engrais organique et le caisson, nettoyé, est laissé vide durant trois mois (vide sanitaire).

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Aujourd’hui, les petits producteurs cultivent le champignon de Paris dans des sacs plastiques ouverts, contenant 35 kilos de compost, ce qui donne 8 kilos de champignons. Mais l’essentiel de la production se fait maintenant dans des hangars climatisés, avec caissons superposés.
Un nouveau champignon de culture est le « pied bleu », très élégant mais plus fragile. Un caisson de 600 kilos de compost ne donne que 40 kilos de pieds bleus. Ce champignon haut de gamme, qu’il faut cuire au moins vingt minutes, est expédié à Rungis pour l’exportation et les restaurants. Une autre nouveauté est le Shii-Také (champignon d’arbre en japonais), appelé en français « lentin de Saint-Pol ». Les essais d’implantation dans l’écorce de billots de chêne ont été abandonnés, car il fallait attendre trois ans pour voir apparaître le premier champignon ! Aujourd’hui, sa culture est pratiquée dans des ballots d’écorce compactée, qu’il faut suspendre et secouer pour déclencher la pousse, comme au Japon avec les tremblements de terre. Le champignon apparaît au bout de trois mois et non plus trois ans. Le shii-také, dont on fait de la bière, a des vertus médicinales. C’est un anti-cholestérol et un antirides exploité par Yves Rocher.

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La visite se termine sans la guide, le long de galeries d’exposition très riches. Il y a la salle des pleurotes, ce champignon lui aussi cultivé sur bois et commercialisé. Il en existe trois sortes : le gris (le plus courant), le jaune (très lumineux) et le rose, qui vient d’Asie, mais est caoutchouteux et ne sert donc qu’en décoration. On cultive aussi le ganoderme luisant sur des blocs de sciure de bois compactée. En France, c’est pour le décor, mais en Asie, on le broie pour faire des infusions supposées conserver jeune. On cultive aussi le coprin chevelu, que l’on trouve partout sur les bords de route ou les talus bien exposés. Ce champignon peut se croquer cru lorsqu’il est encore fermé, mais il n’est plus comestible lorsqu’il est trop ouvert et devient de l’encre. Consommé avec de l’alcool, il provoque des palpitations, voire des hallucinations.

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Les dernières galeries présentent tous les champignons de France, en moulages ou inclusions sous plastique, classés par familles. Une belle réalisation qui vaut la visite.

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A la découverte de l’arboretum de Grignon

Le « triangle botanique » de Grignon nous livre quelques-uns de ses secrets.

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par Roger Cans

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Arboretum de Grignon @ DRAC IDF

En ce samedi 4 juin 2016, sous ciel couvert, nous commençons par aller visiter le « triangle botanique » de Grignon, c’est-à-dire l’arboretum. Créé en 1873 par un professeur de l’Ecole, Pierre Mouillefert, cet arboretum devait compléter la collection du parc de Chèvreloup, en bordure du parc de Versailles. Le professeur Mouillefert a publié en 1896 un état des semis de 1871 et décrit certains arbres âgés de 25 ans. Malheureusement, le plan et le catalogue ont disparu lors de l’exode de 1940.

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Les deux arboretums étaient les plus riches d’Ile-de-France, jusqu’à la tempête de décembre 1999 qui les a décimés. Avant la tempête, la collection de Grignon comptait 230 sujets (65 % de feuillus et 35 % de conifères). La tempête a couché 23 arbres et en a abîmé 16.

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Sous la conduite de Fabrice Salvatoni, professeur de botanique, le petit groupe pénètre dans le périmètre enclos (0,8 ha) où subsistent les arbres qui n’ont pas été abattus par la tempête. A l’origine, en 1871, on avait installé 2.000 plants, en alignements très serrés (trop serrés). La chute des plus grands arbres a créé des clairières, où l’herbe est haute.

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Nous commençons par un beau sorbier ou alisier blanc. Cet arbre, sans doute hybride, fructifie sans fécondation de ses fleurs. Le sorbier blanc est spontané dans le sud de la France, avec un minimum d’altitude (l’arboretum est à 130 m). L’alisier blanc est aussi endémique en forêt de Fontainebleau et se retrouve jusqu’en Alsace. D’où son nom spécifique d’alisier de Fontainebleau.

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Deuxième arrêt devant un abondant bouquet de rejets de souche. Il s’agit d’un arbre de fer de Perse, abattu par la tempête en 1999. Le tronc a été coupé et la souche maintenue sur place. Pour bien faire, il faudrait couper les rejets et n’en garder qu’un ou deux, pour refaire un arbre. Les « arbres de fer », il y en a beaucoup d’espèces dans le monde : il suffit que son bois soit dur et imputrescible pour bénéficier de cette qualification. Celui-ci, le Parrotia persica, prospère sur le mont Ararat. D’où peut-être la construction de la fameuse arche de Noé…

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On s’attarde au pied d’un tronc élancé et couvert de longues épines. C’est un Gleditsia triacanthos, ou févier à trois épines. Cet arbre américain produit de très grandes gousses, qui ont du succès dans les jardins publics. Mais, pour des raisons de sécurité, les pépiniéristes ont mis au point un févier sans épines ! Nous rendons visite à un érable sycomore, pourvu d’une boule de gui, ce qui est rare. Cet érable, naguère confiné aux reliefs du nord-est de la France, est devenu une espèce invasive qui colonise le pays entier, comme le robinier faux acacia qui s’installe dans les lisières puis dans tout un massif forestier.

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Nous parvenons alors dans l’alignement des hêtres. Le hêtre pourpre, le plus gros, est mort sur pied et a été découpé sur place. Sa souche montre un énorme champignon, témoin de son affaiblissement puis de sa mort. Les autres hêtres, en revanche, sont en bonne santé, bien qu’ils soient le résultat de manipulations génétiques : un hêtre à feuillage en dentelle, le seul hêtre au feuillage transparent. A côté, un hêtre pleureur, dont les rameaux tombent jusqu’au sol. Et enfin un hêtre pleureur et tortueux (Fagus sylvatica « tortuosa ») ou fau de Verzy, comme les arbres de la montagne de Reims sauvés par les moines. L’arbre forme une sorte de cabine végétale, portée par un tronc serpentin qu’on dirait torturé. Mais non, c’est naturel, après sélection.

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On s’attarde devant un orme de Sibérie (ou du Caucase) dont le plus gros tronc, malade, a été coupé à la base pour ne pas contaminer son tronc jumeau, très élancé et en bonne santé. Le Zelkova carpinifolia est-il résistant à la graphiose qui a tué nos ormes ? On se pose la question. L’orme restant, avec son écorce très lisse, ne semble pas pouvoir être attaqué par les scolytes. Mais comme son jumeau a été attaqué…

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Nous parvenons alors à la vedette de l’arboretum, un Sophora japonica « pendula » ou arbre aux pagodes. C’est en effet une curiosité rare : un tronc massif, trapu et très noueux, dont les branches elles aussi tordues portent des rameaux qui tombent au sol. C’est un tronc de sophora normal qui a muté en tortillard et a été greffé en pleureur. Ses branches lourdes, en partie mortes, ont été jugées dangereuses pour le public et la décision avait été prise de l’abattre. On a réussi à le conserver en installant un enclos et un étiquetage mettant le public en garde. Dans une des grandes allées du château, un double alignement de sophoras du Japon montre ce qu’est l’arbre au naturel.

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Dans l’alignement des résineux, dont plusieurs décimés, on s’arrête devant un superbe pin Laricio de Corse, toujours très droit, et un cèdre de l’Atlas, très beau aussi. Les pépiniéristes s’efforcent d’obtenir des aiguilles bleutées, prisées par la clientèle, alors que, au naturel, les aiguilles des cèdres du Liban et des cèdres de l’Atlas sont vertes. Et l’on termine par les ginkos bilobas, supposés « fossiles » parce qu’ils existent de fait depuis des millions d’années. Un arbre sacré en Extrême-Orient, devenu encore plus sacré après la bombe d’Hiroshima, à laquelle il aurait résisté. L’arbre femelle produit des fruits dont la pourriture dégage une odeur pestilentielle. Il vaut donc mieux planter des mâles !

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« Tout vert ! Le grand tournant de l’écologie, 1969-1975 » : une expo et un livre

Tout vert ! Le grand tournant de l’écologie, 1969-1975 : c’est le titre à la fois d’une exposition réalisée par le Musée du Vivant, et d’un livre coordonné par Laurent Gervereau et Cécile Blatrix.

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par Roger Cans

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L’exposition, installée dans une salle du premier étage du château de Grignon pour les « rendez-vous au jardin » (3, 4 et 5 juin), a été l’occasion le 4 juin 2016 de présenter l’ouvrage du même nom, préparé par Laurent Gervereau, directeur du Musée du Vivant et du CIRE (Centre international de recherche écologique) et Cécile Blatrix, professeure de science politique à AgroParisTech.

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L’ouvrage (250 pages) explique le passage de l’écologie scientifique à l’écologie politique dans les années 1970. Il est illustré par une foule de documents, souvent inédits, provenant des collections du Musée du Vivant.

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Le livre s’achète par carte bancaire en cliquant ici

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L’exposition a été inaugurée par le directeur de l’Agro, Gilles Tristram, qui s’est félicité de cette initiative à la fois historique et pédagogique, qui met en valeur les très riches archives de l’ancien INA-PG (Institut national agronomique de Paris-Grignon).

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Laurent Gervereau a ensuite présenté les deux parties de l’exposition. La première est permanente et retrace l’histoire de l’Institut national agronomique de Paris (créé en 1826) et de la ferme expérimentale de Grignon (Yvelines), devenus AgroParisTech. La nouvelle appellation a été adoptée pour un éventuel regroupement des établissements d’enseignement supérieur sur le plateau de Saclay.

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L’exposition temporaire, elle, comporte de multiples vitrines où sont présentés les œuvres fondatrices, comme The Silent Spring de Rachel Carson, en version américaine (1961) et française (1962), Avant que nature meure de Jean Dorst, dans sa première édition (1965) et sa version anglaise, et la Socialisation de la nature (1971) de Philippe Saint-Marc (JNE). La même vitrine présente une carte Michelin du littoral aquitain annotée par le même Saint-Marc lorsqu’il fut chargé de son aménagement. Dans un coin, la bicyclette utilisée par Brice Lalonde en 1972, lors de la grande manifestation contre la voie sur berge à Paris.

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Dans les autres vitrines, des exemplaires de la revue La Gueule ouverte de Pierre Fournier (JNE), reprise après sa mort par Isabelle Cabut, la femme du dessinateur, qui a légué une trentaine de dessins originaux au Musée du Vivant, dont le logo adopté aujourd’hui par le musée. Aux murs, les premières affiches contestataires nées de mai 68 et les affiches électorales de l’écologie politique. Toute une vitrine est consacrée aux documents de la lutte menée sur le plateau du Larzac, l’un des moments chauds de l’écologie politique naissante, sous l’impulsion notamment de José Bové. On trouve aussi des pochettes de 45 tours d’époque, comme Jacques Dutronc avec fine moustache chantant Le petit jardin. Car, contrairement à ce qu’on pourrait penser, il n’est pas toujours question d’agriculture avec le Musée du Vivant et ses archives.

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L’inauguration de l’exposition a réuni, d’une part, des auteurs de l’ouvrage Tout Vert !, tels Henri Jaffeux, président de l’AHPNE (Association pour l’histoire de la protection de la nature et de l’environnement), Laurent Samuel (JNE) et Roger Cans (JNE), journalistes spécialisés en environnement. Etaient aussi présents des donataires d’archives au Musée du Vivant tels Philippe Saint-Marc, Dominique Allan-Michaud (président du Réseau Mémoire de l’Environnement) et Jeanne Charlotte Carlier (avec sa famille), la veuve de Jean Carlier (JNE), l’un des promoteurs de la candidature de René Dumont à la présidentielle de 1974.

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Laurent Gervereau a rappelé que, lors d’une interview télévisée de René Dumont par Jean Carlier, la séquence du verre d’eau, « problème majeur de l’humanité », est restée dans les mémoires. Il a rappelé aussi la fameuse formule « Penser globalement, agir localement », lancée en 1972 par René Dubos, autre agronome de l’établissement qui a fait carrière à New York. Cette formule (Think global, act local) figurait dans le rapport remis aux Nations unies pour le sommet de Stockholm et s’avère toujours d’actualité. Un participant, inattendu, a indiqué qu’il possédait des archives historiques concernant la création du ministère de l’Environnement, en 1971. Il s’agit de Philippe Guérin, qui a appartenu au cabinet de Jacques Chaban-Delmas, alors Premier ministre, puis de Robert Poujade, premier ministre de l’Environnement.

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Un point noir en suspens, qui n’a pas été évoqué mais préoccupe tous les acteurs de la conservation environnementale : le rachat éventuel du château de Grignon et de la ferme par l’émirat du Qatar, pour y loger le PSG (le club de football de Paris-Saint-Germain), dont il est le riche propriétaire. A Saint-Germain-en-Laye, l’agrandissement n’est pas possible en raison des pollutions induites par la station d’eaux usées d’Achères. La ville de Poissy a proposé un terrain, mais l’image de la ville, ancien berceau des usines automobiles Simca, ne séduit pas les émirs, qui préfèrent Grignon, avec son château du XVIIe siècle et ses hectares disponibles. Aux dernières nouvelles – qui reposent sur des rumeurs difficiles à confirmer – le Qatar ne serait plus candidat à l’achat. Mais qu’adviendra-t-il du site de Thiverval-Grignon, si le déménagement à Saclay se confirme ?

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