Roger Cans

1 2 3 9

Perspectives historiques sur les liens entre santé et environnement

Voici le compte-rendu d’un colloque organisé les 9 et 10 décembre 2015 aux Archives nationales de Pierrefitte-sur-Seine (93) par l’Association pour l’histoire de la protection de la nature et de l’environnement (AHPNE).

.

par Roger Cans

.

Ce colloque prévu de longue date s’est déroulé en même temps que la COP 21, réunie au Bourget, à deux pas de là. Mais le thème n’avait rien à voir avec la diplomatie planétaire et nous en rendons compte indépendamment de tout contexte. Ce colloque a été rendu possible grâce à une convention de partenariat avec les Archives nationales et aussi le Comité d’Histoire du ministère de l’Environnement. L’appel à contributions et le choix des intervenants s’est fait sous la responsabilité de Valérie Chansigaud et Gabriel Gachelin, chercheurs du SPHERE-CNRS-Paris I-Paris Diderot).

.

La liaison entre l’environnement et la santé est une réalité prise en compte par les autorités bien avant que n’existent les ministères correspondants. Comme l’a montré Valérie Chansigaud, la première alerte remonte en France à 1750 avec l’usage de l’arsenic en agriculture. Aux Etats-Unis, la fabrication des pesticides commence en 1914 et l’industrie chimique devient la première industrie du pays en 1954. C’est en 1945 qu’est lancé l’insecticide le plus fameux du siècle, le DDT. Un produit qui subsiste dans les graisses des prédateurs. On connaît la suite : les coquilles des oeufs de faucons s’amincissent et les couvées avortent.

.

silent-spring-1000C’est alors que Rachel Carson publie son fameux Silent Spring, qui alerte sur un déclin dramatique des oiseaux, le « printemps silencieux ». Ces alertes débouchent sur l’interdiction du DDT aux Etats-Unis en 1972, et en France en 1973. Mais l’usage des pesticides perdure et provoque des empoisonnements chez les agriculteurs, victimes de nausées, de vertiges et de dermatoses. On constate aussi que les insectes développent des formes de résistance.

.
L’importance de l’environnement sur la santé est soulignée par Anne-Lyse Chabert, elle aussi attachée au SPHERE. Elle constate que le bien-être du handicapé dépend entièrement de son environnement et de certains « intercesseurs » comme la musique, un chien ou certains équipements. Le milieu est un élément essentiel de la bonne santé du handicapé.

.

Hélène Chambefort, du service des archives de l’INSERM, indique que c’est en 1941 qu’a été créé l’Institut national de l’hygiène, ancêtre de l’INSERM (1964) et du SCPRI (1967) pour la surveillance des rayonnements ionisants. Il y a seulement un demi-siècle, en 1954, on se préoccupait du paludisme en Corse, en Camargue et jusque dans la plaine du Forez, en Auvergne. Puis on s’est intéressé à la santé des travailleurs d’EDF et au mésothéliome de l’amiante, qui ne sera interdit qu’au 1er janvier 1997. C’est à Lyon que le virus Ebola a été identifié en 2014.

.

On aborde le réchauffement climatique avec Jean-François Toussaint, professeur de physiologie à l’université Paris-Descartes. Il rappelle les travaux d’Arrhenius, au XIXe siècle, et les derniers épisodes de canicule à l’été 2003 en France, en 2008 aux Etats-Unis et en 2010 en Russie. Les neuf premiers mois de 2015 ont établi un record de chaleur. Si l’on ne fait rien, la City de Londres sera submergée sous 4 mètres d’eau à marée haute en 2050. L’alerte a déjà été lancée en 2012 à New York avec la tempête Sandy et en France en 2013 avec Xynthia en Vendée. Poussé par le réchauffement, le moustique tigre remonte jusqu’au Danemark, porteur de dingue et de chikungunya.

.

Les effets du bruit sur la santé sont traités par David Berthout, des Archives nationales, qui a étudié les nuisances du bruit des avions sur les riverains des aéroports. Les premières mesures ont été prises en 1953, mais c’est dans les années 1960 que les réacteurs remplacent les hélices et produisent des nuisances insupportables. Clémence Pinel, sociologue au King’s College de Londres, a étudié la longue histoire des nuisances des usines de Salindres (Gard). Dès sa construction, en 1855, les riverains s’inquiètent d’une usine de soude, qui va bientôt se lancer dans l’alumine et provoquer la mort du bétail. L’établissement est repris par Péchiney en 1877. Jusqu’en 1941, six directeurs d’usine sont maires, selon la tradition paternaliste des industriels de l’époque. Le site industriel fonctionne toujours aujourd’hui, malgré l’inquiétude des riverains, reprise un soir au journal télévisé (« Salindres, capitale de la pollution ») et le panneau planté à l’entrée de la commune (« Bienvenue à Salindres, ville poubelle »).

.

Un dernier chapitre enfin : les bienfaits de la nature sur la santé. Un doctorant de l’université de Toulouse, Steve Hagimont, décrit les bienfaits du tourisme pyrénéen. Les stations de Luchon, Cauterets et Bagnères-de-Bigorre sont aussi courues que les stations des Alpes avant 1914. Le thermalisme existe depuis la fin du XVIIIe siècle. Le climatisme se développe avec Pasteur. On vante les vertus de « l’orothérapie » et de la « houille rouge », la montagne qui favorise les globules rouges. Les touristes pratiquent aussi la chasse à l’ours et aux isards. Les pêcheurs fournissent les restaurants en truites. Rien ne vaut un séjour dans le cadre sauvage des Pyrénées pour régénérer les citadins.

.
De l’autre côté de la Méditerranée, en Algérie, on assiste à la même mode. Colette Zytnicki, de l’université de Toulouse, décrit l’engouement des Français d’Algérie pour la montagne et le ski. Ils se retrouvent l’hiver dans le parc national de Chréa, à seulement 62 km d’Alger. Ils rejoignent le ski club d’Algérie, créé en 1906, et montent à la station des Glacières, à 1210 mètres d’altitude, parmi les cèdres de l’Atlas. On va créer là une colonie de vacances pour les jeunes, afin d’éviter leur séjour estival en métropole. Le parc national de Chréa, en Algérie, jour le même rôle pour les coloniaux que Dalat, en Indochine, ou Darjeeling, pour les Anglais résidant en Inde. Le bon air de la montagne vaut avantageusement les cures thermales à Vichy.

.

.


.

Voyage à Hambourg, ville en pointe contre le réchauffement climatique

Dans le cadre de l’AJEC 21, un groupe de dix journalistes des JNE et de l’AJE ont été invités à Hambourg (Allemagne), du 4 au 6 novembre 2015, afin de découvrir les expériences d’une ville qui se veut en pointe dans la lutte contre le réchauffement climatique.

.

par Roger Cans

.

Sous la conduite de Geneviève de Lacour, l’organisatrice du voyage, nous avons été accueillis sur place par Vincent Boulanger, un pigiste français membre des JNE, spécialisé dans les énergies renouvelables.

.
Le centre expérimental d’E.ON

Nous commençons notre tournée par la visite d’un site expérimental de l’entreprise E.ON, situé dans le quartier de Reitbrook. On s’efforce là d’innover pour stocker l’énergie, toutes les formes d’énergie, qu’elle soit produite par l’éolien, le solaire, les microalgues ou l’électrolyse de l’eau qui fournit l’hydrogène par osmose inverse. Ici, 80 % de l’électricité produite est transformée en hydrogène, et le reste en chaleur. Une faible proportion d’hydrogène (2 %) est envoyée après traitement dans le réseau de distribution du gaz.

.

Dans cette installation expérimentale, où chaque unité est en plein air, on ne stocke pas l’énergie. Tout est envoyé dans le réseau.

.

L’Allemagne du nord, qui produit beaucoup d’électricité éolienne, envoie le gaz vers le sud. A Reitbrook, E.ON envoie 280 m3 de gaz à l’heure.

.

La société LichtBlick

Nous retournons en ville pour rencontrer les jeunes promoteurs d’une entreprise ambitieuse, qui veut « fournir une énergie propre à tout moment, partout et à tout le monde ». Ralph, chargé de la communication, décrit une situation mondiale où tout change plus vite que prévu. On en est déjà à 58 % d’énergie renouvelable dans le monde. 2015 est une année charnière où tout bascule, des énergies fossiles aux renouvelables. En Allemagne, on a d’abord privilégié l’éolien, mais on mise maintenant sur le solaire.
La société LichtBlick (« lueur d’espoir ») n’avait que 8 clients en 1999. Elle en a plus d’un million aujourd’hui. Son principe : prévoir la production et la consommation d’énergie grâce à un Schwarm Dirigent, un logiciel chef d’orchestre qui permet à ses clients d’optimiser leur consommation et de payer leur énergie moins cher. Lorsqu’un immeuble produit son énergie solaire, LichtBlick peut à tout instant fournir une énergie complémentaire en cas de besoin. En Allemagne, 1,5 million de foyers ont des panneaux solaires, mais seulement 20 % peuvent la stocker grâce aux batteries Varta et Tesla.

.

LichtBlick, qui reconnaît que « l’efficacité énergétique n’est pas notre objectif », ne cherche pas à réduire la consommation de ses clients, mais seulement de leur fournir l’énergie disponible au moindre prix. Elle envisage maintenant de proposer ses services à la Californie, à l’Etat de New York, au Royaume Uni, aux Pays-Bas et même au Vietnam et aux Philippines. Une start-up qui n’a pas froid aux yeux. On a remarqué par ailleurs les vastes locaux dont dispose LichtBlick dans l’immeuble Afrika Haus, gardé par deux éléphants de bronze grandeur nature. Le mobilier du salon est fait de palettes neuves habilement agencées. On sent le goût pour une simplicité moderne.

.

L’université technique de Hambourg (TUHH)

Par un temps toujours ensoleillé, le 5 novembre, on nous conduit à l’Université technique de Hambourg (TUHH), où nous attend le professeur Ralf Otterpohl (« mare aux loutres » en allemand), qui parle un excellent français, avec des tournures belges, car il a vécu à Bruxelles. Il est spécialisé en génie de l’environnement et développement rural. Son obsession : les eaux usées de notre Terre vivante, le manque d’eau et la dégradation des sols. D’où les réfugiés climatiques. C’est pourquoi le TUHH coopère avec l’Afrique et le Proche-Orient. Un constat : les sols cultivés intensivement n’ont plus de vers de terre. De 1950 à 1990, un tiers des sols arables ont été détruits ou sérieusement dégradés.

.

L’image de l’Allemagne est trompeuse : on y trouve beaucoup de consommateurs bio, mais peu de producteurs (2 % de la surface utile). Le Danemark en est à 17 %, suivi par l’Autriche et la Suisse. L’image écolo de l’Allemagne remonte à vingt ans. On assiste aujourd’hui à un retour en arrière. Certes, on fabrique du biogaz et des biocarburants, parce qu’ils sont subventionnés. Mais, en termes de rendement énergétique, le solde est nul pour les biocarburants. Beaucoup de producteurs qui ont vu leurs subventions diminuer de moitié ont mis la clé sous la porte.

.

Le mouvement Terre Vivante, qui dispose d’une ferme modèle aux Etats-Unis (Rodale Institute), prône une agriculture soucieuse des sols, notamment par semis directs et moins de produits chimiques, donc moins de passages dans les champs. On obtient des rendements égaux à moindres frais et l’on souffre moins de la sécheresse et des inondations car le sol absorbe et filtre les précipitations. Dans les rizières, on sème seulement un grain au lieu de neuf, et son épi est plus productif. Le professeur présente le moringa, arbre qui nourrit les chèvres avec ses feuilles.
Et l’on en arrive au sujet chaud des toilettes sèches, en passant par les eaux grises (lavage) et les eaux noires (chasses d’eau). Le professeur explique que les phosphates du Maroc, utilisés comme engrais, contiennent de l’uranium et du cadmium que l’on retrouve dans les urines. Quant aux matières fécales, peu volumineuses, il ne faut surtout pas les mélanger aux eaux grises.

.

Avant les toilettes sèches, inaugurées il y a quinze ans à Lübeck, on a installé pour les particuliers des réseaux de toilettes par aspiration (comme dans les trains et les avions). Cela n’utilise qu’un litre d’eau au lieu des 15 litres de la chasse ordinaire. Mais le système suppose de l’entretien, des réparations lorsque l’aspirateur est bouché, ce qui est fréquent avec les prototypes.

.

A Hambourg, 2000 habitants ont été reliés en 2010 à un réseau de méthanisation qui produisait électricité et chaleur. Cependant, les eaux grasses de la cuisine encrassent les tuyaux et le système, compliqué, ne fonctionne plus. Mais il ne peut être changé.

.

Le principe de base, c’est de séparer les eaux grises et les eaux noires. On peut réutiliser les eaux grises après filtrage pour les toilettes. Près de la gare centrale de Hambourg, 150 habitants produisent du compost ou du biogaz avec leurs matières fécales, selon la place dont ils disposent. Reste le problème des résidus médicamenteux, qui ne peuvent être retenus que par nanofiltration. Les microbes et les molécules sont tués à 300° C.

.
Le compost de matières fécales est fait pour enrichir le sol, mais pas pour être déposé sur les tomates ! Un modèle est l’Amazonie, où l’on tire les fruits du sol, de la strate arbustive et des arbres. On appelle Terra preta des sols sombres très riches grâce au compost des matières fécales et du charbon de bois accumulés avant l’arrivée des Européens, il y a 500 ans. On pratiquait aussi la fermentation des résidus dans des jarres de terre cuite.

.

Le TUHH a mis au point un prototype de toilettes sèches avec cuvette et réservoir de 100 litres en plastique, pour l’usage d’une famille pendant une semaine. L’appareil est prêt, mais pas encore installé. Il suppose une vidange faite par des professionnels. Faute de charbon de bois, on peut brûler la paille du riz, mais cet élément est indispensable pour un bon compost. « Nous avons installé des foyers à gaz de bois au Sénégal, mais l’exode rural continue. C’est pourquoi nous envisageons de nouveaux villages pour reconquérir les terres abandonnées, avec 100 ou 200 personnes motivées, soucieuses de laisser une « empreinte positive ». Comme Jean-Marie Fortier fait au nord du Québec, nous proposons un terrain de 100 hectares découpé en 100 petits jardins, selon le Neues Dorf Prinzip (le principe du nouveau village). Ces jardins seraient cultivés par des gens motivés, et non pas frustrés par la vie urbaine. Le village, pourvu de petites maisons à faible coût, serait situé à moins de 100 km de la ville pour y écouler facilement les produits. Ces villages sont envisageables en Allemagne du nord et de l’est. Un premier projet est en vue sur un ancien terrain militaire d’Osnabrück. »

.

Ci-dessous, une interview du Pr Otterpohl, mise en ligne sur la toute nouvelle chaîne YouTube des JNE créée par Jérémi Michaux.

.

La montagne de l’énergie (Energieberg)

On nous emmène l’après-midi sur une colline verdoyante, dominée par une éolienne de belle taille. Du sommet, on voit au loin les grues du port et d’autres éoliennes qui tournent lentement. Nous sommes en fait sur une ancienne décharge à ciel ouvert, installée en 1967 sur le site d’une ancienne briqueterie, donc de l’argile étanche. Naturellement, la décharge dégageait des odeurs et des jus dont les riverains se plaignaient. Elle a fonctionné jusqu’en 1975. Le ministère de l’environnement et l’Europe ont alors financé la réhabilitation du site avec une couche de terre de 2 mètres d’épaisseur, la collecte et l’épuration des jus et la production de méthane.

.

En 2006, le site, ouvert au public, est devenu Energieberg, où l’on accède par de longs escaliers ou un chemin sinueux. Au sommet, l’éolienne a demandé une infrastructure spéciale pour se dresser sur une montagne de déchets en fermentation. Côté sud, des panneaux solaires complètent le dispositif. On a donc sur ce site de 45 hectares la production de trois énergies : éolienne, solaire et gaz. D’après les gestionnaires du site, il y aura du gaz pour encore vingt ans.

.

Le bunker de l’énergie (Energiebunker)

Une espèce de gigantesque donjon moyen-âgeux en béton, construit en 1943 par les prisonniers des camps pour servir d’abri contre les bombes anglaises et en même temps de plateforme de tir de défense anti-aérienne. Pour le IIIe Reich, il s’agissait de montrer que le peuple allemand était toujours debout et offensif. En 1947, les Anglais ont voulu détruire l’édifice, mais faire exploser un bunker aux murs de trois mètres d’épaisseur aurait été dangereux pour le voisinage. Ils se sont donc contentés de bombarder la plateforme pour y faire un vaste trou, rendant le bunker inutilisable.

.

De 1947 à 2010, le bunker est resté là comme une énorme verrue, ainsi qu’un autre aussi énorme et inutile en pleine ville, souvenirs d’une guerre qui a saigné l’Allemagne et qui fait tache dans une cité résolument moderne. En 2006, les autorités décident de recycler l’immeuble dans le cadre de l’IBA (sigle allemand pour l’Exposition internationale de la construction) qui a lieu en Allemagne depuis 1901 et permet de développer un quartier, un site ou de restaurer un monument.

.

Pour l’IBA de 2012 organisée à Hambourg, le bunker a donc été entièrement réhabilité pour en faire, en son cœur, une chaudière de production de gaz, et sur son toit, une unité de production électrique par panneaux solaires. La chaudière de stockage a une contenance de 2 millions de m3 et chauffe actuellement 1200 foyers des environs. Avec le solaire, le potentiel pourrait servir 3500 foyers.

.

Le monument est ouvert au public et des ascenseurs conduisent à la plateforme supérieure, transformée en un immense balcon terrasse avec café panoramique. L’endroit peut être loué pour des réceptions, avec vue imprenable sur la ville de Hambourg.

.

Le quartier IBA de Wilhemsburg

Pour profiter des derniers rayons du soleil, nous visitons un quartier entièrement rénové à l’occasion de l’IBA de 2012, appelé « le nouveau centre » (Neuer Mitter). Il a été implanté dans une île autrefois marécageuse, formée au sud de la ville par l’Elbe et ses affluents. Wilhemsburg a longtemps été une zone d’habitat pauvre, protégée des inondations par 29 km de digues, dont certaines atteignent la hauteur de 8 m 60. Ce qui n’a pas empêché une grave inondation en 1962, qui a fait au moins 200 morts. Car une bonne partie de l’île se trouve sous le niveau de l’eau de l’Elbe, malgré les dragages pratiqués dans le lit du fleuve.

.

Les immeubles construits à l’occasion de l’IBA de 2012 sont tous différents, de couleur, de formes et de taille. Mais ils sont résolument modernes et d’une qualité recherchée, qu’il s’agisse de bâtiments publics ou de logements privés. Il reste encore à construire 5 projets architecturaux, soit 700 logements.

.

Notre visite est surtout motivée par « la maison aux algues », un immeuble d’habitation censé produire une partie de son énergie par des panneaux extérieurs où nagent des micro-algues. Sous l’action du soleil, les micro-algues prolifèrent et produisent du biogaz, transformable en électricité ou chaleur. Mais le système en est encore au prototype et montre ses limites : il est bruyant, car l’immeuble est cerné de vitrages où bouillonnent les micro-algues. D’autre part, la loi interdit de brûler le biogaz à l’intérieur de l’immeuble (risque d’explosion). Résultat : l’immeuble n’est pas autosuffisant, comme on l’espérait, et les circuits sont à revoir. Quand nous le contemplons, presque tous les panneaux de bioréacteurs ont été démontés et sont entassés dans le jardin. Le système donne du gaz, mais pas d’électricité.

.

L’usine de Hamburg Wasser

Pour notre dernière matinée, le 6 novembre, nous visitons sous la pluie une énorme installation industrielle où la ville de Hambourg recueille ses eaux usées, brûle les boues d’épuration ou les laisse fermenter pour en faire du gaz. Chez nous, à Paris, l’usine d’Achères recueille les boues d’épuration de la ville pour en faire de l’engrais, pour les maraîchers. A Hambourg, ville Etat qui n’a pas beaucoup de terres agricoles, on préfère l’énergie (indéfiniment renouvelable avec les eaux usées).

.

Hamburg Wasser est la plus grande usine allemande de traitement des eaux. La société, publique, a été créée en 2006 pour regrouper deux sociétés privées chargées l’une de la distribution d’eau et l’autre de l’assainissement (dont Veolia). Hamburg Wasser vend son énergie à une société sœur, elle aussi publique, Hamburg Energie.

.

Le site, qui occupe toute une île au bord de l’Elbe, comporte une usine d’incinération des boues construite en 1998 (VERA). Celle-ci recourt à un système de traitement des gaz unique en Allemagne, qui permet d’enlever 40 % du CO2. C’est pourquoi VERA est toujours visitée aujourd’hui par les experts. Mais elle reste fermée aux visiteurs profanes.

.

Le site comporte donc une multitude de bassins de décantation, qui recueillent les eaux usées de la ville en un point bas (- 30 m). Les boues d’épuration sont ensuite dirigées vers l’usine VERA, qui les brûle, ou vers « les œufs », un site extraordinaire qui comporte d’énormes biodigesteurs en inox où le gaz est produit par fermentation. Là, des ascenseurs nous conduisent au chemin de ronde couronnant ces œufs géants, où fermente le méthane. Spectacle impressionnant quand on voit les petits hommes en bleu qui s’activent au sol.
Ici, le biogaz produit chaleur et électricité. Le réseau de chaleur alimente les installations environnantes, entrepôts et ateliers divers.

.

Outre le traitement des boues, qui fournit 80 % de l’énergie (gaz ou chaleur), Hamburg Wasser dispose aussi de panneaux photovoltaïques et d’une éolienne, pour la forme. Le dressage de l’éolienne, au milieu des bassins de décantation, a été un tour de force. Certaines installations sont dotées d’un toit pour les protéger d’éventuelles chutes de glace lorsque les pales de l’éolienne sont givrées !

.

Le bilan de cette installation est totalement positif car elle produit de plus en plus d’énergie et en consomme de moins en moins pour fonctionner. C’est sur cette dernière impression, plus que positive, que nous faisons nos adieux à Hambourg après un déjeuner en ville quelque peu éclaté dans le centre commercial proche de l’Hôtel Pacific.

.

.


.

.

BiObernai 2015 : pour comprendre le contexte de la guerre des semences

Le film La guerre des graines, projeté lors du Salon BiObernai 2015, auquel un groupe de journalistes des JNE a assisté (lire ici le compte-rendu de cette soirée par Roger Cans), est une enquête formidable sur ce sujet complexe. On y prend grand plaisir à écouter les intervenants et regarder de beaux champs de blés diversifiés. Je n’en dirai pas plus, car on peut le voir sur Internet ici. Mais Carine Mayo (présidente des JNE) m’ayant demandé de parler du contexte, voici quelques repères.

.

par Marie-Paule Nougaret

.
guerre-des-graines-640x360Dans les années 1920-30, deux initiatives ont changé le monde des semences. Les fermiers des Etats-Unis relèvent à peine de la famine du Dust Bowl  (saladier de poussière), sécheresse due aux labours et pâturages sur des surfaces immenses, sans conserver d’arbres pour retenir les sols.

.
Le maïs, culture très fructueuse d’origine amérindienne, va se révéler encore plus productive, par la technique d’hybridation : un plant de maïs porte des fleurs mâles et femelles. Pendant plusieurs années, on cultive deux variétés très loin l’une de l’autre, pour éviter les croisements par voyage du pollen (mâle). On sélectionne, pour re-semer, des grains très identiques pour obtenir des lignées « pures » comme on aimait à dire (pauvres en fait).

.
Dans un deuxième temps, on sème les deux lignées côte à côte en castrant les fleurs mâles de l’une des deux (à la main, mais aujourd’hui avec des produits chimiques). Résultat, la lignée « stérile mâle » donne (sur les fleurs femelles) des épis et des grains hybridés. A leur tour ressemés, ces grains montrent un rendement exceptionnel, du moins la première année. Dès la 2ème génération, le résultat devient hétérogène, selon les lois de Mendel : certains grains lèvent, d’autres pas, certains épis poussent minuscules, etc. Voilà pourquoi on ne peut pas re-semer les hybrides F1 et obtenir de bons résultats. Par ce bond de rendement, l’hybridation permet l’élevage industriel d’animaux enfermés, à condition de compléter le maïs avec les protéines du soja (par exemple). Elle permet aussi de vendre les semences F1 chaque année aux agriculteurs.

.
Mais dès les années 20, Nicolas Vavilov, en URSS, travaille dans l’autre sens ; il visite 62 pays et envoie des émissaires sur les marchés du monde entier pour acheter des graines. C’est ainsi qu’il découvre les centre de diversité où la richesse en semences apparaît la plus importante. Vavilov conserve ses graines à 5° C et en cultive régulièrement pour renouveler le stock. Ces travaux ne plaisent pas, sous Staline. Vavilov sera  condamné à mort, peine commuée à vingt ans de prison (selon Wikipedia). Malgré les conditions précaires, des botanistes réussissent à sauver une bonne part de ses collections qui existent toujours à Saint-Petersbourg en Russie.

.
En 1950, André Cauderon hybride des maïs hybrides américains avec des « maïs de pays », chétifs, qui végétaient dans les jardins des Pyrénées, en altitude, depuis la découverte de l’Amérique peut-être, objet d’une sélection naturelle et paysanne drastique sur le caractère résistance au froid. Il obtient les premiers cultivars de maïs productifs et résistants au froid, qu’on vendra jusqu’en Norvège : extension de l’élevage hors sol.

.
Trente ans plus tard, les maïs de pays n’existent plus. Cauderon ne pourrait plus re-faire cette hybridation. Il sait que les chercheurs de l’INRA ne gardent pas leurs collections de travail. Cauderon fonde le Bureau des Ressources Génétiques, interministériel, c’est-à-dire sans grand pouvoir ni budget. Un peu partout dans le monde, s’ouvrent des banques de graines.

.
Mais il importe aussi de conserver les semences en culture, en grand nombre, diversité qui permet l’adaptation à l’environnement changeant (comme le maïs de Pyrénées), sans parler des pannes de frigo ou des dégâts du froid. Voilà pourquoi quand la Syrie demande des graines au coffre-fort norvégien des glaciers du Svalbard, après le bombardement d’une banque de graines, pour en reconstruire une autre, en Jordanie, des associations françaises préfèrent envoyer des semences paysannes aux paysans et citadins de Syrie ou aux Syriens dans les camps de réfugiés.

.

A la fin des années 1980, les négociations du GATT (accord de commerce) qui jusqu’alors ne concernaient que les tarifs de douane (ou leur absence) sur les produits industriels, se sont étendus à trois autres secteurs : agriculture, services et propriété intellectuelle, un nouveau concept. Auparavant existait la « propriété industrielle » de brevets sanctionnant des inventions, jamais les découvertes de phénomènes naturels. Mais cette notion a conquis le monde sous l’égide de l’organisation WIPO (World Intellectual Property Organization), sise à Genève. En effet la plupart des grands empires industriels vivent de royalties sur des brevets, marques franchisées et produits dérivés plutôt que de la production (laissée aux sous-traitants).

.

Quant aux semences, le règlement européen qui consent aux brevets sur les séquences génétiques menace la liberté de semer des variétés aussi banales que le chou brocoli sans avoir à payer ou risquer des amendes, pour un geste aussi naturel. Guy Kastler du réseau Semences paysannes l’explique dans le dernier n° d’inf-OGM, que les journalistes peuvent demander en service de presse à cette organisation. Le gouvernement prend enfin la mesure du danger selon l’auteur et prépare un texte à ce propos dans la future loi sur la biodiversité.

.

Autre point important, le traité sur les ressources phylogénétiques, au sein de la Convention sur la Biodiversité (ONU, 1992). L’article 9 de ce traité (non signé par les Etats-Unis) reconnaît les droits des agriculteurs à utiliser les semences dites de ferme (de leur récolte), d’autant que des siècles de sélection paysanne ont beaucoup contribué à la diversité cultivée.

.

Cependant le régime de protection des obtentions végétales UPOV ne respecte pas ces droits. Il s’agit en dernière analyse du droit à la nourriture, reconnu par la Déclaration universelle des droits humains de l’ONU. Multiplier ses semences, les cultiver, échanger ou les vendre, peut être une question de vie ou de mort.

.

Mais les négociations à Rome la semaine dernière n’ont rien fait avancer. Un excellent article en anglais sur le sujet se trouve ici. Mais, encore mieux, l’excellente émission Terre à Terre de Ruth Stegassy (JNE) sur France Culture, diffusée samedi dernier 17 octobre.

.

.


.

BiObernai 2015 : à la découverte de la ville d’Obernai

Au terme de leur voyage dans le cadre du salon BiObernai 2015, les journalistes des JNE ont visité une ville qui gagne à être connue.

.

par Roger Cans

.
biobernai15_info_merci!_325x488!_3!_0x0!_0!_FFFFFFTourisme seulement le dimanche matin 13 septembre. Un guide de l’Office du tourisme nous fait visiter la ville d’Obernai, qui gagne à être connue. Nous commençons par l’Hôtel de Ville, un vaste bâtiment composite avec un cœur XIIIe siècle, une aile XVIe et une autre aile reconstruite au XIXe. Nous visitons le bureau du maire, installé dans la salle de justice. Un décor entièrement refait au XVIIe (1609), avec des lambris de fine marqueterie et des panneaux peints. Plafond de stuc avec l’aigle à deux têtes, symbole de l’empire des Habsbourg. Au-dessus des fenêtres, des oiseaux peints symbolisant la justice : la colombe, c’est l’accusé (peut-être innocent), la chouette, c’est le juge, qui ferme les yeux, et le perroquet, c’est l’avocat… Dans un coin, un poêle en faïence de Sarreguemines où il est écrit en allemand : « je chauffe les riches et les pauvres ».

.

Arrêt à la ruelle des Juifs, ou se trouve encore une maison marquée en hébreu, mais où il n’y a jamais eu de synagogue. L’ancienne a été détruite et la nouvelle construite près des remparts au XIXe . La communauté est aujourd’hui très réduite et il est difficile de trouver sept hommes pour valider l’office du Shabbat.

.

Sur la place du marché, nous admirons les maisons à colombages des riches marchands de la Renaissance. Les dessins des colombages ont leur code. Les toitures sont très hautes, car tout est stocké au grenier (les maisons n’ont pas de cave). Sur certains toits, les tuiles faitières forment des cœurs. La Halle au blé comportait un abattoir au rez-de-chaussée, signalé par une tête de bœuf en pierre. Sur le toit, un nid de cigogne vide. L’explication : il y a tant de touristes qui parlent chacun leur langue à Obernai que lorsque la cigogne arrive, elle se croit encore loin de son Alsace d’origine.

.

Nous terminons la visite par la chapelle du cimetière. Elle comporte une grotte artificielle où un sculpteur a reproduit grandeur nature Jésus au Mont des Oliviers (1517). A l’intérieur, une pietà sculptée au fond de la crypte et, dans une châsse noircie, la main de la Vierge sauvée d’un incendie. Le monument aux morts revendique le « morts pour la patrie », sans préciser laquelle, avec seulement l’indication des fronts.

.

.


.

BiObernai 2015 : visite de la ferme de Francis Humann

Dans le cadre de leur voyage au salon BiObernai 2015, un groupe de journalistes des JNE a visité la ferme de Francis Humann à Ernolsheim-sur-Bruche, dans la plaine d’Alsace.

.

par Roger Cans

.

Francis Humann

Francis Humann, éleveur de volailles en conversion au bio à Ernolsheim-sur-Bruche, dans la plaine d’Alsace @ Carine Mayo

Dernière visite d’exploitation agricole : la ferme de Francis Humann à Ernolsheim-sur-Bruche, toujours dans la plaine d’Alsace. L’éleveur de volailles est en cours de conversion au bio. Il conserve un poulailler Label rouge et vient d’installer trois poulaillers 100 % bio. Pour les cultures, moitié maïs et moitié blé, la conversion se fait progressivement. Il a abandonné le maïs cette année pour respecter les mesures de sauvegarde du grand hamster. Il a donc semé 36 % de céréales à paille et 5 hectares de luzerne.

.

L’Office de la chasse a réintroduit 140 hamsters (d’élevage) et les cultivateurs se sont engagés à pratiquer un assolement collectif sur 200 hectares, pour passer de 24 % à 36 % de céréales à paille. Il a été compté 300 trous de hamsters, aujourd’hui aussi précieux que les six couples de cigognes qui subsistaient en Alsace avant la reconquête !

.

.

« Il vaut mieux avoir des voisins que davantage de terres », dit Bernard Wentz. De fait, les exploitants du lieu se sont mis en CUMA pour partager le matériel agricole, comme la houe rotative ou le semoir en semis direct.

.
Nous visitons les poulaillers. Pour le Label Rouge, le hangar fait 400 m2. Pour le bio, il est limité à 90 m2. Mais les animaux sortent toute la journée, à leur guise. Les renards ? Oui, il y en a, qui viennent de la forêt. Mais on n’attrape que des hérissons dans les nasses. Ils sont malins. C’est pour cela qu’il en reste, malgré tout ce qu’on leur fait subir. Nous apprenons la terminologie : poussins jusqu’à 21 jours, coquelets jusqu’à 36 jours, puis poulettes et coqs. Les chapons sont des coqs castrés à 5 semaines, pour garnir les tables de Noël. Les poulardes sont des poules stérilisées, pour le même usage. Pour les œufs, il faut un coq pour huit poules, en temps normal. S’il fait trop chaud, le coq ne « coche » plus (ne couvre plus les poules). Les petits poulets sont particulièrement soignés : une litière de paille hachée, plus absorbante, et des aliments complétés par des huiles essentielles comme l’eucalyptus et le clou de girofle, qui évitent les maladies. Ils vivent à 1.300 poulets dans leurs 90 m2. Les bâtiments peuvent être déplacés sur roues pour un nettoyage complet de la dalle.

.

Francis Humann, éleveur plein de bonne volonté et entreprenant, a été lauréat de plusieurs récompenses : trophée Idées Alsace Création de filière en 2012 et trophée de l’Agriculture durable en 2014. Un bel exemple d’engagement.

.

.


.

BiObernai 2015 : à la découverte du Jardin d’Agnès

Dans le cadre de leur voyage au salon BiObernai 2015, un groupe de journalistes des JNE a visité le Jardin d’Agnès, une ferme bio située dans la plaine d’Alsace.

.

par Roger Cans

.

Vincent Schotter

Vincent Schotter, exploitant de la ferme « le Jardin d’Agnès » dans la plaine d’Alsace @ Carine Mayo

L’après-midi du 12 septembre, visite du Jardin d’Agnès, une ferme bio de 13 hectares située à Ittlenheim, dans la plaine d’Alsace. Nous sommes accueillis par l’exploitant actuel, Vincent Schotter, qui retrace l’historique de l’exploitation. Ses parents cultivaient le tabac et élevaient des cochons. Quand il reprend la ferme, dans les années 1980, il passe de 25 truies à 90. Mais cela ne rend pas et il arrête le cochon en 1999.

.

Nouveau changement en 2005 : il arrête aussi le tabac et se lance dans les fruits et légumes bio, sur 10 hectares, plus un élevage de poules pondeuses pour les œufs frais. Il vend d’abord sur les marchés puis se branche sur le réseau AMAP en 2007. Il vend aujourd’hui une moyenne de 220 paniers par semaine, pour 400 familles, échelonnées de Haguenau à Dambach. Mais l’essentiel de la clientèle est à Strasbourg. Il emploie cinq personnes pour préparer les paniers et faire les marchés. Les gens remplissent eux-mêmes leur panier conformément au tableau de service établi à l’avance. Les prix sont 20 % moins chers que sur le marché.

.

Vincent Schotter ne cache pas la difficulté du métier. Une ferme AMAP a du mal à garder ses clients, faute de diversité. Il faut donc constituer un réseau de plusieurs fermes spécialisées. Et il vend toujours sur deux marchés de Strasbourg, sans compter les « paniers fraîcheur » disposés à la gare et dans les écoles. Il rêve d’un projet, Terra Symbiosis, avec épicerie, restaurant et lieu d’animation.

.

Nous finissons la visite par les serres à tomates (cerises, cœur de bœuf ou cornue des Andes), où les plants surgissent d’une bâche tissée, non étanche, qui évite les plantes adventices. Enfin, l’enclos à 300 poules pondeuses, qui disposent chacune de 6m 2.

.

.


.

BiObernai 2015 : visite de la ferme de Laurent Klein

a Dans le cadre de leur voyage au salon BiObernai 2015, un groupe de journalistes des JNE a visité la ferme de Laurent Klein à Griesheim, au nord de Strasbourg.

.

par Roger Cans

.

La ferme de Laurent Klein à Griesheim en Alsace @ Carine Mayo

Le samedi 12 septembre au matin, avec le minibus mis à notre disposition, Bernard Wentz nous emmène chez Laurent Klein (prononcer klaïn !), l’homme de la SAF entendu hier à la tribune du salon. En traversant le village de Griesheim, au nord de Strasbourg, nous remarquons la toiture de l’église entièrement recouverte de panneaux photovoltaïques.
.

Nous commençons par visiter la vieille ferme familiale de Griesheim, où n’habitent plus que ses parents septuagénaires. Les bâtiments de la ferme, en colombages et torchis, ne sont plus utilisés depuis que Laurent Klein a déménagé sur le plateau. Mais il y a installé un magasin Tradition fermière où, avec son frère et sa sœur (commerciale), il vend les produits de l’exploitation sous forme de charcuterie ou de plats préparés, comme à la Nouvelle Douane (lire notre article ici). Il vend aussi des bananes et des citrons, et même de l’huile d’olive de Crète pour satisfaire ses 700 clients locaux (dont une colonie de Crétois). C’est donc une épicerie de village, spécialisée dans les produits frais, dont 81 % viennent de la ferme. Le magasin emploie 15 personnes et dégage un chiffre d’affaires d’un million d’euros.

.

Le village de Griesheim, dont son père a été maire durant trente ans, est maintenant rattaché de fait avec deux autres villages, qui forment une agglomération de 5.000 habitants. Le quartier Le Corbusier, très recherché, est aujourd’hui occupé par des rurbains qui travaillent en ville, notamment au CNRS et chez Kronenbourg. Les vieilles fermes sont peu à peu abandonnées au profit d’immeubles de même hauteur.

.

Laurent Klein, qui a passé un BTS « viande » au lycée agricole d’Obernai, se charge des élevages. En 1996, il a transféré ses installations agricoles sur le plateau, dans des bâtiments neufs, comme nombre d’éleveurs de volailles. La terre, ici, est très riche, grâce à une épaisse couche de loess, où le maïs (en Alsace, prononcer « mice », à l’anglaise) fait merveille. Les mauvaises langues disent que la terre est meilleure que ceux qui la cultivent…

.
Nous visitons d’abord la porcherie, vaste quadrilatère fermé sur les quatre côtés. Ici, pas d’électricité. La lumière provient du ciel, très ouvert. Lorsqu’un camion vient chercher les porcs, ils viennent spontanément à la lumière des phares. Pas d’eau courante non plus, mais un puits doté d’une éolienne à pistons qui alimente en eau tous les bâtiments d’élevage. Le gisement d’eau a été découvert par un vieux sourcier (96 ans), venu de Saverne, là où les services départementaux niaient toute présence d’eau !

.

Laurent Klein élève là 300 porcs, qu’il achète à quelques semaines et nourrit jusqu’à l’abattage. Les porcs vivent dans des boxes de 35 animaux, avec une partie couverte et une partie à l’air libre. La litière, de paille, reste propre car les porcs concentrent leurs déjections en un seul coin de leur parc. Comme les parois du quadrilatère sont toutes ajourées, l’air circule et l’on n’a pas de mauvaises odeurs.

.

Les porcs sont nourris avec les produits de la ferme : maïs, blé, orge. La première année, on laboure profond pour semer le maïs, puis le blé et l’orge en semis direct. La dernière année, c’est l’engrais vert, puis on reprend le labour. Nous visitons les poulaillers, abrités derrière un talus planté de sapins pour éviter le vent. Les bâtiments ont des murs isolés par 15 cm de liège et bénéficient d’une « ventilation statique » (naturelle). Seule la poussinière dispose d’un chauffage au gaz. Les poulets au sol ont un espace d’un m2 pour cinq.

.

Nous quittons le plateau d’élevage pour les serres à légumes. Le toit en plastique est isolé par une couche d’air de 50 cm. Sur une surface couverte de 7.000 m2 poussent tomates (4 m de haut !), aubergines, piments et poivrons. A l’air libre poussent haricots verts, mâche et scarole, dont le cœur est abrité sous un curieux chapeau blanc pour qu’il reste tendre.

.

Laurent nous invite chez lui pour le déjeuner. Nous traversons l’atelier de céramique de sa femme et découvrons un charmant jardin plein de recoins secrets. La table est servie dehors, par un beau soleil. Crémant d’Alsace à l’apéritif. Tarte de légumes puis délicieux jambon en croûte maison (c’est lui qui fait la cuisine).

.

.


.

BiObernai 2015 : projection-débat autour du documentaire « La Guerre des graines »

Le 11 septembre dernier, à la salle des fêtes d’Obernai, le salon BiObernai 2015 proposait une séance de cinéma suivie d’un débat autour du documentaire La Guerre des graines.

.

par Roger Cans

.

guerre-des-graines-640x360Roland Storck, de l’association Nature et Vie, créée en 1978, présente le film intitulé La Guerre des graines, un documentaire réalisé par Stenka Quillet et Clément Montfort, diffusé en mai dernier sur France 5. Nous y retrouvons Vandana Shiva, l’infatigable militante indienne (de l’Inde) contre les multinationales de l’agro-alimentaire.
.
.

Nous découvrons une exploitante indomptable, Marie Durand, qui s’obstine à semer ses propres semences en toute illégalité, mais avec succès. Nous faisons la connaissance de Christian Dalmasso, un agriculteur boulanger qui pratique la culture avec semences mélangées. Nous retrouvons l’agronome Jean-Pierre Berlan, pourfendeur du brevetage du vivant. Enfin, nous visitons la fameuse « Arche de Noé végétale », une banque de graines installée dans un tunnel creusé dans le permafrost du Spitzberg, en Norvège. Cette banque conserve 800.000 échantillons à température constante (- 18° C). Le pouvoir de germination de ces graines, en cas de besoin, est estimé à 400 ou 500 ans…

.

Le débat est lancé par le représentant du mouvement Kokopelli, cofondé par Pierre Rahbi. Kokopelli est le nom de l’Amérindien «bossu », qui porte un sac de graines sur son dos. Un mouvement qui vend des graines non homologuées et perd tous ses procès. Le Kokopellien dénonce la banque de graines installée en Norvège à 300 mètres sous terre, avec l’aide des multinationales et de l’entreprise française Limagrain. Une graine sortie de son environnement naturel, selon lui, perd une grande part de ses qualités. Il préfère la banque de graines créée par Babilov à Saint-Pétersbourg, aujourd’hui menacée de disparition. « La révolution verte, c’était le vert du dollar, rien de plus ». Il est approuvé par le représentant de l’association Kerna ùn Sohma (graines et semences), qui défend les semences paysannes d’Alsace. Créé en 2010 par des paysans boulangers, ce mouvement commercialise aujourd’hui 2.700 variétés potagères non cataloguées.

.

.


.

L’agriculture : des révolutions en marche, un débat au salon BiObernai 2015

Intitulé « L’agriculture : des révolutions en marche », le débat inaugural du salon BiObernai 2015, qui se déroulait le 11 septembre dernier dans la salle des fêtes d’Obernai, était animé par notre confrère Frédéric Denhez (JNE), complice de Denis Cheissoux (JNE) dans l’émission CO2 mon amour, sur France Inter.

.

par Roger Cans

.

« L’agriculture : des révolutions en marche ». Débat inaugural du salon BiObernai 2015 @ Carine Mayo

« L’agriculture : des révolutions en marche ». Débat inaugural du salon BiObernai 2015 @ Carine Mayo


Il revient à Maurice Meyer, directeur fondateur de BiObernai, d’introduire rapidement le débat. Frédéric Denhez présente la thématique du jour et donne la parole à Jean-Louis Peyraud, chargé de mission auprès du directeur scientifique des productions animales à l’INRA. Celui-ci brosse un tableau général de l’agriculture en France, où 52 % des exploitations sont « végétales » (céréales, fruits et légumes), 34 % sont spécialisées dans l’élevage, et seulement 14 % encore mixtes. On constate dans les zones d’élevage une chute des prairies permanentes, au profit d’un élevage intensif. C’est le cas dans l’ouest de la France, comme aussi en Allemagne, au Danemark, aux Pays-Bas, en Irlande et dans la plaine du Pô. Le rendement du blé plafonne depuis 1990, alors qu’il continue à augmenter pour le maïs et la betterave. On commence à cultiver le soja pour l’alimentation du bétail, ce qui évite de l’importer du Brésil.

.

La parole est alors donnée à un exploitant agricole alsacien, Laurent Klein, qui est aussi président de la Société des Agriculteurs de France (SAF). Fondée en 1867, la SAF est une société savante qui se veut aujourd’hui un think tank, autrement dit un groupe de « remue méninges » au service des agriculteurs. Il constate que la production agricole, aujourd’hui, est soumise au marché mondial. Les producteurs céréaliers de Beauce dépendent des prix fixés à la bourse de Chicago. Les éleveurs de porcs bretons dépendent des prix obtenus par les élevages industriels de l’Europe du nord. En Alsace, on est cantonné à une production de niche. A la différence des autres pays d’Europe, la France reste centrée sur l’exploitation familiale. Durant les deux dernières guerres, les femmes ont dû se substituer aux hommes pour maintenir l’exploitation en activité. L’agriculture française en reste marquée.

.

Le blé pose un problème pour le bio. S’il est cultivé sans engrais chimique, il est peu protéiné et donc réservé à l’alimentation du bétail. Si l’on veut du blé panifiable, à haute valeur en protéines, il faut ajouter de l’azote.

.

La parole revient à un ingénieur agronome, Jacques Caplat (JNE), administrateur de l’association Agir pour l’environnement. Il souligne d’abord qu’il n’y a pas un modèle d’agriculture. Historiquement, le monde a en effet connu cinq foyers d’agriculture différents : d’abord en Mésopotamie, puis en Chine, en Amérique latine (dans les Andes), puis en Europe et en Amérique du nord. Autant de pays, autant d’agricultures. Un exemple intéressant : dans le nord du Bénin (ex-Dahomey), on pratique une agriculture originale, avec 13 cultures associées sur le même espace. Résultat : une végétation verdoyante, comme le prouve la photo.

.

En France, la culture du vin a complètement changé avec l’attaque du phylloxéra. Jusqu’en 1910, dans les bistrots, on payait le vin « à l’heure », tant il avait peu de valeur. La crise du phylloxéra a obligé à replanter, et donc, progressivement, à rechercher la qualité plus que la quantité. C’est cette recherche de qualité qui doit nous mobiliser aujourd’hui.

.
Le président de Biocoop, Claude Gruffat, présente alors ses magasins, où coopèrent producteurs, salariés et consommateurs. Il souligne que le modèle de distribution influence le modèle de production. Chez Biocoop, on planifie sur quatre ans. Le système repose sur trois principes :

1) La coopération.

2) L’équité, ou « interdépendance positive ».

3) La transparence.

.

Biocoop dispose aujourd’hui d’un réseau de 370 magasins – dont seulement trois en Alsace.

.

La parole est ensuite au politique, en l’occurrence Antoine Herth, député du Bas-Rhin et vice-président du Conseil régional d’Alsace. Il se présente comme un « paysan », qui a été élève du lycée agricole d’Obernai, et disciple de Marcel Mazoyer, grand connaisseur du monde agricole. Il constate une « baisse tendancielle des prix agricoles », ce qui pose un problème pour les exploitants, où le revenu agricole ne suffit plus à entretenir un ménage et pousse à la pluriactivité. Il observe à ce propos qu’en Allemagne, l’éleveur gagne sa vie avec le biogaz et non avec la viande de porc. Le paradoxe des coopératives : on vend des intrants aux agriculteurs pour qu’ils vendent moins cher aux distributeurs ! Pour rendre la production de lait rentable, il suffit d’acheter le litre 3 centimes de plus, soit seulement 3 euros pour 100 litres. Mais personne ne veut le faire.

.

Pour clore le débat, Jean-Louis Peyraud souligne qu’il ne faut pas opposer la grande et la petite exploitation. « On a besoin de tout le monde ! ».

.

.


.

Monsieur Fabre (1823-1915)

A l’occasion du 100e anniversaire de son décès, retour sur la vie et l’oeuvre d’un grand naturaliste : Jean-Henri Fabre.

.
par Roger Cans

.

Jean Henri Fabre 420x650 3

Jean Henri Fabre @ Museum Paca

Né en 1823 dans un village perdu du Rouergue (Aveyron), une des régions les plus pauvres de France (« seigle et châtaigne »), Jean-Henri Fabre est laissé à 3 ans dans la ferme de ses grands-parents. Aucun livre à l’horizon : rien que la communale du village. Les parents du petit Fabre tiennent des bistrots de ci de là (Rodez, Toulouse, Montpellier, Avignon) et envoient leur fils au collège local, où il découvre ses premiers livres. Il quitte l’école à 14 ans et fait des petits boulots alimentaires. Mais il lit tout ce qu’il peut, avidement. A 17 ans, il se présente seul au concours de l’Ecole normale d’Avignon, où il décroche une bourse. Il sort premier de l’Ecole et est nommé instituteur à Carpentras, où il rencontre sa femme, qui lui donnera quatre enfants, dont les deux premiers meurent en bas âge.

.

Fabre a trouvé sa voie : l’enseignement. Il passe le baccalauréat de lettres, puis de sciences, toujours seul. Il décroche ensuite plusieurs licences, lettres et sciences, et il est nommé répétiteur de physique au collège Fesch d’Ajaccio. Il poursuit là l’herbier qu’il a commencé en Provence à 20 ans. Et il rencontre deux botanistes chevronnés qui font l’inventaire de la flore corse. Ceux-ci l’incitent à se tourner résolument vers les sciences naturelles, alors qu’il enseigne maths, physique et chimie.

.
Fabre est alors nommé professeur au lycée impérial d’Avignon. Il initie ses élèves à la botanique et à l’entomologie au cours de sorties de terrain. Il approfondit ses connaissances par la lecture et, pour la première fois, monte à Paris en 1855 soutenir plusieurs thèses, qu’il a préparées seul, sans maître de thèse. Il préfère mener des études approfondies, à titre personnel, plutôt que le concours de l’agrégation, qui ne sert qu’à la carrière. Sa réputation de naturaliste est donc alors connue jusqu’à Paris.

.

En 1865, il reçoit la visite de Pasteur, missionné pour guérir un mal qui frappe le ver à soie. Mais le courant ne passe pas entre le naturaliste de terrain et le grand savant, qui ne sait pas ce qu’est un cocon ni une chrysalide. Les talents de pédagogue du naturaliste incitent Victor Duruy, ministre de l’Instruction Publique, à inviter Fabre à Paris pour le présenter à l’empereur Napoléon III. L’empereur lui fait remettre la légion d’honneur et lui propose de devenir le précepteur du prince impérial. Fabre refuse tout net car il ne se voit pas vivre confiné dans le palais des Tuileries, loin de sa chère Provence.

.

Victor Duruy lui offre une autre chance. Comme il vient de créer un enseignement pour les jeunes filles qui, pour une fois, ne se limite pas à la couture et à la cuisine, Fabre enseigne les sciences aux jeunes filles d’Avignon. Y compris les sciences naturelles et donc, entre autres, la fécondation des fleurs. Scandale dans la bonne bourgeoisie d’Avignon, qui s’offusque des audaces pédagogiques de Fabre ! Ecœuré par cette cabale, il démissionne de l’Education nationale et s’installe à Orange, où il va commencer à écrire ses ouvrages d’initiation aux sciences (mathématiques, physique, chimie, astronomie, botanique, « insectes utiles » ou « ravageurs », etc.). Son éditeur parisien, Charles Delagrave, se félicite d’avoir misé sur cet autodidacte méridional qui sait à merveille expliquer les choses à tous, enfants ou grandes personnes. Il le pousse à se lancer dans la rédaction de ses souvenirs entomologiques.

.

Par son intense production livresque, Fabre se constitue un pactole qui va lui permettre de réaliser son rêve : acquérir un coin de Provence où il puisse entasser toutes ses trouvailles et observer la nature à loisir, chez lui. En 1879, à 56 ans, il achète une propriété abandonnée à Sérignan-du-Comtat (Vaucluse) qu’il intitule l’Harmas, c’est-à-dire la friche. C’est là qu’il va achever la rédaction de ses fameux Souvenirs entomologiques (10 tomes), qui vont décrire la vie des insectes au quotidien et surtout ce mystérieux instinct qui les guide à coup sûr. Ces Souvenirs vont être traduits en une quinzaine de langues et lui permettre de dialoguer par lettres avec Charles Darwin. Fabre, observateur d’un instinct qu’il n’explique pas, n’accepte pas la théorie de l’évolution du savant anglais, le transformisme. Il reste résolument fixiste. Les milieux universitaires le snobent, car on y publie pour ses pairs, donc pour la carrière, et nous pour répandre le savoir jusque dans les cours d’école. L’entomologiste n’en a cure : il préfère raconter les prouesses du scorpion vivant plutôt que d’étudier son cadavre en laboratoire.

.

Fabre ne se complaît cependant pas dans une vie sereine et tranquille. Il se met à peindre les champignons, avec un talent d’aquarelliste qu’on ne soupçonnait pas. Il va ainsi peindre 599 planches, qui sont aujourd’hui cotées en Bourse ! A la mort de sa femme, en 1885, il épouse sa bonne, qui lui donne trois nouveaux enfants, dont un fils qui va mourir à 16 ans. Malgré sa peine, immense, il poursuit la rédaction de ses souvenirs, qu’un de ses fils va illustrer de photographies.

.

Il est désormais une figure nationale, que le président Poincaré viendra saluer en 1913. On fait son portrait, on sculpte son buste. C’est la gloire. Mais elle ne lui monte pas à la tête. Humble il est né, humble il a vécu, humble il mourra, à 92 ans. En pleine guerre, en 1915, alors qu’il a un fils sur le front.

.

823_w_342

 

 

En dehors du film Monsieur Fabre (1951), où son rôle est tenu par Pierre Fresnay, le grand naturaliste a été un peu oublié. Mais son souvenir est encore chaud en Provence, où la ville d’Avignon vient de le célébrer par plusieurs expositions.

.

Ses plus grands admirateurs se trouvent aujourd’hui au Japon, qui n’hésitent pas à venir faire le pèlerinage au Harmas, devenu propriété du Muséum national d’histoire naturelle.

.

.


.

1 2 3 9
AJEC21 & COP21
LogoAJEC21

Pour tout savoir sur les négociations climatiques, rendez-vous sur le site de l'AJEC21