Jean-Claude Génot

Le sauvage, ou le dernier rempart contre la domestication de la nature

Depuis une dizaine d’années, un intérêt marqué pour la nature sauvage s’est fait jour. Pour preuve, toute une série d’ouvrages parus en France et à l’étranger.

par Jean-Claude Génot

La France des friches. De la ruralité à la féralité, livre que j’ai écrit avec Annik Schnitzler (JNE), paraît en 2012. Cet ouvrage à caractère scientifique fait le point sur l’historique des friches, leur perception sociale et les phénomènes de succession végétale en fonction des aires biogéographiques (montagnard, atlantique, méditerranéen, tropical pour les régions d’outre-mer) et des situations écologiques (milieux terrestre et alluvial). Les auteurs ont introduit la notion de féralité, pour qualifier des espaces agricoles ou forestiers exploités par l’homme puis laissés en libre évolution. Ce livre est un plaidoyer pour les friches qui, laissées à elles-mêmes, sont capables de reconstituer naturellement des écosystèmes forestiers riches et diversifiés si on leur laisse du temps et de l’espace.

En 2013, dans le livre Feral. Searching for Enchantment on the Frontiers of Rewilding, le journaliste et écologue George Monbiot voit dans la nature férale une nature accessible à tous plutôt que d’aller au bout du monde voir les derniers espaces sauvages. Il voit le ré-ensauvagement non pas comme un abandon de la civilisation mais au contraire comme un moyen de l’améliorer. Et quand l’auteur parle de ré-ensauvagement, ce n’est pas seulement pour faciliter le retour du loup, du lynx ou du bison mais aussi celui du lion, de la hyène tachetée ou du rhinocéros noir, présents en Europe il y a 12 000 ans. Une utopie ne tenant pas compte des réalités humaines ? Non car George Monbiot propose de ré-ensauvager les hautes terres d’Ecosse livrées au surpâturage et aux plantations d’arbres exotiques mais qui malheureusement sont composées de vastes domaines privés dont les propriétaires sont peu sensibles à la nature sauvage. Le livre est truffé de données scientifiques référencées sur l’histoire des espèces, l’évolution des paysages depuis les dernières glaciations, la théorie des méga herbivores avec de bons arguments contre ceux qui pensent que ces derniers ont entretenu des milieux ouverts, le rôle de l’homme dans l’extinction de la mégafaune ou encore les effets en cascade dans les chaînes alimentaires quand une espèce clé vient à disparaître. L’auteur souligne, après avoir vu des écosystèmes en fonctionnement naturel dans diverses régions du monde, que moins ces milieux sont modifiés plus ils sont diversifiés et complexes. D’où sa grande incompréhension face aux gestionnaires britanniques qui, selon lui, voient les réserves comme des jardins botaniques, n’aiment pas les arbres et empêchent toute intrusion de la nature.

En 2014, Pierre Athanaze publie Le retour du sauvage dans lequel il évoque les retours naturels (loup, cigogne noire) et les réintroductions (lynx, castor, vautours) d’espèces sauvages ainsi que les effacements de barrages et la restauration naturelle de la forêt dans les zones agricoles en déprise.

Un ouvrage scientifique, Rewilding European Landscapes, sous la conduite de Henrique M. Pereira et Laetitia M. Navarro, paraît en 2015. Cet ouvrage est une synthèse théorique et pratique du ré-ensauvagement ou retour du sauvage (Rewilding) en Europe. Les auteurs définissent le ré-ensauvagement comme une gestion passive de la succession écologique avec pour but de restaurer les processus naturels et de réduire le contrôle de l’homme sur les paysages. L’enjeu est de taille car selon les auteurs d’ici 2030, 20 millions d’hectares de zones agricoles vont être abandonnées en Europe, soit deux fois la taille du Portugal.

Pour ma part en 2017, dans Nature : le réveil du sauvage, après une mise au point sur le concept de sauvage et de wilderness, j’ai passé en revue les nombreuses initiatives qui se font jour à travers l’Europe pour préserver les derniers bastions de nature sauvage, voire pour renforcer le ré-ensauvagement de régions en déprise agricole.

En 2018, dans Ré-ensauvageons la France. Plaidoyer pour une nature sauvage et libre, Gilbert Cochet et Stéphane Durand soulignent les atouts de la France en termes de diversité biologique, malgré tout ce que la nature a enduré au XXe siècle. Ils nous rappellent que de nombreuses espèces devenues rares ont regagné du terrain tandis que d’autres sont revenues naturellement ou ont été réintroduites avec succès. Mais surtout, ils font des propositions de ré-ensauvagement par grands types de milieux (montagnes, forêts, littoraux et rivières) et énoncent des recommandations pour favoriser partout la faune sauvage, prédateurs compris (moins de chasse, plus d’aires protégées, moins d’interventionnisme dans la nature).

Egalement en 2018, la philosophe Virginie Maris publie La part sauvage du monde. Penser la nature dans l’Anthropocène. L’auteure souligne l’importance de considérer la nature sauvage comme une altérité à respecter et une autonomie dont l’homme peut s’inspirer. Elle présente un « kit » de défense intellectuelle du sauvage face aux nombreuses critiques qui sont faites à ses défenseurs. Pour l’auteure, la défense de la part sauvage du monde n’est pas une démarche fixiste, elle n’est ni un signe de misanthropie, ni une démarche néocoloniale. En guise de conclusion elle souligne : « il est également urgent de préserver des espaces et des territoires où les êtres de nature peuvent faire sans nous » ; une manière de fixer des limites à la domestication totale de la nature.

Enfin, en 2018 un autre ouvrage scientifique collectif, Rewilding, est publié par Nathalie Pettorelli, Sarah M. Durant et Johan T. Du Toit. Il définit ce que recouvre ce terme et fait le point sur les opérations de ce type dans les diverses régions du monde. Aujourd’hui le rewilding comprend le rétablissement des successions végétales, la réactivation des interactions trophiques et des processus de prédation et l’amélioration des services écosystémiques délivrés par la réintroduction d’espèces ingénieurs (castor, herbivore, carnivore). Les publications avec le mot rewilding ont fortement augmenté à partir de 2013, mais ces articles recouvrent aussi des actions déjà mentionnées avant avec d’autres mots clés. On parle même de rewilding du Pléistocène quand on veut restaurer les processus écologiques perdus suite à l’extinction de la mégafaune du Pléistocène. Cela consiste à prendre des espèces proches de celles éteintes, souvent domestiques (bovins, chevaux) mais sans connaître vraiment l’impact de ces introductions. Ce sujet est une des critiques faites à ce genre d’opération car ré-ensauvager en introduisant des animaux domestiques constitue un bel oxymore.

Dans les ouvrages français cités, ce n’est pas un hasard si trois des auteurs, Pierre Athanaze, Gilbert Cochet et moi-même sommes des co-fondateurs de Forêts Sauvages, association créée en 2005 pour acquérir des forêts et les laisser en libre évolution. De plus, Forêts Sauvages publie Naturalité, une lettre numérique avec près de 850 abonnés, qui fait la part belle à la nature sauvage.

Ce mouvement en faveur de la nature sauvage est d’abord une réaction à la gestion interventionniste de la biodiversité faite de culture, d’élevage et de jardinage, pour reprendre les expressions de Robert Hainard, artiste, naturaliste et philosophe suisse. Il répond également à une situation de régression globale de la nature. C’est d’ailleurs pour cette raison que le Parlement européen a rédigé en 2009 un rapport sur la nécessité de protéger la nature sauvage en Europe.

Toutes les étapes de cet enchaînement et les multiples initiatives qui en découlent prises par des ONG dans toute l’Europe sont détaillées dans mon ouvrage Nature : le réveil du sauvage. Certes, les mots ont un certain pouvoir, mais les livres ne suffisent pas, seuls, à changer les mentalités, surtout en France (voir mon précédent texte sur la spécificité française anti-nature). Tant que les gouvernants maintiennent le cap sur la croissance économique et que les lobbys agro-sylvo-cynégétiques continuent de supprimer le sauvage, tout ce qui se fera en faveur de la nature sauvage ne sera que de la résistance isolée. C’est bien pour raviver le feu du vivant comme le dit le philosophe Baptiste Morizot, mais c’est insuffisant pour instaurer un nouveau pacte entre la société moderne et le sauvage.

Ce d’autant, qu’à peine émergent en France et en Europe, ce souci du sauvage est plus que contesté aux Etats-Unis, pays où pourtant la wilderness est un long héritage historique et qui a toujours une longueur d’avance pour les concepts en matière de biologie de la conservation. Ainsi le premier livre traitant du rewilding est paru en 2004 (Rewilding North America). Il a été rédigé par Dave Foreman, écologiste américain, ardent défenseur du sauvage qui est considéré comme l’initiateur du terme rewilding lié à la wilderness et consistant à relier entre elles les aires de wilderness. Cette reconnexion du sauvage a été appelé les « 3 C » comme cœur, corridor et carnivores. Le cœur étant composé des aires de wilderness, les corridors reliant ces dernières et les carnivores étant considérés comme les espèces phares sur le plan de diversité, mais surtout de la fonctionnalité des écosystèmes au travers des chaînes alimentaires qu’il faut réintroduire.

Il y a eu un grand débat sur la wilderness dans les années 1990 dont j’explicite les tenants et aboutissants dans mon ouvrage sur le sauvage. Mais en 2011, un article de Peter Kareiva, responsable du département scientifique de l’ONG Nature Conservancy, l’une des plus grandes organisations environnementales au monde, a relancé les débats dans le monde de la conservation américain qui ont fait l’objet d’un ouvrage Keeping the wild. Against the domestication of earth dont les éléments suivants sont extraits (1). Qualifié de « néo-environnementaliste », ce conservationniste développe les idées suivantes. La nature est plus résiliente que fragile. Les humains dégradent et détruisent leur environnement naturel et 80 % du temps, il se rétablit très bien. La nature sauvage n’existe pas, tout a été influencé par les humains. Essayer de protéger des écosystèmes fonctionnels du développement humain est futile. Les humains aiment le développement et on ne peut pas les en empêcher. La nature est résistante et s’adapte à cela. Aujourd’hui, les coyotes se déplacent dans Chicago et les faucons pèlerins étonnent les habitants de San Francisco quand ils volent entre les gratte-ciel. Nous détruisons des habitats, nous en créons de nouveaux. Maintenant que la science a montré que rien n’est vierge et que la nature s’adapte, il n’y a aucune raison de s’inquiéter pour les objectifs environnementaux traditionnels comme la protection des forêts tropicales. Kareiva et ses collègues se demandent si l’arrêt de la déforestation de l’Amazonie est faisable. Est-ce même nécessaire ?

Au-delà du domaine de la conservation, les néo-environnementalistes se distinguent par leur attitude envers les nouvelles technologies qu’ils voient de façon positive. La civilisation, la nature et l’homme peuvent être sauvés seulement si nous appréhendons de façon enthousiaste les biotechnologies, la biologie de synthèse, le nucléaire, la géo-ingénierie et n’importe quoi d’autres avec le préfixe néo qui « ennuie Greenpeace ». La focalisation classique des verts sur la question des limites est rejetée comme étant naïve. Nous sommes devenus des « Dieux » et nous devons accepter et intensifier notre gestion rationnelle de la planète grâce à l’usage des nouvelles technologies guidés par la science éclairée.

Les néo-environnementalistes montrent également un grand enthousiasme pour les marchés. Ils aiment donner un prix à des arbres, des lacs, des animaux, des forêts tropicales et des bassins versants, tout ce qui apporte des services écosystémiques pouvant être acheté ou vendu, mesuré et additionné. Ajouter à cela une attitude quasi religieuse envers la technoscience. Tout ce qui compte vraiment peut être mesuré par la science et évalué par les marchés et toute objection sans validation scientifique ou sans valeur reconnue par les marchés peut être facilement rejetée. Cette position est présentée comme étant du pragmatisme, mais en réalité il s’agit d’une tentative d’exclure du débat sur l’écologie tout argument fondé sur la morale, l’émotion, l’intuition, la spiritualité ou simplement un sentiment humain.

Ces néo-environnementalistes n’apportent finalement rien de nouveau dans le débat. Ils recyclent les bons vieux paradigmes des scientistes qui ont une foi aveugle dans la technoscience et pensent que la menace actuelle d’effondrement de la biosphère et de l’humanité sera réglée par des progrès technologiques. Ils sont selon Arne Naess, théoricien de l’écologie profonde, des écologistes superficiels. Ils s’attaquent aux problèmes en en créant d’autres, sans aborder les racines de la crise profonde de notre civilisation fondée sur la croissance et l’hyperconsommation. Le philosophe norvégien pense au contraire qu’on ne pourra vivre durablement sur cette planète qu’en remettant profondément en cause notre rapport de domination sur la nature, ce qui nécessite un changement radical de notre rapport à la nature. Ces néo-environnementalistes raniment le vieux débat entre ceux qui ne voient la nature que comme une ressource à notre service et ceux qui reconnaissent à la nature une valeur intrinsèque nécessitant de laisser des terres en libre évolution pour la survie des organismes vivants non humains.

Ils passent sous silence que nous sommes en pleine crise d’extinction de la biodiversité comme l’ont établi récemment les experts de la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES en anglais). Ils partent d’une évidence – la nature possède des capacités de résilience – pour en faire une vérité absolue. La nature est résiliente, c’est-à-dire qu’elle est capable de revenir à son état initial après une perturbation, si et seulement si, elle est riche et diversifiée et peu modifiée par l’homme. Or des chercheurs ont mis en évidence de nombreux cas de coupes dans des forêts tropicales qui, après le déboisement, repoussent, mais avec des espèces exotiques qui ont remplacé les espèces autochtones, voire endémiques dans le cas des îles. Ces scientifiques considèrent que ces « nouveaux écosystèmes » ne peuvent plus être restaurés pour revenir à leur état antérieur à la révolution industrielle car trop de paramètres ont modifié profondément les sols et les végétaux dans leur ensemble (augmentation de la température, accroissement du gaz carbonique, polluants, changement d’usage des sols, introduction d’espèces exotiques). Dès lors, la résilience de nombreux écosystèmes est clairement remise en cause (2). Une forêt naturelle se régénère seule après une tempête avec les espèces d’arbres présents, alors qu’une forêt fréquemment incendiée par l’homme ne voit repousser que les arbres favorisés par le feu tandis que les autres régressent.

La résilience possède divers degrés et c’est aller vite en besogne que d’affirmer que l’homme peut tout se permettre puisque la nature revient. Le parfait exemple est la zone d’exclusion de Tchernobyl où effectivement la forêt repousse, les villages disparaissent sous la végétation et des animaux sauvages réapparaissent (loups, élans, aigles, tétras lyres, cygnes chanteurs, etc.) dans les zones abandonnées par l’homme, preuve s’il en fallait une, que l’homme ne laisse pas beaucoup de place aux non humains. Mais la contamination radioactive est partout, dans les sols, les eaux, les végétaux, les animaux et les hommes. Est-ce cela que les néo-environnementalistes appellent la résilience ?

Volontairement, ils confondent nature vierge et nature sauvage pour argumenter le fait que l’homme a tout modifié et influencé et que se soucier de la nature n’a plus grand sens. Mais c’est refuser de voir la nature sauvage réelle qui s’installe partout où l’homme cède la place : une friche agricole, des herbes folles sur un trottoir, le loup qui se joue des frontières, des forêts qui succèdent à des pâturages ou des plantations abandonnées. Les exemples ne manquent pas de cette nature férale qui pourrait nous apporter de nombreux enseignements face aux changements globaux.

Mais ne nous trompons pas, la nature en ville évoquée par les néo-environnementalistes ne remplacera jamais celle d’un écosystème naturel diversifié, fonctionnel et mature. Toutes les espèces ne peuvent pas s’adapter à la ville. Seules les espèces anthropophiles qui se nourrissent de nos déchets ou d’autres espèces liées à l’homme (pigeons, corvidés, rats et souris) peuvent vivre dans les mégalopoles, anxiogènes pour les hommes et inhospitalières pour la nature. Seules les villes qui possèdent des forêts périurbaines peuvent se targuer de vivre à proximité de la nature. Pour le reste il ne s’agit que de certaines espèces (toujours les mêmes, renards, coyotes, faucons crécerelle et pèlerin) qui s’adaptent à cet environnement très artificiel où leur seul avantage est de ne pas y être persécutées.

Les néo-environnementalistes rejettent l’idée de donner des limites aux actions de l’homme. De ce fait, la domestication totale de la nature est un danger pour la nature et pour l’humanité, notamment au travers d’une vision naïve de la technoscience et de tout ce qu’elle peut engendrer pour faire de l’homme et de la nature un objet. Le risque d’une domestication globale de la nature sauvage est double : supprimer les milieux de vie des espèces non humaines et en finir avec l’héritage ontologique de l’homme qui a vécu plus longtemps pendant la période paléolithique que celle du néolithique, c’est-à-dire changer profondément la nature et l’homme.

Avec de tels environnementalistes, les défenseurs de la nature sauvage n’ont pas besoin d’ennemis. Il n’y a plus qu’à attendre, ils ne vont pas tarder à se faire entendre aussi chez nous.

(1) Kingsnorth P. In Wuerthner G., Crist E. and Butler T. 2014. Rise of Neo-greens. Keeping the wild. Against the domestication of earth. Island Press. Pp. 3-9.

(2) Hobbs R.J., Higgs E.S. and Hall C.M. 2013. Novel Ecosystems. Intervening in the New Ecological World Order. Wiley-Blackwell. 368 p.

Le parc naturel de Somiedo (Espagne)

Le parc naturel de Somiedo se trouve dans la partie occidentale de la Cordillère Cantabrique, au nord-ouest de l’Espagne, dans la communauté autonome des Asturies.

par Jean-Claude Génot *

Versant couvert d’ajoncs et de genêts face à un versant occupé par une hêtraie dans le parc de Somiedo en Espagne – photo Jean-Claude Génot

Ces montagnes formées à l’ère primaire lors de l’apparition du Golfe de Gascogne séparent l’Espagne humide de l’Espagne sèche. La géologie complexe de ce massif avec des alternances de roches calcaires et siliceuses explique la grande diversité des formations végétales : des pelouses calcicoles aux landes à bruyères et genêts, en passant par des forêts de hêtres et de chênes. Sous influence océanique, le parc est bien arrosé et ressemble un peu à l’Ecosse avec ses montagnes couvertes de landes et de forêts.

Ancienne réserve nationale de chasse, le parc naturel de Somiedo a été créé en 1988 sur 29 000 ha et déclarée Réserve de biosphère par l’UNESCO en 2000. Les réserves de biosphère disposent d’un zonage spécifique avec dans le cas de Somiedo : 12 145 ha d’aires centrales dédiées à la protection de la nature, 16 441 ha de zone tampon consacrée à des activités traditionnelles (élevage, chasse, pêche, tourisme) et 421 ha de zone de transition où se concentrent les villages et les autres activités économiques. Ce zonage reprend celui qui existait déjà dans le parc naturel. Les enjeux de conservation de la nature sont liés, entre autres, à la présence de l’ours, du loup, du chat sauvage et de l’isard, de nombreuses espèces d’oiseaux rupestres (aigle royal, vautour fauve, grand-duc d’Europe, tichodrome échelette) – le parc est d’ailleurs classé en Zone de Protection Spéciale par l’Union Européenne en application de la Directive Oiseaux – et une flore montagnarde diversifiée dont dépendent de nombreuses espèces de papillons diurnes. Le grand tétras a disparu en 2005 mais vit encore dans la partie orientale de la chaîne Cantabrique. Son habitat atypique, la chênaie sur myrtille, était sans doute trop fragmenté.

Parcourir les nombreux sentiers de randonnée au printemps est un régal pour les amoureux des plantes sauvages : orchidées (entre autres orchis bouffon, orchis brûlé, orchis à feuilles larges, orchis sureau, orchis homme-pendu, orchis bouc, orchis maculé), jacinthe, hélianthème, ancolie, euphorbes, adénostyle, asphodèle, ornithogale, fritillaire, cyclamen, jonquille, saxifrages, géraniums, daphné lauréole, sans oublier les plantes de montagne comme les gentianes jaune et printanière, des anémones, le raison d’ours ou encore le genévrier sabine. Au printemps les montagnes sont illuminées par la couleur jaune des genêts et des ajoncs, ces derniers dégagent une odeur enivrante de miel. Parmi les éricacées, on voit facilement la callune, la bruyère arborescente aux fleurs blanches et la bruyère de Saint-Daboec, qui malgré son nom latin (Daboecia cantabrica) n’est pas une espèce endémique puisqu’elle pousse également en Irlande, au Portugal, aux Açores et en France. La bruyère cendrée tapisse certaines montagnes d’une magnifique teinte pourpre. Les fleurs poussent partout où la pression de pâturage est diluée et où les pratiques de fauche restent extensives, jusqu’aux bords des chemins. En présence d’une prairie humide ou d’un suintement sur les roches, apparaissent alors le trèfle d’eau, la benoite des ruisseaux, le populage des marais ou la grassette.

Côté faune, en randonnant sept jours fin mai-début juin, on peut observer fréquemment le vautour fauve, l’aigle royal, le grand corbeau et le chocard à bec jaune. Lors d’une sortie aux lacs de Saliencia, un site rocheux était occupé par les hirondelles de rochers et les craves à becs rouges mais également par le rougequeue noir, acclimaté aux villages et qui trouve là son habitat naturel d’origine, et le bruant fou. En montagne à partir de 1600 m, le traquet motteux est bien présent et des vols de linottes mélodieuses sont assez fréquents, venant rappeler qu’en plaine française l’espèce s’effondre. Au bord d’un des lacs de Saliencia entouré d’éboulis rocheux, on peut apercevoir le merle de roche. A Puerto de Somiedo, sur un plateau situé à 1500 m d’altitude, dans une vaste zone de prairies entourées de murets en pierre et parcourue d’un ruisseau de montagne bordée d’une magnifique ripisylve de saules et d’aulnes, on entend la caille des blés et on observe le tarier pâtre et le bruant ortolan, également aperçu lors d’une précédente randonnée dans une zone plus élevée, colonisée par la bruyère arborescente.

Panneau en bord de route pour attirer l’attention des automobilistes sur les ours qui peuvent traverser la chaussée – photo Jean-Claude Génot

 

Côté mammifères, les isards se découpent souvent sur le ciel au sommet des montagnes. Evidemment, si on est naturaliste on vient à Somiedo pour tenter de voir l’ours. Il existe certains sites d’observation des versants montagneux, connus de tous et reportés sur une carte que l’on peut se procurer à Pola de Somiedo, commune principale du parc dont dépendent tous les autres hameaux. Lors de quatre sorties matinales, la première fut la bonne depuis le site de La Peral. Il a été possible en deux heures d’observation de voir cinq ours différents, dont une mère avec son jeune de l’année précédente sur un versant de montagne en partie boisé. Belle surprise de voir la femelle gravir une forte pente pour franchir une crête rocheuse tandis que son jeune a pris un autre chemin, puis après avoir buté sur un névé, a semblé avoir renoncé à passer de l’autre côté de cette montagne. Le fait de n’avoir revu aucun de ces ours deux autres matinées dans les mêmes conditions de météo et d’horaires, rend plus formidable la chance du premier jour et fait penser que ce site à ce moment de l’année devait être une sorte de carrefour où se sont croisés trois « groupes » différents : la femelle et son jeune, deux ours probablement subadultes, l’un plus clair que l’autre, et enfin, un dernier ours de taille plus conséquente. Un autre matin sur un autre site près de Pola, pas d’ours mais une biche.  Si l’on croit la personne qui renseigne les visiteurs dans la maison du parc, il y aurait une centaine d’ours à Somiedo. Le parc est au centre du noyau occidental de la chaîne Cantabrique et ce noyau est le plus important avec au moins 220 ours en 2017 (1) contre à peine une trentaine dans le noyau oriental. En suivant un chemin pénétrant dans une zone centrale de protection, il y avait de nombreux indices de présence de l’ours : crottes noires contenant de nombreux morceaux d’insectes, pierres retournées (justement pour rechercher des insectes) et trous creusés dans un talus à la recherche de racines ou de vers. Sur sept randonnées pratiquées dans trois des quatre vallées du parc, il y avait des crottes de loups contenant de nombreux poils d’ongulés sauvages sur les chemins lors de trois d’entre elles.

Cabanes de pierre avec toit en genêt et muret : l’ancienne estive de Mumian dans le parc naturel régional de Somiedo (Espagne) – photo Jean-Claude Génot

Ce territoire est occupé par l’homme depuis des millénaires et un groupe social s’est distingué à travers les siècles, pratiquant la transhumance saisonnière depuis les basses terres jusqu’en haute montagne l’été. Ce groupe, nommé « les vaqueiros de alzada », a développé un riche patrimoine culturel matériel (les cabanes en teito, constructions en pierre avec des toits en genêt à balais dans lesquelles logeaient les familles qui accompagnaient les troupeaux sur les estives) et immatériel (rites, mythes et folklore). L’agriculture et l’élevage ont largement façonné ces montagnes qui culminent à 2200 m d’altitude. Le pastoralisme a conduit les paysans à brûler la végétation arbustive (ce qui se pratique encore) et à défricher les forêts. Ces forêts de hêtres et de chênes ont été surexploitées en taillis pour le bois de chauffage. Une mine de fer a été exploitée dans la vallée de Saliencia jusqu’en 1978. On voit encore des excavations et des déchets stériles qui ont été restaurés par végétalisation. Une centrale hydroélectrique, aujourd’hui transformée en musée, est située sur le rio Somiedo. Les traces d’activités humaines ancestrales sont visibles partout : cabanes de pierre, murets, anciennes cépées de hêtre, landes entretenues par le feu. Même si la population a connu un exode rural dans les années 1960 à 1980 et que la densité actuelle est de 4 habitants au km2 (1200 habitants dans le parc), l’élevage bovin pour la viande reste très développé (le nombre de vaches a augmenté dans les trente dernières années), et on voit également des troupeaux de chevaux ou de chèvres, selon les vallées. Des troupeaux d’ovins viennent encore en transhumance. L’apiculture est assez développée, pour le plus grand bien de l’ours ! Le tourisme s’est développé avec des hôtels, des gîtes et des circuits de randonnée pédestre. Des sorties payantes sont proposées pour observer la faune sauvage et principalement l’ours brun, qui est un emblème du parc. Mais il n’en a pas toujours été ainsi.

Ancien hêtre étêté dans une hêtraie en zone de protection dans le parc naturel régional de Somiedo – photo Jean-Claude Génot

A Pola de Somiedo, un hôtel-restaurant ayant placé deux sculptures d’ours en bronze sur sa terrasse côtoie un autre établissement dont l’intérieur est entièrement décoré de fusils, de pièges à mâchoires, de trophées d’isards et de cerfs et de photographies représentant des chasseurs posant fièrement devant la dépouille d’un ou de plusieurs ours, le cliché le plus récent datant de 1988. A sa création, le parc a eu l’habileté de recruter comme agents certains anciens braconniers, les mieux placés pour lutter contre le braconnage. Mais 30 ans après sa création, le parc semble toujours mal accepté par certains irréductibles comme en témoignent deux tags hostiles sur un mur et sur un abri à poubelles en plein centre de Pola. Les montagnards qui vivent ici ont sans doute une longue tradition de braconnage parce que l’ours, et plus encore le loup, peuvent s’attaquer à leurs troupeaux. Le loup s’attaque aux veaux et aux poulains tandis que l’ours peut s’en prendre à des animaux adultes et même à de puissants taureaux. Le pâturage s’effectue sans surveillance mais en présence de chien de protection. Si l’ours est protégé, le loup peut être tiré par les gardes du parc en fonction des dégâts occasionnés aux troupeaux. Le loup a fait diminuer de façon significative les populations de cerfs dans les années 88-93 (2), montrant ainsi qu’en fonction de l’abondance des ongulés sauvages, de la taille de la meute, de l’accessibilité et de la vulnérabilité des proies, ce prédateur est capable de jouer un rôle de régulation des herbivores. Qu’il s’attaque aux animaux d’élevage ou aux ongulés sauvages, le loup est sans aucun doute mal vu des montagnards, éleveurs et pour certains chasseurs. Une inscription appelant à laisser vivre le loup au bord d’une route traduit très probablement des tensions entre pro et anti loup. Si l’activité humaine imprègne encore fortement les montagnes de Somiedo, il n’en reste pas moins que 41 % des surfaces sont en zone de protection. Ces zones correspondent aux milieux forestiers, aux secteurs en friche, aux pierriers et aux milieux rocheux les moins accessibles, notamment dotés de grottes qui servent de tanières aux ours. Ils constituent les zones d’alimentation essentielle des ours, où ces derniers trouvent les végétaux et les fruits (glands, mûres, châtaignes, faînes, noisettes, pommes, poires, merises, sorbes) qui leur sont nécessaires en fin d’été. Toutefois, ces zones centrales de protection nommées localement « zones de restriction » n’interdisent pas certains sites d’élevage, donc un accès dont peuvent profiter d’autres usagers. De même, alors que la randonnée n’est pas autorisée dans les zones centrales, sauf sur certains chemins dont il ne faut pas s’écarter, un groupe de marcheurs a parcouru la crête de la montagne franchie par l’ourse quelques jours plus tôt, située dans une zone de protection.

La nature spontanée, issue des forêts dont l’exploitation est abandonnée et des pâturages en déprise, est fondamentale car on ne voit pas bien comment l’ours et les nombreuses autres espèces liées aux forêts et aux zones de reconquête forestière riches en fruitiers sauvages pourraient survivre dans des montagnes entièrement pâturées.

* Ecologue

(1) Vignon V. 2018. Evolution de la population d’ours dans la Cordillère Cantabrique. Contribution de 20 ans de suivi par piège photographique. La gazette des grands prédateurs n°68 : 20-23.

(2) Sales P. 1999. Stage loup dans les Asturies : parc naturel régional de Somiedo (Espagne). Rapport. 44 p.

 

Voyages d’un écologue par Jean-Claude Génot (JNE)

Écologue de formation, Jean-Claude Génot plaide pour une meilleure cohabitation entre l’homme et la nature sauvage. Au cours de ses voyages, il a cherché à explorer ce qui nous lie à la nature. Dans ce livre, il nous emmène avec lui sur les traces des ours, des loups et des lynx des Balkans, nous fait découvrir un parc national suisse laissé en libre évolution depuis un siècle, le mythique parc de Yellowstone aux États-Unis ainsi que les paysages de Tanzanie et de Zambie. A chaque fois, il dépeint le comportement des animaux qu’il observe et nous fait voir l’envers du décor : la vie des naturalistes engagés dans leur protection et l’influence des hommes perceptible jusque dans ces espaces sauvages. Un témoignage riche d’enseignements !


Éditions L’Harmattan, 166 pages, 19 € – www.editionsharmattan.fr
Contact presse : Fabien Aviet. Tél.: 01 40 46 79 23 – fabien.aviet@harmattan.fr
(Carine Mayo)

Propagande sylvestre

Lors d’une promenade en forêt domaniale située en bordure de la commune alsacienne où il habite, un membre des JNE a eu la surprise de trouver à l’entrée d’un sentier une petite affiche informant les usagers d’une coupe d’arbres.

par Jean-Claude Génot *

La manière dont l’information était libellée m’a interpellé. En grand caractère était écrit « Ici l’ONF entretient la forêt !». Entretenir signifie maintenir en bon état. Est-ce que couper des arbres maintient le bon état de la forêt ? S’il s’agit du bon état économique, couper des arbres rapporte à son propriétaire, mais encore faut-il ne pas trop en couper pour que le revenu soit régulier et qu’il s’agisse d’arbres de qualité vendus pour le bois d’œuvre. En tous les cas couper des arbres, notamment des gros, ne maintient pas la forêt en bon état écologique.

J’entends souvent des forestiers essayer de plaider leur cause ou justifier leur métier en disant que la gestion (mot qui a remplacé l’exploitation mais qui vient de l’entreprise et signifie contrôle et maîtrise) forestière améliore la biodiversité. Ainsi l’interprofession France Bois Forêt, sur son site internet ,nous dit que « la forêt doit être gérée pour garantir le maintien de la biodiversité ». Or il n’en est rien ! La sylviculture diminue la biodiversité comme l’ont montré les chercheurs de l’IRSTEA (à l’époque le CEMAGREF), dans une publication de synthèse (1) de 51 articles scientifiques collectés dans toute l’Europe. Leur article montre clairement que la plus forte biodiversité forestière se trouve concentrée dans les stades âgés et sénescents (insectes, lichens, champignons, mousses), ceux-là mêmes qui sont visés en premier par toute exploitation forestière. Qui plus est, les bois morts et les vieux arbres de grande taille au sol servent de tanière aux grands prédateurs (ours, loup et lynx).

Est-ce que ce qui se cache derrière l’entretien de la forêt ne traduirait pas plutôt le message suivant : sans « entretien », la forêt n’est pas en bon état (l’argument est d’ailleurs asséné avec un point d’exclamation). Cela signifie qu’il ne faut pas laisser les forêts sans « entretien », exit les réserves intégrales et autres forêts en libre évolution. Il y a des gros arbres qui à tout moment peuvent vous balancer une branche sur la tête et du bois mort au sol : dangereux et pas clean comme disait François Terrasson. Cette « haine » des forêts non exploitées est assez récurrente chez certains forestiers. Ainsi dans Le Monde du 3 novembre 2018, la directrice d’AgroParisTech Nancy (l’école qui forme les ingénieurs forestiers, notons au passage que la première année d’étude dans cette école est commune avec les agronomes, de là à dire qu’on veut former des forestiers pour qu’ils « gèrent » les forêts comme des champs d’arbres…) évoquait les forêts non exploitées dans le contexte des changements climatiques de la façon suivante : « Mais des forêts non gérées coûtent cher : les coups de vent entraînent la chute d’arbres qui coupent les routes, les coups de chaud favorisent les incendies. Ces perturbations favorisent à leur tour les invasions d’insectes, la dégradation des sols, et autres problèmes pour les écosystèmes et notre bien-être. Imaginer que les forêts laissées en libre évolution résisteraient mieux est un mythe ».

Nous verrons très bientôt, qui des forêts naturelles ou des plantations d’arbres mono spécifiques des Landes ou du Limousin, seront les mieux adaptées aux futures tempêtes et attaques d’insectes. De qui se moque-t-on ? Ces sottises sur les forêts naturelles rappellent l’article de Bourgenot (paru en 1973 dans Rev. For . Fr. XXV : 339-360 et intitulé Forêt vierge et forêt cultivée) avec les passages suivants : « devenue pour lui inhospitalière », « l’homme civilisé du 20e siècle serait parfaitement mal à l’aise, pour user d’un euphémisme, dans une forêt qui ne serait pas elle-même civilisée » ou encore « la forêt vierge n’est ni utile ni agréable à l’homme ». Force est de constater que les préjugés anti nature sont plus durables que la gestion forestière actuelle…

Mais revenons à notre affiche. L’ONF fait couper des arbres en forêt, mais il semblerait que le terme soit devenu tabou puisqu’il est question de « récolte de bois ». Jadis, les gens allaient ramasser, glaner ou récolter du bois en forêt, mais il ne s’agit plus de cela aujourd’hui. Le mot récolte est utilisé en agriculture et cette analogie avec la sylviculture n’est pas très heureuse en termes de communication. Pourquoi ne pas reconnaître tout simplement que l’on coupe des arbres en forêt parce que la société a besoin de bois ? Il s’agit sans doute de la nouvelle stratégie de communication issue du rapport (2) du ministère de l’Agriculture dont l’objectif est « de prévenir les risques de protestation du public contre l’exploitation des forêts, en cherchant à provoquer une prise de conscience de la nécessité de couper des arbres pour entretenir les forêts et récolter du bois. »

La communication consisterait à dire aux usagers qu’on coupe du bois pour les besoins de notre société (encore que c’est plus pour répondre aux intérêts de certaines industries) et la pédagogie permettrait de faire comprendre comment les forestiers s’y prennent pour sélectionner les arbres à couper. La propagande, elle, conduit à dire aux usagers qu’on coupe des arbres pour « entretenir » les forêts (voir plus haut ce que signifie entretenir). Plutôt que de remettre en cause la politique du produire plus qui mène à un rajeunissement des forêts, une montée en puissance de la plantation de résineux et une mécanisation avec des engins toujours plus lourds auxquels la forêt doit s’adapter, on préfère « communiquer» pour faire passer la pilule au grand public qui fréquente la forêt. Ce rapport expose sans aucun complexe la manière dont il faut que l’Etat s’y prenne pour faire adopter par la population le fait d’exploiter plus la forêt française car c’est bien de cela qu’il s’agit, derrière le doux euphémisme d’une économie « décarbonée ». Quel paradoxe que celui d’une société qui, pour éviter d’avoir recours à des énergies fossiles émettant des gaz à effet de serre, est prête à couper plus ses forêts qui sont d’excellents puits de carbone à condition de les laisser vieillir…

Une campagne de communication de l’interprofession France Bois Forêt a montré l’image d’un bûcheron muni de sa tronçonneuse au pied d’un grand et bel arbre avec le slogan suivant : « Mon métier, c’est aussi aider la forêt à respirer ». La métaphore est ridicule car les hêtraies multi-séculaires des Carpates de l’Est classées au patrimoine mondial de l’UNESCO avec près de 1 000 m3 de bois à l’hectare respirent et se régénèrent parfaitement bien sans aucune tronçonneuse. Avec des slogans aussi ridicules, qui veut-on abuser ?

Dans l’argumentaire du ministère de l’Agriculture pour ses opérateurs tels que l’ONF, on trouve des perles de la propagande sylvestre telles que :

«  Les surfaces de forêts françaises ont doublé depuis un siècle, le stock de bois est trop important par rapport à la production biologique de la forêt, alors que la France est importatrice ».

Cette rengaine sur le doublement des surfaces de forêts françaises est irritante quand elle n’est pas accompagnée d’une précision de taille : à savoir qu’il s’agit de jeunes forêts et souvent de plantations de résineux sur des terres agricoles que l’on serait bien naïf de nommer des forêts alors qu’il s’agit de champs d’arbres. Cela est confirmé par le fait que le volume moyen de bois à l’hectare en France est un des plus faibles d’Europe (moyenne nationale de 131 m3/ha ; source Inventaire forestier N°27, 2e trimestre 2011). De ce fait, affirmer que le stock de bois est trop important par rapport à la production biologique est un non-sens tant ces forêts sont jeunes et que seuls les vieux arbres produisant nettement plus de bois que les jeunes sont susceptibles de produire un important stock de bois.

«  La gestion des forêts françaises est durable, l’exploitation des forêts est une condition de leur santé et de leur fonction de pompe à carbone ». Evidemment, on pourrait débattre des jours sur le terme durable. Tout dépend de la conception de la forêt que l’on a, entre la version minimale des uns pour qui couper à blanc et planter des résineux est durable et la vision plus ambitieuse des autres pour qui seule une gestion irrégulière à couvert permanent avec du bois mort et des vieux arbres vivants mérite d’être qualifiée de durable. Ne revenons pas sur le fait que l’exploitation d’une forêt n’améliore en rien sa santé écologique, mais réduit sa biodiversité comme l’ont montré les chercheurs de l’IRSTEA, c’est-à-dire sa productivité biologique, donc sa santé économique à long terme.

Quant à la métaphore de la « pompe à carbone » pour les forêts jeunes, elle passe sous silence le fait qu’une forêt jeune capte 4 fois moins de carbone dans le sol qu’une forêt mûre, que l’exploitation d’une jeune forêt dépense plus d’énergie fossile que pour une forêt âgée, que le rapport déchets/bois est plus élevé pour une forêt jeune que pour une forêt âgée et enfin que la biodiversité d’une jeune forêt est bien moindre que celle d’une forêt âgée. Qui plus est, cette affirmation passe sous silence le devenir du carbone fixé (source : Philippe Lebreton).

« La gestion forestière contribue à la lutte contre le changement climatique ». La gestion forestière influence le cycle du carbone en forêt, donc elle agit sur le changement climatique, notamment dans sa capacité à stocker le carbone dans le sol. Mais cette affirmation n’est en rien une évidence si on ne précise pas de quelle gestion il s’agit. Ainsi des chercheurs (3) ont montré que les plantations de résineux effectuées massivement en Europe à la place des forêts feuillues naturelles depuis le XVIIIe siècle n’ont pas permis de faire de la forêt européenne un puits de carbone malgré le gain de surface couverte par des forêts mais au contraire d’accumuler une dette de carbone. Pourquoi ce paradoxe ? D’abord parce que l’exploitation de ces plantations de résineux sur des cycles relativement courts relâche le carbone accumulé dans la biomasse, le sol, le bois mort et l’humus. De plus, la conversion des feuillus en résineux modifie l’albedo ou pouvoir réfléchissant des arbres, pourtant plus bas chez les résineux que les feuillus, la rugosité de la canopée (la capacité à plus ou moins laisser passer la lumière) et l’évapotranspiration du sol, plus soumis à la lumière dans les plantations de résineux que dans les forêts de feuillus. Tous ces paramètres sont plus négatifs en termes d’atténuation de chaleur pour les plantations de résineux que pour les forêts naturelles de feuillus, d’où une contribution au réchauffement plutôt qu’une atténuation ! On voit donc que remplacer des forêts feuillues âgées par des résineux exploités sur des cycles beaucoup plus courts renforce le réchauffement climatique.

Le seul argument liant positivement l’exploitation forestière et le changement climatique est celui de l’usage du bois, matériau renouvelable, à la place des énergies fossiles qui génèrent des gaz à effet de serre. Encore faut-il ne pas trop exploiter et rajeunir les forêts ou remplacer les feuillus par des résineux comme il est dit précédemment au risque de baisser leur capacité à stocker le carbone et ne pas utiliser le bois pour le brûler ou en faire des produits à courte durée de vie comme les palettes. Là encore, tout le cycle du produit doit être envisagé avant d’affirmer que la gestion forestière permet de lutter contre le changement climatique.

« La certification forestière PEFC confirme l’engagement des forestiers dans une gestion durable de qualité de la forêt ». Même si les normes de certification PEFC ont été renforcées (4), sur le plan écologique elles ne sont pas à la hauteur des enjeux avec des coupes rases de deux hectares autorisées en zones de forte pente, avec la conservation d’un arbre mort ou un arbre âgé à l’hectare ou encore la non-utilisation de pesticides à moins de six mètres des cours d’eau. Il ne peut y avoir de gestion forestière durable avec l’usage de pesticides ou le recours aux coupes rases qui sont des pratiques économiquement et écologiquement non soutenables. Quant à l’unique arbre à conserver par hectare, c’est justement l’arbre « label » qui cache la forêt pas forcément bien gérée si par exemple on ne prend pas en compte le bois mort, élément essentiel du fonctionnement biologique des forêts. Exploiter des champs d’arbres ne demande aucune précaution, exploiter un écosystème nécessite une éthique spécifique de la forêt.

Alors que tout le monde se focalise (fort justement) sur les « infox », on oublie un peu vite les arguments tronqués ou les contre-vérités scientifiques distillées par des établissements publics ou des lobbys de l’industrie du bois pour servir la politique du produire plus. N’oublions pas que toute cette politique de mobilisation du bois en France est fondée sur une surestimation de 20 % de la production biologique des forêts françaises par l’Inventaire Forestier National (IFN), sans qu’à aucun moment après la reconnaissance de cette erreur par l’IFN, les objectifs de cette exploitation aient été revus à la baisse.

Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas seulement une question d’approche de la forêt : forêt production de bois pour les uns et forêt multi-usages pour les autres. C’est la conception même des arbres vus comme un gisement de matière première que des ingénieurs ont imaginé d’exploiter par une industrie extractive pour produire toujours plus d’énergie (5). Suprême forme de la propagande, on ose nommer cela la transition écologique alors qu’il s’agit d’empiler toutes les formes d’énergie possible. Fini l’arbre source d’émotion, d’émerveillement et d’imaginaire, dont le bûcheron peut prendre la mesure de la puissance. Désormais, les arbres sont fauchés comme les blés par des abatteuses, posés tels quels en tas sans laisser au sol l’indispensable matière organique apportée par les petites branches, prêts à être déchiquetés par une autre machine pour nos sociétés avides de toujours plus d’énergie.

* Ecologue

1 Paillet Y. et Bergès L. 2010. Naturalité des forêts et biodiversité : une comparaison par méta-analyse de la richesse spécifique des forêts exploitées et des forêts non exploitées en Europe. In Vallauri D., André J., Génot J-C., De Palma J-P. et Eynard-Machet R. 2010. Biodiversité, naturalité, humanité. Pour inspirer la gestion des forêts. Pp 41-49.

2 Bardon E et Dereix C. 2017. Plan de communication pour le secteur de la forêt et du bois. Rapport n°17050. Ministère de l’agriculture et de l’alimentation. 27 p.

3 Naudts K., Chen Y., McGrath M.J., Ryder J., Valade A., Otto J. & Luyssaert S. 2016. Europe’s forest management did not mitigate climate warming. Science 351 : 597-600.

4 Boughriet R. 2012. Gestion durable des forêts : les normes de certification PEFC durcies. https://www.actu-environnement.com/ae/news/PEFC-label-FSC-schema-national-certification-foret-bois-reglement-europe-tracabilite-14770.php4

5 Vidalou J-B. 2017. Etre forêts. Habiter des territoires en lutte. Zones. 196 p.

La France est-elle spécifiquement anti-nature ?

A l’issue de près de quarante années de vie professionnelle dans le domaine de la protection de la nature, à côtoyer les acteurs du monde rural (agriculteurs, forestiers, élus locaux, chasseurs, pêcheurs, propriétaires privés, administrations, associations de protection de la nature) et à m’intéresser aux relations entre l’Homme et la Nature sur les traces de François Terrasson, j’ai acquis la conviction qu’en France, le sentiment anti-nature est particulièrement bien ancré.

par Jean-Claude Génot *

Certes, je n’ignore pas que la régression de la nature est un phénomène mondial qui n’est pas spécifique à notre pays. J’ai avancé quelques hypothèses sur l’attitude anti-nature de la France dans un chapitre intitulé L’exception française dans un de mes livres (1). C’est pourquoi j’ai lu avec grand intérêt le livre de Valérie Chansigaud paru en 2017 : Les Français et la nature. Pourquoi si peu d’amour ? (2).

Dans ce livre, Valérie Chansigaud, qui étudie l’histoire de l’impact de l’homme sur la nature, a réuni de nombreuses données qui montre le retard des Français par rapport aux Anglo-Saxons et aux Allemands dans de nombreux domaines tels que les livres sur la nature, la photographie animalière, les documentaires naturalistes avec la première réalisation française un demi-siècle après les Britanniques, les émissions de télévision sur les animaux et les revues scientifiques sur l’écologie qui apparaissent dès le début du XXe siècle aux Etats-Unis avec Bulletin of the Ecological Society of America en 1917 tandis que son équivalent français le Bulletin de la Société d’écologie ne voit le jour qu’en 1969.

Parmi les grands voyageurs, géographes et naturalistes du XVIIIe et XIXe siècle, on retient les noms du Suisse Augustin Pyrame de Candolle (1778-1841), de l’Allemand Alexander von Humboldt (1769-1859), un pionnier de la biogéographie, et des Britanniques Alfred Russel Wallace (1823-1913) et Charles Darwin (1809-1882) à qui l’on doit la célèbre théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Mais qui, en dehors des spécialistes, a retenu le nom du français Aimé Jacques Alexandre Goujaud dit Bonpland (1773-1858) alors que ce dernier a accompagné Humboldt en Amérique du Sud ? De plus, aucun concept fondateur de l’écologie scientifique n’est dû à un Français : les Allemands Haeckel (1834-1919) pour le terme écologie et Möbius (1825-1908) pour la biocénose, le Britannique Tansley (1871-1955) pour l’écosystème et l’écotope, le Russe Vernadsky (1863-1945) pour la biosphère, les Américains Clements (1874-1945) pour le climax, Soulé et Wilcox pour la biologie de la conservation et Wilson et Rosen (1930-2006) pour la biodiversité.

Humboldt mérite une mention spéciale car il s’agit bien d’un homme hors du commun. Pour ses contemporains, il était « l’homme le plus célèbre au monde après Napoléon » (3). Il était admiré de personnes aussi remarquables à leur époque que les poètes Emerson, Wordsworth et Goethe, un écrivain comme Thoreau, un scientifique comme Darwin que Humboldt a inspiré pour son expédition sur le Beagle et l’écriture de L’origine des espèces et des hommes politiques comme Jefferson et Simon Bolivar. Il a fréquenté tous les savants de son temps : Arago, Cuvier, Lamarck, Gay-Lussac et Laplace. Ce qui a rendu sa personnalité si marquante est, outre sa passion pour les sciences au sens large, son approche globale de la nature, son sentiment de nature et le parallèle qu’il faisait entre le sort des hommes et celui de la nature face à l’exploitation.

Enfin, il n’y a aucune personnalité chez nous qui puisse rivaliser avec les Américains Henry David Thoreau (1817-1862), John Muir (1838-1914) ou Aldo Leopold (1887-1948) qui ont fortement marqué leur époque et ont un écho encore aujourd’hui en dehors des Etats-Unis. Valérie Chansigaud aurait pu également rappeler que le premier parc national au monde a été créé en Amérique du Nord en 1872 et les premiers parcs nationaux européens en Suède en 1909, en Suisse en 1914 et en Italie en 1923, alors que le premier parc national français date de 1963.

Selon l’historienne, la plus grande indifférence à la nature des Français est une question de préjugés culturels. En matière d’idée préconçue, le sentiment hostile à la nature qui préside à l’époque des Lumières est illustré par cette célèbre citation de Buffon (1707-1788) : « La nature brute est hideuse et mourante ; c’est moi et moi seul qui peut la rendre agréable et vivante ». Buffon apporte la preuve qu’on peut décrire la nature et n’avoir aucune empathie pour elle, pire une forme de haine. De là ont découlé les assèchements de marais, les recalibrages de rivières et l’exploitation des vieilles forêts.

Comme autre exemple de préjugé, Valérie Chansigaud analyse les distinctions faites entre les différentes espèces vivantes, notamment celui qui conduit les scientifiques à consacrer 40 % de leurs articles aux mammifères alors que ces derniers ne représentent que 9 % des vertébrés. Elle nous rappelle également que dans l’art pariétal, la plupart de dessins ne concernent que des gros mammifères. Mais s’agit-il d’un préjugé ou d’une solidarité intra spécifique, car n’oublions pas que Homo sapiens est un mammifère. Qui plus est, les dessins des célèbres grottes préhistoriques rendaient hommage aux mammifères qui occupaient sans aucun doute une place de choix dans leur cosmologie.

Ainsi on peut également penser que c’est la fascination de l’homme pour le loup qui l’a conduit à domestiquer ce prédateur. D’ailleurs cette alliance entre l’homme et le loup domestiqué devenu chien est sans doute à l’origine de la réussite de l’homme moderne grâce à une chasse plus efficace (4). Quand des penseurs ont tenté de s’intéresser à la nature comme le géographe anarchiste Elisée Reclus (1830-1905), ils n’ont pas réussi à faire passer leurs idées vers la société civile et n’ont pas permis l’émergence d’associations ou d’organisations sociales qui agissent concrètement pour la nature comme ce fut le cas en Grande-Bretagne. Le géographe ne sacralise pas la nature comme Thoreau ou Muir parce qu’il est plus anarchiste que naturaliste et souhaite surtout s’opposer aux conservateurs qui utilisent la nature pour justifier l’asservissement de l’homme. Il est loin du militant de la cause sociale, animale et environnementale, Henry Stephens Salt (1851-1939), qui estime que la morale doit s’appuyer sur le fait que tous les êtres vivants sont parents. Une ébauche de l’éthique éco-centrée d’Aldo Leopold qu’on ne trouve chez aucun penseur français de cette époque. Qu’est-ce qui a manqué à Elisée Reclus pour être retenu dans l’histoire de la pensée écologique au niveau international ? Un manque de recul lié à son présupposé d’ordre moral selon lequel l’humanité pouvait être améliorée par la révolution alors que Salt considère la civilisation moderne comme une barbarie, ce que le XXe siècle va malheureusement confirmer. Un manque de lucidité à propos de l’influence négative de l’homme sur la nature alors que George Perkins Marsh (1801-1882) dans son ouvrage L’homme et la nature montre que les activités pastorales et agricoles peuvent mener à la désertification par érosion des sols et au déclin des civilisations. Enfin, on ne sent pas chez Reclus l’amour de la nature d’un Humboldt et sa citation sur le loup : « Voilà bien le compère malfaisant, perfide, sanguinaire, lâche et vil de toutes façons ! » (5) ressemble plus à une saillie de Buffon qu’à une ode à la nature de Thoreau. On ne peut manifestement pas faire un bon avocat de la nature avec de telles opinions !

Pour Valérie Chansigaud, c’est le manque de soutien populaire aux défenseurs de la nature et le mode de scrutin électoral majoritaire qui explique la faiblesse des écologistes sur le plan politique et l’absence de prise en compte de la nature par les divers gouvernements. Pourtant la loi de protection de la nature rappelle que cette dernière est d‘intérêt général. Mais que vaut l’intérêt général face à la pression des intérêts particuliers ? L’auteure souligne que si la protection de la nature est mal considérée par les défenseurs des causes sociales, c’est parce qu’elle est éloignée des problèmes sociaux et politiques. Mais pourquoi ne reproche-t-on pas aux organisations telles que les syndicats, les associations de consommateurs, les associations familiales et autres ONG caritatives de ne pas se sentir concernées par la nature alors que nous lui devons tout, que l’on soit riche ou pauvre, malade ou en bonne santé, ouvrier ou professeur ? Comme le disait Romain Gary (1914-1980), cité dans le livre : « Ce n’était pas la peine de défendre ceci ou cela séparément, les hommes ou les chiens, il fallait s’attaquer au fond du problème, la protection de la nature ». L’intérêt pour la nature est une question de sensibilité et celle-ci peut être suscitée par de nombreux moyens, à une seule condition : que la protection de la nature devienne un projet de société fédérateur, ce que Valérie Chansigaud appelle de ses vœux avec ces mots : « un idéal politique mêlant démocratie et pluralisme ».

L’auteure n’a pas manqué de citer François Terrasson, qui s’est intéressé très tôt au désamour de ses contemporains vis-à-vis de la nature. Mais étrangement elle retient comme explication au rejet de la nature, le besoin de socialisation de l’être humain en utilisant une citation de Terrasson qui est loin d’être le cœur de sa pensée. D’abord, les défenseurs de la nature sont majoritairement des urbains, des êtres sociaux s’il en est, ce qui n’enlève rien à leur attrait pour le sauvage bien au contraire. La nature constitue un antidote à la vie trépidante des villes. Ensuite, c’est mal connaître Terrasson que de faire l’impasse sur la peur de la nature et le phénomène de double contrainte (6), pour expliquer ce réflexe psychologique anti-nature. Les gens ont peur de ce qu’ils ne contrôlent pas et ont du mal à admettre que la nature existe en dehors de l’humanité. Ils se comportent comme des schizophrènes : attirés par la nature libre et immédiatement pris d’une volonté irrépressible de la contrôler. En effet, cette peur et cette volonté de contrôle sont entretenues par tout un ensemble de messages qui s’adressent à nous directement ou indirectement, nous influencent, parfois à notre insu, et nous conditionnent dans nos comportements et nos représentations, ce sont ce que Terrasson a nommé les « Eléments de Conditionnement Mental ».

Il y aurait un champ à explorer sur la façon dont la nature est traitée par la publicité, les médias, l’enseignement, l’art et les défenseurs de la nature eux-mêmes. De plus, pour Terrasson c’est toute la civilisation occidentale qui est anti-nature (7) et pas uniquement la France. Ainsi la Ligue pour la Protection des Oiseaux a nettement moins d’adhérents que la Société Royale pour la Protection des Oiseaux (RSPB), mais cela ne fait pas pour autant de la Grande-Bretagne un pays où la nature sauvage se porte bien si l’on en croit le journaliste George Monbiot (8) pour qui les défenseurs de la nature britanniques sont « dendrophobes » et livrent les aires protégées de son pays à la dent de la « vermine laineuse », comprenez les moutons. Le pays aime les paysages ouverts entièrement façonnés par l’homme mais pas la nature en libre évolution. Au final, l’ouvrage de Valérie Chansigaud constate le retard des Français dans un certain nombre de domaines relatifs à la nature sans vraiment donner de précisions sur les facteurs explicatifs à l’origine des préjugés culturels.

Dans un texte relatif à une approche française de la protection de la nature fondé sur son expérience personnelle, Lucien Chabason (9) explique les faibles performances de notre pays en la matière. Cet énarque a dirigé le cabinet de Brice Lalonde quand ce dernier était ministre de l’Environnement et a travaillé au ministère de l’Environnement dix ans entre 1978 et 1988 ; il est conseiller auprès de la direction de l’Institut du développement durable et des relations internationales depuis 2005. Ce témoin privilégié du fonctionnement du « ministère de l’impossible » (surnom donné par le premier ministre de l’environnement Robert Poujade) estime que ce ministère n’a jamais eu les moyens de mettre en œuvre efficacement une politique en faveur de la nature car il dépend du corps des ingénieurs du génie rural des eaux et des forêts (IGREF), corps d’Etat en conflit d’intérêt permanent avec ses missions en faveur d’une politique agricole productiviste. La France a effectivement une spécificité relevée par Lucien Chabason : «  Le paysan est devenu une figure centrale et intouchable de la République ». Dès lors, tout projet visant à améliorer le sort de la nature dans l’espace rural est soit affaibli, soit supprimé car selon lui : « l’intérêt général est constamment subordonné aux intérêts particuliers professionnels de court terme ». Voilà enfin identifiée une cause principale de cette protection de la nature « à la française » pour reprendre l’expression de Chabason. Cette survalorisation du paysan, qu’on ferait mieux de nommer exploitant agricole, qui a trop longtemps prévalu en France, repose sur la glorification des paysages ruraux façonnés par l’agriculture alors même que les pratiques ont changé. Elles sont aujourd’hui très intensives, à l’origine de certains scandales sanitaires et en train de nous mener au « printemps silencieux » (je veux parler de la réduction d’un tiers des populations d’oiseaux des campagnes en 15 ans établie par le CNRS et le Muséum National d’Histoire Naturelle).

Ainsi avec le soutien de l’Etat, des élus locaux et mêmes de nombreux gestionnaires d’espaces naturels, le pâturage va de soi dans les zones centrales des parcs nationaux de montagne et dans de très nombreuses réserves naturelles qui devraient être avant tout des sanctuaires pour la faune sauvage, grands prédateurs compris. Une transformation radicale des paysages ruraux français a eu lieu à partir des années 50 pour moderniser l’agriculture sous la conduite de l’Etat et de ses ingénieurs du génie rural, d’autant plus efficace que la France est centralisée et qu’elle a voulu faire de son agriculture une force de frappe économique. Cette politique a été dévastatrice car elle a détruit les paysages diversifiés de bocage, de prairies humides et de vergers traditionnels riches en biodiversité. Après plus d’un demi-siècle de cette politique, le constat est désastreux : paysages désolants, produits agricoles, sols et nappes phréatiques contaminés par les pesticides, effondrement de la biodiversité.

Dès lors, toute tentative pour restaurer la diversité naturelle dans l’espace rural est vidée de son sens, à l’image des mesures agri-environnementales, de la politique Natura 2000 et de la trame verte et bleue. Malgré les données qui s’accumulent sur les méfaits des pesticides agricoles, l’Etat continue de soutenir à bout de bras ce modèle non durable, pire il a inspiré la Politique Agricole Commune de l’Union Européenne. Cette vision de la protection de la nature dite « contractuelle » à la place du réglementaire montre depuis longtemps ses limites. Ceux qui avaient encore des illusions les ont entièrement perdues à l’issue du Grenelle de l’environnement. En effet dans la loi du Grenelle 1 (article 23), les plans de conservation de la nature doivent être compatibles avec les activités humaines mais pas l’inverse (10).

S’il fallait encore une illustration de l’anti-modèle de protection de la nature « à la française », la comparaison de la protection des forêts en France et en Allemagne est édifiante. Les deux pays se sont dotés d’une stratégie en faveur de la biodiversité. En France, la protection stricte en réserve intégrale et en îlots de sénescence doit représenter 1 % des forêts domaniales contre 10 % en Allemagne (en Rhénanie-Palatinat, ce seuil est presque atteint d’après G.J. Wilhelm, conseiller forestier auprès de la ministre de l’environnement et des forêts du Land). Quand les Romains ont envahi la Gaule en 52 avant notre ère, nos ancêtres vivaient depuis longtemps dans des paysages ouverts et les légions de César n’ont eu aucun mal à assiéger les villes et villages des Gaulois (11). Quand ils se sont attaqués aux Germains, ceux-ci vivaient dans de vastes forêts, entrecoupées de marécages impénétrables aux troupes romaines qui ont renoncé à envahir la Germanie. Les Allemands sont des « fils » de la forêt et leur attitude vis-à-vis de la protection des milieux forestiers aujourd’hui puisent dans cet héritage. En France, non seulement la forêt en libre évolution est intolérable philosophiquement à bon nombre de technocrates forestiers mais en plus le Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt lui a assigné une autre tâche dans le récent plan national de la forêt et du bois 2016-2026 : « Adapter les sylvicultures pour mieux répondre aux besoins des marchés » (12). Une fois de plus, c’est la demande des intérêts de la filière bois qui est satisfaite sans aucune compensation écologique ni approche globale. On retrouve en forêt publique les mêmes réflexes des ingénieurs du génie rural que ceux mis en application en agriculture : une vision purement économique à court terme au détriment d’une approche globale d’intérêt général, longtemps mise en avant sous l’appellation de gestion multifonctionnelle balayée par le « produire plus » issu du Grenelle de l’environnement.

La France n’est définitivement pas un modèle en matière de protection de la nature. Il suffit de lire le tableau de bord des aires protégées 2018 de l’UICN France (13) pour s’en convaincre. Depuis 20 ans, le pourcentage des aires protégées de façon réglementaire en métropole stagne autour 1 à 1,4 %. Et encore, il suffirait de regarder les modalités de gestion de certaines de ces aires protégées pour souligner encore et toujours l’exception française avec une multiplicité d’activités humaines tolérées, voire promues, dans les réserves naturelles ou les zones cœur des parcs nationaux comme l’élevage, la chasse ou l’exploitation forestière. Alors d’où vient cette antipathie face à la nature, partagée par une majorité de nos concitoyens et incarnée chez nos décideurs, nos ingénieurs et nos penseurs ? La complexité de la construction des valeurs individuelles et collectives devrait nous conduire à rester prudent et ne voir qu’un pur hasard dans le retard français en matière de protection de la nature. Mais comment ne pas évoquer certains faits qui ont façonné la société française et peuvent expliquer cette position dominante anti-nature ? Le fait religieux car nous avons vécu longtemps sous l’influence d’une religion catholique qui a beaucoup contribué à éloigner l’homme de la nature. A ce propos la France n’a pas été considérée comme la fille aînée de l’église pour rien et la laïcité proprement française est bien à la mesure de la réaction à l’ancienne emprise religieuse sur la société. Par ailleurs les autres grandes religions monothéistes qui ont cours en France s’alignent sur la religion chrétienne pour ce qui est de considérer l’homme comme un sujet et la nature comme un objet.

Le fait rural qui s’exprime par la déforestation pour développer l’agriculture est sans conteste un élément ancré depuis au moins l’âge de bronze dans notre pays, même si la glorification du paysan relève de la période moderne. Le fait métaphysique cartésien car il extrait l’homme de la nature et a influencé profondément la science moderne. Le fait politique avec un centralisme ravageur quand il s’agit d’appliquer des mesures sans aucune considération pour la nature, avec des ingénieurs d’Etat, tous nourris des mêmes dogmes du progrès. L’exemple illustrant parfaitement cette spécificité anti-nature est l’attitude française face aux grands prédateurs (ours, loups). A ce propos, je ne résiste pas au plaisir de citer ce journaliste allemand du Süddeutsche Zeitung qui, en s’exprimant sur l’hystérie provoquée par les loups en France, donne son point de vue sur la relation des Français au sauvage : « Car la France est tout simplement le pays où a été suivi à la lettre le commandement de Dieu d’assujettir la terre, jusqu’aux haies de buis taillé. Ici, plantes et animaux sont traités avant tout en fonction de leur utilité, d’où une grande richesse du pays en savoureux produits du terroir, du vin à la viande d’agneau en passant par les fromages. Et c’est dans ce monde façonné par l’homme pour ses semblables que le loup sauvage fait aujourd’hui irruption » (article paru dans Courrier international du 1er au 21 août 2013). Si on pense comme Henry David Thoreau que la sauvegarde du monde est dans le sauvage, alors notre pays est mal parti…

*Ecologue

 

1 Génot J.-C. 2014. Plaidoyer pour une nouvelle écologie de la nature. L’Harmattan. 184 p.

2 Chansigaud V. 2017. Les Français et la nature. Pourquoi si peu d’amour ? Actes Sud. 187 p.

3 Wulf A. 2017. L’invention de la nature. Les aventures d’Alexander von Humboldt. Les Editions Noir sur Blanc. 636 p.

4 Durand S. 2018. 20 000 ans ou la grande histoire de la nature. Actes Sud. 240 p.

5 Reclus E. 1998. Histoire d’une montagne. Actes Sud. Babel. 227 p.

6 Génot J.-C. 2013. François Terrasson. Penseur radical de la nature. Editions Hesse. 237 p.

7 Terrasson F. 2008. La civilisation anti-nature. On ne peut pas vivre en parenté avec la nature sans comprendre ce que nous sommes. Sang de la Terre. 293 p.

8 Monbiot G. 2013. Feral. Searching for enchantment on the frontiers of rewilding. Allan Lane. 317 p.

9 Chabason L. 2013. Existe-t-il une approche française de la protection de la nature ? In Mathis C.-F. & Mouhot J.-F. 2013. Une protection de l’environnement à la française ? (XIXe –XXe siècles) : 335-340.

10 voir 1

11 voir4

12 Programme national de la forêt et du bois 2016-2026. Projet présenté au conseil supérieur de la forêt et du bois le 8 mars 2016. Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt. 60 p.

13 UICN Comité Français. 2018. Tableau de bord des aires protégées françaises 2018. Rapport. 186 p.

Quel avenir pour le grand tétras dans le massif vosgien ?

Quel avenir pour le grand tétras dans le massif vosgien ? C’est pour répondre à cette question que le conseil scientifique du Parc naturel régional des Ballons des Vosges a réuni une trentaine d’experts et de personnes concernées par le grand tétras le 13 novembre 2018 à Strasbourg.

par Jean-Claude Génot

Grand tétras – photo Igor Byshnev

Le dernier colloque consacré à l’espèce s’étant déroulé en 2000, il y avait donc nécessité de refaire un point sur une espèce classée « en danger critique » dans le livre rouge des espèces menacées en Alsace, qui a subi une régression de 75 % de ses effectifs dans les trente dernières années ; l’actuelle population de grand tétras étant surtout cantonnée sur le versant lorrain du massif vosgien. Un membre du conseil scientifique a d’ailleurs présenté les conclusions de ce colloque de l’année 2000. Les facteurs de déclin identifiés alors étaient la régression des habitats, le dérangement, le changement climatique et la prédation. Les gens pensaient que la tempête Lothar de décembre 1999 serait favorable au grand tétras sur le plan de la disponibilité alimentaire, mais en fait elle a renversé de très nombreux vieux arbres et les stades âgés des forêts vosgiennes, habitats très favorables au grand tétras, ont régressé.

Françoise Preiss du Groupe Tétras Vosges (GTV), association chargée de suivre l’espèce, a indiqué que la population actuelle est d’une centaine d’oiseaux, dont un peu moins de 50 coqs chanteurs (données de 2015), répartie sur une zone de 12 400 ha. Le GTV a souligné que, malgré des habitats favorables, le dérangement reste important, notamment hors sentiers. Une étude génétique des grands tétras vosgiens a montré que leur diversité génétique était la plus faible comparée à celle des populations du Jura, des Cévennes et des Pyrénées. Cette étude a également montré que certains individus sont capables d’effectuer des grands déplacements (supérieurs à 10 km), ce qui présente un risque de dépense énergétique, mais permet un flux génétique dans une population en régression qui en a bien besoin. Mais ces déplacements sont-ils liés à la biologie de l’espèce, sachant que le grand tétras est sédentaire, ou sont-ils dus de la fragmentation des habitats vosgiens ? Concernant l’influence du changement climatique, il semblerait que certains coqs aient avancé leur date de chant et de reproduction, montrant ainsi une certaine adaptation.

Place de chant abandonnée par le grand tétras dans les Vosges centrales _ photo Jean-Claude Génot

Sur le plan de la protection de l’espèce, beaucoup a été fait au travers des documents d’objectifs Natura 2000, de la directive tétras de l’ONF pour les forêts publiques et d’un programme Life. A ce jour, le quart des forêts du Parc naturel régional des Ballons des Vosges (51 000 ha) a fait l’objet de mesures favorables visant à conserver des îlots de vieux arbres, des très gros arbres dans chaque parcelle et à gérer des forêts en futaie irrégulière avec des diamètres d’exploitabilité supérieurs à ceux utilisés dans les forêts de production sans grand tétras. Des peuplements forestiers ont été inscrits en parquets d’attente, sorte de moratoire sur les coupes pendant une période d’aménagement (15 à 20 ans). Enfin, les forêts ne sont plus rajeunies sur de grandes surfaces depuis 2000. Le Parc a fait un état des lieux sur les 130 000 ha de hêtraie sapinière qui constitue la matrice forestière dans laquelle sont répartis les noyaux à grand tétras. Depuis 2000, les très gros arbres (de plus de 70 cm de diamètre) sont en augmentation. L’habitat s’est amélioré avec toutefois un bémol, celui des densités d’ongulés sauvages : sangliers et cerfs. L’agrainage des sangliers au-dessus de 800 m d’altitude entraîne une augmentation des populations, d’où des risques de prédation sur les nids du grand tétras. De même les densités élevées de cerfs ont un impact sur la régénération du sapin qui joue un grand rôle dans l’habitat du grand tétras. Le cerf réduit l’alimentation herbacée du grand tétras et le prive d’une strate protectrice vis-à-vis des prédateurs (renards, martres). Cela a été confirmé par Jean-Louis Martin, chercheur au Centre d’Ecologie Fonctionnelle et Evolutive du CNRS à Montpellier. Ses travaux, menés au Canada sur des îles sans cervidés et avec, montrent à quel point une forte densité de cervidés réduit fortement la diversité des plantes et, par effet en cascade, la diversité des insectes et des oiseaux. Enfin, la fréquentation humaine du massif vosgien s’est densifiée et les zones les plus attractives pour les usagers correspondent exactement aux biotopes des grands tétras.

En ce qui concerne l’influence du réchauffement climatique sur une telle espèce, boréo-montagnarde, Frédéric Jiguet du Muséum National d’Histoire Naturelle a présenté une modélisation de la distribution du grand tétras en fonction des scénarios climatiques. Si l’on en restait à une température moyenne de + 2° C en 2100, le grand tétras verrait son aire de répartition se rétracter en Scandinavie. Mais le spécialiste a rassuré les participants en affirmant que tous ces modèles sont faux, ce qui ne les empêchent pas d’être utiles. En effet un oiseau peut très bien changer sa biologie pour s’adapter à l’intérieur de son aire de répartition actuelle, mais pour notre oiseau des montagnes et des latitudes nordiques, il est permis d’en douter. Des sécheresses estivales et automnales dans le massif vosgien pourraient avoir un impact négatif sur la croissance des plantes dont se nourrit le grand tétras. Mais il existe bien des grands tétras adaptés à des climats plus méridionaux au sud de la Sierra Cantabrique en Espagne dans des forêts de chênes. Enfin, une chose importante à souligner est le fait que les espèces s’adaptent mieux aux changements climatiques dans les aires protégées qu’en dehors car en zone de protection, elles n’ont que le problème du climat à affronter.

La question des renforcements de populations à partir d’oiseaux d’élevage ou d’oiseaux sauvages a été abordée au travers de l’expérience du Parc national des Cévennes qui a lâché 600 grands tétras d’élevage entre 1978 et 1994 avec un taux de survie situé entre 23 et 60 % pour les mâles et 16 à 50 % pour les femelles. Entre 2002 et 2005, 43 oiseaux provenant d’un élevage autrichien ont été lâchés et seules 3 poules ont survécu ! Malgré ces résultats plus que mitigés, une expertise rendue par les spécialistes français du grand tétras (Bernard Leclerc, Emmanuel Ménoni et Marc Montadert) a estimé que les résultats étaient positifs au niveau de la survie des oiseaux, alors que le Parc souhaitait mettre un terme à ce projet. Il y a encore des habitats favorables dans le Parc et également sur les hauteurs de la Margeride et un renforcement serait possible, cette fois à partir d’oiseaux sauvages issus de la population pyrénéenne, estimée à 5 à 6 000 oiseaux par Emmanuel Ménoni de l’ONCFS.

Les énormes difficultés pour réintroduire le grand tétras dans la nature (à ce jour un seul projet a réussi en Ecosse) ne semblent pas inquiéter le Parc naturel régional des Monts d’Ardèche qui veut se lancer dans l’aventure. Le débat entre ceux qui veulent un renforcement de la population et ceux qui misent sur l’habitat n’est pas que technique. En effet derrière chaque option se cache une conception du rôle de l’homme dans la nature et de son degré d’intervention. Le sociologue Guillaume Christen de l’université de Strasbourg a abordé ce sujet en évoquant la part d’autonomie laissée à la nature. En effet ce qui compte, comme l’aurait dit François Terrasson, ce n’est pas d’avoir des grands tétras mais c’est qu’ils soient sauvages. Trop souvent les lâchers sont accompagnés de l’élimination des prédateurs, ce qui pose des questions éthiques auxquels les conversationnistes ne doivent pas se soustraire. Mais les gens qui veulent agir pour améliorer l’habitat ne sont pas exempts de reproches sur le plan éthique avec la création de clairières artificielles et de couloirs d’envol, comme s’il fallait démontrer que le grand tétras a absolument besoin de l’homme.

Il n’y a pas eu de véritable conclusion à cette journée car il appartiendra au conseil scientifique du Parc naturel régional des Ballons des Vosges de proposer aux élus du Parc des recommandations pour la protection du grand tétras. Mais Christian Dronneau, chargé de mission de la Région Grand Est sur les questions de biodiversité, a rappelé en conclusion du débat que le grand tétras était un emblème des forêts naturelles sauvages du massif vosgien et un enjeu pour la trame verte intra-forestière qui vise à protéger les îlots de vieux arbres. Pour la Région, le grand tétras s’inscrit dans un programme intitulé « des forêts pour le grand tétras », soulignant l’importance des actions en faveur de l’habitat. Christian Dronneau a estimé que malgré tout ce qui a été fait, les résultats restent modestes en termes surfaciques. Et peut-être classe-t-on un peu vite certains habitats comme favorables en regardant la structure des forêts alors même que la diversité de leur strate herbacée laisse à désirer. Cela a d’ailleurs été souligné par Jean Poirot, représentant de France Nature Environnement, pour qui il manque un outil de mesure de la qualité de l’habitat pour le massif vosgien. Ce dernier a également proposé que les réserves biologiques domaniales créées pour le grand tétras (une quinzaine dans tout le massif) où l’espèce a disparu depuis parfois 15 à 20 ans, soient transformées en réserves intégrales et laissées en libre évolution. La balle est dans le camp de l’Etat, propriétaire des forêts domaniales, lui qui accorde très généreusement 1 % des forêts en libre évolution (îlots de sénescence et réserves intégrales) alors que l’Allemagne prévoit 10 %…

 

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Vers l’industrialisation des forêts

Comment est-on passé de la multifonctionnalité des forêts à la fonction économique qui prime sur tout le reste ?
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par Jean-Claude Génot
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Avec le bois énergie, les arbres deviennent une masse de bois – photo JC Génot

Il y a d’abord eu le Grenelle de l’environnement (une Berézina pour la forêt) avec le fameux slogan schizophrénique « produire plus de bois tout en préservant mieux la biodiversité forestière, dans une démarche territoriale concertée et dans le respect de la gestion multifonctionnelle des forêts ». Seul le « produire plus de bois » a été appliqué à la lettre, sur la base de chiffres d’accroissements annuels de la forêt française fantaisistes, surestimés de 20 % ! Tout ce qui se passe en forêt publique a été clairement annoncé dans un document de l’ONF de 2010 (1). On y trouve les vieux concepts productivistes repeints à la bonne couleur comme la croissance verte ou la décapitalisation raisonnée. On y avoue que le produire plus signifiera plus de routes en montagne et évidemment une baisse de l’âge d’exploitabilité. Mais c’est pour le bien de tous puisque cela permet de rajeunir des forêts vieillissantes et dangereuses. Quand on veut tuer son chien, on l’accuse de la rage… N’allez surtout pas croire qu’on exploitera partout, puisqu’il y aura 1 % dédié à l’écologie (îlots de sénescence et réserves intégrales) contre 99 % à l’économie, un choix vraiment équitable.

Le bois énergie conduit à exporter toute la matière organique de la forêt – photo JC Génot

Si l’on veut vraiment savoir à quelle sauce les forêts françaises vont être mangées, il faut lire le Programme national de la forêt et du bois 2016-2026 (PNFB). Le premier objectif « Créer de la valeur dans le cadre de la croissance verte, en gérant durablement la ressource disponible en France, pour la transition bas carbone », est un modèle de novlangue où il faut comprendre que couper plus de bois est une nécessité écologique. L’esprit de ce programme est résumé dans l’objectif « Développer des synergies entre forêt et industrie », avec un sous-objectif  « Adapter les sylvicultures pour mieux répondre aux besoins des marchés ». On ne peut être plus clair quant à la vision purement industrielle de la forêt. Nul doute que les « marchés » voient la forêt plutôt comme un champ d’arbres calibrés exploités par des machines que comme un écosystème fragile qui mérite une gestion proche de la nature. La sylviculture qui répond aux besoins des marchés est qualifiée de « dynamique » (terme qui fait jeune et moderne), qu’il faut traduire par intensive en prélèvements. On veut des forêts plus claires donc, avec moins d’arbres pour qu’ils croissent en diamètre plutôt qu’en hauteur afin de mieux résister aux tempêtes et pour qu’il y ait moins de concurrence pour l’eau au niveau des racines. Un schéma parfait, un modèle unique pour toutes les forêts publiques françaises imaginé par les ingénieurs de la foresterie. Mais beaucoup de forestiers vous le diront, sans ambiance forestière la forêt n’est plus elle-même. Que se passe-t-il au niveau du sol dans ces espaces sans arbres en termes d’évapotranspiration sous le soleil brûlant de l’été ou face à des vents desséchants ? Une thèse soutenue (2) à l’université de Rouen en 2016 a montré qu’en cas de fortes éclaircies, l’abondance des détritivores (diplopodes, acariens, et collemboles) diminue, ce qui réduit la décomposition de la litière et le recyclage des nutriments. Et comment admettre que l’on fasse des éclaircies fortes dans la hêtraie dont le fonctionnement naturel, pour cette espèce d’ombre, est justement de faire croître lentement les jeunes semis sous l’ombrage des adultes. Cette croissance lente permettant une plus forte longévité et des cellules plus petites qui contiennent moins d’air, rendant l’arbre plus souple pour résister aux vents violents. Qui plus est, la hêtraie est plus productive en poussant serrée car le hêtre est une espèce sociale et il existe une répartition optimale des ressources en nutriments et en eau grâce aux connexions entre les racines par compensation mutuelle (3). Coïncidence, cette sylviculture dynamique a pris son essor au moment où l’on a lancé le produire plus.

Cloisonnement dans une plantation de pins sylvestres : la forêt devient un champ d’arbres – photo R. Weissenbacher

Comme me l’a dit récemment un forestier public : « on tape pour faire du m3 ». Ce constat figurait clairement dans les slogans lors des manifestations des forestiers de l’ONF fin 2017 à Paris et en mai 2018 dans plusieurs villes françaises. Ce programme est tellement tourné vers l’économie qu’il a fait l’objet d’une critique de l’Autorité environnementale (Ae) (4). Concernant l’environnement, l’Ae « relève l’absence d’objectifs techniques concrets dans ce domaine, à tout le moins d’actions identifiées en ce sens ». L’Ae recommande aux auteurs du PNFB « de présenter les justifications environnementales du projet retenu », « de préciser la méthodologie suivie pour caractériser l’intensité des impacts positifs et négatifs au niveau des actions, et de caractériser les impacts des plantations de résineux et de peupliers préconisées » et enfin « de préciser le cadrage donné aux PRFB (5), notamment pour ce qui est des mesures en faveur de la biodiversité associées, et de l’argumentaire du ciblage des forêts où effectuer des prélèvements de bois supplémentaires ». On l’aura compris, l’Ae ne peut que constater l’absence totale de prise en compte d’un quelconque souci de la nature dans ce programme purement économique. Les productivistes ont bien travaillé et leur piège se referme sur les espoirs des opposants au modèle industriel de la forêt. Ainsi selon une étude de l’INRA (6), exploiter plus la forêt permettrait de mieux lutter contre le réchauffement climatique. Ce genre d’approche ne prend en compte aucune considération écologique globale sur l’état des forêts surexploitées mais envisage seulement la réduction des énergies fossiles au profit du bois. Les termes sont trompeurs et la cause climatique devient un cheval de Troie pour des politiques qui occultent les problèmes d’environnement (7). Ainsi utiliser le bois pour produire de l’électricité est totalement inefficace avec un rendement de 35 % (8).

Route forestière : Il faut de la place pour les camions et les machines – photo R. Weissenbacher

Avec une telle logique « énergétique », la forêt devient une usine à bois et un gisement de biomasse. Oubliées les bêtes et les plantes qui font sa complexité, méprisés les hommes qui veulent la protéger et la gérer autrement. Il y a bien sûr des réactions citoyennes un peu partout en France (Limousin, Morvan, Cévennes, etc.) pour s’opposer à cette vision productiviste et anti écologique des forêts. C’est pour les contrer que le Ministère de l’agriculture vient de publier un plan de communication qui a fait grand bruit (9). Son but a le mérite d’être clair : « l’objectif de communication du ministère doit être de prévenir les risques de protestation du public contre l’exploitation des forêts ». Ce rapport témoigne de l’arrogance des grands corps d’Etat pour qui les protestataires n’ont rien compris aux vertus de l’exploitation industrielle des forêts. C’est évidemment tout le contraire, les gens qui résistent à l’exploitation agronomique des forêts (coupes rases, plantations, cloisonnements, abatteuses, dessouchages, enrésinements, etc.) savent très bien pourquoi ils le font ! A quand des ZAD en forêt…

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1 ONF. 2010. La gestion durable des forêts publiques en forêt domaniale. Rapport. 26 p.

2 Henneron L. 2014. Impact de la densité des peuplements forestiers sur la biodiversité et le fonctionnement biologique de l’interface sol-végétation. Rev. For. Fr. LXVI : 605- 610.

3 Wohlleben P. 2017. La vie secrète des arbres. Les Arènes.

4 Conseil général de l’environnement et du développement durable. 2016. Avis délibéré de l’Autorité environnementale sur le programme national de la forêt et du bois 2016-2026. Rapport. 31 p.

5 Programmes Régionaux de la Forêt et du Bois (déclinaisons régionales du PNFB)

6 Le Hir P. 2017. Faut-il exploiter davantage la forêt pour lutter contre le réchauffement climatique ? Le Monde 28 juin 2017

7 Sainteny G. 2015. Le climat qui cache la forêt. Comment la question climatique occulte les problèmes d’environnement. Editions rue de l’échiquier. 267 p.

8 Vidalou J-B. 2017. Etre forêts. Habiter des territoires en lutte. Zones. 197 p.

9 Bardon E et Deraix C. 2017. Plan de communication pour le secteur de la forêt et du bois. Ministère de l’agriculture et de l’alimentation. CGAAER. Rapport n°17050. 27 p.

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La renaissance des stages d’abandon nocturne de François Terrasson

S’il faut retenir de François Terrasson (FT) une idée centrale dans le foisonnement de sa pensée, c’est bien le fait que l’homme détruit la nature parce qu’il en a peur.

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par Jean-Claude Génot*

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Un réveil parfois difficile pour ceux qui s’endorment tard – photo Jean-Claude Génot

Notre penseur radical de la nature (NDLR : membre éminent des JNE) avait mis au point une expérience qui permettait à ceux qui s’y soumettaient de tester leur peur éventuelle de la nature, à savoir dormir seul la nuit en forêt. Ce que FT nommait non sans humour l’abandon nocturne. Après avoir écrit mon essai biographique (1) sur lui, j’ai eu comme projet de faire revivre les stages d’abandon nocturne, ce d’autant que FT m’avait demandé d’organiser de tels stages dans ma région des Vosges du Nord dans les années quatre-vingt-dix. Mais le problème s’est tout de suite posé de savoir comment remplacer FT pour faire un travail à partir des expériences vécues par les stagiaires et permettre aux participants de se questionner sur leur rapport à la nature et au sauvage.

C’est la rencontre avec un personnage peu commun qui va tout déclencher. Ce personnage, Stefan Alzaris, est docteur en philosophie, spécialiste en psychologie cognitive et en phénoménologie. Il est enseignant-chercheur en philosophie existentielle et en éthique du soin à l’université Paris-Sud 11. Il est philo-thérapeute et forme des médecins, des soignants et des thérapeutes. Il est guide nature, crée des promenades philosophiques et naturalistes et dispense des formations sur la philosophie de la nature (2). Il anime l’association CESAME (3) qui allie la philosophie existentielle, la danse et la nature. Il est également artiste magicien.
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Le groupe des « abandonnés » de 2018 – photo Jean-Claude Génot

Après avoir consulté Marie-Claude Terrasson, très favorable à la reprise de ces stages, nous avons fait un premier test en 2015 dans les Vosges du Nord en cercle restreint afin de voir comment recueillir la parole des « abandonnés » après la nuit en forêt et surtout comment faire de cette expérience et du vécu de chacun un atelier d’écopsychologie (4) et de philosophie existentielle. L’intitulé du stage est le suivant : « Nuit en forêt : une expérience du sauvage. Ecopsychologie : renouer avec la/sa nature. Stage d’abandon nocturne sur les traces de François Terrasson ». Le stage a lieu à la Maison de l’eau et de la rivière, un centre d’initiation à la nature et à l’environnement géré par le Parc naturel régional des Vosges du Nord. Cet équipement est situé dans une vallée assez sauvage, près d’un étang, en plein massif forestier. Les gens sont déposés de nuit suffisamment loin les uns des autres dans des vallées adjacentes. Les consignes sont de ne pas prendre de lampe, de tente ou de portable. Pour le reste, les participants peuvent s’équiper chaudement (duvet, tapis de sol, couverture de survie, vêtements chauds et imperméables), le but n’étant pas de faire un stage de survie. Le premier stage a eu lieu en mai 2016 avec 9 personnes, membres de CESAME. Le second stage a eu lieu en mai 2017, toujours avec des membres de CESAME (7 personnes), et enfin le troisième stage s’est déroulé en mai 2018 avec 7 personnes de l’ARIENA (Association Régionale d’Initiation à l’Environnement et à la Nature en Alsace).

Mais en quoi une nuit en forêt est-elle une expérience du sauvage ? Notre nature maîtrisée et soumise aux caprices des hommes paraît de plus en plus domestiquée, sans surprise. Mais ce qui fait son caractère sauvage c’est la forêt, la nuit, la solitude et la désorientation. Comme le soulignait FT : « le mouvement naturel d’un être humain isolé dans la nature, sans aucun repère de civilisation – et d’autant plus la nuit – est de fantasmer à mort, dans un délire né de rien, sinon de rêves vagues, de chimères et de ces mythes, ces légendes multiples qui sous-tendent notre culture ». Bref notre cerveau travaille et déverse à notre insu des informations continues que l’on ne soupçonnait peut-être pas. Cette nuit nous révèle à nous-même, elle sert incontestablement à mieux se connaître et à s’interroger sur notre rapport à la nature. Le travail à partir des expériences vécues permet à chaque participant de raconter en détail la période qui a précédé la nuit et le déroulement de la nuit et de mettre des mots sur ses impressions, ses sensations et ses pensées.

Mais quelles peurs s’expriment au cours de cette nuit ? Il y a la peur des bruits amplifiés ou au contraire du silence, la peur du noir, la peur d’être seul, la peur de ne pas être retrouvé(e) le matin par les organisateurs, la peur du froid, la peur de l’inconfort, la peur des serpents, des petites bestioles comme les tiques ou des sangliers, la peur d’un psychopathe. Certains ont plus peur avant la nuit que pendant. Dès lors toute une gamme de comportement sert à éviter ces peurs : respirer profondément pour ne pas paniquer, ne pas enlever ses chaussures « au cas où », mettre une capuche pour ne pas être en contact avec le sol, prendre un couteau ou un bâton avec soi, rester dans son sac de couchage en position fœtale, se positionner près d’un arbre ou au contraire loin, toucher les arbres pour se rassurer, chanter des comptines ou réciter de la poésie, écrire même dans le noir. FT considérait que l’évitement ou la fuite ne sont pas des solutions et qu’il faut absolument affronter ses peurs, le pire étant d’avoir peur de la peur et de ressentir une angoisse, c’est-à-dire une peur indéfinissable. L’abandon nocturne fait ressentir des émotions incontrôlables, qui sont le miroir du sauvage en nous. Il peut faire resurgir des souvenirs d’enfance enfouis dans l’étang insondable de l’esprit.

L’abandon nocturne révèle notre peur de la nature. Selon FT, la destruction de la nature est liée à notre fonctionnement mental et à la perte de notre dimension sensible. C’est la thèse majeure de l’écopsychologie. Cette expérience de contact avec le sauvage permet d’être dans le lâcher prise par rapport au contrôle de ses émotions et de ne pas se couper du réel. Le stage permet aussi, grâce à la philosophie antique et moderne, de parler de façon très précise de nombreuses notions évoqués lors des témoignages, comme l’altérité, le risque, la présence, la spontanéité et la liberté, la réalité et le réel, le moi et le soi, le contrôle et la maîtrise, ressentir et sentir. Les concepts de naturalité, de sauvage, de biodiversité, de nature naturante et nature naturée sont également explicités.

Assurément, le stage d’abandon nocturne est un stage de connaissance de soi qui se situe clairement dans le champ de l’écopsychologie. La crise écologique est en fait une crise civilisationnelle en même temps qu’une crise intérieure.

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* Ecologue

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1 Génot J-C. 2013. François Terrasson, penseur radical de la nature. Editions Hesse. 237 p.

2 Stefan Alzaris est l’auteur notamment de ces deux articles que l’on peut consulter avec profit : « Renouer avec le sauvage : une exigence éthique », Lettre Naturalité, n°15, avril 2015 ; « La pensée sauvage : une sagesse écologique », Lettre Naturalité, n°16, mars 2016.

stefan.alzaris@cesame.asso.fr www.cesame.asso.fr

4 Egger M.M. 2017. Ecopsychologie. Jouvence éditions. 143 p.

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La nature protégée du Costa Rica

Au Costa Rica, 25 % du territoire est protégé au travers de 26 parcs nationaux, 9 réserves écologiques, 30 réserves nationales de faune, 12 réserves forestières et de nombreuses réserves privées. L’écotourisme est devenu la première ressource du pays.

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par Jean-Claude Génot *

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 La diversité biologique du Costa Rica donne toute sa démesure à travers les chiffres suivants : 10 000 espèces de plantes, 1 600 espèces d’orchidées, 15 000 espèces de papillons, 915 espèces d’oiseaux dont 3 endémiques du Costa Rica et 93 endémiques du Costa Rica et du Panama, 231 espèces de mammifères, 220 espèces de reptiles, 160 espèces d’amphibiens, 34 000 espèces d’insectes et 1 600 espèces de poissons. Chaque année, 160 nouvelles espèces sont découvertes, souvent des orchidées et bien sûr des insectes. En matière de protection de la nature, les chiffres sont également éloquents avec 25 % du territoire protégé au travers de vingt-six parcs nationaux, neuf réserves écologiques, trente réserves nationales de faune, douze réserves forestières et de nombreuses réserves privées. L’écotourisme est d’ailleurs devenu la première ressource du pays.

Le volcan Irazu, au Costa Rica – photo Jean-Claude Génot

Le parc national du volcan Irazu couvre deux mille hectares dans la province de Cartago (deuxième ville du pays) qui inclue deux réserves forestières. Ce volcan situé à 3 400 m d’altitude fait partie comme les autres stratovolcans du pays de la ceinture de feu du Pacifique, nés de la subduction de la plaque de Cocos sous la plaque Caraïbe d’où leur forme conique avec des pentes prononcées. Le cratère principal contenait un lac qui s’est effondré et n’est plus visible. Un second cratère inactif se trouve à côté du cratère principal et il est rempli de cendre volcanique que le vent fait tourbillonner en cette belle matinée de mars. Le paysage est lunaire sous un ciel bleu et nous sommes au-dessus des nuages.

Pour y accéder il y a un péage puis un parking et une boutique. Là un coati, mammifère de la famille des ratons laveurs à pelage sombre avec un nez blanc et une longue queue, est à la recherche de nourriture dans les poubelles au milieu des visiteurs. La végétation des bords de cratères est dominée par une plante du genre Gunnera, aux feuilles larges comme des parasols, couvertes de poussière. Ici il ne neige pas à cette altitude, mais il est tombé des flocons en 2016, un évènement exceptionnel lié peut-être au changement climatique.

Parmi la végétation, un colibri des volcans, endémique des milieux volcaniques, et un autour de Cooper, rapace migrateur en route vers l’Amérique du Nord.

Les gens se pressent à l’entrée du parc national Manuel Antonio, au Costa Rica – photo Jean-Claude Génot

Le parc national Manuel Antonio se situe sur la côte Pacifique dans la province de Puntarenas. Créé en 1972, il a une superficie de près de deux mille hectares pour la partie terrestre et cinquante-cinq mille hectares pour la partie marine. Il est composé d’îles, d’une baie, de mangroves et de forêts pluviales ainsi que de milieux marins. Il est adossé au village de Manuel Antonio qui est une station balnéaire avec une grande plage de sable très fréquentée par les touristes, majoritairement des Américains, et les Costaricains. Les loisirs de la société de consommation y sont proposés comme le jet ski et le para-nautisme, sans oublier tous les services indispensables à ceux qui penseraient encore à aller à la plage sans dépenser d’argent, vendeurs ambulants et loueurs de parasols et de fauteuils de plage. Le site est le théâtre d’une grande agitation avec les restaurants, les bars et les magasins. Seules les premières heures de la matinée offrent une plage vide et une faible circulation routière. Les hôtels ont été construits en lisière de forêt, ce qui explique les cris des singes hurleurs le matin au réveil.

C’est en empruntant une rue bordée d’hôtels et de « marchands du temple » avec bibelots, vêtements made in « India » et boissons locales pour touristes qu’on arrive à la porte du parc national. Près de l’entrée, des guides nature proposent leurs services pour quelques heures dans le parc. Une foule se presse à l’entrée qui est payante, là un préposé fouille votre sac. Tout cela fait penser à un parc zoologique. A peine entrés, des groupes se forment autour des guides équipés de longue vue. Sur à peine cent mètres, nous voyons une femelle et un jeune cerf de Virginie, un paresseux à trois doigts perché tout en haut d’un arbre, un iguane caméléon contre un tronc, une grenouille vénéneuse verte à taches noires immobile au sol dans les feuilles sèches. Il y a tout ce qu’il faut pour donner aux visiteurs l’impression qu’ils ne sont pas dans la nature : sentier en béton, passerelle en bois, escaliers bétonnés avec des caniveaux et panneaux dits pédagogiques qui sollicitent la raison mais aucunement l’émotion.

A la décharge des gestionnaires de ce parc accueillant des dizaines de milliers de visiteurs par an, la forêt est sous l’eau une grande partie de l’année, d’où la réponse technique du parc qui se veut définitive : le béton. On comprend mieux pourquoi ce parc attire tant de monde en arrivant sur une plage sans vague, située dans une baie magnifique, d’ordinaire fermée aux visiteurs car le parc n’est pas ouvert tous les jours. Là, au milieu d’un attroupement incroyable, des singes, les capucins à face blanche, descendent de leurs arbres et viennent au sol, parmi des gens affolés et d’autres tentant de les prendre en photo, pour voler une bouteille de soda qu’ils s’empressent d’aller boire sur leurs branches. Deux ratons laveurs reniflent les sacs des touristes sur la plage, l’un d’entre eux les chasse avec un bâton. Aucun garde du parc n’est présent pour tenter de rappeler un peu les touristes à des comportements plus respectueux de la faune.

Mais que peut-on faire dans un tel cirque ? Le parc national monnaie sa plage sans vague qui attire la plus grande part des visiteurs du parc, les gens avec serviettes de bain étant majoritaires. Il semblerait que le parc limite le nombre de visiteurs à trois cents, mais par jour ou par heure ? Ce que j’ai vu me fait opter plutôt pour la seconde option car à partir d’une certaine heure on ne laisse entrer les gens que lorsque d’autres visiteurs ressortent. Quoi qu’il en soit, cela correspond à un tourisme de masse dont l’impact sur le milieu et la faune en particulier n’est certainement pas négligeable. Les parcs nationaux du Costa Rica ont peu de moyens financiers et il semblerait que Manuel Antonio soit le plus rentable avec son entrée payante et que cet argent profite à l’ensemble du réseau. En sortant du parc, on croise des familles entières venues pour se baigner qui ne voient ni les paresseux dans les arbres ni les frégates dans le ciel. S’il y a un intérêt à observer le fonctionnement d’une telle aire protégée à titre de curiosité professionnelle, le naturaliste à la recherche d’ambiance sauvage, de calme et de solitude n’y trouve absolument pas son compte. De même, malgré certains grands arbres, la forêt visitable est assurément une forêt secondaire.

Forêt tropicale du parc national Carara, au Costa Rica – photo Jean-Claude Génot

Le parc national de Carara n’est pas très loin de Manuel Antonio dans la partie centrale de la côte Pacifique. Ce fut d’abord une réserve biologique en 1978, puis elle est devenue parc national en 1998. Le parc a une superficie modeste de cinq mille deux cent hectares et protège une partie du bassin versant de la rivière Tarcolès. Il accueille la plus grande population d’aras rouges sauvages du pays grâce à ses forêts pluviales qui ont un haut degré de naturalité. Il abrite également certains vestiges archéologiques de la période pré-colombienne de 300 ans avant J.C. à 1 500 ans après J.C. L’entrée est payante et donne accès à certains circuits pédestres. Celui que nous empruntons est bétonné comme à Manuel Antonio et sponsorisé par des multinationales américaines comme Coca Cola ou Walmart, dont les noms sont inscrits à même le sol sur le sentier. Le parc est bordé au sud par la route longeant la côte vers le Nicaragua. Le panneau d’information avec le plan du parc est sponsorisé par une entreprise privée comme celui de Manuel Antonio. Certains arbres sont monumentaux et mesurent plus de cinquante mètres de hauteur et trois mètres de diamètre avec des contreforts gigantesques dont l’écorce ressemble à la peau d’un éléphant. Des figuiers étrangleurs recouvrent les troncs d’arbres, des lianes pendent depuis les hautes frondaisons, l’atmosphère est moite, la profusion végétale est totale. On ne peut que ressentir de l’admiration devant une telle nature intégrale. On comprend mieux qu’une nature d’une telle vitalité soit difficile à contenir par l’homme et qu’une clairière sera très vite reconquise par la forêt. La seule manière que l’homme ait trouvé de contenir cette forêt magistrale est définitive, c’est la destruction pure et simple. Pourtant, cette forêt est une merveille de soutenabilité, de recyclage parfait et de fonctionnement circulaire alliant beauté et complexité.

Une plante ressemblant au caféier est omniprésente en sous-bois. Il est bien difficile de voir ou de photographier un oiseau dans ces « gratte ciel » végétaux. Nous avons pu observer des singes écureuils grâce aux mouvements des branches lors de leurs déplacements, une grenouille verte et noire et parmi les oiseaux une pie-grièche mangeuse de fourmis entièrement barrée de noir et blanc sur tout le corps et des ibis blancs au bord d’un ruisseau forestier. Plus loin, une inscription sur le sentier montre qu’une université américaine a des liens avec ce parc. Les universités du pays fréquentent également le parc comme le montre un groupe d’étudiants accompagnés de leur professeur.

Paysage du parc national Palo Verde, au Costa Rica – photo Jean-Claude Génot

Le parc national de Palo Verde, créé en 1978, est situé dans la partie la plus sèche du pays, sur les rives de l’embouchure du Rio Tempisque à l’extrémité du golfe de Nicoya. Il couvre près de dix-neuf mille hectares et fait partie de la province de Guanacaste. Il abrite des forêts sèches, des mangroves, des reliefs calcaires et des marais situés dans la plaine alluviale avec une vaste zone humide classée zone Ramsar qui accueille la plus grande concentration d’oiseaux d’eau d’Amérique centrale. Le parc doit son nom à un arbuste, le palo verde du genre Parkinsonia, au feuillage persistant. Contrairement à Carara et Manuel Antonio, Palo Verde est plus éloigné des grands axes. Il faut emprunter une piste praticable mais poussiéreuse en saison sèche d’une trentaine de kilomètres pour arriver à l’entrée du parc. La région est dominée par l’élevage sur de grandes propriétés où l’herbe est rabougrie et sèche. Les gens pratiquent l’écobuage, mais cela brûle également des haies en totalité et même des piquets de parc. Certains paysages font penser au bush africain. Un canal d’irrigation apporte de l’eau des montagnes pour cultiver du riz et de la canne à sucre. A l’entrée du parc, comme un symbole de sécheresse un cactus pousse au pied d’un arbre sans feuille au milieu d’une zone d’herbe rase entièrement desséchée. Un gros iguane vert, tel un petit dinosaure, semble supporter le soleil brûlant alors qu’il est à l’aise dans les forêts tropicales humides. Un oedicnème local marche tranquillement. Le vaste marais classé en zone Ramsar dans la vallée du Rio Tempisque est accessible en partie grâce à un ponton en très mauvais état, ce qui ne fait que confirmer les faibles moyens dont disposent les parcs nationaux. Face à nous, des milliers d’oiseaux sur fond de montagnes boisées. De très nombreuses espèces d’échassiers sont présentes comme le jabiru, l’ibis satiné et la cigogne des bois dont plusieurs centaines d’individus se répartissent entre les herbiers et les zones inondées. Parmi les oiseaux d’eau : des jacanas, des poules d’eau, des dendrocygnes au poitrail roux et au bec rouge très élégants. Un faucon pèlerin a piqué sur les canards, mais a raté son attaque. Dans le ciel, un ballet de cigognes et de vautours dans un ciel bleu limpide. Il fait si chaud que l’horizon se brouille dans les jumelles. En se réfugiant sous un arbre, le cri de la chevêchette ferrugineuse attire notre attention. Elle est perchée au milieu des branchages, petite mais impériale. Un coati traverse la piste et se dirige vers la forêt, des capucins font le chemin inverse et se dirigent vers les arbres qui bordent le marais.

Nous faisons un arrêt près d’un embarcadère sur le Rio Tempisque, fleuve brun qui charrie les limons des montagnes, encadré par des mangroves verdoyantes. Sur la terre craquelée, un ctenosaur, ou iguane noir, est posé sur un arbre mort, il est reconnaissable à sa queue formée d’anneaux recouverts d’épines. Une termitière est perchée dans un arbre et ressemble de loin à un essaim d’abeilles. Des zones de pâturage clôturées existent dans le parc national car il s’agit de terrains privés. Mais le parc utilise également le pâturage pour empêcher le développement de plantes indésirables dans les marais. Cela révèle l’invariable volonté de maîtriser la nature au profit d’une seule de ses composantes, les oiseaux. Car laisser faire la nature favoriserait d’autres espèces ou les mêmes qu’actuellement, mais en nombre plus restreint. Et qu’en est-il des risques de piétinement des plantes et des nichées par les bovins utilisés pour ce pâturage dit « écologique » ? L’Organisation des Etudes Tropicales (OET) est une organisation à but non lucratif réunissant des universités et des organismes de recherche publics et privés des Etats-Unis, du Costa Rica, du Pérou, du Mexique, d’Afrique du Sud et d’Australie. L’OET possède une station biologique dans le parc où nous sommes allés déjeuner d’un repas végétarien succulent à base de lentilles, de riz, de légumes cuits et crus, de bananes et de mûres fondantes avec un thé vert et du jus d’ananas dans une salle avec ventilateur et fenêtres ouvertes sur la forêt. Un groupe d’une trentaine de coatis est passé à côté de la salle à manger. Un pécari à collier, ressemblant à notre sanglier, est venu très près d’une fenêtre puis s’est enfui dans la forêt. Il fait trente sept degrés et seul le bureau climatisé de la responsable de l’OET offre un refuge contre la chaleur écrasante. Cette dernière nous explique que les forêts du parc abritent des jaguars, des ocelots et des pumas, mais que ces animaux ne sont visibles que sur des pièges photographiques. Une balade dans la forêt sèche permet de voir des acacias, des figuiers étrangleurs, des kapokiers du genre Ceiba, le gommier rouge du genre Bursera, un arbre au tronc cuivré, le guanacaste (Enterolobium cyclocarpum), l’arbre national du Costa Rica aux feuilles de mimosa et le Parkinsonia au feuillage bien vert qui a donné son nom au parc. A cela s’ajoutent des cactus et des vignes du genre Bauhinia et Combretum.

Le degré de naturalité et de conservation augmente avec l’altitude, notamment en ce qui concerne les forêts pluviales et de nuage. La plupart des aires protégées couvrent des zones en altitude sur les cordillères avec des pentes fortes trop pentues pour être exploitées. Certes, il existe des aires protégées à basse altitude, mais les forêts tropicales humides des basses terres du Pacifique sont menacées. C’est également le cas des forêts sèches qui ne représentent aujourd’hui plus que 0,1 % de leur superficie originelle.

Pour prendre la mesure de la déforestation, 75 % du pays était recouvert de forêts en 1950, contre 25 % aujourd’hui. Mais il semblerait que le Costa Rica ait fait des efforts pour freiner la déforestation ou favoriser le retour de la forêt depuis les années 1990. Malgré une communication très optimiste sur la protection de la nature du pays, à l’évidence il n’y a pas assez de moyens pour la conservation de la nature au regard des enjeux extraordinaires de biodiversité de ce petit pays. Ainsi il n’y a pas assez de gardes pour certaines aires protégées et peu de moyens matériels publics pour assurer un accueil de qualité. Les réserves marines font l’objet d’actes de braconnages des requins pour le trafic des ailerons achetés illégalement par des négociants taïwanais. En 2013, un jeune défenseur des tortues a été tué par des braconniers. Pourtant, ce pays a pris des décisions courageuses comme l’interdiction de la chasse et la protection de la nature réglementaire représentant actuellement le quart de sa superficie. Mais malgré l’existence d’inégalités sociales et de maux des temps modernes comme le trafic de drogue, ce pays fait figure d’exception en Amérique centrale et son action en faveur de la nature mérite d’être soutenue et encouragée au niveau international.

  • Ecologue

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L’Union européenne au secours du lynx

La situation du lynx en Europe n’est pas brillante. En dehors de la population des Carpates, de celle des pays baltes en lien avec la Biélorussie et la Russie et de celle de la Suisse pour tout l’arc alpin, les autres populations sont toutes modestes et fragmentées.

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par Jean-Claude Génot

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Lâcher de lynx dans la réserve de biosphère Pfälzerwald-Vosges du Nord le 30 juillet 2016 : le bond vers la liberté – photo Jean-Claude Génot

Il faut souligner que le lynx n’est pas un grand colonisateur et que des petites populations séparées par des habitats défavorables à l’espèce sur de grandes distances sont menacées d’extinction à moyen et à long terme si aucun échange génétique n’est possible. De plus, certaines opérations de réintroduction effectuées dans les années 1970 et 1980 ont conduit à des échecs comme en Italie, en Autriche, en Bavière (Allemagne), en République Tchèque, en Engadine (Suisse) et désormais dans les Vosges (France) et en Slovénie.

C’est sans doute cette situation critique du lynx, dont le statut reste précaire, qui a conduit l’Union Européenne à soutenir trois programmes Life ayant pour objectif la réintroduction ou le renforcement de population de lynx.

Un des programmes de réintroduction concerne la forêt du Palatinat en Allemagne dans la réserve de biosphère transfrontalière Pfälzerwald-Vosges du Nord, soit 3028 km2. Le programme a pour but de lâcher 20 lynx de 2016 à 2020 et coûte 2,75 millions d’euros. Il est piloté par une fondation, jugée neutre par la fédération des chasseurs de Rhénanie-Palatinat qui s’est impliquée dans le projet à cette condition, entre autres. Un important travail de relations publiques a été effectué avant de lancer ce programme et la fédération des chasseurs ainsi que le syndicat des éleveurs d’ovins et de caprins soutiennent le projet, ce qui est un point très positif pour la réussite du programme. A ce jour, 9 lynx ont été lâchés venant de Slovaquie et de Suisse. Sur 3 mâles et 6 femelles, un mâle a quitté la forêt du Palatinat et a parcouru 350 kilomètres en un mois et a rejoint les Vosges du Sud. Même si le projet allemand a pour but de favoriser les connections entre la future population de la forêt du Palatinat et celle des Vosges puis du Jura, le mâle Arcos, qui vit actuellement sur un domaine vital de 131 km2, n’est pas assuré de rencontrer une femelle tant les effectifs de lynx du massif vosgien sont faibles. La dernière femelle lâchée en décembre 2017 s’est blessée à la patte et sa blessure s’est tellement infectée qu’il fallu l’euthanasier.

Finalement, il reste 7 adultes dans la forêt du Palatinat et deux subadultes (non équipés de colliers émetteurs), nés en 2017 de l’union entre le mâle lâché en juillet 2016 et une des deux femelles lâchées en même temps. Grâce à leurs colliers GPS, les domaines vitaux des lynx ont été calculés par la méthode du polygone convexe minimum 90 (le polygone est tracé avec les points les plus extérieurs et représente la zone la plus restreinte de tous les pointages effectués. Le chiffre 90 indique que le domaine d’activité englobe 90 % des pointages, les 10 % restant correspondent à des trajets uniques plus éloignés). A ce jour, les mâles ont des domaines vitaux de 298 et 345 km2 et les femelles : 118, 231 et 284 km2. Une femelle lâchée en 2016 a son collier qui ne fonctionne plus mais elle est toujours vivante, sa trace est suivie par des chiens de sang entraînés à suivre les traces de lynx et à distinguer plusieurs lynx entre eux. C’est Michael Back, un chasseur faisant partie de l’équipe du programme Life, qui utilise ses chiens pour localiser certains lynx, suivre les pistes qu’ils empruntent pour traverser certaines routes et autoroutes ou pour trouver des proies quand les localisations indiquent plusieurs points au même endroit. Sur 96 mammifères identifiés comme proie des lynx, 86 % sont des chevreuils et 6 % des cerfs. Un sondage réalisé auprès du grand public indique que 57 % des personnes interrogées ne voient que des avantages à la réintroduction du lynx et 23 % des avantages et des inconvénients, contre 9 % qui ne voient que des inconvénients. Côté français, un « parlement du lynx » (il en existe également un côté allemand) a été mis en place pour favoriser l’acceptation du lynx, mais un important travail est à mener avec les chasseurs et les éleveurs pour que les lynx allemands qui viendront dans les Vosges du Nord soient acceptés.

Le second programme Life se déroule en Pologne dans le Nord-Ouest de la Poméranie sur la période 2017-2020 et il est piloté par la Société pour la nature de la Poméranie occidentale. A ce jour, il y aurait 400 lynx dans toute la Pologne, principalement dans les Carpates au Sud et à l’Est à Bielowieza. Le programme doit se dérouler de 2017 à 2020 et prévoit de lâcher 20 lynx, issus d’un élevage en captivité qui a lieu dans la zone du lâcher. La région concernée par la réintroduction couvre 4500 km2 de forêts, de zones humides, de cultures et de prairies, une zone située non loin de la frontière allemande et de la mer Baltique. Cette région fait déjà l’objet d’un programme Life pour la réintroduction du bison à partir d’un élevage en captivité, coordonné par la même association. L’originalité de ce programme réside dans l’emploi de 4 couples de lynx issus de zoos (Tallin, Munich, Riga et Vienne), répartis dans des enclos de 0,5 ha. Des couloirs séparent ces enclos et des animaux vivants servent de proies aux lynx. C’est dans ces enclos que naîtront des jeunes. Puis à l’âge de 10 mois, ils seront transférés dans des enclos de lâcher avec des proies vivantes des daims) qui permettront aux jeunes de quitter spontanément la captivité. Les enclos de lâcher sont distants de 20 kilomètres. Les jeunes seront munis de colliers émetteurs et seront lâchés an printemps. On pourrait craindre qu’une telle opération de réintroduction fondée sur un élevage en captivité soit risquée à cause d’une supposée incapacité des lynx nés en enclos à survivre dans la nature. Mais de telles opérations ont déjà eu lieu dans les parcs nationaux du Harz en Allemagne et de Kampinoski en Pologne et ont été des succès.

Le troisième programme Life concerne les Alpes dinariques et le sud-est des Alpes en Slovénie et en Croatie et couvre la période 2018-2024. Il est porté par l’administration forestière en lien avec l’université de Ljubljana. Le programme de 7 millions d’Euros consiste en un renforcement des populations avec 20 individus dans les Alpes et dans les Alpes dinariques en Slovénie et en Croatie. Le lynx avait déjà fait l’objet d’une réintroduction dans les années 1970 dans les Alpes dinariques qui fut un succès. La population a augmenté de 1979 à 2000, puis a ensuite décliné pour atteindre entre 2010 et 2016, un effectif de 15 individus, chiffre à partir duquel le taux de consanguinité menace la survie de l’espèce. Que s’est-il passé ?

Le lynx a fait l’objet d’une chasse avec des quotas de tir annuels. Entre 1978 et 2003, 124 lynx ont officiellement été abattus. Quand on sait que les tirs légaux ne limitent en rien le braconnage, il est permis de s’interroger sérieusement sur les effets réels de la chasse sur le lynx. Le régime alimentaire du lynx en Slovénie est composé de chevreuils à 69,2 %, de cerfs à 12,8 % et de loirs à 9,9 %. Il est évident qu’avec un tel régime alimentaire, des chasseurs slovènes ressentent vraisemblablement le lynx comme un concurrent. Qui plus est, la part de 10 % de loirs dans l’alimentation du lynx ajoute peut-être un ressentiment supplémentaire contre le lynx puisque le loir est également piégé, une spécificité slovène. Enfin, les proies tuées par le lynx, que ce dernier couvre de feuilles pour revenir les manger au bout de plusieurs jours, sont consommées par de très nombreuses espèces qui ne dédaignent pas les cadavres (renard, fouine, ours, sanglier, loup, loir, grand corbeau, buse, etc.). L’ours a un impact particulièrement important puisqu’il consomme 30 % des proies du lynx. Deux scénarios sont possibles, soit le lynx tue à nouveau un chevreuil et cela donne à certains chasseurs une raison supplémentaire de lui en vouloir au point de le braconner, soit le lynx n’est pas capable d’en capturer un autre immédiatement et dans ce cas il ne se nourrit pas correctement et sa survie peut être en jeu.

Ces trois programmes portent de grands espoirs pour le lynx en Europe mais aussi pour une certaine idée de la nature sauvage. Toutefois, ils ne doivent pas nous leurrer sur la difficile situation de certains grands prédateurs comme le lynx dont le statut est très fragile à cause de la fragmentation de ses habitats, des risques de consanguinité et du braconnage, véritable fléau pour cette espèce forestière qui se nourrit principalement d’ongulés sauvages. L’Europe est fortement peuplée et industrialisée, par conséquent les espaces protégés sans chasse sont trop peu nombreux pour garantir des zones de sécurité au lynx. Dans la plupart des pays de l’Union européenne, les aires protégées sans chasse ne représentent que 1 à 2 % de la surface totale, c’est toute la place que l’on est capable d’accorder à la nature sauvage en toute sécurité. A ceux qui pensent que les grands prédateurs peuvent parfaitement vivre dans des paysages exploités par les hommes, il est bon de rappeler que c’est bien parce que ces espèces n’ont pas d’autre choix (à titre d’exemple, les lynx ont beaucoup de mal à s’implanter en dehors du parc national de la forêt bavaroise à cause du braconnage), que la situation serait bien meilleure si le braconnage était plus sanctionné, si une vaste campagne d’éducation auprès des jeunes chasseurs était mise en place avec les responsables de leurs associations de chasse et si les aires protégées étaient plus nombreuses pour assurer une meilleure garantie de survie à des noyaux de populations.

Notons que les réintroductions faites avec succès dans le Harz et à Kampinoski l’ont été dans des parcs nationaux. Enfin, faut-il rappeler la situation plus que fragile du lynx en France où la réintroduction dans les Vosges s’est soldée par un échec, où la population la plus viable du massif jurassien fait désormais l’objet d’un braconnage régulier tandis que les effectifs du massif alpin restent modestes. Alors que le Land de Rhénanie-Palatinat s’est doté d’un plan de gestion du lynx, il est urgent que l’Etat français élabore un plan d’action national pour cette espèce protégée (notons qu’un Plan Lynx pour le Massif Vosgien est en cours d’élaboration à l’initiative du Centre de Recherches et d’Observations des Carnivores en lien avec tous les acteurs concernés).

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Pour leurs informations, je remercie Sylvia Idelberger, coordinatrice du Life lynx dans la forêt du Palatinat, Rok Cerne, coordinateur du Life lynx en Slovénie, Magdalena Kwiatkowska du Life lynx en Pologne (Poméranie occidentale) et Maximilian Hetzer, forestier en Bavière.

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ANNUAIRE 2019
Spécial 50 ans


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