Jean-Claude Génot

Voyages d’un écologue par Jean-Claude Génot (JNE)

Écologue de formation, Jean-Claude Génot plaide pour une meilleure cohabitation entre l’homme et la nature sauvage. Au cours de ses voyages, il a cherché à explorer ce qui nous lie à la nature. Dans ce livre, il nous emmène avec lui sur les traces des ours, des loups et des lynx des Balkans, nous fait découvrir un parc national suisse laissé en libre évolution depuis un siècle, le mythique parc de Yellowstone aux États-Unis ainsi que les paysages de Tanzanie et de Zambie. A chaque fois, il dépeint le comportement des animaux qu’il observe et nous fait voir l’envers du décor : la vie des naturalistes engagés dans leur protection et l’influence des hommes perceptible jusque dans ces espaces sauvages. Un témoignage riche d’enseignements !


Éditions L’Harmattan, 166 pages, 19 € – www.editionsharmattan.fr
Contact presse : Fabien Aviet. Tél.: 01 40 46 79 23 – fabien.aviet@harmattan.fr
(Carine Mayo)

Propagande sylvestre

Lors d’une promenade en forêt domaniale située en bordure de la commune alsacienne où il habite, un membre des JNE a eu la surprise de trouver à l’entrée d’un sentier une petite affiche informant les usagers d’une coupe d’arbres.

par Jean-Claude Génot *

La manière dont l’information était libellée m’a interpellé. En grand caractère était écrit « Ici l’ONF entretient la forêt !». Entretenir signifie maintenir en bon état. Est-ce que couper des arbres maintient le bon état de la forêt ? S’il s’agit du bon état économique, couper des arbres rapporte à son propriétaire, mais encore faut-il ne pas trop en couper pour que le revenu soit régulier et qu’il s’agisse d’arbres de qualité vendus pour le bois d’œuvre. En tous les cas couper des arbres, notamment des gros, ne maintient pas la forêt en bon état écologique.

J’entends souvent des forestiers essayer de plaider leur cause ou justifier leur métier en disant que la gestion (mot qui a remplacé l’exploitation mais qui vient de l’entreprise et signifie contrôle et maîtrise) forestière améliore la biodiversité. Ainsi l’interprofession France Bois Forêt, sur son site internet ,nous dit que « la forêt doit être gérée pour garantir le maintien de la biodiversité ». Or il n’en est rien ! La sylviculture diminue la biodiversité comme l’ont montré les chercheurs de l’IRSTEA (à l’époque le CEMAGREF), dans une publication de synthèse (1) de 51 articles scientifiques collectés dans toute l’Europe. Leur article montre clairement que la plus forte biodiversité forestière se trouve concentrée dans les stades âgés et sénescents (insectes, lichens, champignons, mousses), ceux-là mêmes qui sont visés en premier par toute exploitation forestière. Qui plus est, les bois morts et les vieux arbres de grande taille au sol servent de tanière aux grands prédateurs (ours, loup et lynx).

Est-ce que ce qui se cache derrière l’entretien de la forêt ne traduirait pas plutôt le message suivant : sans « entretien », la forêt n’est pas en bon état (l’argument est d’ailleurs asséné avec un point d’exclamation). Cela signifie qu’il ne faut pas laisser les forêts sans « entretien », exit les réserves intégrales et autres forêts en libre évolution. Il y a des gros arbres qui à tout moment peuvent vous balancer une branche sur la tête et du bois mort au sol : dangereux et pas clean comme disait François Terrasson. Cette « haine » des forêts non exploitées est assez récurrente chez certains forestiers. Ainsi dans Le Monde du 3 novembre 2018, la directrice d’AgroParisTech Nancy (l’école qui forme les ingénieurs forestiers, notons au passage que la première année d’étude dans cette école est commune avec les agronomes, de là à dire qu’on veut former des forestiers pour qu’ils « gèrent » les forêts comme des champs d’arbres…) évoquait les forêts non exploitées dans le contexte des changements climatiques de la façon suivante : « Mais des forêts non gérées coûtent cher : les coups de vent entraînent la chute d’arbres qui coupent les routes, les coups de chaud favorisent les incendies. Ces perturbations favorisent à leur tour les invasions d’insectes, la dégradation des sols, et autres problèmes pour les écosystèmes et notre bien-être. Imaginer que les forêts laissées en libre évolution résisteraient mieux est un mythe ».

Nous verrons très bientôt, qui des forêts naturelles ou des plantations d’arbres mono spécifiques des Landes ou du Limousin, seront les mieux adaptées aux futures tempêtes et attaques d’insectes. De qui se moque-t-on ? Ces sottises sur les forêts naturelles rappellent l’article de Bourgenot (paru en 1973 dans Rev. For . Fr. XXV : 339-360 et intitulé Forêt vierge et forêt cultivée) avec les passages suivants : « devenue pour lui inhospitalière », « l’homme civilisé du 20e siècle serait parfaitement mal à l’aise, pour user d’un euphémisme, dans une forêt qui ne serait pas elle-même civilisée » ou encore « la forêt vierge n’est ni utile ni agréable à l’homme ». Force est de constater que les préjugés anti nature sont plus durables que la gestion forestière actuelle…

Mais revenons à notre affiche. L’ONF fait couper des arbres en forêt, mais il semblerait que le terme soit devenu tabou puisqu’il est question de « récolte de bois ». Jadis, les gens allaient ramasser, glaner ou récolter du bois en forêt, mais il ne s’agit plus de cela aujourd’hui. Le mot récolte est utilisé en agriculture et cette analogie avec la sylviculture n’est pas très heureuse en termes de communication. Pourquoi ne pas reconnaître tout simplement que l’on coupe des arbres en forêt parce que la société a besoin de bois ? Il s’agit sans doute de la nouvelle stratégie de communication issue du rapport (2) du ministère de l’Agriculture dont l’objectif est « de prévenir les risques de protestation du public contre l’exploitation des forêts, en cherchant à provoquer une prise de conscience de la nécessité de couper des arbres pour entretenir les forêts et récolter du bois. »

La communication consisterait à dire aux usagers qu’on coupe du bois pour les besoins de notre société (encore que c’est plus pour répondre aux intérêts de certaines industries) et la pédagogie permettrait de faire comprendre comment les forestiers s’y prennent pour sélectionner les arbres à couper. La propagande, elle, conduit à dire aux usagers qu’on coupe des arbres pour « entretenir » les forêts (voir plus haut ce que signifie entretenir). Plutôt que de remettre en cause la politique du produire plus qui mène à un rajeunissement des forêts, une montée en puissance de la plantation de résineux et une mécanisation avec des engins toujours plus lourds auxquels la forêt doit s’adapter, on préfère « communiquer» pour faire passer la pilule au grand public qui fréquente la forêt. Ce rapport expose sans aucun complexe la manière dont il faut que l’Etat s’y prenne pour faire adopter par la population le fait d’exploiter plus la forêt française car c’est bien de cela qu’il s’agit, derrière le doux euphémisme d’une économie « décarbonée ». Quel paradoxe que celui d’une société qui, pour éviter d’avoir recours à des énergies fossiles émettant des gaz à effet de serre, est prête à couper plus ses forêts qui sont d’excellents puits de carbone à condition de les laisser vieillir…

Une campagne de communication de l’interprofession France Bois Forêt a montré l’image d’un bûcheron muni de sa tronçonneuse au pied d’un grand et bel arbre avec le slogan suivant : « Mon métier, c’est aussi aider la forêt à respirer ». La métaphore est ridicule car les hêtraies multi-séculaires des Carpates de l’Est classées au patrimoine mondial de l’UNESCO avec près de 1 000 m3 de bois à l’hectare respirent et se régénèrent parfaitement bien sans aucune tronçonneuse. Avec des slogans aussi ridicules, qui veut-on abuser ?

Dans l’argumentaire du ministère de l’Agriculture pour ses opérateurs tels que l’ONF, on trouve des perles de la propagande sylvestre telles que :

«  Les surfaces de forêts françaises ont doublé depuis un siècle, le stock de bois est trop important par rapport à la production biologique de la forêt, alors que la France est importatrice ».

Cette rengaine sur le doublement des surfaces de forêts françaises est irritante quand elle n’est pas accompagnée d’une précision de taille : à savoir qu’il s’agit de jeunes forêts et souvent de plantations de résineux sur des terres agricoles que l’on serait bien naïf de nommer des forêts alors qu’il s’agit de champs d’arbres. Cela est confirmé par le fait que le volume moyen de bois à l’hectare en France est un des plus faibles d’Europe (moyenne nationale de 131 m3/ha ; source Inventaire forestier N°27, 2e trimestre 2011). De ce fait, affirmer que le stock de bois est trop important par rapport à la production biologique est un non-sens tant ces forêts sont jeunes et que seuls les vieux arbres produisant nettement plus de bois que les jeunes sont susceptibles de produire un important stock de bois.

«  La gestion des forêts françaises est durable, l’exploitation des forêts est une condition de leur santé et de leur fonction de pompe à carbone ». Evidemment, on pourrait débattre des jours sur le terme durable. Tout dépend de la conception de la forêt que l’on a, entre la version minimale des uns pour qui couper à blanc et planter des résineux est durable et la vision plus ambitieuse des autres pour qui seule une gestion irrégulière à couvert permanent avec du bois mort et des vieux arbres vivants mérite d’être qualifiée de durable. Ne revenons pas sur le fait que l’exploitation d’une forêt n’améliore en rien sa santé écologique, mais réduit sa biodiversité comme l’ont montré les chercheurs de l’IRSTEA, c’est-à-dire sa productivité biologique, donc sa santé économique à long terme.

Quant à la métaphore de la « pompe à carbone » pour les forêts jeunes, elle passe sous silence le fait qu’une forêt jeune capte 4 fois moins de carbone dans le sol qu’une forêt mûre, que l’exploitation d’une jeune forêt dépense plus d’énergie fossile que pour une forêt âgée, que le rapport déchets/bois est plus élevé pour une forêt jeune que pour une forêt âgée et enfin que la biodiversité d’une jeune forêt est bien moindre que celle d’une forêt âgée. Qui plus est, cette affirmation passe sous silence le devenir du carbone fixé (source : Philippe Lebreton).

« La gestion forestière contribue à la lutte contre le changement climatique ». La gestion forestière influence le cycle du carbone en forêt, donc elle agit sur le changement climatique, notamment dans sa capacité à stocker le carbone dans le sol. Mais cette affirmation n’est en rien une évidence si on ne précise pas de quelle gestion il s’agit. Ainsi des chercheurs (3) ont montré que les plantations de résineux effectuées massivement en Europe à la place des forêts feuillues naturelles depuis le XVIIIe siècle n’ont pas permis de faire de la forêt européenne un puits de carbone malgré le gain de surface couverte par des forêts mais au contraire d’accumuler une dette de carbone. Pourquoi ce paradoxe ? D’abord parce que l’exploitation de ces plantations de résineux sur des cycles relativement courts relâche le carbone accumulé dans la biomasse, le sol, le bois mort et l’humus. De plus, la conversion des feuillus en résineux modifie l’albedo ou pouvoir réfléchissant des arbres, pourtant plus bas chez les résineux que les feuillus, la rugosité de la canopée (la capacité à plus ou moins laisser passer la lumière) et l’évapotranspiration du sol, plus soumis à la lumière dans les plantations de résineux que dans les forêts de feuillus. Tous ces paramètres sont plus négatifs en termes d’atténuation de chaleur pour les plantations de résineux que pour les forêts naturelles de feuillus, d’où une contribution au réchauffement plutôt qu’une atténuation ! On voit donc que remplacer des forêts feuillues âgées par des résineux exploités sur des cycles beaucoup plus courts renforce le réchauffement climatique.

Le seul argument liant positivement l’exploitation forestière et le changement climatique est celui de l’usage du bois, matériau renouvelable, à la place des énergies fossiles qui génèrent des gaz à effet de serre. Encore faut-il ne pas trop exploiter et rajeunir les forêts ou remplacer les feuillus par des résineux comme il est dit précédemment au risque de baisser leur capacité à stocker le carbone et ne pas utiliser le bois pour le brûler ou en faire des produits à courte durée de vie comme les palettes. Là encore, tout le cycle du produit doit être envisagé avant d’affirmer que la gestion forestière permet de lutter contre le changement climatique.

« La certification forestière PEFC confirme l’engagement des forestiers dans une gestion durable de qualité de la forêt ». Même si les normes de certification PEFC ont été renforcées (4), sur le plan écologique elles ne sont pas à la hauteur des enjeux avec des coupes rases de deux hectares autorisées en zones de forte pente, avec la conservation d’un arbre mort ou un arbre âgé à l’hectare ou encore la non-utilisation de pesticides à moins de six mètres des cours d’eau. Il ne peut y avoir de gestion forestière durable avec l’usage de pesticides ou le recours aux coupes rases qui sont des pratiques économiquement et écologiquement non soutenables. Quant à l’unique arbre à conserver par hectare, c’est justement l’arbre « label » qui cache la forêt pas forcément bien gérée si par exemple on ne prend pas en compte le bois mort, élément essentiel du fonctionnement biologique des forêts. Exploiter des champs d’arbres ne demande aucune précaution, exploiter un écosystème nécessite une éthique spécifique de la forêt.

Alors que tout le monde se focalise (fort justement) sur les « infox », on oublie un peu vite les arguments tronqués ou les contre-vérités scientifiques distillées par des établissements publics ou des lobbys de l’industrie du bois pour servir la politique du produire plus. N’oublions pas que toute cette politique de mobilisation du bois en France est fondée sur une surestimation de 20 % de la production biologique des forêts françaises par l’Inventaire Forestier National (IFN), sans qu’à aucun moment après la reconnaissance de cette erreur par l’IFN, les objectifs de cette exploitation aient été revus à la baisse.

Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas seulement une question d’approche de la forêt : forêt production de bois pour les uns et forêt multi-usages pour les autres. C’est la conception même des arbres vus comme un gisement de matière première que des ingénieurs ont imaginé d’exploiter par une industrie extractive pour produire toujours plus d’énergie (5). Suprême forme de la propagande, on ose nommer cela la transition écologique alors qu’il s’agit d’empiler toutes les formes d’énergie possible. Fini l’arbre source d’émotion, d’émerveillement et d’imaginaire, dont le bûcheron peut prendre la mesure de la puissance. Désormais, les arbres sont fauchés comme les blés par des abatteuses, posés tels quels en tas sans laisser au sol l’indispensable matière organique apportée par les petites branches, prêts à être déchiquetés par une autre machine pour nos sociétés avides de toujours plus d’énergie.

* Ecologue

1 Paillet Y. et Bergès L. 2010. Naturalité des forêts et biodiversité : une comparaison par méta-analyse de la richesse spécifique des forêts exploitées et des forêts non exploitées en Europe. In Vallauri D., André J., Génot J-C., De Palma J-P. et Eynard-Machet R. 2010. Biodiversité, naturalité, humanité. Pour inspirer la gestion des forêts. Pp 41-49.

2 Bardon E et Dereix C. 2017. Plan de communication pour le secteur de la forêt et du bois. Rapport n°17050. Ministère de l’agriculture et de l’alimentation. 27 p.

3 Naudts K., Chen Y., McGrath M.J., Ryder J., Valade A., Otto J. & Luyssaert S. 2016. Europe’s forest management did not mitigate climate warming. Science 351 : 597-600.

4 Boughriet R. 2012. Gestion durable des forêts : les normes de certification PEFC durcies. https://www.actu-environnement.com/ae/news/PEFC-label-FSC-schema-national-certification-foret-bois-reglement-europe-tracabilite-14770.php4

5 Vidalou J-B. 2017. Etre forêts. Habiter des territoires en lutte. Zones. 196 p.

La France est-elle spécifiquement anti-nature ?

A l’issue de près de quarante années de vie professionnelle dans le domaine de la protection de la nature, à côtoyer les acteurs du monde rural (agriculteurs, forestiers, élus locaux, chasseurs, pêcheurs, propriétaires privés, administrations, associations de protection de la nature) et à m’intéresser aux relations entre l’Homme et la Nature sur les traces de François Terrasson, j’ai acquis la conviction qu’en France, le sentiment anti-nature est particulièrement bien ancré.

par Jean-Claude Génot *

Certes, je n’ignore pas que la régression de la nature est un phénomène mondial qui n’est pas spécifique à notre pays. J’ai avancé quelques hypothèses sur l’attitude anti-nature de la France dans un chapitre intitulé L’exception française dans un de mes livres (1). C’est pourquoi j’ai lu avec grand intérêt le livre de Valérie Chansigaud paru en 2017 : Les Français et la nature. Pourquoi si peu d’amour ? (2).

Dans ce livre, Valérie Chansigaud, qui étudie l’histoire de l’impact de l’homme sur la nature, a réuni de nombreuses données qui montre le retard des Français par rapport aux Anglo-Saxons et aux Allemands dans de nombreux domaines tels que les livres sur la nature, la photographie animalière, les documentaires naturalistes avec la première réalisation française un demi-siècle après les Britanniques, les émissions de télévision sur les animaux et les revues scientifiques sur l’écologie qui apparaissent dès le début du XXe siècle aux Etats-Unis avec Bulletin of the Ecological Society of America en 1917 tandis que son équivalent français le Bulletin de la Société d’écologie ne voit le jour qu’en 1969.

Parmi les grands voyageurs, géographes et naturalistes du XVIIIe et XIXe siècle, on retient les noms du Suisse Augustin Pyrame de Candolle (1778-1841), de l’Allemand Alexander von Humboldt (1769-1859), un pionnier de la biogéographie, et des Britanniques Alfred Russel Wallace (1823-1913) et Charles Darwin (1809-1882) à qui l’on doit la célèbre théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Mais qui, en dehors des spécialistes, a retenu le nom du français Aimé Jacques Alexandre Goujaud dit Bonpland (1773-1858) alors que ce dernier a accompagné Humboldt en Amérique du Sud ? De plus, aucun concept fondateur de l’écologie scientifique n’est dû à un Français : les Allemands Haeckel (1834-1919) pour le terme écologie et Möbius (1825-1908) pour la biocénose, le Britannique Tansley (1871-1955) pour l’écosystème et l’écotope, le Russe Vernadsky (1863-1945) pour la biosphère, les Américains Clements (1874-1945) pour le climax, Soulé et Wilcox pour la biologie de la conservation et Wilson et Rosen (1930-2006) pour la biodiversité.

Humboldt mérite une mention spéciale car il s’agit bien d’un homme hors du commun. Pour ses contemporains, il était « l’homme le plus célèbre au monde après Napoléon » (3). Il était admiré de personnes aussi remarquables à leur époque que les poètes Emerson, Wordsworth et Goethe, un écrivain comme Thoreau, un scientifique comme Darwin que Humboldt a inspiré pour son expédition sur le Beagle et l’écriture de L’origine des espèces et des hommes politiques comme Jefferson et Simon Bolivar. Il a fréquenté tous les savants de son temps : Arago, Cuvier, Lamarck, Gay-Lussac et Laplace. Ce qui a rendu sa personnalité si marquante est, outre sa passion pour les sciences au sens large, son approche globale de la nature, son sentiment de nature et le parallèle qu’il faisait entre le sort des hommes et celui de la nature face à l’exploitation.

Enfin, il n’y a aucune personnalité chez nous qui puisse rivaliser avec les Américains Henry David Thoreau (1817-1862), John Muir (1838-1914) ou Aldo Leopold (1887-1948) qui ont fortement marqué leur époque et ont un écho encore aujourd’hui en dehors des Etats-Unis. Valérie Chansigaud aurait pu également rappeler que le premier parc national au monde a été créé en Amérique du Nord en 1872 et les premiers parcs nationaux européens en Suède en 1909, en Suisse en 1914 et en Italie en 1923, alors que le premier parc national français date de 1963.

Selon l’historienne, la plus grande indifférence à la nature des Français est une question de préjugés culturels. En matière d’idée préconçue, le sentiment hostile à la nature qui préside à l’époque des Lumières est illustré par cette célèbre citation de Buffon (1707-1788) : « La nature brute est hideuse et mourante ; c’est moi et moi seul qui peut la rendre agréable et vivante ». Buffon apporte la preuve qu’on peut décrire la nature et n’avoir aucune empathie pour elle, pire une forme de haine. De là ont découlé les assèchements de marais, les recalibrages de rivières et l’exploitation des vieilles forêts.

Comme autre exemple de préjugé, Valérie Chansigaud analyse les distinctions faites entre les différentes espèces vivantes, notamment celui qui conduit les scientifiques à consacrer 40 % de leurs articles aux mammifères alors que ces derniers ne représentent que 9 % des vertébrés. Elle nous rappelle également que dans l’art pariétal, la plupart de dessins ne concernent que des gros mammifères. Mais s’agit-il d’un préjugé ou d’une solidarité intra spécifique, car n’oublions pas que Homo sapiens est un mammifère. Qui plus est, les dessins des célèbres grottes préhistoriques rendaient hommage aux mammifères qui occupaient sans aucun doute une place de choix dans leur cosmologie.

Ainsi on peut également penser que c’est la fascination de l’homme pour le loup qui l’a conduit à domestiquer ce prédateur. D’ailleurs cette alliance entre l’homme et le loup domestiqué devenu chien est sans doute à l’origine de la réussite de l’homme moderne grâce à une chasse plus efficace (4). Quand des penseurs ont tenté de s’intéresser à la nature comme le géographe anarchiste Elisée Reclus (1830-1905), ils n’ont pas réussi à faire passer leurs idées vers la société civile et n’ont pas permis l’émergence d’associations ou d’organisations sociales qui agissent concrètement pour la nature comme ce fut le cas en Grande-Bretagne. Le géographe ne sacralise pas la nature comme Thoreau ou Muir parce qu’il est plus anarchiste que naturaliste et souhaite surtout s’opposer aux conservateurs qui utilisent la nature pour justifier l’asservissement de l’homme. Il est loin du militant de la cause sociale, animale et environnementale, Henry Stephens Salt (1851-1939), qui estime que la morale doit s’appuyer sur le fait que tous les êtres vivants sont parents. Une ébauche de l’éthique éco-centrée d’Aldo Leopold qu’on ne trouve chez aucun penseur français de cette époque. Qu’est-ce qui a manqué à Elisée Reclus pour être retenu dans l’histoire de la pensée écologique au niveau international ? Un manque de recul lié à son présupposé d’ordre moral selon lequel l’humanité pouvait être améliorée par la révolution alors que Salt considère la civilisation moderne comme une barbarie, ce que le XXe siècle va malheureusement confirmer. Un manque de lucidité à propos de l’influence négative de l’homme sur la nature alors que George Perkins Marsh (1801-1882) dans son ouvrage L’homme et la nature montre que les activités pastorales et agricoles peuvent mener à la désertification par érosion des sols et au déclin des civilisations. Enfin, on ne sent pas chez Reclus l’amour de la nature d’un Humboldt et sa citation sur le loup : « Voilà bien le compère malfaisant, perfide, sanguinaire, lâche et vil de toutes façons ! » (5) ressemble plus à une saillie de Buffon qu’à une ode à la nature de Thoreau. On ne peut manifestement pas faire un bon avocat de la nature avec de telles opinions !

Pour Valérie Chansigaud, c’est le manque de soutien populaire aux défenseurs de la nature et le mode de scrutin électoral majoritaire qui explique la faiblesse des écologistes sur le plan politique et l’absence de prise en compte de la nature par les divers gouvernements. Pourtant la loi de protection de la nature rappelle que cette dernière est d‘intérêt général. Mais que vaut l’intérêt général face à la pression des intérêts particuliers ? L’auteure souligne que si la protection de la nature est mal considérée par les défenseurs des causes sociales, c’est parce qu’elle est éloignée des problèmes sociaux et politiques. Mais pourquoi ne reproche-t-on pas aux organisations telles que les syndicats, les associations de consommateurs, les associations familiales et autres ONG caritatives de ne pas se sentir concernées par la nature alors que nous lui devons tout, que l’on soit riche ou pauvre, malade ou en bonne santé, ouvrier ou professeur ? Comme le disait Romain Gary (1914-1980), cité dans le livre : « Ce n’était pas la peine de défendre ceci ou cela séparément, les hommes ou les chiens, il fallait s’attaquer au fond du problème, la protection de la nature ». L’intérêt pour la nature est une question de sensibilité et celle-ci peut être suscitée par de nombreux moyens, à une seule condition : que la protection de la nature devienne un projet de société fédérateur, ce que Valérie Chansigaud appelle de ses vœux avec ces mots : « un idéal politique mêlant démocratie et pluralisme ».

L’auteure n’a pas manqué de citer François Terrasson, qui s’est intéressé très tôt au désamour de ses contemporains vis-à-vis de la nature. Mais étrangement elle retient comme explication au rejet de la nature, le besoin de socialisation de l’être humain en utilisant une citation de Terrasson qui est loin d’être le cœur de sa pensée. D’abord, les défenseurs de la nature sont majoritairement des urbains, des êtres sociaux s’il en est, ce qui n’enlève rien à leur attrait pour le sauvage bien au contraire. La nature constitue un antidote à la vie trépidante des villes. Ensuite, c’est mal connaître Terrasson que de faire l’impasse sur la peur de la nature et le phénomène de double contrainte (6), pour expliquer ce réflexe psychologique anti-nature. Les gens ont peur de ce qu’ils ne contrôlent pas et ont du mal à admettre que la nature existe en dehors de l’humanité. Ils se comportent comme des schizophrènes : attirés par la nature libre et immédiatement pris d’une volonté irrépressible de la contrôler. En effet, cette peur et cette volonté de contrôle sont entretenues par tout un ensemble de messages qui s’adressent à nous directement ou indirectement, nous influencent, parfois à notre insu, et nous conditionnent dans nos comportements et nos représentations, ce sont ce que Terrasson a nommé les « Eléments de Conditionnement Mental ».

Il y aurait un champ à explorer sur la façon dont la nature est traitée par la publicité, les médias, l’enseignement, l’art et les défenseurs de la nature eux-mêmes. De plus, pour Terrasson c’est toute la civilisation occidentale qui est anti-nature (7) et pas uniquement la France. Ainsi la Ligue pour la Protection des Oiseaux a nettement moins d’adhérents que la Société Royale pour la Protection des Oiseaux (RSPB), mais cela ne fait pas pour autant de la Grande-Bretagne un pays où la nature sauvage se porte bien si l’on en croit le journaliste George Monbiot (8) pour qui les défenseurs de la nature britanniques sont « dendrophobes » et livrent les aires protégées de son pays à la dent de la « vermine laineuse », comprenez les moutons. Le pays aime les paysages ouverts entièrement façonnés par l’homme mais pas la nature en libre évolution. Au final, l’ouvrage de Valérie Chansigaud constate le retard des Français dans un certain nombre de domaines relatifs à la nature sans vraiment donner de précisions sur les facteurs explicatifs à l’origine des préjugés culturels.

Dans un texte relatif à une approche française de la protection de la nature fondé sur son expérience personnelle, Lucien Chabason (9) explique les faibles performances de notre pays en la matière. Cet énarque a dirigé le cabinet de Brice Lalonde quand ce dernier était ministre de l’Environnement et a travaillé au ministère de l’Environnement dix ans entre 1978 et 1988 ; il est conseiller auprès de la direction de l’Institut du développement durable et des relations internationales depuis 2005. Ce témoin privilégié du fonctionnement du « ministère de l’impossible » (surnom donné par le premier ministre de l’environnement Robert Poujade) estime que ce ministère n’a jamais eu les moyens de mettre en œuvre efficacement une politique en faveur de la nature car il dépend du corps des ingénieurs du génie rural des eaux et des forêts (IGREF), corps d’Etat en conflit d’intérêt permanent avec ses missions en faveur d’une politique agricole productiviste. La France a effectivement une spécificité relevée par Lucien Chabason : «  Le paysan est devenu une figure centrale et intouchable de la République ». Dès lors, tout projet visant à améliorer le sort de la nature dans l’espace rural est soit affaibli, soit supprimé car selon lui : « l’intérêt général est constamment subordonné aux intérêts particuliers professionnels de court terme ». Voilà enfin identifiée une cause principale de cette protection de la nature « à la française » pour reprendre l’expression de Chabason. Cette survalorisation du paysan, qu’on ferait mieux de nommer exploitant agricole, qui a trop longtemps prévalu en France, repose sur la glorification des paysages ruraux façonnés par l’agriculture alors même que les pratiques ont changé. Elles sont aujourd’hui très intensives, à l’origine de certains scandales sanitaires et en train de nous mener au « printemps silencieux » (je veux parler de la réduction d’un tiers des populations d’oiseaux des campagnes en 15 ans établie par le CNRS et le Muséum National d’Histoire Naturelle).

Ainsi avec le soutien de l’Etat, des élus locaux et mêmes de nombreux gestionnaires d’espaces naturels, le pâturage va de soi dans les zones centrales des parcs nationaux de montagne et dans de très nombreuses réserves naturelles qui devraient être avant tout des sanctuaires pour la faune sauvage, grands prédateurs compris. Une transformation radicale des paysages ruraux français a eu lieu à partir des années 50 pour moderniser l’agriculture sous la conduite de l’Etat et de ses ingénieurs du génie rural, d’autant plus efficace que la France est centralisée et qu’elle a voulu faire de son agriculture une force de frappe économique. Cette politique a été dévastatrice car elle a détruit les paysages diversifiés de bocage, de prairies humides et de vergers traditionnels riches en biodiversité. Après plus d’un demi-siècle de cette politique, le constat est désastreux : paysages désolants, produits agricoles, sols et nappes phréatiques contaminés par les pesticides, effondrement de la biodiversité.

Dès lors, toute tentative pour restaurer la diversité naturelle dans l’espace rural est vidée de son sens, à l’image des mesures agri-environnementales, de la politique Natura 2000 et de la trame verte et bleue. Malgré les données qui s’accumulent sur les méfaits des pesticides agricoles, l’Etat continue de soutenir à bout de bras ce modèle non durable, pire il a inspiré la Politique Agricole Commune de l’Union Européenne. Cette vision de la protection de la nature dite « contractuelle » à la place du réglementaire montre depuis longtemps ses limites. Ceux qui avaient encore des illusions les ont entièrement perdues à l’issue du Grenelle de l’environnement. En effet dans la loi du Grenelle 1 (article 23), les plans de conservation de la nature doivent être compatibles avec les activités humaines mais pas l’inverse (10).

S’il fallait encore une illustration de l’anti-modèle de protection de la nature « à la française », la comparaison de la protection des forêts en France et en Allemagne est édifiante. Les deux pays se sont dotés d’une stratégie en faveur de la biodiversité. En France, la protection stricte en réserve intégrale et en îlots de sénescence doit représenter 1 % des forêts domaniales contre 10 % en Allemagne (en Rhénanie-Palatinat, ce seuil est presque atteint d’après G.J. Wilhelm, conseiller forestier auprès de la ministre de l’environnement et des forêts du Land). Quand les Romains ont envahi la Gaule en 52 avant notre ère, nos ancêtres vivaient depuis longtemps dans des paysages ouverts et les légions de César n’ont eu aucun mal à assiéger les villes et villages des Gaulois (11). Quand ils se sont attaqués aux Germains, ceux-ci vivaient dans de vastes forêts, entrecoupées de marécages impénétrables aux troupes romaines qui ont renoncé à envahir la Germanie. Les Allemands sont des « fils » de la forêt et leur attitude vis-à-vis de la protection des milieux forestiers aujourd’hui puisent dans cet héritage. En France, non seulement la forêt en libre évolution est intolérable philosophiquement à bon nombre de technocrates forestiers mais en plus le Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt lui a assigné une autre tâche dans le récent plan national de la forêt et du bois 2016-2026 : « Adapter les sylvicultures pour mieux répondre aux besoins des marchés » (12). Une fois de plus, c’est la demande des intérêts de la filière bois qui est satisfaite sans aucune compensation écologique ni approche globale. On retrouve en forêt publique les mêmes réflexes des ingénieurs du génie rural que ceux mis en application en agriculture : une vision purement économique à court terme au détriment d’une approche globale d’intérêt général, longtemps mise en avant sous l’appellation de gestion multifonctionnelle balayée par le « produire plus » issu du Grenelle de l’environnement.

La France n’est définitivement pas un modèle en matière de protection de la nature. Il suffit de lire le tableau de bord des aires protégées 2018 de l’UICN France (13) pour s’en convaincre. Depuis 20 ans, le pourcentage des aires protégées de façon réglementaire en métropole stagne autour 1 à 1,4 %. Et encore, il suffirait de regarder les modalités de gestion de certaines de ces aires protégées pour souligner encore et toujours l’exception française avec une multiplicité d’activités humaines tolérées, voire promues, dans les réserves naturelles ou les zones cœur des parcs nationaux comme l’élevage, la chasse ou l’exploitation forestière. Alors d’où vient cette antipathie face à la nature, partagée par une majorité de nos concitoyens et incarnée chez nos décideurs, nos ingénieurs et nos penseurs ? La complexité de la construction des valeurs individuelles et collectives devrait nous conduire à rester prudent et ne voir qu’un pur hasard dans le retard français en matière de protection de la nature. Mais comment ne pas évoquer certains faits qui ont façonné la société française et peuvent expliquer cette position dominante anti-nature ? Le fait religieux car nous avons vécu longtemps sous l’influence d’une religion catholique qui a beaucoup contribué à éloigner l’homme de la nature. A ce propos la France n’a pas été considérée comme la fille aînée de l’église pour rien et la laïcité proprement française est bien à la mesure de la réaction à l’ancienne emprise religieuse sur la société. Par ailleurs les autres grandes religions monothéistes qui ont cours en France s’alignent sur la religion chrétienne pour ce qui est de considérer l’homme comme un sujet et la nature comme un objet.

Le fait rural qui s’exprime par la déforestation pour développer l’agriculture est sans conteste un élément ancré depuis au moins l’âge de bronze dans notre pays, même si la glorification du paysan relève de la période moderne. Le fait métaphysique cartésien car il extrait l’homme de la nature et a influencé profondément la science moderne. Le fait politique avec un centralisme ravageur quand il s’agit d’appliquer des mesures sans aucune considération pour la nature, avec des ingénieurs d’Etat, tous nourris des mêmes dogmes du progrès. L’exemple illustrant parfaitement cette spécificité anti-nature est l’attitude française face aux grands prédateurs (ours, loups). A ce propos, je ne résiste pas au plaisir de citer ce journaliste allemand du Süddeutsche Zeitung qui, en s’exprimant sur l’hystérie provoquée par les loups en France, donne son point de vue sur la relation des Français au sauvage : « Car la France est tout simplement le pays où a été suivi à la lettre le commandement de Dieu d’assujettir la terre, jusqu’aux haies de buis taillé. Ici, plantes et animaux sont traités avant tout en fonction de leur utilité, d’où une grande richesse du pays en savoureux produits du terroir, du vin à la viande d’agneau en passant par les fromages. Et c’est dans ce monde façonné par l’homme pour ses semblables que le loup sauvage fait aujourd’hui irruption » (article paru dans Courrier international du 1er au 21 août 2013). Si on pense comme Henry David Thoreau que la sauvegarde du monde est dans le sauvage, alors notre pays est mal parti…

*Ecologue

 

1 Génot J.-C. 2014. Plaidoyer pour une nouvelle écologie de la nature. L’Harmattan. 184 p.

2 Chansigaud V. 2017. Les Français et la nature. Pourquoi si peu d’amour ? Actes Sud. 187 p.

3 Wulf A. 2017. L’invention de la nature. Les aventures d’Alexander von Humboldt. Les Editions Noir sur Blanc. 636 p.

4 Durand S. 2018. 20 000 ans ou la grande histoire de la nature. Actes Sud. 240 p.

5 Reclus E. 1998. Histoire d’une montagne. Actes Sud. Babel. 227 p.

6 Génot J.-C. 2013. François Terrasson. Penseur radical de la nature. Editions Hesse. 237 p.

7 Terrasson F. 2008. La civilisation anti-nature. On ne peut pas vivre en parenté avec la nature sans comprendre ce que nous sommes. Sang de la Terre. 293 p.

8 Monbiot G. 2013. Feral. Searching for enchantment on the frontiers of rewilding. Allan Lane. 317 p.

9 Chabason L. 2013. Existe-t-il une approche française de la protection de la nature ? In Mathis C.-F. & Mouhot J.-F. 2013. Une protection de l’environnement à la française ? (XIXe –XXe siècles) : 335-340.

10 voir 1

11 voir4

12 Programme national de la forêt et du bois 2016-2026. Projet présenté au conseil supérieur de la forêt et du bois le 8 mars 2016. Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt. 60 p.

13 UICN Comité Français. 2018. Tableau de bord des aires protégées françaises 2018. Rapport. 186 p.

Quel avenir pour le grand tétras dans le massif vosgien ?

Quel avenir pour le grand tétras dans le massif vosgien ? C’est pour répondre à cette question que le conseil scientifique du Parc naturel régional des Ballons des Vosges a réuni une trentaine d’experts et de personnes concernées par le grand tétras le 13 novembre 2018 à Strasbourg.

par Jean-Claude Génot

Grand tétras – photo Igor Byshnev

Le dernier colloque consacré à l’espèce s’étant déroulé en 2000, il y avait donc nécessité de refaire un point sur une espèce classée « en danger critique » dans le livre rouge des espèces menacées en Alsace, qui a subi une régression de 75 % de ses effectifs dans les trente dernières années ; l’actuelle population de grand tétras étant surtout cantonnée sur le versant lorrain du massif vosgien. Un membre du conseil scientifique a d’ailleurs présenté les conclusions de ce colloque de l’année 2000. Les facteurs de déclin identifiés alors étaient la régression des habitats, le dérangement, le changement climatique et la prédation. Les gens pensaient que la tempête Lothar de décembre 1999 serait favorable au grand tétras sur le plan de la disponibilité alimentaire, mais en fait elle a renversé de très nombreux vieux arbres et les stades âgés des forêts vosgiennes, habitats très favorables au grand tétras, ont régressé.

Françoise Preiss du Groupe Tétras Vosges (GTV), association chargée de suivre l’espèce, a indiqué que la population actuelle est d’une centaine d’oiseaux, dont un peu moins de 50 coqs chanteurs (données de 2015), répartie sur une zone de 12 400 ha. Le GTV a souligné que, malgré des habitats favorables, le dérangement reste important, notamment hors sentiers. Une étude génétique des grands tétras vosgiens a montré que leur diversité génétique était la plus faible comparée à celle des populations du Jura, des Cévennes et des Pyrénées. Cette étude a également montré que certains individus sont capables d’effectuer des grands déplacements (supérieurs à 10 km), ce qui présente un risque de dépense énergétique, mais permet un flux génétique dans une population en régression qui en a bien besoin. Mais ces déplacements sont-ils liés à la biologie de l’espèce, sachant que le grand tétras est sédentaire, ou sont-ils dus de la fragmentation des habitats vosgiens ? Concernant l’influence du changement climatique, il semblerait que certains coqs aient avancé leur date de chant et de reproduction, montrant ainsi une certaine adaptation.

Place de chant abandonnée par le grand tétras dans les Vosges centrales _ photo Jean-Claude Génot

Sur le plan de la protection de l’espèce, beaucoup a été fait au travers des documents d’objectifs Natura 2000, de la directive tétras de l’ONF pour les forêts publiques et d’un programme Life. A ce jour, le quart des forêts du Parc naturel régional des Ballons des Vosges (51 000 ha) a fait l’objet de mesures favorables visant à conserver des îlots de vieux arbres, des très gros arbres dans chaque parcelle et à gérer des forêts en futaie irrégulière avec des diamètres d’exploitabilité supérieurs à ceux utilisés dans les forêts de production sans grand tétras. Des peuplements forestiers ont été inscrits en parquets d’attente, sorte de moratoire sur les coupes pendant une période d’aménagement (15 à 20 ans). Enfin, les forêts ne sont plus rajeunies sur de grandes surfaces depuis 2000. Le Parc a fait un état des lieux sur les 130 000 ha de hêtraie sapinière qui constitue la matrice forestière dans laquelle sont répartis les noyaux à grand tétras. Depuis 2000, les très gros arbres (de plus de 70 cm de diamètre) sont en augmentation. L’habitat s’est amélioré avec toutefois un bémol, celui des densités d’ongulés sauvages : sangliers et cerfs. L’agrainage des sangliers au-dessus de 800 m d’altitude entraîne une augmentation des populations, d’où des risques de prédation sur les nids du grand tétras. De même les densités élevées de cerfs ont un impact sur la régénération du sapin qui joue un grand rôle dans l’habitat du grand tétras. Le cerf réduit l’alimentation herbacée du grand tétras et le prive d’une strate protectrice vis-à-vis des prédateurs (renards, martres). Cela a été confirmé par Jean-Louis Martin, chercheur au Centre d’Ecologie Fonctionnelle et Evolutive du CNRS à Montpellier. Ses travaux, menés au Canada sur des îles sans cervidés et avec, montrent à quel point une forte densité de cervidés réduit fortement la diversité des plantes et, par effet en cascade, la diversité des insectes et des oiseaux. Enfin, la fréquentation humaine du massif vosgien s’est densifiée et les zones les plus attractives pour les usagers correspondent exactement aux biotopes des grands tétras.

En ce qui concerne l’influence du réchauffement climatique sur une telle espèce, boréo-montagnarde, Frédéric Jiguet du Muséum National d’Histoire Naturelle a présenté une modélisation de la distribution du grand tétras en fonction des scénarios climatiques. Si l’on en restait à une température moyenne de + 2° C en 2100, le grand tétras verrait son aire de répartition se rétracter en Scandinavie. Mais le spécialiste a rassuré les participants en affirmant que tous ces modèles sont faux, ce qui ne les empêchent pas d’être utiles. En effet un oiseau peut très bien changer sa biologie pour s’adapter à l’intérieur de son aire de répartition actuelle, mais pour notre oiseau des montagnes et des latitudes nordiques, il est permis d’en douter. Des sécheresses estivales et automnales dans le massif vosgien pourraient avoir un impact négatif sur la croissance des plantes dont se nourrit le grand tétras. Mais il existe bien des grands tétras adaptés à des climats plus méridionaux au sud de la Sierra Cantabrique en Espagne dans des forêts de chênes. Enfin, une chose importante à souligner est le fait que les espèces s’adaptent mieux aux changements climatiques dans les aires protégées qu’en dehors car en zone de protection, elles n’ont que le problème du climat à affronter.

La question des renforcements de populations à partir d’oiseaux d’élevage ou d’oiseaux sauvages a été abordée au travers de l’expérience du Parc national des Cévennes qui a lâché 600 grands tétras d’élevage entre 1978 et 1994 avec un taux de survie situé entre 23 et 60 % pour les mâles et 16 à 50 % pour les femelles. Entre 2002 et 2005, 43 oiseaux provenant d’un élevage autrichien ont été lâchés et seules 3 poules ont survécu ! Malgré ces résultats plus que mitigés, une expertise rendue par les spécialistes français du grand tétras (Bernard Leclerc, Emmanuel Ménoni et Marc Montadert) a estimé que les résultats étaient positifs au niveau de la survie des oiseaux, alors que le Parc souhaitait mettre un terme à ce projet. Il y a encore des habitats favorables dans le Parc et également sur les hauteurs de la Margeride et un renforcement serait possible, cette fois à partir d’oiseaux sauvages issus de la population pyrénéenne, estimée à 5 à 6 000 oiseaux par Emmanuel Ménoni de l’ONCFS.

Les énormes difficultés pour réintroduire le grand tétras dans la nature (à ce jour un seul projet a réussi en Ecosse) ne semblent pas inquiéter le Parc naturel régional des Monts d’Ardèche qui veut se lancer dans l’aventure. Le débat entre ceux qui veulent un renforcement de la population et ceux qui misent sur l’habitat n’est pas que technique. En effet derrière chaque option se cache une conception du rôle de l’homme dans la nature et de son degré d’intervention. Le sociologue Guillaume Christen de l’université de Strasbourg a abordé ce sujet en évoquant la part d’autonomie laissée à la nature. En effet ce qui compte, comme l’aurait dit François Terrasson, ce n’est pas d’avoir des grands tétras mais c’est qu’ils soient sauvages. Trop souvent les lâchers sont accompagnés de l’élimination des prédateurs, ce qui pose des questions éthiques auxquels les conversationnistes ne doivent pas se soustraire. Mais les gens qui veulent agir pour améliorer l’habitat ne sont pas exempts de reproches sur le plan éthique avec la création de clairières artificielles et de couloirs d’envol, comme s’il fallait démontrer que le grand tétras a absolument besoin de l’homme.

Il n’y a pas eu de véritable conclusion à cette journée car il appartiendra au conseil scientifique du Parc naturel régional des Ballons des Vosges de proposer aux élus du Parc des recommandations pour la protection du grand tétras. Mais Christian Dronneau, chargé de mission de la Région Grand Est sur les questions de biodiversité, a rappelé en conclusion du débat que le grand tétras était un emblème des forêts naturelles sauvages du massif vosgien et un enjeu pour la trame verte intra-forestière qui vise à protéger les îlots de vieux arbres. Pour la Région, le grand tétras s’inscrit dans un programme intitulé « des forêts pour le grand tétras », soulignant l’importance des actions en faveur de l’habitat. Christian Dronneau a estimé que malgré tout ce qui a été fait, les résultats restent modestes en termes surfaciques. Et peut-être classe-t-on un peu vite certains habitats comme favorables en regardant la structure des forêts alors même que la diversité de leur strate herbacée laisse à désirer. Cela a d’ailleurs été souligné par Jean Poirot, représentant de France Nature Environnement, pour qui il manque un outil de mesure de la qualité de l’habitat pour le massif vosgien. Ce dernier a également proposé que les réserves biologiques domaniales créées pour le grand tétras (une quinzaine dans tout le massif) où l’espèce a disparu depuis parfois 15 à 20 ans, soient transformées en réserves intégrales et laissées en libre évolution. La balle est dans le camp de l’Etat, propriétaire des forêts domaniales, lui qui accorde très généreusement 1 % des forêts en libre évolution (îlots de sénescence et réserves intégrales) alors que l’Allemagne prévoit 10 %…

 

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Vers l’industrialisation des forêts

Comment est-on passé de la multifonctionnalité des forêts à la fonction économique qui prime sur tout le reste ?
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par Jean-Claude Génot
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Avec le bois énergie, les arbres deviennent une masse de bois – photo JC Génot

Il y a d’abord eu le Grenelle de l’environnement (une Berézina pour la forêt) avec le fameux slogan schizophrénique « produire plus de bois tout en préservant mieux la biodiversité forestière, dans une démarche territoriale concertée et dans le respect de la gestion multifonctionnelle des forêts ». Seul le « produire plus de bois » a été appliqué à la lettre, sur la base de chiffres d’accroissements annuels de la forêt française fantaisistes, surestimés de 20 % ! Tout ce qui se passe en forêt publique a été clairement annoncé dans un document de l’ONF de 2010 (1). On y trouve les vieux concepts productivistes repeints à la bonne couleur comme la croissance verte ou la décapitalisation raisonnée. On y avoue que le produire plus signifiera plus de routes en montagne et évidemment une baisse de l’âge d’exploitabilité. Mais c’est pour le bien de tous puisque cela permet de rajeunir des forêts vieillissantes et dangereuses. Quand on veut tuer son chien, on l’accuse de la rage… N’allez surtout pas croire qu’on exploitera partout, puisqu’il y aura 1 % dédié à l’écologie (îlots de sénescence et réserves intégrales) contre 99 % à l’économie, un choix vraiment équitable.

Le bois énergie conduit à exporter toute la matière organique de la forêt – photo JC Génot

Si l’on veut vraiment savoir à quelle sauce les forêts françaises vont être mangées, il faut lire le Programme national de la forêt et du bois 2016-2026 (PNFB). Le premier objectif « Créer de la valeur dans le cadre de la croissance verte, en gérant durablement la ressource disponible en France, pour la transition bas carbone », est un modèle de novlangue où il faut comprendre que couper plus de bois est une nécessité écologique. L’esprit de ce programme est résumé dans l’objectif « Développer des synergies entre forêt et industrie », avec un sous-objectif  « Adapter les sylvicultures pour mieux répondre aux besoins des marchés ». On ne peut être plus clair quant à la vision purement industrielle de la forêt. Nul doute que les « marchés » voient la forêt plutôt comme un champ d’arbres calibrés exploités par des machines que comme un écosystème fragile qui mérite une gestion proche de la nature. La sylviculture qui répond aux besoins des marchés est qualifiée de « dynamique » (terme qui fait jeune et moderne), qu’il faut traduire par intensive en prélèvements. On veut des forêts plus claires donc, avec moins d’arbres pour qu’ils croissent en diamètre plutôt qu’en hauteur afin de mieux résister aux tempêtes et pour qu’il y ait moins de concurrence pour l’eau au niveau des racines. Un schéma parfait, un modèle unique pour toutes les forêts publiques françaises imaginé par les ingénieurs de la foresterie. Mais beaucoup de forestiers vous le diront, sans ambiance forestière la forêt n’est plus elle-même. Que se passe-t-il au niveau du sol dans ces espaces sans arbres en termes d’évapotranspiration sous le soleil brûlant de l’été ou face à des vents desséchants ? Une thèse soutenue (2) à l’université de Rouen en 2016 a montré qu’en cas de fortes éclaircies, l’abondance des détritivores (diplopodes, acariens, et collemboles) diminue, ce qui réduit la décomposition de la litière et le recyclage des nutriments. Et comment admettre que l’on fasse des éclaircies fortes dans la hêtraie dont le fonctionnement naturel, pour cette espèce d’ombre, est justement de faire croître lentement les jeunes semis sous l’ombrage des adultes. Cette croissance lente permettant une plus forte longévité et des cellules plus petites qui contiennent moins d’air, rendant l’arbre plus souple pour résister aux vents violents. Qui plus est, la hêtraie est plus productive en poussant serrée car le hêtre est une espèce sociale et il existe une répartition optimale des ressources en nutriments et en eau grâce aux connexions entre les racines par compensation mutuelle (3). Coïncidence, cette sylviculture dynamique a pris son essor au moment où l’on a lancé le produire plus.

Cloisonnement dans une plantation de pins sylvestres : la forêt devient un champ d’arbres – photo R. Weissenbacher

Comme me l’a dit récemment un forestier public : « on tape pour faire du m3 ». Ce constat figurait clairement dans les slogans lors des manifestations des forestiers de l’ONF fin 2017 à Paris et en mai 2018 dans plusieurs villes françaises. Ce programme est tellement tourné vers l’économie qu’il a fait l’objet d’une critique de l’Autorité environnementale (Ae) (4). Concernant l’environnement, l’Ae « relève l’absence d’objectifs techniques concrets dans ce domaine, à tout le moins d’actions identifiées en ce sens ». L’Ae recommande aux auteurs du PNFB « de présenter les justifications environnementales du projet retenu », « de préciser la méthodologie suivie pour caractériser l’intensité des impacts positifs et négatifs au niveau des actions, et de caractériser les impacts des plantations de résineux et de peupliers préconisées » et enfin « de préciser le cadrage donné aux PRFB (5), notamment pour ce qui est des mesures en faveur de la biodiversité associées, et de l’argumentaire du ciblage des forêts où effectuer des prélèvements de bois supplémentaires ». On l’aura compris, l’Ae ne peut que constater l’absence totale de prise en compte d’un quelconque souci de la nature dans ce programme purement économique. Les productivistes ont bien travaillé et leur piège se referme sur les espoirs des opposants au modèle industriel de la forêt. Ainsi selon une étude de l’INRA (6), exploiter plus la forêt permettrait de mieux lutter contre le réchauffement climatique. Ce genre d’approche ne prend en compte aucune considération écologique globale sur l’état des forêts surexploitées mais envisage seulement la réduction des énergies fossiles au profit du bois. Les termes sont trompeurs et la cause climatique devient un cheval de Troie pour des politiques qui occultent les problèmes d’environnement (7). Ainsi utiliser le bois pour produire de l’électricité est totalement inefficace avec un rendement de 35 % (8).

Route forestière : Il faut de la place pour les camions et les machines – photo R. Weissenbacher

Avec une telle logique « énergétique », la forêt devient une usine à bois et un gisement de biomasse. Oubliées les bêtes et les plantes qui font sa complexité, méprisés les hommes qui veulent la protéger et la gérer autrement. Il y a bien sûr des réactions citoyennes un peu partout en France (Limousin, Morvan, Cévennes, etc.) pour s’opposer à cette vision productiviste et anti écologique des forêts. C’est pour les contrer que le Ministère de l’agriculture vient de publier un plan de communication qui a fait grand bruit (9). Son but a le mérite d’être clair : « l’objectif de communication du ministère doit être de prévenir les risques de protestation du public contre l’exploitation des forêts ». Ce rapport témoigne de l’arrogance des grands corps d’Etat pour qui les protestataires n’ont rien compris aux vertus de l’exploitation industrielle des forêts. C’est évidemment tout le contraire, les gens qui résistent à l’exploitation agronomique des forêts (coupes rases, plantations, cloisonnements, abatteuses, dessouchages, enrésinements, etc.) savent très bien pourquoi ils le font ! A quand des ZAD en forêt…

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1 ONF. 2010. La gestion durable des forêts publiques en forêt domaniale. Rapport. 26 p.

2 Henneron L. 2014. Impact de la densité des peuplements forestiers sur la biodiversité et le fonctionnement biologique de l’interface sol-végétation. Rev. For. Fr. LXVI : 605- 610.

3 Wohlleben P. 2017. La vie secrète des arbres. Les Arènes.

4 Conseil général de l’environnement et du développement durable. 2016. Avis délibéré de l’Autorité environnementale sur le programme national de la forêt et du bois 2016-2026. Rapport. 31 p.

5 Programmes Régionaux de la Forêt et du Bois (déclinaisons régionales du PNFB)

6 Le Hir P. 2017. Faut-il exploiter davantage la forêt pour lutter contre le réchauffement climatique ? Le Monde 28 juin 2017

7 Sainteny G. 2015. Le climat qui cache la forêt. Comment la question climatique occulte les problèmes d’environnement. Editions rue de l’échiquier. 267 p.

8 Vidalou J-B. 2017. Etre forêts. Habiter des territoires en lutte. Zones. 197 p.

9 Bardon E et Deraix C. 2017. Plan de communication pour le secteur de la forêt et du bois. Ministère de l’agriculture et de l’alimentation. CGAAER. Rapport n°17050. 27 p.

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La renaissance des stages d’abandon nocturne de François Terrasson

S’il faut retenir de François Terrasson (FT) une idée centrale dans le foisonnement de sa pensée, c’est bien le fait que l’homme détruit la nature parce qu’il en a peur.

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par Jean-Claude Génot*

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Un réveil parfois difficile pour ceux qui s’endorment tard – photo Jean-Claude Génot

Notre penseur radical de la nature (NDLR : membre éminent des JNE) avait mis au point une expérience qui permettait à ceux qui s’y soumettaient de tester leur peur éventuelle de la nature, à savoir dormir seul la nuit en forêt. Ce que FT nommait non sans humour l’abandon nocturne. Après avoir écrit mon essai biographique (1) sur lui, j’ai eu comme projet de faire revivre les stages d’abandon nocturne, ce d’autant que FT m’avait demandé d’organiser de tels stages dans ma région des Vosges du Nord dans les années quatre-vingt-dix. Mais le problème s’est tout de suite posé de savoir comment remplacer FT pour faire un travail à partir des expériences vécues par les stagiaires et permettre aux participants de se questionner sur leur rapport à la nature et au sauvage.

C’est la rencontre avec un personnage peu commun qui va tout déclencher. Ce personnage, Stefan Alzaris, est docteur en philosophie, spécialiste en psychologie cognitive et en phénoménologie. Il est enseignant-chercheur en philosophie existentielle et en éthique du soin à l’université Paris-Sud 11. Il est philo-thérapeute et forme des médecins, des soignants et des thérapeutes. Il est guide nature, crée des promenades philosophiques et naturalistes et dispense des formations sur la philosophie de la nature (2). Il anime l’association CESAME (3) qui allie la philosophie existentielle, la danse et la nature. Il est également artiste magicien.
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Le groupe des « abandonnés » de 2018 – photo Jean-Claude Génot

Après avoir consulté Marie-Claude Terrasson, très favorable à la reprise de ces stages, nous avons fait un premier test en 2015 dans les Vosges du Nord en cercle restreint afin de voir comment recueillir la parole des « abandonnés » après la nuit en forêt et surtout comment faire de cette expérience et du vécu de chacun un atelier d’écopsychologie (4) et de philosophie existentielle. L’intitulé du stage est le suivant : « Nuit en forêt : une expérience du sauvage. Ecopsychologie : renouer avec la/sa nature. Stage d’abandon nocturne sur les traces de François Terrasson ». Le stage a lieu à la Maison de l’eau et de la rivière, un centre d’initiation à la nature et à l’environnement géré par le Parc naturel régional des Vosges du Nord. Cet équipement est situé dans une vallée assez sauvage, près d’un étang, en plein massif forestier. Les gens sont déposés de nuit suffisamment loin les uns des autres dans des vallées adjacentes. Les consignes sont de ne pas prendre de lampe, de tente ou de portable. Pour le reste, les participants peuvent s’équiper chaudement (duvet, tapis de sol, couverture de survie, vêtements chauds et imperméables), le but n’étant pas de faire un stage de survie. Le premier stage a eu lieu en mai 2016 avec 9 personnes, membres de CESAME. Le second stage a eu lieu en mai 2017, toujours avec des membres de CESAME (7 personnes), et enfin le troisième stage s’est déroulé en mai 2018 avec 7 personnes de l’ARIENA (Association Régionale d’Initiation à l’Environnement et à la Nature en Alsace).

Mais en quoi une nuit en forêt est-elle une expérience du sauvage ? Notre nature maîtrisée et soumise aux caprices des hommes paraît de plus en plus domestiquée, sans surprise. Mais ce qui fait son caractère sauvage c’est la forêt, la nuit, la solitude et la désorientation. Comme le soulignait FT : « le mouvement naturel d’un être humain isolé dans la nature, sans aucun repère de civilisation – et d’autant plus la nuit – est de fantasmer à mort, dans un délire né de rien, sinon de rêves vagues, de chimères et de ces mythes, ces légendes multiples qui sous-tendent notre culture ». Bref notre cerveau travaille et déverse à notre insu des informations continues que l’on ne soupçonnait peut-être pas. Cette nuit nous révèle à nous-même, elle sert incontestablement à mieux se connaître et à s’interroger sur notre rapport à la nature. Le travail à partir des expériences vécues permet à chaque participant de raconter en détail la période qui a précédé la nuit et le déroulement de la nuit et de mettre des mots sur ses impressions, ses sensations et ses pensées.

Mais quelles peurs s’expriment au cours de cette nuit ? Il y a la peur des bruits amplifiés ou au contraire du silence, la peur du noir, la peur d’être seul, la peur de ne pas être retrouvé(e) le matin par les organisateurs, la peur du froid, la peur de l’inconfort, la peur des serpents, des petites bestioles comme les tiques ou des sangliers, la peur d’un psychopathe. Certains ont plus peur avant la nuit que pendant. Dès lors toute une gamme de comportement sert à éviter ces peurs : respirer profondément pour ne pas paniquer, ne pas enlever ses chaussures « au cas où », mettre une capuche pour ne pas être en contact avec le sol, prendre un couteau ou un bâton avec soi, rester dans son sac de couchage en position fœtale, se positionner près d’un arbre ou au contraire loin, toucher les arbres pour se rassurer, chanter des comptines ou réciter de la poésie, écrire même dans le noir. FT considérait que l’évitement ou la fuite ne sont pas des solutions et qu’il faut absolument affronter ses peurs, le pire étant d’avoir peur de la peur et de ressentir une angoisse, c’est-à-dire une peur indéfinissable. L’abandon nocturne fait ressentir des émotions incontrôlables, qui sont le miroir du sauvage en nous. Il peut faire resurgir des souvenirs d’enfance enfouis dans l’étang insondable de l’esprit.

L’abandon nocturne révèle notre peur de la nature. Selon FT, la destruction de la nature est liée à notre fonctionnement mental et à la perte de notre dimension sensible. C’est la thèse majeure de l’écopsychologie. Cette expérience de contact avec le sauvage permet d’être dans le lâcher prise par rapport au contrôle de ses émotions et de ne pas se couper du réel. Le stage permet aussi, grâce à la philosophie antique et moderne, de parler de façon très précise de nombreuses notions évoqués lors des témoignages, comme l’altérité, le risque, la présence, la spontanéité et la liberté, la réalité et le réel, le moi et le soi, le contrôle et la maîtrise, ressentir et sentir. Les concepts de naturalité, de sauvage, de biodiversité, de nature naturante et nature naturée sont également explicités.

Assurément, le stage d’abandon nocturne est un stage de connaissance de soi qui se situe clairement dans le champ de l’écopsychologie. La crise écologique est en fait une crise civilisationnelle en même temps qu’une crise intérieure.

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* Ecologue

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1 Génot J-C. 2013. François Terrasson, penseur radical de la nature. Editions Hesse. 237 p.

2 Stefan Alzaris est l’auteur notamment de ces deux articles que l’on peut consulter avec profit : « Renouer avec le sauvage : une exigence éthique », Lettre Naturalité, n°15, avril 2015 ; « La pensée sauvage : une sagesse écologique », Lettre Naturalité, n°16, mars 2016.

stefan.alzaris@cesame.asso.fr www.cesame.asso.fr

4 Egger M.M. 2017. Ecopsychologie. Jouvence éditions. 143 p.

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La nature protégée du Costa Rica

Au Costa Rica, 25 % du territoire est protégé au travers de 26 parcs nationaux, 9 réserves écologiques, 30 réserves nationales de faune, 12 réserves forestières et de nombreuses réserves privées. L’écotourisme est devenu la première ressource du pays.

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par Jean-Claude Génot *

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 La diversité biologique du Costa Rica donne toute sa démesure à travers les chiffres suivants : 10 000 espèces de plantes, 1 600 espèces d’orchidées, 15 000 espèces de papillons, 915 espèces d’oiseaux dont 3 endémiques du Costa Rica et 93 endémiques du Costa Rica et du Panama, 231 espèces de mammifères, 220 espèces de reptiles, 160 espèces d’amphibiens, 34 000 espèces d’insectes et 1 600 espèces de poissons. Chaque année, 160 nouvelles espèces sont découvertes, souvent des orchidées et bien sûr des insectes. En matière de protection de la nature, les chiffres sont également éloquents avec 25 % du territoire protégé au travers de vingt-six parcs nationaux, neuf réserves écologiques, trente réserves nationales de faune, douze réserves forestières et de nombreuses réserves privées. L’écotourisme est d’ailleurs devenu la première ressource du pays.

Le volcan Irazu, au Costa Rica – photo Jean-Claude Génot

Le parc national du volcan Irazu couvre deux mille hectares dans la province de Cartago (deuxième ville du pays) qui inclue deux réserves forestières. Ce volcan situé à 3 400 m d’altitude fait partie comme les autres stratovolcans du pays de la ceinture de feu du Pacifique, nés de la subduction de la plaque de Cocos sous la plaque Caraïbe d’où leur forme conique avec des pentes prononcées. Le cratère principal contenait un lac qui s’est effondré et n’est plus visible. Un second cratère inactif se trouve à côté du cratère principal et il est rempli de cendre volcanique que le vent fait tourbillonner en cette belle matinée de mars. Le paysage est lunaire sous un ciel bleu et nous sommes au-dessus des nuages.

Pour y accéder il y a un péage puis un parking et une boutique. Là un coati, mammifère de la famille des ratons laveurs à pelage sombre avec un nez blanc et une longue queue, est à la recherche de nourriture dans les poubelles au milieu des visiteurs. La végétation des bords de cratères est dominée par une plante du genre Gunnera, aux feuilles larges comme des parasols, couvertes de poussière. Ici il ne neige pas à cette altitude, mais il est tombé des flocons en 2016, un évènement exceptionnel lié peut-être au changement climatique.

Parmi la végétation, un colibri des volcans, endémique des milieux volcaniques, et un autour de Cooper, rapace migrateur en route vers l’Amérique du Nord.

Les gens se pressent à l’entrée du parc national Manuel Antonio, au Costa Rica – photo Jean-Claude Génot

Le parc national Manuel Antonio se situe sur la côte Pacifique dans la province de Puntarenas. Créé en 1972, il a une superficie de près de deux mille hectares pour la partie terrestre et cinquante-cinq mille hectares pour la partie marine. Il est composé d’îles, d’une baie, de mangroves et de forêts pluviales ainsi que de milieux marins. Il est adossé au village de Manuel Antonio qui est une station balnéaire avec une grande plage de sable très fréquentée par les touristes, majoritairement des Américains, et les Costaricains. Les loisirs de la société de consommation y sont proposés comme le jet ski et le para-nautisme, sans oublier tous les services indispensables à ceux qui penseraient encore à aller à la plage sans dépenser d’argent, vendeurs ambulants et loueurs de parasols et de fauteuils de plage. Le site est le théâtre d’une grande agitation avec les restaurants, les bars et les magasins. Seules les premières heures de la matinée offrent une plage vide et une faible circulation routière. Les hôtels ont été construits en lisière de forêt, ce qui explique les cris des singes hurleurs le matin au réveil.

C’est en empruntant une rue bordée d’hôtels et de « marchands du temple » avec bibelots, vêtements made in « India » et boissons locales pour touristes qu’on arrive à la porte du parc national. Près de l’entrée, des guides nature proposent leurs services pour quelques heures dans le parc. Une foule se presse à l’entrée qui est payante, là un préposé fouille votre sac. Tout cela fait penser à un parc zoologique. A peine entrés, des groupes se forment autour des guides équipés de longue vue. Sur à peine cent mètres, nous voyons une femelle et un jeune cerf de Virginie, un paresseux à trois doigts perché tout en haut d’un arbre, un iguane caméléon contre un tronc, une grenouille vénéneuse verte à taches noires immobile au sol dans les feuilles sèches. Il y a tout ce qu’il faut pour donner aux visiteurs l’impression qu’ils ne sont pas dans la nature : sentier en béton, passerelle en bois, escaliers bétonnés avec des caniveaux et panneaux dits pédagogiques qui sollicitent la raison mais aucunement l’émotion.

A la décharge des gestionnaires de ce parc accueillant des dizaines de milliers de visiteurs par an, la forêt est sous l’eau une grande partie de l’année, d’où la réponse technique du parc qui se veut définitive : le béton. On comprend mieux pourquoi ce parc attire tant de monde en arrivant sur une plage sans vague, située dans une baie magnifique, d’ordinaire fermée aux visiteurs car le parc n’est pas ouvert tous les jours. Là, au milieu d’un attroupement incroyable, des singes, les capucins à face blanche, descendent de leurs arbres et viennent au sol, parmi des gens affolés et d’autres tentant de les prendre en photo, pour voler une bouteille de soda qu’ils s’empressent d’aller boire sur leurs branches. Deux ratons laveurs reniflent les sacs des touristes sur la plage, l’un d’entre eux les chasse avec un bâton. Aucun garde du parc n’est présent pour tenter de rappeler un peu les touristes à des comportements plus respectueux de la faune.

Mais que peut-on faire dans un tel cirque ? Le parc national monnaie sa plage sans vague qui attire la plus grande part des visiteurs du parc, les gens avec serviettes de bain étant majoritaires. Il semblerait que le parc limite le nombre de visiteurs à trois cents, mais par jour ou par heure ? Ce que j’ai vu me fait opter plutôt pour la seconde option car à partir d’une certaine heure on ne laisse entrer les gens que lorsque d’autres visiteurs ressortent. Quoi qu’il en soit, cela correspond à un tourisme de masse dont l’impact sur le milieu et la faune en particulier n’est certainement pas négligeable. Les parcs nationaux du Costa Rica ont peu de moyens financiers et il semblerait que Manuel Antonio soit le plus rentable avec son entrée payante et que cet argent profite à l’ensemble du réseau. En sortant du parc, on croise des familles entières venues pour se baigner qui ne voient ni les paresseux dans les arbres ni les frégates dans le ciel. S’il y a un intérêt à observer le fonctionnement d’une telle aire protégée à titre de curiosité professionnelle, le naturaliste à la recherche d’ambiance sauvage, de calme et de solitude n’y trouve absolument pas son compte. De même, malgré certains grands arbres, la forêt visitable est assurément une forêt secondaire.

Forêt tropicale du parc national Carara, au Costa Rica – photo Jean-Claude Génot

Le parc national de Carara n’est pas très loin de Manuel Antonio dans la partie centrale de la côte Pacifique. Ce fut d’abord une réserve biologique en 1978, puis elle est devenue parc national en 1998. Le parc a une superficie modeste de cinq mille deux cent hectares et protège une partie du bassin versant de la rivière Tarcolès. Il accueille la plus grande population d’aras rouges sauvages du pays grâce à ses forêts pluviales qui ont un haut degré de naturalité. Il abrite également certains vestiges archéologiques de la période pré-colombienne de 300 ans avant J.C. à 1 500 ans après J.C. L’entrée est payante et donne accès à certains circuits pédestres. Celui que nous empruntons est bétonné comme à Manuel Antonio et sponsorisé par des multinationales américaines comme Coca Cola ou Walmart, dont les noms sont inscrits à même le sol sur le sentier. Le parc est bordé au sud par la route longeant la côte vers le Nicaragua. Le panneau d’information avec le plan du parc est sponsorisé par une entreprise privée comme celui de Manuel Antonio. Certains arbres sont monumentaux et mesurent plus de cinquante mètres de hauteur et trois mètres de diamètre avec des contreforts gigantesques dont l’écorce ressemble à la peau d’un éléphant. Des figuiers étrangleurs recouvrent les troncs d’arbres, des lianes pendent depuis les hautes frondaisons, l’atmosphère est moite, la profusion végétale est totale. On ne peut que ressentir de l’admiration devant une telle nature intégrale. On comprend mieux qu’une nature d’une telle vitalité soit difficile à contenir par l’homme et qu’une clairière sera très vite reconquise par la forêt. La seule manière que l’homme ait trouvé de contenir cette forêt magistrale est définitive, c’est la destruction pure et simple. Pourtant, cette forêt est une merveille de soutenabilité, de recyclage parfait et de fonctionnement circulaire alliant beauté et complexité.

Une plante ressemblant au caféier est omniprésente en sous-bois. Il est bien difficile de voir ou de photographier un oiseau dans ces « gratte ciel » végétaux. Nous avons pu observer des singes écureuils grâce aux mouvements des branches lors de leurs déplacements, une grenouille verte et noire et parmi les oiseaux une pie-grièche mangeuse de fourmis entièrement barrée de noir et blanc sur tout le corps et des ibis blancs au bord d’un ruisseau forestier. Plus loin, une inscription sur le sentier montre qu’une université américaine a des liens avec ce parc. Les universités du pays fréquentent également le parc comme le montre un groupe d’étudiants accompagnés de leur professeur.

Paysage du parc national Palo Verde, au Costa Rica – photo Jean-Claude Génot

Le parc national de Palo Verde, créé en 1978, est situé dans la partie la plus sèche du pays, sur les rives de l’embouchure du Rio Tempisque à l’extrémité du golfe de Nicoya. Il couvre près de dix-neuf mille hectares et fait partie de la province de Guanacaste. Il abrite des forêts sèches, des mangroves, des reliefs calcaires et des marais situés dans la plaine alluviale avec une vaste zone humide classée zone Ramsar qui accueille la plus grande concentration d’oiseaux d’eau d’Amérique centrale. Le parc doit son nom à un arbuste, le palo verde du genre Parkinsonia, au feuillage persistant. Contrairement à Carara et Manuel Antonio, Palo Verde est plus éloigné des grands axes. Il faut emprunter une piste praticable mais poussiéreuse en saison sèche d’une trentaine de kilomètres pour arriver à l’entrée du parc. La région est dominée par l’élevage sur de grandes propriétés où l’herbe est rabougrie et sèche. Les gens pratiquent l’écobuage, mais cela brûle également des haies en totalité et même des piquets de parc. Certains paysages font penser au bush africain. Un canal d’irrigation apporte de l’eau des montagnes pour cultiver du riz et de la canne à sucre. A l’entrée du parc, comme un symbole de sécheresse un cactus pousse au pied d’un arbre sans feuille au milieu d’une zone d’herbe rase entièrement desséchée. Un gros iguane vert, tel un petit dinosaure, semble supporter le soleil brûlant alors qu’il est à l’aise dans les forêts tropicales humides. Un oedicnème local marche tranquillement. Le vaste marais classé en zone Ramsar dans la vallée du Rio Tempisque est accessible en partie grâce à un ponton en très mauvais état, ce qui ne fait que confirmer les faibles moyens dont disposent les parcs nationaux. Face à nous, des milliers d’oiseaux sur fond de montagnes boisées. De très nombreuses espèces d’échassiers sont présentes comme le jabiru, l’ibis satiné et la cigogne des bois dont plusieurs centaines d’individus se répartissent entre les herbiers et les zones inondées. Parmi les oiseaux d’eau : des jacanas, des poules d’eau, des dendrocygnes au poitrail roux et au bec rouge très élégants. Un faucon pèlerin a piqué sur les canards, mais a raté son attaque. Dans le ciel, un ballet de cigognes et de vautours dans un ciel bleu limpide. Il fait si chaud que l’horizon se brouille dans les jumelles. En se réfugiant sous un arbre, le cri de la chevêchette ferrugineuse attire notre attention. Elle est perchée au milieu des branchages, petite mais impériale. Un coati traverse la piste et se dirige vers la forêt, des capucins font le chemin inverse et se dirigent vers les arbres qui bordent le marais.

Nous faisons un arrêt près d’un embarcadère sur le Rio Tempisque, fleuve brun qui charrie les limons des montagnes, encadré par des mangroves verdoyantes. Sur la terre craquelée, un ctenosaur, ou iguane noir, est posé sur un arbre mort, il est reconnaissable à sa queue formée d’anneaux recouverts d’épines. Une termitière est perchée dans un arbre et ressemble de loin à un essaim d’abeilles. Des zones de pâturage clôturées existent dans le parc national car il s’agit de terrains privés. Mais le parc utilise également le pâturage pour empêcher le développement de plantes indésirables dans les marais. Cela révèle l’invariable volonté de maîtriser la nature au profit d’une seule de ses composantes, les oiseaux. Car laisser faire la nature favoriserait d’autres espèces ou les mêmes qu’actuellement, mais en nombre plus restreint. Et qu’en est-il des risques de piétinement des plantes et des nichées par les bovins utilisés pour ce pâturage dit « écologique » ? L’Organisation des Etudes Tropicales (OET) est une organisation à but non lucratif réunissant des universités et des organismes de recherche publics et privés des Etats-Unis, du Costa Rica, du Pérou, du Mexique, d’Afrique du Sud et d’Australie. L’OET possède une station biologique dans le parc où nous sommes allés déjeuner d’un repas végétarien succulent à base de lentilles, de riz, de légumes cuits et crus, de bananes et de mûres fondantes avec un thé vert et du jus d’ananas dans une salle avec ventilateur et fenêtres ouvertes sur la forêt. Un groupe d’une trentaine de coatis est passé à côté de la salle à manger. Un pécari à collier, ressemblant à notre sanglier, est venu très près d’une fenêtre puis s’est enfui dans la forêt. Il fait trente sept degrés et seul le bureau climatisé de la responsable de l’OET offre un refuge contre la chaleur écrasante. Cette dernière nous explique que les forêts du parc abritent des jaguars, des ocelots et des pumas, mais que ces animaux ne sont visibles que sur des pièges photographiques. Une balade dans la forêt sèche permet de voir des acacias, des figuiers étrangleurs, des kapokiers du genre Ceiba, le gommier rouge du genre Bursera, un arbre au tronc cuivré, le guanacaste (Enterolobium cyclocarpum), l’arbre national du Costa Rica aux feuilles de mimosa et le Parkinsonia au feuillage bien vert qui a donné son nom au parc. A cela s’ajoutent des cactus et des vignes du genre Bauhinia et Combretum.

Le degré de naturalité et de conservation augmente avec l’altitude, notamment en ce qui concerne les forêts pluviales et de nuage. La plupart des aires protégées couvrent des zones en altitude sur les cordillères avec des pentes fortes trop pentues pour être exploitées. Certes, il existe des aires protégées à basse altitude, mais les forêts tropicales humides des basses terres du Pacifique sont menacées. C’est également le cas des forêts sèches qui ne représentent aujourd’hui plus que 0,1 % de leur superficie originelle.

Pour prendre la mesure de la déforestation, 75 % du pays était recouvert de forêts en 1950, contre 25 % aujourd’hui. Mais il semblerait que le Costa Rica ait fait des efforts pour freiner la déforestation ou favoriser le retour de la forêt depuis les années 1990. Malgré une communication très optimiste sur la protection de la nature du pays, à l’évidence il n’y a pas assez de moyens pour la conservation de la nature au regard des enjeux extraordinaires de biodiversité de ce petit pays. Ainsi il n’y a pas assez de gardes pour certaines aires protégées et peu de moyens matériels publics pour assurer un accueil de qualité. Les réserves marines font l’objet d’actes de braconnages des requins pour le trafic des ailerons achetés illégalement par des négociants taïwanais. En 2013, un jeune défenseur des tortues a été tué par des braconniers. Pourtant, ce pays a pris des décisions courageuses comme l’interdiction de la chasse et la protection de la nature réglementaire représentant actuellement le quart de sa superficie. Mais malgré l’existence d’inégalités sociales et de maux des temps modernes comme le trafic de drogue, ce pays fait figure d’exception en Amérique centrale et son action en faveur de la nature mérite d’être soutenue et encouragée au niveau international.

  • Ecologue

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L’Union européenne au secours du lynx

La situation du lynx en Europe n’est pas brillante. En dehors de la population des Carpates, de celle des pays baltes en lien avec la Biélorussie et la Russie et de celle de la Suisse pour tout l’arc alpin, les autres populations sont toutes modestes et fragmentées.

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par Jean-Claude Génot

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Lâcher de lynx dans la réserve de biosphère Pfälzerwald-Vosges du Nord le 30 juillet 2016 : le bond vers la liberté – photo Jean-Claude Génot

Il faut souligner que le lynx n’est pas un grand colonisateur et que des petites populations séparées par des habitats défavorables à l’espèce sur de grandes distances sont menacées d’extinction à moyen et à long terme si aucun échange génétique n’est possible. De plus, certaines opérations de réintroduction effectuées dans les années 1970 et 1980 ont conduit à des échecs comme en Italie, en Autriche, en Bavière (Allemagne), en République Tchèque, en Engadine (Suisse) et désormais dans les Vosges (France) et en Slovénie.

C’est sans doute cette situation critique du lynx, dont le statut reste précaire, qui a conduit l’Union Européenne à soutenir trois programmes Life ayant pour objectif la réintroduction ou le renforcement de population de lynx.

Un des programmes de réintroduction concerne la forêt du Palatinat en Allemagne dans la réserve de biosphère transfrontalière Pfälzerwald-Vosges du Nord, soit 3028 km2. Le programme a pour but de lâcher 20 lynx de 2016 à 2020 et coûte 2,75 millions d’euros. Il est piloté par une fondation, jugée neutre par la fédération des chasseurs de Rhénanie-Palatinat qui s’est impliquée dans le projet à cette condition, entre autres. Un important travail de relations publiques a été effectué avant de lancer ce programme et la fédération des chasseurs ainsi que le syndicat des éleveurs d’ovins et de caprins soutiennent le projet, ce qui est un point très positif pour la réussite du programme. A ce jour, 9 lynx ont été lâchés venant de Slovaquie et de Suisse. Sur 3 mâles et 6 femelles, un mâle a quitté la forêt du Palatinat et a parcouru 350 kilomètres en un mois et a rejoint les Vosges du Sud. Même si le projet allemand a pour but de favoriser les connections entre la future population de la forêt du Palatinat et celle des Vosges puis du Jura, le mâle Arcos, qui vit actuellement sur un domaine vital de 131 km2, n’est pas assuré de rencontrer une femelle tant les effectifs de lynx du massif vosgien sont faibles. La dernière femelle lâchée en décembre 2017 s’est blessée à la patte et sa blessure s’est tellement infectée qu’il fallu l’euthanasier.

Finalement, il reste 7 adultes dans la forêt du Palatinat et deux subadultes (non équipés de colliers émetteurs), nés en 2017 de l’union entre le mâle lâché en juillet 2016 et une des deux femelles lâchées en même temps. Grâce à leurs colliers GPS, les domaines vitaux des lynx ont été calculés par la méthode du polygone convexe minimum 90 (le polygone est tracé avec les points les plus extérieurs et représente la zone la plus restreinte de tous les pointages effectués. Le chiffre 90 indique que le domaine d’activité englobe 90 % des pointages, les 10 % restant correspondent à des trajets uniques plus éloignés). A ce jour, les mâles ont des domaines vitaux de 298 et 345 km2 et les femelles : 118, 231 et 284 km2. Une femelle lâchée en 2016 a son collier qui ne fonctionne plus mais elle est toujours vivante, sa trace est suivie par des chiens de sang entraînés à suivre les traces de lynx et à distinguer plusieurs lynx entre eux. C’est Michael Back, un chasseur faisant partie de l’équipe du programme Life, qui utilise ses chiens pour localiser certains lynx, suivre les pistes qu’ils empruntent pour traverser certaines routes et autoroutes ou pour trouver des proies quand les localisations indiquent plusieurs points au même endroit. Sur 96 mammifères identifiés comme proie des lynx, 86 % sont des chevreuils et 6 % des cerfs. Un sondage réalisé auprès du grand public indique que 57 % des personnes interrogées ne voient que des avantages à la réintroduction du lynx et 23 % des avantages et des inconvénients, contre 9 % qui ne voient que des inconvénients. Côté français, un « parlement du lynx » (il en existe également un côté allemand) a été mis en place pour favoriser l’acceptation du lynx, mais un important travail est à mener avec les chasseurs et les éleveurs pour que les lynx allemands qui viendront dans les Vosges du Nord soient acceptés.

Le second programme Life se déroule en Pologne dans le Nord-Ouest de la Poméranie sur la période 2017-2020 et il est piloté par la Société pour la nature de la Poméranie occidentale. A ce jour, il y aurait 400 lynx dans toute la Pologne, principalement dans les Carpates au Sud et à l’Est à Bielowieza. Le programme doit se dérouler de 2017 à 2020 et prévoit de lâcher 20 lynx, issus d’un élevage en captivité qui a lieu dans la zone du lâcher. La région concernée par la réintroduction couvre 4500 km2 de forêts, de zones humides, de cultures et de prairies, une zone située non loin de la frontière allemande et de la mer Baltique. Cette région fait déjà l’objet d’un programme Life pour la réintroduction du bison à partir d’un élevage en captivité, coordonné par la même association. L’originalité de ce programme réside dans l’emploi de 4 couples de lynx issus de zoos (Tallin, Munich, Riga et Vienne), répartis dans des enclos de 0,5 ha. Des couloirs séparent ces enclos et des animaux vivants servent de proies aux lynx. C’est dans ces enclos que naîtront des jeunes. Puis à l’âge de 10 mois, ils seront transférés dans des enclos de lâcher avec des proies vivantes des daims) qui permettront aux jeunes de quitter spontanément la captivité. Les enclos de lâcher sont distants de 20 kilomètres. Les jeunes seront munis de colliers émetteurs et seront lâchés an printemps. On pourrait craindre qu’une telle opération de réintroduction fondée sur un élevage en captivité soit risquée à cause d’une supposée incapacité des lynx nés en enclos à survivre dans la nature. Mais de telles opérations ont déjà eu lieu dans les parcs nationaux du Harz en Allemagne et de Kampinoski en Pologne et ont été des succès.

Le troisième programme Life concerne les Alpes dinariques et le sud-est des Alpes en Slovénie et en Croatie et couvre la période 2018-2024. Il est porté par l’administration forestière en lien avec l’université de Ljubljana. Le programme de 7 millions d’Euros consiste en un renforcement des populations avec 20 individus dans les Alpes et dans les Alpes dinariques en Slovénie et en Croatie. Le lynx avait déjà fait l’objet d’une réintroduction dans les années 1970 dans les Alpes dinariques qui fut un succès. La population a augmenté de 1979 à 2000, puis a ensuite décliné pour atteindre entre 2010 et 2016, un effectif de 15 individus, chiffre à partir duquel le taux de consanguinité menace la survie de l’espèce. Que s’est-il passé ?

Le lynx a fait l’objet d’une chasse avec des quotas de tir annuels. Entre 1978 et 2003, 124 lynx ont officiellement été abattus. Quand on sait que les tirs légaux ne limitent en rien le braconnage, il est permis de s’interroger sérieusement sur les effets réels de la chasse sur le lynx. Le régime alimentaire du lynx en Slovénie est composé de chevreuils à 69,2 %, de cerfs à 12,8 % et de loirs à 9,9 %. Il est évident qu’avec un tel régime alimentaire, des chasseurs slovènes ressentent vraisemblablement le lynx comme un concurrent. Qui plus est, la part de 10 % de loirs dans l’alimentation du lynx ajoute peut-être un ressentiment supplémentaire contre le lynx puisque le loir est également piégé, une spécificité slovène. Enfin, les proies tuées par le lynx, que ce dernier couvre de feuilles pour revenir les manger au bout de plusieurs jours, sont consommées par de très nombreuses espèces qui ne dédaignent pas les cadavres (renard, fouine, ours, sanglier, loup, loir, grand corbeau, buse, etc.). L’ours a un impact particulièrement important puisqu’il consomme 30 % des proies du lynx. Deux scénarios sont possibles, soit le lynx tue à nouveau un chevreuil et cela donne à certains chasseurs une raison supplémentaire de lui en vouloir au point de le braconner, soit le lynx n’est pas capable d’en capturer un autre immédiatement et dans ce cas il ne se nourrit pas correctement et sa survie peut être en jeu.

Ces trois programmes portent de grands espoirs pour le lynx en Europe mais aussi pour une certaine idée de la nature sauvage. Toutefois, ils ne doivent pas nous leurrer sur la difficile situation de certains grands prédateurs comme le lynx dont le statut est très fragile à cause de la fragmentation de ses habitats, des risques de consanguinité et du braconnage, véritable fléau pour cette espèce forestière qui se nourrit principalement d’ongulés sauvages. L’Europe est fortement peuplée et industrialisée, par conséquent les espaces protégés sans chasse sont trop peu nombreux pour garantir des zones de sécurité au lynx. Dans la plupart des pays de l’Union européenne, les aires protégées sans chasse ne représentent que 1 à 2 % de la surface totale, c’est toute la place que l’on est capable d’accorder à la nature sauvage en toute sécurité. A ceux qui pensent que les grands prédateurs peuvent parfaitement vivre dans des paysages exploités par les hommes, il est bon de rappeler que c’est bien parce que ces espèces n’ont pas d’autre choix (à titre d’exemple, les lynx ont beaucoup de mal à s’implanter en dehors du parc national de la forêt bavaroise à cause du braconnage), que la situation serait bien meilleure si le braconnage était plus sanctionné, si une vaste campagne d’éducation auprès des jeunes chasseurs était mise en place avec les responsables de leurs associations de chasse et si les aires protégées étaient plus nombreuses pour assurer une meilleure garantie de survie à des noyaux de populations.

Notons que les réintroductions faites avec succès dans le Harz et à Kampinoski l’ont été dans des parcs nationaux. Enfin, faut-il rappeler la situation plus que fragile du lynx en France où la réintroduction dans les Vosges s’est soldée par un échec, où la population la plus viable du massif jurassien fait désormais l’objet d’un braconnage régulier tandis que les effectifs du massif alpin restent modestes. Alors que le Land de Rhénanie-Palatinat s’est doté d’un plan de gestion du lynx, il est urgent que l’Etat français élabore un plan d’action national pour cette espèce protégée (notons qu’un Plan Lynx pour le Massif Vosgien est en cours d’élaboration à l’initiative du Centre de Recherches et d’Observations des Carnivores en lien avec tous les acteurs concernés).

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Pour leurs informations, je remercie Sylvia Idelberger, coordinatrice du Life lynx dans la forêt du Palatinat, Rok Cerne, coordinateur du Life lynx en Slovénie, Magdalena Kwiatkowska du Life lynx en Pologne (Poméranie occidentale) et Maximilian Hetzer, forestier en Bavière.

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Youri sur son arbre penché

Voici l’histoire* de Youri, un lynx mâle qui vit dans une forêt biélorusse et dont vous allez découvrir certains comportements peu connus des scientifiques et des naturalistes.

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par Jean-Claude Génot

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Youri passe du temps perché sur les arbres renversés – photo Vadim Sidorovich

Dans la forêt de Naliboki où Youri est né, il fut un temps où les lynx étaient rares à cause de la chasse. Mais au moment où les parents de Youri se sont rencontrés, la population de lynx était en augmentation. Contrairement à ce qui est écrit dans de nombreux ouvrages sur la biologie du lynx, le père de Youri a rencontré sa mère bien avant leur accouplement qui a eu lieu en février. Le couple s’est effectivement formé dès le mois de décembre, sans doute pour faire face, ensemble, à un hiver très enneigé où la capture de chaque proie compte pour la survie. Durant la période ayant précédé les accouplements, le père de Youri a passé du temps à parcourir son territoire qu’il défend contre d’autres prétendants, en faisant de nombreux marquages visuels et olfactifs. Il a uriné contre un poteau en bois et sur un arbre couvert de mousse, il s’est frotté contre des souches renversées en laissant ses poils ou encore il a gratté des arbres vivants ou morts en se mettant debout sur ses pattes postérieures. Les accouplements ont eu lieu à l’abri des regards dans des fourrés denses au milieu d’épicéas renversés par une tempête.

Ensuite les deux adultes se sont séparés, le mâle a pris la direction d’une vaste forêt de pins avec des coupes où les chevreuils sont nombreux et la femelle s’est réfugiée sur une « île », une forêt de vieux chênes avec des épicéas, des bouleaux et des érables planes, entourée de canaux de drainage et accessible uniquement en empruntant des troncs tombés en travers des canaux. Dans le mois et demi qui a précédé la mise-bas, la femelle a passé du temps sur la grosse branche charpentière d’un vieux chêne renversé. Assise en hauteur sur cette branche, elle a fait le guet et a surveillé les alentours. Si un chevreuil s’était approché, elle aurait fait alors une approche au ras du sol en utilisant tous les obstacles naturels pour ne pas être vue. Plus elle est proche et plus elle a des chances de saisir le chevreuil, qui normalement en fuite est beaucoup plus rapide que le lynx.

Puis la mère de Youri a passé du temps pour repérer un gîte de mise-bas, discret et sûr. Il s’agit d’un gros tas de branches entassées après une coupe, d’où elle pourra voir venir tout danger éventuel. Mais au préalable, elle a fait le tour des environs sur deux bons kilomètres de rayon, afin de découvrir d’autres gîtes de secours pour y déposer ses futurs jeunes en cas de dérangement dans le site de mise-bas. En faisant cela, elle n’a pas manqué de tuer un renard qui venait de creuser un terrier dans une pente sableuse, afin d’éliminer un danger pour ses jeunes. Plus loin dans une zone renversée par une tempête, elle a surpris un chien viverrin en train de fouiner sous la souche d’un arbre au sol qui ferait une parfaite cachette pour des jeunes lynx. Elle a bondi sur l’animal par derrière en le saisissant par ses pattes antérieures toutes griffes dehors, ce qui a blessé gravement le chien viverrin. Puis elle l’a saisi à la gorge et l’a étouffé très vite.

La naissance de Youri et de son frère a eu lieu début mai dans le gîte sous les branchages que leur mère avait repéré. Très vite, la femelle a dû laisser ses petits seuls pour aller chasser sur une surface assez restreinte de quelques centaines d’hectares. C’est lors d’une de ses chasses, alors que les deux petits étaient sortis du tas de branchages, que le frère de Youri a été piétiné par un bison. Youri est resté seul avec sa mère qu’il a très vite suivi pour apprendre à trouver les bons endroits pour chasser et les arbres suffisamment penchés pour y grimper facilement et s’en servir de poste d’observation. Youri a survécu à son premier hiver parce que sa mère était expérimentée et capable de capturer d’autres proies que le chevreuil si celui-ci vient à manquer.

La mère de Youri s’est accouplée avec un nouveau mâle mais il est resté avec sa mère même après la mise-bas où il a pu découvrir ses deux sœurs sur qui il a veillé les premiers mois. Cela n’a pas empêché une des jeunes femelles d’être tuée par une louve. Cette famille de lynx atypique composée de la mère, d’une jeune de l’année et de Youri presqu’adulte désormais a mené la vie dure aux chevreuils de leur domaine d’action. Mais très vite Youri a quitté son clan pour partir seul vers un territoire composé de vastes forêts de pins sur des dunes d’origine éolienne, de vieilles forêts de chênes et de tilleuls et de marais avec plus ou moins de bouleaux. Il a désormais plus d’un an et demi, il est fort mais élégant. Il a résisté à un hiver rigoureux. Il passe beaucoup de temps sur des arbres tortueux qui lui offre la possibilité de guetter les environs et d‘échapper aux moustiques en été.

Youri vient de visiter une tanière de loup – photo Vadim Sidorovich

Youri s’est rendu compte qu’il existait une meute de loups sur son territoire et cela ne l’enchante pas. Il ne cherche pas à se mesurer à eux car ils sont en groupe mais en forêt, en cas de rencontre, il peut toujours leur échapper en grimpant sur un arbre. Il a uriné à plusieurs endroits où il sait que la meute passe. Son marquage intrigue les loups alors que Youri ne s’arrête pas là où les loups urinent. Youri s’est vite rendu compte que les loups possèdent de nombreuses tanières souvent dans des terriers de renard ou de blaireau qu’ils ont élargi. Lors du printemps de sa deuxième année, en marchant sur un talus en bordure d’une aulnaie marécageuse, il est tombé sur un terrier entouré de nombreuses traces. Il est entré dans le terrier et y a découvert sept louveteaux, nés quelques jours plus tôt. Leurs parents avaient dû partir chasser. Il n’a pas oublié qu’une de ses jeunes sœurs a été tuée par une louve. Son instinct de prédateur ne l’a pas fait hésiter un seul instant. Il tue méthodiquement tous les louveteaux et quitte rapidement le terrier. Par défi, il griffe profondément le tronc d’un arbre mort, situé à proximité comme pour signer son acte.

Un arbre tortueux utilisé par le lynx – photo Jean-Claude Génot

A partir de cet instant, Youri va devenir un tueur de loup, lui qui maintenant est capable de capturer un chevreuil, un castor ou un grand tétras. Désormais, chaque printemps, il arpente tous les endroits propices à l’installation des tanières de loup et malheur aux louveteaux laissés seuls au fond d’un terrier. Youri nargue les loups en suivant leurs pistes, alors que ces derniers hésitent à suivre les siennes. Un soir de mai, je l’ai vu à la tombée de la nuit, assis au bord d’un chemin forestier, ou plutôt j’ai vu ses deux gros yeux verts tournés vers notre voiture. Il a vite disparu tel un fantôme, absorbé par la forêt sombre. Youri est devenu une légende. Non content de semer la panique chez les loups en tuant leur progéniture, il a blessé gravement un loup adulte lors d’une rencontre en journée sur un chemin forestier. La scène a été immortalisée par un piège photographique : d’abord le face à face entre Youri et le loup, le combat entre les deux prédateurs qui roulent sur le sol, ensuite Youri intact et queue à l’horizontale faisant le fier et enfin le loup, avec une blessure profonde sur le flanc. Au cours d’un printemps qui a suivi cette rencontre, il a passé du temps dans un marais où nichent des grues cendrées. Mais un braconnier aurait été vu dans les parages et depuis plus de nouvelles de Youri.
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L’histoire est évidemment le fruit de mon imagination, mais elle est basée sur des faits réels et des observations inédites faites par Vadim Sidorovich, zoologiste de l’Académie des sciences de Biélorussie qui étudie la faune sauvage depuis une trentaine d’années.

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Nature : le réveil du sauvage par Jean-Claude Génot (JNE)

Plus nous cherchons à dominer la nature et plus le besoin de nature sauvage se fait sentir. Et même s’il est quasiment impossible de trouver des espaces où l’homme n’a jamais mis le pied, il existe des zones protégées où on laisse la nature évoluer librement. L’auteur cite ainsi plusieurs initiatives européennes inspirées de la « wilderness » américaine et consacre un chapitre à la forêt de Bialowieza, véritable sanctuaire de nature aujourd’hui menacé. Mais le sauvage surgit aussi là où on ne l’attend pas, herbes folles sur les trottoirs ou végétation et faunes luxuriantes dans la zone de Tchernobyl… Et si au fond, tout cela n’était qu’une question de regard ? Jean-Claude Génot nous invite à ouvrir nos sens et à nous défaire de notre vision anthropocentrée du monde. Pour lui, rien ne vaut l’immersion dans la nature qui permet de se sentir relié au vivant. Un livre très documenté, qui ouvre de nombreuses pistes de réflexion.


Éditions L’Harmattan, 22,50 € – www.editions-harmattan.fr
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(Carine Mayo)