Jean-Claude Génot

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Nature : le réveil du sauvage par Jean-Claude Génot (JNE)

Plus nous cherchons à dominer la nature et plus le besoin de nature sauvage se fait sentir. Et même s’il est quasiment impossible de trouver des espaces où l’homme n’a jamais mis le pied, il existe des zones protégées où on laisse la nature évoluer librement. L’auteur cite ainsi plusieurs initiatives européennes inspirées de la « wilderness » américaine et consacre un chapitre à la forêt de Bialowieza, véritable sanctuaire de nature aujourd’hui menacé. Mais le sauvage surgit aussi là où on ne l’attend pas, herbes folles sur les trottoirs ou végétation et faunes luxuriantes dans la zone de Tchernobyl… Et si au fond, tout cela n’était qu’une question de regard ? Jean-Claude Génot nous invite à ouvrir nos sens et à nous défaire de notre vision anthropocentrée du monde. Pour lui, rien ne vaut l’immersion dans la nature qui permet de se sentir relié au vivant. Un livre très documenté, qui ouvre de nombreuses pistes de réflexion.


Éditions L’Harmattan, 22,50 € – www.editions-harmattan.fr
Contact presse : Fabien Aviet.  fabien.aviet@harmattan.fr, tél. : 01 40 46 79 24
(Carine Mayo)

Penser « sauvage »

La nature sauvage peut sauver des vies, redonner espoir à des désespérés et agit comme une thérapie sur le psychisme humain.

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par Jean-Claude Génot

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Nous sommes profondément marqués par la vie moderne dans un monde urbain fait de bruits, de béton, de pollution et de foule, un univers « psychiquement toxique » (1). Mais est-ce que le contact avec la nature sauvage influence notre pensée ? Si tel était le cas, que serait alors une pensée sauvage ? Pour le philosophe Stefan Alzaris : « La pensée sauvage n’est pas une pensée du sauvage, mais une pensée en acte, sensible et artiste, concrète et vivante, qui s’exprime par l’exigence éthique et la nécessité existentielle de renouer avec la nature sauvage » (2). Cela voudrait dire que le sauvage réel, la nature englobante et foisonnante, éveillerait en nous une dimension sauvage, une capacité à accepter l’inconnu, l’imprévu, la peur et l’incertitude. Cela demande de notre part de ne plus être dans le contrôle de la nature ni dans celui de nos émotions mais de lâcher prise.

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La nature ne peut nous inspirer cette pensée sauvage que si elle est elle-même, c’est-à-dire sauvage. Aller dans le monde sauvage revient à entrer en contact avec une altérité vivante et finalement la pensée sauvage est « une manière d’être au monde » (3). Cette pensée sauvage est « méditante » (4), sensible et respectueuse de la nature en libre évolution. La pensée sauvage n’est pas non plus la pensée des sauvages comme le dit Claude Levi-Strauss mais « une pensée à l’état sauvage » (5). Pour le philosophe Paul Shepard, la pensée sauvage est en nous et la sauvagerie est un état génétique, c’est pourquoi il estime que l’homme porte toujours en lui l’héritage des chasseurs-cueilleurs (6).

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L’artiste animalier et philosophe Robert Hainard, qualifié de « penseur paléolithique », estimait que cette part paléolithique de l’homme peut permettre de prévenir son extinction face à un monde anxiogène qu’il remplit frénétiquement de ses propres créations (7). La vie moderne stressante ne doit pas nous faire oublier que celle des hommes préhistoriques a certainement été dangereuse du fait des animaux sauvages, des aléas climatiques et biologiques, des maladies et autres accidents. Il y a certainement des leçons à tirer dans la vie de nos lointains ancêtres qui nous permettraient de mieux affronter les défis du monde moderne.

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Que ressent-on quand on est dans la nature sauvage quel que soit son degré de « sauvagerie » ? Marcher dans des forêts multiséculaires procure un sentiment d’abandon des contraintes habituelles, de déconditionnement mental de la vie moderne et de plaisir intense d’avancer vers l’inconnu. Ici nul horizon lointain où le regard se perd, sinon les cimes des arbres, perdues dans les hautes frondaisons, telles les voûtes d’une cathédrale végétale. Un miracle s’opère très vite car nos sens, handicapés par le manque de contact avec la nature, viennent à s’éveiller : l’odorat affolé par les senteurs d’herbes, de champignons et de feuilles en décomposition et l’ouie vite saturée par les bruissements du vent dans le feuillage et les chants d’oiseaux en stéréo.

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La forêt possède cette propriété incroyable de nous transporter dans un autre monde, à peine la lisière franchie. Ce que Claude Lévi-Strauss a parfaitement bien exprimé : « Quelques dizaines de mètres de forêt suffisent pour abolir le monde extérieur » (8). Entendons-nous bien, je veux parler ici de forêts profondes, denses et sombres faites d’arbres vénérables et pas de ces champs d’arbres soumis à l’exploitation industrielle. Et puis que dire du bien-être procuré par les arbres, considérés comme de véritables sources d’énergie vitale, le sentiment d’être protégé et le besoin d’enlacer un tronc impressionnant.

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Comme le souligne Rémi Caritey : « La vitalité que procure le séjour en forêt est un don des sous-bois » (9). La rencontre avec la nature sauvage se fait en embrassant la forêt tout entière mais elle peut également se vivre en observant ses habitants. Ainsi observer des ours bruns dans leur milieu naturel est une occasion unique de se rendre compte de notre proximité avec l’animal. Pas seulement quand un ours se dresse sur ses pattes postérieures, quand une femelle allaite son jeune dans une posture très « humaine » ou quand un jeune utilise ses griffes comme une fourchette pour embrocher une pomme, mais aussi quand l’ours cesse de manger, relève la tête et montre ses yeux sombres qui nous touchent et nous parlent. La science voudrait que seul l’instinct dicte leurs actes aux animaux et que seul l’homme soit capable de penser et d’avoir une conscience. A cela l’artiste et philosophe naturaliste Robert Hainard répond qu’il y a une pensée animale : « Peut-être les consciences animales dans leur diversité, dans leur profondeur, leur acuité, leur richesse ne nous seront-elles jamais accessibles par des témoignages objectifs. Que savons-nous de la nôtre, d’ailleurs ? Nous l’éprouvons, c’est tout. Mais ce que je lis dans l’œil du renard me pénètre, me trouble et m’enchante » (10).

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Mais nul besoin d’aller dans les endroits les plus reculés y observer les animaux les plus rares pour entrer en contact avec le sauvage. Comme le suggère la philosophe Irène Klaver : « Il faut développer l’expérience du sauvage dans nos vies, nous devons trouver les interstices de sauvage dans l’herbe de notre jardin, même dans l’asphalte de nos parkings et de nos routes » (11). La puissance du message qu’apporte ce contact incomparable avec la vie sauvage est telle qu’on ne peut plus vivre comme avant quand on l’a ressenti une première fois. Nous faisons corps avec la vie animale et végétale, avec la nature sauvage et découvrons enfin notre nature intime comme l’exprime très bien l’éco psychologue Joanna Macy : « Notre vraie nature : ne faire qu’un avec l’ensemble de la vie ». Ainsi réalisons-nous que « le monde est notre corps » (12). Dans la nature sauvage, l’esprit fonctionne entre la raison en cherchant à comprendre ce que l’on voit comme une enquête passionnante et l’émotion en se laissant porter par le fait d’être là à profiter intensément d’un moment précieux offert par la nature. Cette capacité d’être dans l’instant présent conduit immanquablement à la méditation dont on mesure la réalité lors d’un affût entre le lâcher prise de ses émotions et l’intensité de ses réflexions sur la nature et sur soi-même. François Terrasson considérait que la beauté de la nature ne se manifeste que dans l’accord entre les deux domaines de l’esprit que sont le conscient et l’inconscient et qu’au contraire les attitudes anti-nature reflètent « un divorce entre rationalité et sensibilité, signe d’une infirmité psychique dévastatrice » (13).
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Les hommes ne pardonnent pas facilement à ceux qui s’éloignent du groupe. Si vous aimez le contact avec la nature sauvage, loin des hommes, c’est que vous êtes misanthrope. Mais la recherche de la solitude et de la méditation dans la nature sauvage traduit plus une volonté de fuir la foule agitée que de rompre ses liens avec les humains car les ermites sont loin d’être misanthropes (14). Mais apprécier le contact avec les bêtes sauvages vous rend tout de même suspect, voire traître à la cause humaine. On a reproché à la primatologue Diane Fossey de plus aimer « ses » gorilles que les gens qui l’entouraient. S’il est des hommes qu’elle n’a pas aimés, ce sont les braconniers dont elle était l’ennemie. Une chose est certaine, sa passion pour les gorilles a tué cette femme hors du commun. John Muir ne disait-il pas que si l’homme déclarait la guerre aux bêtes sauvages, il choisirait le camp des ours (15) ? Seule une humanité anti-nature aime à se poser la question du choix entre la vie humaine et celle d’une autre espèce vivante. Une humanité écocentrée ferait tout pour éviter d’avoir à faire un tel choix.

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Tant que les hommes ne ressentiront aucune empathie pour les autres espèces vivantes, pour l’altérité sauvage, il n’y a aucune chance de rompre avec l’anthropocentrisme dévastateur de la civilisation anti-nature mondialisée ni d’espérer améliorer les relations intra humaines. Cette nouvelle éthique de la nature ne viendra pas de grands principes adoptés à la suite d’une catastrophe ou par obligation réglementaire mais par un réveil de nos sens vis-à-vis de la nature. Ce pourrait bien être cela la pensée sauvage, une manière de se sentir relié au monde sauvage, d’où la conscience d’être profondément affecté par son recul ou sa disparition comme s’il s’agissait d’une part de soi-même.

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1 Shepard P. 2013. Retour aux sources du Pléistocène. Editions Dehors. 251 p.

2 Alzaris S. 2015. Renouer avec le sauvage : une exigence éthique. Sur les traces de la pensée sauvage (1ère partie). Naturalité. La lettre de Forêts sauvages n° 15 : 14-16.

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4 Alzaris S. 2016. La pensée sauvage : une sagesse écologique. Sur les traces de la pensée sauvage (2e partie). Naturalité. La lettre de Forêts sauvages n° 16 : 15-19.

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6 voir 1

7 Roch P. 2014. Le penseur paléolithique. La philosophie écologiste de Robert Hainard. Labor et Fides. 242 p.

8 Lévi-Strauss C. 1955. Tristes tropiques. Plon collection Terre humaine

9 Caritey R. 2011. Les vertiges de la forêt. Petite déclaration d’amour aux mousses, aux fougères et aux arbres. Transboréal. 89 p.

10 voir 7

11 Klaver I.J. 2008. Wild. Rhythm of the Appearing and Disappearing. In Nelson M.P. & Callicott J.B. 2008. The Wilderness debate Rages On. Continuing the Great New Wilderness Debate. Pp 485-499.

12 Macy J. 2015. Pour reverdir l’être. 3e millénaire N°117 : 29-37.

13 Terrasson F. 1982. Retrouver l’instinct. In De Miller R. (sous la direction de) ; 1982. Les Noces avec la Terre. La mutation du Nouvel Age. Éditions Scriba, L’Isle-sur-Sorgue, pp. 57-65.

14 Minois G. 2013. Histoire de la solitude et des solitaires. Fayard. 575 p.

15 Muir J. 2006. Quinze cent kilomètres à pied à travers l’Amérique profonde. 1867-1869. José Corti. 165 p.

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Des nouvelles des lynx lâchés dans la forêt du Palatinat

Luna, Kaja, Lucky et les autres lynx lâchés sont suivis à la trace grâce au GPS.

par Jean-Claude Génot

 

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Luna (femelle), Kaja (femelle) et Lucky (mâle) proviennent des Carpates slovaques : ils ont été lâchés l’un après l’autre le 30 juillet 2016 au nord de la forêt du Palatinat (Waldleiningen), en Allemagne, à environ 40 km de la frontière avec les Vosges du Nord.

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Ils portent un collier émetteur GPS qui avec la batterie pèse entre 300 g et 500 g selon le sexe, soit moins de 2 % du poids des lynx. Ce collier coûte 2000 € et il est fabriqué au Canada. Le GPS enregistre la position de chaque lynx (localisation à 2 m près) et l’envoie par SMS sur l’ordinateur des responsables du suivi. Quand la batterie est vide, le collier se détache lui-même. Si le signal du GPS est défectueux, il y a un émetteur VHF qui peut prendre le relais. Sur une zone plate, le signal VHF porte sur 1 à 1,5 km en zone plate et sur 500 à 600 m en pente.

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Les localisations GPS dépendent des animaux, de 3 à 4 points par jour à 8 à 10 points par jour. Le pointage indique la température, l’altitude et l’heure. Si plusieurs points sont rapprochés la nuit ou tôt le matin, c’est que le lynx a tué une proie. Si plusieurs points sont proches le jour, c’est que le lynx est dans son gîte diurne. Le lynx est actif surtout de la tombée de la nuit au matin. Enfin, le collier GPS n’est pas équipé pour connaître le rythme d’activité du lynx. Mais il y a une alerte si aucune activité n’est détectée au bout de 12 heures. Dans ce cas il est prévu qu’une déléguée à la protection de la faune sauvage du parquet de Kaiserslautern alerte la police qui peut dépêcher des experts pour venir enquêter.

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Les trois lynx se comportent de manière indépendante mais leurs chemins se croisent régulièrement. En journée, ils fréquentent la forêt et durant la nuit ils s’aventurent en zone ouverte. Les lynx traversent les routes. Leur proie principale est le chevreuil. Des cadavres ont déjà été identifiés, ils avaient été consommés plusieurs jours par les lynx.

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En octobre 2016, Lucky a attaqué des brebis et des chèvres dans deux parcs non entièrement clôturés ou non électrifiés. Ces parcs sont situés dans des vallées étroites en plein milieu forestier. Ils ont été immédiatement protégés par une clôture électrique et l’éleveur a été dédommagé pour ses pertes : 4 jeunes chèvres et 9 agneaux (3 tués et 6 disparus). Ce parc est situé actuellement dans le territoire de Lucky et de Rosa, une autre femelle.

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En janvier 2017, Lucky et Kaja ont fréquenté le même territoire et les mêmes endroits puis entre le 17 et le 20 février, ils ont passé du temps ensemble et se sont accouplés. Dix semaines plus tard, Kaja, âgée de 4 ans, a réduit ses déplacements. Le gîte de mise bas n’a pas été contrôlé pour protéger les animaux. Après deux semaines Kaja a déménagé vers une autre tanière. Ce changement de tanière permet au lynx d’éviter des infestations parasitaires et d’attirer l’attention avec trop d’empreintes. Quatre semaines après la naissance, les petits ont été pesés (1 et 1,3 kg) et ont été équipés de puces électroniques pour les identifier, ils étaient dans une petite cavité rocheuse. Pendant 9 semaines après la naissance, ils sont nourris au lait maternel puis ensuite ils suivent leur mère jusqu’à la proie qu’elle a capturé. Ils resteront avec leur mère environ 10 mois.

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Michael Back avec Bodo – photo JC Génot

Luna, après son lâcher, a fait une excursion vers l’est en direction de Neustadt et Ramberg ; puis en décembre 2016, son collier n’a plus envoyé de données. En avril 2017, un promeneur a vu un lynx équipé d’un collier émetteur, or il s’agissait d’une zone où n’étaient ni Lucky ni Kaja. L’équipe Life a cherché des traces de Luna avec des chiens capables de détecter des pistes de lynx. Les chiens ont retrouvé les sites de repos du lynx et des poils qui, après analyse génétique, ont permis d’identifier Luna. Michael Back, membre de l’équipe Life et chasseur, a entraîné deux chiens pour suivre les traces de lynx. Il y a Bodo, un rouge de Hanovre, qui cherche la trace au bout d’une laisse et Emile, un fox terrier, qui va seul sur le terrain mais qui revient chez son maître s’il a repéré quelque chose. Ces chiens sont entraînés à ne pas attaquer le lynx. L’entraînement a lieu une fois par semaine. On utilise deux à trois poils de lynx, on appelle cela le procédé « micro quantité ». Pour les empreintes, on utilise une chaussure à trace. Le chien utilise cette empreinte pour s’orienter. Le lynx n’ayant aucune glande au niveau des pattes, il ne laisse pas d’odeur au niveau du sol.

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Souvent les chiens détectent les crottes, mais ce qui intéresse Michael Back, c’est la présence du lynx. Le chien doit donc détecter la moindre trace ou odeur et Michael récolte le moindre poil. Bodo et Emile sont des chiens qui recherchent le gibier blessé mais désormais leur entraînement les conduit à effectuer 40 à 50 recherches de lynx par an. En mission, les chiens ont également un collier GPS et Michael peut leur parler à distance pour les encourager ou leur indiquer un lynx spécifique car un chien peut distinguer les traces de plusieurs lynx. Ainsi les chiens permettent de retrouver des proies, des poils, des empreintes ou des griffures et de contrôler les lieux de passage d’un lynx : au-dessus d’un grillage pour franchir une autoroute, en dessous ou par un passage à faune. Pour ce travail fantastique mené par ses chiens, Michael leur offre une récompense : des caresses à Bodo et une peluche à Emile !

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Arcos (mâle de 25 kg), capturé en Suisse, est lâché le 7 mars 2017 sur le même site que les 3 premiers lynx. Après sa capture, il a été placé comme les précédents dans une station de quarantaine pour un examen de santé approfondi puis mis dans une cage pour le transporter vers la forêt du Palatinat. En deux semaines, Arcos a parcouru 130 km, soit 10 km par jour. Il a quitté la forêt du Palatinat vers l’est et a franchi une autoroute (A65). Puis il est parti vers le nord et a traversé deux autoroutes (A6 et A63) avant de bifurquer vers le sud.

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Après trois semaines, Arcos a parcouru 260 km. Il s’est dirigé vers la France et a traversé des cours d’eau et il est peu probable qu’il ait franchi ses cours d’eau à chaque fois sur un pont. Arcos a traversé les milieux ouverts et contourné les Vosges du Nord puis s’est dirigé vers les Vosges du Sud à hauteur de Gérardmer. Ce type de grand déplacement (335 km depuis le site de lâcher) lors d’une réintroduction n’est pas rare pour certains animaux à la recherche d’un territoire.

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Lâcher de Bell le 5 avril 2017 – photo SNU Martin Greve

Bell (femelle de 18 kg), capturée en Suisse, est lâchée le 5 avril 2017 à Waldleiningen. Ce lynx est né en 2013 et a eu 4 jeunes en 2015. Bell s’est d’abord orientée vers le nord, a traversé une autoroute (A63) et fait un détour en plaine du Rhin en milieu ouvert puis elle a rejoint la forêt du Palatinat. Elle a emprunté des ponts et des passages souterrains pour traverser des autoroutes et l’éco pont créé spécialement pour la faune sauvage au-dessus d’une autoroute (A6).

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Rosa (femelle de 18 kg), capturée en Suisse, est lâchée le 13 avril 2017. Elle s’est dirigée vers le sud et elle est en contact avec le territoire de Kaja et partage une partie du territoire de Lucky.

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Cyril (mâle de 18 kg et âgé de 6 ans), capturé en Slovaquie en mars et placé dans un enclos de quarantaine, est lâché le 22 avril 2017. Il s’est alors orienté vers l’Est, entre Bad-Durkheim et Ludwigshafen, dans un paysage de cultures et de forêts où il a trouvé suffisamment de ressources alimentaires et de cachettes pour se réfugier. Cyril est resté un certain temps dans la zone protégée Maudacher Bruch de Ludwigshafen et s’est ensuite dirigé au Sud-Est du Vieux-Rhin de Neuhofen, d’où il a franchi le Rhin à la nage, six semaines après son lâcher. Après avoir franchi le Rhin, Cyril a utilisé une étroite forêt riveraine, entourée de zones urbaines, de routes et d’autoroutes. Etant donné que les lynx mâles ont besoin de territoires allant de 100 et 400 km², pour avoir, à long terme, suffisamment de proies, il était probable que Cyril poursuive son exode plus loin dans le Bade-Wurtemberg. Actuellement, dans le Bade- Wurtemberg, seuls quelques individus mâles sont présents dans le Sud de la Forêt Noire, dans le Jura souabe et dans la vallée du Danube. Ces animaux proviennent du Jura suisse ou du Nord-Est de la Suisse, comme cela a pu être démontré pour certains individus au cours des années précédentes. Il est connu que les mâles en recherche d’un territoire approprié et de congénères pour la reproduction, sont capables de parcourir de longues distances. A cause de l’absence de femelles, aucune population n’a pu se développer jusqu’à présent dans ce Land.

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De ce fait, Cyril n’aurait pas pu rejoindre une population de lynx, ni rencontrer une femelle, même à grande distance. Comme les zones environnantes étaient également peu favorables au lynx, la Fondation, avec l’autorisation du Ministère du milieu rural et de la protection des consommateurs du Bade-Wurtemberg et d’autres autorités compétentes, a organisé la capture du lynx et son retour vers la forêt du Palatinat. Cette action a été conduite en coopération avec l’Institut Forestier de Recherche du Bade-Wurtemberg, les acteurs locaux et les chasseurs. La capture a eu lieu dans la nuit du 19 au 20 juin, près d’un chevreuil tué par Cyril. Après son arrivée sur le lieu du lâcher dans la forêt du Palatinat, le lynx a aussitôt été libéré. Dans le Palatinat, il a accès à quatre femelles qui ont aussi été lâchées dans le cadre du projet de réintroduction.

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En juillet 2017, Arcos est toujours dans les Vosges du Sud à hauteur de Gérardmer. Les six autres lynx sont dans le Palatinat et se répartissent sur une distance de 43 km entre le centre et le nord-est du Parc naturel de la forêt du Palatinat.

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Congrès des JNE 2017

Le Congrès des JNE a eu lieu 9 au 11 juin 2017 à Haguenau et au château de Liebfrauenberg (Bas-Rhin). Sous le signe du partage !

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par Roger Cans

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Vendredi 9 juin

Le rendez-vous est fixé au petit matin à Paris à la gare de l’Est. On embarque dans le TGV de 7 h 44 pour Strasbourg, puis dans un TER pour Haguenau, notre destination finale, où nous retrouvons les membres transportés dans leur véhicule ou venus en voisins. Nous sommes accueillis par Françoise Delcamp, une élue chargée à la fois du fleurissement et de l’armée – la fleur au fusil, premier indice de partage ! Haguenau a fêté son 900e anniversaire en 2015. Elle compte 36.000 habitants, 2.000 entreprises et une communauté de 36 communes. Elle a gardé un mauvais souvenir de son annexion par Louis XIV, qui a démantelé alors toutes les installations de défense. Mais elle se vante d’avoir su conserver un centre-ville actif et convivial. Anémone Vierling, de la direction des grands projets d’aménagement, nous décrit les travaux engagés à la gare, avec cette grande passerelle à piétons au-dessus des voies, style Beaubourg. Le garage à vélos (200 places) va tripler et la gare sera reconstruite.

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Nous faisons alors un tour de ville en car, sous la conduite de Marthe Stiefel, historienne haguenovienne. Elle rappelle que la ville a été brûlée en 1677 et le château démantelé par Vauban. Elle nous fait admirer les vieilles rues avec leurs immeubles XVIIIe, un grand bâtiment qui a été successivement hôpital, prison, IUT, etc., et la Banque de France devenue Musée du bagage. Valentin Lett, des parcs et jardins, souligne combien la ville a fait d’efforts pour son verdissement : en 2011, elle a été gratifiée d’une « libellule » pour l’arrêt progressif des produits phytosanitaires, et de trois « libellules » en 2014, pour l’arrêt complet (« zéro phyto »).

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Anémone Vierling reprend le micro pour nous décrire l’éco-quartier Thurot (un général du temps des casernes) : un espace de 10 hectares naguère occupé par la cavalerie, qui accueillera un groupe scolaire, des logements sociaux (30 %) et des résidences pour seniors et juniors. Le bâtiment conservé est bordé par un parc longitudinal d’un hectare. Nous longeons ensuite la caserne d’artillerie, construite en brique (1888/1893), du temps où Haguenau était principalement une ville de garnison. Puis nous traversons un espace autrefois réservé à l’horticulture, et aujourd’hui planté d’immeubles d’habitation. Nous longeons le canal creusé au XVIIIe siècle contre les inondations et les berges de la Moder (affluent du Rhin) qui sont maintenues verdoyantes.

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Véronique Letan, chargée de l’Agenda 21 lancé en 2008, explique que le canal de la Moder est intégré dans la trame verte et bleue, et aussi dans la « trame noire », en l’occurrence un corridor sans éclairage pour aider les chauves-souris la nuit (une colonie de murins à oreilles échancrées s’est installée dans les combles de l’Hôtel de Ville). Il est prévu de créer des méandres dans le canal pour favoriser l’alevinage. Des moutons en bois ont été installés sur les berges pour habituer le public à la fauche tardive. On y laisse pousser les saules. Le car s’arrête au « plus beau rond-point de France », planté de vignes et d’herbes médicinales ou potagères, installées dans des palettes de récupération, avec des figurines en bois couleur garance, la plante que Haguenau cultivait pour obtenir des teintures rouges.

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Nous partons alors pour la forêt d’Haguenau, un massif de 19.000 hectares d’un seul tenant, dont 13.000 hectares de forêt « indivise », c’est-à-dire partagée à moitié par la ville d’Haguenau et à moitié par l’Etat. Ce régime unique en France d’une forêt domaniale partagée, remonte à une décision de l’empereur Sigismond, au XIVe siècle. Certains même la font remonter à la Charte de Frédéric Barberousse, en 1164… Ce statut n’a jamais été remis en cause depuis, malgré les guerres et les changements de tutelle. L’exploitation, la gestion et les investissements sont rigoureusement partagés à 50/50 entre l’ONF, chargé du domaine de l’Etat, et la ville d’Haguenau. L’exploitation du bois est encore assurée par une scierie, la Trendec, qui remonte à 1959, mais dont l’avenir n’est pas assuré. Car le bois est surtout exporté sous forme de grumes, et revient plus tard, après façonnage dans le Jura, le Massif Central ou l’Allemagne. Cette forêt de plaine, constituée surtout de chênes et de hêtres, fournit des merrains pour la tonnellerie de Bordeaux. La tempête Lothar, le 26 décembre 1999, a été une catastrophe. Des pans entiers de la forêt ont été jetés à bas, remplacés aujourd’hui par le bouleau.

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Claude Sturni, maire d’Haguenau (au centre) – entouré de Patrice Auro (à g.) et Roger Cans (à dr.) – a accueilli les JNE pour un déjeuner au Gros Chêne le 9 juin 2017 – photo Nadine Saunier

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Nous nous rendons pour déjeuner au site du « Gros chêne », ainsi appelé par la présence d’un chêne gigantesque de 7 m 60 de tour de taille, foudroyé en 1930. Il reste quelques beaux spécimens bien vivants, dont un chêne de 4 m 60 de tour, au port magnifique.

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Nous sommes accueillis au restaurant par Claude Sturni, maire d’Haguenau, qui précise que nous allons manger la fameuse flammekuche, qui n’est par une tarte flambée mais « lammée ». Elle nous est servie d’abord salée, avec oignons et lardons, mais aussi dans sa version végétarienne et même vegan, puis sucrée avec des pommes flambées au rhum.

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Le directeur régional de l’ONF, Benoît Cuiller, nous fait ensuite une présentation complète de la forêt, « sixième massif forestier de plaine en France ». Elle s’étend en effet sur 30 km d’est en ouest, avec une superficie totale de 21.000 hectares, dont 13.000 en indivis, et 12.100 hectares classés Natura 2000.

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Cette forêt mélangée, où cohabitent feuillus et résineux, représente un lien entre les massifs d’Occident gérés par l’Etat et les forêts d’Europe centrale plus variées. La tempête Lothar a détruit 4.000 hectares dans le tiers sud de la forêt, ce qui représente l’équivalent de dix récoltes annuelles.

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Balade dans la forêt de Haguenau lors du congrès des JNE le 9 juin 2017 – photo Nadine Saunier

En vitesse de croisière, la forêt d’Haguenau produit 50.000 m3 de bois par an. Elle n’abrite ni ours, ni loup, ni lynx. Le grand tétras y a disparu depuis 70 ans. Etienne Konn, chef du projet « Forêt d’exception » à l’ONF, annonce que la forêt d’Haguenau est l’une des 17 forêts domaniales à se porter candidate pour le label « forêt d’exception ». Sept forêts ont déjà reçu le label (pour cinq ans), et le comité national de pilotage étudie le cas Haguenau depuis 2015.

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Photo de groupe des JNE lors de leur congrès de juin 2017 autour de monument au chêne calciné installé en 1995 par l’artiste allemande Gloria Friedmann dans la forêt de Haguenau – photo Nadine Saunier

Nous nous rendons alors dans un site renommé pour ses pèlerinages, fin juillet, où une chapelle est dédiée à l’ermite Saint Arbogast. On évoque la présence dans la forêt de nombreuses tombes antiques ou « tumuli ». On nous décrit la biodiversité avec la présence d’espèces rares comme le pic noir, la chouette de Tengmalm, le pic mar, et des poissons comme le chabot et la lamproie de Planer. Pour préserver cette biodiversité, 230 hectares sont en réserve intégrale, 470 hectares de ripisylves protégés, et 50 hectares laissés à eux-mêmes après la tempête. Une trame de vieux bois traverse tout le massif.

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Nous finissons la visite par le parcours sportif qui chemine dans les plus belles parcelles, avec sept stations pourvues de citations littéraires et, au bout du chemin, le monument au chêne calciné installé en 1995 par l’artiste allemande Gloria Friedmann. L’occasion de faire une photo de groupe avec la trentaine de participants.

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Nous traversons la forêt pour en sortir, par le village de Beishwiller, puis Surbourg, Hoelschloch, Merkwiller, Pechelbronn, Preuschdorf, Mitschdorf et enfin Goerdorf, à travers une campagne alsacienne vallonnée et bien verte. A Goersdorf, nous montons jusqu’au château de Liebfrauenberg, un centre de rencontres protestant qui offre un hôtel restaurant, où nous mangerons, et une maison des jeunes, où nous coucherons. De sa terrasse, nous apercevons loin à l’horizon la cathédrale de Strasbourg, à une centaine de kilomètres de là. Nous sommes accueillis au Centre par notre ami Jean-Claude Génot, membre des JNE, au nom du Parc naturel régional des Vosges du Nord. Il sera notre guide durant la journée de samedi.

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Jean-Claude Génot introduit Christelle Scheid, de l’association Luchs Projekt, chargée depuis 2015 de la réintroduction du lynx au titre du programme LIFE. Elle refait l’historique de la réintroduction du lynx dans les Vosges, commencée en France en 1983 à titre privé (Christian Kempf) et officiellement sous l’autorité du ministère de l’Environnement. Elle s’est poursuivie jusqu’en 1993 avec des succès divers. Cinq félins sur les 21 réintroduits ont été braconnés. Car il n’y a pas eu de concertation avec les chasseurs. En outre, il y avait trop de mâles, ce qui n’a pas aidé une natalité déjà faible (une seule portée par an, soit un ou deux petits). Les lynx ont été importés de Slovénie, où ils sont concurrencés par l’ours, à leur détriment.

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Tout change le 1er janvier 2015, lorsque l’association allemande SNU (Fondation pour la nature et l’environnement) et le WWF Allemagne, en accord avec le land de Rhénanie-Palatinat et le Parc naturel régional des Vosges du nord, décident de réintroduire le lynx en Allemagne selon un programme LIFE, financé à 50 % par l’Europe. Avant les premiers lâchers, de multiples réunions de concertation ont été organisées avec les chasseurs et les éleveurs, pour éviter tout malentendu. Il est donc prévu de réintroduire vingt lynx en six ans, équipés de colliers émetteurs qui permettent de les suivre la première année. Ces lynx viennent tous des Carpates, via la Slovaquie et la Suisse. Sur les sept déjà relâchés, l’un a complètement divergé en s’installant dans les Vosges françaises, du côté de Gérardmer. Et une femelle a donné naissance à deux petits. Ainsi, l’Allemagne et la France partagent d’une certaine façon la réintroduction du lynx, qui ne connaît pas de frontières. Les lynx ont tous été relâchés au même endroit, à 40 km de la frontière française, et ils sont suivis par GPS.

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Les proies principales du lynx sont le chevreuil, le chamois, mais aussi les rongeurs et, parfois, un jeune sanglier. A raison de 3 kilos de viande par jour, le lynx vit durant une semaine avec un seul chevreuil, dont il cache la carcasse sous des feuilles. Son territoire de chasse est en moyenne de 100 km2 (10 km x 10 km). Des pièges photographiques permettent d’identifier les félins durant leurs randonnées nocturnes, car ils ont des taches de pelage qui sont propres à chaque animal. Côté français, on a instauré un « parlement du lynx » regroupant chasseurs, éleveurs, forestiers, élus et associatifs. Sous la conduite d’un médiateur professionnel, un livre blanc a été rédigé, qui mentionne les engagements pris par les uns et les autres. Ce livre blanc a été transmis au préfet de région le 21 avril de cette année. Une inconnue subsiste : que se passera-t-il lorsque les lynx franchiront la frontière ?

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Après le dîner, offert par le Parc, c’est l’assemblée générale des JNE. La présidente des JNE, Carine Mayo, lit un message de Nicole Lauroy, présidente d’honneur des JNE, qui nous informe de la création d’une association de « vétérinaires éthiques », Véthic. Elle rappelle la création l’an dernier de l’AJEC (JNE + AJE), afin de couvrir complètement les préparatifs et le déroulement de la COP 21, en décembre 2015. L’AJEC s’est dissoute automatiquement après la COP 22 de Marrakech, en février 2017, où nous avons été très présents. Myriam Goldminc a été embauchée à mi-temps en novembre 2016, afin de trouver des annonceurs pour l’annuaire des JNE et d’aider à la préparation des voyages (Marrakech, La Haye, Aquitaine, Vercors et le congrès). Elle va aussi se charger de trouver des subventions. Il y a eu un débat au sein de l’association lorsque Michel Sourrouille et Claude-Marie Vadrot ont suggéré que les JNE appellent à la candidature de Nicolas Hulot à l’élection présidentielle. Carine rappelle le procès intenté par Vincent Bolloré contre plusieurs médias et journalistes, dont notre amie Dominique Martin-Ferrari. Elle indique que Pierre Demeure s’est retiré du CA mais qu’il souhaite continuer à être le webmaster du site JNE. Pour le reste de l’équipe, pas de changement : Laurent Samuel est chargé du site, Danièle Boone des livres, et Christel Leca de l’agenda. Le changement majeur est la volonté de Carine de passer la main comme présidente, quitte à aider par la suite son ou sa successeur(e).

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Dans son bilan d’activité, la secrétaire générale Adeline Gadenne rappelle les six petits déjeuners organisés à la mairie du IIe arrondissement de Paris (Inde, Orang-outang, Fukushima, Guillaume Sainteny, etc.). Elle signale 13 nouveaux adhérents. L’effectif global est de 220 adhérents, plus ou moins à jour de cotisation. Le trésorier Richard Varrault rend compte du bilan financier. Les rapports sont tous approuvés à l’unanimité.

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Pour le programme à venir, un thème porteur est « l’animal et le droit » (lors d’un petit-déjeuner, inviter la philosophe interviewée par Claire Lecoeuvre, la L214, etc. – voir la thèse de l’INRA sur la contamination de la souffrance animale dans les abattoirs – voir l’anthropologie et les rituels sur les animaux, etc. – faire un appel aux articles écrits par les JNE sur le sujet). Autres sujets évoqués : les réfugiés climatiques et la réunion de novembre 2017 à Bonn pour les îles Fidji (communiqué de presse à Nicolas Hulot – voir le livre Paradis avant liquidation). Certains plaident pour la défense du plateau de Saclay (la « silicone vallée ») (lire ici l’article d’Annick et Serge Mouraret), ainsi que du domaine de Grignon, après le retrait du Qatar, et les projets de parc de loisir et centres commerciaux du côté de Gonesse, en banlieue nord (aller voir la ZAD de la Patate via Claire Lecoeuvre ?). Trois zones de terres agricoles de la région parisienne aujourd’hui très menacés.

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La soirée se termine par les votes pour le renouvellement de 5 administrateurs des JNE : sur 58 votants (30 par correspondance et 28 présents), Carine Mayo obtient 58 suffrages, Eric Samson 51 voix, Anne-Claire Poirier 50 voix, Laurent Samuel 47, voix Marie-Paule Nougaret 43 voix et Patrice Auro 24 voix. Ainsi, sur les 6 candidats, seul Patrice Auro n’est pas élu au Conseil d’Administration.

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Samedi 10 juin

Balade des JNE en forêt le 10 juin 2017 lors de leur congrès dans les Vosges du Nord – photo Nadine Saunier

Petit déjeuner à 8 h au château. Départ en car à 9 h pour une tournée en forêt, conduite par Jean-Claude Génot, familier des Vosges depuis 35 ans. Le car nous dépose dans la ferme auberge de Gimbelhof, en pleine montagne. Jean-Claude explique que cette forêt seigneuriale de 230 hectares a souvent changé de mains. Jusqu’en 1856, elle a appartenu à la riche famille industrielle De Dietrich. Elle a ensuite été rachetée par une compagnie d’assurances, et enfin par la région appelée aujourd’hui Grand Est. Le château de Fleckenstein, lui, appartient à la communauté de communes. A signaler une spécialité du lieu : la chasse à l’arc. Nous suivons Jean-Claude dans une très belle forêt, à base de hêtres et pins sylvestres, ponctuée de chênes, châtaigniers, merisiers, bouleaux et épicéas. Tous arbres de haute tige, au tronc effilé. Le sol a beau être « pauvre » (du grès rose), les arbres poussent très bien, grâce à leur densité et aux abondantes précipitations. Nous coupons à travers la forêt, en une descente très raide, afin de voir les traces d’anciennes activités comme les charbonnières et les mines de fer. Nous rejoignons la ferme auberge et allons déjeuner sur un autre site, aménagé en bar-restaurant, boutique et tables à l’ombre pour notre pique-nique.

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Les JNE en balade le 10 juin 2017 au cours de leur congrès dans les Vosges du Nord. Au loin, le château du Fleckenstein – photo Nadine Saunier

Quartier libre ensuite, avec le choix entre visite du château de Fleckenstein, parcours dans une réserve biologique à la frontière allemande ou sieste. Le château est en fait un formidable promontoire de grès rose qui domine la forêt de très haut. Des galeries ont été creusées à sa base et des murs élevés au sommet pour en faire un lieu de défense et d’habitation. La forteresse a été démantelée sous Louis XIV.

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Le car nous reprend à 16 h pour nous ramener au centre de Liebfrauenberg, où une séance de partage d’initiatives est organisée à l’ombre de deux grands pins laricio. Nicole Aussedat présente l’action de l’ONG Pew (où elle travaille) en faveur des océans. Marie-Joséphine Grojean raconte son expédition « semences » au Sénégal : Kokopelli lui a confié une valise de semences qu’elles a remises à un groupe de femme, une école, un potager en permaculture, une ferme modèle, au total 5 projets dans le Dialao à 50 km de Dakar. Marie-Joséphine Grojean défend l’idée que « si les jeunes retrouvent le goût de leur terre, il ne voudront plus partir ». Patrice Auro décrit tous ses contacts en faveur des populations menacées à travers le monde. Pierre Mann rappelle ses tournages de films en Afrique et distribue un DVD sur les Bushmen de Namibie. Michel Sourrouille évoque son dernier ouvrage sur l’écologie politique, publié au Sang de la Terre ; il souhaite « écologiser la politiques et politiser l’écologie ». Roland de Miller propose son livre Le besoin de nature sauvage. Marie Arnould présente son expérience de verger pour tous à Grenoble, le « Verger Essen’ciel ». Enfin, Frédéric Plénard annonce sa prochaine intervention d’après dîner. A la soirée en salle, Frédéric présente son prochain film Le grand secret du lien, qui sera tourné avec et par des enfants de la ville retournés à la nature. « Je ne crois pas à l’enseignement de la vie entre quatre murs », répète-t-il. C’est pourquoi il va emmener, de septembre 2017 à septembre 2018, 50 enfants de 56 régions de France passer 25 jours environ en pleine nature. Pierre Mann évoque la maison de l’orang-outang installée à Bornéo et sa série de films animaliers « Animaux à corps perdus ».

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Dimanche 11 juin

Grasse matinée pour beaucoup. L’occasion de mesurer le tour de taille des arbres du parc : les pins laricio (3 m 75 et 3 m 54), le grand sequoia (5 m 15) et un vieux houx devenu arbre (1 m 18), qui n’a plus de feuilles piquantes qu’à ses rejets du pied. Vers 9 h 30, Gérard Blondeau conduit une balade botanique, tandis que Roger Cans reste cueillir des cerises (plusieurs kilos). Après le déjeuner, un nouveau car nous emmène visiter une maison à structure bois. Nous faisons nos adieux à ceux qui ne rentrent pas à Haguenau, Strasbourg et Paris. A Preuschdorf, nous sommes déposés devant les bâtiments en bois appelés « Bat’Innovant ». Nous sommes accueillis par Till Harres, un ingénieur forestier qui présente le secteur : une comcom (communauté de communes) de 18.000 habitants, 24 communes et 2.000 km 2. Il reste trois petites scieries, dont deux en sursis. Le hêtre, malheureusement, sert de bois de chauffage ! Il a donc été construit là deux maisons d’habitation de 100 m2 chacune, reliées par un espace commun au milieu. On veut revenir à l’habitat rural dense, qui est de tradition, au lieu de pavillons dispersés dans leur pré carré. Un bâtiment d’activités pour artisans a été construit d’autre part à Eschbach. L’une des maisons va être occupée par un couple de dentistes. Les poutres des plafonds sont une expérience : du hêtre lamellé-collé. On dit que le bois de hêtre, trop lisse, colle mal, et l’on préfère généralement le bois résineux. On essaye. Les toits de tôle peints en noir sont une mesure d’économie pour couvrir de tuiles « queue de castor », il aurait fallu des charpentes capables de supporter une lourde charge. L’isolation, en revanche, est très performante avec les murs de paille pressée, entre planches de pin à l’extérieur et panneaux de fibres à l’intérieur. En ce jour de canicule, on constate la fraîcheur maintenue à l’intérieur.

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Nous reprenons le train à Haguenau, puis le TGV à Strasbourg pour arriver à Paris juste à temps pour voter (les Parisiens ont jusqu’à 20 h).

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Remarque générale : nous avons bénéficié d’un temps exceptionnel, beau et chaud, d’un cadre lui aussi exceptionnel, perdu dans la montagne vosgienne, au milieu de villages alsaciens à la fois coquets et pittoresques. Notre congrès s’est réuni sous le signe du partage : forêt d’Haguenau partagée entre la ville et l’Etat, lâchers de lynx partagés entre la France et l’Allemagne, soirées d’échanges partagés entre les membres de notre association. Un souci : la succession de Carine Mayo et la recherche d’un nouveau siège pour les JNE. Nicole Aussedat propose un local à l’Institut océanographique de Paris, très central (rue Saint-Jacques/rue Gay-Lussac). Mais il faut en discuter.

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Comment peut-on donner le goût de la Nature ?

On peut donner le goût de la Nature en étant convaincu soi-même, en s’engageant sur le terrain, en pratiquant le va-et-vient permanent entre la connaissance et l’amour de la Nature.

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par Roland de Miller

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Couverture du livre de Roland de Miller, « Célébration de la Beauté », éditions Sang de la Terre, parution 10 juillet 2017

On parle de « sensibiliser à l’environnement », mais le plus souvent on s’adresse non à la sensibilité mais à l’intellect. Au contraire, ce qui est important c’est l’élan du cœur, la réceptivité, l’empathie, la communion et surtout l’émotion : c’est être en sympathie plutôt que de faire. Ceux qui communiquent le mieux leur passion de la Nature sont les gens qui sont dans l’empathie, c’est-à-dire qui portent en eux un bon équilibre entre leurs pôles masculin et féminin. C’est par la capitalisation de nos émotions au contact de la grande Nature que nous réussirons à convaincre. Les appels à la raison pour la sauvegarde de la Nature sont insuffisants, désormais ce sont les appels à l’émotion qui sont incontournables.

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Ces émotions ne peuvent être vécues que dans la Nature elle-même, par une immersion qui exige nécessairement de se désintoxiquer de la consommation, du virtuel, de la télévision, du téléphone portable et des jeux vidéo. S’en affranchir exige un arrêt brutal et définitif, comme pour tous les toxiques. Il y a une distance phénoménale entre les idéologies urbaines si souvent abstraites et les réalités vivantes de la Nature. La plupart des jeunes n’ont aucune conscience de la Nature : branchés sur leur téléphone mobile et leurs gadgets, ils sont déconnectés des réalités bio-psychiques des mammifères primates que nous sommes.

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Même si le terrain psychologique est souvent très dégradé par ces dépendances de compensation et des conformismes sociaux aliénants, le goût de la Nature peut revenir vite, surtout chez des enfants dont on saura faire vibrer la corde sensible personnelle (à l’opposé de l’instruction de masse). Il faut toujours se souvenir que la connaissance confère l’amour et que la connaissance signifie « naître avec », donc elle passe par une libération corporelle et l’éveil des sens. « On ne sent vraiment la Nature que quand on la ressent dans ses muscles et cartilages », nous disait Jean-Claude Génot, au cours d’une randonnée dans une forêt pentue en libre évolution (NDLR : lors du congrès des JNE dans les Vosges du Nord en juin 2017).

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Il n’y a pas d’éducation véritable sans gestion des émotions et des peurs. C’est par le corps, par le plaisir et l’émotion que passent au mieux les processus de mémorisation. Développez une culture du sentiment de la nature, donnez le souffle des montagnes à vos projets éducatifs. Emmenez vos jeunes dormir la nuit en forêt, ils ne l’oublieront jamais ; célébrez le lever du soleil, harmonisez-vous avec les arbres et les oiseaux, enseignez la connaissance des plantes sauvages, faites sentir la valeur sacrée et divine de la Nature sauvage, et vous pourrez vous nourrir de sa Beauté et pacifier la société.

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Nous avons gravement sous-estimé le développement de nos sens. Nous vivons de plus en plus dans le mental, ce qui nous coupe de tout vécu sensible direct. La beauté de la Nature est d’abord visuelle : c’est un stimulus extraordinaire ! L’éveil de tous nos sens ouvre sur la palette complète de nos facultés psychiques. S’immerger dans un milieu sauvage, dans une ambiance forestière par exemple, est une garantie d’impressions inoubliables. Le spectacle d’une belle futaie de hêtres n’est rien sans l’appel du coucou, sans un geai qui donne l’alerte, sans l’éclat de rire du pic-vert, sans les odeurs de sureau ou de genêts et le goût des fraises des bois cueillies soi-même. À vrai dire, c’est plus qu’un spectacle parce que nous vivons alors le sentiment d’y être inclus. Caresser des cheveux d’ange (stipe penné) ou des joubarbes est très sensuel. Le chant flûté du hibou petit-duc en Provence ou le coassement des grenouilles nous parlent d’une Nature familière et fraternelle. Voir des bêtes, comme des marmottes ou des chamois en montagne, est toujours une expérience enrichissante : les animaux sont des déclencheurs d’émotion. La splendeur sévère d’un matin d’automne en altitude, voilée aux pressés et aux profanes, ne se livre que lentement. Résignons-nous à cette patience nécessaire. Approchée avec révérence, la Nature est une école initiatique.

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Il s’agit là d’une culture de la sensibilité vécue qu’aucun Internet ne peut remplacer. La sensibilité artistique et poétique * est d’une grande importance : elle constitue le complément indispensable de l’approche rationnelle et scientifique de la Nature. C’est ce qui fait la richesse des peintres animaliers, ou des descriptions d’oiseaux dans leurs milieux par Jacques Delamain ou Paul Géroudet. Le sentiment de la nature consacre l’alliance entre les cultures scientifique et littéraire. Mais cette sensibilité est étouffée par notre culture officielle, parce que « la société française est d’abord catholique et cartésienne », disait Robert Hainard. Celui-ci enjoignait donc les naturalistes à « développer une puissante culture du sentiment de la nature » *. Il importe de conserver toute la mémoire du patrimoine artistique et littéraire issu de la Nature.

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L’acceptation de sa solitude est la première condition pour aimer la Nature. Goûter la solitude dans la Nature, comme l’ont vécu les naturalistes d’autrefois, est encore possible si on le veut vraiment. Cela demande d’être très au clair sur ses motivations. C’est surtout vivre le ressenti, cela fait appel à notre richesse affective et cela demande de savoir se fondre dans un milieu qui ne nous est pas toujours familier mais que l’on peut apprendre à connaître puis à aimer. Cela exige donc d’apprendre en premier lieu à se déconnecter du monde humain, artificiel et urbain. Avec notre malaise social généralisé, on constate hélas dans toutes les familles de grandes carences affectives : beaucoup d’individus en déshérence sont devenus incapables d’aimer. Les gens qui ont connu la pénurie matérielle (guerres, misère, etc.) sont dispensateurs de pénurie affective. Notre société patriarcale axée sur la volonté de puissance fabrique des handicapés sentimentaux par millions. Un enfant carencé affectivement aura du mal à vivre une relation heureuse avec son compagnon ou sa compagne parce qu’il cherchera toujours à combler le vide qui est en lui. Et pourtant c’est par l’Amour que tout commence, c’est la seule chose qui sécurise ! Et quand il n’y a pas d’amour, la peur s’installe : la peur de l’Autre et la peur de la Nature.

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De même que François Terrasson disait qu’il ne fallait pas « protéger la Nature » (sous-entendu dans les parcs et réserves) mais surtout arrêter de la détruire partout, on pourrait le paraphraser en disant qu’il faut avant tout supprimer les idéologies anti-nature, les entreprises d’abrutissement collectif (comme le Tour de France, le Rallye de Monte-Carlo, le Salon de l’Automobile, les Jeux Olympiques ou le Mondial de Football). Pour resacraliser la Nature, il faut désacraliser la Technique. Le choix est clair : il faut en finir avec ces addictions et folies collectives ou « en finir avec la Nature » (François Terrasson, 2002, 2008). Car beaucoup de mesures que nous aimons pratiquer dans nos milieux de l’Éducation à l’Environnement sont inadaptées et inopérantes pour des populations urbaines pauvres, inéduquées et soumises à toutes sortes d’addictions matérielles et de croyances.

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Je pense que l’opinion publique actuelle n’est pas plus réactive qu’autrefois. Malgré la vulgarisation médiatique sur l’écologie, le nombre de gens qui s’intéressent vraiment à la protection de la nature, à ce qui reste de nature sauvage, à la faune et à la flore n’augmente guère par rapport à la masse de la population. Dans une société anthropocentrique comme la nôtre, les pro-loups sont vite décriés. La conscience écologique, au lieu de renforcer le sentiment de la nature l’a souvent dilué. On pourra croire que la conscience écologique a progressé le jour où il y aura plus de gens intéressés et mobilisés contre le réchauffement climatique et la disparition du sauvage que de gens intéressés par le Rallye de Monte Carlo et le Tour de France.
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15 juin 2017

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  • Voir le chapitre « L’Art et la nature » dans mon livre Célébration de la Beauté, éditions Sang de la Terre, parution 10 juillet 2017.

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Nous les lynx, sauvagement concurrencés par les humains

Le congrès des JNE, qui se tenait du 9 au 11 juin 2017 dans le Parc naturel régional des Vosges du Nord, s’est penché sur le sort du lynx. La parole est à ce noble animal !

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par Michel Sourrouille

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Lâcher de lynx dans la réserve de biosphère Pfälzerwald-Vosges du Nord : le bond vers la liberté – photo Jean-Claude Génot

Mes ancêtres lynx ont été sauvagement exterminés au cours des derniers siècles. Pourtant nous, lynx boréal, ne sommes pas plus gros qu’un berger allemand, nous ne vivons qu’une quinzaine d’années et nous pesons seulement 20 à 30 kilos. Au XVe siècle, nous existions encore partout en France, en plaine comme en montagne. Pourtant au milieu du XVIIe siècle, nous n’avions plus aucun représentant dans le massif vosgien et étions frappé d’extinction un peu partout ailleurs. Relégués dans les Carpates, nous ne pouvions que cultiver le souvenir de ce dernier lynx tué dans les Alpes en 1928.

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Miracle, au début des années 1970, notre espèce fait son retour sur le versant français du Jura depuis la Suisse toute proche où une vingtaine de lynx avait été relâchée. Notre réintroduction dans les Vosges débute en 1983, mais en 2014, plus aucun lynx n’avait été détecté. Aujourd’hui en 2017 ils font une nouvelle tentative à partir de l’Allemagne. Mais méfiance, des chasseurs nous attendent déjà avec impatience pour nous éliminer encore et toujours. Nous sommes persona non grata, considérés comme un perturbateur dans une nature jardinée. Il n’y a plus de nature sauvage, il n’y a que des humains et des routes à perte de vue, même dans leurs forêts d’exception modelées et remodelées, parfois détruites pour en faire du charbon de bois.

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La plupart des chasseurs sont des monstres, ne regardant que leur nombril. Pour eux la nature doit rester figée telle qu’on l’a organisée par la main de l’homme, un espace domestiqué. Comme si les chevreuils étaient des animaux domestiques ! Ils croient qu’avec nous les lynx il n’y aura plus de chevreuils alors que nous n’en consommons chacun qu’une cinquantaine par an. Le taux de prédation d’un seul chasseur (à superficie comparable) est 4 ou 5 fois supérieur ! Le nombre de chevreuils abattus en France frise les 550 000, et pourtant ce prélèvement reste inférieur à l’augmentation naturelle de cette population. Les chasseurs se considèrent comme seuls propriétaires du « stock » de chevreuils. Ils ne comprennent pas ce que nous pouvons apporter, une régulation naturelle au lieu d’une biodiversité-fardeau. Le chasseur se croit tout puissant, il veut produire la totalité de son environnement à lui tout seul, incapable de comprendre que la raréfaction de la nature sauvage qu’il provoque fait disparaître une composante essentielle de son humanité.

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Juste un peu de statistiques pour mieux comprendre le problème. Chacun de nous, lynx, a besoin individuellement de 100 km² pour vivre et se nourrir. En France il y a plus de 100 habitants au km², 117 exactement, une surpopulation qui étouffe toutes les autres espèces animales en prenant leur espace vital. Le nombre de chasseurs dépasse le million, nous les lynx sommes moins de 200 individus et nous perdons encore beaucoup d’entre nous, braconnés ou écrasés sur des routes. Les chiens en France sont plus de 7 millions ! La France compte 67 millions de personnes qui s’entassent dans des maisons verticales au lieu de parcourir librement les forêts comme nous. Quand les humains seront seuls sur Terre avec leurs commensaux, pourront-ils survivre si ce n’est au milieu de leurs immondices ?

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Heureusement commence à émerger une minorité de chasseurs plus clairvoyante, qui estime la prédation normale, donc ouverte à tous, les lynx compris. Ils sont conscients de la dynamique des écosystèmes, loin d’une vision figée de l’environnement, prenant les lynx comme des partenaires à part entière. A quand un « parlement du lynx » qui rassemblera toutes les parties prenantes ? Il semble que cela soit mis en place, avec des humains qui se font les avocats des acteurs absents, ceux qui ne peuvent participer directement aux négociations dites démocratiques comme nous les lynx, privés de parole, mais si heureux de notre liberté quand on nous laisse vivre. Notre ami Jean-Claude Génot (JNE) estime que la révolution du XXIe siècle consisterait à abandonner l’anthropocentrisme dominant chez les humains au profit d’un écocentrisme, seul moyen de fixer des limites à l’expansion insoutenable de leur nombre et de leur activisme. C’est bien là l’expression d’une sagesse de lynx.

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Sources
Congrès JNE des 9 au 11 janvier 2017 dans les Vosges, conférence de Jean-Claude Génot, membre des JNE, et Christelle Scheid, chargée côté français de la communication sur le projet de réintroduction du lynx
Annales scientifiques de la réserve de biosphère transfrontalière Vosges du nord
http://www.ferus.fr/lynx/le-lynx-conservation-et-presence-en-france

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Nature, et l’homme dans tout ça ?

Lors d’un séminaire au cours duquel j’intervenais récemment pour parler de la nature, un participant m’a posé la question suivante : pourquoi l’homme (au sens de l’espèce humaine) est-il écarté de la définition de la nature ?

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par Jean-Claude Génot, écologue

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Je venais en effet de rappeler une définition de la nature généralement admise dans le monde occidental, à savoir tout ce qui échappe à la volonté humaine. Pour être précis, celle du Petit Robert indique : « Ce qui, dans l’univers, se produit spontanément, sans intervention de l’homme ». J’ai répondu que l’homme est « de » la nature, il est aussi « dans » la nature (le Petit Robert donne également la définition suivante : « L’ensemble des choses perçues, visibles, en tant que milieu où vit l’homme »), mais il n’est pas la nature dans sa globalité, seulement une partie. Il faut bien nommer les autres organismes vivants non humains ainsi que les facteurs non vivants abiotiques qui influencent le vivant avec qui nous partageons la planète.

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J’ai ajouté que si notre définition est fondée sur le dualisme homme/nature, ce dernier ne mène pas forcément à l’opposition mais peut très bien conduire à la complémentarité. C’est d’ailleurs de cette façon que l’artiste et philosophe suisse, Robert Hainard, définissait la nature : le complément indispensable de l’homme. Si d’autres cultures plus intégrées à la nature vivent plus en harmonie avec leur environnement naturel, ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas la même définition de la nature que nous ou que le concept de nature n’existe pas pour eux, mais bien parce qu’ils ont culturellement et spirituellement une autre relation à la nature que la nôtre. Par ailleurs ils nomment également les autres organismes vivants non humains et le non vivant avec qui ils partagent leur milieu de vie.

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Puis je me suis demandé si la personne qui avait posé cette question avait la tentation de croire qu’en fusionnant l’homme et la nature, la définition ouvrirait une voie vers un rapport homme/nature plus harmonieux ? D’abord il y a un risque à cette fusion, celui de dire qu’il n’y a plus de nature et que tout est culture. S’il n’y avait plus de concept de nature, l’homme pourrait tout se permettre, ce qui est déjà passablement le cas. Enfin, ce serait faire preuve d’une belle arrogance que de croire que tout est culture car les espèces sauvages ne doivent rien à l’homme.

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Alors est-ce qu’une définition faisant apparaître un équilibre harmonieux entre homme et nature est possible, souhaitable ? Le fait que l’homme fasse partie de la nature mais apparaisse aussi dénaturé à l’échelle planétaire (quelle espèce autre que l’homme détruit à ce point son milieu de vie ?) ne milite pas vraiment pour rendre possible une définition « harmonieuse ». Enfin ce n’est pas souhaitable car seule une définition rappelant à l’homme que la nature se passe de lui pour exister peut mener à une position moins arrogante, voire empreinte d’humilité.

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De plus, le rappel que la nature n’existe vraiment que lorsqu’elle est spontanée et sans intervention humaine peut servir à marquer une limite claire à notre emprise totalitaire. Certes la nature peut aussi résulter du fruit d’une interaction entre l’homme et les éléments naturels, mais à condition que l’homme respecte les règles de fonctionnement des écosystèmes, ce qui n’est plus le cas dans notre civilisation anti-nature actuelle. En fait il n’y a rien à changer dans cette définition dualiste sinon notre rapport à la nature. Ainsi la révolution du XXIe siècle consisterait à abandonner notre anthropocentrisme au profit d’un écocentrisme, seul moyen de fixer des limites à notre expansion insoutenable. L’homme est un animal cérébral qui se représente la nature en fonction de son éducation, de ses connaissances et de tous les éléments de conditionnement mental que distille notre civilisation anti-nature mais pas de la ressentir telle qu’elle est réellement. La nature est un miroir qui nous renvoie notre propre image. Comme nous percevons les choses par contraste, selon Hans Jonas seule la nature non changée parle à l’homme, elle nous renvoie à notre humanité.

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Mais au fait, parler de définition de la nature n’est-il pas dépassé à l’heure où celle-ci a été supplantée par la biodiversité ? Certes la biodiversité a gagné les sphères techno-scientifiques de la nature et même le monde politique car ce concept est taillé pour faire sérieux et crédible et pour ranger la nature au musée des accessoires verbaux. Pourtant le terme nature est encore très employé dans les milieux artistiques ainsi que dans les sciences sociales et également chez de nombreux profanes. Enfin, son pouvoir évocateur est mille fois supérieur à la biodiversité, trop technocratique pour plaire au plus grand nombre. La nature donne envie de rêver, de fantasmer et de s’inspirer. Enfin, on ne peut résumer la nature à la seule diversité biologique. La biodiversité ne reflète en rien les concepts de l’écologie, à savoir la naturalité des espèces, des espaces et des processus, la complexité des interactions, la fonctionnalité des écosystèmes, la spontanéité du vivant et l’évolution. N’ayons donc pas peur de nommer nature le foisonnement végétal et animal qui peut s’installer partout, y compris au cœur des villes, sans rien nous demander.

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Nature : du sauvage à la sauvageté

Sauvage vient du latin silvaticus, qui signifie la forêt. Rien d’étonnant puisque la forêt a longtemps été considérée comme le refuge des animaux sauvages ou des bêtes fauves mais aussi des humains vivant en dehors des lois et des règlements, donc qui appartiennent au monde sauvage.

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par Jean-Claude Génot *

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Le terme sauvage désigne ce qui n’est pas domestique ou ce qui n’est pas apprivoisé. Il caractérise un animal ou une plante qui vit ou pousse librement dans la nature. Mais un animal domestique ou une plante de jardin peut se mettre à vivre en pleine nature. Dans ce cas, on dit que l’animal ou la plante s’ensauvage. Un espace sauvage est aussi un lieu qui n’est pas transformé par l’homme, mais qui a très bien pu l’être dans le passé ou qui le sera dans le futur. La nature étant ce qui se développe en dehors de notre volonté à un moment donné, nul besoin de la qualifier de sauvage. Mais face à la perception générale de la nature qui ne se conçoit plus que « améliorée » par l’homme, l’expression nature sauvage rappelle que la nature est un monde non contrôlé par l’homme et peuplé d’espèces sauvages.

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Dans l’Amérique anglaise du XVIIe siècle, l’expression Wild Woods signifiait « profondeur des bois » alors que la forêt à cette époque était suffisamment sauvage pour ne pas l’évoquer en lui ajoutant cet adjectif. Mais dans ce cas, il s’agissait sans doute de souligner l’éloignement de ces territoires autochtones non colonisés, livrés à la nature sauvage, et peuplés d’Indiens. Pour le philosophe de la nature Paul Shepard, l’homme porte en lui les racines du monde sauvage des origines, celles du Pléistocène : « le contexte de notre être dans le passé est de toute évidence la nature sauvage ». La sauvagerie caractérise la nature sauvage mais aussi ceux qui y vivent, humains et non humains. Elle peut traduire autant le caractère indépendant du monde des hommes que la violence du comportement, qu’il s’agisse d’un humain ou d’un non humain. Pour Shepard : « la sauvagerie est un état génétique » et la dimension sauvage de l’homme est nourrie par la nature sauvage. La nature sauvage n’est pas seulement le lieu peuplé de créatures sauvages mais elle existe dans nos gènes : « Le « retour » vers la nature sauvage est un voyage que nous effectuons sans cesse, puisque nous en sommes imprégnés ».

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Lors de la colonisation de l’Amérique du Nord, les Européens voyaient les Indiens comme des sauvages. L’image fantasmée du « Sauvage » était la suivante : « nu, chasseur, nomade, païen, polygame, superstitieux, oisif, insubordonné, sans Etat, licencieux, instable maritalement, gourmand et festif ». A cette époque, les coureurs de bois qui étaient en contact avec les Indiens étaient également assimilés au « Sauvage » américain : sans loi, sans roi, sans foi, sans police, sans magistrat.

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Il y a souvent une confusion entre nature sauvage et nature vierge ou primitive. Cela peut être le cas, mais le sauvage peut exister au sein du monde des hommes. C’est la nature en ville, la friche en zone agricole, la forêt délaissée par son propriétaire, le paysage contaminé de la zone d’exclusion de Tchernobyl ou encore le loup qui se joue des frontières pour parcourir l’Europe urbanisée. Alors que la biodiversité semblait triompher, signant la fin de la nature devenue insupportable, le Journal Officiel (JO) du 15 janvier 2017 vient d’entériner un néologisme pour le moins inattendu : la sauvageté ! La sauvageté est définie comme « le caractère d’un espace naturel que l’homme laisse évoluer sans intervenir ; par extension, cet espace lui-même ». Est-ce que ce nouveau terme (pas si nouveau que cela puisqu’il vient du vieux français et correspond aux termes anglais wildness et allemand Wildnis) sert enfin à reconnaître la nature réelle et la nécessaire existence de son caractère spontané, de sa libre évolution et de son autonomie dans un paysage que nous dominons de façon despotique ? Ou bien n’est-ce qu’une nouvelle façon de socialiser la nature comme le laisse entendre le philosophe Julien Delord qui voit dans la sauvageté la part civilisée du sauvage ? La définition du JO semble pencher vers un lâcher prise puisqu’il est question « que l’homme laisse évoluer sans intervenir ». Souhaitons que dans le gradient des actions de conservation, depuis la gestion interventionniste très dominante jusqu’à la non intervention, la libre évolution soit plus mise à l’honneur.

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* Ecologue

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Références
Delord J. 2005. La « sauvageté » : un principe de réconciliation entre l’homme et la biosphère. NSS 13 : 316-320.
Havard G. 2016. Histoire des coureurs de bois. Amérique du Nord 1600-1840. Rivage des Xantons. 885 p.
Shepard P. 2013. Retour aux sources du Pléistocène. Editions Dehors. 251 p.

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Objectif pour la forêt française : adapter la forêt aux marchés

L’Etat a fait adopter un Programme national de la forêt et du bois * au travers du Conseil supérieur de la forêt et du bois.

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par Jean-Claude Génot

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La forêt sommée de produire plus ! – Photo Jean-Claude Génot

Or, dans ce Conseil, les représentants de la filière bois et leurs alliés sont majoritaires par rapport aux défenseurs de la nature, dont l’un d’entre eux, France Nature Environnement, a cautionné la stratégie issue du Grenelle de l’environnement qui a donné naissance à une loi d’orientation sur la forêt et à ce programme qui vise à produire plus.

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Les grands objectifs de ce programme national qui va être décliné au niveau régional sont les suivants :

1) Créer de la valeur dans le cadre de la croissance verte, en gérant durablement la ressource disponible en France, pour la transition bas carbone.

La novlangue néolibérale des productivistes ne fait pas illusion, ainsi « créer de la valeur » veut dire exploiter, voire surexploiter, les forêts. En effet ce programme vise à mobiliser 12 millions de m3 supplémentaires. Rien ne manque dans ce florilège de mots creux, pas même les oxymores comme la stupide « croissance verte ».

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Faut-il encore rappeler aux technocrates que la croissance est impossible dans un monde fini, car ces « valeurs » créées par l’homme sont issues de la nature : roches, plantes, animaux, sols, eaux. Cette fois la verdure est garantie puisque ce sont des arbres que l’on va couper. Enfin, nous sommes rassurés puisque tout cela sera réalisé en gérant durablement la ressource. Avec quels indicateurs fiables de durabilité ? Les mêmes que ceux ayant permis de fixer initialement 20 millions de m3 de bois supplémentaires, réduits à 12 sans que l’on sache vraiment le pourquoi du comment ?

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Soulignons enfin que l’abattage de forêts se fait au nom d’une transition dite écologique ou bas carbone, nouvel étalon de la pensée unique environnementaliste. La forêt n’est plus considérée comme un milieu complexe mais comme une usine à fournir un matériau renouvelable, renouvelable à condition de ne pas trop entamer le capital ni d’endommager la machine-outil !

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2) Répondre aux attentes des citoyens et s’intégrer à des projets de territoires.

Il est étrange que cet objectif qui affiche une volonté d’ouverture à la société civile s’exprime dans sa déclinaison régionale (exemple de la région Grand Est) par une action qui consiste à « communiquer de manière volontariste auprès du grand public sur les enjeux de la sylviculture et de la récolte de bois pour la filière et l’économie locale, dans le cadre de la multifonctionnalité des forêts ». Cela signifie clairement qu’il va falloir convaincre les usagers des forêts d’accepter les coupes importantes, les piles de bois énormes au bord des chemins et la mécanisation systématique avec des abatteuses qui remplacent les bûcherons.

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Les plantations de résineux vont remplacer les forêts feuillues – photo Jean-Claude Génot

D’ailleurs, dans un document intitulé « Atouts, Faiblesses, Opportunités et Menaces » rédigée par la commission régionale Grand Est, on considère comme menace « le développement des préoccupations sociétales et environnementales au détriment de la perception des enjeux multifonctionnels (fonction économique des forêts) ». C’est vrai : il faut en finir avec ce public qui vient en forêt pour ressentir un peu de magie et de mystère et contempler des sous-bois et des gros arbres. Place à la multifonctionnalité réduite à sa plus simple expression, à savoir la fonction économique de la forêt ! Mais où sont passées les fonctions d’accueil et de protection de la forêt, qui avec la production de bois constituent les trois piliers d’une vision soutenable de la forêt ?

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3) Conjuguer atténuation et adaptation des forêts françaises au changement climatique.

Cet objectif d’adaptation au changement climatique vise à renouveler la forêt avec des essences plus adaptées. Cela signifie en langage codé des forestiers : planter des essences résineuses à la place des feuillus. Car la forêt française est composée de trois quarts de feuillus et un quart de résineux, alors que la filière bois demande exactement l’opposé. Comme cela est-il possible ? Les prélèvements seront tellement importants qu’on pratiquera des coupes rases et qu’ensuite il sera facile d’avoir recours aux plantations. Encore faut-il savoir qui paiera ces plantations et espérer qu’aucun aléa biologique ou climatique ne viendra ruiner cet investissement coûteux. Cette volonté d’adapter la forêt au changement climatique est une conception interventionniste de la gestion forestière sous-tendue par une pression des pépiniéristes et des industriels consommateurs de résineux calibrés et standardisés. A aucun moment les productivistes n’envisagent de gérer les forêts avec les arbres existant dont la diversité génétique peut garantir une certaine résilience. De plus, ils ne se demandent pas si ce choix de modifier la forêt est économiquement viable. Enfin, comme par hasard, les résineux seront les plus adaptés au changement climatique…

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4) Développer des synergies entre forêt et industrie.

Cette synergie se cristallise sur un objectif qui résume à lui seul l’esprit de tout ce programme : « adapter les sylvicultures pour mieux répondre aux besoins des marchés ». Jusqu’à présent, c’est la filière qui s’était adaptée à la ressource disponible, mais désormais l’occasion est trop belle avec le changement climatique de reconstruire une forêt répondant mieux aux attentes de l’industrie. En région Grand Est, l’objectif a été atténué par rapport au programme national puisqu’il s’agit de « co-adapter forêt et industrie ». Toutefois, une des actions qui accompagne cet objectif stratégique est sans équivoque : « adapter la sylviculture aux attentes des marchés tout en favorisant la diversité des essences ». Une double contrainte comme aurait dit François Terrasson. Ce choix stratégique a été guidé par l’industrie avec le soutien des pouvoirs publics, sans réel débat de société. Nul doute que la filière ne retiendra que la première partie de la proposition en oubliant « tout en favorisant la diversité des essences », sauf s’il s’agit de la diversité des essences résineuses…

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Les hêtraies sont plus menacéespar l’industrie du bois que par le changement climatique ! Photo Jean-Claude Génot

Et la biodiversité dans tout cela ? Elle est évoquée dans les conditions pour être en capacité de remplir les objectifs de la façon suivante : « connaître, préserver et valoriser la biodiversité ». C’est général, vague et indigne d’un pays européen. La France veut exploiter ses forêts en indiquant un chiffre en volume sans se fixer également un objectif chiffré de forêt à protéger alors que dans le même temps l’Allemagne fédérale a demandé à ses Lander de mettre 10 % de leurs forêts en réserve intégrale !

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D’ailleurs, l’autorité environnementale ** a donné un avis assez négatif sur ce programme. Elle relève « l’absence d’objectifs techniques concrets en matière d’environnement, sauf pour ce qui concerne l’adaptation au changement climatique, la nécessité de présenter les justifications environnementales du projet, de caractériser les impacts des plantations de résineux et de peupliers préconisées, de préciser le cadrage donné aux programmes régionaux forêt bois, notamment pour ce qui est des mesures en faveur de la biodiversité associées, et de l’argumentaire du ciblage des forêts où effectuer des prélèvements de bois supplémentaires. »

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En visant à décapitaliser et à rajeunir les forêts, ce programme ne va pas du tout améliorer la naturalité des forêts françaises. La naturalité se mesure le long d’un gradient grâce à des critères tels que l’ancienneté de la forêt, le bois mort, l’indigénat des espèces qui la composent et sa structure (étagement vertical et horizontal). En favorisant des plantations qui vont augmenter la part des résineux au détriment des feuillus, l’exploitation de ces résineux sur des cycles relativement court va relâcher le carbone accumulé dans la biomasse, le sol, le bois mort et l’humus. De plus, la conversion des feuillus en résineux modifie l’albédo des arbres (pouvoir réfléchissant pourtant plus bas chez les résineux que les feuillus), la rugosité de la canopée (capacité à plus ou moins laisser passer la lumière) et l’évapotranspiration du sol (plus soumis à la lumière dans les plantations de résineux que dans les forêts de feuillus) et tous ces paramètres sont plus négatifs en terme d’atténuation de chaleur pour les plantations de résineux que pour les forêts matures de feuillus d’où une contribution au réchauffement plutôt qu’une atténuation ! ***

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Finalement, en croyant opter pour une politique « bas carbone », ce plan va entraîner une gestion forestière qui sera débitrice de carbone et qui contribuera au réchauffement climatique.
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* Programme national de la forêt et du bois 2016-2026. 2016. 60 p.

**Avis délibéré de l’Autorité environnementale sur le programme national de la forêt et du bois 2016-2026. 2016. 31 p.

*** Europe’s forest management did not mitigate climate warming. Kim Naudts, Yiying Chen, Matthew J. McGrath, James Ryder, Aude Valade, Juliane Otto, Sebastiaan Luyssaert. 2016.. Science 351 : 597-600.

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Le parc national de Yellowstone : la nature sauvage comme leçon d’écologie

Malgré un tourisme à l’américaine générateur d’une importante circulation routière, le Parc national de Yellowstone (PNY) reste un écosystème à haut degré de naturalité doublé d’un paysage unique au monde.

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par Jean-Claude Génot

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Une des expressions du super volcan de Yellowstone – photo Jean-Claude Génot

N’oublions pas que Yellowstone est un parc national dont la devise, inscrite sur l’arche de pierre de l’entrée nord de Gardiner, est « pour le bénéfice et le plaisir de la population ».

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Nous sommes dans un haut lieu de la naturalité, mais pas dans les fameuses aires de wilderness qui dépendent d’une autre législation propre aux Etats-Unis (le Wilderness Act de 1964) et dont l’objet est de permettre aux gens de traverser à pied, à cheval ou en canoë un espace sauvage sans route et sans installation humaine permanente, rappelant l’idéal mythique du pionnier à la découverte de l’ouest américain.

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Ce haut plateau de plus de 2000 m, entouré de montagnes d’environ 3000 m, n’est autre que la caldeira d’un volcan qui sommeille sous ce vaste espace des Montagnes rocheuses, situé entre le Wyoming (la plus grande part du PNY), l’Idaho et le Montana. Cette caldeira de 1600 km2 résulte d’un effondrement du cratère d’un volcan dont le magma (roche en fusion à 500 ° C) est situé entre 3 et 10 km d’épaisseur de la croûte terrestre, alors que normalement il est à 30 km de profondeur.

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La chambre magmatique de ce super volcan est la plus grande au monde, et lors de sa dernière éruption importante il y a 640 000 ans, les cendres ont recouvert une grande partie des Etats-Unis actuels. On voit aujourd’hui les traces de ces éruptions dans les roches volcaniques comme l’obsidienne (omniprésente sur les rives du lac Shoshone), la rhyolite ou l’andésite, sans oublier les orgues basaltiques visibles sur certaines falaises ou encore des arbres pétrifiés comme ce sequoia enterré sous les cendres volcaniques il y a 45 à 50 millions d’années, situé à 2,4 km de Tower Roosevelt.

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Avec un tel volcan, rien d’étonnant à ce que ce Parc rassemble 10 000 phénomènes géothermiques, dont 300 geysers (celui d’Old Faithful peut cracher des jets d’eau de 60 mètres de haut), des fumerolles ou puits de vapeur, des sources chaudes où l’eau n’est pas assez contrainte pour former des geysers et dont les couleurs magnifiques sont dues à la réfraction de la lumière sur les particules minérales en suspension et les microorganismes vivant dans les eaux chaudes (bactéries, algues, champignons, protozoaires.

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Notons qu’une de ces bactéries thermophiles vivant dans les sources chaudes de Yellowstone produit une enzyme thermostable à la base d’une réaction en chaîne de polymérase, méthode employée pour amplifier l’ADN, ce qui a valu à son découvreur un prix Nobel et des millions de dollars, des marmites de boue où l’acide sulfurique dissout la roche en argile qui se mélange avec les eaux souterraines pour former de la boue et des terrasses de travertin (carbonate de calcium) spectaculaires comme à Mammoth Hot Springs.

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C’est encore l’activité géothermique qui explique l’origine du nom du Parc. En effet « la roche jaune » vient de l’altération hydrothermale du fer dans les roches (et pas du soufre comme on pourrait le penser). On peut observer ces roches jaunes dans le magnifique canyon de la rivière Yellowstone. La terre bouge en permanence (1 000 à 3 000 secousses par an), mais avec une faible amplitude. Le dernier gros tremblement de terre date de 1959 et fit 28 victimes.

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Rien n’est permanent dans le relief du PNY : des geysers peuvent apparaître tandis que d’autres disparaissent, des pans de montagne dégagent de l’anhydride sulfureux et des dépôts siliceux ou carbonatés qui modifient la topographie des lieux, les acides tuent les arbres. Bref, le super volcan est l’un des grands architectes de ce vaste espace naturel. De plus, ils conditionnent la vie de nombreux animaux, notamment en hiver.

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Les glaciers de près de 500 mètres d’épaisseur ont eux aussi contribué à modeler le relief et permis à de nombreux lacs de se constituer. Dans le nord du Parc, les bras des glaciers ont laissé ça et là des rochers solitaires comme sur le plateau de Blacktail. Ainsi glaciers et volcan nous montrent qu’ici le changement est constant, mais à des échelles spatio-temporelles variables selon les phénomènes.

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Les séquelles du grand incendie de 1988 dans le Parc de Yellowstone aux Etats-Unis – photo Jean-Claude Génot

Le dernier changement majeur dont on voit partout les traces dans le PNY est l’impact des incendies de 1988. Ce changement se situe à la vaste échelle du paysage puisque 322 000 ha de forêts ont brûlé (36 % du PNY). Les forêts ont accumulé de grosses quantités de bois mort à cause d’importants volumes de bois renversés par une tempête quatre années plus tôt. Les vents sont fréquents et parfois violents sur ce haut plateau. L’été 1988 fut l’un des plus secs jamais enregistrés depuis la création du Parc et la foudre a provoqué le départ des feux. Le vent a fait le reste puisque certains feux ont avancé de 3 km en une heure.

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Malgré les efforts des pompiers, ce grand incendie n’a été véritablement éteint que grâce aux chutes de neige intervenues en septembre de la même année. Où que le regard porte, il y a toujours un pan de montagne envahi par la régénération naturelle des pins tordus (Pinus contorta) surplombés des troncs brûlés, blanchis par les éléments. Quand on parcourt ces zones incendiées, on voit d’importants volumes de bois mort sur pied ou au sol pour le plus grand plaisir des pics (Sphyrapicus thyroides, Picoides tridactylus), mais aussi pour le très joli oiseau bleu de montagne (Sialia currucoides) qui niche dans les trous creusés par les pics.

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La forêt du PNY est une forêt boréale pour laquelle le feu est un moteur de la sylvigenèse. Le feu permet de contrôler certaines maladies et insectes phytophages. Il fertilise le sol avec ses cendres, crée des ouvertures dans l’épais manteau forestier et surtout permet de libérer les graines contenues dans les cônes de pin recouverts d’une résine que le feu fait fondre.

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Si les feux ne sont pas trop violents, la forêt repousse à peu près partout, notamment grâce à la banque de graines contenue dans le sol. Mais dans le cas de cet énorme incendie de 1988, le « combustible » au sol était si important et le feu si intense que de nombreuses graines et racines situées sous terre ont été détruites alors qu’elles sont normalement protégées. C’est pourquoi plus de 25 ans après l’incendie, certains versants ne sont toujours pas colonisés par les jeunes pins, mais par des graminées,. En forte pente, la roche est parfois mise à nue. Evidemment, les ongulés sauvages mettent à profit ces nouveaux pâturages, ainsi que les ours noirs en quête de bulbes, de plantes herbacées et de racines au printemps. Le tétras obscur (Dendragapus obscurus) fréquente également ces zones dégagées par les feux à la recherche d’insectes, mais à condition de ne jamais trop s’éloigner de la forêt pour s’y réfugier.

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Le PNY a été modelé par les glaciers, il l’est toujours par le volcanisme et il peut être encore façonné par le feu. Mais qu’en est-il du climat considéré comme très rude ? La pluviométrie annuelle varie entre des extrêmes, de 300 mm dans le nord du Parc à 2 000 mm à l’extrémité sud-ouest. Il règne donc un climat aride dans la partie septentrionale du PNY, avec un paysage ouvert dominé par des prairies à armoise (Artemisia tridentata). Mais il suffit de parcourir ce secteur du Parc pour se rendre compte que l’absence d’arbres ne doit rien au climat plus aride comme en témoignent certains enclos où poussent de nombreux trembles, mais bien plutôt aux populations d’herbivores, à savoir cerfs et bisons (les bisons qui avaient presque disparu à la fin du XIXe siècle ont vu leurs population se reconstituer grâce à un élevage en captivité effectué dans le PNY de 1907 à 1952), qui comptent à Yellowstone leurs plus gros effectifs des Etats-Unis.

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La Lamar, vallée sans saule ni tremble où se concentrent cerfs et bisons dans le Parc national de Yellowstone, aux Etats-Unis – photo Jean-Claude Génot

Dans la partie nord du PNY, le tremble a fortement régressé par l’abroutissement des cerfs et l’écorçage des bisons. Dans les vallées, les rivières comme la Lamar sont dénuées de saules et de trembles, ce qui a entraîné des effets en cascade, à savoir un recul du castor, une déstabilisation des berges et la disparition de frayères pour certains poissons. C’est cette situation qui a conduit les biologistes du Parc à proposer le retour du loup en 1995 et 1996. Mais bien avant que cette densité d’herbivores n’augmente grâce à la protection du Parc au point de limiter le développement des arbres, les prairies à armoise ont pu avoir pour origine lointaine les feux pratiqués par les Amérindiens.

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Un autre exemple d’élément façonnant les écosystèmes est la réintroduction du loup dans le PNY. Ce grand prédateur a entraîné de profonds changements dans tout l’écosystème de Yellowstone. D’abord, il a réduit fortement les densités du coyote, un concurrent pour certaines proies. Le loup exerce une régulation de ce méso-prédateur sans consommation, ce qui a permis aux proies du coyote, oiseaux et petits mammifères, de se rétablir, ainsi que les populations de leurs autres prédateurs (rapaces, renard). Mais ce sont surtout leurs proies favorites, cerfs et bisons, que les loups ont le plus influencé. Les loups s’attaquent préférentiellement aux cerfs qui sont plus vulnérables que les bisons. Parmi les cerfs ou wapitis, les loups tuent plus facilement les jeunes et les individus âgés car les adultes peuvent leur infliger des blessures en se défendant.

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Mais les loups peuvent aussi tuer des bisons, de préférence des jeunes, notamment en fin d’hiver quand les cervidés sont en meilleur état physiologique. Il s’agit d’animaux affaiblis par le manque de nourriture. Si le cerf peut se défendre individuellement, les bisons peuvent venir en aide à un des leurs attaqué par les loups. Pour les cerfs comme pour les bisons, la fuite est un moyen de se défendre. C’est là que les conditions hivernales sont capitales dans la relation entre le prédateur et ses proies. En effet, quand la neige est profonde et qu’elle dure longtemps, cerfs et bisons sont beaucoup plus vulnérables aux attaques des loups. Avant le retour des loups, la mortalité hivernale des cerfs et des bisons était uniquement liée au manque de nourriture.

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Depuis leur retour, les loups tuent des animaux affaiblis, mais aussi des individus en pleine forme qui sont piégés dans la neige profonde ou dans des rivières trop profondes lors de leur fuite. Pour faire face à cette nouvelle menace, les cerfs se regroupent et se déplacent sur de plus grandes zones. Mais la taille de leurs groupes dépend également de l’enneigement. Pour les cerfs, la vie tranquille est terminée. Il faut veiller, bouger, fuir et se défendre. Il leur faut minimiser le risque de prédation et maximiser l’apport de nourriture. Mais finalement les cerfs n’ont pas changé le type d’habitat qu’ils aiment fréquenter, à savoir les zones géothermales avec une nourriture plus abondante et de meilleure qualité.

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Pour le loup lui-même, la vie à Yellowstone n’est pas un long fleuve tranquille et ses populations sont soumises à des fluctuations depuis son retour. Ainsi l’effectif d’origine est de 31 loups relâchés entre 1995 et 1996. La population est montée à 174 individus en 2003, puis elle est redescendue à moins de 100 aujourd’hui. Ce changement est rapide comme le montre la situation dans la zone de la tête de bassin de Madison bien étudiée par les biologistes : 5 loups en 1 meute en 1997, 45 loups en 4 meutes en 2004 et 16 loups en 2 meutes en 2006. Aucune meute ne reste stable bien longtemps. Ainsi la meute de la Lamar, vallée qui fut la première installée après la réintroduction et a compté plus d’une dizaine d’individus, n’en compte plus que 3 en 2016 (communication orale de Doug MacLaughlin).

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Parmi les causes de régression des loups dans le PNY : la diminution des cerfs due à la prédation, mais aussi leur déplacement hors du Parc, l’émigration des loups vers d’autres territoires et la concurrence intra-spécifique très forte entre les meutes qui conduit à des combats mortels entre adultes, voire à l’élimination des jeunes par des adultes d’une meute adverse. Cette concurrence est d’autant plus forte que le nombre de proies diminue. Parmi les autres causes de mortalité : les blessures mortelles infligées par les cerfs (il n’est pas rare de retrouver des loups noyés pour avoir tenté d’attaquer un cerf dans une rivière), le braconnage en dehors du Parc et certaines maladies comme la gale, la maladie de Carré et le parvovirus canin.

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Le changement est constant et même certaines lois écologiques sont remises en cause à Yellowstone. Ainsi dans la zone de la tête de bassin de Madison, les loups ont provoqué une baisse de l’abondance des cerfs de 60 à 70 %. Alors que le déclin des cerfs était significatif, les loups ont continué à tuer une proportion plus grande de cerfs. Or la relation prédateur-proie, dépendante de la densité, aurait dû conduire les loups à un phénomène de régulation ou à un report sur une autre proie comme le bison, mais ce dernier est bien moins vulnérable que le cerf. Ce qui s’est passé à Madison laisse penser aux biologistes que le cerf pourrait être entièrement éliminé de cette zone par les loups.

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L’absence de migration des cerfs dans cette zone pourrait être liée à des causes anthropiques à l’extérieur du Parc. Autre effet en cascade provoqué par les loups, les carcasses qu’ils laissent nourrissent des rapaces, des corvidés, des renards et des grizzlys. Ces derniers ont vu des sources de nourriture se tarir comme les cônes du pin à écorce blanche (Pinus albicaulis), victime d’insectes, ou encore les truites indigènes du lac Yellowstone éliminées par une truite exotique introduite en 1994 et qui se reproduit dans les eaux profondes du lac et non pas dans les rivières comme la truite locale, plus facile alors à être capturée par ses prédateurs. Les grizzlys ont également reporté leur prédation sur les faons de cerfs au printemps au lieu des truites en fort déclin. Cela renforce la réduction des populations de wapitis, déjà victimes des loups, par la mortalité de leurs faons. Yellowstone recèle encore de nombreux secrets sur la biologie de ses habitants. On ne redira jamais assez à quel point les vastes zones en libre évolution (9000 km2), riches de leur nature sauvage, sont également précieuses pour comprendre l’écologie.

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L’auteur de ce texte a séjourné dans le PNY 12 jours en fin d’été 2014 et 10 jours début mai 2016.

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Bibliographie

Garrott Robert A., White P.J. & Watson Fred G.R. 2012. The Ecology of Large Mammals in Central Yellowstone. Sixteen Years of Integrated Field Studies. Volume 3 in the Academic Series. 693 p.

Wallace David Rains. 2008. Yellowstone. Official National Park Handbook. 127 p.

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