Les petits déjeuners

Nucléaire russe : Natalia Manzurova et Nadezhda Kutepova, deux témoignages exceptionnels


En cette période anniversaire, les victimes des accidents de Tchernobyl (30 ans) et de Fukushima (5 ans) témoignent à travers le monde. Le 13 avril, les JNE ont eu le privilège d’inviter Natalia Manzurova, liquidatrice à Tchernobyl, et Nadezhda Kutepova, fondatrice et présidente de l’association « Planète des espoirs » à la mairie du 2e arrondissement. Un moment intense.


par Danièle Boone


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De gauche à droite : Nadezhda Kutepova, Pascale d’Erm, Caroline Kim, Natalia Manzurova, Valeria Maubec © Carine Mayo

Pascale d’Erm (JNE) est à l’origine de cette rencontre qui privilégie le témoignage de femmes. Natalia Manzurova, radiobiologiste, a été liquidatrice à Tchernobyl, Nadezhda Kutepova, avocate et sociologue, a fondé l’association Planète des espoirs. Elle défend les victimes de Maïak, premier grave accident nucléaire qui a eu lieu en 1957 dans l’Oural. Caroline Kim (JNE) et Valeria Maubec ont assuré avec brio la lourde tâche de traduction.

Dans un premier temps, la parole est donnée à Natalia Manzurova. Cette radiobiologiste se raconte d’une voix douce. « J’ai participé à la création du centre de recherche de Maïak après l’accident de 1957. » Si ce nom est moins connu que Tchernobyl, il est pourtant associé à un désastre d’une gravité comparable, mais il aura fallu attendre 1976 pour que l’accident soit dévoilé. Une immense explosion de déchets nucléaires affecta une zone de 800 km2 et près de 300 000 personnes.


« J’ai été chercheuse pendant dix ans. Nous travaillions sur les effets des radiations sur l’environnement et nous avions pour mission de mettre au point des techniques de survie pour les hommes en cas d’accident nucléaire. » Ces recherches étaient totalement secrètes. Après la catastrophe de Tchernobyl, les équipes de chercheurs de Maïak ont tout naturellement été réquisitionnées. Dans un premier temps, par précaution, les femmes en âge de procréer n’y sont pas allées, mais, très vite, devant l’ampleur de la catastrophe et l’urgence d’agir, elles ont rejoint leurs collègues. C’est ainsi que Natalia est arrivée à Tchernobyl en mai 1986. Elle avait 34 ans.

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Natalia Manzurova entourée de ses traductrices, Caroline Kim et Valeria Maubec © Carine Mayo

Ingénieur en chef d’une équipe chargée de l’enterrement des déchets radioactifs, Natalia Manzurova est restée sur place pendant quatre ans et demi. Elle faisait partie des rares femmes liquidatrices. Elles étaient en effet environ une pour mille hommes. La plupart étaient cuisinières, femmes de ménage, comptables, nettoyeuses du sol, travailleuses médicales et bien sûr, des scientifiques comme Natalia. Elles travaillaient en alternance, 15 jours d’activité puis 15 jours de repos. Le salaire était versé à la fin de la période de travail. Au quotidien, elles étaient toutes logées à la même enseigne : elles n’avaient pas le droit de se déplacer seules et, comme pour les hommes, elles devaient toujours garder leur argent sur elles. Malgré tout, il y a eu de nombreuses agressions, des vols, des viols et même des meurtres. Les victimes étaient enterrées en toute impunité.

En 1957, lors du premier accident nucléaire à Malak, personne n’avait demandé aux femmes si elles étaient enceintes ou non. 2000 femmes ont participés au nettoyage du site. Elles ont mis au monde des enfants qui ont développés des maladies (leucémie, etc..). Ces enfants ont reçu par la suite le statut de « liquidateur in utero ». A Tchernobyl, il a été demandé à toutes les femmes enceintes au moment de la catastrophe d’avorter. Cela a été fait dans l’urgence dans un hôpital de la ville proche de Pripyat juste avant l’évacuation des mères. Les fœtus et les enfants morts-nés restés sur place ont été retrouvés momifiés par les radiations.

« Ma relation à la vie a changé, explique Natalia. Lorsque tu vois beaucoup de malheur autour de toi, tu te désintéresses des choses matérielles, de l’argent. Ce qui devient important, c’est la santé et la relation avec les autres. » De fait, les liquidateurs entièrement pris en charge par l’État, nourris, logés, habillés vivaient hors du monde. Lorsque Natalia quitte Tchernobyl à la fin de l’année 1990, c’est un choc. L’URSS s’est écroulée. Elle n’est plus soviétique mais russe et il lui faut réapprendre la vie « normale » c’est-à-dire faire les courses, mettre des jupes, se coiffer, s’occuper de sa fille, en d’autres termes, ne plus être seulement un soldat. Il lui faut aussi affronter les conséquences sur sa santé. Natalia a eu une attaque cardiaque et s’est retrouvée en état de mort clinique. Elle a subi une ablation de la thyroïde. Et, surtout, elle est diagnostiquée porteuse d’aberrations chromosomiques à 20% , cela veut dire que si elle avait eu un autre enfant, il aurait eu 20 % de risques de naître avec des malformations. La voilà, à 42 ans, invalide de catégorie 2. Elle ne peut plus travailler. La pension (invalidité et retraite) de 300 €  lui permet tout juste de vivre et elle souffre de maladie chronique qui rend son quotidien difficile et douloureux.

Malgré tout, elle continue à témoigner sans cesse pour sensibiliser aux risques nucléaires. Elle a connu Maïak, Tchernobyl, Fukushima. «J’ai l’impression qu’aucune conclusion n’a été tirée de ces catastrophes. Il va forcément y en avoir une autre. »

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Pascale d’Erm et Nadezhda Kutepova © Carine Mayo

Puis c’est au tour de Nadezhda Kutepova de prendre la parole. La jeune femme commence par remercier la France qui vient tout juste de lui octroyer le statut de réfugiée politique. Accusée d’espionnage industriel, elle risquait douze ans de prison. Aussi, en juillet 2015, a-t-elle décidé de quitter son pays avec ses trois enfants. Son histoire est elle aussi hors du commun. Sa grand-mère, ingénieure chimiste, est arrivée à Maïak en 1948. Elle a fait partie de l’équipe qui a élaboré le plutonium nécessaire à la bombe A soviétique. Elle est morte d’un cancer du système lymphatique à 56 ans. Son père, mobilisé en 1957 en tant que liquidateur à 19 ans, est mort des suites d’un cancer aux intestins à 47 ans. Sa mère, médecin neurologue, a soigné pendant quarante ans, les habitants de Maïak. Elle n’a obtenu aucune reconnaissance de l’Etat après la mort prématurée de son mari et a sombré dans la démence avant de mourir.

« J’étais une enfant normale de la ville de Maïak. Je ne remettais pas en question le bien fondé de l’énergie nucléaire. Mais, pendant mes études universitaires, j’ai été invitée à assister à une conférence sur l’environnement et j’ai ainsi découvert par hasard que toute la zone d’Ozersk (la ville où est située l’usine de Maïak) est contaminée, alors que la population locale l’ignorait complètement. Officiellement, la région n’était pas polluée. Les habitants mangeaient les champignons et pêchaient dans la rivière sans se poser de questions… Cette conférence a été une révélation. » A vingt-sept ans, elle fait enfin le lien entre les activités de la ville et les tragédies qui ont frappé sa famille et décide de créer une ONG. Planeta Nadejd (Planète Espoir) sera fondée l’année suivante, en 2000. « J’avais étudié le droit, la sociologie et les sciences  politiques à l’université je voulais que les habitants qui résidaient encore dans la région contaminée aient les moyens de partir et que les victimes non reconnues puissent se défendre. »

Car il n’y a pas eu que l’accident de 1957. Pendant les premières années de fonctionnement de l’usine, entre 1949 et 1952, tous les déchets, hautement radioactifs, ont été déversés dans la rivière Tetcha. Des cas de leucémies et des décès prématurés se sont multipliés dans les villages le long de la rivière. L’usine a alors aménagé des réservoirs de métal pour stocker les déchets, et pendant la décennie qui a suivi, 34 des 39 villages qui se trouvaient le long de la rivière ont été évacués. Parallèlement, des déchets radioactifs ont été déchargés dans le lac Karatchaï. En 1962, les autorités ont annoncé mettre fin à ces pratiques, mais Maïak reste aujourd’hui le plus gros centre de stockage de déchets radioactifs au monde. Et l’usine d’armement initiale transformée en usine de retraitement devrait être améliorée pour en recevoir encore davantage.

Nadezhda nous a expliqué comment fonctionnait une ville fermée. Ce statut était assez fréquent en Union soviétique pour les complexes militaro-industriels. Ils n’apparaissaient pas sur les cartes et ne pouvaient être identifiés, portaient donc le nom de la grande ville voisine, suivie d’un code postal. Ainsi, à l’époque soviétique, Ozersk s’appelait Tcheliabinsk-65. Une dizaine de ces villes étaient dédiées à l’armement atomique. Jusqu’en 1955, les personnes qui travaillaient dans les villes fermées, étaient interdites d’en sortir et n’avaient aucun contact avec l’extérieur. Le système est resté très dur jusqu’à 1993. Les gens pouvaient certes sortir, mais s’engageaient au silence : tout ce qui concernait le nucléaire était secret d’Etat. Pourtant les habitants des villes fermées ne protestaient pas. Derrière ces inconvénients, il y avait plus de confort et d’avantages qu’ailleurs. Mais plus inquiétant sans doute, l’omerta semble être de retour. Depuis 2011, plus aucune donnée scientifique n’est disponible sur la région. On comprend pourquoi le combat de Nadezhda n’est pas du goût des autorités.

Nadezhda a notamment représenté nombre de victimes auprès de la Cour Européenne des Droits de l’Homme. L’action de son ONG lui a valu une reconnaissance internationale comme en témoignera ensuite Anne Barre du WECF (Women in Europe for a Common Future) auquel Planète Espoir est affiliée. Les autorités russes n’ont évidemment pas apprécié sa pugnacité. En mai 2015,  Nadezhda a été condamnée à une forte amende pour avoir refusé de se déclarer comme “agent de l’étranger” en tant qu’association recevant des soutiens financiers de l’étranger; elle a fait l’objet de dénonciations et d’une campagne hostile sur les médias régionaux, allant jusqu’à montrer là où elle habite et diffuser son adresse personnelle.

De nombreuses questions ont été posées aux intervenantes. L’une d’elle concernait la santé de Nadezhda qui est bonne. Mais sa demi-sœur née de premier mariage de son père a eu énormément de problèmes et est décédée très jeune. Après avoir entendu ces témoignages, c’est dans une sorte de sidération que nous nous avons quitté la salle. Nous savions bien sûr, mais être face à cette réalité dans ce qu’elle a de plus concret, c’est, incontestablement, la percevoir au plus profond de nous-même. Alors une question et beaucoup de révolte jaillissent face à l’entêtement de nos politiques dans cette voie sans issue, que faire pour les convaincre d’arrêter avant qu’il ne soit trop tard ?

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Tous nos remerciements à la mairie du 2e arrondissement pour son accueil.

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Compte-rendu du petit déjeuner des JNE sur le tribunal Monsanto et l’exemple du Sri Lanka

Les invités de ce petit déjeuner, qui s’est tenu le 16 mars dernier à la mairie du 2e arrondissement de Paris, nous ont fait connaître les nouveautés dans la lutte contre Monsanto et les effets espérés de la résistance à ce mastodonte de la chimie à travers le monde. Ont été abordés la préparation du tribunal Monsanto, qui doit se dérouler à la Haye du 12 au 16 octobre 2016, et l’exemple du Sri Lanka, pays qui a interdit le glyphosate, principal composant du Roundup de Monsanto.

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par Myriam Goldminc et Suzanne Körösi

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Petit déjeuner JNE du 16 mars 2016 à la mairie du 2e arrondissement de Paris sur le tribunal Monsanto et l’exemple du Sri Lanka. De gauche à droite : Claudie Ravel, Arnaud Apoteker, Emilie Gaillard. Photo @ Carine Mayo

Claudie Ravel, fondatrice et directrice générale de l’entreprise de commerce équitable Guayapi, nous a présenté son entreprise de commerce équitable travaillant au Sri Lanka depuis vingt ans et la politique écologique du pays depuis janvier 2015, date des dernières élections au Sri Lanka.

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La République démocratique et socialiste de Sri Lanka, sous la présidence de Maithripala Sirisena, a adopté, dès janvier 2015, une politique audacieuse de soutien à l’agro-écologie. En tant que ministre de l’agriculture de 2005 à 2008, Maithripala Sirisena avait déjà impulsé une politique dont le résultat a été une amélioration remarquable de la situation des fermiers et de la production agricole.

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Deux personnalités marquantes de la nouvelle politique du gouvernement sont le révérend Athureliya Rathana, conseiller en chef du Président sur les questions agricoles, engagé depuis longtemps dans la lutte contre Monsanto, et Ranil Senanyake, conseiller technique du Président, un scientifique, expert de l’écologie des systèmes. Tous les deux sont des militants de longue date de l’agriculture biologique et de la valorisation de la biodiversité agricole (semences paysannes traditionnelles).

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En effet, dès l’entrée en fonction du nouveau gouvernement, une loi est présentée et votée sur l’interdiction – à effet immédiat – de l’emploi du glyphosate, produit phare de Monsanto, et sur la distribution gratuite de produits de remplacement écologiques. La loi a été suivie par une autre sur la mise en place de la transition à l’agriculture biologique sur trois ans de la totalité du territoire de l’île. Il s’agit de 28.671 km2 de terres cultivées, soit 43,7 % de la surface de l’ile.

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Depuis 20 ans, Guayapi, en partenariat avec un groupe de 31 agriculteurs, a restauré la biodiversité dans la région de Komale sur 20 hectares et commercialise les produits et a développé l’écotourisme en partenariat avec les sociétés villageoises. Soutenu par des associations sur place dont Guayapi, l’IAFN et FGP, un programme annexe a démarré, comprenant la restauration des écosystèmes d’origine selon les principes des forêts analogues, la valorisation des produits locaux et de qualité ainsi que l’amélioration des débouchés des produits sri-lankais sur les marchés internationaux.

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Guayapi a déjà une expérience riche dans la région agricole de Kotmale, où l’entreprise de commerce équitable, en partenariat avec un groupe de trente et un agriculteurs, a restauré la biodiversité sur vingt hectares de terres, organisé l’écotourisme sur ces terres restaurées. Guayapi commercialise en France une gamme de produits de la région (sève de kitul, canna sauvage, kurakkan, épices, cafés, thés…).

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En écoutant ces nouvelles du Sri Lanka, nous avons la même impression que lors du petit déjeuner JNE du 3 février 2016, à propos du livre de Bénédicte Manier, Made in India, le laboratoire écologique de la planète : l’action politique en faveur de l’arrêt de la pollution par les pesticides et celle en faveur de la restauration de la biodiversité peut être beaucoup plus « décomplexée » et rapide dans les pays pauvres ou émergents que dans les pays dits développés, où la mixité très développée entre acteurs politiques et lobbies de la chimie constitue un frein considérable.

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Le Tribunal international Monsanto du 12 au 16 octobre 2016

Arnaud Apoteker, coordinateur du Tribunal Monsanto, ancien responsable de la campagne OGM de Greenpeace et ancien conseiller OGM du groupe des Verts au Parlement européen, a présenté es grandes lignes du Tribunal International Monsanto, qui doit avoir lieu à la Haye du 12 au 16 octobre prochain. Une action certes symbolique, mais qui risque bien d’avoir un fort retentissement aussi bien au niveau de la société civile que des parlementaires et des juristes du monde entier.

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Pourquoi Monsanto ? « Parce que, souligne Arnaud Apoteker, cette multinationale américaine a vendu sur le marché depuis 1920 des produits chimiques particulièrement nocifs pour l ‘homme et l’environnement. » La liste est longue, des pesticides à base d’arsenic à l’agent orange, un défoliant utilisé par l’armée pendant la guerre de Vietnam qui provoque encore des ravages, en passant par les PCB des polluants organiques persistants, contaminant l’eau et que l’on retrouve partout, y compris dans le corps des baleines échouées. L’hormone de croissance laitière, qui augmente de 20 à 30 % la production, mais provoque des mammites chez les vaches tout en étant un facteur de perturbateur endocrinien ! Un non‐sens économique alors que le secteur du lait est en crise de surproduction. Enfin le glyphosate, la molécule active du Roundup, l’herbicide le plus utilisé au monde, associé aux OGM de la firme, qui empoisonne les humains et les écosystèmes et dont la publicité « biodégradable » sous-entend qu’elle ne cause aucun mal à l’environnement et peu toxique, alors que c’est en fait un puissant poison aux pouvoirs rémanents. Quant aux OGM de soja, de maïs ou de coton, ils représentent une grave menace à la fois pour la biodiversité et la souveraineté alimentaire des peuples, par le jeu des brevets sur les semences et de la privatisation du vivant.

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Toujours selon Arnaud Apoteker, la firme intimide les scientifiques qui osent s’opposer en menaçant de fermer leurs labos ou en les discréditant. Les moyens financiers considérables dont dispose Monsanto avec sa cohorte d’avocats dissuadent la plupart des victimes de se porter partie civile. Ainsi les atteintes de Monsanto contre la santé humaine et les atteintes environnementales non humaines ne sont pas prises en compte par la justice. « C’est pour cela, explique Arnaud Apoteker, que nous avons constitué un petit groupe ad hoc, avec le soutien de mouvements citoyens comme Via Campesina, la Fédération internationale des mouvements d’agriculture biologique et le mouvement Ecocide. Nous avons comme parrains des personnalités comme Marie-Monique Robin, Vandana Shiva, le biologiste et toxicologue Gilles Eric Seralini, Corinne Lepage ou Olivier De Schutter, ancien rapporteur spécial des Nations-Unies sur le droit à l’alimentation, qui travaille à la collecte d’informations avec ses étudiants. »

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La multinationale sera invitée à faire valoir ses arguments. « Nous souhaitons un procès indépendant avec des gens qui viennent témoigner des quatre coins du monde. Les trois premiers jours seront consacrés aux témoignages et aux initiatives de la société civile et les deux derniers jours au tribunal formel, avec des jurys venant des cinq continents. Nous voulons faire de ce tribunal un événement qui puisse vraiment servir aux citoyens avec des juges internationaux afin de renforcer les statuts de la convention des droits humains et peut-être insuffler une utopie qui fait progresser la démocratie. Un objectif important est la réforme du droit pénal international pour que soit reconnu le crime d’écocide. »

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Les auditions des témoins et des avocats des deux derniers jours du Tribunal seront groupées autour de six questions qui doivent faire le tour des activités de Monsanto.

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Question n° 1 : la firme Monsanto a-t-elle, par ses activités, porté atteinte au droit à un environnement sûr, propre, sain et durable, tel que celui-ci est reconnu en droit international des droits de l’homme ?

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Question n° 2 : la firme Monsanto a-t-elle, par ses activités, porté atteinte au droit à l’alimentation, tel que celui-ci est reconnu à l’article 11 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels ?

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Question n° 3 : la firme Monsanto a-t-elle, par ses activités, porté atteinte au droit au meilleur état de santé, tel que celui-ci est reconnu à l’article 12 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels ?

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Question n° 4 : la firme Monsanto a-t-elle porté atteinte à la liberté indispensable à la recherche scientifique, telle que garantie à l’article 15, par. 3 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels ?

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Question n° 5 : la firme Monsanto s’est-elle rendue complice d’un crime de guerre, au sens de l’article 8 par. 2 du Statut de la Cour pénale internationale, par la fourniture de matériaux à l’armée des Etats-Unis dans le cadre de l’opération « Ranch Hand » déclenchée au Viet Nam à partir de 1962 ?

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Question n° 6 : les activités passées et présentes de la firme Monsanto sont-elles susceptibles de réunir les éléments constitutifs du crime d’écocide, entendu comme consistant dans le fait de porter une atteinte grave à l’environnement ou de détruire celui-ci de manière à altérer de façon grave et durable des communaux globaux ou des services éco-systémiques dont dépendent certains groupes humains ?

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Emilie Gaillard, maître de conférences en droit privé à l’université de Caen-Normandie, spécialisée dans le droit des générations futures, a fait remarquer que les cinq premières questions s’inscrivent dans un dispositif juridique international bien établi ; elles s’appuient sur un ensemble de droits, de conventions et de résolutions internationaux existant du Conseil des Droits de l’Homme (le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, la Convention relative aux droits de l’enfant, la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, les Principes directeurs relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme) et du Statut de la Cour pénale internationale.

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Elle insiste sur la sixième question, qui a la particularité de poser une nouvelle problématique non encore abordée par des lois internationales. Il s’agit du crime contre l’écosystème, qu’on nomme fréquemment « écocide ». En ajoutant cette question aux cinq précédentes, le Tribunal Monsanto entend avancer vers la reconnaissance juridique de ce terme par le droit international.

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Le CIRC (Centre international de recherche sur le cancer) vient de déclarer que le glyphosate contenu dans le Roundup est un agent cancérigène potentiel, contredisant ainsi le rapport de l’EFSA (Agence Européenne de Sécurité des aliments) qui demandait que son autorisation soit prolongée de 15 ans ! « Du coup, a précisé Arnaud Apoteker, la commission a botté en touche en demandant un nouveau rapport à l’Agence Européenne des produits chimiques (ECHA). Les résultats de ce nouveau rapport devraient être rendus au moment du Tribunal international Monsanto.

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Une campagne de financement participatif est en cours pour aider à l’organisation de ce tribunal ainsi qu’un appel à signature et pétition.

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Ce petit déjeuner des JNE a été organisé et présenté par Nathalie Giraud.

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Francine Néago : l’énergie et la bonté

Les JNE ont organisé le 12 février 2016 un petit déjeuner avec Francine Néago à la mairie du 2e arrondisssement de Paris. En voici un compte-rendu.

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Francine Néago au petit déjeuner JNE du 12 février 2016 à la mairie du 2e arrondissement de Paris @ Bernard Boisson

 

par Florence Faucompré

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Quand je serre la main de Francine Néago, je note qu’elle a des doigts très longs et très fins, mais leur apparence fragile cache une grande énergie délivrée dans la poignée. Des yeux bleus pleins de bonté et de fraîcheur. Immédiatement, je pense à l’abbé Pierre, lequel avait répondu à la question du questionnaire de Marcel Proust : « quelles sont les principales qualités pour vous chez une femme ? »  par : « l’énergie et la bonté »…. Ses mains sont sans doute l’héritage de son père, violoniste roumain.

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Le docteur Francine Néago a vécu 55 ans avec les orangs-outans, écrit dix livres sur eux. C’est une spécialiste mondiale. Elle a connu Diane Fossey, est amie avec Jane Goodall. Je n’ai jamais entendu parler d’elle… et vous êtes aussi sûrement dans ce cas.
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En une semaine, ses anges gardiens l’ont fait quitter le Samu Social d’Ivry pour un hôtel du 14e arrondissement, payé par l’écrivain Daniel Pennac jusqu’à la fin de son séjour à Paris, jusque fin février.

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Mais voilà qu’elle nous parle d’eux, les orangs-outans, et la magie s’installe. Un voyage sans billet. Chez eux, un son égale une phrase entière. Ils sifflent comme des oiseaux. En 1963, quand la révolution s’installe en Indonésie, rien n’existait pour eux. Les mères étaient tuées, les bébés vendus. Des êtres plus intelligents que nous (selon Francine Néago), quel sort injuste…

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Leur alimentation exclut viande et poisson. Ils raffolent de plantes, de fruits, et connaissent toutes les plantes pour se soigner, qu’ils apprennent à leurs enfants dans des promenades herborisantes.

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Ils peuvent apprendre l’anglais en deux mois et ne jamais l’oublier pour la vie. Ils s’expriment avec leurs quatre mains, leur regard, ils offrent compassion et plus encore à l’humain …

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«  Mais qui es-tu, toi ? Je veux te connaître ! », dit Francine subjuguée à sa première rencontre avec ce singe roux…
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Elle a fait réaliser un ordinateur spécial pour eux avec un clavier phonétique. Ils apprennent vite des centaines de mots.
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Elle a eu le temps de faire leur connaissance … Aujourd’hui, en 2016, la forêt brûle de tous côtés, rien n’y échappe, ni les bêtes, ni les hommes, ni les arbres. Tout flambe pour l’huile de palme si bon marché. «  Il suffirait que le prix des autres huiles baisse », dit Francine, attristée. La déforestation est colossale. La fumée est visible depuis Singapour.

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Qui écoute encore la vérité ? Les gens ont bien trop peur de l’apprendre… L’intelligence des bêtes martyrisées remet toute leur vision du monde en question et les fait plonger dans la marmite de la honte….

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Ecouter Francine Néago raconter est un enchantement. Francine Néago a le geste et l’oeil vif, l’amour de ses amis de la jungle la porte. Elle n’a pas d’âge. Ce qu’elle veut, c’est réaliser ses projets d’avenir : reforester, créer un sentier d’herboristerie, protéger aussi les ours…

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Je suis heureuse de l’avoir rencontrée avant qu’elle ne s’envole pour retourner chez elle.

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Ce vendredi 12 février 2016, à la mairie du 2e arrondissement, nous avons tous eu un grand privilège.

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Francine Néago au petit déjeuner JNE du 12 février 2016 à la mairie du 2e arrondissement de Paris @ Bernard Boisson

 

En complément de l’article de Florence Faucompré, voici quelques éléments d’information sur la situation actuelle de Francine Néago.
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Cette amoureuse des grands singes a monté un refuge pour animaux sauvages sur l’île de Sumatra  (Indonésie). Elle a été contrainte de revenir en France car son allocation de solidarité vieillesse de 800 euros par mois ne lui est plus versée. Et ce en raison d’une règle obligeant à résider 6 mois par an sur le territoire national pour la toucher. Après avoir été hébergée quelques semaines au Samu social, Francine Néago en est sortie grâce à la gériatre Laurence Hugonot-Diener.  Cette dernière a impulsé la création d’un comité de soutien, dont un communiqué a alerté les JNE. D’où l’organisation de ce petit déjeuner. Ce comité de soutien l’aide à résoudre ses problèmes administratifs et à poursuivre son activité en Indonésie.

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Pour en savoir plus, lire ici l’article de Loïc Chauveau sur le site de Sciences et Avenir.

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Make in India ? Made in India !

Les JNE ont organisé le 3 février 2016 à la mairie du 2e arrondissement de Paris un petit déjeuner sur le thème : « L’Inde : Un laboratoire de l’écologie ? » Bénédicte Manier y a présenté son livre Made in India. Le laboratoire écologique de la planète (éd. Premier Parallèle).

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par Pascale Marcaggi
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Petit déjeuner JNE du 3 février 2016 sur « l’Inde, laboratoire écologique de la planète ». De g. à d., Carine Mayo (Pdte JNE), Bénédicte Manier (auteure du livre « Made in India »), Sophie Caillat (organisatrice du petit déjeuner et éditrice du livre) – photo @ Pascale Marcaggi

Alors qu’elle est en passe de devenir le pays le plus peuplé au monde*, l’Inde ne se présente a priori pas comme le Nirvana de l’écologie : New Delhi détient le triste record de la capitale la plus polluée au monde en concentrations de microparticules pm 2,5. Au point d’expérimenter pour la première fois la circulation alternée pour les huit millions de véhicules qui y circulent chaque jour, chiffre en constante augmentation. Pénurie criante d’eau : les nappes phréatiques sont de plus en plus contaminées. Suicides d’à ce jour plus de 300 000 paysans surendettés par la culture du coton transgénique Monsanto. Economie basée sur le charbon, dont le gouvernement veut multiplier la production par deux d’ici à 2020 en ouvrant une mine de charbon par mois, tout en signant avec Areva la mise en route d’un méga-centrale nucléaire. Le nouveau géant du monde augure mal l’ère qui vient de se signer avec l’accord de Paris. En écho, le président de la République vient en personne de se rendre en Inde pour y conclure la vente de 36 Rafales, accompagné d’Areva, EDF et consorts. Du « make in India », résumait François Hollande.

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La transgression, une tradition

C’est compter sans la société civile indienne, observe Bénédicte Manier, journaliste à l’AFP, spécialisée dans les droits sociaux, le développement et les transformations sociales. Depuis vingt ans, elle consacre un mois par an à ausculter le continent indien, et publie aujourd’hui Made in India – Le laboratoire écologique de la planète (éditions Premier Parallèle, numérique : 5,99 €, papier : 14 €). Voir chronique sur le site.  « L’Inde est dans une situation paradoxale, avec d’un côté le souci de son développement et ce que cela implique, et de l’autre une société civile qui répond à un point qui pourrait nous inspirer. » Une société civile qui a parmi ses grandes traditions de « ne pas compter sur l’Etat », et même de «  ne rien en attendre ».

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Or, en Inde, la tradition compte d’autant qu’elle est en l’occurrence gage de survie. L’économie dite « organisée » représente 7 % de la population active : autant dire qu’elle est marginale, au regard de ce système D à l’échelle d’un continent, fait de la société civile « la plus dynamique du monde », qui a cette « espèce de faciliter à inventer » et, « contrairement à la Chine, cette capacité à opposer beaucoup de résistance ». Une Inde où les trois millions d’ONG sont plus nombreuses que les écoles.

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Une résistance qui s’ancre dans l’Histoire : alors qu’au XIXe siècle, les colons anglais avaient massivement déforesté, les bois précieux en particulier, l’Inde a connu une mobilisation massive pour reforester. De même, dans les années 70, des femmes n’ont pas hésité à entourer les arbres de leurs bras pour arrêter les tronçonneuses, ce qui a par ailleurs inspiré les Tree Huggers – ceux qui embrassent les arbres avec leurs bras – contre les déforestations : toujours ce recours à des techniques souvent simples, le « génie des gens ordinaires ». Or, aujourd’hui, « la moitié de la population indienne a moins de 25 ans », elle est « parfaitement consciente des enjeux de son pays et de la planète », « de la crise écologique et du développement économique de l’Inde concentré sur deux décennies, quand chez nous, il a pris deux siècles ». La « tradition de la transgression » se développe d’autant, contre les barrages, contre les mines de charbon, contre le nucléaire, et propose des alternatives.

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On se croirait en Normandie

Ainsi, dans l’état du Rajasthan, le plus aride de l’Inde, 60 % des terres sont en voie de désertification. Les habitants du petit district d’Alwar, près de Jaipur, ont pris pelles et pioches pour creuser un système de canaux dans le but de recueillir l’eau de pluie. Résultat : « on se croirait en Normandie ». Les canaux ainsi creusés à la force des bras, ont rapidement permis de remplir les nappes phréatiques en eau potable pour 700 000 personnes. Quant aux agriculteurs d’Alwar, ils sont devenus les plus riches du Rajasthan, avec trois récoltes par an. Arbres plantés pour retenir l’eau, bocage et autogestion de l’eau par des assemblées villageoises où tout le monde – hommes et femmes, haute et basse caste – siège à égalité. Une transgression qui a réglé la pénurie d’eau de centaines de milliers de personnes.

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Au centre de l’Inde, dans l’Etat du Telangana, les paysans ne faisaient plus qu’un repas par jour. Motif : les « semences modernes » rendaient les sols stériles. Là, ce sont les paysannes qui prennent les choses en mains : retour aux semences locales, création d’une coopérative où chacun peut s’approvisionner en semences et rembourser… en nature, après récolte, auto-redistribution des terres et passage à l’agriculture bio. Comme à chaque fois, l’échelle est éloquente : 200 000 personnes sauvées de la faim. Désormais, les paysannes gouvernent les petits villages de la région, ont créé crèches et écoles du soir pour adultes, exportent le surplus de production en ville, tout en ayant banni les sacs en plastique au profit des sacs en toile de jute, et ont créé une radio communautaire, réalisé des films contre les OGM et pour les semences locales. Positivement subversif.

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Autre exemple encore, celui de la santé. Le réseau citoyen de prévention de la tuberculose forme à la détection des symptômes dans les épiceries. Dans l’Etat du Kerala, au sud de l’Inde, 100 000 volontaires s’occupent à domicile des 70 000 personnes en soins palliatifs. Une méthode qui a essaimé en Thaïlande, en Indonésie, mais aussi en Irlande et en Espagne. Enfin, dans les hôpitaux, les soins sont dispensés gratuitement aux plus pauvres, financés notamment par les hôpitaux haut de gamme… dont l’un d’entre eux est coté à la Bourse de Bombay.

Made in India met ainsi en avant cet « empowerment » de la société civile indienne, « ces expériences nombreuses et qui marchent. Au regard de la densité de la population, elles ont valeur d’exemple ». C’est l’effet laboratoire. « Chaque été en France, on fait attention à l’eau. Qu’est-ce qu’on attend pour recueillir l’eau de pluie? » interroge Bénédicte Manier.

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* Selon le nouveau rapport des Nations unies, Perspectives de la population mondiale : révision 2015, publié mercredi 29 juillet 2015, la Chine et l’Inde aujourd’hui au coude-à-coude avec respectivement 1,38 milliard et 1,31 milliard d’habitants (soit 19 % et 18 % de la population mondiale) devraient l’une et l’autre compter avant 2022 1,4 milliard d’individus. Mais, passé ce cap, la population chinoise devrait se stabiliser jusqu’en 2030 avant de se mettre doucement à décliner, pour retomber à 1 milliard à la fin du siècle, tandis que la population indienne continuera de croître, passant à 1,5 milliard en 2030 à 1,7 milliard en 2050 et à 1,65 milliard en 2100.

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Petit déjeuner autour du livre « l’Alimentation en otage »

Le 16 juin 2015, vingt journalistes AJE et JNE ont échangé avec José Bové, Gilles Luneau et Hugues Piolet (cartographe) sur leur livre : l’Alimentation en otage (éditions Autrement). Quelques chercheurs de La Paillasse, le lieu qui nous accueillait, s’étaient joints à nous.

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par Jean-Luc Fessard

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Une mainmise sur le contenu de nos assiettes

9782746741164FSUn excellent livre, de 150 pages, plein d’informations que la cartographie met très bien en valeur. Mais un livre cauchemardesque dans sa description de la mainmise de quelques multinationales sur le contenu de nos assiettes.

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Avec toutes les implications de cette confiscation des ressources : les graines, les plantes et les animaux, pour transformer le vivant en matières premières. Résultat: les agriculteurs sont dépossédés de leur métier et les consommateurs bernés sur la qualité des produits.

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Un problème pour l’alimentation du futur

Le productivisme qui a permis à l’industrie de prendre le monopole sur agriculture serait né en URSS, dans les kolkhozes. Des entreprises américaines comme Caterpillar ont conduit l’agriculture vers ce modèle industriel qui tue la biodiversité, érode les sols, fait perdre des savoir-faire … et devient un problème pour l’alimentation du futur.

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Ce modèle à base d’intrants chimiques (engrais et pesticides) atteint ses limites, parce qu’il dépend de ressources fossiles en voie d’épuisement comme les phosphates, la potasse ou les engrais azotés à base de pétrole. Nous devons sortir maintenant de ce modèle. Même la FAO y travaille, mais l’industrie veut garder son business. Pour cela des organismes (comme l’ILSI) captent les subventions, conseillent les politiques, font du lobbying.

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Une appropriation du vivant et des terres

Ces industriels simplifient l’agriculture dans une logique technicienne au détriment de la complexité du vivant. Avec le brevetage des semences, les engrais et les pesticides de synthèse, les paysans perdent leur autonomie. A cela s’ajoute la confiscation des sols, alors qu’un actif sur deux est un paysan, par exemple en Europe de l’Est, en Hongrie, en Roumanie pour une captation des aides de la politique commune.

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Par le jeu des accords du commerce international, la concentration est telle que quatre sociétés peuvent affamer le monde. Pour les œufs, deux sociétés fournissent actuellement 70 % des blancs et des jaunes.

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Un marketing qui masque la réalité

Et les marques, par un habillage habile, vendent des représentations mentales qui ne correspondent pas au contenu réel de la nourriture vendue. Dans les élevages industriels, la production agricole devient un sous-produit de la production d’énergie, sans nécessité de garantir une économie viable pour l’agriculteur. Il devient un producteur de minerai. Les revenus se font sur d’autres activités plus rentables.

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Mais cela bouge, il y a de plus en plus de lieux de résistances, par rapport aux semences, à l’élevage, aux agro-carburants.

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Petit déjeuner JNE : Lucie Dauvergne autour du monde

Un petit déjeuner a été organisé le 5 novembre 2013 par les JNE à la mairie du 2e arrondissement de Paris pour entendre Lucie Dauvergne rendre compte de son tour du monde.

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par Roger Cans

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De gauche à droite : Lucie Dauvergne, Alice Vivian (Travel 4 Change), Boris Aubligine (EtikaMondo),
Renaud Bettin (GERES), Laurent Thorigne (ACAY) – photo Richard Varrault

 

 

Présentée par Richard Varrault (organisateur de ce petit déjeuner) et Carine Mayo (présidente des JNE), Lucie Dauvergne explique qu’elle a commencé par un DEA de sciences des aliments à l’université de Montpellier.

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Après un détour par l’ingénierie, elle rejoint un secteur et un métier qui la passionnent en devenant chef de projets de communication dans l’environnement. Elle intègre notamment l’Opie (Office pour les insectes et leur environnement), puis la direction de la communication de l’ONF (Office national des forêts).Elle rejoint ensuite le GRAINE Ile-de-France à titre individuel, car elle s’intéresse de près à l’éducation à l’environnement vers un développement durable.

En septembre 2012, elle se lance dans un premier tour du monde (voir son blog ici), baptisé « la piste bleue », avec le soutien de la SERE de Marie-Pierre Cabello (JNE). Son but : rendre compte des initiatives positives en matière de développement soutenable rencontrées en chemin.

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Elle invite aujourd’hui quatre d’entre elles, pour leur rendre hommage et conclure son voyage.

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Sœur Sophie de Jésus, présente aux Philippines depuis 16 ans, fondatrice de l’association ACAY. Elle a reçu en novembre 2013, à l’initiative de l’Ambassade de France aux Philippines, la médaille de l’Ordre National du Mérite pour la qualité du travail accompli – photo Richard Varrault

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C’est aux Philippines qu’elle rencontre l’association ACAY, qui s’occupe des jeunes femmes victimes de violences, de jeunes détenus et de leurs familles.

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Quatre religieuses s’y dévouent, dont une Française, Sœur Sophie de Jésus, présente à Paris pour la remise de la médaille de l’Ordre National du Mérite. Laurent Thorigne, directeur du programme « Seconde Chance », précise que 90 % des jeunes qui sortent de prison sous leur contrôle ne récidivent pas.

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Il y a quelques années, Lucie Dauvergne avait rencontré Olivier Maurel, cofondateur du collectif Travel 4 Change, qui la parraina pour entrer dans le groupe Facebook éponyme (500 membres à ce jour).

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Alice Vivian, également cofondatrice du collectif, a elle aussi effectué un tour du monde solidaire en 2012, faisant une série de « belles rencontres » présentées ici.

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Cette ancienne chargée de communication d’une grande entreprise a complètement changé de direction en s’engageant dans une action pour « faire reculer la misère et la malnutrition » et témoigner en faveur des expériences qui réussissent. Elle fait désormais partie de l’équipe de l’Institut des Futurs Souhaitables.

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Lucie donne alors la parole à Renaud Bettin, responsable du programme CO2 Solidaire du GERES, qui lui a permis de compenser le carbone consommé par son billet d’avion, sur un projet cambodgien auquel elle a ainsi pu rendre visite. Renaud Bettin a découvert le GERES en 2007 au Laddakh (nord de l’Inde). Il participe avec deux autres membres de l’équipe du GERES à la conférence de Varsovie du 11 au 22 novembre sur le changement climatique. Il prépare aussi le « carbone social » qui sera présenté au sommet de Paris en 2015.

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Lucie a rencontré Boris Aubligine en Inde, par Skype. Il est le fondateur de l’association Etika Mondo (monde éthique en espéranto), qui a pour but de recenser et de soutenir les initiatives éthiques de la planète. Lucie rejoint l’aventure pendant son voyage, en rentrant au Conseil d’administration de l’association de préfiguration.

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Elle explique qu’elle a décidé d’organiser ce voyage en solitaire le jour de ses 41 ans, à la fin d’un contrat, pour un départ à peine deux mois plus tard. Vu le peu de temps imparti et souhaitant tenir un planning ambitieux, elle a fait appel à une agence, Les connaisseurs du voyage, pour son billet tour du Monde. Elle avait identifié 43 pays à visiter et a finalement retenu 20 escales, suivies par les Mardis de l’environnement de Patricia Ricard et la SERE de Marie-Pierre Cabello.

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Elle remercie l’ensemble de ses partenaires, qui lui ont permis de mettre en lumière une trentaine d’actions exemplaires dans de nombreux domaines du développement durable, ainsi que les 4 initiatives présentes aujourd’hui.

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C’est anecdotique, mais Lucie avoue qu’elle s’est dégoûtée du riz et a souffert du manque de fromage. Elle a en revanche apprécié les bananes, qu’on épluche, donc propres par définition. Mais les insectes, non, cela ne lui fait pas envie.

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3,5 milliards d’humains sans eau : compte-rendu du petit déjeuner JNE du 2 octobre 2013

Les JNE ont organisé le  2 octobre 2013 un petit déjeuner autour du thème « 3,5 milliards d’humains sans eau ».

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par Richard Varrault

 

Ce petit déjeuner presse était organisé et animé par Richard Varrault.

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Avec :
– Gérard Payen, Conseiller pour l’eau et l’assainissement du Secrétaire Général des Nations Unies (UNSGAB) et Président d’Aquafed, Fédération Internationale des Opérateurs Privés de Services d’Eau

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– Alexandre Taithe, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (Think tank indépendant) et spécialiste des politiques de l’eau, des régimes de propriété de la ressource, sa qualification et sa tarification, en France et dans d’autres pays.

 

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Découvrez la suite de ce compte-rendu (en texte et surtout en audio) sur le site WaterNunc de Richard Varrault (cliquez ici).

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A lire aussi autour de ce petit déjeuner, l’article de Laurent Samuel sur le site Media Peps : l’eau des OMD aux ODD : quelle place dans « l’avenir que nous voulons ? ».

 

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Où en est-on du débat sur la transition énergétique ?

Voici le compte-rendu du petit-déjeuner de presse JNE à l’IDDRI le 28 mars 2013.

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par Roger Cans (avec Laurent Samuel)

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L’organisateur de la rencontre, Olivier Nouaillas, présente les intervenants, en l’occurrence Laurence Tubiana, directrice de l’IDDRI – Sciences Po (Institut du développement durable et des relations internationales) et Michel Colombier, directeur scientifique de l’IDDRI.

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Olivier Nouaillas rappelle que les JNE présents à Rio+20 avaient eu l’an dernier l’occasion d’une première rencontre, dans le cadre privilégié d’un appartement avec vue sur la plage de Copacabana… Laurence Tubiana est aujourd’hui « facilitatrice » du Conseil national du débat sur la transition énergétique (CNDTE).

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Laurence Tubiana, directrice de l’IDRRI – D.R.

Laurence Tubiana indique que le Conseil national et ses pôles régionaux en sont aujourd’hui plus qu’à mi-parcours, puisque ses travaux doivent déboucher courant juillet prochain, avec un rapport au gouvernement. Elle anime le comité de pilotage. Quatre groupes ont été d’abord constitués :

– L’efficacité énergétique.

– Les énergies renouvelables.

– Le mix énergétique.

– Gouvernance et sûreté.

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Un cinquième groupe est né ensuite pour le financement, la compétitivité et l’emploi. Plusieurs milliers de débats ont donc eu lieu à ce propos, mais sans guère d’écho dans les médias, car il y a une clause de confidentialité. Mais, sur internet, le site fonctionne.

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Pour commencer, il a fallu faire l’état des lieux. On a ensuite pris en compte l’engagement européen pour la décarbonation et la précarité énergétique de beaucoup de nos concitoyens. Résultat : « on est loin du 20% d’énergies propres et du facteur 4 en 2025. Nous avons rencontré un problème difficile : il n’existe pas en France d’outil disponible pour faire un bilan complet de la production et de la consommation d’énergie. Pour l’avenir, nous avons environ 25 scénarios différents. Nous n’avons plus l’équivalent de ce que le commissariat au Plan avait publié en 1997. »

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« La question mère est la maîtrise de la demande : comment vivre mieux en consommant moins. Il nous faut un outil pour l’échéance de 2050. La wish list du Père Noël ne suffit pas. Et nous avons une obsession : ne pas détruire d’emplois. »

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Michel Colombier, directeur scientifique de l’IDDRI

 

Michel Colombier revient sur le sujet de départ : pourquoi la transition énergétique ? Il explique qu’on y est déjà, bon gré mal gré. Ce n’est pas une lubie du gouvernement ou des écolos. C’est un fait. On envisage déjà le gaz naturel pour les véhicules, ainsi que les sous-produits de la biomasse. Quatre grandes trajectoires sont envisageables :

1) On continue comme avant avec la stabilisation de la demande prônée par l’ADEME, appuyée sur le nucléaire et la biomasse.

2) On vise un changement structurel de la demande grâce à des mesures techniques : efficacité énergétique avec la voiture à deux litres de carburant aux 100 km, isolation des logements, etc.

3) On s’oriente vers la sobriété énergétique (comme dans le scénario Négawatt) en misant sur une déconnexion entre confort et demande en services énergétiques.

4) On lutte contre l’étalement urbain et ses effets désastreux sur les transports, ainsi que sur les multiples navettes des produits manufacturés.

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« Dans le débat en cours, on observe deux a priori bien ancrés : le nucléaire et les énergies fossiles. Il nous faut dépasser ces préjugés quasi religieux. »

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Question : la consommation d’électricité ne peut que monter avec la multiplication dans les foyers d’appareils « branchés » (téléviseurs, ordinateurs, congélateurs, portables, etc.). Quelle que soit l’origine de cette électricité, c’est elle qui commande dans notre société. Comment, dans ces conditions, maîtriser la demande ?

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Michel Colombier répond que des progrès énormes ont été faits pour produire des appareils électro-ménagers moins gourmands en électricité. La maîtrise de la demande commence là.

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Laurence Tubiana souligne la difficulté d’intervenir en France, pays de propriétaires, où le foncier est sacré.

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Michel Colombier indique que si l’on veut réduire le recours au nucléaire et aux énergies fossiles, il faut bien développer la biomasse. Mais il met en garde contre ceux qui décrètent en la matière le bon et le mauvais. Nous ne disposons pas de scénario de référence. Celui de l’AIE (Agence internationale de l’énergie) n’a rien à voir avec celui de RTE (Réseau de transport d’électricité) ou de l’Union européenne. En matière de bâtiment, même l’ADEME est désemparée…

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Laurence Tubiana insiste pour dire que le débat peut réussir à sensibiliser le public et les acteurs économiques. A qui lui demande s’il faut du courage politique pour promouvoir cette démarche, elle répond : « Pourquoi le gouvernement encouragerait-il la consommation d’énergie ? » L’Allemagne pousse à la transition, le Royaume-Uni aussi. La France ne peut qu’y souscrire, surtout si elle accueille le sommet Climat en 2015. Le rapport du CNDTE ne finira pas dans un tiroir, car ce n’est pas une commission. Il débouchera sur une loi de programmation.

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Compte rendu de la conférence de presse du 12 mars 2013 « Fukushima, et après ? »

Cette conférence organisée par les JNE deux ans après la catastrophe du 11 mars 2011 (tremblement de terre, tsunami, accident nucléaire majeur) s’est déroulée à la mairie du 2ème arrondissement de Paris en présence de plus d’une vingtaine de participants, dont des journalistes japonais. Eu égard à l’importance de cette catastrophe et aux développements détaillés apportés par les intervenants, ce compte rendu est en grande partie une retranscription des orateurs. La longueur du texte est indispensable à la bonne compréhension de la situation à Fukushima face au bruit de fond ronronnant des autorités japonaises.

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par Richard Varrault, coorganisateur de la conférence de presse

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La discussion était animée par Agnès SINAÏ, journaliste (JNE), en présence de :

– Bruno CHAREYRON, ingénieur en physique nucléaire, responsable du laboratoire de la CRIIRAD (Commission de Recherche et d’Information Indépendantes sur la Radioactivité)

– Wataru IWATA, directeur de CRMS (Réseau citoyen de stations de mesure de la radioactivité), membre du Projet 47

– Kolin KOBAYASHI, journaliste indépendant, écrivain et vidéaste, Secrétaire général de l’association Echo-Echanges

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Derniers réglages avant le lancement. De droite à gauche : Agnès Sinaï, Bruno Chareyron, Wataru Iwata et Kolin Kobayashi (Photo Copyright Richard Varrault)

Derniers réglages avant le lancement. De droite à gauche : Agnès Sinaï, Bruno Chareyron, Wataru Iwata et Kolin Kobayashi (Photo Copyright Richard Varrault)

Agnès Sinaï présente les intervenants et précise que Wataru Iwata est venu spécialement du Japon pour parler de la situation à Fukushima. Son intervention à Paris fait suite à un déplacement en Rhône Alpes avec la CRIIRAD.

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Bruno Chareyron prend la parole et explique que les 2 structures, CRIIRAD et CRMS, ont des points communs quant à leur histoire et les conditions dans lesquelles elles ont été créées, notamment en ce qui concerne la réalisation de mesures de manière indépendante (c’est-à-dire en dehors des circuits officiels).

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La CRIIRAD a été mobilisée pour anticiper puis mesurer les retombées de Fukushima en France. A partir du 28 mars 2011, on commence à détecter l’iode 131, radioactif, dans la ville de Valence jusqu’au 25 avril 2011, à des doses très faibles de l’ordre de quelques millibecquerels par m3, mais si cela avait continué, l’impact aurait été non négligeable.

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Par contre, au Japon, dans la région de Fukushima, une grande partie de la population a été exposée à des doses de radiations importantes qui auraient pu être évitées si des mesures de protection avaient été prises. Le peu d’informations officielles de l’époque (mars 2011) montraient l’ampleur de la catastrophe. Ainsi les mesures faites à 100 kilomètres au nord où se trouve la centrale nucléaire d’Onagawa affichaient des valeurs à plus de 400 fois la radioactivité naturelle. On savait donc qu’il y avait des masses d’air contaminées et qu’elles conduisaient au sol des éléments radioactifs. Cela indique aussi que des masses d’air se déplaçaient bien au-delà de la centrale de Fukushima Daiichi. Pourtant, les autorités ont fait évacuer que le premier cercle de 20 km alors que la radioactivité se déplaçait tantôt au nord, tantôt au sud.

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La chaîne alimentaire est également contaminée, notamment les végétaux à larges feuilles comme les épinards. Il fallait donc informer la population dès le 12 mars 2011 pour qu’elle ne consomme pas ce qui pousse à l’extérieur en attendant de faire des mesures précises qui n’ont été commencées que le 18 mars, soit 6 jours après les premiers rejets. Or un enfant qui ne mangerait que quelques grammes de ces végétaux dépasserait la dose maximale annuelle en plus de la contamination aérienne et de celle par le sol.

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Il y a eu un défaut d’information et de protection de la part des autorités japonaises. Par exemple, des cultivateurs ont arrêté de vendre leurs produits à la demande des autorités mais les ont consommés pour ne pas gaspiller.

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Des centaines de milliers de personnes ont reçu des doses très élevées alors que cela aurait pu être évité. Ce qu’on a vécu en France en 1986 s’est reproduit au Japon en bien pire, insiste Bruno Chareyron. Ce qu’il considère comme invraisemblable, d’autant que l’IRSN (Institut de radioprotection et de sureté nucléaire, français) publiait un document qui validait les évaluations japonaises pendant que, dans le même temps, les autorités américaines publiaient des cartes avec des zones d’évacuation bien au-delà des 20 km (de l’ordre de 80 km).

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Bruno Chareyron est également scandalisé par le rapport de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) publié en mai 2012, qui sous-estime la réalité de l’exposition des populations et donc les risques associés. Pour la CRIIRAD, il y a un travail colossal qui doit être mené par les associations locales, CRMS et d’autres, pour arriver à des analyses indépendantes sur la reconstitution des doses subies à l’époque.

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Wataru Iwata présente la situation à Fukushima (Photo Copyright Richard Varrault)

Wataru Iwata présente la situation à Fukushima (Photo Copyright Richard Varrault)

 

Wataru Iwata prend la parole pour expliquer les actions de coopération avec la CRIIRAD et celles qu’il a menées sur place.

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« Juste après l’accident, nous n’avons pas eu beaucoup d’information, beaucoup de choses nous ont été cachées et les données issues d’un logiciel qui précisait la trajectoire des rejets radioactifs ne nous ont pas été fournies. Le périmètre d’évacuation est passé de 3 à 5 puis à 20 km.

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Avec un groupe d’amis, nous souhaitions faire des mesures de radioactivité puisque nous étions conscients que la zone des 20 km n’était pas suffisante, mais le problème a été que nous ne trouvions pas d’appareil de mesure. Nous avons donc contacté la CRIIRAD qui nous a fait parvenir deux équipements professionnels et une dizaine de petits appareils de mesure de la radioactivité. Avec ces appareils, nous avons lancé des campagnes de mesure avec les locaux, les parents, les mères de famille et ce qui est ressorti est l’inquiétude par rapport à l’alimentation, d’autant qu’il y avait une incitation à produire et à manger local, ce qui, dans la situation présente n’était pas adapté. On a demandé à la CRIIRAD de nous apporter du matériel pour mesurer la radioactivité des aliments, ce que nous avons pu faire lors d’ateliers ouverts aux citoyens de la ville de Fukushima. On a alors compris qu’il fallait créer des ateliers fixes pour pouvoir satisfaire la demande. »

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La CRIIRAD a aussi fait des mesures sur les sols, notamment dans les écoles sous les balançoires où les niveaux étaient très élevés, de l’ordre de 380 000 Bq/kg. « C’est vraiment un déchet radioactif », explique Bruno Chareyron, et ce qui nous a beaucoup choqué c’est que plus on montait vers le nord plus c’était radioactif. Voir des gens dans la ville de Fukushima qui vivaient avec des taux 10 ou 20 fois supérieurs à la normale nous a vraiment heurtés et cette situation continue aujourd’hui.

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A partir de toutes ces mesures Wataru et Bruno ont réalisé plusieurs conférences de presse à Fukushima et à Tôkyô pour témoigner en direct et alerter la population.

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« Nous avons ainsi lancé l’idée de laboratoires indépendants à travers le Japon en formant les personnes à l’utilisation des appareils de mesure. En plus de ces activités, nous organisons des symposiums avec des scientifiques et les populations locales pour échanger des données sur la radioactivité et la radioprotection ainsi que des consultations avec des pédiatres et des médecins indépendants. En effet, quand les mères conduisent leurs enfants auprès des médecins officiels, ces derniers disent qu’il n’y a pas de danger restant ainsi dans le discours officiel.

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Tout est contaminé et nous nous efforçons de le montrer concrètement comme en analysant la poussière d’un aspirateur ou des aliments comme des radis ou du riz dont nous déterminons la radioactivité. Pour les radis par exemple, que nous avons fait venir d’un lieu à 500 km de Fukushima, la radioactivité n’était pas décelable, puis nous les avons fait sécher à l’air libre de manière traditionnelle pendant une semaine pour constater qu’ils s’étaient contaminés au contact de l’air ambiant, avec des valeurs variables en fonction du lieu de la ville où le séchage a été réalisé. Cette expérience fait comprendre aux habitants qu’il y a du césium en suspension dans l’air qui s’est déposé sur les radis et c’est cet air radioactif qu’ils respirent.

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Pour diminuer l’irradiation du riz, les autorités ont demandé aux paysans de le cultiver en utilisant des ajouts de potassium et des matières minérales qui fixent le césium. Les résultats sont probants au vu des mesures faites en 2012 par rapport à celles de 2011.

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Les mesures de radioactivité réalisées à partir d’octobre 2011 sur 3 000 personnes ont montré que 80 % à 85 % d’entre elles n’avaient pas de contamination supérieure à la limite de détection. Toutefois, la date tardive à laquelle ont été faites ces mesures ne permet pas de connaitre les doses internes reçues dans les premiers mois et ce type de résultats peut conduire à des incompréhensions puisqu’il sous-estime la réalité de la contamination, le césium ayant été évacué au cours des mois passés. C’est la raison pour laquelle il a fallu du temps pour expliquer les limites de ce type d’appareillage s’agissant de reconstituer l’ensemble des doses que ces personnes avaient pu subir. Pour les mesures réalisées en 2012, nous avons constaté qu’en fonction des choix alimentaires les contaminations ont pu augmenter. On essaie de conseiller, on donne un questionnaire dans lequel les personnes décrivent ce qu’elles consomment.

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Mais en se focalisant sur la contamination interne (alimentation), on oublie l’irradiation externe, comme les sols contaminés qui envoient des rayonnements qui traversent le corps et c’est pour cette raison que nous avons relancé les campagnes de mesures d’irradiation externes. Aujourd’hui, des centaines de milliers de personnes vivent sur des territoires très contaminés qui délivrent une dose très importante. Le césium 137 a une période de 30 ans, c’est-à-dire que sa radioactivité sera divisée par 2 tous les 30 ans, il faudra donc plusieurs décennies pour qu’il disparaisse. Le césium 137 et le césium 134 émettent de puissants rayonnements gamma qui peuvent parcourir dans l’air plusieurs centaines de mètres en traversant les murs, le bois, le verre et le béton. Les populations sont irradiées à l’extérieur mais également à l’intérieur des bâtiments de façon permanente. Pour une maison, même « décontaminée », sol enlevé et remplacé, pelouse changée, arbres à proximité ébranchés, la contamination persiste à la moitié du niveau initial. Il est donc impossible de décontaminer (financièrement et matériellement) les champs autour, toutes les maisons, tous les sols, etc. Devant cette impossibilité de décontamination, nous demandons tous, CRMS, CRIIRAD et les associations, que les citoyens reçoivent des compensations de l’Etat pour pouvoir déménager.

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Rappelons également que les autorités japonaises ont fait passer le seuil de la dose maximale annuelle admissible de 1 millisievert par an à 20 millisieverts par an, ce qui correspond à accepter que les citoyens japonais absorbent des doses 20 fois plus fortes que ce l’on juge habituellement inacceptable. Un millisievert par an correspond à 17 cancers sur 20 000 personnes, 20 millisieverts correspondent à 20 fois plus de cancers.

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Le critère de contamination pour autoriser l’évacuation a été fixé à 20 millisieverts. Si les habitants décident de partir d’une zone en dessous de ce seuil, le déménagement se fera à leurs frais, sans compensation de l’Etat.

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Grâce aux efforts conjugués de citoyens, d’avocats et de membres du parlement japonais, la Diète a voté en juin 2012 la loi « Child Victim’s Law » (loi pour les enfants et les victimes). Cette loi s’inspire de textes qui ont été mis en place cinq ans après la catastrophe de Tchernobyl. Ils prévoyaient que si la dose dépassait 5 millisieverts/an, les personnes concernées avaient obligation de quitter la zone et si la dose dépassait 1 millisievert, elles pouvaient quitter la zone avec des compensations de l’Etat, dans les deux cas. La loi japonaise prévoit trois cas de compensation : pour ceux qui veulent partir, ceux qui veulent rester et ceux qui veulent revenir. La loi indique également que les habitants n’auront pas à démontrer de lien entre la catastrophe nucléaire et leurs pathologies pour recevoir des soins. Cependant, 9 mois après la promulgation de cette loi, les textes d’application, qui sont sous la responsabilité de l’ « Agence de reconstruction », ne sont toujours pas opérationnels, ainsi que les zones éligibles qui vont bien au-delà de la préfecture de Fukushima. Précisons que la Japon a changé de gouvernement fin 2012.

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Il est également important d’indiquer que plus le temps passe, plus les niveaux de radioactivité vont se modifier et baisser, d’où nouvelles situations au désavantage des habitants qui ont subi la contamination depuis mars 2011. »

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Kolin Kobayashi précise que le lobby nucléaire influence fortement la façon dont cette catastrophe est traitée, notamment en transmettant le minimum d’informations aux populations touchées.

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La nouvelle norme de 20 millisieverts risque de devenir une valeur applicable dans le cas de nouvelles catastrophes nucléaires et beaucoup de citoyens, scientifiques et personnalités militent pour que la norme internationale de 1 millisievert/an reste la dose maximale admissible.

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Kolin Kobayashi indique également que les cœurs de trois réacteurs continuent à fondre et à dégager des radionucléides, empêchant l’intervention des liquidateurs et même des robots. Le démantèlement des réacteurs, quand ils seront refroidis, devrait durer de 30 à 40 ans au minimum.

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A la fin de cet article, vous trouverez un lien pour prendre connaissance du texte enrichi de Kolin Kabayashi.

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Trois diapositives extraites de la série qui a illustré la conférence de presse (Photos Copyright Richard Varrault).

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Mesures avec les mères de famille dans les écoles de Fukushima.

Mesures avec les mères de famille dans les écoles de Fukushima.

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Station de mesures des aliments, de l’air ambiant et des personnes, mesure du corps entier qui permet de mesurer la quantité de césium accumulé dans le corps. Le Whole body counter sur cette diapo a été installé fin 2011 et a permis de contrôler environ 6 000 personnes jusqu’à ce jour.

Station de mesures des aliments, de l’air ambiant et des personnes, mesure du corps entier qui permet de mesurer la quantité de césium accumulé dans le corps. Le Whole body counter sur cette diapo a été installé fin 2011 et a permis de contrôler environ 6 000 personnes jusqu’à ce jour.

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Cette diapositive montre la localisation des stations de mesures à la fin de l’année 2011.

Cette diapositive montre la localisation des stations de mesures à la fin de l’année 2011.

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Pour aller plus loin

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Le texte de Kolin Kobayashi :

http://echoechanges-echoechanges.blogspot.fr/2013/03/fukushima-deux-ans-apres-quels-enjeux.html

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ainsi que celui de Cécile Asanuma-Brice, sociologue stationnée à Tôkyô « Fukushima, une démocratie en souffrance » :

http://echoechanges-echoechanges.blogspot.fr/2013/03/fukushima-une-democratie-en-souffrance.html

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Distribution map of radiation dose around Fukushima Dai-ichi &Dai-Ni NPP, sur le site du Ministry of Education, Culture, Sports, Science and Technology-Japan (MEXT) :

http://www.mext.go.jp/english/incident/1305901.html

http://www.mext.go.jp/english/

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Monitoring information of environmental radioactivity level :

http://radioactivity.mext.go.jp/en/

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Qu’est ce que le CRMS ?

Le Citizen’s Radioactivity Measurement Station est une association japonaise indépendante, à but non lucratif, créée en 2011 et dont l’objectif est d’améliorer la protection des citoyens contre les rayonnements ionisants en leur offrant des outils leur permettant d’acquérir des connaissances sur la radioprotection, d’apprendre comment mesurer la radioactivité et ainsi d’améliorer leur protection de manière autonome. Le CRMS effectue des mesures de radioactivité à la demande des citoyens et publie les résultats. Il dispose de 9 laboratoires implantés sur le territoire de la préfecture de Fukushima et d’un dixième laboratoire implanté à Tokyo.

Plus d’informations : http://fr.crms-jpn.com

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Qu’est ce que la CRIIRAD ?

La Commission de Recherche et d’Information Indépendante sur la Radioactivité est une association à but non lucratif créée en 1986 à la suite de la catastrophe de Tchernobyl. A la suite de la catastrophe de Fukushima (mars 2011), la CRIIRAD a effectué une évaluation des retombées sur le territoire français grâce à un ensemble de moyens techniques qui permettent de mesurer la radioactivité de l’air (réseau de balises) et l’impact des retombées (surveillance de la chaîne alimentaire) et a apporté son soutien à des citoyens japonais dans leurs efforts pour créer des moyens de contrôle indépendants.

Plus d’informations : http://www.criirad.org/

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Les journalistes et l’expertise scientifique

Voici le compte-rendu du petit-déjeuner des JNE à la mairie du 2e arrondissement de Paris, le 19 mars 2013, sur le thème : « Les journalistes d’environnement face à l’expertise scientifique : qui croire ? »

par Roger Cans (avec Laurent Samuel)

 


Introduit par Olivier Nouaillas, vice-président des JNE, le débat se focalise d’abord sur l’ « affaire Séralini ». Stéphane Foucart, journaliste au Monde, évoque les « Tobacco documents » qui relatent la façon dont les fabricants de tabac ont manipulé l’opinion pendant 50 ans. A ses yeux, Gilles-Eric Séralini a utilisé des méthodes comparable en créant « une forme d’incertitude et de doute » au sujet des OGM. Mais il s’empresse de préciser que les critiques contre Séralini ont également été instrumentalisées.

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Pour Guillaume Malaurie, journaliste au Nouvel Observateur, qui a révélé l’étude controversée en une de son hebdo, Gilles-Eric Séralini a « fait la démonstration de l’ignorance » quant aux effets des OGM. Il n’y a pas d’études à long terme. La notion d’équivalence en substance est arbitraire. Pourtant, elle gouverne la politique des organismes internationaux. De son côté, Stéphane Foucart estime que le principe dose-poison édicté par Paracelse est caduc.

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Guillaume Malaurie explique son malaise après la destruction des vignes OGM plantées par l’INRA à Colmar. Stéphane Foucart renvoie à l’appel d’Heidelberg, avant le sommet de Rio en 1992.

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Dominique Martin-Ferrari constate que l’écologie scientifique manque aujourd’hui de mouvement porteur. Elle n’a plus de penseur, sauf peut-être Edgar Morin, et encore. Le professeur Séralini est bien seul.

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Guillaume Malaurie estime que l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) marque un grand progrès. Grâce à elle, on s’est lancé sur bien des études, notamment sur le lait, les boissons énergisantes ou l’aspartame. Ces études n’ont pas toujours débouché, mais elles ont secoué le cocotier. Pour Dominique Martin-Ferrari, on s’est penché sur un produit, une marque, mais pas sur un concept.

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Laurent Samuel souhaite que l’on revienne au cas Séralini. Stéphane Foucart explique alors que le chercheur utilise les mêmes techniques que ceux qui le disqualifient, en se fondant sur des statistiques insuffisantes. Il évoque les rats utilisés par Philip Morris pour tester les additifs du tabac, afin de le rendre plus addictif. Ni Philip Morris, pour le tabac, ni Séralini ne prennent assez de rats pour apporter la preuve de l’innocuité ou de la nocivité des OGM et du Round Up. Séralini avait sans doute peur de ne pas pouvoir prouver ce qu’il voulait.

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Stéphane Foucart pense que l’on devrait se préoccuper davantage du Bisphénol A, qui nous concerne tous. Ce perturbateur endocrinien provoque en effet des cancers de la prostate et du sein, et aussi l’infertilité. Contre les OGM, tout le monde est d’accord, mais personne ne se mobilise contre le bisphénol A. C’est la même chose pour les néonicotinéides : on s’indigne pour quelques pieds de vigne à Colmar alors que l’on cultive des milliers d’hectares insecticides.

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Guillaume Malaurie regrette que Seralini en ait trop fait. Deux ans de recherche, c’est insuffisant. Mais il vise avant tout le glyphosate, qui rend les plantes insecticides. Le Round Up tue les plantes, mais pas seulement. Par la transgénèse, il attaque le foie et les reins.

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Pour Stéphane Foucart, le scandale, c’est que les effets du Cruiser sur les abeilles aient été évalués par l’INRA et Dow Chemical. Les lobbyings s’annulent. Avec le tabac, on voit clair : si vous payez un scientifique, il fera une étude qui vous donnera satisfaction.

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Roger Cans souligne alors que les grandes entreprises, donc les grandes marques, ne font pas du lobbying direct auprès de la presse. Elles passent par des agences de consultants, qui sont au service de plusieurs marques. Bien des universitaires ou juristes « indépendants » travaillent ainsi comme « consultants ». Les conflits d’intérêt sont alors inévitables.

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Deux ouvrages sont recommandés en fin de séance : L’industrie du mensonge, publié aux Etats-Unis en 1995 par John Stauben et Sheldon Rampton, et traduit en France aux éditions Agone en 2004 et 2012. Et, bien sûr, l’ouvrage de Stéphane Foucart intitulé La fabrique du mensonge, que vient de publier Denoël.

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Cliquez ici pour lire le point de vue de Michel Sourrouille sur ce petit déjeuner.

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