Colloque JNE Effondrement ou transformations

Compte-rendu du colloque des JNE « Effondrement ou transformations »

Voici le compte-rendu du colloque des JNE « Effondrement ou transformations », qui s’est tenu le 19 mars 2019 dans la salle Jean Dame (Paris IIe), en présence de 80 à 100 personnes. Les débats étaient animés par Hervé Kempf, de Reporterre, partenaire de ce colloque avec Adrastia et l’institut Momentum.

par Anne-Claire Poirier

Colloque JNE Effondrement ou transformations, 19 mars 2019. De g. à d., Virginie Maris, Corinne Morel-Darleux, Hervé Kempf, Agnès Sinai, Arthur Keller, Richard Varrault, Yves Cochet – photo Antoine Bonfils

Introduction : Richard Varrault, président des JNE

« Au centre de votre cerveau, un petit ensemble règle d’une « main » de maître tout ce que vous faites : le striatum. »

Je vais vous entretenir d’un petit ensemble au centre de votre cerveau qui règle d’une « main » de maître tout ce que vous faites : le striatum. Cet organe nous gouverne depuis toujours, la survie c’est son truc, il a la main sur les fonctions indispensables à la survie : manger, copuler, explorer, conquérir, dominer. Chaque action positive dans ces domaines, il récompensera de dopamine son possesseur ou sa possesseure. Les femmes et les hommes sont équipés de ce commandant de bord qui ne supporte pas la contrariété. Des souris, amputées de leur striatum, se sont laissées mourir de faim. Elles n’exploraient plus leur environnement, elles avaient perdu l’envie de vivre. De la sorte on ne peut amputer l’Homme de son maître, mais on peut subtilement lui apprendre que de bonnes actions pour son environnement peuvent aussi donner lieu à des récompenses, la dopamine…
Si vous avez envie d’explorer une partie du bazar que ce petit élément à fait sur la planète, vous pouvez lire le livre de Sébastien Bohler, Le bug humain, pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher… (Editions Robert Laffont, 2019).

Yves Cochet (à d.) lors du colloque des JNE Effondrement ou transformations du 19 mars 2019. A g., Arthur Keller – photo Antoine Bonfils

Yves Cochet : écologiste, ancien ministre de l’Environnement (2001-2002), collapsologue

« L’effondrement est notre destin »

Je suis convaincu désormais que l’effondrement est inévitable et inéluctable dans les 10-15 ans qui viennent. Qu’entend-t-on par effondrement ? Il s’agit d’un processus systémique et mondial à l’issue duquel les besoins de base ne sont plus fournis à la population par les services encadrés par la loi et où les gouvernements ne sont plus en possession des pouvoirs régaliens.

Certains assurent que l’on pourra s’en tirer par des progrès incrémentaux, je ne suis pas d’accord. Nous sommes en train de franchir des seuils dans plusieurs domaines qui entraînent des rétroactions positives et font de la terre un automate incontrôlable. Trop souvent en politique, les gens pensent qu’en échangeant des opinions, tout va s’arranger. La nature n’a pas d’opinion, elle a une logique froide.

Je place le nucléaire en tête des menaces, mais aussi l’extinction d’espèces cruciales (phytoplanctons, pollinisateurs, etc.) et les pandémies. Ce ne sont pas des faits linéaires. Par exemple, la fonte du pergélisol provoquerait un relargage massif de méthane, accélérant massivement le réchauffement climatique.

Que reste-t-il à faire ? Réduire les souffrances et le nombre de morts. Pour cela, je ne vois qu’un seul moyen politique, c’est de mettre en place une économie de guerre avant la guerre. Ça n’a jamais existé dans l’histoire. Il faut donner le pouvoir aux localités afin qu’elles préparent l’autosuffisance alimentaire et énergétique. C’est précisément à cause de cette non-préparation de l’effondrement que celui-ci est probable, voire certain…

Arthur Keller lors du colloque des JNE « Effondrement ou transformations » le 19 mars 2019. A g., Agnès Sinai – photo Antoine Bonfils

Arthur Keller, ingénieur, auteur, conférencier et explorateur de voies de résilience

«  Il faut déconstruire les faux espoirs pour construire des espoirs lucides »

La partie naturelle du monde est déjà en état d’effondrement. Ceci n’est pas une opinion, ce sont des faits scientifiques. En voici quelques exemples :
– on recense quatre fois plus de zones mortes aujourd’hui qu’en 1950…
– le pergélisol fond plus vite que les prévisions scientifiques…
– le vivant s’effondre : 60 % des vertébrés ont disparu en 44 ans…
– l’IPBES (La Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques) assure que 75 % des sols au niveau mondial sont dans un état critique et la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) avertit d’un risque de famine mondiale…

Le problème aujourd’hui est que la façon d’aborder la thématique de l’effondrement passe à côté de sa nature profondément systémique. Par exemple, le dérèglement climatique est présenté comme le problème, or c’est une conséquence. Le problème est thermo-dynamique.

La problématique étant systémique, il faudrait donc que les solutions soient systémiques. Or nous n’en avons pas, nous savons même pas ce que c’est. Les solutions dont on nous parle n’en sont pas, l’impératif de croissance demeure et nous cherchons à préserver le système par la science ou la technique. Ce solutionnisme appuyé sur des technologies de toutes sortes (cleantech, smartech, etc.) ne fait que rajouter des couches de complexité et rend le système encore plus vulnérable. L’optimisation est à l’inverse de la résilience…

Trois actions sont aujourd’hui nécessaires :
– Déconstruire les faux espoirs pour construire des espoirs lucides ancrés dans les actes et les territoires. Par exemple, on peut tenter aujourd’hui un certain type d’activisme, mais il est vain de demander à nos gouvernants de résoudre les problèmes climatiques… D’autre part, il ne faut pas occulter la quantité de souffrance que comprend l’effondrement. Au contraire, il faut en parler autour de nous…. et il ne faut pas occulter la quantité de souffrances que cela comprend.
– Entrer en résistance contre le système : il faut des gens pour se mettre devant le bulldozer afin de limiter l’ampleur et la violence de l’effondrement…
– Entrer en résilience et construire des sociétés en parallèle de celle-ci. Cela va se passer au niveau local ou ça ne se passera pas. Ainsi, à mesure que les choses vont se tendre dans la société A, les gens pourront migrer vers des sociétés B. Il y aura une grande descente industrielle. En anticipant, on peut espérer une amélioration qualitative de nos modes de vie en temps d’effondrement.

Corinne Morel-Darleux au colloque des JNE sur « Effondrement ou transformations », le 19 mars 2019 à Paris. A g., Virginie Maris. A d., Hervé Kempf – photo Antoine Bonfils

Corinne Morel-Darleux, Conseillère régionale Auvergne Rhône Alpes, membre du bureau de la Fondation Copernic et du Mouvement Utopia

« Chaque combat pour un dixième de degré vaut la peine d’être mené »

Après onze ans de militantisme politique, je suis obligée aujourd’hui de changer de mode d’action politique. Les scientifiques ont fait leur travail, maintenant c’est à nous de prendre le relais. Et ce n’est n’est pas la peine d’attendre que les gens changent progressivement. Nous devons nous mettre dès aujourd’hui en mode pré-guerre : modes de vie, relations aux autres, etc.

Je préconise plusieurs actions :
– Continuer à alerter même s’il y a de plus en plus d’articles sur l’effondrement car le lien n’est pas encore fait avec l’économie capitaliste, etc. Le climat est traité comme un bulletin météo par les médias. Or chaque dixième de degré sur le thermomètre planétaire sera pire que le précédent en termes d’impacts. Chaque combat pour un dixième de degré vaut donc la peine d’être mené ;
– Organiser le pessimisme pour ne pas avoir des individus déboussolés mais plutôt que cela débouche sur des actions collectives pour préserver ce qui doit l’être. Par exemple, il est important de continuer à s’interposer face aux grands projets inutiles et destructeurs. En outre, les actions qui visent à protéger les écosystèmes sont les mêmes que celles qui nous préparent à l’après-effondrement : l’agriculture urbaine, la sobriété énergétique, etc. L’enjeu c’est faire en sorte qu’on puisse vivre de façon digne et décente, y compris pendant l’effondrement. Il y a aussi un aspect social qui vient renouveler la question de la lutte des classes : les pauvres (et les femmes) sont déjà les premiers à souffrir… il faut réfléchir à ce que l’effondrement soit le moins inégalitaire possible.
– Arrêter de se taper les uns sur les autres ! C’est désespérant de retrouver les mêmes querelles dans le milieu politique et associatif. Car oui, nous avons besoin que Cyril Dion nous raconte de belles histoires et que Deep Green Resistance nous apprenne les stratégies de guerre. Il faut archipelliser les îlots de résistance afin que chacun soit à son poste mais avec stratégie commune. D’autre part, les choses doivent se construire à la bonne échelle, celle du collectif. Les survivalistes se leurrent tous seuls dans leur coin.

Quid de la répression ? Nos sociétés sont des machines à annihiler le vivant. Les espèces ne disparaissent pas, nous les exterminons. Où est le seuil où on considère qu’il faut partir en résistance ? Est-ce qu’on y est ou pas ? Que faut-il pour qu’on sorte de la léthargie ?
C’est précisément parce que l’Etat ne tolère rien qu’il faut revoir nos modes d’action. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, la résistance a pris le maquis : sabotage et résistance armé. Il y a un sens de l’auto-défense à reconquérir car cela sera bientôt nécessaire… Il faudrait au moins pouvoir en discuter.

Virginie Maris au colloque des JNE sur « Effondrement ou transformations » le 19 mars 2019 à Paris – photo Antoine Bonfils

Virginie Maris, chercheuse au CNRS en philosophie de l’environnement

« Ce qui nous scandalise véritablement, c’est que ça nous arrive à nous »

Avec l’effondrement, il y a le problème de l’incommensurabilité : accélération de l’effondrement de la biodiversité alors que la temporalité humaine stagne et peine à faire du sens, à changer.

Le temps nous dit quelque chose d’autre : il y a la flèche du temps ascendante, héritée de la modernité, qui dit que le simple passage du temps nous garantit le progrès. Et puis il y a une autre flèche où le présent porte déjà un futur morbide. En fait, les conditions présentes encapsulent tous les futurs possibles. Il faut retenir que dans la nature, ce qui règne c’est l’aléa. Donc on doit s’abstenir de laisser les forces mortifères qui nous ont mis dans cette situation dicter des solutions et déterminer le futur. Il faut plutôt penser qu’il y a une indétermination radicale chez l’humain et s’ouvrir à une créativité radicale, y compris dans la lutte : les révolutions réelles sont inattendues et ne sont pas déjà codées.

Le vivant s’effondre, c’est un fait. Mais les chiffres invisibilisent alors que l’effondrement est déjà éprouvé et vécu par des millions de gens. En fait, ce qui nous scandalise véritablement ,c’est que ça nous arrive à nous, sociétés développées et industrialisées, que dans dix ans nous allons vivre comme des Syriens ou des Tchétchènes… Je suis surprise par mon propre égoïsme : pourquoi ça me scandalise que ça m’arrive à moi ? Il faut accepter que ce n’est pas toute la planète qui va s’effondrer avec nous. Accepter qu’on a un gros problème en temps que société moderne capitaliste mais ça ne doit pas nous aveugler à ce qui se passe à côté. C’est pourquoi, on ne doit pas délaisser la protection du monde sauvage et continuer de s’inspirer d’autres façons d’être au monde. Après l’effondrement, il faudra certes pratiquer l’agriculture et l’énergie, mais il faudra aussi savoir créer du vivre-ensemble, savoir faire société…

Agnès Sinai au colloque JNE « Effondrement ou transformations » le 19 juin 2019. A g., Hervé Kempf – photo Antoine Bonfils

Agnès Sinaï, journaliste environnementale et enseignante, co-fondatrice de l’Institut Momentum

« Une société complexe comme la nôtre peut se simplifier »

Nous travaillons sur un scénario d’évolution de l’Ile-de-France comme biorégion en 2050 : imaginer qu’une société complexe comme la nôtre peut se décomplexifier, se simplifier… Il s’agit soit d’un antidote à l’effondrement, soit d’une solution post-effondrement.

Il s’agit de travailler sur une politique qui rompt avec l’imaginaire de croissance (y compris croissance verte et transition énergétique) et opte pour un programme de résilience et d’interruption du temps linéaire (arrêt de la mobilité de masse par exemple en passant de 5 millions de véhicules en Île-de-France à 90 000).

Dans le modèle politique biorégional, les actifs travailleront dans le domaine agricole : polyculture et maraîchage intensif des 600 000 hectares de terres arables en Île de France, arbres comestibles partout dans la ville. Les départements périphériques accueilleront les ex-Parisiens.

Il y a également un programme de résilience énergétique locale : très forte descente énergétique (rationnement avec carte carbone régionale : 1 Teq pétrole/an/personne).

Nous travaillons aussi sur l’initiative Karma : un pôle de low tech/agroforesterie en lieu et place du projet Europa City.


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