RENDEZ-VOUS JNE

Fake news et secret des affaires : l’information menacée ?

Le Parlement français vient d’adopter la loi « secret des affaires ». Le 14 juin 2018, les JNE ont justement organisé un débat sur ce texte très controversé et sur le projet de loi « fake news ». Avec une question centrale : va-t-on vers la fin du journalisme d’investigation ?

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par Thomas Blosseville

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Débat organisé par les JNE le 14 juin 2018 à la mairie du 2e arrondissement de Paris sur les lois fake news et secret des affaires. De g. à d. : Olivier Petitjean, Anne de Haro, Vincent Filliola, Pierre Ganz, Hervé Kempf, Christel Leca © Noriko Hanyu

Le constat est sans concession : « Il y a une volonté politique très forte d’aller vite et de couper court au débat public », déplore Vincent Fillola, avocat et vice-président d’Avocats sans frontières. Il était l’un des cinq intervenants réunis par les JNE mi-juin pour décrypter les lois sur le « secret des affaires » et sur les « fake news ».

La loi « secret des affaires »

De quoi parle-t-on ? La loi sur le secret des affaires est la transposition dans le droit français d’une directive européenne datant de 2016. Elle a été définitivement adoptée le 14 juin par l’Assemblée nationale et le 21 juin par le Sénat. C’est une loi qui a fait l’objet d’une procédure accélérée. Une seule lecture a eu lieu dans chacune des deux chambres (et non deux comme d’ordinaire), puis une commission mixte paritaire a réuni des députés et des sénateurs pour trouver un compromis. « Sans analyse du Conseil d’État qui évalue, dans une procédure classique, les impacts d’un texte de loi », a décrypté Vincent Fillola pour les JNE.

Anne de Haro © Noriko Hanyu

Or, cette loi « secret des affaires » suscite de très vives craintes. Pour les journalistes, mais aussi pour les lanceurs d’alerte que peuvent être les ONG et même les représentants du personnel. « Ce qui est menacé, c’est notre capacité à utiliser des informations que nous allons recevoir et à les transmettre éventuellement aux journalistes », a témoigné Anne de Haro, membre de la direction de l’Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens CGT, et membre du collectif « Informer n’est pas un délit ».

Pour elle, cette nouvelle loi est « une arme redoutable mise dans les mains des grands groupes qui ont de nombreux avocats et qui vont pouvoir se défendre ».

 

 

Vincent Fillola © Noriko Hanyu

Concrètement, le texte s’articule autour d’un principe : condamner la détention d’informations liées au secret des affaires d’une entreprise. Problème : « La notion de secret des affaires est très mal définie et laissée à l’interprétation de l’entreprise elle-même », dénonce Vincent Fillola.

Deuxième souci : la procédure judiciaire se fait a priori. Et non plus a posteriori. Jusqu’à présent, par exemple avec la législation sur la diffamation, la procédure avait lieu après la publication d’un article. Mais avec la loi « secret des affaires », la procédure pourra être enclenchée dès l’obtention d’une information. Ainsi, un journaliste, qui récupèrerait une information commerciale et contacterait l’entreprise pour la vérifier, pourrait être poursuivi au nom de la protection du secret des affaires.

Simplement parce qu’il possède l’information en question ? Même s’il n’écrit pas d’article ? Officiellement, la loi prévoit des exemptions pour les journalistes, les lanceurs d’alerte et les délégués syndicaux. Mais elle ouvre une brèche et menace de procédures longues et coûteuses. Hervé Kempf, rédacteur en chef de Reporterre et membre des JNE, le confirme : « Etre confronté à un procès prend du temps, surtout pour un média indépendant. Ce type de texte crée incontestablement une pression supplémentaire ».

Au départ, le but était d’harmoniser au niveau européen les réglementations sur la protection du secret des affaires. Rien n’oblige toutefois un État à transposer strictement une directive. Tant qu’il reste fidèle à l’esprit du texte, il garde une marge de manœuvre. « Visiblement  le législateur français ne l’a pas utilisé », analyse Vincent Fillola. Ainsi, la France aurait pu limiter le périmètre d’application de cette loi. Rien ne l’obligeait à en faire un principe général « qui s’applique à tout le monde, avec des exceptions qui ne sont que des protections de façade », explique l’avocat. Par exemple, la loi aurait pu ne s’appliquer qu’entre deux acteurs économiques concurrents.

La loi « fake news »

Et la loi sur les « fake news » ? Le constat n’est guère plus reluisant. « C’est un texte de circonstance qui redonde avec des dispositifs existants », assène Pierre Ganz, vice-président de l’Observatoire de la déontologie de l’information. Ce deuxième texte est moins avancé que celui sur le secret des affaires – il n’a pas encore été complètement examiné par le Parlement – mais il n’en est pas moins confus.

Pierre Ganz © Noriko Hanyu

Confus d’abord sur son but : « La loi sur les nouvelles falsifiées répond à une inquiétude du président de la République sur ce qui a été dit sur lui pendant la campagne électorale et cible en particulier quelques médias étrangers », retrace Pierre Ganz. Encore faudrait-il s’accorder sur la définition d’une « nouvelle falsifiée », ce que la loi ne fait pas précisément. Le texte est aussi confus sur la procédure mise en place. La loi donnerait au juge et à des intérêts privés comme les géants du numérique – « Gafa » et autres réseaux sociaux – le rôle « de dire ce qui est vrai ou faux, et de retirer les publications correspondantes ». Elle accorderait également au CSA le pouvoir de supprimer la diffusion de médias étrangers en France. Avec un effet pervers : légitimer les pays étrangers à en faire autant en réaction chez eux avec les médias français.

Officiellement, cette loi « fake news » ne concerne que les périodes électorales. « Mais qu’est-ce qui nous assure qu’elle ne sera pas étendue ? », interroge Pierre Ganz.

Un risque plus large ?

Olivier Petitjean © Noriko Hanyu

Les intervenants ont replacé ces deux lois dans un contexte plus large. « Concernant le texte sur le secret des affaires, l’enjeu sous-jacent est le débat persistant sur la frontière – très floue – entre optimisation fiscale et évasion fiscale », juge Olivier Petitjean, journaliste à Basta! et responsable de l’Observatoire des multinationales.

« D’après moi, l’idée de secret des affaires est une invention des lobbies de l’intelligence économique, voire de la guerre économique. C’est dans ce milieu qu’on a commencé à entendre parler de cette expression il y a une dizaine d’années. »

 

 

Hervé Kempf © Noriko Hanyu

De son côté, Hervé Kempf exprime son « désarroi » de dirigeant de média. Il voit dans ce débat une « pièce d’une paysage plus large », « un contexte général d’autoritarisme croissant, y compris dans les pays démocratiques ». Sur ce constat, que faire ? Seule certitude a priori, ce débat offre aux pigistes une raison supplémentaire ne pas exercer leur métier de journaliste sous le statut d’auto-entrepreneur.

La procédure sur le secret des affaires se fera en effet au tribunal de commerce, qui ne peut juger que les personnes morales. En tant que pigiste, un journaliste ne peut pas être attaqué individuellement – c’est éventuellement le média qui le serait. Mais en tant qu’auto-entrepreneur, il pourrait l’être.

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Organisé et animé par Christel Leca, ce débat s’est déroulé le 14 juin à la mairie du 2e arrondissement de Paris (que nous remercions pour son accueil), en préambule à l’Assemblée générale des JNE.

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Portrait vidéo d’une adhérente des JNE : Laure Noualhat

« Les JNE nous font nous sentir moins seuls », explique Laure Noualhat. Cette ancienne de Libération, aujourd’hui réalisatrice de documentaires (notamment pour Arte) regrette que l’association ne se pose pas assez en groupe de pression pour porter des débats. Dans ce portrait réalisé par Richard Bonnet et monté par Pierre-Yves Touzot, cette journaliste, connue pour ses hilarantes vidéos sous le nom de Bridget Kyoto (aujourd’hui en « cryogénisation »), raconte son parcours et nous incite à ne « rien lâcher ».

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Portrait vidéo d’un adhérent des JNE : Yves Paccalet

Passionné de nature dès son enfance, Yves Paccalet a été l’un des collaborateurs les plus proches du Commandant Cousteau. Adhérent des JNE depuis le milieu des années 1970, ce naturaliste hors pair a publié plusieurs dizaines de livres sur les océans, les plantes, les animaux, la nature…. Dans cette vidéo réalisée par Richard Bonnet et montée par Pierre-Yves Touzot, qui inaugure une « collection » de portraits filmés de nos adhérents, Yves Paccalet retrace avec son talent habituel de conteur son parcours personnel et nous livre sa conception du rôle que devraient selon lui jouer les JNE.

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La « cli-fi », meilleure façon d’exposer les changements climatiques ?

Les JNE ont consacré le 2 mars dernier un petit déjeuner de presse à la climate-fiction, ou cli-fi.

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Ce petit déjeuner était organisé et animé par Richard Varrault, président des JNE.

C’est en 2008 qu’apparaît pour la première fois ce nouveau genre littéraire, la climate-fiction, ou cli-fi. Les auteurs font évoluer leurs héros dans un monde transformé par les modifications climatiques. Leur champ d’opération est très large et varié.

Par ses aspects parfois philosophiques mais souvent scientifiques, ce genre pose la question fondamentale : la prédation de quelques humains sera-t-elle toujours supérieure au principe de survie de notre espèce ? La cli-fi est-elle suffisamment puissante pour permettre une anticipation positive pour tenter d’éviter le collapse de nos sociétés ?

Le débat a porté notamment sur la question de savoir si l’immersion, par la littérature et/ou le cinéma, ou la réalité virtuelle, permettrait au plus grand nombre d’accepter les faits scientifiques et réels et les actions concrètes qui pourraient suivre (engagements, politiques nationale et internationale…).

Les intervenants étaient :

Claire Perrin, diplômée d’un master de l’Université de Lorraine et de la San Francisco State University. Doctorante en littérature américaine spécialisée dans l’écocritique, membre du laboratoire CRESEM à l’UPVD (Université de Perpignan Via Domitia). Sa thèse s’intitule La sécheresse dans le roman américain de John Steinbeck à la Cli-Fi (Changements climatiques dans la fiction comme contre-discours politique) sous la direction de Mme Pascale Amiot et Mme Bénédicte Meillon (co-encadrante). Elle y analyse les représentations de la sécheresse et du réchauffement climatique en parallèle avec les discours politiques écologistes et climato-sceptiques.

Pierre-Yves Touzot, adhérent JNE, romancier, réalisateur, blogueur, auteur du roman de cli-fi français Terre Lointaine.

Daniel-Philippe de Sudres, chercheur en neurosciences, auteur de science-fiction.

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Ci-dessous, la captation vidéo de ce petit déjeuner des JNE.

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Merci à la mairie du IIe arrondissement de Paris pour son accueil.

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Le lancement de l’annuaire 2018 des JNE

Le lancement de l’annuaire 2018 des JNE a été célébré le 21 mars dans la bonne humeur au Chai du Parc de Bercy, dans le XIIe arrondissement de Paris.

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Richard Varrault lors de l’AG 2018 © Carine Mayo



Richard Varrault, président des JNE, a présenté l’annuaire 2018 de l’association le 21 mars 2018 au Chai de Bercy (Paris XIIe)

Il a retracé l’historique de cet annuaire dont la première édition est parue en 1972, trois ans après la création de l’association en 1969.

Vous trouverez tous les détails sur l’annuaire 2018 et les moyens de se le procurer (si vous n’êtes pas adhérent des JNE)  en cliquant ici sur notre page dédiée.

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Merci à la Direction des Espaces verts et de l’Environnement de la mairie de Paris pour son accueil.
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Les JNE en Touraine à la découverte de la ferme de la Bourdaisière et du Conservatoire de la tomate

Le Tour de France des fermes en permaculture et en agroécologie a pris fin en Touraine le 16 septembre. L’occasion pour les JNE de rencontrer l’instigateur du projet, Maxime de Rostolan, au château de la Bourdaisière, là où tout a commencé, et de découvrir le Conservatoire national de la tomate.

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par Emilie Veyssié

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Permaculture à la ferme de la Bourdaisière en Touraine – photo Carine Mayo

C’est sous la pluie tourangelle que les JNE sont arrivés au château de la Bourdaisière à Montlouis-sur-Loire (Indre-et-Loire). Encapuchonnés ou tapis sous un parapluie, nous avons débuté cette journée avec la visite de la micro-ferme de la Bourdaisière en permaculture et labélisée bio. C’est ici qu’est né, en 2013, le projet de l’association Fermes d’avenir. Celle- là même à avoir organisé le 1er Tour de France dédié à la permaculture et à l’agroécologie du 15 juin au 16 septembre 2017.

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Nous rencontrons Xavier Mathias, formateur pour Fermes d’avenir et auteur de Au cœur de la permaculture1, qui apporte ses compétences techniques aux deux salariés de la ferme. Rapidement, nous découvrons le site : courges, choux, herbes aromatiques ou encore poires de terre poussent sur des couches en lasagnes mais aussi sur des bâches en plastique. Une fois récoltés, les fruits et légumes sont stockés dans un local fait de terre et de paille puis vendus en circuits courts : Amap et marchés. Aujourd’hui, la ferme n’est pas à l’équilibre économique même si Xavier précise que « nos chiffres sont meilleurs que chez un agriculteur classique ».

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Maxime de Rostolan nous rejoint, il est à l’origine de la ferme de la Bourdaisière et de l’association. Exténué par le Tour qui s’est terminé la veille, il est quand même venu nous dérouler le bilan positif de ces trois mois d’été : 220 visites de fermes et plus de 15 000 visiteurs quand même. Outre le Tour, Fermes d’avenir aide les paysans à créer leur ferme en permaculture et mène des actions de lobbying pour faire bouger le cadre législatif pour favoriser une autre agriculture.

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Le Conservatoire de la tomate

13 heures, c’est la pause déjeuner. Le soleil pointe le bout de son nez. Mais il fait encore trop juste pour s’installer au fameux bar à tomates du domaine. On nous installe alors au salon de thé. Soupe de tomates épicée, tartines au choix et fromage blanc et son granola au menu.

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Une des 650 variétés de tomates dans le potager du Conservatoire de la tomate – photo Emilie Veyssié

La visite se poursuit avec le point fort du château : le Conservatoire national de la tomate. La collection, labélisée ainsi depuis sa création en 1998, rassemble 650 variétés de tomates. C’est l’une des plus importantes de France. Elle a été initiée par Louis Albert de Broglie, le propriétaire du château de la Bourdaisière, suite à un voyage en Asie d’où il a ramené les premières graines.

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Le chef jardinier, Nicolas Toutain, est fier de son potager cultivé de façon biologique, dans lequel il n’y a pas que des tomates. Les légumes approvisionnent le bar à tomates mais ne suffisent pas à couvrir les besoins du restaurant du château qui peut faire jusqu’à cinquante couverts par service.

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La journée se termine dans le dahliacolor, un magnifique jardin coloré regroupant 220 variétés différentes de dahlias.

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1 Au cœur de la permaculture, Xavier Mathias, éditions Larousse.

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Visite des JNE à l’éco-centre du Bouchot 

La visite du Bouchot (prononcer « Bouchote » en version locale) a été un temps fort des deux journées dédiées par les JNE à la découverte de la permaculture dans le centre de la France.

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par Jean-Claude Noyé

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Le centre agro-écologique en Sologne – photo Anneli Airaksinen

C’est au Bouchot que nous avons posé notre besace, dormi et mangé. Et pris du temps pour rencontrer nos hôtes, Anne et Jean-Philippe Beau-Douëzy, dans des échanges fraternels (osons le mot), animés, marqués du sceau de la passion et de l’esprit de contradiction chers aux JNE. JNE dont Jean-Philippe est un membre de longue date. « Ma famille de coeur », « une association à laquelle je suis très attaché », a-t-il rappelé à plusieurs reprises. Non sans évoquer telle ou telle figure historique auprès desquelles il a, dès la première heure, forgé sa conscience « insurrectionnelle ». Les discussions à table lors du dîner – dans la véranda aménagée par Jean-Philippe lui-même, comme, du reste, la totalité des bâtiments de ferme – auront ainsi été l’occasion de confronter des visions différentes, contradictoires pour les uns, complémentaires selon les autres, de l’engagement écologique, entre pragmatisme-réalisme ou refus du compromis. Au menu, entre autres : que fait Nicolas Hulot au gouvernement ? Est-il, oui ou non, un écolo-traître ? Faut-il, comme le propose Maxime de Rostolan, créer un corps de « paysculteurs » ou nouveaux intermédiaires entre ceux-ci qui travaillent la terre et ceux qui les aident à en vivre ? J’en passe et des meilleures. L’occasion, en tout cas,  pour Jean-Philippe et Anne, de réaffirmer cette conviction : ce n’est tant par les opérations médiatico-politiques que les choses bougeront, que par la multiplication des actions locales, anonymes, à l’initiative de personnes qui se retroussent les manches.

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Une opinion forgée … sur le terrain. Terrain que le maître es céans nous a fait visiter le lendemain, avec enthousisame, après un petit-déjeuner copieux lui-même précédé, pour quelques courageux, d’une séance de yoga animée par Noriko dans le zôme :  une structure de forme circulaire, composée de losanges en bois agencés en double spirale, d’une surface de 60 mètres carrés. Aménagé au centre d’un jardin mandala baptisé Séligonia, il sert de salle polyvalente où se retrouvent les nombreux stagiaires qui fréquentent ce lieu situé en plein coeur de la Sologne, à Pierrefitte-sur-Sauldre. Stagiaires en agroforesterie, géobiologie, permaculture formés par des spécialistes devenus au fil du temps des amis d’Anne, Jean-Philippe et leurs deux filles Mathilde et Lucille. Mais, tout aussi bien, stagiaires en yoga et autres disciplines apparentées au développement personnel car ici la permaculture est clairement réaffirmée comme une approche tout autant culturale que culturelle, un mode relationnel doux et résilient qui inclut notre rapport à la terre et notre relation aux autres. Ou, plutôt, à l’ensemble du vivant. La ferme tricentenaire du Bouchot rachetée par nos hôtes en 2002 est ainsi rebaptisée « F.E.R.M.E = faire ensemble dans le respect mutuel avec la permaculture ». Et présentée comme « un lieu d’expérimentation, de partage, d’ouverture d’esprit et de convivialité autour des principes de la permaculture ».

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Le Bouchot : cueillette dans le jardin mandala photo Carine Mayo

Force est de constater qu’en l’espace de 15 ans, Anne et Jean-Philippe ont su transformer ce « désert agricole » en une terre souriante où poussent une multitude d’arbres et de légumes anciens ou nouveaux. Comment transformer une terre sableuse, pauvre en humus comme en minéraux, en un sol vivant et pérenne ?  Equation délicate, solutionnée par eux à force d’ardente patience, en mariant savamment les plantes et en multipliant les couches de substrats divers pour créer un nouvel humus. Quitte à récupérer ici et là tout ce qu’il est possible de branchages et autres structures végétales en décomposition. Une expérimentation concluante si l’on s’en réfère à l’aspect luxuriant, presque tropical, des deux jardins forestiers en forme de mandala qui fournissent l’essentiel de la production locale. Et qui « présentent de nombreux intérêts comme communautés de plantes ». L’objectif  ? Atteindre, à terme, l’autonomie alimentaire pour ce qui est des légumes et des fruits (cuisinés et consommés directement sur place). L’acquisition récente d’un terrain adjacent, qui porte désormais la superficie totale du Bouchot à 4 hectares, devrait permettre un redéploiement de l’activité et de réaliser cette ambition.

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Au centre du Bouchot, Jean-Philippe Beau-Douézy répond aux questions de Myriam Goldminc, tandis que Jean-Claude Noyé (à dr.) prend des notes – photo Anneli Airaksinen

Prendre racine. Cette métaphore ne s’applique pas seulement aux mille et un végétaux que ce baroudeur au long cours et cette avocate ont réussi à faire pousser sur une terre ingrate. Elle s’applique à eux-mêmes. En clair : comment se faire accepter dans un lieu d’où on n’est pas originaire et où on a choisi de faire son « recours »  à la terre ? Equation encore plus délicate.

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C’est avec un humour jovial, où perçait parfois, dans sa voix de stentor, une pointe d’amertume, que Jean-Philippe nous a confié ses démêlés avec les propriétaires des grandes fermes voisines dont l’hostilité, jointe à un manque récurrent de moyens, a compliqué l’installation de ces néo-ruraux.

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En réponse, ils n’ont eu de cesse de créer une « tribu » composée des amis, stagiaires, woofers qui viennent vivre et travailler ici  quelques jours, quelques semaines ou quelques mois.  En somme, une illustration de la résilience permaculturelle. Et, en ce qui me concerne, un coup de coeur.

 

 

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Congrès des JNE 2017

Le Congrès des JNE a eu lieu 9 au 11 juin 2017 à Haguenau et au château de Liebfrauenberg (Bas-Rhin). Sous le signe du partage !

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par Roger Cans

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Vendredi 9 juin

Le rendez-vous est fixé au petit matin à Paris à la gare de l’Est. On embarque dans le TGV de 7 h 44 pour Strasbourg, puis dans un TER pour Haguenau, notre destination finale, où nous retrouvons les membres transportés dans leur véhicule ou venus en voisins. Nous sommes accueillis par Françoise Delcamp, une élue chargée à la fois du fleurissement et de l’armée – la fleur au fusil, premier indice de partage ! Haguenau a fêté son 900e anniversaire en 2015. Elle compte 36.000 habitants, 2.000 entreprises et une communauté de 36 communes. Elle a gardé un mauvais souvenir de son annexion par Louis XIV, qui a démantelé alors toutes les installations de défense. Mais elle se vante d’avoir su conserver un centre-ville actif et convivial. Anémone Vierling, de la direction des grands projets d’aménagement, nous décrit les travaux engagés à la gare, avec cette grande passerelle à piétons au-dessus des voies, style Beaubourg. Le garage à vélos (200 places) va tripler et la gare sera reconstruite.

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Nous faisons alors un tour de ville en car, sous la conduite de Marthe Stiefel, historienne haguenovienne. Elle rappelle que la ville a été brûlée en 1677 et le château démantelé par Vauban. Elle nous fait admirer les vieilles rues avec leurs immeubles XVIIIe, un grand bâtiment qui a été successivement hôpital, prison, IUT, etc., et la Banque de France devenue Musée du bagage. Valentin Lett, des parcs et jardins, souligne combien la ville a fait d’efforts pour son verdissement : en 2011, elle a été gratifiée d’une « libellule » pour l’arrêt progressif des produits phytosanitaires, et de trois « libellules » en 2014, pour l’arrêt complet (« zéro phyto »).

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Anémone Vierling reprend le micro pour nous décrire l’éco-quartier Thurot (un général du temps des casernes) : un espace de 10 hectares naguère occupé par la cavalerie, qui accueillera un groupe scolaire, des logements sociaux (30 %) et des résidences pour seniors et juniors. Le bâtiment conservé est bordé par un parc longitudinal d’un hectare. Nous longeons ensuite la caserne d’artillerie, construite en brique (1888/1893), du temps où Haguenau était principalement une ville de garnison. Puis nous traversons un espace autrefois réservé à l’horticulture, et aujourd’hui planté d’immeubles d’habitation. Nous longeons le canal creusé au XVIIIe siècle contre les inondations et les berges de la Moder (affluent du Rhin) qui sont maintenues verdoyantes.

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Véronique Letan, chargée de l’Agenda 21 lancé en 2008, explique que le canal de la Moder est intégré dans la trame verte et bleue, et aussi dans la « trame noire », en l’occurrence un corridor sans éclairage pour aider les chauves-souris la nuit (une colonie de murins à oreilles échancrées s’est installée dans les combles de l’Hôtel de Ville). Il est prévu de créer des méandres dans le canal pour favoriser l’alevinage. Des moutons en bois ont été installés sur les berges pour habituer le public à la fauche tardive. On y laisse pousser les saules. Le car s’arrête au « plus beau rond-point de France », planté de vignes et d’herbes médicinales ou potagères, installées dans des palettes de récupération, avec des figurines en bois couleur garance, la plante que Haguenau cultivait pour obtenir des teintures rouges.

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Nous partons alors pour la forêt d’Haguenau, un massif de 19.000 hectares d’un seul tenant, dont 13.000 hectares de forêt « indivise », c’est-à-dire partagée à moitié par la ville d’Haguenau et à moitié par l’Etat. Ce régime unique en France d’une forêt domaniale partagée, remonte à une décision de l’empereur Sigismond, au XIVe siècle. Certains même la font remonter à la Charte de Frédéric Barberousse, en 1164… Ce statut n’a jamais été remis en cause depuis, malgré les guerres et les changements de tutelle. L’exploitation, la gestion et les investissements sont rigoureusement partagés à 50/50 entre l’ONF, chargé du domaine de l’Etat, et la ville d’Haguenau. L’exploitation du bois est encore assurée par une scierie, la Trendec, qui remonte à 1959, mais dont l’avenir n’est pas assuré. Car le bois est surtout exporté sous forme de grumes, et revient plus tard, après façonnage dans le Jura, le Massif Central ou l’Allemagne. Cette forêt de plaine, constituée surtout de chênes et de hêtres, fournit des merrains pour la tonnellerie de Bordeaux. La tempête Lothar, le 26 décembre 1999, a été une catastrophe. Des pans entiers de la forêt ont été jetés à bas, remplacés aujourd’hui par le bouleau.

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Claude Sturni, maire d’Haguenau (au centre) – entouré de Patrice Auro (à g.) et Roger Cans (à dr.) – a accueilli les JNE pour un déjeuner au Gros Chêne le 9 juin 2017 – photo Nadine Saunier

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Nous nous rendons pour déjeuner au site du « Gros chêne », ainsi appelé par la présence d’un chêne gigantesque de 7 m 60 de tour de taille, foudroyé en 1930. Il reste quelques beaux spécimens bien vivants, dont un chêne de 4 m 60 de tour, au port magnifique.

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Nous sommes accueillis au restaurant par Claude Sturni, maire d’Haguenau, qui précise que nous allons manger la fameuse flammekuche, qui n’est par une tarte flambée mais « lammée ». Elle nous est servie d’abord salée, avec oignons et lardons, mais aussi dans sa version végétarienne et même vegan, puis sucrée avec des pommes flambées au rhum.

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Le directeur régional de l’ONF, Benoît Cuiller, nous fait ensuite une présentation complète de la forêt, « sixième massif forestier de plaine en France ». Elle s’étend en effet sur 30 km d’est en ouest, avec une superficie totale de 21.000 hectares, dont 13.000 en indivis, et 12.100 hectares classés Natura 2000.

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Cette forêt mélangée, où cohabitent feuillus et résineux, représente un lien entre les massifs d’Occident gérés par l’Etat et les forêts d’Europe centrale plus variées. La tempête Lothar a détruit 4.000 hectares dans le tiers sud de la forêt, ce qui représente l’équivalent de dix récoltes annuelles.

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Balade dans la forêt de Haguenau lors du congrès des JNE le 9 juin 2017 – photo Nadine Saunier

En vitesse de croisière, la forêt d’Haguenau produit 50.000 m3 de bois par an. Elle n’abrite ni ours, ni loup, ni lynx. Le grand tétras y a disparu depuis 70 ans. Etienne Konn, chef du projet « Forêt d’exception » à l’ONF, annonce que la forêt d’Haguenau est l’une des 17 forêts domaniales à se porter candidate pour le label « forêt d’exception ». Sept forêts ont déjà reçu le label (pour cinq ans), et le comité national de pilotage étudie le cas Haguenau depuis 2015.

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Photo de groupe des JNE lors de leur congrès de juin 2017 autour de monument au chêne calciné installé en 1995 par l’artiste allemande Gloria Friedmann dans la forêt de Haguenau – photo Nadine Saunier

Nous nous rendons alors dans un site renommé pour ses pèlerinages, fin juillet, où une chapelle est dédiée à l’ermite Saint Arbogast. On évoque la présence dans la forêt de nombreuses tombes antiques ou « tumuli ». On nous décrit la biodiversité avec la présence d’espèces rares comme le pic noir, la chouette de Tengmalm, le pic mar, et des poissons comme le chabot et la lamproie de Planer. Pour préserver cette biodiversité, 230 hectares sont en réserve intégrale, 470 hectares de ripisylves protégés, et 50 hectares laissés à eux-mêmes après la tempête. Une trame de vieux bois traverse tout le massif.

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Nous finissons la visite par le parcours sportif qui chemine dans les plus belles parcelles, avec sept stations pourvues de citations littéraires et, au bout du chemin, le monument au chêne calciné installé en 1995 par l’artiste allemande Gloria Friedmann. L’occasion de faire une photo de groupe avec la trentaine de participants.

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Nous traversons la forêt pour en sortir, par le village de Beishwiller, puis Surbourg, Hoelschloch, Merkwiller, Pechelbronn, Preuschdorf, Mitschdorf et enfin Goerdorf, à travers une campagne alsacienne vallonnée et bien verte. A Goersdorf, nous montons jusqu’au château de Liebfrauenberg, un centre de rencontres protestant qui offre un hôtel restaurant, où nous mangerons, et une maison des jeunes, où nous coucherons. De sa terrasse, nous apercevons loin à l’horizon la cathédrale de Strasbourg, à une centaine de kilomètres de là. Nous sommes accueillis au Centre par notre ami Jean-Claude Génot, membre des JNE, au nom du Parc naturel régional des Vosges du Nord. Il sera notre guide durant la journée de samedi.

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Jean-Claude Génot introduit Christelle Scheid, de l’association Luchs Projekt, chargée depuis 2015 de la réintroduction du lynx au titre du programme LIFE. Elle refait l’historique de la réintroduction du lynx dans les Vosges, commencée en France en 1983 à titre privé (Christian Kempf) et officiellement sous l’autorité du ministère de l’Environnement. Elle s’est poursuivie jusqu’en 1993 avec des succès divers. Cinq félins sur les 21 réintroduits ont été braconnés. Car il n’y a pas eu de concertation avec les chasseurs. En outre, il y avait trop de mâles, ce qui n’a pas aidé une natalité déjà faible (une seule portée par an, soit un ou deux petits). Les lynx ont été importés de Slovénie, où ils sont concurrencés par l’ours, à leur détriment.

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Tout change le 1er janvier 2015, lorsque l’association allemande SNU (Fondation pour la nature et l’environnement) et le WWF Allemagne, en accord avec le land de Rhénanie-Palatinat et le Parc naturel régional des Vosges du nord, décident de réintroduire le lynx en Allemagne selon un programme LIFE, financé à 50 % par l’Europe. Avant les premiers lâchers, de multiples réunions de concertation ont été organisées avec les chasseurs et les éleveurs, pour éviter tout malentendu. Il est donc prévu de réintroduire vingt lynx en six ans, équipés de colliers émetteurs qui permettent de les suivre la première année. Ces lynx viennent tous des Carpates, via la Slovaquie et la Suisse. Sur les sept déjà relâchés, l’un a complètement divergé en s’installant dans les Vosges françaises, du côté de Gérardmer. Et une femelle a donné naissance à deux petits. Ainsi, l’Allemagne et la France partagent d’une certaine façon la réintroduction du lynx, qui ne connaît pas de frontières. Les lynx ont tous été relâchés au même endroit, à 40 km de la frontière française, et ils sont suivis par GPS.

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Les proies principales du lynx sont le chevreuil, le chamois, mais aussi les rongeurs et, parfois, un jeune sanglier. A raison de 3 kilos de viande par jour, le lynx vit durant une semaine avec un seul chevreuil, dont il cache la carcasse sous des feuilles. Son territoire de chasse est en moyenne de 100 km2 (10 km x 10 km). Des pièges photographiques permettent d’identifier les félins durant leurs randonnées nocturnes, car ils ont des taches de pelage qui sont propres à chaque animal. Côté français, on a instauré un « parlement du lynx » regroupant chasseurs, éleveurs, forestiers, élus et associatifs. Sous la conduite d’un médiateur professionnel, un livre blanc a été rédigé, qui mentionne les engagements pris par les uns et les autres. Ce livre blanc a été transmis au préfet de région le 21 avril de cette année. Une inconnue subsiste : que se passera-t-il lorsque les lynx franchiront la frontière ?

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Après le dîner, offert par le Parc, c’est l’assemblée générale des JNE. La présidente des JNE, Carine Mayo, lit un message de Nicole Lauroy, présidente d’honneur des JNE, qui nous informe de la création d’une association de « vétérinaires éthiques », Véthic. Elle rappelle la création l’an dernier de l’AJEC (JNE + AJE), afin de couvrir complètement les préparatifs et le déroulement de la COP 21, en décembre 2015. L’AJEC s’est dissoute automatiquement après la COP 22 de Marrakech, en février 2017, où nous avons été très présents. Myriam Goldminc a été embauchée à mi-temps en novembre 2016, afin de trouver des annonceurs pour l’annuaire des JNE et d’aider à la préparation des voyages (Marrakech, La Haye, Aquitaine, Vercors et le congrès). Elle va aussi se charger de trouver des subventions. Il y a eu un débat au sein de l’association lorsque Michel Sourrouille et Claude-Marie Vadrot ont suggéré que les JNE appellent à la candidature de Nicolas Hulot à l’élection présidentielle. Carine rappelle le procès intenté par Vincent Bolloré contre plusieurs médias et journalistes, dont notre amie Dominique Martin-Ferrari. Elle indique que Pierre Demeure s’est retiré du CA mais qu’il souhaite continuer à être le webmaster du site JNE. Pour le reste de l’équipe, pas de changement : Laurent Samuel est chargé du site, Danièle Boone des livres, et Christel Leca de l’agenda. Le changement majeur est la volonté de Carine de passer la main comme présidente, quitte à aider par la suite son ou sa successeur(e).

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Dans son bilan d’activité, la secrétaire générale Adeline Gadenne rappelle les six petits déjeuners organisés à la mairie du IIe arrondissement de Paris (Inde, Orang-outang, Fukushima, Guillaume Sainteny, etc.). Elle signale 13 nouveaux adhérents. L’effectif global est de 220 adhérents, plus ou moins à jour de cotisation. Le trésorier Richard Varrault rend compte du bilan financier. Les rapports sont tous approuvés à l’unanimité.

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Pour le programme à venir, un thème porteur est « l’animal et le droit » (lors d’un petit-déjeuner, inviter la philosophe interviewée par Claire Lecoeuvre, la L214, etc. – voir la thèse de l’INRA sur la contamination de la souffrance animale dans les abattoirs – voir l’anthropologie et les rituels sur les animaux, etc. – faire un appel aux articles écrits par les JNE sur le sujet). Autres sujets évoqués : les réfugiés climatiques et la réunion de novembre 2017 à Bonn pour les îles Fidji (communiqué de presse à Nicolas Hulot – voir le livre Paradis avant liquidation). Certains plaident pour la défense du plateau de Saclay (la « silicone vallée ») (lire ici l’article d’Annick et Serge Mouraret), ainsi que du domaine de Grignon, après le retrait du Qatar, et les projets de parc de loisir et centres commerciaux du côté de Gonesse, en banlieue nord (aller voir la ZAD de la Patate via Claire Lecoeuvre ?). Trois zones de terres agricoles de la région parisienne aujourd’hui très menacés.

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La soirée se termine par les votes pour le renouvellement de 5 administrateurs des JNE : sur 58 votants (30 par correspondance et 28 présents), Carine Mayo obtient 58 suffrages, Eric Samson 51 voix, Anne-Claire Poirier 50 voix, Laurent Samuel 47, voix Marie-Paule Nougaret 43 voix et Patrice Auro 24 voix. Ainsi, sur les 6 candidats, seul Patrice Auro n’est pas élu au Conseil d’Administration.

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Samedi 10 juin

Balade des JNE en forêt le 10 juin 2017 lors de leur congrès dans les Vosges du Nord – photo Nadine Saunier

Petit déjeuner à 8 h au château. Départ en car à 9 h pour une tournée en forêt, conduite par Jean-Claude Génot, familier des Vosges depuis 35 ans. Le car nous dépose dans la ferme auberge de Gimbelhof, en pleine montagne. Jean-Claude explique que cette forêt seigneuriale de 230 hectares a souvent changé de mains. Jusqu’en 1856, elle a appartenu à la riche famille industrielle De Dietrich. Elle a ensuite été rachetée par une compagnie d’assurances, et enfin par la région appelée aujourd’hui Grand Est. Le château de Fleckenstein, lui, appartient à la communauté de communes. A signaler une spécialité du lieu : la chasse à l’arc. Nous suivons Jean-Claude dans une très belle forêt, à base de hêtres et pins sylvestres, ponctuée de chênes, châtaigniers, merisiers, bouleaux et épicéas. Tous arbres de haute tige, au tronc effilé. Le sol a beau être « pauvre » (du grès rose), les arbres poussent très bien, grâce à leur densité et aux abondantes précipitations. Nous coupons à travers la forêt, en une descente très raide, afin de voir les traces d’anciennes activités comme les charbonnières et les mines de fer. Nous rejoignons la ferme auberge et allons déjeuner sur un autre site, aménagé en bar-restaurant, boutique et tables à l’ombre pour notre pique-nique.

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Les JNE en balade le 10 juin 2017 au cours de leur congrès dans les Vosges du Nord. Au loin, le château du Fleckenstein – photo Nadine Saunier

Quartier libre ensuite, avec le choix entre visite du château de Fleckenstein, parcours dans une réserve biologique à la frontière allemande ou sieste. Le château est en fait un formidable promontoire de grès rose qui domine la forêt de très haut. Des galeries ont été creusées à sa base et des murs élevés au sommet pour en faire un lieu de défense et d’habitation. La forteresse a été démantelée sous Louis XIV.

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Le car nous reprend à 16 h pour nous ramener au centre de Liebfrauenberg, où une séance de partage d’initiatives est organisée à l’ombre de deux grands pins laricio. Nicole Aussedat présente l’action de l’ONG Pew (où elle travaille) en faveur des océans. Marie-Joséphine Grojean raconte son expédition « semences » au Sénégal : Kokopelli lui a confié une valise de semences qu’elles a remises à un groupe de femme, une école, un potager en permaculture, une ferme modèle, au total 5 projets dans le Dialao à 50 km de Dakar. Marie-Joséphine Grojean défend l’idée que « si les jeunes retrouvent le goût de leur terre, il ne voudront plus partir ». Patrice Auro décrit tous ses contacts en faveur des populations menacées à travers le monde. Pierre Mann rappelle ses tournages de films en Afrique et distribue un DVD sur les Bushmen de Namibie. Michel Sourrouille évoque son dernier ouvrage sur l’écologie politique, publié au Sang de la Terre ; il souhaite « écologiser la politiques et politiser l’écologie ». Roland de Miller propose son livre Le besoin de nature sauvage. Marie Arnould présente son expérience de verger pour tous à Grenoble, le « Verger Essen’ciel ». Enfin, Frédéric Plénard annonce sa prochaine intervention d’après dîner. A la soirée en salle, Frédéric présente son prochain film Le grand secret du lien, qui sera tourné avec et par des enfants de la ville retournés à la nature. « Je ne crois pas à l’enseignement de la vie entre quatre murs », répète-t-il. C’est pourquoi il va emmener, de septembre 2017 à septembre 2018, 50 enfants de 56 régions de France passer 25 jours environ en pleine nature. Pierre Mann évoque la maison de l’orang-outang installée à Bornéo et sa série de films animaliers « Animaux à corps perdus ».

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Dimanche 11 juin

Grasse matinée pour beaucoup. L’occasion de mesurer le tour de taille des arbres du parc : les pins laricio (3 m 75 et 3 m 54), le grand sequoia (5 m 15) et un vieux houx devenu arbre (1 m 18), qui n’a plus de feuilles piquantes qu’à ses rejets du pied. Vers 9 h 30, Gérard Blondeau conduit une balade botanique, tandis que Roger Cans reste cueillir des cerises (plusieurs kilos). Après le déjeuner, un nouveau car nous emmène visiter une maison à structure bois. Nous faisons nos adieux à ceux qui ne rentrent pas à Haguenau, Strasbourg et Paris. A Preuschdorf, nous sommes déposés devant les bâtiments en bois appelés « Bat’Innovant ». Nous sommes accueillis par Till Harres, un ingénieur forestier qui présente le secteur : une comcom (communauté de communes) de 18.000 habitants, 24 communes et 2.000 km 2. Il reste trois petites scieries, dont deux en sursis. Le hêtre, malheureusement, sert de bois de chauffage ! Il a donc été construit là deux maisons d’habitation de 100 m2 chacune, reliées par un espace commun au milieu. On veut revenir à l’habitat rural dense, qui est de tradition, au lieu de pavillons dispersés dans leur pré carré. Un bâtiment d’activités pour artisans a été construit d’autre part à Eschbach. L’une des maisons va être occupée par un couple de dentistes. Les poutres des plafonds sont une expérience : du hêtre lamellé-collé. On dit que le bois de hêtre, trop lisse, colle mal, et l’on préfère généralement le bois résineux. On essaye. Les toits de tôle peints en noir sont une mesure d’économie pour couvrir de tuiles « queue de castor », il aurait fallu des charpentes capables de supporter une lourde charge. L’isolation, en revanche, est très performante avec les murs de paille pressée, entre planches de pin à l’extérieur et panneaux de fibres à l’intérieur. En ce jour de canicule, on constate la fraîcheur maintenue à l’intérieur.

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Nous reprenons le train à Haguenau, puis le TGV à Strasbourg pour arriver à Paris juste à temps pour voter (les Parisiens ont jusqu’à 20 h).

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Remarque générale : nous avons bénéficié d’un temps exceptionnel, beau et chaud, d’un cadre lui aussi exceptionnel, perdu dans la montagne vosgienne, au milieu de villages alsaciens à la fois coquets et pittoresques. Notre congrès s’est réuni sous le signe du partage : forêt d’Haguenau partagée entre la ville et l’Etat, lâchers de lynx partagés entre la France et l’Allemagne, soirées d’échanges partagés entre les membres de notre association. Un souci : la succession de Carine Mayo et la recherche d’un nouveau siège pour les JNE. Nicole Aussedat propose un local à l’Institut océanographique de Paris, très central (rue Saint-Jacques/rue Gay-Lussac). Mais il faut en discuter.

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Nous les lynx, sauvagement concurrencés par les humains

Le congrès des JNE, qui se tenait du 9 au 11 juin 2017 dans le Parc naturel régional des Vosges du Nord, s’est penché sur le sort du lynx. La parole est à ce noble animal !

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par Michel Sourrouille

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Lâcher de lynx dans la réserve de biosphère Pfälzerwald-Vosges du Nord : le bond vers la liberté – photo Jean-Claude Génot

Mes ancêtres lynx ont été sauvagement exterminés au cours des derniers siècles. Pourtant nous, lynx boréal, ne sommes pas plus gros qu’un berger allemand, nous ne vivons qu’une quinzaine d’années et nous pesons seulement 20 à 30 kilos. Au XVe siècle, nous existions encore partout en France, en plaine comme en montagne. Pourtant au milieu du XVIIe siècle, nous n’avions plus aucun représentant dans le massif vosgien et étions frappé d’extinction un peu partout ailleurs. Relégués dans les Carpates, nous ne pouvions que cultiver le souvenir de ce dernier lynx tué dans les Alpes en 1928.

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Miracle, au début des années 1970, notre espèce fait son retour sur le versant français du Jura depuis la Suisse toute proche où une vingtaine de lynx avait été relâchée. Notre réintroduction dans les Vosges débute en 1983, mais en 2014, plus aucun lynx n’avait été détecté. Aujourd’hui en 2017 ils font une nouvelle tentative à partir de l’Allemagne. Mais méfiance, des chasseurs nous attendent déjà avec impatience pour nous éliminer encore et toujours. Nous sommes persona non grata, considérés comme un perturbateur dans une nature jardinée. Il n’y a plus de nature sauvage, il n’y a que des humains et des routes à perte de vue, même dans leurs forêts d’exception modelées et remodelées, parfois détruites pour en faire du charbon de bois.

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La plupart des chasseurs sont des monstres, ne regardant que leur nombril. Pour eux la nature doit rester figée telle qu’on l’a organisée par la main de l’homme, un espace domestiqué. Comme si les chevreuils étaient des animaux domestiques ! Ils croient qu’avec nous les lynx il n’y aura plus de chevreuils alors que nous n’en consommons chacun qu’une cinquantaine par an. Le taux de prédation d’un seul chasseur (à superficie comparable) est 4 ou 5 fois supérieur ! Le nombre de chevreuils abattus en France frise les 550 000, et pourtant ce prélèvement reste inférieur à l’augmentation naturelle de cette population. Les chasseurs se considèrent comme seuls propriétaires du « stock » de chevreuils. Ils ne comprennent pas ce que nous pouvons apporter, une régulation naturelle au lieu d’une biodiversité-fardeau. Le chasseur se croit tout puissant, il veut produire la totalité de son environnement à lui tout seul, incapable de comprendre que la raréfaction de la nature sauvage qu’il provoque fait disparaître une composante essentielle de son humanité.

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Juste un peu de statistiques pour mieux comprendre le problème. Chacun de nous, lynx, a besoin individuellement de 100 km² pour vivre et se nourrir. En France il y a plus de 100 habitants au km², 117 exactement, une surpopulation qui étouffe toutes les autres espèces animales en prenant leur espace vital. Le nombre de chasseurs dépasse le million, nous les lynx sommes moins de 200 individus et nous perdons encore beaucoup d’entre nous, braconnés ou écrasés sur des routes. Les chiens en France sont plus de 7 millions ! La France compte 67 millions de personnes qui s’entassent dans des maisons verticales au lieu de parcourir librement les forêts comme nous. Quand les humains seront seuls sur Terre avec leurs commensaux, pourront-ils survivre si ce n’est au milieu de leurs immondices ?

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Heureusement commence à émerger une minorité de chasseurs plus clairvoyante, qui estime la prédation normale, donc ouverte à tous, les lynx compris. Ils sont conscients de la dynamique des écosystèmes, loin d’une vision figée de l’environnement, prenant les lynx comme des partenaires à part entière. A quand un « parlement du lynx » qui rassemblera toutes les parties prenantes ? Il semble que cela soit mis en place, avec des humains qui se font les avocats des acteurs absents, ceux qui ne peuvent participer directement aux négociations dites démocratiques comme nous les lynx, privés de parole, mais si heureux de notre liberté quand on nous laisse vivre. Notre ami Jean-Claude Génot (JNE) estime que la révolution du XXIe siècle consisterait à abandonner l’anthropocentrisme dominant chez les humains au profit d’un écocentrisme, seul moyen de fixer des limites à l’expansion insoutenable de leur nombre et de leur activisme. C’est bien là l’expression d’une sagesse de lynx.

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Sources
Congrès JNE des 9 au 11 janvier 2017 dans les Vosges, conférence de Jean-Claude Génot, membre des JNE, et Christelle Scheid, chargée côté français de la communication sur le projet de réintroduction du lynx
Annales scientifiques de la réserve de biosphère transfrontalière Vosges du nord
http://www.ferus.fr/lynx/le-lynx-conservation-et-presence-en-france

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Le programme du congrès des JNE du 9 au 11 juin dans les Vosges du Nord

Le congrès 2017 des JNE a lieu du 9 au 11 juin dans les Vosges du Nord. En voici le programme.

Vendredi 09/06

7h20 : rendez-vous Gare de l’Est devant le train qui part pour Strasbourg à 7h44.
10h39 : arrivée à Haguenau. Point de RDV : Place de la Gare pour un départ en bus.
10h45 – 11h45 : visite guidée en bus de la Ville de Haguenau au départ de la gare. Différents aspects touristiques mais également de la démarche éco-responsable de la Ville de Haguenau seront présentés.

Route vers l’Auberge du Gros Chêne au cœur de la Forêt de Haguenau

12h – 12h30 : accueil et discours de bienvenue des Officiels : M. le Député maire Claude Sturni, M. André Erbs, 1er adjoint (en charge du dossier de labellisation de la Forêt) et Mme Françoise Delcamp (conseillère déléguée au tourisme et présidente de l’Office de Tourisme)
12h30 – 13h30 : déjeuner à l’auberge du Gros Chêne

13h30- 15h30 : présentation de la forêt indivise de Haguenau
1- Introduction par le Directeur d’agence Nord Alsace – M. Benoit Cuillier
2- Présentation de la démarche de labellisation Forêt d’Exception – Etienne Konne (ONF)
3- Présentation des richesses de la forêt indivise :
L’économie forestière et la gestion sylvicole durable
La forêt Sainte – Chapelle Saint-Arbogast
Le patrimoine archéologique – reconstitution des tumulis
Les richesses naturelles
L’œuvre d’art de Gloria Friedmann – Monument du chêne
17h-19h : Table ronde : Réintroduction du Lynx, quelle acceptabilité sociale ? Avec Christelle Scheid de l’association Luchs Projekt, Eric Brua directeur du PNR des Vosges du Nord et Jean-Claude Génot, chargé de mission au PNR qui présenteront l’initiative Parlement du lynx et Guillaume Christen, sociologue.

19h-20h30 : Buffet

20h30 : AG des JNE

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Samedi 10/06

9h : départ du Liebfrauenberg

9h30-11h30 : visite de la forêt régionale du Fleckenstein

11h30-12h30 : visite du château du Fleckenstein (château-fort médiéval, beau point de vue)

12h30-13h30 : pique-nique

13h30-16h00 : poursuite de la visite de la forêt régionale du Fleckenstein

16h00 : retour vers le Liebfrauenberg

17h-19h : « Parlez-nous de vous », temps de rencontre entre JNE où chacun pourra présenter son actualité, expliquer ce qu’il attend des JNE et ce qu’il peut proposer. N’hésitez pas à venir avec vos articles, vos livres…

19h-20h30 : Dîner

Soirée : Table ronde « Comment donner le goût de la nature » avec Frédéric Plénard (projet Le grand secret du lien) et Pierre Mann (auteur de nombreux films documentaires animaliers), animée par Jean-Claude Noyé

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Dimanche 11/06

Matin : Balades autour du château situé en pleine forêt
12h30 : Déjeuner
Début d’après-midi : Visite d’une maison passive pilote en bois local à Preuschdorf
16h14 : Train pour Paris
19h05 : Arrivée Paris

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Un congrès organisé avec le soutien du PNR des Vosges du Nord, de l’Office de tourisme du pays de Haguenau, de la ville de Haguenau, de la Communauté de communes Sauer-Péchelbronn et des Jardins de Gaïa.

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