OPINIONS ET DEBATS

Fanatisme, quels fanatiques ? (à propos du livre de Pascal Bruckner)

Frédéric Denhez, écrivain et journaliste, réagit au livre de Pascal Bruckner, Le fanatisme de l’Apocalypse, qui vient de sortir chez Grasset.

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par Frédéric Denhez

 

 

 

Pascal Bruckner a parlé. Conscients de l’importance de ses propos, les médias ont ouvert leurs micros, préchauffé leurs fauteuils, réglé leurs caméras pour que notre homme fût à l’aise. Avant même que son œuvre ait été publiée, elle buzzait sur le Web. L’avant-veille de la Révélation, il professa sur Inter. Le lendemain, chez Taddéi. Calme. Depuis, c’est à flux tendu. Maintenant, on sait le message : les écolos, avec un grand z, sont des fanatiques qui préfèrent la planète à l’humanité.

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Bouh qu’ils sont vilains…

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La nouveauté de la thèse est suffocante. Luc Ferry l’avait peu ou prou déjà défendue dans un livre d’un autre tonneau, certes moins drôle et moins facile d’accès, Le Nouvel ordre écologique. C’était en 1992. Pascal Bruckner recycle donc, tout en modernisant l’affaire. L’essentiel était de tomber au bon moment. Il ne pouvait rêver mieux que maintenant.

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C’est la crise, la France s’ennuie, elle n’a plus d’autres utopies que la sécurité et le pouvoir d’achat, elle a peur d’à peu près tout (sauf de faire des enfants, allez comprendre) et elle étouffe sous l’avalanche quotidienne de messages d’ordre écologique abscons, excessifs, mercantiles ou culpabilisants.

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Comprenant son désarroi, Pascal Bruckner écrit et parle pour l’aider à verbaliser, il faut savoir l’en remercier. Les philosophes sont les psychothérapeutes des civilisations. Les nouveaux philosophes, dont notre ami soixantenaire fait sans doute partie du club, sont nos cellules d’aide psychologique. Leur but n’est pas de nous aider à comprendre, mais de nous offrir des dérivatifs. Des bâtons totems. Ou des boucs émissaires, c’est plus simple.
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La critique serait plus facile évidemment si Bruckner n’avait pas raison sur le fond. Il existe en effet des cinglés parmi les écologistes, des tristes que l’on trouve en grand nombre dans la réserve des Malthusiens qui considèrent que la femme enceinte multipare est presque aussi nocive pour la planète que la côte de bœuf (même bio).
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Il est tout aussi vrai que le discours écologiste, tel qu’il est véhiculé ou entendu, transpire son judéo-christianisme à plein nez : nous avons péché, nous allons par nos petits gestes faire pénitence, nous allons nous flageller pour faire acte de contrition afin d’extirper de notre corps la méchanceté inhérente à l’homme occidental pollueur de toute chose, et nous attendrons la mort sous l’ombre de la robe de bure kaki des prêcheurs écolos, car même en éteignant la lumière, l’Apocalypse viendra.

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C’est d’ailleurs inscrit dans notre inconscient : nous sommes nés avec un récit de la création, on ne voit pas pourquoi il n’y aurait pas au bout un récit de la fin. Bruckner est aussi juste lorsqu’il relève en nous un mépris du progrès, une mise en accusation de la science, une envie de passéisme, la haine de nous-mêmes, l’envie de régression, la quête de désespoir. De même lorsqu’il voit des liens contre-nature entre l’écologisme et le néolibéralisme. Il y a à l’évidence des écolos benêts, idiots utiles du capitalisme, on peut en entendre dans la plupart des ONG nationales et des partis politiques.

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Le problème est que Pascal Bruckner nous aime tellement qu’il s’est laissé emporter par sa colère. Du brouet de Ferry remis sur le feu, il a fait une potion écœurante. Enfin, Pascal, les zécolos sont Pétainistes parce que le sauveur de Verdun a promu le vélo ? Vous vous trompez ! Il n’y avait pas qu’eux ! Et les agriculteurs, alors, ne travaillent-ils pas la terre qui ne peut pas leur mentir ? Et les homos ? Et les naturistes ? ! Les nazis n’avaient-ils pas développé un culte du corps sain ? Ne s’emmanchait-on pas gaillardement dans les casernes de la SA ?

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Et les défenseurs des animaux, et les naturalistes ? Les gouvernements européens les plus protecteurs de la nature et des animaux domestiques ne furent-ils pas ceux d’Adolf Hitler ? On peut à l’infini faire des parallèles. Les dire à heure de grande écoute les pare de vérité. Allez, encore un, pour faire plaisir : le Führer était végétarien ! Quand on n’a pas d’arguments, on fait référence à la guerre ou à la Shoah, un grand classique de la rhétorique à la française. Usé d’ailleurs par les contradicteurs d’Allègre qui, plutôt que d’ignorer sa grossièreté et sa mauvaise foi, ont préféré le ranger dans la case infamante des négationnistes.

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Les écolos sont donc des cinglés, des fanatiques, des antihumanistes, des niais pour maître Bruckner. Mais qui ? Cette frange de l’écologie ne concerne plus qu’une minorité d’anciens combattants radotant sur la guerre des consciences gagnée depuis quelques années (merci le Grenelle, soit dit en passant) et qui les prive d’audience.

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Dans quelques années, ils auront débarrassé le plancher. Quelques pulls andins qui grattent dans les salons bios, des penseurs en noir de la grève des ventres, des techniciens terrifiants de la décroissance. Ils font peur à tout le monde, alors personne ne les écoute. Combien de divisions ? Pas beaucoup. Ils sont là, ils emmerdent le monde, certains ont un pouvoir de persuasion chez les médias manichéens, ils donnent une image effrayante de l’écologie, mais ils ne sont pas nombreux. Où Bruckner a-t-il pu les voir ? Pas dans les coopératives, les conseils régionaux et généraux, les mairies, les associations, les entreprises, les fermes (car oui il existe des cadres et des agriculteurs qui pensent « vert ») ! Les générations ont changé, et avec elles, les mentalités. Les écolos-qui-font ne sont pas (plus) des devins millénaristes. Ils proposent, aident, acculturent, contestent, contredisent, corrigent.

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Ils montrent que l’écologie, c’est avant tout de la politique, du social, de l’économie, un projet de société. Ils sont de plus en plus nombreux, de plus en plus écoutés, les politiques ne peuvent plus faire sans eux. L’aviez-vous remarqué, cher philosophe ? Non, parce que la France des régions et des communautés de communes, là où les choses se font, ne sont pas devenues des parcs naturels dont les hommes ont été chassés. La transition écologique est en marche, mais vous ne l’avez pas vue. Parce que vous vous attendez à une écologie calviniste, asexuée, rigoriste et moraliste. Elle existe. Elle nous vient d’Amérique. Mais ce n’est pas l’écologie du commun. Ce n’est pas l’écologie. L’écologie veut juste que nous changions de monde. Est-ce mal ? Sous une forme différente, elle se contente, in fine, de poser la question que tout le monde se pose : pourquoi notre modèle de développement nous a-t-il conduits à la crise actuelle ? Crise financière, économique, crise écologique. Parce que nous avons prétendu que pour vivre mieux, dans un monde meilleur, plus confortable, plus propre, plus riche, il fallait nous garantir des réalités par des couches mêlées d’euphémismes, de techniques, d’externalisations, de tertiarisation financées à crédit, qui nous ont permis de courir à toute vitesse sans autre but que de courir, dans une bulle qui borne notre horizon à l’extrémité de nos doigts. Seuls, chacun dans notre bulle. Le système néolibéral, cette prostituée du capitalisme, nous a fait accepter la terreur de l’individualisme sans lequel il ne peut exister, en nous incitant à revendiquer les libertés nouvelles du « moi » enfin libéré. Je suis seul, mais je suis libre. Ce qui compte, c’est moi. Entre moi et les autres, des contrats, des sociétés de services, des réseaux sociaux. L’individu n’offre plus, ne reçoit plus, ne rend plus, il exige tout en geignant sur cette société-si-difficile. C’est le consommateur, qui, effectivement, peut se sentir effrayé de devoir un jour se serrer la ceinture pour vivre à nouveau dans le réel.

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Les fanatiques ne sont pas ceux que vous désignez, Pascal Bruckner. Ce sont les économistes, les intellectuels, les journalistes qui, depuis 1983, frappent sur l’État à coup de masse pour le démanteler, afin de le moderniser. Des fanatiques ? Allez les chercher au FMI, à la Banque mondiale, à l’OMC, à la Commission européenne, dans les banques d’affaires, les agences de notation, les traders, les rédacteurs de la Constitution européenne. Leur adoration pour la finance érigée en dogme providentiel nous a menés là où nous sommes. La déréalisation du monde a commencé par l’emploi d’euphémismes, elle est devenue inéluctable dès lors que l’économie a quitté les sciences humaines pour devenir une discipline mathématique compréhensible par une minorité d’élus. Ces gens ont prétendu arrêter le temps en décrétant la fin de l’histoire. Le temps nous a rattrapés, et l’histoire n’est pas finie. Elle s’accélère.

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Aujourd’hui que le monde est redevenu fini, nous voyons les conséquences de leur obscurantisme. Le productivisme, qu’il ait été voté au Soviet suprême ou coté en Bourse, a conduit à la crise écologique. Le problème est qu’il ne peut pas s’arrêter de lui-même, car il desserre ses propres freins : notre technologie est de plus en plus efficace et « propre », nous consommons quatre fois moins d’énergie qu’en 1970 pour produire un point de PIB, à volume équivalent un frigo pompe deux fois moins de watts qu’il y a quinze ans, et pourtant nous consommons toujours plus de ressources naturelles et d’énergie parce que nous utilisons plus, nous achetons plus, nous changeons plus souvent de produits parce que c’est ainsi que l’on est un bon consommateur.

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La société, elle, réinvestit tous ces gains formidables de productivité pour augmenter encore la production et améliorer ses ratios. Cet « effet rebond » tue dans l’œuf l’intérêt du progrès technique. Se reposer sur les miracles de la recherche et développement pour résoudre nos problèmes, c’est se mettre le doigt dans l’œil. L’effet rebond empêche par ailleurs toute politique de sobriété d’être un jour efficace. Ce que nous économisons avec nos doubles vitrages, nous le réinvestissons dans la voiture. Ce que l’industrie française a gagné en efficacité, elle l’a perdu par les délocalisations et les importations. « On peut le faire », nous dit le rapport Negawatt 2050, à la façon de Pierre Dac, mais on ne le fera pas dans notre système de valeurs.

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L’écologie c’est justement, a priori, un autre système de valeurs. Dans lequel on pense large (dans l’espace) et loin (dans le temps). Où l’individu existe au sein d’une société coopérative où l’on donne, on reçoit, on rend, où la réciprocité donne le sentiment que les efforts sont justement répartis. Un monde civilisé.

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Le problème est que l’écologie n’ose pas dire plus fort que son objet est de fiche par terre notre système de croyances axé sur le productivisme, qui a comme icônes la voiture individuelle, l’hypermarché, la bougeotte et le crédit. Or, en agitant en permanence la crécerelle du carbone, elle se tire une balle dans le pied en devenant l’allié objectif du système qu’elle veut a priori détruire. Là, Monsieur Bruckner, vous avez un peu raison. L’empreinte carbone est devenue la mesure oppressante de toute chose. Au moment où elle peut combler les trous béants qui menacent l’édifice social, l’écologie est en train de se décrédibiliser à cause de ses carbonifuges à la mode.

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Vous parlez comme si vous vous étiez réveillé d’un sommeil de trente ans. L’écologie n’est plus un refuge d’adorateurs de la Terre-cette-merveille-qui-saura-se-débarrasser-de-son-espèce-parasite. Elle est une force politique banale. Vous ne voyez pas les fanatiques là où ils sont. Et vous êtes passés à côté de votre sujet. Les écolos sont en effet exaspérants parce qu’ils n’ont toujours pas réglé leur problème existentiel avec l’État, accusé de tous les maux, réputé moins fiable que l’Europe, le Monde ou les communautés de communes. Ils sont toujours dans la contradiction de leur amour pour la mondialisation (ouvrir en grand les frontières c’est une philosophie humaniste, les vouloir entrouvertes, c’est du racisme ou, pire, du nationalisme) et leur haine pour celle-ci (ce n’est pas bien, car ça pollue et ça tue les enfants chinois). C’est en cela que, désespérément, ils ne sont pas près de changer le monde.

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Frédéric Denhez vient de publier La Dictature du Carbone, aux éditions Fayard.

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L’écologie à travers « Le Monde » (2e partie) : avec Marc Ambroise-Rendu, l’environnement devient une rubrique (1974-1981)

Un historique du contenu du quotidien Le Monde donne une bonne image de l’écologie telle qu’elle est traitée dans les médias en général.

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Par Michel Sourrouille

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Nous avons interrogé le journaliste Marc Ambroise-Rendu (JNE), le premier en charge d’une rubrique environnement au Monde depuis mars 1974. Son directeur, Jacques Fauvet, n’avait aucune idée de la manière dont il fallait traiter la nouvelle rubrique environnement, mais comme il y avait un ministère du même nom depuis le 7 janvier 1971, un ministre (Robert Poujade), des officines diverses, des salons de l’environnement et des réactions patronales, il fallait « couvrir ». Ambroise-Rendu a proposé de nourrir la rubrique avec 50 % de nouvelles institutionnelles et 50 % d’infos provenant de la vague associative en train de monter. Fauvet a dit OK.

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Les reportages d’Ambroise-Rendu sur les protestations et propositions associatives de terrain convenaient bien au service « Equipement et régions » dont il dépendait et l’audience était là. Mais ses collègues des autres services étaient étonnés, et même, pour certains, scandalisés qu’on donne dans leur journal « si sérieux » autant de place à l’environnement – sujet marginal et jugé parfois réactionnaire. Un rédacteur en chef s’est même exclamé: « L’écologie, c’est Pétain »… Il s’en est excusé plus tard. Quand René Dumont a fait acte de candidature aux présidentielles de 1974, le service politique n’a même pas envoyé un stagiaire pour voir à quoi ressemblait ce « zozo ». C’est Ambroise-Rendu qui a couvert les premiers balbutiements de sa campagne lors d’une conférence de presse dans une salle de cours poussiéreuse de l’Agro. Voyant qu’un « étranger » mettait les pieds dans son espace réservé, le service politique a fini par reprendre la main.

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Le seul président de la République qui a osé s’exprimer longuement sur la politique écologique est Valéry Giscard d’Estaing… fin 1977 ! L’interview, avec le labrador roupillant sur le tapis, a été longuette et « molle ». Il a fallu attendre deux mois pour que cet entretien avec Marc Ambroise-Rendu, après ré-écriture, paraisse dans Le Monde du 26 janvier 1978. La première question était déjà incisive : « La France peut-elle continuer à donner l’exemple d’une croissance accélérée, alors que celle-ci est fondée sur la sur-exploitation du Monde, le gaspillage et les risques technologiques ? » Il est significatif que la réponse de VGE pourrait aussi bien être faite par le président actuel : « Je préconise une nouvelle croissance qui économise l’énergie et qui réponde à des aspirations plus qualitatives. Mon objectif est que nous retrouvions un taux de croissance supérieur à celui de ces quatre dernières années, ne serait-ce que pour résoudre le problème de l’emploi. Cette nouvelle croissance n’est ni une croissance sauvage ni une croissance zéro. »

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La troisième question montrait que le journaliste savait poser les bonnes questions  : « L’opinion paraît de moins en moins favorable à un développement ambitieux du programme électronucléaire. Comment réintroduire la démocratie dans le choix nucléaire ? » La réponse de Giscard est un véritable déni de la réalité : « Le gouvernement respecte la démocratie dans le domaine nucléaire, comme dans les autres. Il a la responsabilité devant le pays de prendre les décisions qui engagent la politique de la France. Il le fait sous le contrôle du Parlement (…) La vraie question n’est pas oui ou non au nucléaire. La question c’est : oui, mais comment ? »

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Au cours des 3000 jours pendant lesquels Marc Ambroise-Rendu a tenu sa rubrique « Environnement », il a aligné plus de 1200 papiers dans tous les registres. Il n’a jamais été rappelé à l’ordre pour « engagement excessif » ou « commentaires orientés ». Il avait l’impression de parler allègrement – et utilement – de sujets sérieux et cela avec une totale liberté (dans les limites d’un quotidien national). Sous des dehors austères et même sévères, Fauvet était, au fond, un vrai libéral. Les pressions venaient d’ailleurs. Ambroise-Rendu avait participé avec ses collègues des sciences et de l’économie à une série sur le parti-pris nucléaire. En trois livraisons, les journalistes avaient essayé de discerner où menait l’aventure nucléaire décidée par de Gaulle-Pompidou-Messmer et les technocrates  du CEA et d’EDF. Les articles ont fait grand bruit. Ambroise-Rendu a été appelé par le patron d’EDF qui lui a demandé : « Mais M. Rendu, qu’est-ce qu’on vous à fait ? » Il était vraiment stupéfait qu’on puisse envisager de réexaminer le choix du nucléaire. Les seuls qui n’ont pas participé à cette série, ce sont les gens du service politique qui se sont bien gardés de titrer la réalité : « Le nucléaire enjambe la démocratie ».

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Marc Ambroise-Rendu a vécu au Monde les meilleures années de sa carrière journalistique, mais son successeur Roger Cans (JNE), nommé en 1982, a été moins chanceux…

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Prochainement sur ce site, la  troisième partie de notre série « L’écologie à travers Le Monde » : l’environnementaliste Roger Cans, bien isolé au Monde (1981-1998).

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La première partie de cette série, l’ignorance (1945-1973), est à lire ici.

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Entretien avec Alexandrine Civard-Racinais, auteur du « Dictionnaire horrifié de la souffrance animale »

En cliquant sur le lien ci-dessous, vous pouvez écouter une interview d’Alexandrine Civard-Racinais (JNE) au sujet de son livre Dictionnaire horrifié de la souffrance animale (éd. Fayard).

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par Pascale Marcaggi

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Un entretien réalisé par Pascale Marcaggi (JNE) pour Radio Ethic à l’occasion du Salon Biobernai.

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Dictionnaire horrifié – RADIO ETHIC.

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Les JNE étaient présents au Salon Biobernai dans le cadre d’un voyage de presse.

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L’écologie à travers « Le Monde » (1ère partie) : l’ignorance (1945-1973)

Un historique du contenu du quotidien Le Monde donne une bonne image de l’écologie telle qu’elle est traitée dans les médias en général.

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Par Michel Sourrouille

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Avant 1971-1972, c’est le mépris et la désinvolture. Dans les années 1970, une bonne mobilisation des associations environnementalistes mobilise la presse et incite à la création de périodiques comme la Gueule Ouverte ou Le Sauvage ; l’écologie politique devient aussi une réalité. Mais les années 1980 sont un éteignoir sous l’effet conjugué de la victoire en France du socialisme productiviste (Mitterrand, 1981) et du triomphe de la mondialisation libérale avec Reagan et Thatcher. Ce n’est que très récemment que l’écologie refait surface grâce à la popularisation du réchauffement climatique et aux succès électoraux des écologistes.

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Les crises financières ont malheureusement occulté les crises environnementales, ce qui fait que les médias comme les politiques ne traitent pas encore suffisamment de l’urgence écologique.

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1/5) L’ignorance de la question écologique par Le Monde (1945-1973)

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Nous avons interrogé les journalistes Marc Ambroise-Rendu, Roger Cans et Hervé Kempf (tous trois membres des JNE) qui ont été successivement en charge de la rubrique environnement au Monde. Ils saluent tous l’amélioration de plus en plus visible de leur employeur en matière de traitement de l’enjeu écologique.

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Il est vrai qu’en la matière, les débuts du quotidien ont été désastreux. Dans son numéro 199 du 8 août 1945, le quotidien annonçait le largage de la première bombe atomique en manchette sur trois colonnes avec, en surtitre, cette formule ingénue et terrible : « Une révolution scientifique ». Il est vrai aussi que l’ensemble de la presse fut unanime pour oublier les êtres humains carbonisés ou irradiés. Pourtant, Albert Camus pouvait écrire à la même date dans l’éditorial de Combat : « Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. » Il était donc possible à l’époque de porter sur ce terrible événement un regard sans concession, Albert Camus l’a fait. L’enjeu pour un journal qui est devenu « de référence », c’était d’aller au-delà des apparences dictées par les puissants, de ne pas choisir une impossible neutralité, de savoir se positionner comme un véritable journaliste d’investigation, d’éclairer le lecteur. Le Monde avait encore beaucoup de chemin à parcourir pour bien mesurer l’importance croissante de la détérioration de notre environnement.

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En 1952, on inaugure le barrage de Donzères-Mondragon ; l’envoyé spécial du Monde ne dira rien concernant l’impact environnemental de ce « colossal ouvrage ». En 1953, pour le barrage de Tignes, le reporter du Monde s’émerveille devant l’ouvrage d’art qui « offre une ligne extrêmement harmonieuse ». Pas un mot sur le village englouti par le barrage, mais une constatation confondante de naïveté et de cynisme : « Le site n’en souffre pas ».

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En 1957, la critique du projet de tracé de l’autoroute du sud à travers la forêt de Fontainebleau fait simplement l’objet d’une libre opinion qui constate : « Il est triste de penser que l’autorité des naturalistes, des artistes et des sociétés savantes est impuissante contre le vandalisme ». Plus de vingt ans après Hiroshima, Le Monde n’a pas beaucoup progressé dans son analyse.

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Le naufrage du Torrey Canyon le 18 mars 1967 échappe complètement à l’attention du quotidien pendant plusieurs semaines, c’est la première marée noire sur nos côtes. Il faut attendre le 21 avril pour que soit publié en Une un bulletin intitulé « les dangers du progrès ». La conversion écologique de ce quotidien « de référence » va être lente, aussi lente que la prise de conscience générale dans une société où priment l’économique et le socio-politique.

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C’est seulement à partir de 1969 que Le Monde ouvre un dossier « Environnement » au service de documentation. Mais il n’y a toujours pas de journaliste spécialisé. Quotidien institutionnel dont la rédaction était constituée de spécialistes restant dans leur domaine pendant des années, Le Monde n’a commencé à traiter spécifiquement d’environnement qu’en 1971, lorsque le ministère de la protection de la nature et de l’environnement a été créé.

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Dès ce moment, un rédacteur, qui venait du service Economie et couvrait jusque-là la vie des entreprises, a suivi l’action de Robert Poujade. Versé au service « Equipements et régions » (on ne savait trop où caser l’environnement), il a immédiatement reçu de ses anciens interlocuteurs les jérémiades classiques selon lesquelles, si on obligeait les entreprises à quoi que ce soit, ils allaient licencier leur personnel.

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En 1972, c’est la première conférence des Nations unies « pour l’homme et son environnement » qui contraint Le Monde à créer une rubrique sous ce nom. Mais les rédactions se méfiaient encore de ce type d’information et l’écologie est restée un gros mot encore longtemps pour bien des personnes.

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Prochainement sur ce site, la deuxième partie : avec Marc Ambroise-Rendu, l’environnement devient une rubrique au Monde (1974-1981)

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Theodore Roszak, la mort discrète du « père » du concept de contre-culture

A part un court papier dans Libération, la presse française (papier ou en ligne) ne s’est guère étendue sur le décès le 5 juillet dernier à Berkeley du philosophe Theodore Roszak.

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par Laurent Samuel

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Theodore Roszak est pourtant l’homme qui – rien que ça – a inventé le concept de contre-culture.

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Dans son livre fondateur The Making of A Counter Culture, paru en 1968 aux Etats-Unis (et traduit en français dès 1970 sous le titre Vers une Contre-culture), Theodore Roszak avait le premier à théoriser la convergence entre mouvement hippie, musique rock, écologie, féminisme, défense des minorités… Une convergence appuyée sur leur refus commun de la technocratie.

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The Making of A Counter Culture analysait les soubassements philosophiques de cette contre-culture alors en gestation, avec des chapitres consacrés à Herbert Marcuse, Allen Ginsberg, Norman Brown, Paul Goodman… Sans oublier Jacques Ellul, dont la critique radicale de la technique était alors plus connue outre-Atlantique que dans son propre pays, et dont j’entendis parler pour la première fois en lisant ce livre en 1970.

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A coup sûr, Theodore Roszak avait sous-estimé la capacité du système à récupérer cette contre-culture, vite devenu un argument publicitaire pour les multinationales du disque ou du vêtement.

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Quant à la « convergence » des mouvements sociaux, concept qui inspira les Amis de la Terre français des années 70, elle n’a jamais eu lieu…

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Mais The Making of A Counter Culture reste une référence, un « landmark » dans l’histoire de la pensée contemporaine et des racines intellectuelles du mouvement écologique.

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Alors, on regrette que la mort de son « père », auteur aussi de plusieurs romans remarqués comme La Conspiration des ténèbres, soit à ce point passée inaperçue en France !

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Cet article a été publié sur le Blog Planète de Laurent Samuel et sur le site le Plus du Nouvel Observateur.

Des cancres à l’Élysée : l’écologie est ignorée

Le régime présidentiel confère à nos chefs d’État des pouvoirs immenses et, surtout à l’époque du septennat, donne la possibilité de voir plus loin que son propre mandat.

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par Michel Sourrouille, philosophe écologue

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Pourtant, tous les présidents de la Ve République ont été des cancres* en matière environnementale. La modernité à tout prix de De Gaulle, les brèves lueurs de Pompidou, les fausses bonnes intentions de Giscard, l’indifférence de Mitterrand (14 ans au pouvoir), les beaux discours de Chirac (12 ans au pouvoir), l’inconsistance de Sarkozy…

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Comment expliquer que les préoccupations socio-économiques n’ont jamais cessé de prendre le dessus sur l’enjeu écologique ? Politiciens professionnels, obnubilés par chaque échéance électorale et l’avenir de leur parti, confortés par la faiblesse politique de la mouvance écologique, nos présidents croient tous que quelques lois et beaucoup de promesses sont suffisantes pour résoudre la crise systémique qui nous menace.

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Le seul président qui a osé s’exprimer longuement sur la politique écologique est Giscard d’Estaing… en 1977 ! L’interview, avec le labrador roupillant sur le tapis, a été longuette et « molle ». Il a fallu attendre deux mois pour que cet entretien avec Marc Ambroise-Rendu, après ré-écriture, paraisse dans le Monde du 26 janvier 1978.

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La première question est incisive : « La France peut-elle continuer à donner l’exemple d’une croissance accélérée, alors que celle-ci est fondée sur la sur-exploitation du monde, le gaspillage et les risques technologiques ? » Il est significatif que la réponse de VGE pourrait aussi bien être faite par le président actuel : « Je préconise une nouvelle croissance qui économise l’énergie et qui réponde à des aspirations plus qualitatives. Mon objectif est que nous retrouvions un taux de croissance supérieur à celui de ces quatre dernières années, ne serait-ce que pour résoudre le problème de l’emploi. Cette nouvelle croissance n’est ni une croissance sauvage ni une croissance zéro. » Nos présidents n’ont pas encore compris que la croissance économique n’est pas la solution, elle est le problème. Giscard confirme son aveuglement avec la deuxième réponse : « De grands écarts de niveau de vie restent à combler. La croissance doit être poursuive. » Toujours la fuite en avant !

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La troisième question est aussi d’actualité en 2011 : « L’opinion paraît de moins en moins favorable à un développement ambitieux du programme électronucléaire. Comment réintroduire la démocratie dans le choix nucléaire ? » La réponse de Giscard est un véritable déni de la réalité, un mensonge d’État : « Le gouvernement respecte la démocratie dans le domaine nucléaire, comme dans les autres. Il a la responsabilité devant le pays de prendre les décisions qui engagent la politique de la France. Il le fait sous le contrôle du Parlement (…) La vraie question n’est pas oui ou non au nucléaire. La question c’est : oui, mais comment ? » En vérité le choix nucléaire en France est passé exclusivement par des textes gouvernementaux. C’est le décret n° 63-1228 du 11 décembre 1963 relatif aux installations nucléaires qui a permis la construction des 58 réacteurs français ou du réacteur Superphénix. C’est la commission Péon qui, en octobre 1973, a convaincu le Premier Ministre, Pierre Messmer, d’accepter le tout-nucléaire, sans aucun débat, cinq mois avant la mort du président Pompidou. Autrement dit, le Parlement a été prié de regarder ailleurs pendant que se réalisait le choix le plus structurant de tout l’après-guerre, en violation flagrante de l’article 34 de la Constitution.
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Une autre question de 1977 qui a son intérêt dans la perspective des présidentielles 2012 : « Comment appréciez-vous l’intervention des écologistes dans le jeu électoral et politique français ? Qui, selon vous, de la majorité ou de la gauche, va finalement profiter de leur courant ? » Pour une fois Giscard énonce des vérités qui restent intemporelles : « L’écologie est une idée riche d’avenir. Science de l’équilibre entre l’homme et son milieu, elle apparaît comme un fil conducteur prometteur. Elle est un stimulant salutaire, hors des sentiers battus des idéologies du passé (…) Il est bon que des écologistes puissent exprimer leurs points de vue en toute clarté. Il est heureux qu’ils refusent que l’écologie soit enfermée dans deux camps arbitrairement délimités. Il est encourageant qu’ils veuillent éviter certaines récupérations partisanes qui aboutiraient à faire d’eux des otages de doctrines ou de comportements incompatibles avec l’écologie (…) Qui profitera finalement de l’intervention des écologistes dans le débat électoral ? Peut-être l’écologie. Et dans ce cas, je ne m’en plaindrai pas. »

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Sans doute dans ces derniers propos retrouve-t-on les phrases du conseiller de Giscard à l’époque, Pierre Richard. Le discours de Chirac à Johannesburg reflétait bien les pensées de Nicolas Hulot !

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* Des cancres à l’Élysée (5 présidents de la République face à la crise écologique) de Marc Ambroise-Rendu (2007)

Nouvelle stratégie pour la biodiversité

Comment interpréter l’annonce faite le 1er juin 2011 de ne pas procéder au renforcement de la population ursine pyrénéenne en relâchant une femelle ?

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par François Moutou *

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Il y a eu la nouvelle cuisine, le nouveau franc, les nouveaux philosophes, nous avons droit maintenant à la Nouvelle Stratégie pour la biodiversité (NSB). Son lancement officiel le 19 mai 2011 à Paris n’avait pas semblé convaincre totalement les participants d’après les communiqués qui ont suivi. Je n’y étais pas.

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Comment interpréter l’annonce faite le 1er juin 2011 de ne pas procéder au renforcement de la population ursine pyrénéenne en relâchant une femelle pour remplacer une ourse tuée en France, comme cela avait été annoncée en octobre 2010 ?

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Lier ce refus à la sécheresse qui touche une partie des départements français est franchement original. Les Pyrénées sont sous la neige début juin et ne semblent pas manquer d’eau. Il n’est pas certain que cette décision fasse pleuvoir un peu plus au nord. C’est vrai, l’année pour la biodiversité, c’était en 2010.

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En 2011, il reste l’année de la forêt, des chauves-souris, de la chimie, des vétérinaires, au moins. Profitons-en. Justement, à propos de forêt, les forestiers font de jolies affiches pour célébrer nos arbres et nos bois. Il y en a une qui a particulièrement retenu mon attention (voir ci-dessus). Tout ce qu’il y a de plus officielle, voir les logos, elle est illustrée par un bel écureuil. Oui, mais. Pas un écureuil roux de chez nous, celui du paléarctique occidental, non. Il s’agit de l’écureuil roux nord-américain, néarctique. Les mammalogistes, j’en suis, appellent le premier Sciurus vulgaris, le second Tamiasciurus hudsonicus. Bien tous les deux, rien à redire, mais pas aux mêmes endroits. Ceci renvoie à la NSB. Il est bien expliqué que l’une des menaces pesant sur la biodiversité, ce sont les espèces exotiques potentiellement envahissantes.

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Entre les danses de la pluie et les affiches d’écureuils, tout cela semble un peu compliqué à comprendre.

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* membre des JNE

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Je soutiens Nicolas Hulot

Autant le dire d’entrée : il est vrai que je ne partageais pas le goût de Nicolas pour les sports motorisés dans ses premières émissions télévisées. Puis j’ai été séduit par son amour de la nature et son évolution constante et régulière pour la cause de l’écologie. C’est pour cela que j’ai soutenu sa campagne pour le Pacte écologique des élections présidentielles précédentes.

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par Jean-François Noblet

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J’ai rencontré l’homme et j’ai été séduit par son charisme et son sens des relations humaines.

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Fondateur du comité de soutien grenoblois à la candidature de René Dumont en 1974, j’ai toujours voté pour l’écologie, mais il me semblait pour les futures élections présidentielles qu’il était impératif et prioritaire d’éjecter Sarkozy dès le premier tour en votant socialiste.

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J’ai changé d’avis.

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Le 18 mai 2011, j’ai assisté à Grenoble à une rencontre entre les militants des Verts et d’Europe Ecologie et Nicolas Hulot, candidat aux primaires d’Europe Ecologie.

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J’étais séduit et je suis maintenant emballé, enthousiaste.

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Tout d’abord, j’ai bien aimé sa simplicité et son comportement : accessible, respectueux de ses détracteurs, honnête, affecté par les attaques personnelles et touchant par la sincérité de ses propos. Indéniablement, il démontre de grandes qualités humaines et c’est vraiment rare chez les personnalités surmédiatisées.

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Ensuite j’ai vraiment été bluffé par la qualité de son discours dans une grande diversité de sujets. On le savait devenu compétent dans les domaines de l’environnement pur. Il en a été très peu question hier dans le dialogue avec les écologistes isérois qui l’ont interrogé sur la démocratie, l’immigration, la fiscalité, le nucléaire, l’économie, la culture, l’éducation.

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Eh bien, Nicolas Hulot m’a heureusement surpris par une réflexion approfondie et passionnante sur tous ces sujets, démontrant qu’il était un humaniste de gauche capable de défendre un nouveau modèle de société. Très rares sont les candidats écolos aussi complets et convaincants dans leurs analyses et propositions.

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Nicolas Hulot a cette capacité à synthétiser les idées de l’écologie en présentant la manière de les mettre en pratique. On sort du discours théorique et on commence à construire la société sobre, solidaire, respectueuse dont nous rêvons tous. En cela, il a un avantage certain pour convaincre une grande part de l’électorat en recherche de solutions concrètes.

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Alors hier soir, je suis rentré avec un fol espoir de voir enfin éclore la société écologique dont je rêve depuis toujours.

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En cette belle soirée de printemps, je marchais sous les tilleuls en fleur d’un trottoir grenoblois. Je respirais un grand coup, à pleins poumons la brise douce et parfumée et je pensais très fort à mes enfants, mes amis, ma compagne. Il faut vraiment que je leur dise d’urgence tout cela. La vie est belle et un immense espoir repose sur les épaules d’un type formidable : Nicolas Hulot.

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Il faut que Nicolas Hulot soit élu candidat officiel d’Europe écologie aux élections primaires organisées. Pour pouvoir voter, il faut, soit être adhérent d’Europe Ecologie, soit être coopérateur. Pour être coopérateur, il faut payer 10 € avant le 10 juin. Renseignements en cliquant ici.

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Les points de vue exprimés sur ce site par des adhérents des JNE au sujet de l’élection présidentielle de 2012 n’engagent que leurs auteurs, et en aucun cas l’association.

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À mes amis écologistes – et à tous les autres…

Une adhérente des JNE part en guerre contre les scénarios catastrophe…

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par Michka

Pendant de nombreuses années, je n’ai rien eu de plus pressant que de dénoncer les innombrables méfaits environnementaux menaçant la vie sur Terre. Aujourd’hui, nous sommes cernés par les constats désespérants, par les projections catastrophistes. Amis écologistes, et vous tous qui êtes inquiets pour l’avenir de l’humanité, je vous en prie : changeons notre fusil d’épaule.

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Un souvenir lumineux

L’hiver 1969 – celui où je découvris Silent Spring, le livre de Rachel Carson qui mit le feu aux poudres – a laissé en moi un souvenir lumineux.

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Quittant le sud de l’Angleterre où nous occupions des postes de prof, nous étions partis à l’aventure, mon compagnon et moi, sur un petit voilier originellement conçu pour « la croisière en estuaire ». Après avoir vaillamment traversé la Manche et caboté le long de la côte Atlantique, nous avions descendu le canal du Midi puis navigué jusqu’à Alicante, où nous hivernions.

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Il n’y avait pas encore de marina dans le port d’Alicante. Les quelques yachts de passage étaient amarrés les uns à côté des autres, cul à quai. Nous avions pour voisins un voilier ventru qui surplombait notre mince esquif (et qui, l’été, prenait des passagers pour des croisières aux Antilles). Les navigateurs de ce voilier cossu, un Américain et une Suédoise, mariaient le goût de l’aventure et le raffinement. Elle cuisinait des currys délicieux qu’elle servait, sur la table du carré, dans de précieux plats en porcelaine bleue hérités de sa famille ; quant à lui, il tenait des propos agréablement décapants.

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J’adorais aller dîner chez ce couple hors pair ; mais il me fallait alors affronter ce qui m’apparaît, avec le recul, comme la pire épreuve que j’ai eue à affronter au cours de mes années de navigation.

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Une planche étroite menait du quai de pierre jusqu’au pont de leur voilier. Celle que nous empruntions pour rejoindre notre bord était courte, trois ou quatre pas tout au plus, et presque horizontale. Celle qui menait chez nos nouveaux amis était beaucoup plus longue, et inclinée. Son extrémité reposait non pas sur le pont du voilier mais sur une structure en bois suspendue en extension au-dessus du vide. Pour rendre visite à nos amis, il fallait transiter comme un équilibriste par une planche étroite, vertigineusement disposée au-dessus de l’eau sale qui clapote dans les recoins de tous les ports du monde – mousse innommable, traces de mazout et détritus variés. À chaque fois que je devais passer par cette planche, mon cœur se serrait et mes jambes flageolaient. On m’encourageait, on me tendait la main ; et finalement, réunissant tout mon courage, je m’élançais…

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Comme il est d’usage sur les voiliers habités, nous échangions les livres que nous avions fini de lire. C’est ainsi que je découvris Silent Spring. L’auteur y annonçait les printemps silencieux qui allaient être les nôtres – les oiseaux exterminés par les pesticides – si nous persistions à empoisonner la planète avec les substances mortifères issues de l’industrie chimique.

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« The Big Shift »

Le début des années 1970 fut prolifique, pour moi comme pour bien d’autres. Les psychédéliques et la physique quantique allaient, chacun à leur façon, modifier notre cosmogonie.

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De jeunes physiciens de l’université de Berkeley, trempant agréablement dans les sources chaudes californiennes, exploraient à la fois le LSD et le théorème de Bell – ce qui allait avoir pour effet de nous révéler la nature holographique de l’Univers. Notre vision du monde allait s’en trouver radicalement transformée, avec pour corollaire une expansion majeure de notre conscience. Les nouvelles sciences nous le révélaient : toute partie est en relation cachée et instantanée avec toute autre. Le tout agit sur la partie et vice-versa.

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La réalité s’avérait infiniment plus complexe que nous ne l’avions crue. Elle n’était pas une, mais multiple, car variant en fonction de celui qui la regardait. L’observateur modifie ce qu’il observe. Autrement dit, il y participe. Il n’y a de réalité que subjective, et personnelle.

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Puis, vinrent les années 1980 – le creux de la vague, me concernant, pour ce qui est de l’expansion de la conscience. J’élevais mes enfants, satisfaite d’être pleinement concentrée sur les nécessités matérielles de la réalité en trois dimensions ; inspirée par les gestes qui sont bénéfiques pour la planète comme pour nous-mêmes. Manger bio, et local. Choisir des matériaux naturels, des énergies renouvelables. J’écrivais des articles destinés à alerter l’opinion sur les effets délétères – pour la santé de la Terre et pour la nôtre – de notre agriculture chimique.

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Une vie de famille gratifiante avait depuis belle lurette remplacée la vie d’aventure que j’avais connue des années auparavant, et je me félicitais d’avoir la chance, devenue peu commune, d’élever mes enfants en compagnie de leur père. J’étais heureuse. Cependant, mes enfants devenus presque adultes, il arriva, au cours des années 1990, que je m’interroge. Où était donc passée la bouillonnante énergie des années 1970, et le sentiment que tout était possible, si l’on s’en donnait la peine ? Où se trouvait la nouvelle « frontière », au sens que les Américains donnent à ce terme, c’est-à-dire la limite sans cesse repoussée qui sépare le connu de l’inconnu ? Il me semblait parfois que quelque chose m’échappait. Jusqu’à ce qu’un ami me fasse connaître une nouvelle génération de livres…

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J’ai, depuis, renoué avec l’excitation que l’on ressent à défricher des contrées inexplorées, j’ai retrouvé la nouvelle frontière. Et j’observe aujourd’hui, dans les écrits anglo-saxons, l’émergence d’un nouveau terme pour la décrire : « The Big Shift ». Le changement de niveau – le passage à un nouveau niveau de conscience. Car il s’agit d’une transformation radicale de notre système de pensée, sur les traces de la physique quantique et des neuro-sciences.

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Il s’agit, ni plus ni moins, de tourner la page de l’ère matérialiste.

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Divins par essence

La science a longtemps considéré que seul existait ce qu’elle savait expliquer. Que la conscience naît de la matière. Or il apparaît aujourd’hui que c’est tout l’inverse. La conscience précède la matière ; elle la crée. Conclusion inéluctable : on ne saurait régler un problème matériel avec des solutions matérielles. Pour modifier profondément la réalité, il faut passer par le domaine psychique, ou spirituel.

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L’heure est venue de renouer avec ce que nous ne comprenons pas. Avec le mystère de la vie. La conscience ne résulte pas de la rencontre accidentelle d’atomes et de molécules. Nous sommes divins par essence. Nous co-créons le monde. L’univers est holographique (un fragment suffit à reconstituer l’ensemble). Changer notre réalité personnelle (la partie) est la seule façon dont nous puissions changer la réalité globale (le tout).

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Comment créons-nous notre réalité ? Nous la créons par nos pensées – ou, plutôt, par nos croyances. Car celles-ci fonctionnent comme des aimants : elles attirent à elles des éléments de même niveau vibratoire (c’est ce que l’on nomme parfois la loi de l’attraction).

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Seth, « l’essence de la personnalité d’une entité non incarnée » qui dicta mot à mot, à la virgule près, des livres entiers par la voix de Jane Roberts, l’exprime clairement : you get what you concentrate on. Vous créez ce sur quoi vous faites porter votre attention. Et cette notion est capitale.

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Le passé et le futur sont des illusions créées par nos sens. Seul existe l’instant présent, dans lequel coexiste ce que notre système de perception nous fait percevoir comme des évènements qui se sont déjà produits, ou qui vont se produire.

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Toutes les versions possibles d’un même évènement existent, également valides (ce sont les réalités probables). Nous attirons à nous, par un processus électromagnétique, celles auxquelles nous croyons. La création se crée elle-même, à tout instant, dans l’éternel présent. L’heure est venue, pour l’humanité, de le reconnaître et d’endosser cette responsabilité ; de commencer à faire en conscience ce que nous accomplissions jusque-là à notre insu. L’heure de l’écologie spirituelle a sonné. Il faut faire en nous, désormais, la chasse aux pollutions intérieures que sont les idées noires et les émotions négatives. Car ce que nous nous infligeons à nous-même, nous l’infligeons au tout.

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Toutes affaires cessantes, retrouver la joie de vivre

Voici un demi-siècle que nous sommes collectivement hypnotisés par la croyance selon laquelle la planète, ou plutôt le genre humain, court à sa perte. Et la liste de tout ce qui va mal, et même très mal, ne cesse de s’allonger. Nous fonçons vers la catastrophe, comme un papillon inexorablement attiré vers la lumière.

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De tsunamis en tremblements de terre, d’éruptions volcaniques en catastrophes diverses, Gaïa multiplie les mises en demeure. Nous sommes confrontés aux prémisses d’une crise éliminatoire (au sens que la médecine naturelle donne à ce mot – les symptômes de « la maladie » constituant de fait une crise visant à rétablir l’équilibre qu’est la santé).

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Au train où vont les choses, nos prédictions les plus funestes sont en passe de s’accomplir, dans un exemple de ce que les Anglo-saxons nomment « self-fulfilling prophecy » (la prédiction créant sa propre réalité).

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Nous créons ce sur quoi nous faisons porter notre attention. L’état de la Terre dépend de notre contenu mental. Quand nous nous concentrons sur les scénarios catastrophes, nous leur donnons de la force. Quand nous scrutons les maux de la planète, nous les aggravons.

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J’ai cru longtemps qu’il était crucial d’alerter l’opinion, qu’il fallait aller au fond des problèmes pour trouver les solutions adéquates. Or je suis convaincue que cette croyance est à présent délétère ; qu’elle nous précipite vers le désastre.

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Il en va au-dedans de nous comme au-dehors. Le monitoring de notre contenu mental doit devenir notre priorité absolue. Nous devons mettre toute notre énergie à échafauder des scénarios heureux, et uniquement des scénarios heureux.

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Si nous voulons réellement préserver la vie dans ce qu’elle a de plus fragile et de plus émouvant, nous devons redécouvrir les capacités de notre propre corps à se régénérer, de même que nous devons placer notre foi dans la vitalité de la Terre et dans ses capacités d’auto guérison.

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Il n’est de tâche plus urgente que de recouvrer la joie spontanée des animaux et des enfants. Que de retrouver, toutes affaires cessantes, la joie de vivre.

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michka@mamaeditions.net

Michka a longtemps été auteur et journaliste. Elle a cofondé Mama Editions en l’an 2000 et vient de publier le deuxième volume d’un récit autobiographique, De la main gauche, Journal 2.

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L’affaire Strauss-Kahn en jugement

Voici une tribune de Michel Sourrouille sur l’affaire Strauss-Kahn.

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par Michel Sourrouille
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L’un des rares écolos des médias, Hervé Kempf *, fait un parallèle entre la démesure consumériste et l’hubris lubrique de DSK. Mais rien n’est dit sur l’origine de cette avidité inextensible. Quelle est la racine psychologique de cette envie irrepressible d’objets, de pouvoir et de femmes ? Pourquoi ce déni des contraintes écologiques ou morales ?

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L’explication première est le mécanisme de l’interaction spéculaire, en miroir. Je me réalise en échangeant avec autrui des modèles du monde formés par ces échanges. Je me représente la manière dont les autres se représentent les choses et moi-même. L’hypothèse de l’interaction spéculaire nous permet d’enterrer le vieux débat épistémologique sur l’antériorité de l’individu et de la société. L’un et l’autre se forment mutuellement. L’individu soumis à la société de consommation ne se demande pas s’il veut pratiquer la simplicité volontaire, mais seulement s’il le ferait au cas où un certain nombre d’autres le feraient aussi. L’écologie sociale part de ce constat psychologique.

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Ce qui est frappant dans l’affaire Strauss-Kahn, c’est le discours en miroir des socialistes : un parti ressemble à une meute, à une famille soudée autour de sa complicité. Pierre Moscovici considère DSK comme son frère en politique et bien sûr il faut défendre son frère. Jean-Paul Huchon ne monte pas les marches du festival de cannes « par solidarité avec Dominique Strauss-Kahn ». Jack Lang s’emporte contre le système judiciaire qui « a envie de se payer un français, un Français puissant ». Plusieurs autres leaders socialistes interviennent pour témoigner leur amitié à DSK… Stupéfiant, indécent ! Une tentative de viol n’est presque rien pour eux, l’amitié avant tout. L’hubris lubrique de l’ex-futur président de la République a bien été soutenu implicitement par les protections de sa famille de gauche. L’hubris, lubrique ou non, peut s’exacerber lorsqu’on acquiert un sentiment d’impunité sous le regard complice de son miroir. Le  chef de famille peut-il se limiter quand il est défendu en toutes circonstances par sa famille ? Comme le dit l’avocate féministe Gisèle Halimi « le respect des femmes » devrait « prévaloir sur l’amitié et l’esprit de clan ». Evoquant « la levée de boucliers des amis » de Dominique Strauss-Kahn, elle se dit « déçue par la gauche ».

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Le sens du devoir envers les autres et la biosphère n’advient que pour les esprits libérés de l’esprit de famille, pour des militants libérés du culte du chef, pour des consommateurs libérés de la publicité, pour des travailleurs libérés des objectifs patronaux, pour des chercheurs libérés de l’obligation de l’application technique, pour des professeurs libérés de leur discipline, pour des élèves libérés de leurs écrans, pour des médias libérés de la pression de l’argent, pour des individus libérés de l’interaction spéculaire. C’est seulement à cette condition que nous pouvons échapper à la démesure actuelle d’un système social artificiellement dopée par l’énergie facile, par l’énergie fossile…

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* Le Monde du 18 mai 2011, rubrique Ecologie, « Hubris » lubrique

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Cet article a été aussi publié sur le blog de Michel Sourrouille.

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CANARD SAUVAGE
Spécial 50 ans

ANNUAIRE 2019


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