OPINIONS ET DEBATS

Un peu d’amabilité, messieurs les spécistes

Voici une tribune d’un adhérent JNE très engagé dans la défense de la condition animale.

par Michel Cros

Récemment, je passai quelques jours à la campagne, logé dans un petit ermitage chez des amis, observant les chiens qui quémandaient leur nourriture quotidienne. Une pensée me vint soudain à l’esprit : « c’est pour prendre soin d’eux. Ils ont besoin de nous ! »… Et je rajouterai maintenant, c’est pour mieux apprendre à vivre avec eux, car nous savons très peu sur la relation Homme-Animal et ce, malgré quelques avancées grâce à la recherche scientifique !

Qu’ils soient domestiques ou sauvages, les animaux ont plus que jamais aujourd’hui besoin de notre aide pour survivre. Dans son allocution pour la remise des prix du diplôme de droit animalier au Campus universitaire de Brive, Gérard Charollois, alors parrain de la promotion 2017, rappelle avec émotion un souvenir de lecture ayant marqué son enfance, avec Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, « les animaux sauvages n’ont pas sur la terre un seul endroit où se reposer, et l’oie sauvage demande alors à l’homme de lui réserver meilleur accueil, de lui trouver des havres de paix ». Un livre d’une grande source d’inspiration pour nos vies, en conclut le juriste.

Nous pourrions peut-être aussi nous demander, nous citoyens des métropoles (car je ne parle pas de ceux qui chassent pour leur subsistance) si nous pourrions avoir également besoin des animaux, autrement que pour nous nourrir ?

Certes, du point de vue du chasseur lambda, cette réflexion semble ne pas fonctionner. Pour eux, les animaux sont fait pour nous alimenter ! Beaucoup de gens (même non-chasseurs) continuent d’ailleurs à croire qu’ils ne souffrent pas. Voir pour cela le film document de Kate Amiguet.

Une récente lecture m’a beaucoup interpellée. Dans son livre sur les animaux Mon animal et moi, Marta Williams, experte en communication animale, raconte l’histoire d’un homme alcoolique qui avait un chien bien particulier. Celui-ci avait une attaque chaque fois que son maître s’adonnait à l’alcool. Au début, cet homme ne comprenait pas ce qui se passait et se contentait d’amener son chien à la clinique vétérinaire qui diagnostiquait la même attaque cardiaque.

Après plusieurs urgences du même type, cet homme comprit le lien entre la crise cardiaque, son chien et son addiction à l’alcool ; car ça se passait toujours au moment où il buvait. Difficile d’y voir une coïncidence. C’est la famille de cet homme qui se réjouit le plus de ce résultat car l’homme s’arrêta de boire. La vie des animaux est remplie d’anecdotes souvent déconcertantes à l’égard des êtres humains.

Encore faut-il y croire, mais le monde de la chasse n’est pas prêt à l’entendre sous l’angle de l’empathie.

Au-delà des affects partisans qui n’ouvrent pas à un dialogue positif, tournons-nous vers la science.

Si nous prenons vraiment conscience de la souffrance animale, ce qu’ils ressentent, nous arrêterions sur le champ de les faire souffrir et de les exploiter. Car en cela, ils nous ressemblent.

Il suffit pour cela d’écouter les chercheurs tel Georges Chapouthier (JNE), philosophe et biologiste, qui nous éclaire en 13 minutes chrono sur la condition animale. Les preuves sont là, pourquoi ne les acceptons-nous pas ?

Nous savons maintenant grâce à de récentes études scientifiques sur la conscience animale, que les animaux ont, tout comme nous, des émotions et pour certains même entrevoient le futur Voir pour cela l’excellent ouvrage collectif d’expertise scientifique réalisé par l’Inra à la demande de l’Autorité européenne de sécurité alimentaire édité chez Quae, La conscience animale. Cette conscience animale bien connue des peuples premiers, qui communiquent depuis les temps les plus reculés avec les animaux au même titre que tout être vivant sur la planète.

Ce n’est pas parce qu’ils ne peuvent pas parler et qu’ils ne communiquent pas comme nous, que l’on doit conclure à l’absence de « langue animale ». Ils ont leur propre langage, comme le précise la zoosémiotienne Astrid Guillaume dans des études en cours sur la zoosémiotique. Qu’ils soient volatiles, reptiliens ou amphibiens, tous les animaux communiquent à leur manière et bien souvent à des milliers de kilomètres de distance comme les baleines et cela sans besoin de de technologies aussi avancées que les nôtres.

Alors pourquoi tant de carnage, pourquoi fermer les yeux sur cette course folle d’exploitation en série orchestrée par les firmes industrielles agro-alimentaires ?

Pour quelles raisons cela ne s’arrête-t-il pas, si prise de conscience il y a !

Parce que nous les mangeons ?!? Oui certes, c’est en effet une des raisons, mais est-ce bien la seule ?

Le souvenir d’un camion-benne rempli de viande invendue un soir de promenade nocturne m’oblige à penser le contraire. Je crois fermement que cette chaîne morbide sur l’animal continuera de tourner même si les hommes devenaient végétariens. Il est si « facile » de les exploiter, d’en faire barquettes et croquettes pour nos chers « pets and cats » ou autres animaux domestiques …

Ce marché juteux échappe à la trappe médiatique !

Donc, cet appât du gain est à mes yeux le facteur rentable et inavoué du commerce des animaux.

On peut certes l’attribuer à l’ignorance, au manque d’éthique, au non-respect de la vie, etc. Mais même si l’éthique animale prend forme un jour dans nos constitutions, assurons-nous que le commerce animalier soit réprimé comme il le fut au sein de l’espèce humaine avec l’abolition de l’esclavage.

Cela aidera la société civile à établir de nouvelles relations de droit entre l’humain et l’animal.

L’acte d‘adopter un chien ou un chat est aussi important qu’adopter un enfant car c’est un être vivant qui entre dans la vie familiale. Cela peut avoir certaines conséquences, cela s’appelle le lien qui permet à l’animal de devenir « sentinelle » et de prévenir certains sévices dans la famille.

Certains pays l’ont bien compris, comme la Suisse qui demande à l’acquéreur de signaler chaque année la santé de son animal via son passeport.

Cela me fait penser au chat de ma tante qui a mordu son pied par vengeance des bastonnades qu’elle lui infligeait. Cajolé par mon oncle jusqu’à son décès, ce chat fut délaissé par ma tante qui en fut tellement jalouse qu’un jour, elle l’enferma dans la cave afin de ne plus entendre ses miaulements de faim. Puis un jour, alors que sa sœur vint la voir, elle décida d’ouvrir la porte. Et là, le chat se rua de rage sur son pied et lui pénétra sa canine fine comme une aiguille dans son orteil.

Cette anecdote nous montre à quel point nous sommes bien ignorants sur ces animaux « sans voix » qui souffrent aussi et je m’interroge de plus en plus sur l’avenir d’une civilisation qui a oublié ses racines sauvages au sens noble du terme, pour s’orienter vers la marchandisation des animaux.

N’est-ce qu’une fixation de notre striatum** habitué à jouir toujours plus de la manne animale ?

Que de progrès techniques réalisés depuis la révolution industrielle pour peu de reconnaissance en amour ! Deux pensées résonnent continuellement en moi, celle de Léon Tolstoï qui a dit « tant qu’il y aura des abattoirs, il y aura des champs de bataille » et celle d’André Malraux « le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas ». Alors, que voulons-nous léguer à nos enfants ?

Si l’âge de l’animal-machine si cher à Descartes est désormais révolu, on peut se demander pourquoi un tel mécanisme continue à subsister dans l’esprit de bien de gens.

Pour ceux qui en doutent encore, visionnons un passage du film I AM réalisé par Tom Shadyac.

Dans un petit dessin animé, on voit un garagiste démonter le moteur de sa voiture en panne et redémarrer sans problème après l’avoir remonté. Vous m’en direz tant avec votre animal préféré. Votre chien, une fois recousu, est foutu !… Au-delà du burlesque satirique de cette scène, la prise de conscience est nécessaire une bonne fois pour toutes; nous ne pouvons plus aujourd’hui, au regard de ce que dit la science, faire n’importe quoi avec ces personnes dites non humaines !

C’est prouvé, vérifié et même inscrit dans notre ADN, dit le narrateur-réalisateur du film.

Nous, êtres vivants humains et non humains, sommes faits pour nous entraider et non pour nous exploiter, voire nous exterminer. Même si des exemples montrent le contraire. De tout temps ,des gens de bon sens ont parlé de ce lien secret avec l’animal ; un lien invisible mais bien réel que certains réfutent encore.

Si certains d’entre nous ont eu un jour à faire leur expérience du sacré avec le monde animal, qu’elle fut modeste dans le quotidien avec son chien ou son chat ou grandiose à l’instar des photographes comme Vincent Munier avec les loups ou Sebastiao Salgado avec les gorilles…. Chacun d’entre nous a pu prendre conscience de cet élan altruiste qui s’extériorise naturellement dans des situations parfois difficiles. Alors pourquoi ne pas l’actualiser dans notre vie quotidienne ?

Est-ce par peur du ridicule de se retrouver visage découvert tel que nous sommes, nu face au miroir, ou avons-nous tout simplement oublié que nous avons tous ce même coeur pour aimer ?

Récemment, un militant du Parti animaliste m’a raconté une anecdote survenue lors de son voyage en Pologne qui a retenu mon attention.

Cette personne qui était venue assister à un colloque sur la non-violence organisée par l’université Paris 13, me déclara sa surprise lorsqu’il s’arrêtait pour faire le plein, à chaque station-service. Près de la porte, il pouvait voir une gamelle d’eau à l’attention de nos « amis à quatre pattes ».

Il n’y a pas de Parti animaliste en Pologne, ni de quelconque ministère à la condition animale, ni d’ONG ayant recommandé un tel service. Pourtant, cette simple attention envers ces personnes non-humaines témoigne d’une grande sensibilité. Cette simple marque d’attention fait de nous des êtres humains.

En France, il n’y a toujours pas de gamelles remplies d’eau dans nos stations-services, mais il y a un Parti animaliste créé en 2016 par des citoyennes et citoyens qui estiment que le temps est venu de porter au vote la voix des animaux. Cela peut surprendre certains, tout comme cet éleveur français prêt à débattre de la question avec Me Hélène Thouy, tête de liste du Parti Animaliste aux élections européennes, invitée sur le plateau des Grandes Gueules de RMC. Le débat aurait pu être bien mené, mais le ton de l’éleveur (voulant défendre son beefsteak !), quelque peu déplacé, s’est malheureusement laissé emporter par ses convictions personnelles. Ce qui me fit réagir et revenir sur cette condition animale qui a fait l’objet de l’excellent colloque organisé par les JNE, réunissant des spécialistes que cet éleveur pourra réécouter à sa guise sur notre site afin de réajuster ses affirmations erronées.

La France a aboli la peine de mort pour tous les êtres humains. Pourquoi autant de violence à l’égard des animaux domestiques ou sauvages. Pour quelles raisons ce pays ne pourrait-il pas grandir en conscience sur la question animale ? L’ASPAS, dans son communiqué du 6 juin 2019, nous alerte sur l’absurdité de l’État qui s’apprête à autoriser le massacre de 2 millions d’animaux dits nuisibles. A quoi servent nos savants qui nous éclairent sur d’autres alternatives non violentes et souvent pérennes pour l’écologie ?

Dans son livre Expérimentation animale entre droit et liberté, le professeur Jean-Pierre Marguénaud rappelle que la Cour européenne des droits de l’Homme, par son arrêt du 30 juin 2009, a stipulé que « la protection animale est désormais un sujet de discussion d’intérêt général face auquel il n’y a pratiquement plus de place pour des restrictions à la liberté d’expression ».

Un de nos confrères JNE, Yves Thonnérieux, a mis en ligne sur notre site une vidéo d’archive de l’INA fort intéressante de l’acteur Michel Simon s’inquiétant de la disparition des animaux empoisonnés par les intrants chimiques dispersés dans la nature par ce qu’il nomme déjà « la prolifération de l’être humain ». Je l’en remercie car ces quelques paroles du célèbre comédien, datant de 1965, répondent à mon sens, enfin aujourd’hui aux interrogations d’un « pourquoi un Parti dédié aux animaux » dans l’échiquier politique européen qui s’est trop longtemps focalisé sur l’Homme. Saluons ce jeune mouvement politique qui ose dire que s’occuper en priorité de la cause animale, c’est aussi s’occuper de l’humain et de la planète.

Juste un peu d’amabilité, messieurs les spécistes.

Bien à vous !

* Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède (titre original : Nils Holgerssons underbara resa genom Sverige) est un roman suédois écrit par Selma Lagerlöf.

** Sur le striatum, lire le livre de Sébastien Bohler, Le bug humain, pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher, aux Editions Robert Laffont, 2019.

Le vieil homme et l’enfant (que j’étais) (*)

A l’occasion du récent sommet des 150 experts sur la biodiversité prédisant l’extinction d’un million d’espèces, l’Institut national de l’audiovisuel a exhumé de ses archives une interview de l’acteur Michel Simon datant de 1965.

par Yves Thonnérieux

Voici ce que dit Michel Simon, alors âgé de 70 ans : « Cette prolifération de l’être humain (…) est effroyable. Les animaux vont disparaître. (…) La science chimique assassine la terre, l’insecte, l’oiseau (…). Le progrès tue l’homme, on s’en apercevra peut-être trop tard. (…) Dans ce parc où je suis arrivé en 1933, le printemps était une orgie de chants d’oiseaux (…) »

J’ai 10 ans (comme dans la chanson) lorsque ce constat visionnaire est figé sur pellicule pour l’éternité. En 1967 – deux ans plus tard donc, le monde des oiseaux est pour moi une révélation. Michel Simon situe son paradis de l’avifaune dans l’entre-deux-guerres. Le mien se réfère au début de la décennie 70 (les Anglais parlent du « syndrome de la référence variable »). Juché sur ma mobylette, je quadrille les collines des monts du Lyonnais et des contreforts du Pilat. Le soir, je noircis des carnets listant mes découvertes et décrivant les comportements d’oiseaux qui me semblent abondants mais le sont sans doute déjà moins que 20 ou 30 ans plus tôt. Je vis oiseaux, je rêve oiseaux (et mes résultats scolaires, jusqu’ici irréprochables, s’en ressentent). Je suis en immersion dans ce que je considère comme un bain de jouvence, malgré le DDT qui fait débat.

Une certaine lande arbustive aimante souvent mes pas, près de Sainte-Croix-en-Jarez : cinq espèces de bruants (dont le mythique ortolan) y mêlent leur voix dans les senteurs lourdes des genêts de mai. La linotte, le pipit des arbres, le traquet pâtre (comme on disait alors), les deux espèces d’alouettes, la pie-grièche écorcheur, les fauvettes grisette et orphée y prospèrent. Depuis le vallon mitoyen, me parvient la voix mêlée du torcol et de la tourterelle des bois.

Des cinq bruants, seul le zizi est encore présent aujourd’hui. Quant aux autres espèces, disparues ou réduites à des couples épars. Sur place, je déambule désormais dans un paradis perdu…

Aux jeunes ornithologues qui débutent et pensent que cette densité de l’avifaune est la norme, je dis : ne négligez pas le plus « banal » moineau domestique. Il sera sans doute le friquet de demain dont je pleure la quasi-disparition.

(*) Allusion au film Le vieil homme et l’enfant de Claude Berri (1967), avec Michel Simon.

Ce texte sera publié en éditorial dans la Plume du Pic Vert (été 2019), journal de l’association très active créée par Jean-François Noblet (JNE) dans le Pays Voironnais (Isère).

Des phoques ont perdu la tête

Il n’y a pas que Max Ernst qui se spécialise dans la décapitation avec sa femme 100 têtes qui s’entête sans tête… Nous, aux JNE, on s’échappe de la vague picturale surréaliste pour parler d’un zigouillage animal qui perdure pour de vrai, du vrai de vrai.

Phoque en Bretagne – photo Erika 29 (source Creative Commons)

par Jane Hervé

Mise à jour du 11 mai 2019 : Phoques décapités dans le Finistère : trois personnes du milieu de la pêche entendues

Une tête et deux corps de phoques ont été retrouvés ces dernières semaines à Concarneau et à Trégunc dans le Finistère. Oh, ces jolies bêtes grisées qui folâtraient au bord des îles bretonnes. Des enfants attendaient qu’un bout de tête ronde apparaisse ou disparaisse, à leur grand délice. De la biodiversité ludique. Oui, mais aujourd’hui ces cadavres de phoques sont découverts, ici et là. C’est grave, rageant, scandaleux, honteux.

Une tête de phoque est trouvée, accrochée à un cordage, au bout de la digue du port de plaisance de Concarneau en février 2019. Le reste du corps du pinnipède est découvert en mars. Toujours en mars, une promeneuse trouve un autre corps, en état de moindre décomposition, sur la plage de Trégunc.

Cependant les traces de décapitation semblent similaires, réalisées avec un instrument tranchant (difficile de faire autrement !). La gendarmerie maritime de Concarneau ouvre une enquête pour retrouver le ou les auteurs de cet acte de barbarie. Une énigme de Cluedo : les coupables sont-ils des pêcheurs ? des plaisanciers ? des vacanciers ? Le colonel Moutarde écolo mène l’enquête. Il semble que l’état des mammifères exclut qu’ils se soient pris accidentellement dans des filets de pêche.

L’association Sea Shepherd, dont on connaît la lutte, propose 10 000 € à celui qui aidera à identifier le coupable. Le coupable effectif, celui qui guillotine au couteau les animaux marins ? Un seul ? N’y a-t-il pas 100/1000 coupables masqués (les humains méprisant les animaux; puis les récupérateurs de pelage, de graisse, de cosmétique; puis les obsessionnels de la surpêche, parfois même pour survivre; puis. etc.). Il y a aussi cette société mutique – nous – qui laisse faire ces carnages au coup par coup, dépouillant peu à peu l’océan de ses phoques, mais aussi de ses dauphins, de ses thons. Nos arrière-arrière-arrière-petits-enfants s’amuseront-ils en regardant jouer les phoques ?

Lettre ouverte à tous les spécistes

Voici une lettre ouverte adressée à tous les spécistes par un membre des JNE très engagé dans la défense de la cause animale.

par Michel Cros

Mesdames et Messieurs les spécistes,

Ouest France vient d’annoncer le projet d’une nouvelle usine à Châteaulin dans le Finistère avec une cadence d’abattage de 800 000 poulets par semaine.

Arrêtons les massacres, s’il vous plaît, fermons ces abattoirs !

A l’heure où la cathédrale du vivant s’effondre inexorablement, ne croyez-vous pas qu’il est temps de changer. On ne s’acharne pas sur un corps mourant, celui du vivant. L’accompagner, serait le terme le plus approprié. Ces êtres sentients (1) qui nous ressemblent, avec certes leurs différences physiques, humaine, non-humaine ou que sais-je autre qualificatif technique, ont tous un même dénominateur commun : « la Vie ». Du plus petit des insectes à la forme la plus évoluée des mammifères, tous aspirent à vivre et mourir avec respect.

Qui n’a pas vu dans sa vie un être cher prendre soin de quelqu’un de sa famille, qui n’a pas vu tel animal sauvage ou de compagnie témoigner d’empathie pour un bébé malade qui plus est appartenant même à une autre espèce, qui n’a pas ressenti au plus profond de son cœur un déchirement à la vue d’une vie qu’on retire ?

Avons-nous stocké tant de merde dans nos yeux pour ne plus y voir clair !

Ne nous voilons plus la face et ouvrons les yeux sur ce champ de bataille sans fin. Hardi les spécistes, soyez les premiers à fermer ces portes de l’enfer qui déshonorent la civilisation humaine. Nous n’avons rien à perdre, maintenant que nous sombrons vers la 6e extinction, mais tout à gagner pour mieux ressusciter la conscience en paix.

A nous tous qui avons oublié ce précieux héritage qui nous est alloué dans cette Vie, nous lui devons maintenant reconnaissance. Des peuples premiers comme les aborigènes nous disent que toute Vie est notre parente biologique. Nous sommes faits pour nous aider et non pour nous détruire, c’est inscrit dans notre ADN. Il n’est pas nécessaire d’être croyant pour cela. Nous le savons aujourd’hui grâce à la science. Si 99 % de nos gènes sont identiques avec les grands singes, nos parents les plus proches, nous, « êtres animés » partageons aussi les mêmes gènes avec les autres espèces. S’il vous plaît, ne voyez pas cette lettre comme un quelconque sermon militant supplémentaire. Ouvrons plutôt notre cœur !

Chers spécistes, c’est vous qui avez la clé et il n’appartient qu’à vous de faire le geste de la libération. Ces camps de la mort n’ont plus lieu d’être. L’histoire en a fait la triste expérience au siècle dernier, c’était hier. Ne leur permettons pas de subsister encore ici.

Si un pas vers le « bien-être animal » a été fait avec une proposition d’abattage à la ferme, poursuivons cette marche vers la fermeture totale de ces usines-abattoir. Nous n’avons pas besoin d’autant de viande pour nous nourrir quotidiennement. Pour ceux qui en doutent, je les invite à visionner cette vidéo sur Philip Wollen, réalisée à Melbourne en 2012. Tout est dit avec clarté. Souhaitons que la vision de ce philanthrope vous enthousiasme comme elle m’a touchée en cette soirée de Pâques alors que mes aspirations volaient en éclats devant tant de destructions annoncées. Car l’effondrement du vivant a bien lieu, n’en déplaise à ceux qui continuent à surfer sur les vagues de leurs illusions… Que faire, comment agir ?

Faudrait-il, peut-être plus d’un gilet jaune devant chaque spéciste pour faire pencher la balance mais je ne suis pas sûr que la loi du grand nombre ferait ici l’affaire.

Nous n’avons pas le choix. Écoutons la souffrance des « sans voix », c’est eux qui nous dictent le chemin de cette résurrection de l’Homme vers l’humain. Utopie crieront certains, alors rappelons-nous les sages paroles d’Edgar Morin sur l’éloge de l’utopie réaliste et fonçons sans hésiter dans cette direction.

Trop de sang continue à être versé quotidiennement par la main humaine. Deux milliards d’animaux meurent ainsi en silence chaque semaine dans le monde.

Trop d’agonie s’enchaîne jour après jour, année après année, dans cette spirale infernale d’un productivisme sans fin. Stop, cela suffit. Fermons ces abattoirs définitivement.

C’est le moment maintenant de le faire. C’est possible !

Nous le voyons bien en cas de catastrophe naturelle. Tout s’arrête. N’attendons pas l’irrémédiable. Certes, nous ne stopperons pas le dérèglement climatique. Mais fermer ces abattoirs, nous pouvons et devons le faire aujourd’hui. Pas demain ni après demain !

Ces portes de l’horreur une fois condamnées, d’autres portes s’ouvriront vers plus de respect et de bonheur pour nous tous, surtout pour ceux qui travaillent à de telles tristes besognes.

N’ayons pas peur et ayons le courage d’avancer libres vers plus d’amour pour le vivant.

Bien à vous

(1) A lire aussi : https://www.nature.com/articles/s41586-019-1099-1

Ecologie piétonne

Une adhérente des JNE réagit avec humeur et humour face aux obstacles multiples qui se dressent sur le chemin des piétons en ville.

par Jane Hervé

Non, j’ai encore deux jambes et deux pieds. Ouf ! Je suis un piéton-piétonne. « Pied », sans doute, mais quel « ton » donner désormais à mes marches en ville ? « Pied », sans doute, mais je « tonne » de rage de plus en plus fort lors de mes errances en ville.

Oui, j’aime baguenauder à droite à gauche, façon de sentir le monde dans l’état de délicieux anonymat du piéton, flairer les passants, la lumière sur la rue, capter un regard, une attitude ou une scène vivante de notre cher théâtre humain. Ce nomadisme de bon aloi m’apportait dans les années 1990-2000 un certain plaisir à l’âme et aux mollets.

Valise or not valise à roulettes… Or, je découvre l’art de traîner sa valise à roulettes, laquelle remplace aujourd’hui le balluchon de nos ancêtres bretons et tzigane. Qu’est-ce qu’il y a dedans ? Mystère. Des choses et des choses. Qu’importe. Chacun traîne derrière lui cette foutue valise comme un toutou sur le quai de métros, des gares (surtout, c’est un vrai essaim de valoches) et dans les rues, oubliant que d’autres piétons occupent le même espace public, devant, derrière, à droite à gauche. L’autre jour, j’ai vu un type qui a fait un bond Jean-Claude Vandamme au-dessus de la valise à roues qui fonçait en direction de son bas de pantalon. Il s’est retrouvé de l’autre côté de la valise avec une souplesse exquise. « Tu l’as échappé belle », clamais-je éblouie. Le sportif n’a même pas engueulé le porteur de valises, lequel n’était pas Francis Jeanson, mais plutôt un judoka démocrate. L’autre jour, une valise à roulettes tirée par un autre gars pressé, a voltigé dans les pattes d’une copine, lui brisant le fémur en plein carrefour. Le traîneur de Pigalle s’esquiva, sans même s’être aperçu du choc. Heureusement, les passants ont porté secours à la blessée, mais n’ont pas hurlé pour que le responsable observe les méfaits de sa maudite valoche.

Les trottinettes. .  .Quelle merveille de retrouver ses rêves d’enfants, de folâtrer dans le léger petit vent causé par le déplacement. Parfois, une famille entière trottine à la suite – papa-maman-fiston – sur la voie des bus dans un grand bonheur familial. Parfois un couple circule sur le même engin, bien collé dos-ventre. Par sens de l’économie ? Placés l’un derrière l’autre.… Leur amour victorieux, prouvé devant tous, brave les passants, en évitant parfois de les éviter. Aie. Mais que deviennent ensuite ces foutues trottinettes (hormis qu’elles engendrent chutes, fractures de ceci ou de cela) ? Leurs usagers les abandonnent ça et là au hasard du trottoir, au terme de leur emprunt. Arrivés à destination, eux ! Ce qui fait que le papi, lequel regarde la rue à sa hauteur coutumière, se prend les pattes dans la plaque sombre au ras du sol. Appui du pied discret, toujours couleur de bitume of course. De là à se faire une entorse, c’est idéal. Les opérateurs les déposent par triades, çà et là. Les pubs vantent ces sympathiques engins comme « éco-responsables ». Responsables de quoi ? De négligences ? Sans compter que les usagers des huit opérateurs Trotti-trotta les laissent parfois à l’entrée de votre immeuble, vous barricadant à la Trump dans votre domicile. Un coup de pied (-ton) vengeur est votre seule issue. Mais attention, la ferraille résistante est plus dure que la toile de vos « runnings ».

Les vélos alors. L’espoir va venir de là, peut-être ? Les vélos slaloment avec gaieté devant les bus, à leurs risques et périls (par exemple perdre un bras en virant ou rater un tournant invisible). Pas besoin d’avoir des effets spéciaux style cinoche pour frémir à leur vue. Oui, mais quand la piétonne rassurée s’apprête à traverser la rue « au vert » parce qu’elle en a le droit, voici qu’un vélo lui passe sous le nez. Vroum. Ni vu, ni connu. Affaire courante, comme on dit à l’hôtel de police. Tant et si bien que quand si un vélo s’arrête au feu rouge pour nous laisser marcher et donc traverser, la piétonne prend le temps de le féliciter : « Bravo, merci. Vous respectez la circulation. Vous ». Oui, mais l’autre jour, un vélo excité me passe sous le nez au feu rouge du XVe arrondissement. Je gesticule pour éviter le guidon et m’excite : « Non. Non. Vous n’avez pas le droit. C’est un passage piéton ». Le cycliste, déjà à trois mètres, se retourne et hurle sur le vif : « Vous êtes de la police ? ». Son sens aigu de la répartie me glace, mais comme le cycliste se prenait pour Lance Armstrong, il était déjà très loin.

Bon alors le piéton-piétonne – moi – cherche alors à progresser sur le bitume, entre le caniveau et les terrasses de café et les commerces (cf dans les néo-gares). Tables et chaises sur trottoir permettent au consommateur de humer le café, tout en étant environné par une délicieuse odeur de gaz d’échappement. « Anne, Airparif, à mon secours ! Urgent ». L’an passé, un café plein d’attention et attentif à la rentabilité avait même installé quatre chaises longues sur le trottoir. Certes, on était en été ! Mieux vaut regarder ailleurs ou s’asseoir et demander une paille et un apéro. Dans les petits jardinets, certains sont placés en face d’un bistrot. Ils ont l’avantage de faire double usage. Ce sont de gigantesques cendriers à ciel ouvert, où les fumeurs du zinc balancent leur mégot en sortant. C’est d’ailleurs aussi le cas d’un incroyable jardin à mégots voisin, où de vagues buissons poussent avec des engrais à la nicotine.

Ah, me direz-vous, arrête d’anecdoter – peut-être de radoter –, d’être aigri.e. C’est la vie moderne. C’est toi et moi. C’est. Mais comment ne pas considérer que ces multiples incivilités s’inscrivent dans notre liberté de citoyen. Comment gérer les droits de la trottinette et ceux de nos mollets ? Simultanément ? Successivement ? L’art d’abuser s’inscrit en effet dans les délices de la liberté. Quel principe kantien permettrait de marier le conducteur de bus et la piétonne, le trottinette-man et la passant, le… Quelle maxime peut structurer un vécu collectif où chacun passe son temps à déborder à travers ses actions ? Quel logiciel ? Moins de passants (eugénisme), moins de trottinettes (entrave au commerce), moins de…Non, s’il vous plaît, pas moins de piétons. Le piéton est l’avenir de votre dos fatigué et de votre souplesse éreintée. D’ailleurs si vous avez mal aux pieds, la multiplication des cabinets de massage dans certains quartiers peut éventuellement assouplir votre voûte plantaire. Entre autres !

La France est-elle spécifiquement anti-nature ?

A l’issue de près de quarante années de vie professionnelle dans le domaine de la protection de la nature, à côtoyer les acteurs du monde rural (agriculteurs, forestiers, élus locaux, chasseurs, pêcheurs, propriétaires privés, administrations, associations de protection de la nature) et à m’intéresser aux relations entre l’Homme et la Nature sur les traces de François Terrasson, j’ai acquis la conviction qu’en France, le sentiment anti-nature est particulièrement bien ancré.

par Jean-Claude Génot *

Certes, je n’ignore pas que la régression de la nature est un phénomène mondial qui n’est pas spécifique à notre pays. J’ai avancé quelques hypothèses sur l’attitude anti-nature de la France dans un chapitre intitulé L’exception française dans un de mes livres (1). C’est pourquoi j’ai lu avec grand intérêt le livre de Valérie Chansigaud paru en 2017 : Les Français et la nature. Pourquoi si peu d’amour ? (2).

Dans ce livre, Valérie Chansigaud, qui étudie l’histoire de l’impact de l’homme sur la nature, a réuni de nombreuses données qui montre le retard des Français par rapport aux Anglo-Saxons et aux Allemands dans de nombreux domaines tels que les livres sur la nature, la photographie animalière, les documentaires naturalistes avec la première réalisation française un demi-siècle après les Britanniques, les émissions de télévision sur les animaux et les revues scientifiques sur l’écologie qui apparaissent dès le début du XXe siècle aux Etats-Unis avec Bulletin of the Ecological Society of America en 1917 tandis que son équivalent français le Bulletin de la Société d’écologie ne voit le jour qu’en 1969.

Parmi les grands voyageurs, géographes et naturalistes du XVIIIe et XIXe siècle, on retient les noms du Suisse Augustin Pyrame de Candolle (1778-1841), de l’Allemand Alexander von Humboldt (1769-1859), un pionnier de la biogéographie, et des Britanniques Alfred Russel Wallace (1823-1913) et Charles Darwin (1809-1882) à qui l’on doit la célèbre théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Mais qui, en dehors des spécialistes, a retenu le nom du français Aimé Jacques Alexandre Goujaud dit Bonpland (1773-1858) alors que ce dernier a accompagné Humboldt en Amérique du Sud ? De plus, aucun concept fondateur de l’écologie scientifique n’est dû à un Français : les Allemands Haeckel (1834-1919) pour le terme écologie et Möbius (1825-1908) pour la biocénose, le Britannique Tansley (1871-1955) pour l’écosystème et l’écotope, le Russe Vernadsky (1863-1945) pour la biosphère, les Américains Clements (1874-1945) pour le climax, Soulé et Wilcox pour la biologie de la conservation et Wilson et Rosen (1930-2006) pour la biodiversité.

Humboldt mérite une mention spéciale car il s’agit bien d’un homme hors du commun. Pour ses contemporains, il était « l’homme le plus célèbre au monde après Napoléon » (3). Il était admiré de personnes aussi remarquables à leur époque que les poètes Emerson, Wordsworth et Goethe, un écrivain comme Thoreau, un scientifique comme Darwin que Humboldt a inspiré pour son expédition sur le Beagle et l’écriture de L’origine des espèces et des hommes politiques comme Jefferson et Simon Bolivar. Il a fréquenté tous les savants de son temps : Arago, Cuvier, Lamarck, Gay-Lussac et Laplace. Ce qui a rendu sa personnalité si marquante est, outre sa passion pour les sciences au sens large, son approche globale de la nature, son sentiment de nature et le parallèle qu’il faisait entre le sort des hommes et celui de la nature face à l’exploitation.

Enfin, il n’y a aucune personnalité chez nous qui puisse rivaliser avec les Américains Henry David Thoreau (1817-1862), John Muir (1838-1914) ou Aldo Leopold (1887-1948) qui ont fortement marqué leur époque et ont un écho encore aujourd’hui en dehors des Etats-Unis. Valérie Chansigaud aurait pu également rappeler que le premier parc national au monde a été créé en Amérique du Nord en 1872 et les premiers parcs nationaux européens en Suède en 1909, en Suisse en 1914 et en Italie en 1923, alors que le premier parc national français date de 1963.

Selon l’historienne, la plus grande indifférence à la nature des Français est une question de préjugés culturels. En matière d’idée préconçue, le sentiment hostile à la nature qui préside à l’époque des Lumières est illustré par cette célèbre citation de Buffon (1707-1788) : « La nature brute est hideuse et mourante ; c’est moi et moi seul qui peut la rendre agréable et vivante ». Buffon apporte la preuve qu’on peut décrire la nature et n’avoir aucune empathie pour elle, pire une forme de haine. De là ont découlé les assèchements de marais, les recalibrages de rivières et l’exploitation des vieilles forêts.

Comme autre exemple de préjugé, Valérie Chansigaud analyse les distinctions faites entre les différentes espèces vivantes, notamment celui qui conduit les scientifiques à consacrer 40 % de leurs articles aux mammifères alors que ces derniers ne représentent que 9 % des vertébrés. Elle nous rappelle également que dans l’art pariétal, la plupart de dessins ne concernent que des gros mammifères. Mais s’agit-il d’un préjugé ou d’une solidarité intra spécifique, car n’oublions pas que Homo sapiens est un mammifère. Qui plus est, les dessins des célèbres grottes préhistoriques rendaient hommage aux mammifères qui occupaient sans aucun doute une place de choix dans leur cosmologie.

Ainsi on peut également penser que c’est la fascination de l’homme pour le loup qui l’a conduit à domestiquer ce prédateur. D’ailleurs cette alliance entre l’homme et le loup domestiqué devenu chien est sans doute à l’origine de la réussite de l’homme moderne grâce à une chasse plus efficace (4). Quand des penseurs ont tenté de s’intéresser à la nature comme le géographe anarchiste Elisée Reclus (1830-1905), ils n’ont pas réussi à faire passer leurs idées vers la société civile et n’ont pas permis l’émergence d’associations ou d’organisations sociales qui agissent concrètement pour la nature comme ce fut le cas en Grande-Bretagne. Le géographe ne sacralise pas la nature comme Thoreau ou Muir parce qu’il est plus anarchiste que naturaliste et souhaite surtout s’opposer aux conservateurs qui utilisent la nature pour justifier l’asservissement de l’homme. Il est loin du militant de la cause sociale, animale et environnementale, Henry Stephens Salt (1851-1939), qui estime que la morale doit s’appuyer sur le fait que tous les êtres vivants sont parents. Une ébauche de l’éthique éco-centrée d’Aldo Leopold qu’on ne trouve chez aucun penseur français de cette époque. Qu’est-ce qui a manqué à Elisée Reclus pour être retenu dans l’histoire de la pensée écologique au niveau international ? Un manque de recul lié à son présupposé d’ordre moral selon lequel l’humanité pouvait être améliorée par la révolution alors que Salt considère la civilisation moderne comme une barbarie, ce que le XXe siècle va malheureusement confirmer. Un manque de lucidité à propos de l’influence négative de l’homme sur la nature alors que George Perkins Marsh (1801-1882) dans son ouvrage L’homme et la nature montre que les activités pastorales et agricoles peuvent mener à la désertification par érosion des sols et au déclin des civilisations. Enfin, on ne sent pas chez Reclus l’amour de la nature d’un Humboldt et sa citation sur le loup : « Voilà bien le compère malfaisant, perfide, sanguinaire, lâche et vil de toutes façons ! » (5) ressemble plus à une saillie de Buffon qu’à une ode à la nature de Thoreau. On ne peut manifestement pas faire un bon avocat de la nature avec de telles opinions !

Pour Valérie Chansigaud, c’est le manque de soutien populaire aux défenseurs de la nature et le mode de scrutin électoral majoritaire qui explique la faiblesse des écologistes sur le plan politique et l’absence de prise en compte de la nature par les divers gouvernements. Pourtant la loi de protection de la nature rappelle que cette dernière est d‘intérêt général. Mais que vaut l’intérêt général face à la pression des intérêts particuliers ? L’auteure souligne que si la protection de la nature est mal considérée par les défenseurs des causes sociales, c’est parce qu’elle est éloignée des problèmes sociaux et politiques. Mais pourquoi ne reproche-t-on pas aux organisations telles que les syndicats, les associations de consommateurs, les associations familiales et autres ONG caritatives de ne pas se sentir concernées par la nature alors que nous lui devons tout, que l’on soit riche ou pauvre, malade ou en bonne santé, ouvrier ou professeur ? Comme le disait Romain Gary (1914-1980), cité dans le livre : « Ce n’était pas la peine de défendre ceci ou cela séparément, les hommes ou les chiens, il fallait s’attaquer au fond du problème, la protection de la nature ». L’intérêt pour la nature est une question de sensibilité et celle-ci peut être suscitée par de nombreux moyens, à une seule condition : que la protection de la nature devienne un projet de société fédérateur, ce que Valérie Chansigaud appelle de ses vœux avec ces mots : « un idéal politique mêlant démocratie et pluralisme ».

L’auteure n’a pas manqué de citer François Terrasson, qui s’est intéressé très tôt au désamour de ses contemporains vis-à-vis de la nature. Mais étrangement elle retient comme explication au rejet de la nature, le besoin de socialisation de l’être humain en utilisant une citation de Terrasson qui est loin d’être le cœur de sa pensée. D’abord, les défenseurs de la nature sont majoritairement des urbains, des êtres sociaux s’il en est, ce qui n’enlève rien à leur attrait pour le sauvage bien au contraire. La nature constitue un antidote à la vie trépidante des villes. Ensuite, c’est mal connaître Terrasson que de faire l’impasse sur la peur de la nature et le phénomène de double contrainte (6), pour expliquer ce réflexe psychologique anti-nature. Les gens ont peur de ce qu’ils ne contrôlent pas et ont du mal à admettre que la nature existe en dehors de l’humanité. Ils se comportent comme des schizophrènes : attirés par la nature libre et immédiatement pris d’une volonté irrépressible de la contrôler. En effet, cette peur et cette volonté de contrôle sont entretenues par tout un ensemble de messages qui s’adressent à nous directement ou indirectement, nous influencent, parfois à notre insu, et nous conditionnent dans nos comportements et nos représentations, ce sont ce que Terrasson a nommé les « Eléments de Conditionnement Mental ».

Il y aurait un champ à explorer sur la façon dont la nature est traitée par la publicité, les médias, l’enseignement, l’art et les défenseurs de la nature eux-mêmes. De plus, pour Terrasson c’est toute la civilisation occidentale qui est anti-nature (7) et pas uniquement la France. Ainsi la Ligue pour la Protection des Oiseaux a nettement moins d’adhérents que la Société Royale pour la Protection des Oiseaux (RSPB), mais cela ne fait pas pour autant de la Grande-Bretagne un pays où la nature sauvage se porte bien si l’on en croit le journaliste George Monbiot (8) pour qui les défenseurs de la nature britanniques sont « dendrophobes » et livrent les aires protégées de son pays à la dent de la « vermine laineuse », comprenez les moutons. Le pays aime les paysages ouverts entièrement façonnés par l’homme mais pas la nature en libre évolution. Au final, l’ouvrage de Valérie Chansigaud constate le retard des Français dans un certain nombre de domaines relatifs à la nature sans vraiment donner de précisions sur les facteurs explicatifs à l’origine des préjugés culturels.

Dans un texte relatif à une approche française de la protection de la nature fondé sur son expérience personnelle, Lucien Chabason (9) explique les faibles performances de notre pays en la matière. Cet énarque a dirigé le cabinet de Brice Lalonde quand ce dernier était ministre de l’Environnement et a travaillé au ministère de l’Environnement dix ans entre 1978 et 1988 ; il est conseiller auprès de la direction de l’Institut du développement durable et des relations internationales depuis 2005. Ce témoin privilégié du fonctionnement du « ministère de l’impossible » (surnom donné par le premier ministre de l’environnement Robert Poujade) estime que ce ministère n’a jamais eu les moyens de mettre en œuvre efficacement une politique en faveur de la nature car il dépend du corps des ingénieurs du génie rural des eaux et des forêts (IGREF), corps d’Etat en conflit d’intérêt permanent avec ses missions en faveur d’une politique agricole productiviste. La France a effectivement une spécificité relevée par Lucien Chabason : «  Le paysan est devenu une figure centrale et intouchable de la République ». Dès lors, tout projet visant à améliorer le sort de la nature dans l’espace rural est soit affaibli, soit supprimé car selon lui : « l’intérêt général est constamment subordonné aux intérêts particuliers professionnels de court terme ». Voilà enfin identifiée une cause principale de cette protection de la nature « à la française » pour reprendre l’expression de Chabason. Cette survalorisation du paysan, qu’on ferait mieux de nommer exploitant agricole, qui a trop longtemps prévalu en France, repose sur la glorification des paysages ruraux façonnés par l’agriculture alors même que les pratiques ont changé. Elles sont aujourd’hui très intensives, à l’origine de certains scandales sanitaires et en train de nous mener au « printemps silencieux » (je veux parler de la réduction d’un tiers des populations d’oiseaux des campagnes en 15 ans établie par le CNRS et le Muséum National d’Histoire Naturelle).

Ainsi avec le soutien de l’Etat, des élus locaux et mêmes de nombreux gestionnaires d’espaces naturels, le pâturage va de soi dans les zones centrales des parcs nationaux de montagne et dans de très nombreuses réserves naturelles qui devraient être avant tout des sanctuaires pour la faune sauvage, grands prédateurs compris. Une transformation radicale des paysages ruraux français a eu lieu à partir des années 50 pour moderniser l’agriculture sous la conduite de l’Etat et de ses ingénieurs du génie rural, d’autant plus efficace que la France est centralisée et qu’elle a voulu faire de son agriculture une force de frappe économique. Cette politique a été dévastatrice car elle a détruit les paysages diversifiés de bocage, de prairies humides et de vergers traditionnels riches en biodiversité. Après plus d’un demi-siècle de cette politique, le constat est désastreux : paysages désolants, produits agricoles, sols et nappes phréatiques contaminés par les pesticides, effondrement de la biodiversité.

Dès lors, toute tentative pour restaurer la diversité naturelle dans l’espace rural est vidée de son sens, à l’image des mesures agri-environnementales, de la politique Natura 2000 et de la trame verte et bleue. Malgré les données qui s’accumulent sur les méfaits des pesticides agricoles, l’Etat continue de soutenir à bout de bras ce modèle non durable, pire il a inspiré la Politique Agricole Commune de l’Union Européenne. Cette vision de la protection de la nature dite « contractuelle » à la place du réglementaire montre depuis longtemps ses limites. Ceux qui avaient encore des illusions les ont entièrement perdues à l’issue du Grenelle de l’environnement. En effet dans la loi du Grenelle 1 (article 23), les plans de conservation de la nature doivent être compatibles avec les activités humaines mais pas l’inverse (10).

S’il fallait encore une illustration de l’anti-modèle de protection de la nature « à la française », la comparaison de la protection des forêts en France et en Allemagne est édifiante. Les deux pays se sont dotés d’une stratégie en faveur de la biodiversité. En France, la protection stricte en réserve intégrale et en îlots de sénescence doit représenter 1 % des forêts domaniales contre 10 % en Allemagne (en Rhénanie-Palatinat, ce seuil est presque atteint d’après G.J. Wilhelm, conseiller forestier auprès de la ministre de l’environnement et des forêts du Land). Quand les Romains ont envahi la Gaule en 52 avant notre ère, nos ancêtres vivaient depuis longtemps dans des paysages ouverts et les légions de César n’ont eu aucun mal à assiéger les villes et villages des Gaulois (11). Quand ils se sont attaqués aux Germains, ceux-ci vivaient dans de vastes forêts, entrecoupées de marécages impénétrables aux troupes romaines qui ont renoncé à envahir la Germanie. Les Allemands sont des « fils » de la forêt et leur attitude vis-à-vis de la protection des milieux forestiers aujourd’hui puisent dans cet héritage. En France, non seulement la forêt en libre évolution est intolérable philosophiquement à bon nombre de technocrates forestiers mais en plus le Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt lui a assigné une autre tâche dans le récent plan national de la forêt et du bois 2016-2026 : « Adapter les sylvicultures pour mieux répondre aux besoins des marchés » (12). Une fois de plus, c’est la demande des intérêts de la filière bois qui est satisfaite sans aucune compensation écologique ni approche globale. On retrouve en forêt publique les mêmes réflexes des ingénieurs du génie rural que ceux mis en application en agriculture : une vision purement économique à court terme au détriment d’une approche globale d’intérêt général, longtemps mise en avant sous l’appellation de gestion multifonctionnelle balayée par le « produire plus » issu du Grenelle de l’environnement.

La France n’est définitivement pas un modèle en matière de protection de la nature. Il suffit de lire le tableau de bord des aires protégées 2018 de l’UICN France (13) pour s’en convaincre. Depuis 20 ans, le pourcentage des aires protégées de façon réglementaire en métropole stagne autour 1 à 1,4 %. Et encore, il suffirait de regarder les modalités de gestion de certaines de ces aires protégées pour souligner encore et toujours l’exception française avec une multiplicité d’activités humaines tolérées, voire promues, dans les réserves naturelles ou les zones cœur des parcs nationaux comme l’élevage, la chasse ou l’exploitation forestière. Alors d’où vient cette antipathie face à la nature, partagée par une majorité de nos concitoyens et incarnée chez nos décideurs, nos ingénieurs et nos penseurs ? La complexité de la construction des valeurs individuelles et collectives devrait nous conduire à rester prudent et ne voir qu’un pur hasard dans le retard français en matière de protection de la nature. Mais comment ne pas évoquer certains faits qui ont façonné la société française et peuvent expliquer cette position dominante anti-nature ? Le fait religieux car nous avons vécu longtemps sous l’influence d’une religion catholique qui a beaucoup contribué à éloigner l’homme de la nature. A ce propos la France n’a pas été considérée comme la fille aînée de l’église pour rien et la laïcité proprement française est bien à la mesure de la réaction à l’ancienne emprise religieuse sur la société. Par ailleurs les autres grandes religions monothéistes qui ont cours en France s’alignent sur la religion chrétienne pour ce qui est de considérer l’homme comme un sujet et la nature comme un objet.

Le fait rural qui s’exprime par la déforestation pour développer l’agriculture est sans conteste un élément ancré depuis au moins l’âge de bronze dans notre pays, même si la glorification du paysan relève de la période moderne. Le fait métaphysique cartésien car il extrait l’homme de la nature et a influencé profondément la science moderne. Le fait politique avec un centralisme ravageur quand il s’agit d’appliquer des mesures sans aucune considération pour la nature, avec des ingénieurs d’Etat, tous nourris des mêmes dogmes du progrès. L’exemple illustrant parfaitement cette spécificité anti-nature est l’attitude française face aux grands prédateurs (ours, loups). A ce propos, je ne résiste pas au plaisir de citer ce journaliste allemand du Süddeutsche Zeitung qui, en s’exprimant sur l’hystérie provoquée par les loups en France, donne son point de vue sur la relation des Français au sauvage : « Car la France est tout simplement le pays où a été suivi à la lettre le commandement de Dieu d’assujettir la terre, jusqu’aux haies de buis taillé. Ici, plantes et animaux sont traités avant tout en fonction de leur utilité, d’où une grande richesse du pays en savoureux produits du terroir, du vin à la viande d’agneau en passant par les fromages. Et c’est dans ce monde façonné par l’homme pour ses semblables que le loup sauvage fait aujourd’hui irruption » (article paru dans Courrier international du 1er au 21 août 2013). Si on pense comme Henry David Thoreau que la sauvegarde du monde est dans le sauvage, alors notre pays est mal parti…

*Ecologue

 

1 Génot J.-C. 2014. Plaidoyer pour une nouvelle écologie de la nature. L’Harmattan. 184 p.

2 Chansigaud V. 2017. Les Français et la nature. Pourquoi si peu d’amour ? Actes Sud. 187 p.

3 Wulf A. 2017. L’invention de la nature. Les aventures d’Alexander von Humboldt. Les Editions Noir sur Blanc. 636 p.

4 Durand S. 2018. 20 000 ans ou la grande histoire de la nature. Actes Sud. 240 p.

5 Reclus E. 1998. Histoire d’une montagne. Actes Sud. Babel. 227 p.

6 Génot J.-C. 2013. François Terrasson. Penseur radical de la nature. Editions Hesse. 237 p.

7 Terrasson F. 2008. La civilisation anti-nature. On ne peut pas vivre en parenté avec la nature sans comprendre ce que nous sommes. Sang de la Terre. 293 p.

8 Monbiot G. 2013. Feral. Searching for enchantment on the frontiers of rewilding. Allan Lane. 317 p.

9 Chabason L. 2013. Existe-t-il une approche française de la protection de la nature ? In Mathis C.-F. & Mouhot J.-F. 2013. Une protection de l’environnement à la française ? (XIXe –XXe siècles) : 335-340.

10 voir 1

11 voir4

12 Programme national de la forêt et du bois 2016-2026. Projet présenté au conseil supérieur de la forêt et du bois le 8 mars 2016. Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt. 60 p.

13 UICN Comité Français. 2018. Tableau de bord des aires protégées françaises 2018. Rapport. 186 p.

A propos des luttes en cours

En décembre 2018, le WWF France avait estimé que les conditions de sécurité n’étaient « malheureusement plus réunies pour garantir un déroulement pacifique de la marche (pour le climat) du 8/12 à Paris. Dans ce contexte, le @WWFFrance n’y prendra pas part et s’associe à N. Hulot pour inviter les organisateurs à la reporter début 2019 ». Nous voilà début 2019.

par Marie-Joséphine Grojean

Alors, marche ou pas marche ? La question se pose désormais chaque samedi. La réflexion sur la sécurité semble vraiment hors sujet. La sécurité ! Comme si on était en sécurité dans ce monde ! L’argument sécuritaire n’a rien à voir avec ce qui est en jeu dans le phénomène GJ qui s’avère être, en plus d’un problème de société, un problème de civilisation, mettant en cause pêle-mêle, une civilisation matérialiste, consommatrice, capitaliste, donc foncièrement inégalitaire et destructrice. Le fait d’opposer de façon constante, systèmatique, presque idéologique, l’écologique au social, d’opposer comme cela a été exprimé d’une manière limpide, même si lapidaire « la fin de mois à la fin du monde », est une lecture inappropriée de ce qui se joue actuellement dans les sociétés occidentales et particulièrement dans la société française.

Pourquoi cette mise en opposition (qui est presque une mise en accusation) est-elle inappropriée ? Parce qu’elle relève d’une manière de penser obsolète, celle des logiques exclusives, logiques du tiers exclus, logiques qui ont fait le nid des libéralismes et d’un progrès technique supposé rendre les gens plus heureux (les gens sont-ils plus heureux ? Vous avez certainement la réponse…).

Schématiques, réductrices, ces logiques binaires exclusives n’intègrent ni les réalités sociales ni les données du Vivant. Or, ce sont les réalités sociales et les données du Vivant qui fondent la pensée complexe qui est au coeur de l’écologie, c’est à dire au coeur de la Nature : là où jouent les interdépendances et les interactions de tous ordres et de toutes échelles.  Cette pensée complexe des interdépendances est au coeur du Vivant ; et les fins de mois qui prennent à la gorge la majorité des humains font partie du Vivant.

Les humains d’aujourd’hui ont besoin d’apprendre à retisser des liens nouveaux avec la Nature, à percevoir les interdépendances, à saisir les interactions, cela pourrait pourrait ouvrir des perspectives de changement sur la situation d’une planète en voie de dévastation, situation aussi tragique que celle des fins de mois. Tout cela est une question d’éducation et de culture. Cette culture du risque n’a pas été mise en oeuvre. Cette éducation à la pensée complexe n’a pas été faite. On croit que l’information peut se substituer à l’éducation. Ce n’est pas vrai. L’information, c’est du quantitatif, c’est de l’événementiel : c’est de l’accumulation de données qui finit par gommer les données. Dans l’éducation, on est dans le qualitatif ; on est dans la méthode : on apprend à penser. C’est évidemment beaucoup plus difficile…

Peut-être n’est-il pas inutile aussi de rappeler quelques fondamentaux que l’habitude, l’inertie, le gavage informatif, ont transformé en loukoums de l’écologie (qu’elle soit institutionnelle, politique, verte, ou tout autre qualificatif… )

Par exemple, le concept de Développement Durable. Il  est né en 1992 lors de la Conférence de Rio des Nations Unies sur l’Environnement et le Développement, les participants ayant alors pris conscience des menaces que notre mode de développement faisait peser sur la planète et sur l’humanité. Il a été alors proposé que soit élaboré un autre mode de développement « qui réponde aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité  des générations futures à répondre aux leurs.» (On parle bien ici des besoins de la Planète ET de ceux de l’Humanité).

La Déclaration de Rio dit aussi, et en priorité, que « les êtres humains sont au centre des préoccupations relatives au développement durable. Ils ont droit à une vie saine et productive en harmonie avec la Nature ».

Le Développement Durable veut donc « promouvoir un modèle respectant l’environnement et qui puisse assurer le bien-être des femmes et des hommes d’aujourd’hui sans compromettre celui des femmes et des hommes de demain ».

Pour faire bref, l’intégration de l’écologie et du social est d’évidence, et cela depuis le début. Cela s’appelle la convergence… des objectifs, des luttes, des désirs, des nécessités….

Salut à tous. Bons samedis de début 2019

PS : ces quelques lignes de Pierre Bourdieu tirées d’une interview de 1999 avec Günther Grass relatée dans le journal le Monde.

« La force des dominants n’est pas seulement économique, elle est aussi intellectuelle. Elle est aussi du côté de la croyance. Et c’est pour cela, je crois qu’il faut « ouvrir sa gueule », pour essayer de restaurer l’utopie, parce qu’une des forces de ces gouvernements néo libéraux, c’est qu’ils tuent l’utopie.

Il ne s’agit pas seulement de contrecarrer et de contrarier ce discours dominant qui se donne des allures d’unanimité. Pour le combattre efficacement, il faut pouvoir diffuser, rendre public le discours critique. Nous sommes sans cesse assaillis par le discours dominant… »

Féminisme et écologie

Dans un contexte de dénonciation du harcèlement machiste, de discours contradictoires sur « le genre » et de controverses sur l’écriture « inclusive », il paraît opportun de faire le point sur le féminisme. La tâche est d’autant plus difficile que notre nature sexuée, homme ou femme, ne dit rien sur notre identité socialement construite. C’est là l’impasse du discours écologiste, l’homme et la femme peuvent s’affranchir des lois de la nature.

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par Michel Sourrouille

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Histoire rapide du féminisme

Une sourate du Coran affirme que « les hommes ont autorité sur les femmes en vertu de la préférence que Dieu leur a accordé sur elles ». Mais l’Islam n’est pas la seule idéologie à valoriser l’inégalité des sexes ; en France depuis le code civil de 1804, la femme mariée était juridiquement mineure et devait obéissance à son mari en tous points. Marie Curie est la première femme titulaire d’un doctorat de science, elle devient aussi la première femme professeur à la Sorbonne et ses recherches sur l’origine de la radioactivité lui vaudront le prix Nobel de Physique en 1903, puis de chimie en 1911. Malgré cela, l’Académie des sciences refusera de lui ouvrir ses portes !

Ce n’est qu’en 1907, plus de 100 ans après le code Napoléon, que la femme est autorisée en France à disposer de son salaire ; ce n’est qu’en 1924 qu’il y eut une unification des programmes du baccalauréat masculin et féminin ; ce n’est qu’en 1944 que la femme obtient le droit de vote ; ce n’est qu’en 1965 qu’elle acquiert le droit de travailler sans l’autorisation de son mari ; ce n’est qu’en 1970 que la référence au chef de famille, le père, est supprimée pour être remplacée par l’autorité parentale conjointe.

Nous ne développerons pas sur le fait que l’évolution sociale dépend de l’instauration d’un rapport de force, depuis Olympe de Gouges en 1791 en passant par le mouvement des suffragettes (organisation créée en 1903 pour revendiquer le droit de vote pour les femmes au Royaume-Uni) et le MLF (Mouvement de libération des femmes après 1968 en France) jusqu’aux Chiennes de garde et « Ni putes ni soumises ».

Notre première identité découle certes d’un fait biologique, la différenciation sexuelle, puisque nous naissons normalement homme ou femme. Mais le fait d’être « femme » ne signifie pas plus que d’être « de sexe masculin ». Maintenant, dans les discours comme dans les tenues vestimentaires, dans les choix de vie comme dans les attitudes, tout se passe comme si la femme se masculinisait, tandis que l’homme se féminisait. Nous pouvons penser que la tendance ira croissant, jusqu’à devenir la règle. Nous, hommes ou femmes, pouvons prétendre au féminisme de l’égalité totale. L’homme peut être très maternel et la femme très virile, réclamer l’égalité des salaires et les plus hautes fonctions politique tout autant que les rôles militaires les plus dangereux. La femme est la moitié du ciel, l’homme est la moitié du ciel, nous sommes tous androgynes. « On ne naît pas femme, on le devient », écrivait déjà Simone de Beauvoir en 1949. Il n’y a pas d’ordre « naturel » dans les inégalités selon le sexe, il n’y a qu’un conditionnement culturel.

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Les neurones n’ont pas de sexe

« Il est permis de supposer, écrivait Paul Broca en 1861, que la petitesse relative du cerveau de la femme dépend à la fois de son infériorité physique et de son infériorité intellectuelle. » Il faut attendre le XXe siècle pour que l’on comprenne enfin que le poids du cerveau n’a rien à voir avec ses performances : le cerveau de l’écrivain russe Ivan Tourgueniev pesait plus de deux kilos, celui d’Anatole France à peine un, celui d’Albert Einstein 1,2 kilo. Les écrits de Broca font aujourd’hui sourire. La neuroscientifique Lise Eliot a fait le point sur la différence des sexes, dans son livre Cerveau rose, cerveau bleu : les neurones ont-ils un sexe ? (Robert Laffont 2014, 507 p., 22 €). « Certes, il existe des études qui révèlent de subtiles différences entre les sexes, chez les enfants, dans le traitement des informations sensorielles, dans les circuits du langage et de la mémoire, dans le développement des lobes frontaux et dans la vitesse et la réactivité générale des neurones. Mais dans l’ensemble, les cerveaux des garçons et des filles sont remarquablement similaires. Notre cerveau se transforme du fait des apprentissages, des émotions : c’est ce qu’on appelle la plasticité cérébrale. Ce qui compte surtout, c’est la façon dont les enfants passent leur temps, c’est le regard que l’on porte sur eux, et les conséquences de toutes leurs interactions avec leur entourage sur les circuits neuronaux. »

Si les études constatent de minuscules différences entre hommes et femmes, elles ne nous apprennent rien sur leur origine.

Lorsqu’on observe une différence entre le cerveau d’un homme et celui d’une femme, on ne peut pas savoir si elle est génétique ou acquise. Catherine Vidal, auteure du livre Les Filles ont-elles un cerveau fait pour les maths ?, écrit : « A l’âge adulte, nous avons un million de milliards de connexions dans le cerveau, mais seulement 10 % de ces connexions sont présentes à la naissance : les 90 % restantes sont fabriquées plus tard, à la faveur des interactions des enfants avec leur environnement. L’apprentissage modifie en permanence l’anatomie du cerveau. Il est d’ailleurs impossible de deviner, en examinant un cerveau par IRM [imagerie par résonance magnétique], s’il appartient à un homme ou à une femme.»

On peut conclure avec la sociologue Marie Duru-Bellat, auteure de L’Ecole des filles : « Les écarts de performances filles-garçons en mathématiques bougent dans le temps et l’espace, ce qui suffit à infirmer la thèse du déterminisme biologique… Selon les enquêtes menées en 2012 par le ministère de l’Education nationale, les filles, à la fin du collège, maîtrisent mieux les compétences scientifiques que les garçons. Dans cette matière, il leur manque cependant un facteur essentiel : la confiance en soi.»

Pour les chercheurs en éducation, cette anxiété a un nom : la « menace du stéréotype ». Mis en évidence, au début des ­années 1990, par un professeur à l’université Stanford, Claude Steele, ce principe fonctionne comme une prophétie auto-réalisatrice : parce que les femmes croient être moins bonnes en maths que les hommes, elles finissent par le devenir. Nul doute, en effet, les enfants évoluent dans un monde où les clichés sur le féminin et le masculin sont encore très répandus. Le féminisme a encore beaucoup de choses à contester. Précisons en passant que « féministe » n’a pas de sexe, un homme ou une femme peuvent être féministes… ou pas.

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Féminisme et maîtrise de la fécondité

Le repopulateur Jacques Bertillon fonde l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française en 1896. La même année, le néo-malthusien Paul Robin fonde la Ligue de la régénération humaine dont la devise sera « bonne naissance-éducation intégrale ». Elle se propose de « répandre les notions exactes de science physiologique et sociale permettant aux parents d’apprécier les cas où ils devront se montrer prudents quant au nombre de leurs enfants, et assurant, sous ce rapport, leur liberté et surtout celle de la femme ». Paul Robin est aussi connu comme l’un des fondateurs de la pédagogie moderne. La nouveauté réside dans la coéducation des sexes, avec mixité et enseignement identique aux filles et aux garçons. Il va montrer qu’il y a une réelle convergence entre l’éducation et l’émancipation sociale des plus défavorisés, en particulier les femmes. Cela passe obligatoirement par le contrôle de la natalité, car seul un enfant désiré et élevé dans des conditions matérielles et morales suffisantes peut devenir un homme libre et responsable. Paul Robin introduit aussi la notion de plaisir féminin, la sexualité ne devant plus demeurer une jouissance uniquement masculine.

En 1902, sa rencontre avec Eugène et Jeanne Humbert, qui prennent en main l’organisation matérielle de la Ligue, apporte une impulsion nouvelle à son militantisme : une équipe d’orateurs brillants et populaires multiplie les conférences publiques. En définitive, plus portés par des individus que par des forces sociales, les néo-malthusiens ont été peu entendus.

L’absence d’unité du mouvement le rend fragile face à une opposition des milieux conservateurs et cléricaux plus solides et moins divisés. L’arrivée de la Première Guerre mondiale met le mouvement en veilleuse. La propagande antinataliste est alors considérée comme une trahison. La loi répressive de 1920 mettra un terme aux mouvements néo-malthusiens. Elle assimile la contraception à l’avortement. Toute propagande anticonceptionnelle est interdite. Le crime d’avortement est passible de la cour d’assises. Il faudra attendre les années 1970 pour que contraception et avortement aient droit de cité. Le néo-malthusianisme a préparé l’émergence du féminisme. Le Planning familial, le Mouvement de libération des femmes (MLF) et le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) doivent beaucoup à un homme, Paul Robin.

La controverse sexe/genre

Les anthropologues ont renouvelé l’approche du rapport homme/femme en montrant l’importance, dans le processus même de l’hominisation, de la perte de l’œstrus (NDLR : phase du cycle oestral correspondant à l’ovulation et pendant laquelle la fécondation est possible). La relation entre les sexes est soumise chez les mammifères, y compris les grands singes, à une horloge biologique et hormonale qui détermine les périodes de rut ; pour les humains au contraire, l’absence de cette détermination naturelle met la sexualité sous le signe de la disponibilité permanente sous des formes différentes. Mais contrairement au discours courant, il ne faut pas confondre exercice de la sexualité et « théorie du genre ». Il ne s’agit pas de parler de bacchanales, mais de la division sociale des rôles entre hommes et femmes.

Le genre est un concept utilisé dans les sciences sociales. Il désigne tout ce qui, dans la construction de l’identité dite sexuelle et dans la formation de la division entre les sexes, relève de mécanismes d’ordre social et culturel. Ainsi les transsexuels peuvent-ils affirmer que leur identité de genre ne correspond pas à leur sexe. La notion de genre sert à dénaturaliser la division des rôles dans la société, au travail et au sein de la sphère domestique. Elle permet de montrer qu’elle n’est pas un fait de nature mais de culture. Faire le ménage ou élever des enfants sont des tâches sociales, qu’aucune programmation biologique n’assigne en propre aux femmes… La notion de genre permet de se démarquer d’un certain féminisme « essentialiste » qui croit encore à un déterminisme génétique. Tout ce qui est socialement construit rend possible la déconstruction.

L’objectif de programmes comme l’ABCD de l’égalité était de remettre en question les normes qui font que chaque sexe adopte, dès le plus jeune âge, un certain comportement. Il ne s’agit pas pour autant de nier la différence des sexes. Ce serait confondre la déconstruction des inégalités avec celle des différences. L’objectif est d’ouvrir le champ des possibles aux deux sexes afin de leur donner les mêmes chances ultérieurement. Pas de les encourager à changer de sexe ou à « choisir » une orientation sexuelle.

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Le féminisme et l’anti-spécisme

Et l’écologie dans tout ça ? Le féminisme est un préalable nécessaire mais pas suffisant à une meilleure considération des relations entre tous les êtres vivants. Notre goût trop humain de la domination ne devrait conduire ni à des pratiques inappropriées dans les relations hommes/femmes ni à la mise en esclavage de tout ce qui n’est pas humain. Il faut penser plus loin qu’un féminisme de l’égalité, passer de l’anti-machisme à l’anti-spécisme. Ce mot vient de l’anglais speciesism, introduit en 1970 par Ryder par analogie avec racisme et sexisme : le spécisme est aussi une discrimination. Il consiste à assigner différents droits à des êtres sur la seule base de leur appartenance à une espèce.

Tous les êtres vivants ont des droits égaux à l’existence dans le cadre des équilibres biologiques. Le respect des non-humains par les humains est inséparable du respect des humains entre eux, du respect des hommes envers les femmes, du respect des différentes minorités visibles. L’espèce humaine n’est qu’un maillon de la chaîne du vivant, nous n’avons pas à dominer les femmes ou la nature, nous devons respecter tout ce qui n’est pas « nous ».

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Le retour du loup : ce que l’on ne vous dit pas…

En aucun cas, le fait de tuer des loups ne règlera les problèmes des éléveurs… Voire, cela risque bien de les développer !

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par Jean-Pierre Lamic

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Un retour naturel

Loups – photo libre de droits

Le loup a totalement disparu de France entre 1920 et 1940, victime d’empoisonnements à la strychnine et du manque de gibier, dans un pays où la pression agricole laissait de moins en moins de place à la vie sauvage.

Contrairement à ce que certaines personnes de mauvaise foi laissent entendre, voire affirment, le loup est revenu en France de manière naturelle ; justement parce qu’avec l’abandon de nombreuses terres agricoles, et la création de Parcs nationaux, la faune sauvage a pu réapparaître.

À l’image des grands prédateurs africains qui suivent les migrations des gnous, le loup, inexorablement, s’est réinstallé dans nos forêts, lui aussi, et cela est logique selon les règles que la nature a élaborées !

C’est le 4 novembre 1992 que des agents du Parc National du Mercantour découvrirent sa présence lors d’un comptage de chamois. Il s’agissait du Canis lupus italicus, le loup italien.

Pour ma part, c’est en 2001 que je pus observer pour la première fois des traces de loups dans la neige, et trouver un cadavre de chevreuil, à quelques encablures de la frontière italienne…

La meute que je venais de surprendre avait emporté la partie haute de la bête. Logique puisque le loup mange en premier le cœur et les poumons de ses proies. Il ne s’agissait donc pas de chiens errants…

Pendant quatre ans, je n’ai rien dit, et tout est resté paisible alentour…

Et puis, cela s’est su dans ma région, et à partir de ce moment-là, les polémiques et problèmes se sont petit à petit développés.

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Apprendre à connaître le loup

Loup blanc – photo libre de droits

Dans les années 1990, quand je terminais mes saisons de ski, je passais tous les ans visiter le Parc des loups du Gévaudan à Sainte Lucie en Lozère.

Fondé et tenu à l’époque par Gérard Menatory (décédé en 1998), ancien résistant, journaliste et naturaliste, ce lieu permettait d’approcher les loups, mais surtout, grâce à lui, de comprendre leur comportement, leur vie sociale, leur mode d’organisation, et les rapports dominant/dominé qui le caractérisent.

C’est ainsi que je pris un jour une photo au 50 mm allongé dans l’herbe, à un mètre cinquante d’un loup craintif et intrigué.

Depuis ce jour, je respecte le loup, comme l’ensemble des composantes de la biodiversité.

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Des observations de terrain qui dérangent…

Accompagnateur en montagne, je vis sur le terrain, 365 jours par an, qu’il pleuve qu’il neige, ou qu’il vente !

Les éleveurs ne possèdent pas l’exclusivité en ce domaine… Qu’on ne se méprenne pas : je respecte aussi la plupart d’entre eux, ceux qui, par leur travail dans les Alpes, en maintenant des troupeaux en altitude, aident à la préservation de la biodiversité (40 % est en train de disparaître sous l’effet principal du réchauffement climatique qui met des arbres, donc de l’ombre, là où il y avait la pelouse alpine, composée de plantes rares).

Ceux-là fabriquent de bons fromages issus de notre terroir, sans pesticides, ni OGM, grâce à des AOC.

En revanche, que dire de ce que j’ai pu observer sur le terrain à de nombreuses reprises ?

Des brebis, souvent une quinzaine, laissées seules à plus de 2 300 mètres d’altitude, voire plus, errant sous un col frontalier…

Plusieurs fois, j’ai détourné mon chemin pour éviter une rencontre impromptue avec un patou. Mais de chien, comme de berger, il n’y en avait pas…

Cet été, en pleine polémique sur la présence du loup dans la région, suite à plusieurs attaques, j’ai même croisé un troupeau entier, composé d’une cinquantaine de bêtes disséminées, seules à cinq cent mètres de la frontière italienne (On estime à 1 000 le nombre de loups dans ce pays pour un peu plus de 300 en France et au Portugal, et 2 000 en Espagne…).

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Crotte de loup près d’une patte de mouflon – photo Jean-Pierre Lamic

À quelques mètres de brebis paissant tranquillement, une crotte de loup trônait sur un rocher…

À partir de ces observations, il est possible de conclure – soit que certains bergers continuent à appliquer des méthodes d’élevage non adaptées au milieu naturel environnant – soit que ces agissements révèlent une volonté délibérée de créer le problème avec le loup.

À quelle fin me direz-vous ? Et bien tout cela pourrait bien être de nature idéologique et politique.

Et il semble que la pression exercée par ces mêmes éleveurs sur les pouvoirs publics pour obtenir un plan d’abattage des loups fonctionne…

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Des solutions qui n’en sont pas !

Un nouvel arrêté interministériel a été pris et autorise le tir de 40 loups du 1er juillet 2017 au 30 juin 2018.

À ce jour, déjà 25 loups ont été abattus. Huit dans les Alpes Maritimes (06), sept dans les Hautes-Alpes (05), six en Savoie (73) et quatre dans le Var (83).

Cent onze ! C’est le nombre de loups officiellement abattus par la France depuis leur retour naturel en 1992, soit un tiers de leur nombre estimé en 2017.

Comment est-ce possible, alors que l’espèce est classée protégée en France et en Europe ?

Notre pays est en infraction avec les textes européens qu’elle a signés. Ces textes permettent exceptionnellement des tirs, en cas de prédation sur le « bétail », « lorsque tous les autres moyens ont été tentés pour l’éviter ».

Et l’État a même pris en charge l’abattage des loups avec la création de brigades de louveterie sous l’égide de l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS).

Malheureusement, cette politique a pour unique vocation de contenter et tenter de calmer les éleveurs, les lobbies agricoles et ceux de chasseurs.

Ce que les décideurs ne mesurent pas, c’est la montée des protestations issues de la société civile, largement favorable à la présence du loup en France. Une pétition regroupant trente personnalités circule.

De plus, en aucun cas, le fait de tuer des loups ne règlera le problème… Voire, cela risque bien de le développer !

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Pourquoi le choix de tuer des loups ne règlera pas le problème ?

Louveteau – photo libre de droits

Une meute de loups en France est généralement constituée d’un couple dominant, accompagné de jeunes de l’année d’avant et des louveteaux nés entre avril et mai (elle est composée en moyenne de 5 à six individus).

Elle est donc dirigée principalement par le mâle dominant (alpha), notamment lors des déplacements du groupe et pour organiser la chasse.

Si vous le tuez, eh bien vous désorganisez la meute. Et une meute désorganisée cherchera des proies faciles car elle ne dispose plus de la possibilité d’appliquer des stratégies élaborées en commun…

Tuer des loups n’a donc aucun sens. Il faudrait les éradiquer totalement pour régler le problème de la cohabitation avec l’homme et c’est bien ce qui fut fait par le passé… Depuis, n’a-t-on donc rien appris ?

Par ailleurs, le loup, comme la plupart des prédateurs et charognards se trouvant en bout de chaîne alimentaire, a la capacité d’autoréguler ses naissances. S’il a de quoi se nourrir, il fait plus de petits (l’inverse est vrai aussi). Les prélèvements effectués actuellement pourraient bien ne pas compenser une natalité accrue du fait d’un gibier plus abondant, voire surabondant dans le cas du sanglier !

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Pourtant des solutions, il en existe !

Voici une anecdote qui en dit long sur l’éloignement de la politique française actuelle avec les véritables actions de terrain qu’il conviendrait d’envisager et mettre en œuvre.

Le maintien des meutes de loup dans un espace sauvage

Dans les années 2 000 j’accompagnais plusieurs voyages en Calabre, terre d’élevage par excellence, aux rares ressources annexes (bois et conserveries).

J’avais pris l’habitude de proposer à mes clients une sieste sous un arbre, posté au beau milieu d’une immense prairie située au cœur d’un Parc national. Lors d’un circuit, je trouve cette prairie totalement labourée de manière mécanique et me demande quelles sont les raisons qui ont pu prévaloir à ces travaux.

La réponse m’est donnée quelques mois plus tard. À l’entrée de la prairie se trouve un panneau indiquant : « Ici, nous régénérons la prairie de manière à fournir une alimentation abondante à la population locale de cervidés. Ceci, dans le but de garantir au loup une nourriture suffisante et abondante… ».

Le tout à quelques centaines de mètres de fermes vivant de l’élevage…

L’une des principales solutions, jamais évoquée en France, est donc de faire en sorte que le loup demeure dans des zones où la faune sauvage est abondante et qu’il puisse y jouer pleinement son rôle de prédateur…

Cet hiver, j’ai suivi chaque semaine, durant quatre mois, les traces de loups dans la neige.

Ces observations m’ont conduit à comprendre les méthodes de chasse des loups présents dans la forêt où je me trouvais.

Leur proie quasi-exclusive est le sanglier, qui envahit littéralement nos campagnes, notamment dans des régions comme la Savoie où il est peu chassé (les chasseurs locaux, le plus souvent seuls, recherchent avant tout le chamois, le cerf, et le chevreuil).

Des loups se postent à l’affût des axes de passage habituels des sangliers, les pourchassent vers le bas de la pente où d’autres les attendent… Imparable !

Ce faisant, ils deviennent un allié des éleveurs bovins qui voient leurs prairies d’altitude être de plus en plus fréquemment labourées et endommagées par lesdits sangliers en surnombre…

Organisés de la sorte, avec une nourriture abondante et facile à chasser, les loups n’ont aucune raison de sortir de leur territoire… Et donc de s’attaquer à des troupeaux !

C’est à l’exact emplacement où j’ai rencontré les loups pour la première fois en 2 001 que je suivais les traces de leurs descendants cet hiver…

Mais voilà, l’ONF débarque un jour, en toute méconnaissance de ce qui se passe dans cette forêt, et entreprend un abattage important… (Avant que les communes des stations de ski de Vanoise décident de quitter l’aire d’adhésion du Parc National éponyme, la faune de ces espaces était en partie gérée par des gardes de cette entité…).

La meute de loups est dérangée et se retrouve désorientée, à découvert, là où des proies peu ou mal gardées paissent dans les prés.

Imaginez : vous vous rendez au supermarché pour acheter de la viande, et devant le magasin, se trouvent des poulets entassés sur un rayonnage ! Vous entrez ?

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La protection des troupeaux

Un film diffusé sur France 2 au moment des fêtes de Noël 2016 montrait la scène suivante : un loup s’approche d’un troupeau gardé par un patou. Le chien met le loup en fuite et le poursuit. Peu de temps après, deux loups reviennent… Cette fois, c’est le patou qui s’éloigne !

Oui, les canidés fonctionnent sur le modèle dominant/dominé ! Il serait temps de s’en apercevoir !

Il suffit donc de protéger les troupeaux avec plusieurs chiens, pas nécessairement ces monstres venus d’Anatolie (les kangal) que l’on commence à introduire dans nos montagnes.

Maintenant, ce sont les randonneurs et les accompagnateurs en montagne qui se retrouvent bien malgré eux au cœur d’un problème qui ne les concerne pas, et doivent gérer l’augmentation du nombre de chiens potentiellement dangereux aux abords des chemins !

Obligés de changer d’itinéraires, d’effectuer de longs détours, voire de rebrousser chemin, ils se trouvent pris en otage par une minorité qui s’est octroyé le monopole des espaces naturels.

Plusieurs de mes collègues refusent dorénavant d’encadrer des sorties sur certains itinéraires.

Les accompagnateurs en montagne sont environ 3 500 à exercer leur métier en France, et participent largement à développer une économie locale et estivale, souvent en partenariat avec de nombreux éleveurs du cru, comme à Peisey-Nancroix, où, fils d’agriculteurs, pour la plupart, ils encadrent jusqu’à 28 000 sorties par été !

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Sortir des oppositions stériles

Il devient urgent de sortir du schéma pro/anti loups dépassé, et dans lequel les écologistes d’un côté et les éleveurs de l’autre, sont, au même titre que le loup l’est aujourd’hui, l’ennemi à abattre !

Les autres (randonneurs, professionnels de la montagne) deviennent les otages de ces oppositions stériles.

Jean-Michel Bertrand, réalisateur, auteur du film La Vallée des loups, lors de sa soirée de présentation à la Rosière durant l’hiver dernier, ne disait rien d’autre, et racontait que sur son territoire, là où se trouve la meute filmée, un éleveur ayant expérimenté la garde de son troupeau avec plusieurs chiens n’avait pas subi d’attaque.

La protection et l’encadrement des troupeaux est donc l’une des principales solutions à appliquer, à condition qu’elle soit faite de manière raisonnée.

Tout faire pour maintenir le loup dans des espaces naturels préservés pourrait être bénéfique à tous : éleveurs, environnementalistes, simples touristes, amoureux de la nature ou accompagnateurs en montagne.

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Quelques chiffres pour mieux comprendre

En Savoie, en 2004, 72 % des brebis dont la mort était attribuée au loup étaient issues de troupeaux non protégés, 4 % seulement provenaient de troupeaux bien protégés (étude DDAF 2004).

Ne conviendrait-il pas d’actualiser ces chiffres ?

Rappelons que la protection des troupeaux est prise en charge au moins à 80 % par l’État et l’Europe.

On estime à 46 000 chaque année le nombre de moutons tués ou perdus à l’échelle des Alpes françaises sur un total de 850 000 bêtes. Avant l’arrivée du loup, on évaluait à au moins 100 000 le nombre de moutons tués tous les ans par des chiens en France. Soit environ 15 000 à l’échelle des Alpes. Problème dont on n’entend jamais parler… Estimation réalisée à partir de l’enquête nationale de G. Joncour.

On a dénombré 9 788 brebis tuées par le loup en 2016, essentiellement dans les Alpes-Maritimes, contre 8 964 en 2015, 4 920 en 2011, 3 800 en 2005 et 1 500 en 2000. Source : article du Monde du 23 mai 2017.

En comparaison, quelque 400 000 brebis meurent chaque année au niveau national de maladies, d’accidents sur les alpages, de la foudre, selon les estimations de France Nature Environnement.

En cas de maladie établie, les brebis abattues sont remboursées 64 € à l’éleveur. En cas d’attaque de loup, la moyenne des indemnisations est de 155 € par animal.

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Conclusion

Loup – photo libre de droits

Il est évident que le loup continue d’endosser le rôle de bouc émissaire vis-à-vis des problèmes rencontrés par les éleveurs.

Pourtant, s’il est vrai que le retour du loup oblige certains éleveurs, soit à changer leurs méthodes d’élevage, soit à trouver des protections efficaces, et que cela peut générer un stress, il n’en est pas moins vrai que le loup est un animal craintif et ne s’attaque pas à l’homme.

Le traitement qui lui est infligé est donc sans proportion avec ceux qui sont réservés aux réels problèmes pour celui-ci : chaque année sur la Terre, le moustique tue 725 000 personnes, l’homme lui-même génère 475 000 victimes, le serpent 50 000 et le chien 25 000 !

En outre, l’éleveur peut bénéficier d’aides conséquentes…

Aujourd’hui ce problème est géré par des politiques, qui manifestement, pour la plupart, ne maîtrisent pas le sujet ! La loi du 14 avril 2006 réformant les parcs nationaux français dont l’esprit était, selon Roselyne Bachelot, la ministre de l’Écologie de l’époque, de permettre aux élus des communes situées en zones périphériques des parcs nationaux de mieux intégrer les principes du développement durable, a abouti à l’opposé de cette volonté affichée (cet affichage ne représentait donc qu’une façade de circonstance).

Autrefois gérés par des scientifiques et naturalistes, ces espaces protégés sont aujourd’hui largement dépendants d’élus, plus enclins à parsemer nos montagnes de canons à neige qu’à prendre en charge les nombreux problèmes environnementaux découlant du dérèglement climatique, dont celui du loup pourrait bien être une conséquence indirecte… Un ami chasseur me racontait il y a peu qu’il avait tué un cerf à 2 400 mètres d’altitude ! La faune autrefois régulée par le climat en altitude, l’est de moins en moins !

Il est urgent de redonner aux scientifiques, naturalistes, acteurs et bénévoles de terrain (comme ceux qui officient au sein de Pastoraloup), le rôle social qui était le leur avant que n’entre en vigueur ce texte de loi, qui constitue certainement le plus important frein à la résolution de la problématique énoncée ici.

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Accompagnateur en montagne, Jean-Pierre Lamic est l’auteur de Tourisme durable, Utopie ou réalité ?, Éditions L’Harmattan – 2008.

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« On reconnaît le degré de civilisation d’un peuple à la manière dont il traite ses animaux. » Gandhi

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Bibliographie

Gérard Ménatory, La vie des loups : du mythe à la réalité, Paris, Stock, coll. Nature, 1990 (1re éd. 1969), 333 p. (ISBN 978-2-234-02267-6, OCLC 716530346)

Gérard Ménatory, Les loups, Lausanne, Payot, coll. Comment vivent-ils ?, 1991 (ISBN 978-2-601-02225-4, OCLC 715705305)

https://blog.voyages-eco-responsables.org/2012/11/20/faut-il-liquider-les-parcs-nationaux/

https://www.babelio.com/livres/Paccalet-Eloge-des-mangeurs-dhommes-Loups-ours-requins/645826

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Penser « sauvage »

La nature sauvage peut sauver des vies, redonner espoir à des désespérés et agit comme une thérapie sur le psychisme humain.

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par Jean-Claude Génot

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Nous sommes profondément marqués par la vie moderne dans un monde urbain fait de bruits, de béton, de pollution et de foule, un univers « psychiquement toxique » (1). Mais est-ce que le contact avec la nature sauvage influence notre pensée ? Si tel était le cas, que serait alors une pensée sauvage ? Pour le philosophe Stefan Alzaris : « La pensée sauvage n’est pas une pensée du sauvage, mais une pensée en acte, sensible et artiste, concrète et vivante, qui s’exprime par l’exigence éthique et la nécessité existentielle de renouer avec la nature sauvage » (2). Cela voudrait dire que le sauvage réel, la nature englobante et foisonnante, éveillerait en nous une dimension sauvage, une capacité à accepter l’inconnu, l’imprévu, la peur et l’incertitude. Cela demande de notre part de ne plus être dans le contrôle de la nature ni dans celui de nos émotions mais de lâcher prise.

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La nature ne peut nous inspirer cette pensée sauvage que si elle est elle-même, c’est-à-dire sauvage. Aller dans le monde sauvage revient à entrer en contact avec une altérité vivante et finalement la pensée sauvage est « une manière d’être au monde » (3). Cette pensée sauvage est « méditante » (4), sensible et respectueuse de la nature en libre évolution. La pensée sauvage n’est pas non plus la pensée des sauvages comme le dit Claude Levi-Strauss mais « une pensée à l’état sauvage » (5). Pour le philosophe Paul Shepard, la pensée sauvage est en nous et la sauvagerie est un état génétique, c’est pourquoi il estime que l’homme porte toujours en lui l’héritage des chasseurs-cueilleurs (6).

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L’artiste animalier et philosophe Robert Hainard, qualifié de « penseur paléolithique », estimait que cette part paléolithique de l’homme peut permettre de prévenir son extinction face à un monde anxiogène qu’il remplit frénétiquement de ses propres créations (7). La vie moderne stressante ne doit pas nous faire oublier que celle des hommes préhistoriques a certainement été dangereuse du fait des animaux sauvages, des aléas climatiques et biologiques, des maladies et autres accidents. Il y a certainement des leçons à tirer dans la vie de nos lointains ancêtres qui nous permettraient de mieux affronter les défis du monde moderne.

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Que ressent-on quand on est dans la nature sauvage quel que soit son degré de « sauvagerie » ? Marcher dans des forêts multiséculaires procure un sentiment d’abandon des contraintes habituelles, de déconditionnement mental de la vie moderne et de plaisir intense d’avancer vers l’inconnu. Ici nul horizon lointain où le regard se perd, sinon les cimes des arbres, perdues dans les hautes frondaisons, telles les voûtes d’une cathédrale végétale. Un miracle s’opère très vite car nos sens, handicapés par le manque de contact avec la nature, viennent à s’éveiller : l’odorat affolé par les senteurs d’herbes, de champignons et de feuilles en décomposition et l’ouie vite saturée par les bruissements du vent dans le feuillage et les chants d’oiseaux en stéréo.

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La forêt possède cette propriété incroyable de nous transporter dans un autre monde, à peine la lisière franchie. Ce que Claude Lévi-Strauss a parfaitement bien exprimé : « Quelques dizaines de mètres de forêt suffisent pour abolir le monde extérieur » (8). Entendons-nous bien, je veux parler ici de forêts profondes, denses et sombres faites d’arbres vénérables et pas de ces champs d’arbres soumis à l’exploitation industrielle. Et puis que dire du bien-être procuré par les arbres, considérés comme de véritables sources d’énergie vitale, le sentiment d’être protégé et le besoin d’enlacer un tronc impressionnant.

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Comme le souligne Rémi Caritey : « La vitalité que procure le séjour en forêt est un don des sous-bois » (9). La rencontre avec la nature sauvage se fait en embrassant la forêt tout entière mais elle peut également se vivre en observant ses habitants. Ainsi observer des ours bruns dans leur milieu naturel est une occasion unique de se rendre compte de notre proximité avec l’animal. Pas seulement quand un ours se dresse sur ses pattes postérieures, quand une femelle allaite son jeune dans une posture très « humaine » ou quand un jeune utilise ses griffes comme une fourchette pour embrocher une pomme, mais aussi quand l’ours cesse de manger, relève la tête et montre ses yeux sombres qui nous touchent et nous parlent. La science voudrait que seul l’instinct dicte leurs actes aux animaux et que seul l’homme soit capable de penser et d’avoir une conscience. A cela l’artiste et philosophe naturaliste Robert Hainard répond qu’il y a une pensée animale : « Peut-être les consciences animales dans leur diversité, dans leur profondeur, leur acuité, leur richesse ne nous seront-elles jamais accessibles par des témoignages objectifs. Que savons-nous de la nôtre, d’ailleurs ? Nous l’éprouvons, c’est tout. Mais ce que je lis dans l’œil du renard me pénètre, me trouble et m’enchante » (10).

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Mais nul besoin d’aller dans les endroits les plus reculés y observer les animaux les plus rares pour entrer en contact avec le sauvage. Comme le suggère la philosophe Irène Klaver : « Il faut développer l’expérience du sauvage dans nos vies, nous devons trouver les interstices de sauvage dans l’herbe de notre jardin, même dans l’asphalte de nos parkings et de nos routes » (11). La puissance du message qu’apporte ce contact incomparable avec la vie sauvage est telle qu’on ne peut plus vivre comme avant quand on l’a ressenti une première fois. Nous faisons corps avec la vie animale et végétale, avec la nature sauvage et découvrons enfin notre nature intime comme l’exprime très bien l’éco psychologue Joanna Macy : « Notre vraie nature : ne faire qu’un avec l’ensemble de la vie ». Ainsi réalisons-nous que « le monde est notre corps » (12). Dans la nature sauvage, l’esprit fonctionne entre la raison en cherchant à comprendre ce que l’on voit comme une enquête passionnante et l’émotion en se laissant porter par le fait d’être là à profiter intensément d’un moment précieux offert par la nature. Cette capacité d’être dans l’instant présent conduit immanquablement à la méditation dont on mesure la réalité lors d’un affût entre le lâcher prise de ses émotions et l’intensité de ses réflexions sur la nature et sur soi-même. François Terrasson considérait que la beauté de la nature ne se manifeste que dans l’accord entre les deux domaines de l’esprit que sont le conscient et l’inconscient et qu’au contraire les attitudes anti-nature reflètent « un divorce entre rationalité et sensibilité, signe d’une infirmité psychique dévastatrice » (13).
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Les hommes ne pardonnent pas facilement à ceux qui s’éloignent du groupe. Si vous aimez le contact avec la nature sauvage, loin des hommes, c’est que vous êtes misanthrope. Mais la recherche de la solitude et de la méditation dans la nature sauvage traduit plus une volonté de fuir la foule agitée que de rompre ses liens avec les humains car les ermites sont loin d’être misanthropes (14). Mais apprécier le contact avec les bêtes sauvages vous rend tout de même suspect, voire traître à la cause humaine. On a reproché à la primatologue Diane Fossey de plus aimer « ses » gorilles que les gens qui l’entouraient. S’il est des hommes qu’elle n’a pas aimés, ce sont les braconniers dont elle était l’ennemie. Une chose est certaine, sa passion pour les gorilles a tué cette femme hors du commun. John Muir ne disait-il pas que si l’homme déclarait la guerre aux bêtes sauvages, il choisirait le camp des ours (15) ? Seule une humanité anti-nature aime à se poser la question du choix entre la vie humaine et celle d’une autre espèce vivante. Une humanité écocentrée ferait tout pour éviter d’avoir à faire un tel choix.

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Tant que les hommes ne ressentiront aucune empathie pour les autres espèces vivantes, pour l’altérité sauvage, il n’y a aucune chance de rompre avec l’anthropocentrisme dévastateur de la civilisation anti-nature mondialisée ni d’espérer améliorer les relations intra humaines. Cette nouvelle éthique de la nature ne viendra pas de grands principes adoptés à la suite d’une catastrophe ou par obligation réglementaire mais par un réveil de nos sens vis-à-vis de la nature. Ce pourrait bien être cela la pensée sauvage, une manière de se sentir relié au monde sauvage, d’où la conscience d’être profondément affecté par son recul ou sa disparition comme s’il s’agissait d’une part de soi-même.

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1 Shepard P. 2013. Retour aux sources du Pléistocène. Editions Dehors. 251 p.

2 Alzaris S. 2015. Renouer avec le sauvage : une exigence éthique. Sur les traces de la pensée sauvage (1ère partie). Naturalité. La lettre de Forêts sauvages n° 15 : 14-16.

3 voir 1

4 Alzaris S. 2016. La pensée sauvage : une sagesse écologique. Sur les traces de la pensée sauvage (2e partie). Naturalité. La lettre de Forêts sauvages n° 16 : 15-19.

5 voir 4

6 voir 1

7 Roch P. 2014. Le penseur paléolithique. La philosophie écologiste de Robert Hainard. Labor et Fides. 242 p.

8 Lévi-Strauss C. 1955. Tristes tropiques. Plon collection Terre humaine

9 Caritey R. 2011. Les vertiges de la forêt. Petite déclaration d’amour aux mousses, aux fougères et aux arbres. Transboréal. 89 p.

10 voir 7

11 Klaver I.J. 2008. Wild. Rhythm of the Appearing and Disappearing. In Nelson M.P. & Callicott J.B. 2008. The Wilderness debate Rages On. Continuing the Great New Wilderness Debate. Pp 485-499.

12 Macy J. 2015. Pour reverdir l’être. 3e millénaire N°117 : 29-37.

13 Terrasson F. 1982. Retrouver l’instinct. In De Miller R. (sous la direction de) ; 1982. Les Noces avec la Terre. La mutation du Nouvel Age. Éditions Scriba, L’Isle-sur-Sorgue, pp. 57-65.

14 Minois G. 2013. Histoire de la solitude et des solitaires. Fayard. 575 p.

15 Muir J. 2006. Quinze cent kilomètres à pied à travers l’Amérique profonde. 1867-1869. José Corti. 165 p.

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