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Catégorie ‘OPINIONS ET DEBATS’

Les « zootels » à insectes

Apparus il y a une quinzaine d’années (d’abord chez nos voisins allemands), les hôtels à insectes fleurissent actuellement un peu partout.

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par Jean-Claude Génot *

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hotel insecte

Hôtel pour insectes – photo @ Jean-Claude Génot

Ces « hôtels » sont aux insectes ce que les nichoirs sont aux oiseaux, des gîtes artificiels. Ils se présentent généralement sous la forme d’étagères comportant divers compartiments séparés. Ces derniers comportent divers matériaux pour attirer les insectes : bois ou brique percés de trous, roseaux coupés, paille, terre, pot de fleurs, etc.

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Certains compartiments sont protégés par un grillage contre les prédateurs. Ces hôtels à insectes sont très souvent couverts d’un toit plus ou moins grand.

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Ces aménagements rencontrent un certain succès auprès des collectivités, des associations et des particuliers qui veulent agir en faveur de la biodiversité.

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On commence à en voir un peu partout, même sur des ronds-points, en bordure de routes fréquentées et dans des zones urbaines.

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Pour de nombreux protecteurs de la nature et éducateurs à l’environnement, l’hôtel à insectes est devenu un outil incontournable. Il complète le kit du parfait protecteur de la biodiversité. Il a tout pour plaire car il se voit, il peut être inauguré et surtout il montre de quoi l’homme est capable pour protéger activement la nature.

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Mais au fait, et les insectes dans tout ça ? Si l’on en croit l’entomologiste Vincent Albouy (1) qui a testé l’efficacité des divers abris à insectes, tous peuvent être remplacés par des abris naturels : tiges mortes de végétaux, terriers de campagnols, anfractuosités, vieux murs, vieil arbre creux, lit de feuilles mortes, mousse épaisse et même le sol.

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En clair, il suffit de laisser de la place à la nature spontanée et de ne pas nettoyer son jardin en automne pour « faire propre ». Les insectes y trouveront les abris nécessaires pour passer l’hiver ou les gîtes pour se reproduire. Il en va des insectes comme des oiseaux, les nichoirs et autres abris artificiels ne servent à rien si autour la nature est bétonnée.

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A quoi sert d’installer un hôtel à insectes si, à côté, on utilise des pesticides ou si on supprime la moindre zone de friche ? Et si la nature offre les mêmes abris que ces ersatz en béton de bois ou en brique, pourquoi donc vouloir à tout prix les installer ? Justement, l’homme a absolument besoin de croire qu’il n’y a pas de nature protégée sans qu’il y mette sa patte, une signature bien humaine qui flatte l’orgueil de se croire indispensable à la nature.

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L’immense avantage de ces hôtels est qu’ils permettent de protéger à bon compte une nature par ailleurs massacrée à grande échelle. La nature nous gêne, on ne la veut plus que dans des petites zones réservées à cet effet. Elle est devenue la biodiversité, un assemblage d’espèces que l’on peut manipuler à souhait, qui doit être mise dans une case pour ne pas entraver le développement économique.

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C’est pourquoi l’hôtel à insectes est idéal, vite bricolé et vite casé dans un coin, tant pis s’il n’y a pas ou peu d’insectes. La nature est généreuse et a horreur du vide, elle trouvera toujours des mouches, des araignées ou des guêpes pour venir dans ces abris. Et puis, si l’hôtel reste vide, on peut tout faire pour attirer des clients. Citons Vincent Albouy : « Mais ces nichoirs ne sont occupés que si je force la main, ou plutôt le tarse, des reines. Quand je repère au début du printemps un bourdon explorant le sol, cherchant un endroit pour nicher, je le capture pour l’introduire dans le nichoir en bouchant l’orifice de sortie. Je n’ouvre celui-ci que 24 heures plus tard ».

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Oui, vous avez bien lu, si ce bel hôtel ne plaît pas aux insectes, on les force à y loger ! Mais alors ,s’ils servent plus à nous faire plaisir qu’à protéger les insectes, quel est leur rôle ? Vincent Albouy pense qu’ils sont avant tout des supports pédagogiques qui entraînent des questions de la part du public.

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Face à un tel équipement, on peut aisément imaginer que tout bon guide nature pensera à parler de l’importance de protéger les insectes et qu’alors les questions du public porteront sur les dimensions de l’hôtel, les matériaux employés et l’emplacement idéal pour l’installer. Si le guide sait bien captiver son auditoire, qui pensera à lui demander pourquoi vouloir absolument fabriquer une telle installation alors que les insectes ont toujours su trouver ce qu’il leur fallait dans la nature ? Pourquoi contraindre les insectes à venir dans ce gîte artificiel grillagé, ce « zootel » bien en évidence où les insectes sont à la vue de tout le monde, alors que, dispersés dans la nature, ils sont plus à l’abri de leurs prédateurs ?

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Eh bien, parce que l’homme souffre de gestionite (2), cette maladie qui consiste à vouloir tout contrôler et gérer la biodiversité comme si la nature ne pouvait exister sans notre intervention. J’entends déjà certains protecteurs écologiquement corrects me dire que mes critiques sont dérisoires et exagérées, que ces hôtels à insectes partent d’un bon sentiment qu’il ne faut absolument pas entraver car les gens ont besoin d’agir en faveur de la nature.

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A cela, je réponds que l’enfer est pavé de bonnes intentions et que dans cette histoire, rien n’est anodin. Car ces « zootels » et autres ersatz de nature confortent tout ceux, et ils sont nombreux, qui pensent qu’on peut remplacer la nature spontanée, indomptable et débordante par des artifices. Derrière ces équipements qui valorisent l’homme et desservent la nature dans ce qu’elle a de sauvage, il y a l’idée que la technique, même la plus élémentaire, peut pallier le manque de nature.

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L’hôtel à insectes n’est que le début d’un processus visant à domestiquer la nature pour mieux la maîtriser et à faire croire que la nature doit être adaptée à notre société, mais pas l’inverse. D’ailleurs, n’a-t-on pas déjà contraint la nature à vivre dans des réserves ? Ainsi pour penser les villes de demain, des écologistes travaillent avec des architectes pour concevoir des habitations où humains et animaux peuvent cohabiter (3), du hérisson à l’hirondelle. Mais là encore, cet avenir radieux pour la biodiversité, ce meilleur des mondes où ne vivraient que les espèces anthropophiles, est remis en cause par les naturalistes eux-mêmes qui rappellent une évidence : « Vous aurez beau installer tous les nichoirs que vous voulez, si vous ne pensez pas à planter des arbustes autochtones où les oiseaux trouveront à se nourrir, eh bien ils ne viendront pas ».

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Mieux vaut laisser de la place à la nature spontanée et planter des arbres pour demain que de construire des gîtes artificiels pour attirer les animaux sauvages dont la raison d’être est de vivre librement. Car l’herbe folle, l’arbre mort, le lierre et la ronce ne sont pas uniquement des refuges pour les animaux, ils sont aussi les éléments fondamentaux des lieux où s’épanouit la nature sauvage. Ces lieux qui peuvent nous aider à construire nos identités selon Anne-Caroline Prévot, chercheur au CNRS (4). Alors, de grâce, arrêtons nos bricolages d’Homo faber. La nature sait mieux que nous ce dont elle a besoin, ayons l’humilité de le reconnaître.

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* Ecologue

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(1) Vincent Albouy. 2008. Nichoirs et abris à insectes, quelle efficacité ? Insectes n°150 : 25-28.

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(2) Jean-Claude Génot. 2008. La nature malade de la gestion. Sang de la Terre. 239 p.

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(3) Julia Koch. 2015. En colocation avec M. Hérisson. Courrier international n°1284 du 11 au 17 juin, page 58

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(4) Anne-Caroline Prévot. 2015. Se mobiliser contre l’extinction d’expérience de nature. Espaces naturels n°51 : 18-19.

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Loups, requins, serres d’Auteuil… détruire le Beau

Loups, requins, renards, blaireaux, corbeaux, serres d’Auteuil : détruisons au plus vite tout ce qui est beau !

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par Yves Paccalet

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L’humanité triomphe. Elle gagne, s’étale, prend la place. Elle élimine ce qui la dérange sur la planète, voire ce qui a la simple audace d’exister. Elle tolère quelques végétaux et animaux si c’est pour les manger ou les asservir à ses activités économiques ; pour en faire des attractions touristiques ou des jouets familiers ; pour les torturer dans une arène ou un cirque ; pour les dépouiller de leurs plumes, de leurs défenses ou de leur fourrure…

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Toute autre présence de ces « étrangers » (y compris celle des Homo sapiens immigrés) est tenue pour une agression, à laquelle nous répondons avec nos armes de destruction quotidienne. Nous éliminons. Nous traquons. Nous déterrons. Nous « effarouchons » (ah ! la belle litote, pour une balle en plein cœur !). Nous « prélevons » pour équilibrer le milieu. Nous luttons contre les « envahisseurs » que nous voyons immanquablement « pulluler » ou « grouiller », alors que nombre de ces espèces sont menacées d’extinction. Nous continuons d’inscrire quantité de « nuisibles » sur des listes écologiquement absurdes et humainement atroces, mais grâce auxquelles nous offrons à nos chasseurs et à nos cracheurs de pesticides un permis de tuer à perpétuité.

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Dans une seule journée de la semaine dernière, j’ai appris qu’en Tanzanie, les populations d’éléphants se sont effondrées de 103 000 à 43 000 sujets en cinq ans ; que le rhinocéros noir d’Afrique de l’Ouest est officiellement éteint ; que les requins continuent d’être pêchés dans toutes les mers pour leurs ailerons ou leur foie, et éliminés parce qu’ils gênent les baigneurs et les surfeurs ; que 120 000 antilopes saïgas d’Asie centrale sont mystérieusement mortes en trois semaines au Kazakhstan, peut-être de pasteurellose, certains disent de pollution chimique ou nucléaire…

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J’enregistre la litanie de ces désastres. Or, dans le même temps, de quoi les journaux (radio, télé, Internet ou papier) forment-ils leurs gros titres ? Ils mettent à la « Une » les déclarations fumeuses d’un berger de 16 ans, nommé Romain Ferrand. Celui-ci affirme avoir été « menacé » dans la forêt de la Blanche, près de Seyne-les-Alpes, par une meute de loups. Le jeune homme dit avoir observé ces prédateurs en pleine nuit, quoique sans lampe. Il a vu « luire leurs yeux jaunes », et les fauves « couraient à une vitesse phénoménale »

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J’ai l’impression de relire les « témoignages » hallucinés de certains habitants du Gévaudan, à l’époque de la « Bête ». L’adolescent aurait compté treize de ces animaux diaboliques, qu’il aurait pourtant mis en fuite d’un simple coup de fusil tiré en l’air…

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Sur le site du journal La Provence, le journaliste de service transmue l’histoire en délire : « Il a échappé au pire : encerclé par la meute, Romain Ferrand a dû tirer pour s’en sortir ! » Quasiment un héros de roman d’aventures dans le Grand Nord ! Je rappelle que le précédent « cas » supposé d’attaque de loup contre un humain s’est déroulé en 2001, dans le Mercantour. Lui aussi a fait les gros titres. C’était une affabulation : l’éleveur était tombé dans un éboulis, et avait tenté de faire croire que ses blessures étaient dues aux crocs de la « bête féroce ».

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En France, en tout et pour tout, ne vivent que 300 loups. Ces animaux n’ont pas été réintroduits par un quarteron d’écolos irresponsables, mais sont venus d’eux-mêmes dans notre pays, en 1992, depuis l’Italie où ils étaient protégés, en franchissant la crête alpine qui sépare l’Argentera du Mercantour. On dénombre (chiffres ronds) plus d’un millier de ces animaux en Italie, 2 000 en Espagne et 2 500 en Roumanie. Ces « fauves » ne causent guère de souci dans ces derniers pays, où les troupeaux sont correctement gardés. En France, ils servent de prétexte à certains potentats locaux, plutôt à droite sur l’échiquier politique, pour ne rien faire en faveur des éleveurs, et attiser des passions plus efficaces que la raison pour gagner les élections.

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Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’on voie des préfets ou des maires prendre des arrêtés illégaux, où figurent des « quotas » de loups à fusiller, piéger ou empoisonner, et jusqu’au cœur du parc national des Écrins. Rien de surprenant, dans ces conditions, à ce que le nombre des « prélèvements » autorisés, pour l’ensemble du pays, fasse un bond de 24 sujets pour la campagne 2013-2014, à 36 pour la campagne 2014-2015 (projet gouvernemental). Une augmentation de 50 % : mais en un an, la population de l’espèce n’a pas crû dans cette proportion…

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En France, nous tuons des loups dont l’espèce est protégée par la Convention européenne de Berne, que nous avons signée. Ce pourrait être pis ! L’obsession assassine des autorités et de leurs bras armés, les lieutenants de louvèterie (une institution fondée par Charlemagne !), se heurte au travail des associations de protection de la nature, lesquelles (pour le coup) hurlent à juste titre avec les loups, et attaquent en justice chaque texte abusif. Merci Ferus (qui m’a fait l’honneur d’être son vice-président) ! Merci l’Aspas, le WWF et les autres !

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Les humains sont partout pétris des mêmes peurs et des mêmes préjugés. Ce qui arrive aux loups n’est qu’un exemple de l’ignorance et de la violence qui caractérisent notre espèce, laquelle continue néanmoins à se prétendre la plus sage. La vérité est assez dure à formuler. Au fond, nous ne supportons pas la beauté sauvage, celle qui nous précède et (probablement) nous survivra… Nous sommes, sinon heureux, du moins recadrés et rassurés dans l’univers de l’artifice, du béton, du macadam, de la bagnole, de la malbouffe et de la pollution.

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Quelques exemples supplémentaires ?

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À la Réunion, l’hystérie ne se calme pas. Les autorités autorisent la mise à mort de nombreux requins tigres et bouledogues afin de « sécuriser » les lieux de baignade et les « spots » de surf. Sous prétexte que ces prédateurs sont attirés par les poissons des zones protégées de l’océan, certains ennemis des squales vont jusqu’à exiger qu’on détruise à la dynamite et au cyanure la splendide réserve marine de l’île, qui fut si longue et difficile à créer !

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En métropole, des chasseurs, appuyés par leurs édiles, ont récemment lancé de nouvelles battues au renard – ce « nuisible » qui attrape et mange environ 10 000 campagnols par an ; et ne « vole » à peu près aucune poule… D’autres Nemrods de sous-préfecture préfèrent massacrer le corbeau – ce « nuisible » qui incarne aussi le plus intelligent des oiseaux. Sur la côte atlantique, on élimine non seulement les « nuisibles » cormorans amateurs (comme nous) de poissons, mais les « nuisibles » ibis, que les ornithologues qualifient plutôt de rarissimes. Ailleurs, d’autres obsédés de la gâchette continuent de déterrer le blaireau – ce « nuisible » qu’ils asphyxient au fond de son trou avec ses petits, et dont ils oublient qu’il joue un rôle éminent dans l’équilibre de la forêt…

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Si j’étais plus méchant que de nature envers mon espèce, j’écrirais que l’homme n’aime que ce qui lui est « utile » selon les critères de l’économie marchande. Il tient en horreur le loup, l’ours, le requin, le dauphin, le crocodile ou l’éléphant parce qu’il ne goûte que ce qu’il a créé, perverti et sali lui-même. Raison pour laquelle il déteste également les étoiles du ciel…

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En formulant cela, je reste encore indulgent. La preuve ? À Paris, nos prédécesseurs avaient bâti un joyau d’architecture qu’ils avaient rempli d’orchidées, de broméliacées et d’autres fleurs du monde entier, lesquelles nous font l’offrande de la magnificence de leurs corolles et de la subtilité de leurs parfums. Ils avaient nommé cet édifice « les Serres d’Auteuil ». Or, les autorités s’apprêtent à détruire une partie de ce trésor botanique pour augmenter la superficie des terrains de tennis de Roland-Garros.

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« Tchip ! Tchop !… Tchip ! Tchop !… Trente-quarante !… Jeu, set et match !… » Vous parlez d’une esthétique et d’une poésie ! Mais il en va ainsi dans notre civilisation : quiconque détruit la nature et la beauté du monde gagne le droit de rebaptiser son œuvre « progrès ».

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Cet article d’Yves Paccalet a également été publié sur le site le + de l’Obs.

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L’avenir de la Terre ?  Le football !

Le 3 juin dernier, la moitié du journal de 13 h sur France-Inter a été consacré à un événement de portée mondiale. Le réchauffement climatique ? L’emprise de Daesh au Moyen-Orient ? Une catastrophe dans un coin reculé de la planète ? Non : la démission de Sepp Blatter, président de la FIFA (Fédération internationale de football association).

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par Philippe J. Dubois

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Le football est un beau sport. Et, avouons-le, on aime bien regarder un match de la Coupe du monde, surtout, vers la phase finale. Tout autant pour son ressort dramatique, la tension qui s’exprime que pour le sport lui-même.

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Car au fond, qu’est-ce que le football ? Vingt-deux types qui courent après une balle et qui se font tout un tas d’escarmouches pour empêcher celui qui l’a au pied d’aller la mettre dans une cage ouverte tenue par un autre type avec de gros gants.

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Bon, intellectuellement ce n’est pas folichon. Ça ne bouleverse rien du point de vue du patrimoine mondial, de l’histoire de l’humanité ou des grands desseins pour l’avenir. C’est juste ça. Et ça passionne des millions de gens (surtout des mâles) et ça génère surtout des milliards et des milliards d’euros. Donc, quand la corruption s’en mêle, avec de telles sommes d’argent, ça devient un évènement mondial qui mérite bien la moitié d’un journal sur une radio publique.

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Bien. Et quel rapport avec la biodiversité direz-vous ? C’est assez simple. Le football est, avant d’être un sport, une formidable entreprise médiatique qui fait beaucoup d’argent. Qui a une empreinte carbone incroyable. Et s’il n’est pas question de convertir la FIFA et les millions d’aficionados du foot à l’écologie, on pourrait juste réfléchir à rendre ce sport un petit peu – juste un tout petit peu – plus sobre.

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Supposons que l’on consacre 10 % de moins (et peut-être seulement 5 ou 2 % !) de l’argent qui circule dans cette énorme machine économique à aider les pays en développement – ceux-là même qui produisent souvent des joueurs de grand talent – pour se prémunir des effets terrifiants du changement climatique ? Dépenser quelques millions d’euros, non pas pour acheter un joueur, mais pour aider à créer des puits en Afrique sahélienne, des agriculteurs des hauts plateaux andins à produire équitable, des populations d’Asie du Sud-Est à mieux se protéger des typhons, tornades et tsunamis.
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Et si les futurs dirigeants de la FIFA s’engageaient à apporter leur écot à la lutte contre le réchauffement climatique ? En modifiant quelques pratiques, que ce soit dans l’organisation de matchs, de coupes ou dans le recrutement des joueurs, dans les investissements nécessaires à la préparation d’une Coupe du monde (24 milliards de dollars pour le Qatar semble-t-il ?). Quel message fort ce serait ! On peut prendre les joueurs de foot et ceux qui les regardent pour des crétins, mais nous, nous disons qu’ils seraient probablement davantage sensibilisés si le discours sur l’avenir de notre planète venait de leurs idoles et leurs dirigeants.

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Notre biodiversité – c’est-à-dire notre terre nourricière – est exsangue. Les scientifiques sont unanimes pour dire que si rien n’est fait rapidement, la capacité de résilience de la planète s’effondrera, avec des effets catastrophiques sur les chaînes alimentaires. Et, au final, sur la capacité des peuples à produire de quoi se nourrir. Alors du pain et des jeux, comme on disait sous la Rome antique, oui, mais des jeux sans pain, ça risque de compliquer les choses.

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Porno, smartphones et écologie

Jamais notre monde n’aura été, paradoxalement, à la fois aussi matérialiste et aussi immatériel.

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par Elise Rousseau

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Une des dernières rigolades entendues à la radio : des parents se plaignent, avec une candeur désopilante, que leurs enfants d’école primaire regardent des vidéos pornos sur leurs smartphones.

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Que les enfants se créent dès le plus jeune âge une image science-fictionnesque de la sexualité, sans personne pour leur expliquer le côté kitch du truc, c’est certes un peu ennuyeux.
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Par contre, qu’ils soient de braves petits soldats de la consommation, au garde à vous du matérialisme le plus débridé, ça, ça ne choque personne. Personne n’y voit un problème moral. Personne ne trouve ça malsain.

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Qu’un gamin de 8 ans puisse avoir un smartphone hors de prix, et être formaté pour la course en avant consumériste, non, ça ne pose aucun problème.

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« On veut protéger nos enfants », disent les parents, la bouche en cœur, en payant au minot le dernier gadget à la mode. Les mêmes qui exhibent sur les réseaux sociaux ces mêmes bambins (au ski, à la plage, qui a fait popo, qui s’est tartiné le visage de chocolat…) sous toutes les coutures dès leur plus jeune âge, en dépit de toute intimité. Cherchez la logique…

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Une amie intellectuelle (sans portable, sans télé, sans Facebook, mais avec des livres… merveilleuse femme !), une belle humaniste qui résiste contre vents et marées, me disait l’autre jour : tout cela est une grande hystérie collective.

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Et ces désirs de consommation compulsifs, ne sont-ils pas pathologiques ? Consommer pour combler un manque affectif ? Pour se sentir exister ? Pour se re-narcissiser ? Mais comme consommer ne comble rien, mais génère plus de vide encore, alors il faut inventer de l’affect de consommation : les réseaux sociaux. Affect comblé un temps… Mais pour avoir accès tout le temps à ces réseaux addictifs, il faut avoir le dernier smartphone : pour poster en direct, avoir les dernières applications, et consommer sans fin, tourbillon de matérialisme immatériel.

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Et si notre planète se ruinait finalement pour une seule raison : parce qu’au fond, nous ne savons plus être en lien dans la vraie vie ? Dans la vraie vie qui ne coûte rien, dont la seule batterie est la vie, le seul disque dur nos cerveaux, et la seule chose tactile, nos peaux ? Quand on discute entre amis, on ne pollue pas…

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Plutôt que d’engueuler les mômes de mater du porno avec les outils qu’on leur donne pour le faire, ce serait bien d’expliquer aux enfants (et à de plus en plus d’adultes), que boire un coup avec des vrais copains, qu’aller se promener avec des gens qui nous « like » pour de vrai, que faire l’amour avec quelqu’un qu’on aime, c’est quand même vachement bien, et en plus, c’est gratuit. C’est juste du lien, ça ne coûte rien, y a besoin de rien, juste d’être là, avec l’autre. Mais par contre, pour prendre son pied… faut déconnecter !

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« Etre un élément à part entière du monde » : entretien avec Michka 

Nous avons posé quatre questions à Michka, membre des JNE, à propos de son livre autobiographique De la main gauche (Mama Éditions).

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Propos recueillis par Jean-Claude Noyé

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Michka sur son premier voilier dans le sud de l’Angleterre (années 1960) – photo D.R.

Michka, tu te livres sans fard dans cette auto-biographie, ne cachant rien, par exemple, de ta vie amoureuse. Pourquoi as-tu choisi de t’exposer ainsi ?

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J’ai toujours eu le goût de partager mes découvertes par l’écrit. Pour moi, c’est fondamental.

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Au fil du temps, je suis arrivée à la conclusion que ce que j’ai de mieux à partager, c’est ce que je suis au plus profond. Que c’est là que réside le meilleur enseignement.

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Pourquoi ? Parce que plus on va vers l’intime, plus on va vers une vérité profonde et, finalement, plus on rejoint l’universel.

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Tu as vécu de longs séjours en pleine immersion dans la nature sauvage. Peux-tu les évoquer à grands traits ?

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C’est vrai que j’ai vécu plusieurs années à bord d’un voilier avec mon premier compagnon, puis plusieurs autres années dans la forêt canadienne, en Colombie Britannique, avec le père de mes deux enfants, dans une cabane en bois que nous avons agrandi d’année en année jusqu’à ce qu’elle devienne un vrai petit chalet. La vie y est vraiment sauvage, et, en te promenant, tu tombes parfois sur des ours. Cette forêt abrite également des cervidés de grande taille, des coyotes et des cougars.

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La vie qu’on y menait, et que j’y mène encore quand j’y retourne l’été, est on ne peut plus rustique. Quand la neige tombe par gros paquets, on est coupé du monde comme si on était sur une île. Il faut prendre les skis de randonnée pour rejoindre la voiture ou rendre visite à nos voisins les plus proches. Avant l’arrivée de l’hiver, on faisait des provisions en quantité en ville et on montait au chalet tout ce dont on aurait besoin.

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Quant à la période de ma vie où j’ai vécu sur l’eau, à bord du voilier que nous avions construit de nos mains, c’est le côté nomade de l’existence, dans une maison mobile, qui me motivait le plus.

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Que t’a apporté cette vie dans la nature et comment l’articules-tu avec ta vie parisienne ?

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Michka dans la foret canadienne (années 1970) – photo D.R.

Le sentiment intime et puissant de faire partie intégrante de la nature, d’être un élément à part entière du monde, d’habiter la dimension cosmique des choses.

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Je suis convaincue que pour la plupart des Occidentaux, c’est un vrai soin, au sens noble du terme, de pouvoir retrouver ce contact avec la nature, d’être habité par le sentiment d’appartenance au grand cycle de la vie.

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Je dois dire que c’est très agréable de simplifier à l’extrême ses besoins et d’y pourvoir soi-même car on éprouve un sentiment d’autonomie sans pareil.

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Quant à l’articulation entre cette vie sauvage et ma vie parisienne, elle va de soi dans la mesure où j’ai le goût des contacts et parce que j’aime la richesse et la diversité humaine qu’offre la ville. J’ai toujours vécu à Paris, et j’y suis heureuse, du moins tant que je peux équilibrer mes plages de vie citadine avec des plages suffisamment longues et nombreuses de vie au contact des éléments.

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Tu décris longuement le patient travail thérapeutique que tu as entrepris après avoir éprouvé des symptômes de tremblements et de difficultés de mouvements. Malgré le recours à des voies médicales différentes (homéopathie, acupuncture, soins chamaniques, ayurvéda, nouvelles psychothérapies, etc.), ces symptômes se sont installés dans la durée. Comment la femme très libre que l’on découvre dans ton autobiographie le vit-elle ?

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Pour moi, il a été clair, dès les premiers instants où ma main gauche, puis ma jambe gauche, ont commencé à me «lâcher», que ma démarche ne serait pas d’effacer ces symptômes, ce en quoi la médecine occidentale classique aurait pu m’aider dans le meilleur des cas, mais à suivre une démarche de guérison intérieure qui se manifesterait, le cas échéant, par la guérison physique.

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Cela m’a conduit à explorer «l’espace du dedans », pour reprendre l’expression d’Henri Michaux. Plus tu rencontres de difficultés, et plus tu es obligé de te tourner vers tes ressources personnelles, de t’élever intérieurement. En cela, c’est un chemin de spiritualité. Ce qui est en jeu n’est rien d’autre que le fameux lâcher-prise. Chaque fois qu’on accepte ce qui est, on progresse.

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A lire : De la main gauche, Mama Éditions, 376 pages, 24 € .

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Michka a également écrit Le Dossier vert d’une drogue douce (avec Hugo Verlomme, Laffont, 1978), Le cannabis est-il une drogue ? (Georg, 1993), Le Chanvre, renaissance du cannabis (Georg, 1995). Editrice et traductrice (Les livres de Seth), elle a co-fondé en 2000 les Mama Éditions.

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Miguel Arias Cañete et le climat, le fiasco prévisible

L’objectif des Vingt-Huit de réduire d’au moins 40 % leurs émissions d’ici à 2030 n’est qu’un effet d’annonce. Pour en juger, il suffit de lire les réponses au Monde* de Miguel Arias Cañete, commissaire européen à l’action climatique et à l’énergie.

 

par Michel Sourrouille

 
Pourquoi l’Europe s’est-elle orientée vers un marché du carbone et non vers une taxe carbone ?

 

Miguel Arias Cañete : Nous avons mis en place un marché du carbone pour lancer un signal aux entreprises. Si ce signal est puissant, il sera plus facile d’avancer vers la décarbonisation. Des pays comme la Chine ou les Etats-Unis ont eux aussi leur marché carbone, mais notre modèle est le plus organisé au monde, avec son mécanisme de droits d’émission diminuant année après année.

 

Commentaire de Michel Sourrouille : Il est significatif que le commissaire européen ne dit absolument rien sur la taxe carbone pourtant contenue dans la question. Cela veut dire que le meilleur moyen de diminuer nos émissions de gaz à effet de serre, le signal prix constitué par une taxation du carbone, n’est plus une mesure envisagée au niveau européen.
Rappelons aussi que le marché du carbone a été inventé au début des négociations sur le réchauffement climatique par les Américains pour qu’on ne prenne pas de mesures contraignantes. Or les USA, après avoir obtenu toutes les compromissions qu’ils voulaient (marchandisation de l’effet de serre, bluff des puits de carbone…), ont abandonné le protocole de Kyoto dès qu’il s’agissait de signer.
D’une certaine manière, un marché carbone pourrait renchérir l’utilisation des énergies fossiles, donc limiter la consommation. Mais le passé plaide contre cette méthode qui dépend de décisions politiques, l’attribution de quotas, et d’un contexte socio-économique. Avec la crise financière de 2008, le prix du CO2 s’était effondré : 25 euros la tonne en 2008, 7 euros en 2012, puis 5 euros en avril 2013. Comme le Parlement européen avait rejeté une proposition de la Commission européenne de restreindre le nombre de « permis de polluer » pour relever le cours du CO2, le prix de la tonne avait frôlé les 3 euros. Aujourd’hui encore, le prix du carbone fluctue en Europe depuis 18 mois entre 5 et 7 euros la tonne, ce qui est beaucoup trop faible. Loin des propositions de la commission Rocard de juillet 2009 : « Il faut atteindre en 2030 un prix du gaz carbonique émis de 100 euros la tonne en démarrant à 32 euros. »

 

Comment l’Europe espère-t-elle atteindre son objectif de 40 % de réduction de ses émissions globales ?

 

Miguel Arias Cañete : Notre objectif de 40 % a besoin du développement des énergies renouvelables. Nous devons faire aussi d’importants efforts d’efficacité énergétique. Il nous faut également développer les infrastructures de recharge pour populariser les voitures électriques. La Commission est en train de finaliser un paquet transport pour lancer la voiture électrique à l’échelle européenne.

 
Commentaire de Michel Sourrouille : le scénario Négawatt se décline normalement en trois temps : sobriété, efficacité, renouvelables. Pour le commissaire européen, l’idée de sobriété passe complètement à la trappe. Or la réduction de nos besoins est pourtant le moyen le plus efficace de diminuer nos émissions de gaz à effet de serre. Notons aussi que le potentiel maximum des énergies renouvelables est bien moindre que notre consommation actuelle basée sur les énergies fossiles.
Enfin, l’efficacité énergétique, c’est-à-dire des prouesses technologiques plus ou moins réalisables, restera de son côté une cause minime d’économies d’énergie. De toute façon, l’idée d’un passage aux voitures électriques montre que Miguel Arias Cañete ne comprend rien à la problématique de l’énergie. L’électricité n’est pas une source d’énergie, il faut la produire. La voiture électrique n’est donc pas du tout neutre en tant que bilan carbone au niveau mondial. Cela présuppose aussi que nous ne changeons rien à nos habitudes de mobilité. La sobriété énergétique n’est toujours pas à l’ordre du jour.

 

L’Union européenne vient de décider de renforcer ses infrastructures gazières…

 

Miguel Arias Cañete : Oui, car nous devons faire face à un problème de sécurité énergétique important. La situation géopolitique nous contraint à trouver des sources complémentaires aux importations de gaz en provenance de Russie. Il existe d’autres sources, l’hydraulique, le nucléaire, le gaz de schiste. Chaque Etat reste autonome dans le choix de son mix énergétique.

 
Commentaire de Michel Sourrouille : Comme l’ensemble de nos dirigeants actuels, le commissaire européen n’envisage qu’une politique de l’offre et pas une politique de réduction de la demande d’énergie. Si une source d’énergie manque, on en trouvera d’autres ! Or le recours au nucléaire et au gaz de schiste pose d’innombrables problèmes que Miguel Arias Cañete laisse complètement de côté.
Enfin, l’autonomie énergétique proclamée de chaque pays européen montre qu’il ne pourra pas y avoir d’homogénéité dans la vision européenne d’une conférence climatique : il faudra s’aligner sur le moins-disant, réalité fort différente des proclamations chiffrées.

 
Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, veut faire de l’Europe la championne du monde des énergies renouvelables. Est-ce réaliste, avec des pays fortement dépendants des énergies fossiles ?

 
Miguel Arias Cañete : La croissance des énergies renouvelables suppose de gros efforts d’interconnexion électrique, d’infrastructures, de capture et stockage du carbone. Il est impossible de faire une substitution absolue d’un jour à l’autre. Le charbon et le gaz vont rester pour des années encore une source d’énergie pour l’Europe.

 
Commentaire de Michel Sourrouille : Cette réponse est déjà un aveu d’échec. La civilisation de l’après-carbone n’est pas pour demain, et ce n’est pas la conférence sur le climat à Paris en décembre prochain qui changera la donne. Il faudra attendre le prochain choc pétrolier pour enfin prendre conscience que notre mode de vie actuel n’est pas durable. Comme le marché carbone ne fonctionne pas, comme la taxe carbone est mise aux oubliettes par nos gouvernants, comme on est incapable de raisonner en terme de sobriété énergétique, le rationnement par une carte carbone deviendra inéluctable quand la pénurie se fera sentir. C’est ce que nous prévoyons sur notre blog depuis 2009.

 
* Le Monde du 31 mars 2015, « Le rendez-vous de Paris sur le climat sera crucial ».

 

 


 

Paul Watson : rencontre avec un ange

Un réalisateur membre des JNE a interviewé le célèbre défenseur des baleines. Voici son témoignage.

 

par Pierre Mann

 

9782723486910_1_75Je m’attendais à interviewer un flibustier hâbleur. Mais non, c’est un être doux, calme et sensible qui s’est exprimé devant ma caméra.

 

Il est connu mondialement par ses actions contre la chasse illégale des baleines, des requins, des bébés phoque et des thons rouges.

 

C’est parce qu’il a empêché le Japon de pêcher la baleine dans le sanctuaire de l’Antarctique (il a sauvé 6000 baleines) qu’il a été mis sur la liste rouge d’Interpol, pour « conspiration d’abordage ». En 40 années, il n’a causé aucune blessure à quiconque, mais c’est vrai, il a éperonné avec son bateau une dizaine de navires menant des pêches illégales. Il se bat contre la cupidité et le profit qui prennent le dessus sur la préservation des océans et de leur biodiversité.

 

Au vingtième siècle, 3 millions de cétacés ont été tués et la Cour Internationale de justice de La Haye a condamné la chasse à la baleine, mais c’est lui qu’on a placé sur le même plan que des tueurs en série : le Japon et la Norvège, dans le seul but d’éliminer le créateur de Sea Shepherd Conservation Society, l’accusent d’être un « éco-terroriste ».

 

Je recommande la lecture de son livre Capitaine Paul Watson, entretien avec un pirate chez Glénat.

 

www.pierremann.com

 

NDLR : Paul Watson vient de publier Earthforce, Manuel de l’écoguerrier, dans la collection Le Domaine du Possible, aux éditions Actes Sud.

 

 


 

Le retour du sauvage

Pierre Athanaze fait partie de ces résistants à la pensée dominante anti-nature. Il vient de publier Le retour du sauvage (éditions Buchet-Chastel).

 

par Jean-Claude Génot, écologue

 


Sauvage-Retour
Malgré un contexte déplorable pour la nature dans notre pays (agriculture contre nature, rajeunissement des forêts à cause de prélèvements trop importants, espaces protégés insuffisants et ne faisant pas assez de place à la nature sauvage, haine des grands prédateurs, des friches et du bois mort), il est des gens qui osent revendiquer, plus que jamais, une place pour le sauvage en France.

 

Pierre Athanaze fait partie de ces résistants à la pensée dominante anti-nature. Il vient de publier chez Buchet-Chastel Le retour du sauvage, livre dans lequel il nous parle des espèces (loup, lynx, phoque, vautour, esturgeon, etc.) qui ont fait leur retour sur notre territoire, soit naturellement, soit à l’issue d’actions de réintroduction. L’auteur nous rappelle fort justement que la réapparition d’espèces sauvages ne peut se faire sans la protection d’espaces sauvages. Pas étonnant quand on sait qu’il a créé le label de « réserve de vie sauvage » dans le cadre de l’Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS) dont il a été président de 2008 à 2014.

 

Pierre Athanaze apprécie d’autant ce retour du sauvage qu’il cite au début de son ouvrage les activités humaines ayant conduit à la disparition des espèces dont il salue aujourd’hui le retour. La destruction des milieux ne fut pas la seule cause de ces disparitions, la mentalité de nos ancêtres fut aussi une puissante cause de persécution, mélange de bêtise, d’ignorance, de peur et de volonté de maîtrise. Les ruraux peu éduqués n’étaient de loin pas les seuls responsables, ainsi le célèbre entomologiste Jean Henri Fabre parlant des rapaces : « La destruction des nids est le moyen le plus sûr de mettre fin aux ravages qu’ils font parfois dans les troupeaux ». L’auteur a conscience des blocages psychologiques et culturels face au retour du sauvage quand il espère que le sauvage pourra reprendre sa place dans notre pays, et avant tout, dans nos mentalités.
Cette défense de la nature sauvage est une revendication primordiale pour les écologistes profonds. Pour eux la nature sauvage a une valeur intrinsèque et la place qu’on lui laisse devrait être proportionnelle à notre degré de civilisation et à notre humanité dont l’empathie engloberait toutes les créatures vivantes.

 

Heureusement, Pierre Athanaze n’est pas isolé et ses idées s’inscrivent dans une démarche européenne. Il y a d’abord la résolution du Parlement européen prise en 2009 sur la protection de la nature vierge. Le Parlement a ensuite demandé à la Commission européenne une nouvelle stratégie pour la nature vierge, de nouveaux moyens et un statut spécial dans le cadre de Natura 2000. En lien avec cette résolution du parlement européen, l’initiative Wild Europe a été créée. Elle regroupe d’une manière informelle de nombreux partenaires institutionnels et associatifs dont, entre autres, l’UICN, l’UNESCO, la Fédération Europarc, le WWF, Birdlife International, Natuurmonumenten, la Société Européenne pour la Wilderness, ainsi que des consultants comme l’Ins­titut Européen pour la Politique Environnementale, le Centre Européen pour la Conservation de la Nature, Alterra, et des représentants du Conseil de l’Europe et de la Commission européenne.

 

Wild Europe a de nombreux projets de protection sur de grandes surfaces de nature sauvage, notamment en Roumanie et en Irlande. Une fondation d’origine néerlandaise, Rewilding Europe, s’est créée pour soutenir des projets de protection de nature sauvage en Europe, notamment en réintroduisant des grands herbivores comme le bison, l’aurochs ou le cheval sauvage. Les sites d’intervention de Wild Europe sont l’ouest de l’Espagne, les Apennins, les Carpates de l’est et du sud, les Rodopes, le delta du Danube et la Croatie. Souhaitons toutefois que ces projets visant à réintroduire des herbivores ne s’arrêtent pas en si bon chemin et que dans les régions où ils sont absents, Rewilding Europe se préoccupe également des grands prédateurs. En France, deux colloques sur la naturalité organisés en 2008 et 2013 par le service forêt du WWF France, en hommage respectivement de Robert Hainard et Aldo Leopold, tous deux grands défenseurs de la nature sauvage, ont permis de rassembler de nombreux gestionnaires, écologues et scientifiques autour des concepts de naturalité et de libre évolution.

 

Avant cela, l’association Forêts sauvages, dont Pierre Athanaze est co-fondateur, s’est créée en 2005 pour acquérir des forêts et les laisser en libre évolution. J’ai moi-même contribué à défendre le laisser faire dans la protection de la nature et l’ensauvagement à travers mes ouvrages depuis 1998. Enfin, un groupe de travail de l’UICN France « wilderness et nature férale » se réunit depuis 2013 pour établir une stratégie en faveur de la nature sauvage en France.

 

Mais le sauvage n’est pas seulement le renard capable de vivre en ville. C’est surtout des espaces en libre évolution depuis suffisamment de temps pour que les écosystèmes soient plus matures et complexes. Cette nature fond comme neige au soleil car l’esprit marchand traque les ressources naturelles dans les coins les plus reculés. Aldo Leopold avait coutume de dire que la nature « vierge » est la seule richesse qu’on ne peut pas recréer facilement et qui ne fait que diminuer.

 

Pour oser instaurer des zones de nature sauvage protégée, il faudrait des responsables politiques formés et sensibles à la nature, ce qui semble impossible tant leur « handicap culturel » est insurmontable. Seule la volonté de personnes très motivées permettra de prendre des initiatives en ce sens.

 

Pour cela, ce ne sont pas des mesures techniques et scientifiques qui permettront d’avancer en faveur de la nature sauvage, mais la capacité de certains gestionnaires, scientifiques et décideurs administratifs de se remettre en cause et de penser autrement la nature que domestiquée et maîtrisée.

 

 


 

Le charme du hêtre

Quand on aime la forêt, on aime toutes ses composantes animales et végétales.

 

par Jean-Claude Génot, écologue

 

Photo Jean-Claude Génot

Photo Jean-Claude Génot

J’apprécie tous les arbres à condition qu’ils soient dans leurs stations naturelles et pas introduits par les forestiers pour des raisons purement économiques. Mais il y a un arbre que j’aime par dessus tout, c’est le hêtre. Pourtant, cet arbre n’a ni la longévité du chêne, ni la popularité du sapin. Il est considéré comme commun, fragile en cas de tempête et très dominateur face aux autres espèces de lumière.

 

Mais sa fragilité en fait sa principale qualité écologique. S’il tombe, il alimente le sol en bois mort, s’il perd une branche charpentière, il offre des opportunités d’installation aux champignons et aux insectes et s’il casse au niveau du tronc, il devient une chandelle propice à la recherche de nourriture des pics. C’est l’arbre des climats humides et frais. Il a besoin de pomper beaucoup d’eau dans le sol et aussi d’humidité ambiante pour hydrater directement son feuillage.

 

Son tronc lisse et gris devient une véritable colonne d’eau en cas de pluie, collectant tous les ruisselets venus des branches de son houppier. Il abrite lichens et mousses, et quand il devient très âgé, son écorce se craquelle et prend du relief dans lequel s’installent des mousses spécifiques que l’on observe dans les forêts pluri-séculaires de Roumanie.

 

C’est l’arbre naturel de nombreuses régions d’Europe, des Carpates de l’est à l’ouest de la France. Ne supportant pas le plein soleil, le hêtre est un arbre forestier par excellence, poussant bien à l’ombre. Si le forestier n’avait pas favorisé le sapin en montagne et le chêne en plaine, le hêtre régnerait en maître sur toute l’Europe centrale.

 

Toutefois, le hêtre peut cohabiter avec d’autres arbres et arbustes selon les stations écologiques comme le chêne pédonculé, le sapin, l’épicéa, l’érable sycomore et le houx. Dans les hêtraies sur sols acides, la flore est assez pauvre en sous-bois. Mais sur les sols neutres, la hêtraie accueille une flore herbacée plus riche et plus abondante (lamier jaune, sceau de Salomon multiflore, arum tacheté, mélique uniflore, ail des ours, etc.) ainsi que de nombreux arbustes (troène, aubépine, cornouiller, noisetier).

 

Le hêtre a des troncs aux formes multiples : fûts élancés dans les forêts « cathédrales », rabougris dans les forêts d’altitude, tordus comme à Verzy ou en têtards avec des formes fantastiques. Le hêtre est aussi bien adapté au sol calcaire qu’au sol gréseux, à la montagne qu’à la plaine et se prête à toutes les sylvicultures, du taillis à la futaie.

 

La hêtraie abrite de nombreuses espèces, grâce à ses grands troncs, son feuillage dense et ses fruits, les faînes, qui ont même nourri les hommes. Le loir, le pic noir, le pigeon colombin, la chouette de Tengmalm, la martre, le rhinocéros, coléoptère qui pond ses œufs dans le bois vermoulu, et l’ours (en Slovénie et des Abruzzes) vivent dans les hêtraies pour s’y nourrir, notamment quand la faînée est abondante, pour s’y reproduire ou les deux.

 

Hormis les faînes dont les hommes ont tiré de l’huile ou qu’ils ont mangé en bouillie ou en fruit sec, le hêtre a fourni un excellent bois de chauffage depuis des millénaires et a permis aux hommes de survivre face au froid. Les hêtraies ont beaucoup souffert des besoins multiples des sociétés, surtout à la veille de la Révolution française au travers des coupes, du pâturage ou du ramassage de la litière.

 
Dans de nombreuses régions d’Europe, les charbonniers ont exploité de très nombreuses forêts de hêtres jusqu’au début du XXe siècle. Les forestiers ont transformé les hêtraies sur exploitées en forêts de résineux à croissance rapide pour les besoins industriels dès le milieu du XIXe siècle. Même aujourd’hui, le hêtre, par son caractère naturel, spontané et dynamique, est considéré par certains forestiers comme la « mauvaise herbe » de la forêt parce qu’il gêne le chêne ou le pin, espèces de lumière, mais aussi parce qu’il rapporte moins quand il est de moindre qualité.

 

Pourtant, son rôle écologique est primordial dans le contexte du produire plus car cet arbre fournit le plus de micro-habitats pour la faune (fente, fissure, loge de pic, cavité naturelle) et qu’il peut générer plus facilement du bois mort à cause de son instabilité au vent et aux bris de glace. Conserver des vieux hêtres est donc indispensable pour la naturalité des forêts. Donner un nouveau rôle économique au hêtre dans la construction ou l’ameublement serait un moyen de relancer l’intérêt pour cet arbre merveilleux.

 

Mais qu’en est-il de l’avenir du hêtre face au changement climatique ? Le facteur clé pour cette espèce est le manque d’eau en été, bien plus qu’une élévation de la température moyenne. Or, le futur climat annonce des stress hydriques plus fréquents, ce qui rendrait le hêtre plus vulnérable aux attaques de champignons et d’insectes. Face à cette situation, deux attitudes s’opposent : ceux qui veulent remplacer le hêtre par une espèce plus résistante, comme par hasard le Douglas, un résineux à croissance rapide présent en France depuis moins d’un siècle (qui pourtant peut aussi souffrir d’épisodes de fortes sécheresses), et ceux qui misent sur la diversité génétique du hêtre, présent depuis les dernières glaciations, et capable de résister à des stress hydriques importants grâce à des écotypes plus tolérants à la sécheresse.

 

Le département de la santé des forêts a mesuré le déficit en feuilles du hêtre en France (ce déficit est un symptôme de stress lié au manque d’eau, de ce fait l’arbre peut moins bien assurer la photosynthèse). Il est passé de 20 % en 1997 à 30 % en 2011. Au changement climatique, s’ajoutent l’augmentation de la concentration en gaz carbonique et les apports azotés atmosphériques qui renforcent l’acidification des sols. Aucun modèle à ce jour ne peut prédire l’état de santé de la hêtraie d’ici les cinquante prochaines années. Il est probable que les hêtraies européennes vont subir des modifications plus ou moins profondes et qu’elles vont muter vers de nouveaux écosystèmes comprenant toujours du hêtre mais avec une autre composition végétale liée à la chimie des sols et au climat. D’ailleurs, la présence nouvelle du raisin d’Amérique et du cerisier tardif est un des symptômes de cette mutation. Ce n’est pas sans raison que l’UICN a classé les écosystèmes de hêtraie dans la catégorie « quasi menacés ».

 

S’il fallait des preuves de la beauté des hêtraies, ce sont les couleurs fauves de l’automne ou le vert tendre des premières feuilles printanières, teintes merveilleuses d’une diversité inouïe.

 

 


 

La COP 21, un débat global qui nous empêche d’agir

A quoi servira la COP 21 ? Une tribune qui lance le débat… Vos avis sont les bienvenus !

 

par Michel Sourrouille

 

Il est vain d’attendre des conférences sur le climat une réponse collective au changement climatique. La conférence des parties (COP), qu’elle se réunisse à Copenhague, Lima ou Paris, n’a aucune légitimité. Les politiques ne s’y expriment pas au nom de l’intérêt général, ils représentent des populations particulières.

 

Le GIEC a produit son premier rapport sur les changements climatiques en 1988 et depuis aucun pays n’a jamais adopté de mesures significatives pour limiter les émissions de GES. Les Etats-Unis n’ont pas signé le protocole de Kyoto en 2001, ils ont nié l’origine anthropique du réchauffement climatique, ils ont toujours privilégié le niveau de vie des Américains. Barack Obama n’échappe pas à la règle formulée par Bush. Il avait dit lors de son discours d’investiture le 20 janvier 2009 : « Nous n’allons pas nous excuser pour notre mode de vie, nous le défendrons sans relâche. » Obama s’était à l’époque engagé à réduire les émissions de gaz à effet de serre des Etats-Unis de 17 % au-dessous de leur niveau de 2005 d’ici à 2020. Rien n’a été fait. Le protocole de Kyoto demandait aux USA de les diminuer de 7 % en 2012 par rapport à 1990. En 2004, ces émissions étaient supérieures de 16 % au niveau de 1990.

 

Il a fallu attendre le 25 juin 2013 pour que Barack Obama lance un timide plan d’action nationale pour le climat. Obama n’autorisera le pipeline Keystone XL, prévu pour acheminer le pétrole des sables bitumineux du Canada jusqu’au golfe du Mexique, que s’il « n’exacerbe pas de manière significative le problème climatique ». Admirons le style : « exacerber » et « de manière significative ». Le niveau de vie des Américains n’est pas négociable, ni les sables bitumineux du Canada, ni le pouvoir d’achat des Français, ni l’enrichissement des Chinois, ni le développement des pays émergents. Les sociétés qui vivent à l’occidentale poursuivent un rêve contradictoire et suicidaire : jouir sans entraves des applications impressionnantes des ressources fossiles, et être aveugles aux conséquences fâcheuses de la perturbation climatique qui en découle.

 

Un changement de comportement ne se décrète pas d’en haut, sauf si une autorité légitime décide l’état de guerre face à une situation objectivement mobilisatrice. Par exemple Churchill, Premier ministre du Royaume Uni depuis trois jours, pouvait s’exclamer le 13 mai 1940 : « I have nothing to offer but Blood, Toil, Tears and Sweat » ( Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur). L’invasion de l’Europe par les troupes hitlériennes avait commencé.

 

Face à la guerre que nous menons contre le cycle du carbone, les conditions sont tout autres. Nous n’avons pas vraiment conscience que la hausse moyenne des températures mondiales implique un basculement de notre monde à venir. Des scientifiques estiment que la concentration atmosphérique de dioxyde de carbone (CO2) ne doit pas dépasser une valeur située quelque part entre 350 parties par million (ppm) et 450 ppm. La teneur moyenne actuelle est d’environ 400 ppm, soit au beau milieu de la ligne rouge. L’objectif des deux degrés de réchauffement, fixé par la communauté internationale comme limite à ne pas dépasser, représenterait déjà des risques significatifs pour les sociétés humaines partout sur Terre *. Qui s’en soucie ?

 

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a prévenu : pour conserver au moins une chance sur deux de contenir la hausse des températures à la fin du siècle sous la barre de 2° C par rapport à la période préindustrielle – seuil de danger retenu par la communauté internationale en 2009 –, les émissions mondiales de CO2 ne devront pas dépasser, entre 2011 et 2050, une fourchette allant de 860 à 1 180 milliards de tonnes, ou gigatonnes (Gt). Or, les réserves fossiles du globe représentent un stock d’environ 2 900 Gt de CO2 – près de trois fois plus que les émissions tolérables.

 

La conclusion s’impose : il faut, jusqu’à 2050, s’abstenir d’extraire et de brûler la plus grande partie des réserves fossiles. Un tiers des réserves de pétrole, la moitié de celles de gaz et plus de 80 % de celles de charbon devront rester inexploitées, si l’on veut éviter la surchauffe de la planète. Pour ce qui est du cas particulier des hydrocarbures non conventionnels (pétrole et gaz de schiste, sables bitumineux), les auteurs concluent qu’une hausse de leur production actuelle est incompatible avec la volonté de juguler le réchauffement. C’est la thérapie de choc que prescrivent deux chercheurs britanniques dans une étude publiée dans la revue Nature **.

 

Qui s’en soucie ? On voit mal comment convaincre un pays producteur, riche ou pauvre, ou une compagnie pétrolière ou gazière, de renoncer à la rente des hydrocarbures. Pour éviter la catastrophe climatique, nous savons quand nous sommes bien informés qu’il faudrait diviser par quatre d’ici 2050 les émissions de gaz à effet de serre, ce qui voulait dire diviser par deux notre consommation d’énergie. Mais cela restait abstrait. Qui comprend que cela remet complètement en question son mode de vie ?

 

Le 8 janvier dernier, Laurent Fabius prônait devant un comité inter-ministériel l’adoption d’un objectif « zéro carbone – zéro pauvreté » et le rapprochement des agendas internationaux pour le climat et des Objectifs mondiaux pour le développement, qui doivent désormais être « durables ». Ces déclarations d’intentions ne servent absolument à rien si le citoyen de base ne se sent pas concerné. Nous ne pouvons réussir internationalement une COP que si nous commençons à nous impliquer personnellement (par exemple participation généralisée aux « familles à énergie positive ») et à réussir localement (par exemple mise en œuvre d’un plan climat territorial). Les solutions existent, individuelles et collectives. Elles s’appellent sobriété partagée, rationnement bien expliqué, taxe carbone aujourd’hui, carte carbone demain, soutien par l’Etat central des communautés locales cherchant leur autonomie alimentaire et énergétique, adoption de techniques douces aux humains et à la nature, généralisation d’une agriculture biologique, conversion des intellectuels du tertiaire à l’artisanat, entraînement à la réponse non violente en toutes circonstances, rejet des actions militaires, considération des acteurs absents (générations futures et non-humains), maîtrise de la fécondité, etc. Le pire n’est jamais certain.

 

* Le Monde du 17 janvier 2015, La planète a atteint ses limites.

 

** Le Monde du 9 janvier 2015, Des réserves fossiles rationnées pour éviter la surchauffe.