OPINIONS ET DEBATS

Penser « sauvage »

La nature sauvage peut sauver des vies, redonner espoir à des désespérés et agit comme une thérapie sur le psychisme humain.

.

par Jean-Claude Génot

.

Nous sommes profondément marqués par la vie moderne dans un monde urbain fait de bruits, de béton, de pollution et de foule, un univers « psychiquement toxique » (1). Mais est-ce que le contact avec la nature sauvage influence notre pensée ? Si tel était le cas, que serait alors une pensée sauvage ? Pour le philosophe Stefan Alzaris : « La pensée sauvage n’est pas une pensée du sauvage, mais une pensée en acte, sensible et artiste, concrète et vivante, qui s’exprime par l’exigence éthique et la nécessité existentielle de renouer avec la nature sauvage » (2). Cela voudrait dire que le sauvage réel, la nature englobante et foisonnante, éveillerait en nous une dimension sauvage, une capacité à accepter l’inconnu, l’imprévu, la peur et l’incertitude. Cela demande de notre part de ne plus être dans le contrôle de la nature ni dans celui de nos émotions mais de lâcher prise.

.

La nature ne peut nous inspirer cette pensée sauvage que si elle est elle-même, c’est-à-dire sauvage. Aller dans le monde sauvage revient à entrer en contact avec une altérité vivante et finalement la pensée sauvage est « une manière d’être au monde » (3). Cette pensée sauvage est « méditante » (4), sensible et respectueuse de la nature en libre évolution. La pensée sauvage n’est pas non plus la pensée des sauvages comme le dit Claude Levi-Strauss mais « une pensée à l’état sauvage » (5). Pour le philosophe Paul Shepard, la pensée sauvage est en nous et la sauvagerie est un état génétique, c’est pourquoi il estime que l’homme porte toujours en lui l’héritage des chasseurs-cueilleurs (6).

.

L’artiste animalier et philosophe Robert Hainard, qualifié de « penseur paléolithique », estimait que cette part paléolithique de l’homme peut permettre de prévenir son extinction face à un monde anxiogène qu’il remplit frénétiquement de ses propres créations (7). La vie moderne stressante ne doit pas nous faire oublier que celle des hommes préhistoriques a certainement été dangereuse du fait des animaux sauvages, des aléas climatiques et biologiques, des maladies et autres accidents. Il y a certainement des leçons à tirer dans la vie de nos lointains ancêtres qui nous permettraient de mieux affronter les défis du monde moderne.

.

Que ressent-on quand on est dans la nature sauvage quel que soit son degré de « sauvagerie » ? Marcher dans des forêts multiséculaires procure un sentiment d’abandon des contraintes habituelles, de déconditionnement mental de la vie moderne et de plaisir intense d’avancer vers l’inconnu. Ici nul horizon lointain où le regard se perd, sinon les cimes des arbres, perdues dans les hautes frondaisons, telles les voûtes d’une cathédrale végétale. Un miracle s’opère très vite car nos sens, handicapés par le manque de contact avec la nature, viennent à s’éveiller : l’odorat affolé par les senteurs d’herbes, de champignons et de feuilles en décomposition et l’ouie vite saturée par les bruissements du vent dans le feuillage et les chants d’oiseaux en stéréo.

.

La forêt possède cette propriété incroyable de nous transporter dans un autre monde, à peine la lisière franchie. Ce que Claude Lévi-Strauss a parfaitement bien exprimé : « Quelques dizaines de mètres de forêt suffisent pour abolir le monde extérieur » (8). Entendons-nous bien, je veux parler ici de forêts profondes, denses et sombres faites d’arbres vénérables et pas de ces champs d’arbres soumis à l’exploitation industrielle. Et puis que dire du bien-être procuré par les arbres, considérés comme de véritables sources d’énergie vitale, le sentiment d’être protégé et le besoin d’enlacer un tronc impressionnant.

.

Comme le souligne Rémi Caritey : « La vitalité que procure le séjour en forêt est un don des sous-bois » (9). La rencontre avec la nature sauvage se fait en embrassant la forêt tout entière mais elle peut également se vivre en observant ses habitants. Ainsi observer des ours bruns dans leur milieu naturel est une occasion unique de se rendre compte de notre proximité avec l’animal. Pas seulement quand un ours se dresse sur ses pattes postérieures, quand une femelle allaite son jeune dans une posture très « humaine » ou quand un jeune utilise ses griffes comme une fourchette pour embrocher une pomme, mais aussi quand l’ours cesse de manger, relève la tête et montre ses yeux sombres qui nous touchent et nous parlent. La science voudrait que seul l’instinct dicte leurs actes aux animaux et que seul l’homme soit capable de penser et d’avoir une conscience. A cela l’artiste et philosophe naturaliste Robert Hainard répond qu’il y a une pensée animale : « Peut-être les consciences animales dans leur diversité, dans leur profondeur, leur acuité, leur richesse ne nous seront-elles jamais accessibles par des témoignages objectifs. Que savons-nous de la nôtre, d’ailleurs ? Nous l’éprouvons, c’est tout. Mais ce que je lis dans l’œil du renard me pénètre, me trouble et m’enchante » (10).

.

Mais nul besoin d’aller dans les endroits les plus reculés y observer les animaux les plus rares pour entrer en contact avec le sauvage. Comme le suggère la philosophe Irène Klaver : « Il faut développer l’expérience du sauvage dans nos vies, nous devons trouver les interstices de sauvage dans l’herbe de notre jardin, même dans l’asphalte de nos parkings et de nos routes » (11). La puissance du message qu’apporte ce contact incomparable avec la vie sauvage est telle qu’on ne peut plus vivre comme avant quand on l’a ressenti une première fois. Nous faisons corps avec la vie animale et végétale, avec la nature sauvage et découvrons enfin notre nature intime comme l’exprime très bien l’éco psychologue Joanna Macy : « Notre vraie nature : ne faire qu’un avec l’ensemble de la vie ». Ainsi réalisons-nous que « le monde est notre corps » (12). Dans la nature sauvage, l’esprit fonctionne entre la raison en cherchant à comprendre ce que l’on voit comme une enquête passionnante et l’émotion en se laissant porter par le fait d’être là à profiter intensément d’un moment précieux offert par la nature. Cette capacité d’être dans l’instant présent conduit immanquablement à la méditation dont on mesure la réalité lors d’un affût entre le lâcher prise de ses émotions et l’intensité de ses réflexions sur la nature et sur soi-même. François Terrasson considérait que la beauté de la nature ne se manifeste que dans l’accord entre les deux domaines de l’esprit que sont le conscient et l’inconscient et qu’au contraire les attitudes anti-nature reflètent « un divorce entre rationalité et sensibilité, signe d’une infirmité psychique dévastatrice » (13).
.
Les hommes ne pardonnent pas facilement à ceux qui s’éloignent du groupe. Si vous aimez le contact avec la nature sauvage, loin des hommes, c’est que vous êtes misanthrope. Mais la recherche de la solitude et de la méditation dans la nature sauvage traduit plus une volonté de fuir la foule agitée que de rompre ses liens avec les humains car les ermites sont loin d’être misanthropes (14). Mais apprécier le contact avec les bêtes sauvages vous rend tout de même suspect, voire traître à la cause humaine. On a reproché à la primatologue Diane Fossey de plus aimer « ses » gorilles que les gens qui l’entouraient. S’il est des hommes qu’elle n’a pas aimés, ce sont les braconniers dont elle était l’ennemie. Une chose est certaine, sa passion pour les gorilles a tué cette femme hors du commun. John Muir ne disait-il pas que si l’homme déclarait la guerre aux bêtes sauvages, il choisirait le camp des ours (15) ? Seule une humanité anti-nature aime à se poser la question du choix entre la vie humaine et celle d’une autre espèce vivante. Une humanité écocentrée ferait tout pour éviter d’avoir à faire un tel choix.

.

Tant que les hommes ne ressentiront aucune empathie pour les autres espèces vivantes, pour l’altérité sauvage, il n’y a aucune chance de rompre avec l’anthropocentrisme dévastateur de la civilisation anti-nature mondialisée ni d’espérer améliorer les relations intra humaines. Cette nouvelle éthique de la nature ne viendra pas de grands principes adoptés à la suite d’une catastrophe ou par obligation réglementaire mais par un réveil de nos sens vis-à-vis de la nature. Ce pourrait bien être cela la pensée sauvage, une manière de se sentir relié au monde sauvage, d’où la conscience d’être profondément affecté par son recul ou sa disparition comme s’il s’agissait d’une part de soi-même.

.

1 Shepard P. 2013. Retour aux sources du Pléistocène. Editions Dehors. 251 p.

2 Alzaris S. 2015. Renouer avec le sauvage : une exigence éthique. Sur les traces de la pensée sauvage (1ère partie). Naturalité. La lettre de Forêts sauvages n° 15 : 14-16.

3 voir 1

4 Alzaris S. 2016. La pensée sauvage : une sagesse écologique. Sur les traces de la pensée sauvage (2e partie). Naturalité. La lettre de Forêts sauvages n° 16 : 15-19.

5 voir 4

6 voir 1

7 Roch P. 2014. Le penseur paléolithique. La philosophie écologiste de Robert Hainard. Labor et Fides. 242 p.

8 Lévi-Strauss C. 1955. Tristes tropiques. Plon collection Terre humaine

9 Caritey R. 2011. Les vertiges de la forêt. Petite déclaration d’amour aux mousses, aux fougères et aux arbres. Transboréal. 89 p.

10 voir 7

11 Klaver I.J. 2008. Wild. Rhythm of the Appearing and Disappearing. In Nelson M.P. & Callicott J.B. 2008. The Wilderness debate Rages On. Continuing the Great New Wilderness Debate. Pp 485-499.

12 Macy J. 2015. Pour reverdir l’être. 3e millénaire N°117 : 29-37.

13 Terrasson F. 1982. Retrouver l’instinct. In De Miller R. (sous la direction de) ; 1982. Les Noces avec la Terre. La mutation du Nouvel Age. Éditions Scriba, L’Isle-sur-Sorgue, pp. 57-65.

14 Minois G. 2013. Histoire de la solitude et des solitaires. Fayard. 575 p.

15 Muir J. 2006. Quinze cent kilomètres à pied à travers l’Amérique profonde. 1867-1869. José Corti. 165 p.

.

.


.

Nicolas Hulot au gouvernement : réactions en chaîne au sein des JNE (contribution perso de Pierre Delbove)

Les textes de Frédéric Denhez et Fabrice Nicolino au sujet de la nomination de Nicolas Hulot au gouvernement mis en ligne sur ce site (lire ici) ont suscité une vive réaction de l’un de nos adhérents.

.

par Pierre Delbove

.

Bonjour à vous toutes et tous,

Et merci, Fabrice, pour la lecture éclairante, et stimulante parce que « désabusante », de cette verte prise de position qui donne à ressentir jusqu’au bullshit. Cet anglicisme gros mot pour maux, qui sent le bison ou le taureau, c’est selon. Sur quoi et qui, j’avoue, avoir senti besoin pressant de me déboucher le nez. Et déjà de wikipédier, au moins, la chose qui ne sent bon. Le résultat est intéressant, notamment  pour ceci en sus : le principe d’asymétrie des idioties ou loi de Brandolini, que je ne connaissais pas de nom, mais beaucoup trop de… cons. Lire donc :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Bullshit

.
Je terminerai à cet égard avec d’éventuelles options pesantes pour abus de confiances déjà vues en revue. A choisir, dans une impasse techno-éco-politico-euro-franco-française qui ne manque pas d’air malgré son pesant d’horreurs à force d’erreurs tenables. Pour cueillir sans plus tarder son EPR ASNé en ce joli mois de juin 2017 d’impairs et passe-droits comme de travers. S’efforcer d’épingler sur la carte qui n’est celle du tendre, ses centrales nucléaires apprenties cocottes-minute en pétard ici ou là. Entre autres, Nogent sur la Seine qui fait des scènes de crue, ou Blayais en Gironde face au Grand Bleu qui monte avec les vagues d’opposants. Ou Fessenheim en failles et canaux et tuyaux en tous genres. A s’impliquer enfin sans biais ni contretemps de jurisprudence contre cet impétrant chantier d’enfouissement éprouvant l’horizon anthropocènique du million d’années ? Non, du milliard, d’années comme d’humains et de dollars pintés d’euros entres autres monnaies plus ou moins tenaces. Quant au cœur chaud uraminé du courant de femmes et d’hommes dits l’élite de notre très chère République, soyons attentifs à le faire battre à en rabattre, pour gardarem lou sapiens !

.
A donc, à votre bon cœur et votre courage, messieurs dames ! Pour faire un trou plus noir à la filière. Depuis des boues saignant en rouge encore et toujours la Grande Bleue (Halte ! He oh ! Garde d’ânes ?). Et jusqu’à Bure dans sa robe de ZAD rapiécée à l’envie… d’une vie qui tienne moins à l’électronucléaire et ses bombes à retardement en avance d’autant.

.
Efforçons-nous d’édifier des valeurs plus sûres et les consciences sur des inconsistances de justice et de nappes phréatiques en débouchés illégitimes de liquidités sauvages. Il y aurait urgence à redonner confiance, constance et droit de cité à une science fiable et probante, ici comme partout sur tant d’autres chantiers. Citons Notre-Dame-des-Landes, celui des abeilles, papillons, grillons, etc. en perdition, des pesticides et autres perturbateurs endocri&craniens, en simplifiant la chaine de désolations.

.
Mais, de grâce : ne vous prêtez pas, ne nous entrainons-pas… à quelque autre « réaction en chaine » possiblement décompensée, incontrôlable ; à effets centripètes comme centrifuges s’avérant possiblement inconciliables, sinon fatals.

.

Cordialement et solidairement

.

.


.

Eoliennes et oiseaux : la réponse d’Allain Bougrain Dubourg à Roger Cans

Voici la réponse d’Allain Bougrain Dubourg à la tribune de Roger Cans mise en ligne ici sur notre site.

.

Cher Roger,

 

Comme toi j’aime les oiseaux et j’aime aussi les éoliennes. C’est pourquoi ton billet d’humeur intitulé un « coup » de la LPO (sic) ne me parait ni fondé, ni argumenté.

J’ai suffisamment plaidé la nécessité de l’éolien, notamment  face à « vent de colère » pour ne pas avoir à subir le doute sur ce sujet. Par ailleurs, la LPO a, dès 2014, pris position officiellement en faveur des énergies renouvelables (dans la ligne de Négawatt bien sûr avec la réduction de la consommation etc.). Je te joins cet avis complété en 2016.

Mais cet à priori favorable interdit-il d’avoir la même exigence de prise en compte de la biodiversité que nous l’avons pour n’importe quelle autre activité ?

Les ZPS ont été définies grâce aux données fournies par la LPO. Ce sont des secteurs à fort enjeu pour les oiseaux (ainsi que les ZSC pour les chauves-souris). Nous constatons scientifiquement qu’il y a plus de casse sur les secteurs Natura 2000. A l’heure où de nouveaux projets d’implantations sont prévus sur des zones Natura 2000, il me parait légitime de souhaiter d’autres sites. Par ailleurs, quel mal y a-t-il à faire une étude documentée et objective sur la situation actuelle ? Sommes-nous devenus comme les nucléocrates des années 70 incapables, même de discuter ?

Dans son bilan, la LPO souligne que … » le nombre de cas de collisions constaté apparait faible »… mais montre aussi « l’urgence de disposer d’un protocole de suivi robuste ».

Pour étayer le mauvais procès fait aux éoliennes, tu sors le vieil argument (qui m’insupporte !) de situations plus meurtrières. Ainsi donc, parce qu’il y a pire ailleurs, le sujet devient négligeable.

Quoi qu’il en soit, la LPO n’a pas attendu ton jugement pour lancer des campagnes de sensibilisation sur la mortalité due aux collisions sur les baies vitrées. Il suffit d’aller sur le site pour voir les conseils donnés dans le programme « oiseaux en détresse ».

 

De même, tu sembles mal informé concernant la prédation des oiseaux par les chats : c’est la LPO qui a initié un programme visant à limiter l’impact avec des tests réalisés chez des propriétaires. Cette démarche est soutenue et alimentée par une thèse en cours sur le sujet au Muséum National d’Histoire Naturelle.

 

En résumé, cher Roger, tu fais un bien triste procès à la LPO ….

Et il me serait agréable que tu fasses suivre la présente réponse aux destinataires de ton mail initial.

Bien à toi,

Allain Bougrain Dubourg

.

En complément de cette lettre, Allain Bougrain Dubourg a souhaité nous apporter ces précisions supplémentaires.

.
La synthèse de la LPO permet de confirmer qu’il y a entre 0,3 et 18,3 oiseaux tués par an et par éolienne. Soit une moyenne de 7. Ce qui correspond aux chiffres avancés dans d’autres pays.

.
Avec 6000 éoliennes installées, ce sont environ 42.000 oiseaux qui seraient tués chaque année en France. Dont la majorité est protégée et certains bénéficient de PNA comme le Faucon Crécerellette victime d’un parc implanté en ZPS dans l’Hérault.

.
Pour 8000 éoliennes projetées en 2023, et 12.000 à terme, on obtiendrait donc les chiffres respectifs de 56.000 et 84.000 oiseaux tués par an. Sans compter les chauves-souris.

.

D’où l’intérêt de rectifier les erreurs du passé. Il ne s’agit évidemment pas de ne plus installer d’éoliennes, mais de les installer hors ZPS et ZSC. Selon le principe éviter, réduire, compenser imposé à tous. C’est ce que font déjà la plupart des pays européens pour l’éolien en mer. Avec un véritable enjeu concernant les premières installations qui arrivent à terme et demandent leur renouvèlement. Car à cette époque pourtant récente on ne ce souciait pas de biodiversité, le croirez-vous !? C’est la condition de la pérennisation de cette légitime industrie.

.

.


.

Les éoliennes tueuses d’oiseaux ?

Une récente étude de la LPO (Ligue de protection des oiseaux) a suscité l’ire d’un membre « historique » des JNE. Vous trouverez sur ce lien une interview d’Allain Bougrain-Dubourg, président de la LPO et lui aussi membre « historique » des JNE, dans laquelle il précise sa position. Le débat est lancé !

.

par Roger Cans

.

En écoutant France Inter ce dimanche matin 25 juin, j’ai entendu deux bulletins d’information qui m’ont fait dresser l’oreille : dans le premier, on signalait que la LPO vient de publier une étude prouvant que les éoliennes ont tué cette année en France un millier d’oiseaux, notamment des rapaces nocturnes. Dans le deuxième bulletin, on dénonçait une pratique culinaire de l’île de Chypre qui consiste à servir des petits oiseaux à ses hôtes, pratique qui entraîne la mort de deux millions d’oiseaux chaque année dans l’île d’Aphrodite.

.

Un millier d’un côté, deux millions de l’autre. Ma conclusion, évidente : les éoliennes ont une incidence pelliculaire sur la mortalité de la gent ailée. Ayant peint des cadavres d’oiseaux depuis ma tendre jeunesse, je sais combien la route et les vitres peuvent être mortelles. Ce ne sont pas un mais des milliers d’oiseaux qui sont tués ou se tuent chaque année de manière courante. Et je ne parle pas des chats, ces féroces prédateurs, ni des poteaux creux, ces redoutables pièges, qui tuent chaque année aussi des milliers d’oiseaux, chauves-souris et petits animaux divers. Je n’ai jamais trouvé un cadavre sous une éolienne, sinon ma collection de planches peintes serait beaucoup plus riche !

.

Alors ? La LPO n’aime pas les éoliennes, dont les élégantes palmes évoquent d’immenses ailes et brassent l’air sans bruit pour fournir de l’énergie. Soit. On peut très bien ne pas aimer les éoliennes et les accuser de tous les maux, réels ou supposés, mais les rendre responsables de la mort des oiseaux est une imposture. La LPO, qui connaît pourtant bien les oiseaux, devrait connaître l’échelle de dangerosité qui les menace réellement. Une étude américaine (Erickson & al.), publiée en 2005, a recensé tous les dégâts provoqués par l’homme sur l’avifaune. Il en ressort que ce qui fait le plus de victimes sont les bâtiments (gratte-ciel ou maisons individuelles), puis le réseau électrique (par collision ou électrocution), puis les chats, puis la route et enfin les pesticides. Les éoliennes ne comptent presque pour rien (une moyenne de deux ou trois oiseaux par mât et par an). Une tour de télévision aux Etats-Unis a tué 12.000 oiseaux en une seule nuit (passereaux surtout). Curieusement, la chasse n’entre pas dans cette étude, parce que les Américains aiment surtout la chasse au gros. Alors que la chasse au gibier à plume est encore florissante en France, en Italie et en Grèce notamment.

.

Les Anglais aussi ont fait leurs calculs : tous les six mois, les chats font disparaître chez eux 57 millions de mammifères et 27 millions d’oiseaux. Vous avez bien lu : 27 millions d’oiseaux. En France, le Muséum commence seulement à étudier cette prédation en faisant appel aux propriétaires de chats. Nul doute que, au terme de cette étude, on découvre encore des chiffres accablants. Quant à la route, ceux qui gardent un œil sur le bitume et ses bas-côtés le constatent : le hérisson, le merle et surtout la chouette effraie paient un lourd tribut à la circulation automobile, beaucoup plus lourd que les rares oiseaux tués par les rares éoliennes de nos campagnes.

.

Paradoxalement, le cri d’alarme poussé par la LPO est un coup d’épée dans l’eau et même plus : la preuve que les éoliennes, en France comme aux Etats-Unis, ne sont pour pratiquement rien dans les hécatombes d’oiseaux constatées ici ou là. Lorsqu’on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage. Lorsqu’on veut tuer les éoliennes, on dit qu’elles tuent les oiseaux. Mais ce n’est pas complètement vrai.

.

L’étude de la LPO peut être téléchargée en cliquant ici.

.

.


.

Macron, ma conviction, les circonstances

Cet article n’engage que son auteur, mais appelle au débat. Vos contributions sur l’avenir écologique tel que vous le voyez pendant le quinquennat d’Emmanuel Macron sont les bienvenues !

.

par Michel Sourrouille

.

Yannick Jadot m’a poussé dans les bras de Macron. Sa tâche était de personnifier l’écologie politique à la présidentielle 2017. C’était le seul mandat que lui avait notifié la primaire organisée par EELV. Son reniement au profit du socialiste Hamon laissait complète liberté de choix aux militants. Beaucoup ne s’en sont pas privés, même pour Mélenchon plutôt que pour Hamon. J’étais devenu orphelin, je n’avais plus de vote évident, moi qui avais voté sans interruption pour le candidat de l’écologie depuis la présidentielle de 1974, René Dumont. Alors je me suis posé la question, pourquoi pas Macron aujourd’hui ?

.

Cécile Duflot m’a poussé dans les bras de Macron. Elle n’a pas accepté sa troisième place à la primaire écolo, soutenant du bout des lèvres Jadot, créant même une association parasite à sa dévotion. Quand elle a vu une alliance possible avec le candidat Hamon désigné par la primaire socialiste, elle qui copinait déjà avec lui depuis longtemps, elle s’est dépêché de désigner Hamon comme seul candidat de l’écologie politique après avoir manipulé son parti pour provoquer le reniement de Jadot. Il n’y avait plus de leadership possible dans le parti. Tout cela pour préserver, croyait-elle, sa réélection dans la 6e circonscription parisienne, subsidiairement pour assurer le repêchage de nos autres députés sortants. Elle a poussé EELV vers sa dissolution dans les « plus-à-gauche », Hamon ou Mélenchon, finie l’autonomie de l’écologie.

.

Alors pourquoi pas Macron qui se présentait explicitement comme « de gauche et de droite et du centre », écartant les étiquettes périmées de la lutte des classes. Au moins il cherchait le consensus entre personnes différentes, rejetant l’opposition bête et méchante entre partisans formatés par quelques apparatchiks et quelques slogans idéologiques défraîchis. Macron, une possibilité !

.

David Cormand m’a poussé dans les bras de Macron. Nommé par un congrès « secrétaire national » parce qu’il était dans le giron de Cécile Duflot, il a appelé à voter pour elle lors de la primaire EELV, reniant toute volonté de rassemblement non partisan. Il a manipulé le bureau exécutif pour qu’on y décide une procédure fantaisiste aboutissant au reniement de Jadot. Il a détruit toute cohérence de ce parti qui n’était plus celui de l’écologie politique mais un résidu de la firme construite autour de Duflot ; rappelez-vous le rôle qu’a joué à ses côtés JVP (Jean-Vincent Placé). Je n’avais plus de parti puisque les manœuvres politiciennes Jadot/Duflot/Cormand avaient abouti à l’éclatement de l’écologie institutionnelle revendiquant son autonomie idéologique. Macron devenait une option alternative.

.

Alors j’ai choisi Macron après le second tour, quand il est devenu notre président pour cinq ans. Il était à même de promouvoir une certaine rupture avec les pratiques anciennes « bloc contre bloc » et les fausses alternances politiques. De toute façon j’ai passé dix ans chez les Verts/EELV et dix ans au PS. Je ne suis pas engagé au service d’un parti, encore moins aux basques d’un leader. Mon objectif est le même que celui de René Dumont, « écologiser les politiques et politiser les écologistes ».

.

Le moyen de promouvoir au mieux l’écologie, c’est pour moi de créer une synergie entre les différents pôles de l’écologie, partis, associations, actions individuelles. Or Macron a su attirer plusieurs facettes de l’écologie, l’écologie dite réaliste de François de Rugy, l’écologie centriste de Corinne Lepage, l’écologie à droite de Serge Lepeltier, l’écologie apolitique de Matthieu Orphelin, l’écologie pensante de Jean-Paul Besset, l’écologie portée aussi par des militants anonymes. J’ai rejoint Macron, c’est facile, une déclaration d’intention sur Internet, rien à payer. Par la suite, Nicolas Hulot a rejoint Macron, il est devenu ministre d’État, dédié à l’écologie et la solidarité. Un écolo numéro 3 du gouvernement, c’est une opportunité réelle qui confirmait mon choix. Hulot au gouvernement, cet événement ne devrait pas déplaire à Jadot/Duflot/Cormand qui étaient tous prêts à une époque à le soutenir pour la présidentielle 2017.

.

Comme je ne suis pas adepte du tout ou rien, je précise que ma démarche de soutien à Macron n’empêche pas la double étiquette. En effet le mouvement « en marche » (LREM) de Macron accepte les bipartisans quand on reste adhérent de base. De même, le statut de coopérateur permet la double étiquette aux membres d’EELV. Cela me va, moi qui étais en 2011-2012 à la fois encarté au PS et coopérateur EELV. Bien entendu, j’appartiens aussi à plusieurs associations environnementalistes. La synergie entre les différents pôles de l’écologie pousse à la multiplication des appartenances possibles. Les convictions profondes doivent utiliser les circonstances quand elles sont favorables à la mise en œuvre de ses convictions.

.

.


.

Comment peut-on donner le goût de la Nature ?

On peut donner le goût de la Nature en étant convaincu soi-même, en s’engageant sur le terrain, en pratiquant le va-et-vient permanent entre la connaissance et l’amour de la Nature.

.

par Roland de Miller

.

Couverture du livre de Roland de Miller, « Célébration de la Beauté », éditions Sang de la Terre, parution 10 juillet 2017

On parle de « sensibiliser à l’environnement », mais le plus souvent on s’adresse non à la sensibilité mais à l’intellect. Au contraire, ce qui est important c’est l’élan du cœur, la réceptivité, l’empathie, la communion et surtout l’émotion : c’est être en sympathie plutôt que de faire. Ceux qui communiquent le mieux leur passion de la Nature sont les gens qui sont dans l’empathie, c’est-à-dire qui portent en eux un bon équilibre entre leurs pôles masculin et féminin. C’est par la capitalisation de nos émotions au contact de la grande Nature que nous réussirons à convaincre. Les appels à la raison pour la sauvegarde de la Nature sont insuffisants, désormais ce sont les appels à l’émotion qui sont incontournables.

.

Ces émotions ne peuvent être vécues que dans la Nature elle-même, par une immersion qui exige nécessairement de se désintoxiquer de la consommation, du virtuel, de la télévision, du téléphone portable et des jeux vidéo. S’en affranchir exige un arrêt brutal et définitif, comme pour tous les toxiques. Il y a une distance phénoménale entre les idéologies urbaines si souvent abstraites et les réalités vivantes de la Nature. La plupart des jeunes n’ont aucune conscience de la Nature : branchés sur leur téléphone mobile et leurs gadgets, ils sont déconnectés des réalités bio-psychiques des mammifères primates que nous sommes.

.
Même si le terrain psychologique est souvent très dégradé par ces dépendances de compensation et des conformismes sociaux aliénants, le goût de la Nature peut revenir vite, surtout chez des enfants dont on saura faire vibrer la corde sensible personnelle (à l’opposé de l’instruction de masse). Il faut toujours se souvenir que la connaissance confère l’amour et que la connaissance signifie « naître avec », donc elle passe par une libération corporelle et l’éveil des sens. « On ne sent vraiment la Nature que quand on la ressent dans ses muscles et cartilages », nous disait Jean-Claude Génot, au cours d’une randonnée dans une forêt pentue en libre évolution (NDLR : lors du congrès des JNE dans les Vosges du Nord en juin 2017).

.

Il n’y a pas d’éducation véritable sans gestion des émotions et des peurs. C’est par le corps, par le plaisir et l’émotion que passent au mieux les processus de mémorisation. Développez une culture du sentiment de la nature, donnez le souffle des montagnes à vos projets éducatifs. Emmenez vos jeunes dormir la nuit en forêt, ils ne l’oublieront jamais ; célébrez le lever du soleil, harmonisez-vous avec les arbres et les oiseaux, enseignez la connaissance des plantes sauvages, faites sentir la valeur sacrée et divine de la Nature sauvage, et vous pourrez vous nourrir de sa Beauté et pacifier la société.

.

Nous avons gravement sous-estimé le développement de nos sens. Nous vivons de plus en plus dans le mental, ce qui nous coupe de tout vécu sensible direct. La beauté de la Nature est d’abord visuelle : c’est un stimulus extraordinaire ! L’éveil de tous nos sens ouvre sur la palette complète de nos facultés psychiques. S’immerger dans un milieu sauvage, dans une ambiance forestière par exemple, est une garantie d’impressions inoubliables. Le spectacle d’une belle futaie de hêtres n’est rien sans l’appel du coucou, sans un geai qui donne l’alerte, sans l’éclat de rire du pic-vert, sans les odeurs de sureau ou de genêts et le goût des fraises des bois cueillies soi-même. À vrai dire, c’est plus qu’un spectacle parce que nous vivons alors le sentiment d’y être inclus. Caresser des cheveux d’ange (stipe penné) ou des joubarbes est très sensuel. Le chant flûté du hibou petit-duc en Provence ou le coassement des grenouilles nous parlent d’une Nature familière et fraternelle. Voir des bêtes, comme des marmottes ou des chamois en montagne, est toujours une expérience enrichissante : les animaux sont des déclencheurs d’émotion. La splendeur sévère d’un matin d’automne en altitude, voilée aux pressés et aux profanes, ne se livre que lentement. Résignons-nous à cette patience nécessaire. Approchée avec révérence, la Nature est une école initiatique.

.

Il s’agit là d’une culture de la sensibilité vécue qu’aucun Internet ne peut remplacer. La sensibilité artistique et poétique * est d’une grande importance : elle constitue le complément indispensable de l’approche rationnelle et scientifique de la Nature. C’est ce qui fait la richesse des peintres animaliers, ou des descriptions d’oiseaux dans leurs milieux par Jacques Delamain ou Paul Géroudet. Le sentiment de la nature consacre l’alliance entre les cultures scientifique et littéraire. Mais cette sensibilité est étouffée par notre culture officielle, parce que « la société française est d’abord catholique et cartésienne », disait Robert Hainard. Celui-ci enjoignait donc les naturalistes à « développer une puissante culture du sentiment de la nature » *. Il importe de conserver toute la mémoire du patrimoine artistique et littéraire issu de la Nature.

.

L’acceptation de sa solitude est la première condition pour aimer la Nature. Goûter la solitude dans la Nature, comme l’ont vécu les naturalistes d’autrefois, est encore possible si on le veut vraiment. Cela demande d’être très au clair sur ses motivations. C’est surtout vivre le ressenti, cela fait appel à notre richesse affective et cela demande de savoir se fondre dans un milieu qui ne nous est pas toujours familier mais que l’on peut apprendre à connaître puis à aimer. Cela exige donc d’apprendre en premier lieu à se déconnecter du monde humain, artificiel et urbain. Avec notre malaise social généralisé, on constate hélas dans toutes les familles de grandes carences affectives : beaucoup d’individus en déshérence sont devenus incapables d’aimer. Les gens qui ont connu la pénurie matérielle (guerres, misère, etc.) sont dispensateurs de pénurie affective. Notre société patriarcale axée sur la volonté de puissance fabrique des handicapés sentimentaux par millions. Un enfant carencé affectivement aura du mal à vivre une relation heureuse avec son compagnon ou sa compagne parce qu’il cherchera toujours à combler le vide qui est en lui. Et pourtant c’est par l’Amour que tout commence, c’est la seule chose qui sécurise ! Et quand il n’y a pas d’amour, la peur s’installe : la peur de l’Autre et la peur de la Nature.

.

De même que François Terrasson disait qu’il ne fallait pas « protéger la Nature » (sous-entendu dans les parcs et réserves) mais surtout arrêter de la détruire partout, on pourrait le paraphraser en disant qu’il faut avant tout supprimer les idéologies anti-nature, les entreprises d’abrutissement collectif (comme le Tour de France, le Rallye de Monte-Carlo, le Salon de l’Automobile, les Jeux Olympiques ou le Mondial de Football). Pour resacraliser la Nature, il faut désacraliser la Technique. Le choix est clair : il faut en finir avec ces addictions et folies collectives ou « en finir avec la Nature » (François Terrasson, 2002, 2008). Car beaucoup de mesures que nous aimons pratiquer dans nos milieux de l’Éducation à l’Environnement sont inadaptées et inopérantes pour des populations urbaines pauvres, inéduquées et soumises à toutes sortes d’addictions matérielles et de croyances.

.

Je pense que l’opinion publique actuelle n’est pas plus réactive qu’autrefois. Malgré la vulgarisation médiatique sur l’écologie, le nombre de gens qui s’intéressent vraiment à la protection de la nature, à ce qui reste de nature sauvage, à la faune et à la flore n’augmente guère par rapport à la masse de la population. Dans une société anthropocentrique comme la nôtre, les pro-loups sont vite décriés. La conscience écologique, au lieu de renforcer le sentiment de la nature l’a souvent dilué. On pourra croire que la conscience écologique a progressé le jour où il y aura plus de gens intéressés et mobilisés contre le réchauffement climatique et la disparition du sauvage que de gens intéressés par le Rallye de Monte Carlo et le Tour de France.
.

15 juin 2017

.

  • Voir le chapitre « L’Art et la nature » dans mon livre Célébration de la Beauté, éditions Sang de la Terre, parution 10 juillet 2017.

.

.


.

Nature, et l’homme dans tout ça ?

Lors d’un séminaire au cours duquel j’intervenais récemment pour parler de la nature, un participant m’a posé la question suivante : pourquoi l’homme (au sens de l’espèce humaine) est-il écarté de la définition de la nature ?

.

par Jean-Claude Génot, écologue

.

Je venais en effet de rappeler une définition de la nature généralement admise dans le monde occidental, à savoir tout ce qui échappe à la volonté humaine. Pour être précis, celle du Petit Robert indique : « Ce qui, dans l’univers, se produit spontanément, sans intervention de l’homme ». J’ai répondu que l’homme est « de » la nature, il est aussi « dans » la nature (le Petit Robert donne également la définition suivante : « L’ensemble des choses perçues, visibles, en tant que milieu où vit l’homme »), mais il n’est pas la nature dans sa globalité, seulement une partie. Il faut bien nommer les autres organismes vivants non humains ainsi que les facteurs non vivants abiotiques qui influencent le vivant avec qui nous partageons la planète.

.

J’ai ajouté que si notre définition est fondée sur le dualisme homme/nature, ce dernier ne mène pas forcément à l’opposition mais peut très bien conduire à la complémentarité. C’est d’ailleurs de cette façon que l’artiste et philosophe suisse, Robert Hainard, définissait la nature : le complément indispensable de l’homme. Si d’autres cultures plus intégrées à la nature vivent plus en harmonie avec leur environnement naturel, ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas la même définition de la nature que nous ou que le concept de nature n’existe pas pour eux, mais bien parce qu’ils ont culturellement et spirituellement une autre relation à la nature que la nôtre. Par ailleurs ils nomment également les autres organismes vivants non humains et le non vivant avec qui ils partagent leur milieu de vie.

.

Puis je me suis demandé si la personne qui avait posé cette question avait la tentation de croire qu’en fusionnant l’homme et la nature, la définition ouvrirait une voie vers un rapport homme/nature plus harmonieux ? D’abord il y a un risque à cette fusion, celui de dire qu’il n’y a plus de nature et que tout est culture. S’il n’y avait plus de concept de nature, l’homme pourrait tout se permettre, ce qui est déjà passablement le cas. Enfin, ce serait faire preuve d’une belle arrogance que de croire que tout est culture car les espèces sauvages ne doivent rien à l’homme.

.

Alors est-ce qu’une définition faisant apparaître un équilibre harmonieux entre homme et nature est possible, souhaitable ? Le fait que l’homme fasse partie de la nature mais apparaisse aussi dénaturé à l’échelle planétaire (quelle espèce autre que l’homme détruit à ce point son milieu de vie ?) ne milite pas vraiment pour rendre possible une définition « harmonieuse ». Enfin ce n’est pas souhaitable car seule une définition rappelant à l’homme que la nature se passe de lui pour exister peut mener à une position moins arrogante, voire empreinte d’humilité.

.

De plus, le rappel que la nature n’existe vraiment que lorsqu’elle est spontanée et sans intervention humaine peut servir à marquer une limite claire à notre emprise totalitaire. Certes la nature peut aussi résulter du fruit d’une interaction entre l’homme et les éléments naturels, mais à condition que l’homme respecte les règles de fonctionnement des écosystèmes, ce qui n’est plus le cas dans notre civilisation anti-nature actuelle. En fait il n’y a rien à changer dans cette définition dualiste sinon notre rapport à la nature. Ainsi la révolution du XXIe siècle consisterait à abandonner notre anthropocentrisme au profit d’un écocentrisme, seul moyen de fixer des limites à notre expansion insoutenable. L’homme est un animal cérébral qui se représente la nature en fonction de son éducation, de ses connaissances et de tous les éléments de conditionnement mental que distille notre civilisation anti-nature mais pas de la ressentir telle qu’elle est réellement. La nature est un miroir qui nous renvoie notre propre image. Comme nous percevons les choses par contraste, selon Hans Jonas seule la nature non changée parle à l’homme, elle nous renvoie à notre humanité.

.

Mais au fait, parler de définition de la nature n’est-il pas dépassé à l’heure où celle-ci a été supplantée par la biodiversité ? Certes la biodiversité a gagné les sphères techno-scientifiques de la nature et même le monde politique car ce concept est taillé pour faire sérieux et crédible et pour ranger la nature au musée des accessoires verbaux. Pourtant le terme nature est encore très employé dans les milieux artistiques ainsi que dans les sciences sociales et également chez de nombreux profanes. Enfin, son pouvoir évocateur est mille fois supérieur à la biodiversité, trop technocratique pour plaire au plus grand nombre. La nature donne envie de rêver, de fantasmer et de s’inspirer. Enfin, on ne peut résumer la nature à la seule diversité biologique. La biodiversité ne reflète en rien les concepts de l’écologie, à savoir la naturalité des espèces, des espaces et des processus, la complexité des interactions, la fonctionnalité des écosystèmes, la spontanéité du vivant et l’évolution. N’ayons donc pas peur de nommer nature le foisonnement végétal et animal qui peut s’installer partout, y compris au cœur des villes, sans rien nous demander.

.

.


.

Nicolas Hulot au gouvernement : réactions en chaîne au sein des JNE

Notre « revue de web » consacrée aux articles des membres des JNE sur la nomination de Nicolas Hulot au gouvernement a suscité des réactions en cascade que nous vous livrons ci-dessous.

.

Dessin de Daniel Maja publié sur le site du « Sauvage » sous le titre « Bonne chance, Monsieur le ministre d’Etat ! », et sous-titré : « Il n’y a plus qu’à… »

Christel Leca a été la première à s’exprimer.

.
Ça montre bien la diversité des JNE, c’est intéressant !

J’aurais aussi souligné le fait que participer à ce gouvernement néolibéral est en contradiction avec ce qu’Hulot semblait penser, il y a peu, à travers l’Appel aux solidarités ou mieux encore le Syndrome du Titanic, comme dit Hervé Kempf : « Reste que le choix individuel croise une situation générale : en apportant son poids à Emmanuel Macron, Nicolas Hulot conforte un camp dont l’orientation est globalement néolibérale et à peu près opposée à ce qu’il pense, si l’on en croit le film qu’il a réalisé en 2009, Le Syndrome du Titanic, et son récent Appel aux solidarités. » Ce qui ne me semble pas le moindre « oxymore » (mais on vit dans son règne) de la situation !

.

Dans un message suivant, Christel Leca a ajouté :

Pas mal aussi le papier de notre ami Maxime Combes 😉
https://blogs.mediapart.fr/maxime-combes/blog/170517/nicolas-hulot-au-gouvernement-de-la-confusion-et-des-exigences-politiques-clarifier

.

La réaction de Christel Leca a suscité cette réponse de Frédéric Denhez :

Salut Christel,

Certes, tu as raison, ainsi qu’Hervé, mais il y a un air du temps que l’on sent sur le terrain, celui des initiatives spontanées, privées, publiques, particulières, associatives, qui, pour pallier la crise et l’abandon de l’État, développent des réponses basées sur les relations entre gens « qu’on connaît » et qui, de fait circonscrites dans un territoire de vie réduit, le font redécouvrir et, de là, considérer l’écologie comme une vision de long terme à la fois dans le passé (ce qu’on a fait), et dans l’avenir (ce dont on a envie pour nous tous). L’écologie en filigrane, comme trame pour retisser de clients entre les gens et entre eux et leur lieu de vie. Ces initiatives font tellement sens aujourd’hui qu’elles emmerdent l’État, qui veut les encadrer par des appels d’offre et des critères de performance, et ont sans aucun doute contribué à pousser Macron à l’Élysée. Or, cet air du temps, c’est bien celui que travaille la FNH, sur le terrain (cf partenariat avec l’UNCPIE) et Hulot.
J’ai fait un papier sur un exemple précis, celui de la Scic Rhizobiome, dans une récente infolettre parue également sur mon blog https://blogs.mediapart.fr/frederic-denhez/blog/020517/biodiversite-l-etat-veut-il-decourager-l-action-sociale. Révélateur, me semble-t-il.
Par ailleurs, comme je le dirai dans CO2 Mon Amour (NDLR : à écouter ici) – je serai technique, comme d’hab’, il y a quand même des choses qui sont révélatrices :
ministère d’État, ce qui rendra Hulot supérieur hiérarchiquement aux autres ministères, et donc au même rang que le Premier ministre quant aux arbitrages ;
– intitulé intéressant (« solidaire » ) qui enfin fait le lien entre écologie et social, vous savez peut-être ma position là-dessus depuis toujours, qui m’a longtemps valu l’hostilité de beaucoup d’écolos pour qui le social et donc la politique avec un grand P, n’est pas une dimension d’un discours écolo circonscrit à l’eschatologie et au naturalisme gnangnan – il faudrait qu’un jour je raconte la rédaction de mon dernier livre avec FNE (…) ;
– intitulé intéressant du ministère de l’agriculture (agriculture et alimentation), qui fait le lien entre l’assiette et le paysage, en vue d’un Grenelle dont il ne peut sortir que du bon  ;
– ministère de transports de plein exercice, avec enfin, connaissant la ministre (NDLR : Elisabeth Borne), une dimension « mutimodale », « énergie » et « logistique» assumée.
Croisons les doigts, camarades, c’est moins fatigant que de lever le poing !

.

Voici enfin la réponse de Fabrice Nicolino à Frédéric Denhez.

Frédéric,
Comme je suis aussi destinataire, je me permets de souligner que tout le monde ne partage pas cette énième illusion, qui arrange tant d’affaires personnelles. Et je te prie, et je prie tout le monde de ne pas s’en tenir à une commode opposition factice entre pragmatiques et intégristes. Pour ma part, moi qui suis un mécréant, j’ai créé en 2009 une revue – Les Cahiers de Saint-Lambert – avec un prêtre catholique, Dominique Lang (NDLR : lui aussi membre des JNE). Son sous-titre : Ensemble face à la crise écologique. Le clivage n’oppose donc pas une supposée pureté et une introuvable traîtrise. L’opposition, car il en est une, entre des gens comme toi et des gens comme moi, est autrement fondamentale. Je remarque avec une pointe de tristesse qu’aucun aficionado de la séquence en cours n’explique rien. Ne dit rien sur la marche réelle du monde, la structuration de l’économie et ses poids lourds, les forces sociales en présence, les traités commerciaux qui sont autant de combustible pour le dérèglement climatique, la mort accélérée – restons une seconde en France – des oiseaux, papillons, abeilles, grenouilles, hérissons, ni rien bien sûr du Sud et de ces paysanneries que les politiques à venir du tandem Le Maire-Darmanin continueront de bastonner. Et cela n’a rien d’étonnant, car cela les intéresse bien moins que leurs aventures picrocholines, ici et maintenant.
Frédéric, ce n’est pas une affaire personnelle, et je n’ai aucune animosité contre toi. Je crois t’avoir montré plutôt de la sympathie. Mais je dois avouer que je suis fatigué de tant de bullshit.

.

.


.

La montagne saccagée à Bellecombe-en-Bauges

Au-dessus du village de Bellecombe-en-Bauges, on ne cultive pas la poésie ni le roman, mais la tranchée à travers les alpages. Ces alpages si bucoliques avec un petit chemin qui sentait bon la nature vierge…

par Loïc Quintin

« Il existe un monde d’espace, d’eau libre,
        De bêtes naïves
        Où brille encore
        La jeunesse du monde.
        Et il dépend de nous,
        Et de nous seuls, qu’il survive. »

Ainsi s’exprimait le grand poète et illustrateur de la montagne, Samivel.

La commune a ouvert une large piste pour permettre aux alpagistes qui sont légion – un ou deux ! – de grimper avec leurs 4 x 4 dans cette combe verdoyante. Résultat, le terrain a été massacré. Des arbres mutilés, cadavres enchevêtrés – pour la seule raison qu’ils dérangeaient, jonchent les bas-côtés de la piste. Le sentier qui serpentait, bordé d’une flore intéressante, endémique et abondante, est scindé en morceaux, a disparu sur la plupart de son trajet. C’est écœurant quand on aime la montagne.


On se pose la question : les élus aiment-ils « leur » montagne ?

On peut répondre : non.
Quand on casse la flore et par voie de conséquence la faune qui en profite, quand on laisse des monceaux de terre et des troncs mourir comme de vulgaires  débris sans importance, on n’aime pas la montagne. On privilégie l’économie, le confort de certains qui utilisaient bien avant la piste leurs véhicules polluants sur le chemin saccagé. On ne privilégie pas les paysages, on les assassine.
Car Bellecombe-en-Bauges n’est malheureusement pas le seul cas. Un peu plus haut, dans la combe sauvage du Charbon, une autre piste du genre saigne la pelouse alpine. Pétitions et autres résistances n’y ont pas suffi.

Que diraient les parents et grands-parents en voyant ces terres maltraitées ? A cela, élus locaux et alpagistes répondent souvent : « Faut vivre avec son temps. »
D’accord, allons-y. Lâchons-nous. Un jour ces pistes seront goudronnées – cela a d’ailleurs été demandé il y a quelques années par des alpagistes des Bauges -, et puis l’on érigera un parking pour les touristes, et puis l’on bâtira des infrastructures pour les recevoir. Continuons de bétonner les montagnes, construisons des villes sur les cimes, assoiffons les sources et les torrents déjà siphonnés jusqu’à l’usure par les canons à neige. Des villages manquent d’eau en fin d’hiver. Peu importe, tirons encore plus sur la corde et les Alpes, en l’occurrence la Haute-Savoie, deviendront un lunapark pour privilégiés. Poursuivons la destruction des campagnes, urbanisons à qui mieux mieux, traçons, ouvrons, coupons, brisons !


Il dépend de nous tous, élus et non élus que ce monde survive

Il est déjà bien atteint et tente de ne pas succomber à ces blessures. Il essaie d’émerger des pollutions qu’on lui inflige par la volonté  d’inonder ses vallées par les voitures. Et même quand on monte un peu plus haut pour s’évader de ce cloaque, on subit les affres de l’envahissement cupide.
Toute cette gabegie alimente le changement climatique. Tout le monde s’en fout ! La preuve, élections présidentielles obligent, les deux candidats restant en lice ne disent piètre mot de la situation alarmante et catastrophique du climat. Nous sommes en sécheresse et tout le monde ferme les yeux. Nous sommes déjà dans le mur et ouvrir des pistes, abattre des pentes, ne fait qu’aggraver la collision avec le mur.
Sans doute les citoyens se complaisent-ils dans cet environnement qui se dégrade insidieusement, par petites touches. Ils se plaisent sans réaction ostentatoire à la détérioration des paysages, et empruntent sans frémir ces pistes qui fleurissent, ou bénéficient des canons à neige qui se dressent sur leur passage sans réagir. Au contraire, ils en profitent sans réfléchir.


Les citoyens sont-ils amoureux de leurs montagnes ?

On peut répondre : non, pas vraiment.
Sinon, ils les défendraient avec virulence. Au lieu de cela, ils se laissent bercer par les sirènes du toujours plus.
Très bien. Alors, allons-y gaiement et ne nous étonnons pas qu’un jour très proche la montagne se réveillera pour déverser ses flots de dépit devant cette passivité, que le climat nous secouera une bonne fois pour toutes devant cet orchestre humain qui joue dans sa folie la symphonie de l’inconscience.

C’est en aimant véritablement, les montagnes, la nature, la Terre que l’Homme se sauvera.

.

.


.

Nature : du sauvage à la sauvageté

Sauvage vient du latin silvaticus, qui signifie la forêt. Rien d’étonnant puisque la forêt a longtemps été considérée comme le refuge des animaux sauvages ou des bêtes fauves mais aussi des humains vivant en dehors des lois et des règlements, donc qui appartiennent au monde sauvage.

.

par Jean-Claude Génot *

.

Le terme sauvage désigne ce qui n’est pas domestique ou ce qui n’est pas apprivoisé. Il caractérise un animal ou une plante qui vit ou pousse librement dans la nature. Mais un animal domestique ou une plante de jardin peut se mettre à vivre en pleine nature. Dans ce cas, on dit que l’animal ou la plante s’ensauvage. Un espace sauvage est aussi un lieu qui n’est pas transformé par l’homme, mais qui a très bien pu l’être dans le passé ou qui le sera dans le futur. La nature étant ce qui se développe en dehors de notre volonté à un moment donné, nul besoin de la qualifier de sauvage. Mais face à la perception générale de la nature qui ne se conçoit plus que « améliorée » par l’homme, l’expression nature sauvage rappelle que la nature est un monde non contrôlé par l’homme et peuplé d’espèces sauvages.

.

Dans l’Amérique anglaise du XVIIe siècle, l’expression Wild Woods signifiait « profondeur des bois » alors que la forêt à cette époque était suffisamment sauvage pour ne pas l’évoquer en lui ajoutant cet adjectif. Mais dans ce cas, il s’agissait sans doute de souligner l’éloignement de ces territoires autochtones non colonisés, livrés à la nature sauvage, et peuplés d’Indiens. Pour le philosophe de la nature Paul Shepard, l’homme porte en lui les racines du monde sauvage des origines, celles du Pléistocène : « le contexte de notre être dans le passé est de toute évidence la nature sauvage ». La sauvagerie caractérise la nature sauvage mais aussi ceux qui y vivent, humains et non humains. Elle peut traduire autant le caractère indépendant du monde des hommes que la violence du comportement, qu’il s’agisse d’un humain ou d’un non humain. Pour Shepard : « la sauvagerie est un état génétique » et la dimension sauvage de l’homme est nourrie par la nature sauvage. La nature sauvage n’est pas seulement le lieu peuplé de créatures sauvages mais elle existe dans nos gènes : « Le « retour » vers la nature sauvage est un voyage que nous effectuons sans cesse, puisque nous en sommes imprégnés ».

.

Lors de la colonisation de l’Amérique du Nord, les Européens voyaient les Indiens comme des sauvages. L’image fantasmée du « Sauvage » était la suivante : « nu, chasseur, nomade, païen, polygame, superstitieux, oisif, insubordonné, sans Etat, licencieux, instable maritalement, gourmand et festif ». A cette époque, les coureurs de bois qui étaient en contact avec les Indiens étaient également assimilés au « Sauvage » américain : sans loi, sans roi, sans foi, sans police, sans magistrat.

.

Il y a souvent une confusion entre nature sauvage et nature vierge ou primitive. Cela peut être le cas, mais le sauvage peut exister au sein du monde des hommes. C’est la nature en ville, la friche en zone agricole, la forêt délaissée par son propriétaire, le paysage contaminé de la zone d’exclusion de Tchernobyl ou encore le loup qui se joue des frontières pour parcourir l’Europe urbanisée. Alors que la biodiversité semblait triompher, signant la fin de la nature devenue insupportable, le Journal Officiel (JO) du 15 janvier 2017 vient d’entériner un néologisme pour le moins inattendu : la sauvageté ! La sauvageté est définie comme « le caractère d’un espace naturel que l’homme laisse évoluer sans intervenir ; par extension, cet espace lui-même ». Est-ce que ce nouveau terme (pas si nouveau que cela puisqu’il vient du vieux français et correspond aux termes anglais wildness et allemand Wildnis) sert enfin à reconnaître la nature réelle et la nécessaire existence de son caractère spontané, de sa libre évolution et de son autonomie dans un paysage que nous dominons de façon despotique ? Ou bien n’est-ce qu’une nouvelle façon de socialiser la nature comme le laisse entendre le philosophe Julien Delord qui voit dans la sauvageté la part civilisée du sauvage ? La définition du JO semble pencher vers un lâcher prise puisqu’il est question « que l’homme laisse évoluer sans intervenir ». Souhaitons que dans le gradient des actions de conservation, depuis la gestion interventionniste très dominante jusqu’à la non intervention, la libre évolution soit plus mise à l’honneur.

.
* Ecologue

.

Références
Delord J. 2005. La « sauvageté » : un principe de réconciliation entre l’homme et la biosphère. NSS 13 : 316-320.
Havard G. 2016. Histoire des coureurs de bois. Amérique du Nord 1600-1840. Rivage des Xantons. 885 p.
Shepard P. 2013. Retour aux sources du Pléistocène. Editions Dehors. 251 p.

.

.


.