Editos

Information nucléaire : quand ça change, ça change ! *


….par Laurent Samuel

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Dans les années qui ont suivi la création des JNE (1969), la tâche des journalistes spécialisés en nature et environnement qui souhaitaient informer sur le nucléaire civil était à la fois simple et redoutablement difficile : face au black-out quasi-total de l’information, il leur fallait d’abord dénicher des données critiques, souvent apportées par des associations comme l’APRI (Association pour la protection contre les rayonnements ionisants), créée par un instituteur de campagne, Jean Pignero, par des scientifiques non inféodés au lobby atomique, qui allaient bientôt lancer le GSIEN (Groupement des scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire), toujours actif près de 40 ans plus tard, ou par des syndicalistes CFDT comme Bernard Laponche, lui aussi encore sur le pont !

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Après quoi, les journalistes devaient convaincre des rédacteurs en chef réticents de sortir ces infos. A l’époque, la « grande presse » (y compris Le Monde) et l’ORTF étaient quasi fermées à toute critique de l’atome pacifique. Quant aux responsables d’EDF, du CEA ou de Framatome, ils nous assuraient que tout était sous contrôle et qu’un accident était impossible.

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Aujourd’hui, à l’heure de Fukushima, cette politique du déni et du secret n’a pas totalement disparu. Au Japon, l’opérateur Tepco et les autorités publiques fournissent des informations fragmentaires et parfois contradictoires sur la situation dans les réacteurs et ses conséquences radiologiques. On peut consulter à ce sujet le blog Fukushima Leaks (littéralement : les fuites de Fukushima) qui répertorie sur 30 ans les mensonges de Tepco, dont ce communiqué en date du 11 mars 2011 certifiant que les réacteurs de Fukushima ont été arrêtés en « toute sécurité ». En France même, un responsable du réseau Sortir du Nucléaire a été poursuivi il y a quelques années pour avoir enfreint le « secret défense » en rendant publiques des informations sur les risques d’attaques terroristes sur le centre de retraitement de La Hague.

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Mais force est de reconnaître que les choses ont bien changé dans notre pays depuis 1986, lorsque le Pr Pellerin avait tenté de nous faire croire que le nuage de Tchernobyl avait contourné la France ! Désormais, la presse dans sa majorité  est devenue très critique sur le nucléaire. Les journalistes font leur travail, y compris Michel Chevalet, jadis chantre inconditionnel de l’atome, qui, sur iTélé, ne dissimule nullement la gravité de la situation à Fukushima.

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Autre évolution importante : on a vu apparaître, puis s’affirmer, des organismes qui, pour être officiels, n’en ont pas moins acquis une certaine indépendance par rapport à EDF, AREVA et au gouvernement : l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) et l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire). Avec toutefois des limites : après avoir déclaré le 30 mars envisager d’imposer un moratoire sur le chantier du réacteur EPR à Flamanville (lire ici), André-Claude Lacoste, président de l’ASN, s’est rétracté dès le lendemain sur France Info (écoutez ici).

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Pour les journalistes, les sources d’information se sont diversifiées car, parallèlement, des associations comme la CRIIRAD, Global Chance et Wise ont renforcé leur expertise et assis leur crédibilité.

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Reste que, face à cet afflux constant (on n’ose employer le terme tsunami…) de faits et d’images apportées par le net et les chaînes d’info continue, le citoyen balance souvent entre résignation catastrophiste et désir d’être rassuré par les discours lénifiants ou relativistes (le charbon tue plus que l’atome) du dernier carré des pro-nucléaires. C’est pourquoi le rôle des journalistes spécialisés doit être, plus que jamais, de s’employer à mettre les événements en perspective, notamment historique. Depuis les lendemains de la catastrophe de Fukushima, le site des JNE (dont de nombreux membres comme Jean Carlier, Claude-Marie Vadrot, Nicole Lauroy, Hélène Crié, Dominique Martin Ferrari ou l’auteur de ces lignes ont joué un rôle pionnier pour l’information critique sur le nucléaire) s’efforce de remplir cette mission, en multipliant articles, tribunes et liens. Que vous soyez ou non membre de l’association, n’hésitez pas à y apporter vos contributions en nous contactant sur asso.jne@free.fr.

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Rédacteur en chef du site des JNE, Laurent Samuel anime plusieurs blogs, dont l’un est consacré à l’écologie : http://laurent-samuel.over-blog.com/. Cet éditorial, comme tous ceux précédemment mis en ligne, n’engage que son auteur.

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* « Quand ça change, ça change ! » : réplique mémorable de Robert Dalban dans le film Les Tontons Flingueurs.

Qui a donc tué l’écologie ?

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..par Fabrice Nicolino

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Sommes-nous prêts ? Serons-nous capables de faire face à l’incroyable crise écologique qui secoue la planète ? Est-il possible de combattre les phénomènes de dislocation des sociétés humaines, déjà à l’œuvre ? Rien n’est moins sûr, hélas.

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C’est parce que je suis obsédé de longue date par ces questions que j’ai voulu interroger l’état des principales associations écologistes présentes en France. J’en ai fait un livre, qui déplaira à beaucoup, et qui permettra peut-être, et malgré tout, de débattre (*). Il s’agit d’une enquête, certes engagée, mais également documentée.

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Je ne peux ici en révéler la teneur, mais il est certain que de nombreuses informations qu’elle contient donnent une image totalement différente des chromos habituels. Au fait, saviez-vous que le WWF siège dans une « table-ronde » avec Monsanto pour offrir aux industriels un label durable au soja, arme de destruction massive des écosystèmes et des communautés paysannes ? Ce n’est pas une polémique, c’est un fait.
Ceux que j’appelle désormais la « Bande des Quatre » – WWF, Greenpeace, Fondation Hulot, France Nature Environnement – ont accepté un pacte de dupes connu sous le nom de Grenelle de l’Environnement. Commencé en 2007, ce Grenelle n’aura été qu’une opération politicienne de plus. Le drame, c’est qu’elle a endormi l’opinion pendant des années en lui faisant croire que la question écologique pouvait être abordée dans le cadre dérisoire de la France. Le Grenelle, et pardon à tous ceux qui y croient encore, a été selon moi un ultime moment de confiance franchouillarde.

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Et ce n’est pas tout : au moment même – la fin de l’été 2007 – où notre président Sarkozy vantait une soi-disant « révolution écologique », il négociait la vente d’un réacteur nucléaire au tyran de Tripoli Mouammar Kadhafi. Je sais que la mémoire est courte, mais tout de même !

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Le fait est qu’en une quarantaine d’années, les associations officielles, jadis vives et combatives, sont devenues des petites institutions. On passe la rhubarbe, et l’on attend en retour le séné, sur fond d’embrassades, de petits-fours, de passages à la télé. Il s’agit d’une loi sociale, qui s’impose à tous : qui vieillit change.

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Le grand malheur, c’est que tout change. En quarante ans, ce que nous prenions alors pour une crise maîtrisable, souvent localisée, est devenu un ensemble de collapsus écosystémiques, tous connectés les uns aux autres. La crise des océans renforce celle des forêts qui aggrave celle des sols, lesquels réclament une eau qui se fait rare et capricieuse pour la raison que le climat est déréglé. Or, nous le savons tous, il va falloir nourrir demain entre 9 et 10 milliards d’humains.

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Les associations écologistes officielles ne seront pas au rendez-vous. Telle est en tout cas ma conclusion. Entre autres empêchements, elles n’osent même pas nommer notre adversaire principal, qui est évidemment le système industriel et ses surpuissantes transnationales. Amorales par définition, elles avanceront jusqu’au bout ultime de l’impasse.

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Permettez-moi de vous dire que le père du « développement durable », formidable coup de force sémantique, s’appelle Maurice Strong. Ce Canadien aura tout fait. Patron de l’industrie pétrolière – en l’occurrence Petro-Canada -, il a été le premier secrétaire du Programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue) et à ce titre, grand organisateur des Sommets de la terre de Stockholm (1972) et Rio (1992). Notre avenir commun est en de bonnes mains.

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Qui a tué l’écologie, par Fabrice Nicolino, 300 pages 20,50 euros (Les Liens qui libèrent, LLL)

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Fabrice Nicolino anime le blog Planète sans Visa http://fabrice-nicolino.com


Cet éditorial, comme tous ceux du site des JNE, n’engage que son auteur.

Gaz de schistes: vers un crime écologique majeur ?


..par Danièle Boone

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Au moins 10 000 personnes (chiffre de la police) ont participé à la manifestation ardéchoise du 26 février 2011. Les permis d’exploitation des gaz de schistes octroyés par nos gouvernants en catimini donc, sans avoir consulté ni même pris la peine d’informer les élus, sont une insulte à la démocratie. Les interrogations des quelque 20 000 personnes (chiffre des organisateurs) à s’être déplacées sont totalement légitimes. En effet, on a le devoir de se demander pourquoi Nathalie Kosciusko-Morizet, ministre de l’Ecologie, ne publie pas la liste complète de tous les permis concédés ? Pourquoi la mission d’expertise n’a pas été décidée avant l’octroi des permis ? Pourquoi a-t-elle été confiée à ceux qui ont lancé le programme ? Pourquoi la liste des produits chimiques utilisés ne peut pas être communiquée ? Pourquoi le secret professionnel qui protège les industriels devrait être maintenu puisqu’il s’agit de la santé potentielle de milliers d’individus ? Cette liste de « pourquoi » n’est pas exhaustive.

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Les JT ont tant de matière à se mettre sous la dent ces temps-ci que ce vrai scandale est presque passé sous silence ! Plus, les exactions du dictateur Kadhafi et la crise pétrolière qui se profile, avec la peur du manque bien orchestrée, servent ceux qui se préparent à un crime écologique majeur. Le film Gasland, nominé mais, hélas, non primé à Hollywood, montre pourtant clairement l’étendue du désastre qui nous attend si nous n’arrivons pas à gagner cette bataille essentielle. Le récent article publié par le New York Times ouvre un nouveau volet (lire ici son analyse en français sur le blog Planète 89). L’enquête révèle que l’eau rejetée par une majorité des puits contient non seulement des molécules cancérogènes et mutagènes, mais qu’elle est aussi radioactive. Et tout cela peut se retrouver dans les nappes phréatiques. Ce n’est certainement pas un hasard si la ville de New York a obtenu un moratoire par crainte d’une pollution irréversible de l’eau potable qui alimente la ville. Deux ans ont été jugés nécessaires pour étudier les conséquences écologiques et sanitaires de cette exploitation non conventionnelle, mais chez nous, nos gouvernants prétendent qu’en seulement six mois, ils auront une réponse claire. Mais de qui se moque-t-on ?

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Pour rappel, la technique de la fracturation hydraulique provoque une explosion de la roche par l’injection à très haute pression de millions de litres d’eau additionnés à des produits chimiques très puissants et très nocifs. On crée en quelque sorte un mini-tremblement de terre. Une manipulation géologique d’une telle ampleur ne peut pas être sans conséquence. Cela relève du bon sens, mais nos gouvernants à travers NKM, leur porte-parole, nous assurent de la maîtrise des industriels qui rendraient sans danger la méthode. On pourrait rire de ce jeu de rôles déplorable si les enjeux n’étaient pas si graves. La vigilance s’impose. Pourtant, à part quelques personnalités bouillonnantes comme José Bové ou plus réservées mais non moins engagées comme Pierre Rabhi, les écologistes montent peu au créneau. La perspective de voir leurs paysages défigurés par des milliers de puits, de perdre la manne touristique et d’avoir à gérer des problèmes sanitaires énormes motivent davantage les élus locaux. Toutes les régions, à l’exception de l’Alsace, ont, à ce jour, demandé le retrait des permis.

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L’échéance de la présidentielle de 2012 pourrait paraître une aubaine, mais elle est à double tranchant. D’un côté, on peut espérer pouvoir faire pression, mais par ailleurs, les principaux intéressés semblent vouloir solder le dossier au plus vite. L’opacité qui entoure l’affaire n’est pas de bon augure. Quelles en sont les arcanes secrètes ? Peut-on avoir la naïveté de croire à une pure coïncidence au vu du nom de certains acteurs fondamentaux comme le vice président de Toreador, la société qui a obtenu les permis dans le bassin parisien, un certain Julien Balkany, frère de Patrick, l’ami intime du Président. Bien d’autres étonnants hasards ont été relevés, notamment par notre confrère Fabrice Nicolino (JNE), qui publie au jour le jour sur son blog Planète sans Visa l’avancement de son enquête et la synthèse des informations dévoilées de toute part.

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Nous sommes en pleine oligarchie comme l’a démontré Hervé Kempf (lire ici son édito pour le site des JNE). Mais chez les Grecs après l’oligarchie, il y a la tyrannie, une probable tentation pour le chef du gouvernement. Mais l’autre côté de la Méditerranée nous montre que le peuple peut toujours reprendre le pouvoir. Nous sommes donc à la croisée de tous les possibles, politique, économique, mais côté écologique, nous n’avons plus le droit à l’erreur. L’exploitation des gaz de schistes qui nous assurerait une petite cinquantaine d’années d’autonomie énergétique (c’est à voir) détruirait à jamais la vie – humains, animaux et plantes. Peut-on hésiter ?

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Cliquez ici pour signer la pétition « Gaz de schiste, non merci »

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L’oligarchie, ça suffit, vive la démocratie ! de Hervé Kempf (JNE) est paru aux éditions du Seuil

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Cet éditorial, comme tous ceux du site des JNE, n’engage que son auteur.

La démocratie, l’oligarchie, l’écologie

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par Hervé Kempf

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La question écologique, avec le changement climatique, est devenue la question politique essentielle du début du XXIe siècle, la première question réellement planétaire de l’histoire. Comment allons-nous répartir les ressources et l' »espace écologique » entre des humains qui n’ont jamais été si nombreux, sachant que la poursuite du développement économique tel qu’il est conçu conduit à une crise écologique insupportable ?

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Le philosophe allemand Hans Jonas, dans Le Principe responsabilité, publié en 1979 en Allemagne, a le premier posé le débat en ces termes. Afin de prévenir la réalisation de la catastrophe, il préconise « de renoncer à la prospérité au bénéfice d’autres parties du monde » et d’adopter la « fin nullement reluisante de l’automodération de l’humanité ». En termes concrets, et avec d’autres mots, cela signifie réduire la consommation matérielle et de la consommation d’énergie.

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Comment, en démocratie, majoritairement, décider de cette transformation radicale de la culture de consommation ? La démocratie est-elle à la hauteur du défi historique que pose la crise de la biosphère ?

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Pour répondre à ces questions, il faut revenir à ce qu’est la démocratie. En simplifiant, elle est un triptyque :

  • un temps de délibération collective informée par des médias indépendants des différents pouvoirs ;
  • une décision, la loi, prise par la majorité au terme de cette délibération ;
  • un respect du droit de la minorité qui permet de relancer la délibération sur les conséquences de la décision ou sur d’autres décisions à prendre.

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Mais aujourd’hui, le capitalisme ne considère plus la démocratie comme indispensable à son existence, il la rejette même de plus en plus nettement puisqu’elle conduit logiquement à la remise en cause des pouvoirs en place.

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Les conditions d’un bon exercice de la démocratie sont largement altérées. La délibération libre est viciée par le fait que les médias sont massivement contrôlés par l’oligarchie. Le choix majoritaire est tronqué par le poids des lobbies voire, parfois, par le déni pur et simple du choix populaire, comme lors du référendum de 2005 sur l’Europe.

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Le respect des droits de l’homme et des libertés publiques est bafoué au nom des politiques anti-migratoires. Le pouvoir politique est subordonné aux puissances financières.

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En fait, les classes dirigeantes nous font entrer dans un régime oligarchique, où un groupe de personnes contrôlant les pouvoirs politique, économique et médiatique, délibèrent entre eux puis imposent leurs choix à la société.

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Or, l’oligarchie actuelle cherche avant tout à maintenir sa position privilégiée. A cette fin, elle maintient obstinément le système de valeurs organisé autour de la croissance matérielle et de la surconsommation – un système qui accélère notre entrée dans la crise écologique.

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Mais si l’on veut décider les politiques adaptées à l’enjeu écologique, il faut revitaliser la vie et l’esprit démocratiques. Par exemple, un vrai débat démocratique est nécessaire pour exposer comment une baisse de la consommation matérielle suppose une réduction forte des inégalités et l’épanouissement d’autres activités sociales.

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Plus largement, il faut rétablir la prééminence du politique sur « les marchés », la séparation entre l’intérêt général et les intérêts privés, l’indépendance des médias.

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Pourrons-nous orienter l’être ensemble non-violent et coopératif – ce qu’est au fond la démocratie – vers le projet non pas d’avoir plus, mais d’éviter le pire, et aller vers un mieux-vivre en décalage complet avec la société de consommation dans laquelle nous baignons depuis notre enfance ? Ce n’est pas certain.

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Mais ce qui est sûr, c’est que rester dans le système politique actuel, qui affaiblit de jour en jour l’idéal démocratique tout en maintenant l’illusion d’une croissance éternelle, nous en empêchera.

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Retrouvez Hervé Kempf dans les colonnes du Monde et sur le site Reporterre.

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Hervé Kempf vient de publier L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie (Editions Seuil)

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Cet éditorial, comme tous ceux du site des JNE, n’engage que son auteur.

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La pub Areva et le sens de l’histoire


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par Laure Noualhat

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D’abord le vent pour faire avancer le commerce de l’Egypte, puis l’eau pour faire tourner les moulins et veiller à la construction de cathédrales, vient ensuite le charbon pour assurer le développement industriel de l’hémisphère nord, puis un pétrole qui coule à flot dans l’Amérique de la liberté automobile.

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Pour finir, à l’aube du XXIème siècle, les centrales des « énergies sans CO2 » (solaire, éolienne et, bien sûr, atomique) alimentent une mégapole sur-bétonnée aux bords d’un hypothétique océan.

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Vous avez reconnu ? Pour les dix ans de sa marque, Areva, le géant mondial du nucléaire français, a retracé en une minute la « grande épopée » de l’énergie (voir le clip ici). Qui ne pouvait que finir que sur une centrale nucléaire fictionnée: elle n’est pas reliée à des lignes à très haute tension, ses tours ne rejettent pas de vapeur d’eau, et d’ailleurs, que font des tours aéroréfrigérantes auprès d’une centrale de bord de mer ?

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Tout en travelling, à la mode du jeu vidéo Age of empire, le spot a nécessité un budget impressionnant de 15,5 millions d’euros. Mais quand on regarde son making-of, on comprend pourquoi : figurants en pagaille, dix mois de boulot, mobilisation de l’orchestre symphonique de Londres… Areva aime et se doit de faire les choses en grand.

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Dans la semaine qui a précédé le lancement de la campagne, les réactions ont fusé : Corinne Lepage, députée européenne, l’avocat Arnaud Gossement qui travaille pour elle, Thierry Salomon, de l’Institut Negawatt, Hervé Kempf dans sa chronique du Monde … Tous dénoncent une publicité mensongère qui place le nucléaire dans le sens de l’Histoire.

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Le réseau Sortir du nucléaire (ici son contre-spot) a également sorti les griffes en portant plainte auprès du jury de la déontologie publicitaire (1) et lancé une cyber-pétition La plainte sera étudiée le 4 février. Même si en 2009, les Verts avaient obtenu la suspension de la précédente signature publicitaire d’Areva : « L’énergie au sens propre ». Pas sûr cependant que la plainte en cours aboutisse…

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Car après tout, qu’y a-t-il de plus mensonger dans cette « épopée » que dans n’importe quelle autre publicité vantant les mondes merveilleux de l’automobile asphyxiante, de la chimie menaçante, des groupes agroalimentaires vendeurs de merde, des cosmétiques magiques … ?

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C’est Euro-RSCG qui a empoché les millions d’euros pour nous seriner l’air de l’idylle énergétique. Que pouvions-nous en attendre? Qu’ils mettent en scène l’exploitation, le pillage, la pollution, les déchets qui s’entassent, le risque de l’accident, les lignes à très haute tension … ?

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Oui, dans cette pub, le nucléaire apparaît sous le terme « Energies sans CO2 » au même titre qu’une centrale solaire ou des éoliennes. Mais l’envers du décor, nous le connaissons. Le nucléaire a besoin d’uranium, ressource finie qui ne pousse pas au pied des centrales. On le trouve dans des mines du bout du monde que s’arrachent les géants du secteur et qui ajoutent à la complexité géopolitique de notre futur.

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Le nucléaire produit des déchets pour lesquels nous n’avons pas de solution convenable. Il présente des risques incalculables, coûte cher, son retraitement s’avère industriellement inefficace. En France, cette énergie a phagocyté toutes les subventions publiques qui auraient permis le déploiement des énergies renouvelables.

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Le plus dommageable finalement, c’est toujours cette antienne du progrès, du monde en marche vers des conneries toujours plus irréparables, c’est le système technicien de l’Humanité dévorante. Dansez tranquilles, petites cigales humaines, les grosses fourmis de l’énergie font carburer leurs énormes centrales – solaires, éoliennes et nucléaires – pour fournir cette énergie dont vous vous enivrez sans y penser. Votre « dope » quotidienne est garantie… pour l’instant.

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Si je ne m’abuse, le nucléaire représente 6 % de la consommation énergétique mondiale. Alors, le sens de l’histoire… Le charbon et le pétrole assouvissent encore l’essentiel de notre addiction. Et comme toujours, les économies d’énergie sont passées à la trappe. Dans le monde riant d’Areva, on danse pour mieux oublier les pénuries à venir.

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(1) http://groupes.sortirdunucleaire.org/blogs/non-a-la-propagande-d-areva/
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Retrouvez Laure Noualhat sur son blog Six pieds sur Terre
http://environnement.blogs.liberation.fr/

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Cet éditorial, comme tous ceux du site des JNE, n’engage que son auteur.

Faisons un rêve…


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par Carine Mayo, Présidente des JNE

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Un bref instant, libérons-nous des pesanteurs du quotidien et franchissons l’espace-temps. Nous voici dans un monde nouveau où les Etats ont enfin appris à coopérer. Finies les palabres interminables de Cancun ou de Nagoya où les pays cherchaient à minimiser leurs responsabilités dans le changement climatique ou l’érosion de la biodiversité, en entonnant la rengaine bien connue : « c’est pas moi, c’est lui ! ».

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Désormais, les nations ont compris qu’elles formaient une seule humanité et qu’elles habitaient toutes la même maison. Bien sûr, la tentation du repli sur soi et les instincts belliqueux demeurent, mais les sages sont là pour rappeler qu’au-delà des intérêts des uns et des autres, la sauvegarde des biens communs est essentielle car c’est elle qui fonde notre humanité.

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Retour en 2011. Des sages existent, mais nos dirigeants ne les écoutent pas, trop occupés à gagner les prochaines élections. Et pourtant, chacun de ces êtres éclairés nous invite à voir plus loin que le bout de nos journées et de notre écran d’ordinateur et à nous mobiliser pour construire un futur meilleur.

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Stéphane Hessel nous exhorte à nous indigner contre les injustices sociales et le sort réservé à la planète, Patrick Viveret nous incite à ralentir et à renforcer notre intelligence collective, Vandana Shiva prône une forme de développement qui passe par le respect de la biodiversité et la défense des droits des plus pauvres… Nombreux sont les intellectuels et les artistes qui tentent de dessiner les bases de ce que serait un autre monde.

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Ils ne sont pas seuls. A côté d’eux, il y a tous ceux qui se lancent à corps perdu dans l’action pour essayer de changer un tout petit bout de la réalité quotidienne. Défenseurs de la nature et de l’environnement, militants de l’économie sociale et solidaire, ils oeuvrent pour le respect de la diversité naturelle, le partage des richesses et luttent contre les pollutions et le gaspillage.

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Sur ce site, nous continuerons à vous donner un aperçu de ce monde qui bouge, sans omettre de souligner les difficultés rencontrées, mais en gardant toujours un œil sur la ligne d’horizon, sur ce futur souhaitable qui nous donne le désir d’avancer.

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Bonne année 2011 à tous !

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Cet éditorial, comme tous ceux du site des JNE, n’engage que son auteur.

La conférence de Cancun sauvée de justesse par les pays du Sud

par Claude-Marie Vadrot

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Une vue des "plages" de Cancun - photo Claude-Marie Vadrot

Toutes les ambiguïtés possibles et imaginables figurent dans le document adopté dans la nuit de vendredi à samedi à Cancun, qu’il s’agisse de la forêt livrée aux marchands ou bien de l’aide aux pays les plus pauvres qui sera, comme les compensations forestières, livrée à la Banque Mondiale et au « socialiste » qui gouverne le Fonds Monétaire International.

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Elles permettent à chacun, y compris les Etats-Unis et la Chine, de lire cet accord à sa façon. Quant à la Russie, elle aura simplement réussi à se ridiculiser une fois de plus et le Canada et l’Australie se sont distingués, soumis aux mêmes multinationales, par le suivisme des Américains.

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On retiendra plusieurs choses du nouvel happening qui s’est déroulé au coeur d’une ville qui rassemble dans son univers touristique, tous les maux et les aberrations de la planète gaspilleuse. Difficile d’imaginer, avant d’atterrir dans cette longue zone hôtelière américanisée de 28 kilomètres et 161 hôtels, à quel point le tourisme peut être ravageur et symbole de l’évolution mortelle de la planète : de l’ancienne lagune et de la mangrove de Cancun, il ne reste pratiquement plus rien. Des discussions et du ce texte imposés avec beaucoup d’intelligence par la présidence mexicaine qui redoutait un échec émergent plusieurs certitudes.

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D’abord que les pays occidentaux, à commencer par l’Europe et la France, n’ont même pas fait de la figuration intelligente tant les discours de leurs ministres ont été convenus et médiocres. Celui de la ministre de l’Ecologie française, un authentique rapport de gendarmerie de cinq minutes, fut l’un des pires. Ce n’était pas du meilleur Nathalie Kosciusko-Morizet. Il est vrai qu’après avoir accompagné le Président de la République en Inde pour y vendre des centrales nucléaires, il lui était bien difficile d’être crédible à jouer les écolos.

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Ensuite que le négociateur français qui quitte son poste, Brice Lalonde, a joué personnellement un rôle important. Qu’il ait eut sur place peu de contact avec sa ministre a cruellement souligné l’absence de la France dans ce qui était encore pour elle un enjeu important il y a un an. Tout simplement, parce que comme de nombreux pays d’Occident, son responsable suprême a jugé que la bataille pour le climat ne rapportait pas assez de voix aux élections.

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On retiendra également, ce fut l’analyse de Brice Lalonde en privé, que mettre les 27 pays européens sur une ligne de conduite claire et efficace, se révèle désormais impossible. Illustration de ce qui se passe pour d’autres sujets. L’Europe n’est bien qu’une zone de libre échange sans politique commune.

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Expulsion des 20 manifestants "coupables" d'avoir scandé des slogans contre l'accord sur les forêts en brandissant des pancartes - photo Claude-Marie Vadrot

Les nations qui la composent, comme beaucoup d’autres, ont plus ou moins fait une croix sur la bataille contre le réchauffement climatique, se résignant, avec une joie mal dissimulée, dans les couloirs comme dans les interventions publiques, à abandonner le sujet au soi-disant « business vert », celui qui compte profiter non pas d’une résistance au réchauffement, mais d’une adaptation… Car il ne s’agit plus de freiner le réchauffement mais de s’en accommoder, ce qui sera plus facile au Nord qu’au Sud. Au prix de millions de réfugiés climatiques contre lesquels ce Nord construira des murs de béton et d’informatique…

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Par contre, il faut souligner aussi à quel point des pays comme la Bolivie, Haïti ou Panama, par exemple, ont su trouver des mots et des accents de sincérité éloignés des discours convenus. Il y avait dans leurs interventions, toute l’émotion qui manquait aux pays industrialisés. Celle qui marquait le discours d’Evo Morales, le président bolivien, ou encore la prise de position du ministre häitien qui sait, lui, ce que signifient les bouleversements climatiques pour un petit pays ravagé par les ouragans, les inondations, la sécheresse et les maladies.

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Ce sont donc les pays du Sud, cette fois – y compris le Mexique – qui ont permis de sauver ce qui pouvait l’être face à l’égoïsme congénital des nations industrialisées. Si cette volonté persiste à Durban, en Afrique du Sud, l’année prochaine, cette partie du monde aura permis quelques avancées qui pourront peut-être permettre de limiter le réchauffement de la planète à 3° C pour la fin du siècle, même si c’est encore trop. Loin des vantardises des pays développés qui osent encore évoquer une élévation de 1,5° C à laquelle les scientifiques, à l’exception de quelques comiques comme Claude Allègre et des Américains, ne croient plus tant la planète perd du temps par égoïsme.

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Le chef de la sécurité des Nations Unies, Fernando Samoes, note les noms des 20 manifestants qui seront immédiatement exclus de la conférence, leur accréditation étant instantanément annulée sur les ordinateurs de l'ONU - photo Claude-Marie Vadrot

Cette conférence aura aussi illustré la volonté de rejeter, physiquement, policièrement et philosophiquement, la société civile et les Organisations Non Gouvernementales. L’affolement qui a saisi la police des Nations Unies devant la manifestation d’une vingtaine de militants qui avait réussi à se regroupe dans le centre de conférence, en fut une illustration plus que tragique. Comme si les gouvernements et les Nations Unies avaient oublié que c’est la société civile qui les a finalement amené à agir ou à faire semblant d’agir.

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Enfin il faut aussi dire que l’absence des chefs d’Etat du G8 aura permis d’avoir au moins un semblant d’accord. Les Sarkozy, les Obama et beaucoup d’autres n’ayant pas éprouvé le besoin de venir à Cancun faire reluire leur ego et assurer leur communication électorale.

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Cet éditorial, comme tous ceux du site des JNE, n’engage que son auteur.

L’écologie : rétrécie à Paris, élargie à Lyon..

par Laurent Samuel

20 novembre 2010

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Par un étrange jeu de vases communicants, le week-end des 13-14 novembre a été marqué par une expansion du principal parti écologiste français, désormais rebaptisé Europe Ecologie Les Verts (EELV), et par un rétrécissement du ministère de l’Ecologie.

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Dans le nouveau gouvernement de François Fillon, l’écologie perd le rang de ministère d’Etat, statut qui avait permis de satisfaire la promesse de nommer un vice Premier ministre de l’écologie, signée en 2007 par Nicolas Sarkozy comme par les autres candidats qui avaient souscrit au Pacte écologique de Nicolas Hulot. Le ministère rétrograde de la deuxième à la quatrième place dans l’ordre protocolaire, consacrant l’idée que la Défense et les Affaires étrangères sont des sujets plus sérieux et plus prioritaires que l’écologie.

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Plus grave, le ministère de l’Ecologie perd le secteur de l’énergie, placé désormais sous la houlette de Bercy, traditionnellement plus sensible aux lobbys des énergies fossiles et du nucléaire. Il garde en revanche la responsabilité de la lutte contre le changement climatique et de la mise en oeuvre des mesures du Grenelle de l’environnement en matière d’énergie.

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De plus, le ministère de l’Ecologie semble perdre sa compétence sur la Mer, qui ne figure plus dans son intitulé. S’il se confirme que ce secteur passe entre les mains du ministère de l’Agriculture, déjà responsable de la pêche, cela serait un très mauvais signe, d’autant plus que le ministre Bruno Le Maire s’est déclaré hostile à des quotas plus sévères sur les prises de thon rouge.

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(Note en date du 30 novembre 2010 : d’après le décret d’attribution précisant ses compétences, NKM garde les négociations climat et l’énergie, co-gère la sûreté nucléaire, et conserve la mer… sauf la pêche. On a donc échappé au pire.)

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S’il est prématuré de parler comme l’ont fait certains de « démantèlement » du ministère de l’Ecologie, son « périmètre » s’est donc pour le moins rétréci.

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Sur le plan politique, l’écologie a perdu un ministre dynamique, Jean-Louis Borloo, dont la nomination à Matignon aurait consacré (au moins sur le plan symbolique…) le souci du gouvernement pour l’écologie.

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Le ministère gagne une titulaire, Nathalie Kosciusko-Morizet (NKM) connaît parfaitement ses dossiers et a su se montrer combative, notamment sur les OGM, lorsqu’elle était secrétaire d’Etat du même Jean-Louis Borloo. Même si la conjoncture politique est peu favorable à l’environnement (thème quasiment absent de l’interview télévisée du Président Sarkozy le 16 novembre 2010), accordons à NKM le bénéfice du doute, avant de la juger sur ses actes.

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Paradoxe : pendant qu’à Paris, l’écologie se voyait ainsi rétrécie, elle se gonflait le même week-end à Lyon lors des «Assises constituantes », qui consacraient la fusion entre les Verts et Europe Ecologie. La nouvelle « entité », baptisée « Europe Ecologie les Verts » (EELV), a mis en place son dispositif pour la présidentielle de 2012, avec des « primaires » pour lesquelles Eva Joly et Yves Cochet sont les principaux candidats déclarés. Avec une inconnue en la personne de Nicolas Hulot, qui est venu à Lyon apporter son soutien au nouveau parti, mais a déclaré ne point exclure une candidature à la présidentielle…

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Certes, quelques mauvais esprits (dont l’auteur de ces lignes) ont noté le faible nombre de votants (un peu plus de 2000) pour décider du nom du parti, regretté l’absence de Corinne Lepage et de Gabriel Cohn-Bendit et se sont inquiétés d’une mainmise de l’appareil des Verts sur la nouvelle structure.

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Reste que, face au quasi-abandon de la thématique écologique par le gouvernement, et sous réserve de coups d’éclat inattendus de NKM ou d’une candidature écolo-centriste de Corine Lepage ou de Jean-Louis Borloo, un boulevard électoral devrait a priori s’ouvrir pour EELV. A condition toutefois que leur candidat(e) centre son discours sur l’écologie, ce qui, à mon très humble avis, n’est pas le cas (au moins pour l’instant) d’Eva Joly …

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Cet éditorial, comme tous ceux du site des JNE, n’engage que son auteur.

Les promesses de Nagoya

par Loïc Chauveau

Le monde compte donc depuis fin octobre un nouveau protocole appuyé à une convention internationale. Le texte signé à Nagoya par 193 Etats encadre les relations entre pays utilisateurs d’extraits naturels, molécules et gènes issus du vivant et les pays producteurs. Soit, les pays du nord et leurs puissantes industries pharmaceutiques et cosmétiques et ceux du sud et leurs forêts et barrières de corail.

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En réalité, cela fait 17 ans que la question de l’accès et du partage des avantages est réglée. Elle est inscrite en toutes lettres dans la Convention sur la diversité biologique entrée en vigueur en 1993. Normalement, depuis cette date, aucun industriel, aucun organisme de recherche ne peut collecter et exploiter une plante ou un animal sans en partager les bénéfices avec l’Etat, propriétaire de ces ressources.

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Les Etats ont failli à construire une législation nationale. La communauté internationale vient d’y remédier. Ce qu’on en espère ? Un nouveau mode de financement de la protection de la biodiversité : intéressées à la protection de ces lieux générateurs de vertus médicinales ou cosmétiques, les populations détentrices de savoirs traditionnels seront moins tentées de les surexploiter pour diminuer leur état de pauvreté. Nous verrons d’ici quelques années si ce calcul est raisonnable.
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C’est un accord multilatéral qui règle cette question que les Etats ont dédaigné. Est-ce qu’un accord multilatéral saura régler l’érosion de la biodiversité ? Les 20 objectifs de la stratégie 2020 adoptés également à Nagoya paraissent autrement sérieux que le vague engagement pris en 2002 à Johannesbourg de freiner l’érosion de la biodiversité en 2010.

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Il y a cette fois des objectifs chiffrés (17 % de la surface terrestre protégée quand les ONG réclamaient 25 %, 10 % des aires marines contre 1% actuellement) et des outils qui ne coûtent pas forcément cher, mais peuvent être douloureux. Ainsi de la suppression d’ici 2020 des aides et subventions néfastes pour la biodiversité.

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Ce qui signifie la fin du carburant détaxé pour les chalutiers industriels et les tracteurs de l’agriculture intensive, la réforme de la fiscalité sur les zones naturelles si défavorables qu’il est préférable de les transformer en terrain à bâtir, l’abolition d’une TVA à 5,5 % sur les pesticides et les engrais chimiques. Le personnel politique français envisage un « Grenelle de la fiscalité » pour 2011. Il ne faudra pas oublier de rappeler à nos députés et sénateurs la signature de la France à Nagoya…

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Loïc Chauveau a couvert le sommet de Nagoya pour Sciences et Avenir et Gaia Network.

Conflit du Darfour : un drame pour les hommes, mais aussi pour l’environnement

par Jérôme Tubiana

Il y a quelques jours, une amie très engagée dans la conservation de la nature, à laquelle j’annonçais la sortie de mon livre Chroniques du Darfour (éditions Glénat), me répondit qu’elle ne manquerait pas de le lire, d’autant qu’elle avait un intérêt particulier pour « les répercussions du conflit du Darfour sur les populations d’éléphants, notamment à Zakouma ».

Le parc national de Zakouma, dans le sud-est du Tchad, est l’un des plus beaux d’Afrique centrale. Deux ans après le début du conflit du Darfour en 2005, la population d’éléphants y était estimée à plus de 4.000. En 2009, elle avait chuté brutalement à 600 individus… Bien que les données y soient moins précises, les éléphants de la République centrafricaine semblent connaître un déclin semblable. Et de fait, les autorités tchadiennes et centrafricaines, les organisations de conservation de la nature et les médias mettent particulièrement en cause des hommes en armes venus du Darfour en guerre.

J’espère que mon amie ne sera pas déçue par mon livre, qui ne parle que marginalement de nature et d’environnement. Encore que… A y réfléchir, je me rends compte qu’inévitablement ces questions sont évoquées. Comment expliquer les causes de cette guerre sans mentionner le changement climatique et l’impact exceptionnellement fort des grandes sécheresses sahéliennes des années 1970 et 1980, avec la compétition accrue pour la terre, l’eau et les ressources naturelles qui a suivi ?

Comment ne pas mentionner aussi les conséquences environnementales du conflit, et particulièrement des déplacements de population massifs (près de trois millions de personnes sur une population d’environ six millions) qu’il a entraîné. Pour ces déplacés, le bois reste en général le seul moyen de faire cuire l’aide alimentaire et l’un des principaux matériaux de construction. Les organisations humanitaires ne se sont préoccupées que tardivement de cette question, et leurs tentatives de trouver des substituts au bois sont une goutte d’eau dans la perfusion d’aide qui parvient aux déplacés malgré l’insécurité.

Le déboisement autour des camps de déplacés est spectaculaire, ainsi que peut s’en rendre compte aussi bien l’internaute en cliquant sur des photos satellite, que n’importe quel observateur à ras de terre. Le paysage est souvent si lunaire que le journaliste qui, comme c’est souvent le cas, limite sa visite à l’un de ces camps de déplacés, ne manquera pas de qualifier les alentours de « désert », même lorsqu’on se trouve en fait plutôt dans un climat « sahélien » voire « soudanien ».

Mais comment imaginer la « savane » quand il n’y a plus ni arbres ni animaux ? J’ai raconté comment les groupes rebelles, qui manquent souvent plus de nourriture que d’armes et de carburant, chassent les gazelles en les forçant à bord de leurs Toyota Landcruiser. Ce n’est qu’un exemple d’une évidence : l’afflux d’armes et plus encore de véhicules à la faveur des conflits est une menace aussi bien pour les hommes que pour la faune sauvage.

Mais revenons un instant à nos éléphants… Il est peut-être trop simple d’imputer leur déclin au Tchad et en RCA à de simples incursions de « Janjawid », ainsi qu’on surnomme les miliciens armés par le gouvernement soudanais pour venir à bout de la rébellion au Darfour. Le mal est en fait plus profond. Acheikh Ibn Oumar, un chef historique de la rébellion tchadienne depuis les années 1970, se souvient ainsi qu’à l’époque « le trafic d’ivoire était la principale source de financement de la lutte armée pour l’achat d’armes, de munitions et de vivres dans les localités frontalières » du Soudan, du Tchad et de la RCA.

Certains de ses hommes ont ainsi abandonné la rebellion pour devenir des chasseurs d’éléphants, une activité bien plus lucrative. Dans les rangs des braconniers ne se trouvent donc pas seulement des miliciens soudanais, explique-t-il, mais aussi « d’anciens rebelles, d’anciens soldats gouvernementaux, des ruraux privés de leurs sources de revenus par la sécheresse et les conflits armés ». Il insiste aussi sur le contexte de cette tri-frontière où les frontières n’existent pas vraiment, et où les populations sont particulièrement marginalisées par rapport aux centres des trois pays dont officiellement elles dépendent. Ce qui en fait une région propice à l’éclosion de luttes armées contre ces centres, aussi bien qu’à des trafics en tout genre, des armes à l’ivoire. La situation est à peu près la même un peu plus au sud, à une autre tri-frontière également considérée comme alimentant le trafic d’ivoire : celle du Soudan, de la RCA et de la République démocratique du Congo.

Depuis la colonisation, la réponse aux braconniers dans la région a été essentiellement militaire et répressive. Les conservateurs de la nature dans la région parlent volontiers de leur travail comme d’une « guerre ». A Zakouma, les gardes du parc sont désormais équipés de lance-roquettes RPG, tout comme les rebelles et les miliciens du Darfour. Il n’est pas évident que cette stratégie soit payante : onze gardes ont été tués entre 2005 et 2009. Certains parmi les gestionnaires du parc admettent du reste qu’il s’agit d’un pansement sur une jambe du bois tant qu’on ne s’attaque pas à l’échelon supérieur : la demande. On estime que l’ivoire d’Afrique centrale est exporté en Asie, notamment via le Soudan, où travaillent plusieurs milliers d’ouvriers chinois.

De l’autre côté, tout en bas de l’échelle, des parcs comme celui de Zakouma essaient aussi de nouer des liens avec les populations locales, pour que celles-ci soient de leur côté plutôt que de celui des braconniers. Cela demande un vrai changement, car jusqu’à présent en Afrique, les habitants et les voisins des zones protégées, quand ils n’en ont pas été expulsés, ont souvent été victimes de l’approche répressive des conservateurs : au Tchad ou au Niger, par exemple, la politique habituelle était ou est encore d’interdire aux éleveurs les points d’eau et les patûrages des zones protégés, en abattant au besoin le bétail égaré.

Malheureusement, ce hiatus entre conservateurs occidentaux et populations locales est en soi une menace pour la nature qu’ils prétendent conserver. C’est une sorte de tradition : depuis l’époque coloniale, les conservateurs de la nature coopèrent pragmatiquement avec les pouvoirs en place, en fermant parfois les yeux sur le fait que ces régimes sont souvent, pour les populations locales, des corps tout aussi étrangers qu’une ONG basée à Paris ou New York. Difficile de ne pas comprendre que les populations locales, au lieu de considérer la nature comme leur patrimoine, la voient dès lors comme le terrain de jeu de riches Occidentaux et, lorsque la guerre oblige ces derniers à évacuer les zones protégées, ne se gênent pas pour les piller et les détruire. La fatalité de la guerre n’explique donc pas seule la fragilité des parcs du Tchad, du Niger ou du Soudan.

Un espoir, peut-être, au Sud-Soudan, où quelques milliers d’éléphants ont survécu à vingt années de conflit, dont certains qui semblent revenir au pays après s’être réfugiés en Ouganda ou au Congo. Les Sud-Soudanais regrettent aujourd’hui le prix très lourd que leur faune a payé à la guerre. Je dis bien « leur » faune, car il n’est pas rare de les entendre en parler comme de leur patrimoine.

C’est sans doute lié au fait que le Sud-Soudan se prépare à devenir un nouvel Etat : un référendum est prévu pour janvier 2011, et il ne fait pas de mystère que l’indépendance sera plébiscitée. Un bémol, toutefois : si le Sud-Soudan a aujourd’hui plus de quinze mille gardes pour protéger sa faune, ce n’est pas seulement par amour des éléphants. Ces rangers sont d’anciens rebelles, prêts à repartir au combat si la guerre entre Nord et Sud venait à reprendre…

CANARD SAUVAGE
Spécial 50 ans

ANNUAIRE 2019


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