Editos

Une expo « Bouteilles à la mer, message in a bottle » au Muséum de Bourges

Le Muséum de Bourges développe son projet scientifique autour du concept de Muséum durable et responsable. Dans le cadre de l’année « Renaissance(s) Viva Da Vinci 2019 » et de l’année des langues Autochtones de l’UNESCO, le Muséum vous propose une exposition étonnante, mettant en parallèle d’une part, le climat de la Renaissance (petit âge glaciaire) et la découverte de nouvelles contrées lointaines et d’autre part, le changement climatique et l’état actuel du monde (disparition de certaines zones habités, apparition des continents de plastique dans les océans, questions des réfugiés climatiques).

Georges Nuku et Mathieu Letessier

Carte blanche est donnée à deux artistes que tout semble opposer pour réaliser et mettre en scène cette exposition. George Nuku, artiste maori de Nouvelle-Zélande, est un sculpteur de renommée internationale qui expose sur les sujets environnementaux depuis plus de 25 ans dans le monde entier (États-Unis, Canada, France, Belgique, Pays-Bas, Royaume-Uni, Italie, Australie, Taiwan, Taipei…). Ses matériaux de prédilection sont le plexiglas, le polystyrène et le plastique. Mathieu Letessier est un jeune artiste français, peintre décorateur, ancien élève de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris et de l’École d’Avignon. A Bourges, George et Mathieu associent leur Histoire, leur Culture et leurs techniques artistiques pour aborder les enjeux climatiques et l’émergence de nouveaux territoires, passés, présents et futurs.

Voici le teaser vidéo de cette expo :

Contacts presse
Thierry Benoit : 02 48 57 81 43 / 06 12 50 46 96
Lucile Pinault : 02 48 57 80 12 / 06 29 45 06 49
11 rue Jacques Rimbault, 18000 Bourges •
presse@ville-bourges.fr
 

La biodiversité enfin prise en compte… dans les discours

 


par Allain Bougrain-Dubourg, président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO)
BOUGRAIN-DUBOURG-Allain

 

Et voilà qu’enfin la biodiversité semble renaître de ses cendres. Du moins dans les plus hautes sphères qui ne lui accordaient qu’une attention discutable.

Rappelez-vous, la lettre du Grand Débat. Le Président de la République s’attarde sur la biodiversité en indiquant qu’elle doit être gérée à partir des connaissances scientifiques. Pas un mot sur l’éthique… Et d’enchaîner : il ne faut pas qu’elle pèse sur la concurrence en matière d’agriculture ou d’industrie. La fragilité du vivant, le devoir de solidarité, les services rendus par la nature, etc. ne sont pas au programme.

Quoiqu’il en soit, à l’occasion du sommet de l’IPBES, Emmanuel Macron témoigne, à l’arraché, de son empathie pour la biodiversité. Très franchement, si la démarche ne peut qu’être saluée, les mesures proposées ne bouleversent pas le paysage écologique. Elles reprennent, une nouvelle fois, les préconisations du Grenelle de l’Environnement, de la loi 2016 sur la reconquête de la biodiversité ou du plan d’actions pour la biodiversité de Nicolas Hulot.

Mais ne soyons pas grincheux, réjouissons-nous des bonnes résolutions… même tardives. Reste que, dans le même temps, on constate que le CNPN (Conseil National de la Protection de la Nature), honorable assemblée consultative de 70 ans d’âge, pourrait perdre de sa sagesse au profit des régions. Sans entrer dans le détail d’une stratégie qui, au final, ne peut qu’affaiblir la nature, il s’agit de simplification administrative. À propos de simplification qui ouvre la porte à toutes les maltraitances du vivant, on pourrait évoquer la loi destinée à simplifier la gestion des dons en faveur de la reconstruction de Notre Dame. Son article 9 laisse abasourdi : « le projet ne doit pas être affecté par les contraintes environnementales !» lit on en résumé. Alors même que la stratégie de reconstruction n’a pas encore été déterminée, on prend la précaution de ne pas être embarrassé par le respect de l’environnement !

Faut il ajouter qu’alors que le Président nous rassure sur sa volonté de préserver la biodiversité depuis le perron de l’Élysée, son ministère de la Transition écologique et solidaire s’obstine à mettre la belette, la martre, la fouine et le putois sur les listes d’espèces dites nuisibles. Pour information, l’UICN souhaite que le putois en question rejoigne la pathétique liste rouge tellement l’espèce est devenue fragile. Et la chasse ? Silence radio sur les 6 000 tonnes de plomb qui polluent nos territoires, pas un mot sur les tourterelles des bois à l’agonie et sur la vingtaine d’espèces chassables figurant elles aussi sur les listes de l’UICN. Doit-on ajouter l’absence de solidarité de l’Etat pour les programmes Life désormais financés exclusivement par l’Europe et des collectivités ou des privés ?

Agiter le beau drapeau des grands principes de résilience ne suffira pas à générer un vent de confiance.

Membre « historique » des JNE, Allain Bougrain-Dubourg est Président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). Retrouvez-le tous les samedis matins à 6 h 48 sur Europe1 pour sa chronique Entre chien et loup.

Faites votre boulot, merde !

 


par Christel Leca

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.Désolée si je vous choque, mais j’emprunte cette injonction à David Dufresne. Ce journaliste indépendant recense et documente depuis décembre dernier les violences policières lors des manifestations des Gilets Jaunes, dans l’indifférence générale, sauf depuis quelques semaines, et a reçu, le 14 mars dernier, le prix des Assises internationales du journalisme de Tours pour ce travail.

J’y étais. Il était très ému, paraît-il, parce que j’étais partie dîner en bonne compagnie au lieu d’assister à ce satisfecit en plénière. J’aurais juste aimé applaudir David Dufresne.

Les plénières des Assises m’ont ennuyée, mais pas les ateliers, ni les rencontres hors cadre. Invitée à Tours pour la présentation publique du rapport 2019 de l’Observatoire de la déontologie de l’information (ODI) (1), avec Patrick Eveno, président de l’ODI, Pierre Ganz, vice-président, et Véronique Richard, membre de la Société des lecteurs du Monde, je m’y suis régalée.

D’abord parce que rendre public un rapport intitulé « L’information mise en cause » est une bonne occasion de rappeler à nos confrères que la liberté de la presse s’use si l’on ne s’en sert pas. Moins les journalistes feront du bon boulot, plus on leur mettra dans les reins des lois « Fake News » et autres « Secret des Affaires ». Moins il seront nombreux à enquêter, à reporter au-delà de leur zone de confort (ce n’est pas une expression), à investiguer là où ça fait mal, plus ils seront attaqués. Ce n’est évidemment pas la seule raison, j’exagère…

La remise de ce rapport est, comme tous les ans, le moment de pointer – sans nommer les fautifs – des pratiques douteuses, scandaleuses ou dangereuses, mais aussi des initiatives positives. Cette remontée de faits et actes doit nous intéresser, professionnels de l’information, parce qu’elle nous invite à réfléchir sur nos pratiques. Elle est aussi une façon de montrer au grand public qu’il n’y a pas que des éditocrates malveillants ou proches du pouvoir qui travaillent dans les rédactions. Il y a des journalistes de grande valeur bridés, des pigistes exploités, des photographes et vidéastes empêchés de faire correctement leur travail par manque de temps et de moyens – lié à la pression de la rentabilité qui n’a rien à faire avec le travail d’informer.

L’ODI est un lieu de débats. Nous ne sommes pas toujours d’accord. Mais son rapport rappelle ainsi que « la question de la représentation des classes populaires, des femmes, des personnes non-blanches, des handicapés, catégories dont le baromètre publié par le CSA relève chaque année la sous-représentation chronique, reste vive ». Faire accéder aux écrans et aux programmes d’information les différentes catégories de la population avec équité est une préoccupation déontologique, comme le rappelle le Code des pratiques de la Fédération internationale des journalistes (FIJ) : « Le journaliste prendra garde aux risques d’une discrimination propagée par les médias et s’efforcera d’éviter de faciliter une telle discrimination, fondée notamment sur la race, le sexe, les mœurs sexuelles, la langue, la religion, les opinions politiques et autres et l’origine nationale ou sociale ».

Dans cette veine, j’ai assisté aux Assises à deux ateliers édifiants. Le premier, intitulé « Attentats, suicides, maladies graves : traiter du sensible », avec Marie-Christine Lipani-Vayssade, maître de conférences à Bailly-Université Bordeaux-Montaigne, Nathalie Pauwels, chargée du déploiement national du programme Papageno, Anne-Pierre Noël, fondatrice de l’Association de Journalistes et anciens journalistes pour une Information Responsable en Psychiatrie (AJIRPSY), et Caroline Langlade, journaliste et auteure, sous la houlette de Sophie Massieu, journaliste.

L’effet Papageno (du nom d’un personnage de la Flûte enchantée de Mozart, lire les explications ici) ? C’est le contraire de l’effet Werther, ce personnage de Goethe qui, en se suicidant, a donné envie à de nombreux lecteurs de passer à l’acte. Comme Marilyn Monroe : on a compté 12 % de suicides supplémentaires aux États-Unis en 1962, année de son décès. Raconter le suicide sous l’angle du romantisme a un effet désinhibant, c’est prouvé. Tout comme en préciser le mode d’emploi. Nathalie Pauwels sensibilise de nombreux journalistes à ce sujet. Mais, comme l’a rappelé une participante, c’est souvent sous la pression de la direction de la rédaction que le sensationnel prime. Nathalie Pauwels n’a pas encore réussi à s’introduire parmi les cadres dirigeants, malgré ses propositions. Le sensationnel. Une demande que l’on prête au lecteur ou au téléspectateur. Mais si on arrêtait ? Si tout le monde arrêtait ?

D’une manière un peu différente, Anne-Pierre Noël se penche sur les mauvais traitements journalistiques infligés à la santé mentale. Exemple frappant, celui d’un homme politique évoquant la schizophrénie pour qualifier les pratiques de ses homologues. Au journaliste de lui demander ce qu’il entend par là et si la comparaison avec une maladie aux symptômes précis, faisant l’objet d’une grande souffrance chez les personnes qui en sont atteintes et leur entourage est appropriée. Enfin, le témoignage de Caroline Langlade (2) fait froid dans le dos, pas uniquement parce qu’elle est une rescapée de l’attentat du 13 novembre 2015 au Bataclan. Elle a été harcelée par des rédactions assoiffées de témoignages. Ses propos ont été déformés. « Il existe une fascination malsaine pour la souffrance chez certains journalistes, inversement proportionnelle à la pudeur des victimes », qui doivent souvent lutter pour être respectées après avoir déjà vécu l’enfer.

Le second atelier, « Cultures du cœur : la marginalité dans les médias ? », était organisé avec le réseau Culture du cœur d’Indre-et-Loire qui fédère plus de 250 associations dans le domaine social et l’insertion. Animé par Edouard Zambeaux, journaliste, auteur de films et documentaires, producteur des Périphéries sur France Inter, cet atelier donnait la parole à des femmes et des hommes invisibilisés par les médias. Stigmatisés. C’est-à-dire réduits à un état (migrante, chômeur en fin de droits, SDF, etc.). Raconter des personnes, leur histoire, leurs conditions de vie, demande du temps. Puisque les mass media ne prennent pas ce temps, de nombreux média alternatifs voient le jour, hélas pas autant diffusés. « On devrait se battre pour que les classes populaires soient représentées dans les médias de masse », espère plutôt Edouard Zambeaux, qui a cependant dû jeter l’éponge en 2017 sur France Inter. Alors que les Gilets Jaunes ont notamment dénoncé le traitement médiatique de leur mouvement, ces médias alternatifs ont le mérite d’exister et de claironner « nous ne sommes pas un média neutre », à l’instar de l’émission « Salon de pauvres » sur Radio Béton (radio associative tourangelle).

Le 2 février, alors qu’elle s’approchait d’un Gilet Jaune pour une interview, Laury-Anne Cholez se vit demander pour qui elle travaillait. « Reporterre », répondit-elle et il lui serra chaudement la main en lui disant que l’équipe faisait un « super travail » ! Et si l’audience des mass média se voyait réduite, au bénéfice des média alternatifs ? Le journalisme aussi aurait gagné une bataille.

Dans un tweet, le 16 mars dernier, @Shimegi prophétisait : « Dans 90 ans l’héritier spirituel de ⁦‪@d_schneidermann écrira un joli bouquin pour se demander comment les journalistes n’ont rien vu venir. Il pourra ajouter : comment les journalistes n’ont pas vu qu’ils participaient activement (et ne comprenaient pas qu’on le leur reproche) ». Daniel Schneidermann, auteur de Berlin, 1933 – La presse internationale face à Hitler (Seuil, 2018), a lui aussi été primé aux Assises.

Cet éditorial n’engage que son auteure.

1 Où je représente les JNE.
2 Auteur de Sorties de secours chez Robert Laffont en 2017.

Bonne année 2019 et joyeux cinquantenaire des JNE

 


par Richard Varrault, président des JNE

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La fin de l’année 2018 a été marquée par la disparition de deux adhérents de notre association, Marie Hellouin et Roger Cans en novembre et décembre, toutes nos pensées vont à leurs familles et amis.

Mais la vie, de nous toutes et tous, se poursuit malgré les peines et les chagrins.

Aussi, j’espère que vous avez passé d’excellentes et chaleureuses fêtes de fin d’année et je vous souhaite une très bonne année 2019 pleine de projets personnels ou en communs, pour notamment mettre en valeur le travail important de nos prédécesseurs à l’occasion de notre cinquantenaire en 2019.

Si notre profession est sinistrée (secret des affaires, meurtres de nombreux journalistes et opposants à des projets écocides et environnementaux partout dans le monde, sans compter les progrès continus de l’Intelligence Artificielle qui nuira de plus en plus à l’intelligence des journalistes), nous devons continuer à résister aux fake news et autres désinformations et infox sur les réseaux sociaux. Notre concentration sur les sujets que portent les JNE depuis de nombreuses années doit nous permettre de revenir sur le devant de la scène comme cela a pu être le cas avec la lutte contre le bétonnage de la Vanoise au XXe siècle.

Les projets en 2019 ne manquent pas. Quelques-uns seront auto-labellisés « 50 ans des JNE », d’autres s’inscriront dans la marche normale de la vie de l’association. Ainsi en mars doit se tenir un colloque sur l’Effondrement, avec la participation de personnalités politiques et d’intervenants du monde des sciences. Un autre colloque aura lieu sur les plantes en novembre ou décembre 2019 (en préparation durant ce début d’année).

Les JNE s’efforceront d’être présents aux événements associés à la 7e session plénière de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) qui se tiendra à Paris au printemps et fera de cette ville la capitale mondiale de la biodiversité. De même, l’association souhaite envoyer des journalistes à la COP25, qui se tiendra au Chili, pour la 25e session de la Conférence des Parties (CdP 25) qui aura lieu en même temps que la 15e réunion de la Conférence des Parties siégeant en tant que Réunion des Parties au Protocole de Kyoto (CMP 15) et la deuxième réunion de la Conférence des Parties siégeant en tant que Réunion des Parties à l’Accord de Paris (CMA 2). Du 11 au 22 novembre 2019 (dates à confirmer selon le site de la CCNUCC). Un voyage qui pourrait comprendre aussi d’autres journalistes que les JNE, à l’instar de celui organisé en 2012 pour Rio +20…

Dans le cadre des rassemblements, il y aura aussi en mai 2019, le Congrès des JNE qui se tiendra dans le Parc Naturel des Pyrénées Catalanes (région Occitanie) où nous attendons sur 3 jours et 2 nuits une cinquantaine de congressistes. Au programme, notre AG 2019 et quelques visites de lieux emblématiques accompagnées de conférences et rencontres avec les élus et les animateurs du Parc Naturel Régional.

Le dernier événement pour 2019 est une rencontre, sous la forme d’un colloque, sur une journée, sur l’histoire des JNE et du mouvement écologiste, à l’occasion de la remise des archives de l’association aux Archives Nationales. Cette rencontre sera accompagnée d’un débat sur l’information et l’écologie aujourd’hui, avec projections de films documentaires et une soirée festive. Le tout aux mois d’octobre ou de novembre. Les bonnes volontés seront les bienvenues pour la préparation et l’organisation de cette journée.

Le dernier élément commun sera la publication d’un numéro spécial du journal de l’association le Canard Sauvage qui sera disponible pour la rencontre sur la remise de nos archives (bonnes volontés bienvenues à nouveau).

Notons, dès à présent que l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) se réunira en 2020 (du 11 au 19 juin), à Marseille. La France étant l’hôte pour ce congrès mondial qui verra la présence de près de 10 000 congressistes originaires de 192 pays (le précédent s’est tenu à Hawaï en 2016). Les JNE se proposent d’y tenir un stand, en tout cas, une présence, pour présenter l’association, en partenariat éventuel avec une autre structure…

Un programme qui dépasse le simple cinquantenaire de notre association et la volonté de revenir dans l’arène en donnant aux JNE une audience qui n’est pas réellement à la hauteur de la présence de ses adhérents dans les différents médias de notre pays. Nous avons en effet des adhérents, dont certains ont une véritable liberté de parole, mais qui passent trop souvent sous silence leur appartenance à notre association. Quelques citations à bon escient permettraient de faire connaître, à tout le moins, notre existence. L’appui des réseaux sociaux devrait aussi accentuer cette présence « publique »…

Quand le pillage va, tout va… à vau-l’eau !!!

 


par Richard Varrault, président des JNE

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Aller à vau, cette belle expression du XIIe siècle qui signifiait suivre la pente d’un ruisseau en fond de vallée s’est enlaidie d’un aspect sombre, voire dangereux, au XVIe siècle, en signifiant que l’entreprise était sur une très mauvaise pente. Qu’elle allait donc à vau-l’eau, comme l’humanité de ce début de XXIe siècle.

Au cours d’une soirée publique, un journaliste est venu pour une conférence destinée à nous éclairer sur les métaux rares et la guerre que se livrent les grands Etats pour ces ressources nécessaires à l’autophagie de tous les concurrents, oh combien affamés. Il est resté debout, sur la scène, presque toute la soirée, sans doute était-il lui-même renforcé par quelques métaux assemblés donnant l’impression qu’aucune fatigue ne pouvait l’atteindre. Il parla beaucoup, relancé par un confrère complice de sa démonstration, mais avec intérêt, nous racontant une longue histoire où les hommes cèdent à d’autres hommes les tâches sales, polluantes et pénibles. Cet orateur, Guillaume Pitron, auteur du livre-enquête La guerre des métaux rares, La face cachée de la transition énergétique et numérique, nous entraîne dans le fil de ses évocations. Qui du néodyme, super aimant qui va se retrouver dans les machines tournantes, dont les éoliennes et les hydroliennes (jusqu’à 500 kg par machine) et dans les véhicules électriques. L’extraction et la purification demande beaucoup d’énergie et d’eau (pour une tonne de terre, il y a 1 kg de néodyme). Ces machines arriveront en fin de vie dans une trentaine d’années et il faudra essayer de recycler leurs constituants.

D’autres métaux rares aux noms exotiques comme antimoine, baryte, béryllium, bismuth, borate, cobalt, germanium, indium, tantale, vanadium, lutécium et autres yttrium, soit une bonne vingtaine de terres rares que nous retrouvons dans nos ordinateurs, nos smartphones, nos tablettes, nos écrans, nos disques durs. Mais pas aussi rares qu’on pourrait le croire, puisqu’il y en a en France, suffisamment pour en produire, mais les coûts écologiques et environnementaux seraient tellement élevés que les populations en refuseraient l’extraction et la purification. La solution est toute trouvée, not in my backyard , mais chez mon voisin Chinois qui fabrique déjà tant de choses pour nous. Quelques métaux rares en plus avec lesquels il pourra spéculer pour les transformer en produits attrayants, comme le dispositif qui viendra se loger dans le système de guidage de nos missiles ou de nos satellites. C’est un risque, il faut vivre dangereusement, avec nos armes de guerre (dans lesquelles le fabricant étranger pourra placer des micro- ou des nano-puces…). Mais c’est tellement plus propre, nous n’avons ni à exister dans des villes polluées où vivent des individus devenus cancéreux (les « villes du cancer » de la Chine).

Si la faim et la soif de pillages s’arrêtait là, nous trouverions des excuses, presque recevables, mais ce pillage inextinguible touche à d’autres matières et au vivant. Les arbres, comme nous, respirent, sont saccagés dans les pays de la zone boréale, pour produire, entre autres, des millions de km de papier toilette. On y fait des coupes nettes sur un sol durci par le permafrost, et ces arbres qui ont mis pour certains plus de cent ans pour se développer seront remplacés par des essences à pousse rapide, comme les bénéfices financiers que les industriels en attendent. Mais le sol à nu, face au rayonnement solaire, va dégeler, relançant l’activité bactérienne qui émettra du méthane. Activité maintenant ainsi les grandes quantités de gaz à effet de serre qui augmenteront de quelques dixièmes de plus la température de l’atmosphère.

Dans d’autres pays, comme au Portugal, l’essence importée et implantée est l’eucalyptus qui brûle si bien qu’à l’été 2017 les incendies ont ravagé des centaines de km2 de forêt et fait des dizaines de victimes. L’eucalyptus est très bien, il pousse vite mais perd ses feuilles bien grasses qui s’enflamment facilement propageant ainsi les incendies. De plus, cet eucalyptus fait le vide autour de lui. Il dégage des produits volatiles qui ne permettent pas de concurrence et effacent toute biodiversité. Mais il pousse droit et ses usages sont très variés.

Un autre pillage est celui de l’espace vital et la « meilleure » occupation de cet espace que les humains ont inventé est la pollution. Ainsi du plastique, de toutes formes, de matières diverses (à base de pétrole) aux variantes allant de produits à usages spécifiques aux couleurs obtenues, qui envahit tellement notre espace nourricier qu’est l’océan. Certaines études arrivent à la conclusion que d’ici une ou deux générations il y aura plus de plastique sous forme d’objets divers, mais aussi en micro- et nano-particules, que de poissons, pollués par ce plastique dégradé bien évidemment…

Après avoir dégradé l’air qu’il respire, l’homme pollue l’océan qui le nourrit, mais il ne se soucie nullement des conséquences. Il raisonne en connaissance de causes, mais ce n’est que la moitié du raisonnement, car il doit raisonner aussi en connaissance de conséquences. Mais comment le pourrait-il puisque seuls les lendemains comptent mais pas les surlendemains. Car l’humain est limité, son système de pensée l’empêche de voir au-delà de ce qu’il connaît et comme la situation présente est inconnue dans son histoire, il ne dispose d’aucune référence pour l’anticiper.

Il est atteint du syndrome de la grenouille, notamment développé par le mathématicien (et économiste) français Ivar Ekeland. Il explique que si voulez faire cuire une grenouille, il ne faut pas la jeter dans l’eau bouillante, car la chaleur va la faire réagir et elle va s’extraire du récipient en sautant à l’extérieur. Par contre, si vous la plongez dans de l’eau froide que vous réchauffez doucement, la grenouille va apprécier cette tiède chaleur jusqu’à ce qu’elle se rende compte que la température est trop élevée, il sera trop tard et elle n’aura plus la force de sauter. Ainsi en est-il de l’homme sur sa planète. Depuis 2010, chaque nouvelle année est plus chaude que la précédente, mais nous nous habituons, et la nouvelle génération qui grandit réinitialise ses références et n’aura connu que cette référence climatique là. Elle aura la sensation de pouvoir s’y adapter, jusqu’à ce qu’il soit trop tard et que les 6 à 9 degrés de plus par rapport à notre référentiel préindustriel soient réels. Nous n’aurons plus quelques larmes pour refroidir nos corps en surchauffe…

Si l’ours blanc a été l’emblème de ce réchauffement, demain ce sera peut-être l’iguane marin des Galapagos. Une équipe de scientifiques a étudié cet animal, là-même où Darwin (expédition HMS Beagle entre 1831 et 1836) a eu l’intuition de l’origine des espèces par la sélection naturelle. Le site est donc emblématique à plus d’un titre. Nos scientifiques se sont aperçus que la population d’iguanes marins était en grande diminution. Après vérifications de la vie de ces animaux et de l’influence de leurs prédateurs locaux, comme la buse des Galapagos, qui parfois varie ses menus en consommant un iguane, ou les chats apportés par les européens et redevenus sauvages qui commettent quelques dégâts. Ils sont hydrophobes et reculent devant l’océan quand les iguanes s’y réfugient. Les touristes, très surveillés et encadrés, qui ont interdiction d’approcher un animal à moins de deux mètres, ne représentent pas non plus un danger. Où est donc la réponse ? Elle se trouve sous la surface, sur les rochers battus par les courants de Humboldt qui nourrissent par la qualité des nutriments qu’ils transportent de belles algues vertes dont raffolent les iguanes et les poissons. Mais un paramètre nouveau est apparu dans le bel équilibre des forces de la nature : le réchauffement climatique qui provoque de Supers El Nino, qui transforment la marche naturelle des cycles. Car quand El Nino arrive, les alizés soufflant de l’est poussent les eaux chaudes vers l’ouest, mais avec Super El Nino, les vents d’est sont bloqués et à nouveau les eaux chaudes du Pacifique retournent vers les Galapagos, empêchant ainsi la prolifération des algues vertes qui se transforment en algues brunes toxiques pour les iguanes qui ne peuvent les digérer. Les iguanes meurent l’estomac plein d’une algue indigeste.

Voilà donc un effet très pervers du réchauffement climatique, certes très localisé mais qui démontre le danger réel du gaspillage de nos énergies fossiles pour les désirs de quelques affamés, victimes de ce petit mythe grec du VIIIe ou VIIe siècle avant J.-C. qui apparaît au début de mon texte quand j’évoque l’autophagie de nos contemporains.

C’est un petit mythe peu connu, celui d’Erysichthon. En quelques phrases. Il s’agit d’un bois magnifique consacré à Déméter, la déesse des moissons. En son centre s’élevait un arbre gigantesque où les nymphes des forêts dansaient à l’ombre de ses branches.

Erysichthon, désireux d’en faire des planchers pour son palais, s’y rendit un jour avec des serfs armés de haches et commença à l’abattre. Déméter elle-même lui apparut alors pour l’inviter à renoncer. Mais Erysichthon ne l’écouta pas et continua son œuvre d’abattage pendant qu’une voix sortait de l’arbre pour lui annoncer un châtiment. Celui-ci ne se fit pas attendre : Déméter lui envoya la Faim personnifiée qui pénétra, à travers le souffle, dans le corps du coupable. Ce dernier fut alors saisi d’une fringale que rien ne pourrait plus apaiser : plus il mangeait, plus il avait faim. A la fin, après avoir consommé tout ce qu’il trouvait, il finit par arracher ses propres membres et le malheureux se nourrit de son corps en le mutilant. Ainsi se conclut le récit d’Ovide. Triste fin pour toutes et tous les autophages, ils savent ainsi ce qui les attend !

Il y a aussi Platon qui se plaint des vertes collines disparues de sa Grèce qui ne sont plus que broussailles et rocaille, tel que le présente Marguerite Yourcenar (NDLR : qui fut une adhérente fidèle et généreuse des JNE) dans une série d’interviews des années 1980. Le mythe prend des détours, mais la fin est identique, là où était la biodiversité avec toute sa verdure et sa foisonnance d’espèces et de vie, il ne reste que des déserts, pour certains encombrés des 4×4 des derniers affamés…

Sans dénaturer complètement ce mythe, je vais conclure ce rapide panorama affligeant sur nos destructeurs ultimes qui sont encore dans leurs silos. Je veux parler du nucléaire qui peut finir par nous détruire. Si ce n’est l’atome projeté, ce seront les déchets radioactifs que nous cherchons à enfouir sous le tapis. L’époque veut, comme pour l’enfant, que ce qui ne se voit pas n’existe pas.

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Sources

La guerre des métaux rares, La face cachée de la transition énergétique et numérique, Guillaume Pitron, Editions LLL Les Liens qui Libèrent, 2018.

L’iguane marin des Galapagos. Une mystérieuse disparition. Documentaire de 44 minutes sur arte.tv, 2018.

La société autophage, capitalisme, démesure et autodestruction, Anselme Jappe, Editions la Découverte, septembre 2017.

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La biodiversité victime de notre indifférence… et de celle de l’Etat

 


par Allain Bougrain-Dubourg, président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO)
BOUGRAIN-DUBOURG-Allain

 

Depuis le temps que le glas sonne l’agonie de la biodiversité, on finit par s’en accommoder. Quelles solutions apportera-t-on pour répondre aux derniers bilans catastrophiques qui confirment l’hémorragie du vivant ? Le ministère de la Transition écologique et solidaire promet un plan d’action dans les plus brefs délais. A suivre donc…

En attendant (et il y a longtemps que l’on attend !), l’appel des 15 000 scientifiques, lancé en novembre dernier, n’a pas trouvé l’écho espéré. Quelques évocations ici ou là, rien d’événementiel.

Le bilan STOC (Suivi temporel des oiseaux communs) révélé par le Muséum national d’histoire naturelle et l’étude du CNRS de Chizé, confirmant le déclin catastrophique des populations d’oiseaux, tout particulièrement celles dépendants des secteurs agricoles, n’ont guère secoué les consciences. Même chose pour le rapport de l’IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques) qui – dans la foulée – concluait à un état effroyable des ressources de la planète : diminution de 87 % des zones humides dans le monde, diminution de 38 % des vertébrés sauvages terrestres en quatre décennies, augmentation de 66 % des habitats marins en mauvais état de conservation…. La sinistre liste se poursuit sans grand espoir d’inversement des tendances mortifères.

Comment se fait-il qu’une telle situation perdure dans une évidente indifférence ? Réponse : la biodiversité est victime de la hiérarchie des valeurs. Dans l’urgence, on lui a préféré la question climatique, comme si l’une et l’autre ne méritaient pas une pareille attention. Et lorsque l’on se penche sur la marche à suivre pour inverser la tendance, le cheminement relève de la mobilisation générale. Répondant à une question écrite à l’Assemblée nationale, Nicolas Hulot a emprunté les pas de Victor Hugo, qui s’était exprimé dans le même hémicycle pour défendre la cause animale. Tous deux ont usé d’une conviction admirable pour plaider en faveur d’un véritable changement. Mais s’il est vrai que la biodiversité mérite que chacun agisse pour un avenir durable, on peut aussi se demander quel est le projet d’Etat. Or, jusqu’à présent, les seuls signaux marquant l’intérêt porté à la biodiversité ne sont pas de nature rassurante. Outre que le nombre de loups à abattre a été alourdi et que l’on envisage le renforcement des populations d’ours, le Président de la République a rencontré celui des chasseurs pour grossir les gibecières. Ainsi les porteurs de fusils se réjouissent que les chasses présidentielles, abolies par Jacques Chirac, retrouvent leur lustre d’antan. On raconte que la première d’entre elles réunirait le gotha franco-italien à l’occasion des 500 ans de la mort de Léonard de Vinci. Le brave homme, végétarien par conviction et fervent défenseur du monde animal, doit se retourner dans sa tombe à la perspective d’une hécatombe en son honneur.

Parmi les promesses faites par le Président de la République au cours de deux rencontres, en attendant la troisième prochainement, la chasse aux oies se poursuivrait durant tout le mois de février. Peu importe les 11 condamnations du Conseil d’Etat pour des tentatives d’allongement au-delà du 31 janvier. De même que l’engagement de la France à respecter la date de clôture faite à la Commission européenne pour éviter les poursuites. Dédain comparable à l’égard de la Directive Oiseaux. Dans cette réflexion cynégétique, il faut quand même rappeler que sur la soixantaine d’espèces d’oiseaux chassables en France (le plus gros score des pays européens), plus d’une vingtaine d’entre elles sont sur les listes de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature). Dont la tourterelle des bois qui, après avoir été braconnée dans le Médoc pendant 20 ans, agonise aujourd’hui. En Europe, elle bénéficie même de plans d’actions dans l’espoir d’une résilience. Chez nous, elle figure toujours sur la liste gibier. L’alouette des champs, qui vient d’être tristement référente dans le déclin des populations d’oiseaux (perte d’un tiers des populations d’oiseaux en 15 ans) continue également de se faire canarder. En France, ce sont 288 000 oiseaux qui sont piégés à la matole ou au filet dans le Sud-Ouest, sans parler des 180 000 tués au fusil (données de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage pour la  saison 2013-2014). On pourrait également évoquer le sort dramatique des galliformes (NDLR communément appelés « gallinacés ») de montagne ou même l’usage de la glu qui fait encore recette dans les parcs naturels régionaux ou nationaux. Voici donc la réponse du chef de l’état au constat alarmant de la sixième extinction…

Au risque de plomber davantage l’ambiance, je ne peux passer sous silence la condition animale. Les Etats généraux de l’alimentation avaient prévu d’engager une grande réflexion conduisant à un profond changement d’habitudes. À l’arrivée, les propositions ne prennent même pas en compte le principe des caméras dans les abattoirs qui avait pourtant été validé à l’Assemblée Nationale, il y a plus d’un an. Le ministre de l’Agriculture se veut rassurant, en soulignant l’importance qu’il accorde au bien-être animal, mais la stratégie envisagée ne propose pas de changements véritables. Ainsi l’abattage rituel, dont l’Ordre national des vétérinaires souligne la souffrance générée, se poursuit. Dans le même esprit, pas question d’imposer une traçabilité pour indiquer sur les viandes le type d’abattage….

Tant dans le domaine de la biodiversité que de la condition animale, l’Etat a perçu que la société était en demande d’évolution, voire de révolution. Réjouissons-nous que l’Etat ait perçu, il lui reste à entendre…

Membre de très longue date des JNE, Allain Bougrain-Dubourg est Président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). Retrouvez-le tous les samedis matins à 7 h 45 sur Europe1 pour sa chronique Entre chien et loup.

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Informer : un devoir ou un délit ?

 


par Anne-Claire Poirier

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Depuis le début de l’année, quatre journaux et trois ONG ont été traînés devant les tribunaux par des multinationales vengeresses. A l’origine de ces « poursuites-baillons », des révélations d’évasion fiscale, des allégations d’accaparement de terres ou simplement l’évocation d’une situation économique chancelante… Que des sociétés surpuissantes croient bon d’appliquer la Loi du Talion – quand ce n’est pas la riposte massive – à quiconque se mettrait en travers de leur chemin est déjà inquiétant. Ce qui l’est plus encore, c’est quand les juges leur prêtent main forte…

16 janvier

C’est ce qu’il s’est passé le 16 janvier dernier, lorsque le tribunal de commerce de Paris a condamné l’hebdomadaire économique Challenges pour avoir informé ses lecteurs d’une procédure de «mandat ad hoc» concernant Conforama. Par son zèle et son outrance, l’ordonnance rendue par le tribunal est certainement allée bien au-delà des espoirs de l’enseigne. Outre la disparition complète de l’article (sous astreinte de 50 000 euros par jour de retard), le magazine s’est vu interdire de publier, à l’avenir, toutes nouvelles informations sur la procédure (10 000 euros par infraction). Une interdiction par avance ? Si ce n’est pas de la censure, ça y ressemble !

Inverser la hiérarchie des normes étant dans l’air du temps, le juge a choisi de faire passer le Code du commerce devant la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH). Le droit des affaires devant le droit à informer. Certes, le Code du commerce prévoit que les personnes impliquées dans une procédure de prévention des difficultés des entreprises soient soumises au secret. Mais l’article 10 de la CEDH prévoit que les journalistes ne sont liés par aucun secret, sinon le secret des sources.

Enfin, dans sa décision condamnant Challenges, le juge a cru bon d’expliquer que l’information révélée n’était pas d’intérêt général, entravant une fois de plus l’esprit de la CEDH. En effet, la liberté d’informer n’a pas à se justifier. Ce sont plutôt les restrictions à cette liberté qui doivent être motivées par la protection de l’intérêt général…

26 janvier

Dans le cas du groupe Bolloré, il y a fort à parier que ce n’est pas la protection de l’intérêt général qui a motivé la vingtaine de procédures en diffamation engagées à l’encontre de journalistes, d’associations, d’avocats, ou de lanceurs d’alerte depuis 2009. La dernière confrontation a eu lieu au Tribunal de Grande instance de Paris, le 26 janvier dernier. Mediapart, Le Point, l’Obs ainsi que les ONG Sherpa et reAct répondaient à la barre d’articles évoquant des accaparement de terres par sa filiale Socapalm au Cameroun.

Cette fois-ci, le parquet de Paris a requis la relaxe des accusés, mais cela ne change pas le tableau général : en multipliant les procédures judiciaires dans des proportions inédites, le groupe Bolloré se sert de la justice comme d’une arme de dissuasion massive à l’encontre de ses ennemis. Et la technique fait visiblement des émules : Apple, Orano (ex Areva), Vinci ou Véolia ont récemment attaqué en justice des organisations non gouvernementales ou des lanceurs d’alerte.

6 février

L’affaire LuxLeaks et ses derniers rebonds ne font que confirmer la criminalisation croissante des journalistes et des lanceurs d’affaires. Le 6 février dernier, le tribunal de Metz a débouté le journaliste Edouard Perrin ainsi que le lanceur d’alerte Raphaël Halet alors que ceux-ci réclamaient réparation pour le viol du secret des sources. En novembre 2014, le cabinet PwC avait en effet obtenu du juge la saisie des correspondances entre les deux hommes rendant possible l’identification du lanceur d’alerte. Quand la justice bafoue le droit à informer. Persiste. Et signe…

10 mars

C’est dans ce contexte que le SNJ – Syndicat national des journalistes – fêtera ses cent ans le 10 mars prochain : « cent ans de combats au service de l’information ». Le SNJ a été créé en réaction à la censure d’Etat. Aujourd’hui, ses membres bénévoles conseillent et accompagnent les journalistes devant les prétoires et luttent pied à pied contre une nouvelle forme de censure : celles des acteurs économiques.

Tout a changé ou presque en un siècle, mais dans la charte d’éthique du SNJ, on peut toujours lire : « le droit du public à une information de qualité, complète et libre, indépendante et pluraliste, rappelé dans la Déclaration des droit de l’homme et la Constitution française guide le journaliste dans l’exercice de sa mission. Cette responsabilité vis-à vis du citoyen prime sur toute autre ». Des valeurs à défendre collectivement pour qu’informer reste un devoir et ne devienne pas un délit…

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Monde ancien, restez serein, il se dissout de plus en plus vite et vos souvenirs ne sont déjà plus que mélancolique nostalgie.


par Richard Varrault, président des JNE

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Cette année, vous avez décidé de passer une semaine de vacances sur une île lointaine de l’hémisphère sud avec votre famille. Le jour J, un taxi, précommandé auprès d’une société spécialisée, vient vous prendre dans votre quartier parisien pour rejoindre Roissy, votre aéroport de départ. Il fait chaud, presque trop chaud, mais heureusement la clim fonctionne dans le véhicule. Vous percevez pourtant un chuintement sur la chaussée. Un regard interrogateur vers le chauffeur, il vous explique que la chaleur fait fondre le bitume et les pneumatiques des véhicules récupèrent une partie du revêtement routier. Vous passez du véhicule climatisé à l’environnement de l’aérogare rafraîchi. Mais là, surprise, des panneaux affichent partout que le personnel au sol est en grève, il réclame de meilleures conditions de travail, notamment le rafraîchissement des hangars où ils travaillent. L’activité est ralentie mais vous accédez cependant à votre avion gros porteur.

L’avion décolle, vous êtes côté hublot et vous appréciez de voir défiler la campagne. Dans votre souvenir, elle n’avait pas cette forme et cette couleur. Beaucoup de lieux, verts dans votre esprit, sont d’une couleur marron et vous soupçonnez des vents au sol au vu des tornades qui semblent marcher toutes seules. Plus tard, l’appareil survole la Mer Noire, des flammes surgissent au-dessus de la surface de l’eau. Après réflexion, vous estimez que ce sont des hydrates de méthane qui remontent en grande quantité des fonds marins vers l’atmosphère. Voilà qui ne va pas arranger le réchauffement de la planète.

Encore quelques heures et vous voilà à destination. La température est plus clémente qu’à Paris. Vous montez dans un taxi à destination de votre hôtel en bord de mer, mais un spectacle étrange vous surprend. Dans le lointain des cheminées crachent une fumée noirâtre depuis un ensemble de structures qui ressemblent à des usines. Après échanges avec le chauffeur, il vous explique que de récents forages ont été réalisés sur le plateau continental pour extraire pétrole et gaz du sous-sol. Surpris, mais vous acceptez l’idée, ces petits pays essaient de s’en sortir « par le haut »… Confort et vue sur le large vous réconcilient avec l’environnement local.

Le lendemain, toute la famille se retrouve sur la plage qui vous paraît bien étroite et différente de la présentation du site internet qui vantait ces îles. Elle est moins large, l’océan est tout de suite là. Un panneau informatif sur l’accès à la plage à destination des visiteurs présente la montée continuelle de l’océan et la disparition progressive des vastes plages. Informé mais pas inquiet, vous invitez votre famille à parcourir cette bande de sable clair, quand vous constatez de nombreux déchets plastiques apportés par les marées. Des ouvriers locaux sont actuellement en phase de ramassage et vous expliquent qu’une gyre (continent de plastiques flottant entre deux eaux) se trouve à moins de 200 km de l’île et qu’elle envoie une bonne partie des détritus plastiques sur les plages. Votre penchant pour l’écologie pratique vous incite à demander à votre famille d’aider ces travailleurs dans leur ramassage, image du mythe de Sisyphe ramené à une plage.

Le soir, vous décidez de prendre au menu un bon repas de fruits de mer. Surprise, la carte précise pour les fruits de mer « en fonction des arrivages ». Nous questionnons le garçon de salle qui explique que l’acidification de l’océan ne permet plus aux élevages locaux d’huîtres et de moules de se développer normalement et un effet semblable affecte les animaux marins à carapace, de même que les coraux de la région qui ont tous blanchi. « Ce sont d’autres îles qui nous approvisionnent, mais nous sommes en rupture actuellement. »

Les belles vacances se déroulent à leur rythme et le moment du retour arrive. Pendant le vol, vous réfléchissez à ce que sera le prochain hiver et vous supputez qu’une bombe cyclonique puisse toucher l’Europe avec des froids de moins quarante à moins cinquante degrés centigrades comme il n’y a pas si longtemps en Amérique du Nord…

Je laisse mon héros temporaire à ses pensées, pour revenir en 2018 et à ce genre littéraire « nouveau », vieux de quelques années tout de même et qui se nomme « cli-fi », pour climate-fiction. Son but consiste à faire évoluer les personnages d’une histoire, ou d’un roman, dans un monde transformé par le changement et les dérèglements climatiques, notamment le réchauffement planétaire. Son objectif est de faciliter la prise de conscience des lecteurs sur les enjeux du réchauffement climatique et de lutter contre les climato-sceptiques et autres partisans favorables aux fossiles.

Notre association a la chance d’avoir un adhérent renommé dans ce genre fictionnel (1), Pierre-Yves Touzot qui a déjà publié le roman Terre Lointaine (éditions du Caillou) et dont le dernier Old Forest figure dans la liste présentée dans l’annuaire JNE 2018.

Puissent les romanciers de la « cli-fi » devenir aussi célèbres que ceux de la « sci-fi » ou science-fiction qui a fait rêver des millions de lecteurs. De plus, au fil du temps, ils passeront de la fiction à la réalité contemporaine et les amoureux de ce genre les remercieront peut-être de leur avoir suggéré des solutions pragmatiques face aux dangers de ces bouleversements.

Président des JNE, Richard Varrault est directeur de publication de Waternunc.

(1) Voir l’article de The Conversation : https://theconversationfrance.cmail19.com/t/r-l-jrddaht-huijuyudlt-i/

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Le droit de savoir

 


par Carine Mayo, vice-présidente des JNE
Mayo-Carine

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Lundi 13 novembre, les familles des 641 élèves du collège Saint-Exupéry à Vincennes, en région parisienne, ont appris que cet établissement allait fermer jusqu’à la fin de l’année scolaire. A l’origine de cette décision, une pollution par des solvants chlorés retrouvée dans les sols. Cette pollution serait due à l’activité d’une fabrique de métaux, présente sur le site de 1900 à 1970. Même s’il n’y avait pas d’urgence sanitaire selon les autorités, la situation a été jugée suffisamment sérieuse pour que le principe de précaution soit appliqué et que le déplacement des élèves soit envisagé.

Ce n’est pas la première fois qu’une école de Vincennes doit fermer à cause d’une pollution d’origine industrielle. Fin 1999, le toxicologue Henri Pézerat avait alerté les autorités sanitaires suite à la révélation de trois cas de cancers d’enfants fréquentant la maternelle Franklin Roosevelt (1). Des analyses environnementales avaient alors montré que le sous-sol de l’école était pollué par des solvants chlorés, liés à la présence d’une usine Kodak de 1907 à 1986. Mais l’étude épidémiologique avait conclu à un simple hasard. Une conclusion contre laquelle s’était vivement élevé Henri Pézerat (2), d’autant que d’autres cas de cancers avaient été révélés.

Grâce à sa ténacité et à celle du collectif de parents (3) qui s’était mobilisé alors pour obtenir la dépollution du site, on sait aujourd’hui que le cas de cette maternelle n’était pas isolé. Depuis 2007, une circulaire du ministère de l’Ecologie recommande de ne pas construire d’école sur des sites pollués. En outre, des diagnostics environnementaux des établissements accueillant des enfants ont été lancés par le ministère. Mais ces analyses ne sont pas accessibles au public. Les parents n’ont-ils pas le droit de savoir si leurs enfants sont exposés à des produits toxiques quand ils se rendent à l’école ? Et les riverains qui peuvent être eux aussi exposés à ces pollutions ne doivent-ils pas également être informés ? Devant le silence des autorités, l’association Robin des Bois (4) a d’abord publié en septembre une synthèse des diagnostics réalisés dans les Hauts-de-France et la région PACA, puis décidé de révéler ceux des écoles d’Ile-de-France, au lendemain d’une réunion d’information houleuse sur la fermeture du collège Saint-Exupéry à Vincennes. Pour obtenir ces résultats, Robin des Bois a dû insister en saisissant la CADA, la Commission d’Accès aux Documents Administratifs, merveilleuse institution qui permet à tout citoyen d’avoir accès aux informations d’ordre public. Puis, il a fallu les décrypter, les rendre compréhensibles par tous.

Dans ce document accessible en ligne (http://www.robindesbois.org/votre-ecole-est-elle-toxique-suite/) on apprend que sur les 685 établissements sensibles accueillant des enfants et des adolescents identifiés en Ile-de-France, seuls 163 d’entre eux avaient fait l’objet d’un diagnostic à la fin 2016, soit à peine le quart ! L’ampleur de la situation reste donc largement inconnue. On ne sait rien, par exemple, de l’état du sous-sol des écoles parisiennes. Mais les résultats décryptés par Robin des Bois montrent que le problème n’est pas à prendre à la légère : plus de 70 établissements situés hors Paris intra muros doivent faire l’objet d’une vigilance renforcée ainsi qu’une vingtaine de crèches parisiennes… du moins pour le moment, en l’état actuel des connaissances !

Tandis que Robin des Bois rendait publics ces résultats, à Vincennes, les parents des collégiens demandaient des explications. L’Agence Régionale de Santé d’Ile-de-France, le conseil général du Val-de-Marne et la mairie de Vincennes ont alors mis en ligne le diagnostic environnemental des sols du collège Saint-Exupéry, ainsi qu’une notice explicative des résultats obtenus. Pour l’instant, aucun lien entre la pollution de l’école maternelle et celle du collège n’est retenu, car le collège est situé à 1 km de l’école maternelle, en amont du sens d’écoulement de la nappe phréatique. Les autorités s’occupent surtout de l’urgence qui est de continuer à scolariser les 641 élèves du collège, ce qui n’est pas une mince affaire. Mais, le 21 novembre, elles ont décidé de procéder à des analyses complémentaires chez des riverains.

A quelques kilomètres de là, à Montreuil, les parents de l’école Jules Ferry se mobilisent également face à une usine, la SNEM, soupçonnée d’être à l’origine d’une pollution, alors qu’un cas de leucémie rare d’enfant a été décelé. Mais, le fait que l’usine soit encore en activité rend leur action plus difficile : certains d’entre eux ont été blessés par des policiers et menottés pour avoir bloqué l’entrée de l’usine.

Tous ces exemples montrent que les activités industrielles passées et présentes doivent faire l’objet de notre plus grande attention. Si la connaissance des risques environnementaux a progressé depuis une vingtaine d’années, elle est encore imparfaite. Et si le citoyen est reconnu comme un acteur clé de la santé environnementale (5) ce n’est souvent que sous la pression que les informations sont divulguées. Le droit de savoir n’est pas encore totalement acquis.

 

Après la rédaction de ces lignes, le gouvernement a finalement mis en ligne les premiers résultats des diagnostics de pollution des sols dans les établissements sensibles (écoles et crèches), à consulter ici http://installationsclassees.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/ListeETSdiagnostiques20171124.pdf

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Changer (vraiment) de modèle agricole

 


par Olivier Nouaillas
vice-président des JNE

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Alors que les Etats généraux de l’alimentation (EGA) sont à mi-parcours, on éprouve un curieux sentiment. Faut-il continuer à y croire pour amener une véritable transition agricole ou au contraire, n’est-ce pas une vaste opération de communication destiné à aménager à la marge le système productiviste ?

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Côté positif : l’idée même d’organiser ces Etats généraux. Pour la première fois depuis 1960, la question agricole n’est pas traitée de façon corporatiste mais, à travers le prisme de l’alimentation ouverte à tout le monde : syndicats agricoles (et pas uniquement la FNSEA) industries agroalimentaires, représentants de la grande distribution, mais aussi et – c’est une grande nouveauté – mouvements de consommateurs, ONG d’environnement et écologistes.

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Côté positif toujours, le discours d’Emmanuel Macron prononcé à Rungis, le 11 octobre. Alors que ces Etats généraux patinaient depuis leur ouverture le 20 juillet, pris en tenaille entre les orientations conservatrices de Stéphane Travert, ministre de l’Agriculture, et celles, plus novatrices de Nicolas Hulot, le Président de la République a semblé trancher en faveur de ce dernier en disant au monde agricole qu’il fallait cette fois ne pas se contenter de « mesures techniques » mais bien « changer de paradigme ». Un bon diagnostic d’autant plus qu’il s’est accompagné d’une condamnation des dégâts environnementaux causés par l’agriculture intensive : « Notre agriculture doit réduire sa dépendance aux intrants chimiques qui polluent nos sols, nos cours d’eau et nos nappes phréatiques ».

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Insistant également sur le lien à retrouver avec le local et les territoires, Emmanuel Macron a même exhorté l’agriculture française à résister à la fuite en avant des exportations à bas coût, si longtemps vantées : « Ce travail auquel je vous invite, c’est celui qui consiste à ne pas vous promettre de concurrencer demain la ferme des 100.000 vaches en Chine, ni le Brésil, l’Ukraine ou la Russie, sur la gamme des poulets congelés ». Même si ce n’est pas encore un adieu à la ferme-usine des 1000 vaches en Picardie, c’est la première fois qu’un Président de la République souligne ainsi les impasses du modèle productiviste. Même des syndicats et des ONG exigeantes comme la Confédération paysanne et Greenpeace, appartenant toutes deux à « la plate-forme citoyenne pour une transition agricole » ont salué ce « nouveau cap donné à l’agriculture ».

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Côté négatif, ce sont un certain nombre d’hésitations, voire même de reculs qui contredisent ces bonnes intentions affichées. Ainsi, que penser de cette valse hésitation gouvernementale d’interdire on non le glyphosate d’ici la fin de quinquennat ? D’autant plus que le remarquable documentaire réalisé par Marie-Monique Robin, Le Round up face à ses juges, diffusé récemment sur Arte (et accessible en ligne jusqu’au 16 décembre en cliquant sur ce lien), est particulièrement accablant pour Monsanto et toute l’agrochimie. La suppression d’une partie des aides à l’agriculture bio (une annonce faite par Stéphane Travert durant la première partie de ces EGA) est, elle, totalement contradictoire avec le nouveau paradigme proposé par Emmanuel Macron. Quant à l’application « provisoire » du CETA, le traité de libre échange conclu avec le Canada, elle est lourde de menaces non seulement pour la filière bovine française mais aussi pour les consommateurs, avec la négation même du principe de précaution pour un certain nombre de produits importés à base d’OGM. Autre mauvais signal, le départ des Etats généraux de quatre ONG de solidarité internationale (Oxfam, Caritas/Secours catholique, CCFD/Terre solidaire) pour protester contre la non prise en compte des problèmes de souveraineté alimentaire dans les pays du Sud.

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Pourtan , la double urgence agricole et écologique de changer est là. D’un côté, des paysans qui n’en peuvent plus : un agriculteur sur trois gagne moins de 350 euros par mois et les suicides dans la profession se multiplient (600 par an !). De l’autre, notre environnement et la biodiversité qui sont gravement mis en péril par les excès de l’agriculture intensive. Ainsi la même semaine, on a appris d’abord que 53 % des eaux de surface dépassaient le seuil requis pour l’eau potable à cause des pesticides d’origine agricole. Puis, selon une étude allemande, que les populations d’ insectes volants avaient diminué en Europe de 80% en trente ans ! Et qu’enfin, selon les apiculteurs de l’UNAF, que six millions d’hectares en France étaient traités chaque année par des insecticides néonicotinoïdes, accusés d’être des tueurs d’abeilles. Cela alors même que l’ANSES, l’Agence nationale de sécurité sanitaire, serait sur le point d’autoriser le sulfoxaflor, un nouveau néonicotinoïde !

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Bref, entre les bonnes intentions du discours de Rungis et les intérêts des lobbys de l’agrochimie et de l’agro business, il va falloir que le gouvernement choisisse. Vraiment.

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Vice-président des JNE, Olivier Nouaillas vient de publier La ferme aux 1000 terroirs (éditions du Chêne). A noter aussi, la sortie de deux livres d’autres auteurs JNE sur les impasses de l’agroindustrie : l’Assiette est dans le pré, de Frédéric Denhez (éditions Delachaux & Niestlé) et Lettre à une petiote sur l’abominable histoire de la bouffe industrielle, de Fabrice Nicolino (éditions Les Échappés).

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