Editos

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Le retour en force des climato-sceptiques

 


par Olivier Nouaillas
vice-président des JNE

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Après l’accord arraché lors de la COP 21 à Paris, on les croyait réduit au silence et à quelques personnes aussi marginales qu’isolées, mais non : les climato-sceptiques font un retour en force dans le débat public. Et cela, plus surprenant, des deux côtés de l’Atlantique. Ainsi, coup sur coup, Donald Trump et Nicolas Sarkozy, tous deux candidats à la fonction suprême dans leur pays pour 2017, viennent de dire des énormités sur le changement climatique. Et le pire, c’est qu’ils semblent fiers de leur démagogie et qu’ils espèrent tous les deux que cela leur rapportera (des voix).

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Passe encore que Donald Trump, le tonitruant et réactionnaire milliardaire américain, porte-parole de tous les populismes (de l’islam aux migrants en passant par les armes à feu), après avoir qualifié le changement climatique de « bullshit » (connerie) n’hésite pas à affirmer que « le changement climatique est une invention des Chinois » (sic). On sait, en effet, depuis George Bush (fils) et son refus de signer le protocole de Kyoto, que le climato-scepticisme est un des marqueurs idéologiques des républicains américains. D’ailleurs, Noami Oreskes, l’historienne américaine , dans son remarquable livre Les marchands de doute (Le Pommier, 2010) a démontré comment les lobbys industriels (industries du tabac, de l’énergie, du pétrole), qui oeuvrent contre toute réglementation de santé publique ou environnementale, se sont progressivement infiltrés à l’intérieur du Parti républicain. Faisant, après la lutte contre le communisme, de l’écologie « la nouvelle idéologie à combattre… »

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Non, le plus surprenant, c’est que cette rhétorique grossière contre la réalité du changement climatique et le sérieux des travaux des scientifiques du GIEC, ait été reprise par un homme politique français. Et pas un quelconque second couteau. Non, Nicolas Sarkozy, en personne, ancien Président de la République et artisan du Grenelle de l’environnement en 2007 (!!!!). En effet, n’en déplaise à des esprits partisans, jusqu’à présent, la droite française, dans sa quasi totalité, s’était montrée réfractaire aux thèses climato-sceptiques, si prégnantes dans le monde anglo-saxon. Du célèbre discours de Jacques Chirac à Johannesburg au Sommet de la Terre de 2002 (« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs »), à l’adoption du principe de précaution dans la Constitution, la réalité du changement climatique faisait l’objet d’un vaste consensus, y compris dans la droite républicaine. En 2009, lors du Sommet de Copenhague, Nicolas Sarkozy a même prononcé au nom de la France, un discours dans lequel il n’y a pas une seule ligne à changer. Devant l’ensemble des chefs d’Etat réunis et pointant son doigt sur l’assistance il déclarait, en effet : « Qui osera dire que l’objectif de 2° C maximum d’augmentation de la température ne nous impose pas, à nous les pays riches, de réduire de 50 à 80 % nos gaz à effet de serre ? ». En ajoutant, toujours le doigt tendu vers l’assistance : « les scientifiques nous ont dit ce qu’il fallait faire. C’est à nous d’agir ».

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Oui, qui osera dire « qu’il fallait être arrogant comme l’homme pour penser que c’est nous qui avons changé le climat » et que « la première cause de dégradation de l’environnement, c’est le nombre d’habitants sur la planète ? » (NDLR : et donc plus le changement climatique).  Oui, qui osera dire cela ? Et bien c’est … le même Nicolas Sarkozy en 2016, candidat à la primaire de la droite et prêt pour cela à tout les reniements et à toutes les transgressions démagogiques. Qui, par son comportement sans foi, ni loi, justifie pleinement cette phase du grand théologien américain James Freeman Clarke : « la différence entre le politicien et l’homme d’Etat est la suivante : le premier pense à la prochaine élection, le second, à la prochaine génération ».

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Oui, Jean Jouzel, le célèbre glaciologue français, ancien vice-président du GIEC, a mille fois eu raison de qualifier les propos de Nicolas Sarkozy de « pitoyables » et « d’insulte à la communauté scientifique ». Oui, Nicolas Hulot, le plus célèbre écologiste français, a eu raison de dénoncer « le virage à 180 ° de Nicolas Sarkozy sur le climat ». Ajoutant : « mon sentiment, c’est que c’est sûrement pour de bas calculs électoraux. Et c’est dommage, parce que c’est une question qui doit transcender les clivages politiques car la réalité va nous rattraper ».

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La réalité, c’est, en effet, qu’il est plus que probable qu’après 2014 et 2015, l’année 2016 sera vraisemblablement la plus chaude depuis 1880, date des premiers relevés météorologiques. Alors, au-delà des questions de droite au gauche et sans vouloir tomber dans la grandiloquence, les éventuelles élections de Donald Trump, là-bas, et de Nicolas Sarkozy, ici, seraient une très mauvaise nouvelle pour ceux qui croient (et se battent) encore pour l’avenir de l’humanité et de la Planète.

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Journaliste à la Vie, Olivier Nouaillas est l’auteur du Changement climatique pour les Nuls (First, 2014) et, avec Jean Jouzel, de Quel climat pour demain ? (Dunod, 2015). Retrouvez Olivier Nouaillas sur son blog en cliquant ici.

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Les médias et la chasse : vers plus de transparence ?

 


par Marc Giraud

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Oser critiquer le lobby de la chasse dans les médias reste une chose rare, longtemps restreinte à des débats « pour ou contre » manichéens, aussi forts en décibels que faibles en arguments. Le traditionnel reportage sur le brave papy qui ramène un lapin à la maison pour nourrir sa famille tombe en désuétude, mais la censure, et pire, l’autocensure, s’observent encore largement dans les médias dominants.

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Pendant des années, l’ouverture générale de la chasse n’a donné lieu qu’à des marronniers, des reportages ingénus sur un phénomène de société que personne ne semblait remettre en cause. Ne semblait seulement. En effet, les campagnes de sensibilisation des associations sur les dessous de la chasse, la puissance financière et politique du lobby, son manque de démocratie, son impact destructeur sur la nature, ses oppositions aux mesures de protection, et bien sûr la souffrance des animaux, ont petit à petit fait leur chemin. Quelques pionniers avaient défriché ce chemin, comme Christian Zuber avec ses images de chasse à courre (interdit d’antenne par les autorités, il les diffusait lors de conférences avec Nadine Saunier, bravant des menaces de mort), Bernard Groslier et Paule Drouault dévoilant la réalité des pièges à mâchoires à la télé, ainsi que quelques autres JNE ou associatifs courageux. D’autres ont repris la relève avec le Roc, aujourd’hui disparu, ou l’Aspas, qui a réussi, entre autres, à alerter les médias sur les accidents liés à la chasse et à faire nuancer leurs reportages.

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Paradoxalement, le lobby chasse est de plus en plus fort en communication et en connivences politiques *, alors que ses effectifs baissent. Bien que les chiffres ne soient pas clairement communiqués, on ne compte plus qu’un million de chasseurs en France, et quasiment le double de végétariens ! Les rapports avec la nature, et la sensibilité à la souffrance animale évoluent, mais les responsables politiques beaucoup moins, car ils sous-estiment le poids électoral des millions de randonneurs et autres utilisateurs de la nature.

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Et les médias ? Notre confrère Allain Bougrain Dubourg a payé très cher ses prises de position contre le braconnage des tourterelles dans le Médoc, avec un brusque arrêt de ses émissions décidé par Xavier Gouyou-Beauchamps, alors Président de France Télévisions, mais également chasseur. Plus récemment, une enquête réalisée pour Canal +, Chasse, le pouvoir au bout du fusil, dénonçait consciencieusement les brutalités sur le terrain, le laxisme des autorités face aux accidents, les abus de pouvoir, en montrant à la fois des manœuvres de prosélytisme auprès des écoliers, ou un lobbyiste dictant les engagements du président de la République en faveur des chasseurs. Le reportage a été déprogrammé dès sa première diffusion le 10 septembre 2013, ce qui s’apparente à de la censure.

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D’autre part, les sujets sur la chasse sont presque systématiquement écartés par les responsables de rédaction (il ne s’agit pas là que de mon expérience personnelle), parce que « polémiques ». Les polémiques dérisoires ne dérangent pas les médias, mais la chasse fait encore peur. Tout se passe comme s’il était interdit de parler de la chasse sans la présence d’un chasseur **. Le simple fait d’énoncer des réalités objectives, même si elles sont critiques, n’est donc guère répandu dès qu’il s’agit de chasse, sans doute par crainte de réactions qui n’oublient pas d’être vives. Le sujet est donc écarté d’emblée, et l’information y perd beaucoup, ce qui s’apparente à de l’autocensure.

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Aujourd’hui, l’information évolue : elle change de médias. Si je ne peux pas entrer par la grande porte, je passe par la fenêtre ! Longtemps interdites de télé, les images des souffrances animales dans les abattoirs ont récemment flambé sur le Net. Diffusées par l’association L214, elles ont suscité un tel retentissement dans le public que les médias dominants ont bien été obligés de relayer l’info. Le même cheminement semble se profiler pour la chasse. Exaspérés par l’immobilisme de la situation, les citoyens diffusent eux-mêmes l’info. Un peu partout en France, des associatifs organisent des manifestations, des sit ins, réalisent des films (aux images parfois très dures), relaient des pétitions. Tellement de pétitions, d’ailleurs, qu’elles finissent par se noyer les unes les autres. Mais elles reflètent un ras-le-bol qui monte, qui monte. Les opposants à la chasse, ou tout simplement ceux qui en critiquent légitimement le fonctionnement, devraient finir par se faire entendre.

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Pour en savoir plus
L’Aspas (Association pour la protection des animaux sauvages) diffuse 10 vérités sur la chasse, pendant 10 jours, à l’occasion des principales ouvertures en France (en gros le 11 septembre au sud de la Loire, et les 18 et 25 septembre au nord).
Juste une vérité parmi les dix : « Chasser bourré, c’est légal ». En France, il n’y a pas d’alcootest pour les chasseurs, et pas de sanction en cas de chasse en état d’ébriété. Pourtant, un fusil n’est pas moins dangereux qu’une voiture…
Dossier de presse et contact : Madline Reynaud, Directrice – tél. 04 75 25 62 14 – direction@aspas-nature.org

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Un livre
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Comment se promener dans les bois sans se faire tirer dessus, sorti le 7 septembre en version poche. Marabout – 192 pages – 18X12,5 cm – 6,50 €.
Contact presse Alizé Bouttier – 01 43 92 35 97 pressemarabout@hachette-livre.fr

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*Voir, parmi tant d’autres, les promesses du candidat Sarkozy à… Château-Renard.

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**On constate la même chose avec le loup, que les médias ne savent plus évoquer sans focaliser sur les troupeaux et les éleveurs, répétant les uns après les autres les mêmes poncifs, ce qui trahit un affligeant désintérêt pour le dossier.

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Retrouvez Marc Giraud sur son blog en cliquant ici.

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Depuis le 8 août, notre planète vit à crédit : nous sommes partis pour la « sixième extinction »


par Yves Paccalet

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Afin d’évaluer l’impact d’un sujet ou d’un groupe d’individus sur son environnement, on se sert d’un indicateur appelé l’« empreinte écologique ».

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Le principe en est simple. Pour boire, nous nourrir, nous vêtir, nous loger, nous déplacer, nous divertir, nous soigner ou recycler nos déchets, nous consommons des ressources – de l’eau, de l’air, de l’énergie, des aliments, des matières premières, de l’espace… Et nous laissons une trace (souvent bien visible) sur la planète.

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Aussi longtemps que, collectivement, nous ne prélevons pas davantage que le globe ne peut donner, tout va bien. Notre cohabitation, notre vie commune avec Gaïa, restent équilibrées. Le système peut durer.

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L’Éthiopien « vaut » cent fois moins que l’Américain

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Mais lorsqu’on fait la somme des empreintes écologiques des sept milliards trois cent millions d’Homo sapiens actuels, un colossal problème se pose : la répartition des surfaces entre les individus ou les peuples est scandaleusement inégalitaire.

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L’empreinte écologique de l’Américain atteint 20 hectares, celle de l’Européen 10, celle de l’Africain 0,2… Selon ce critère, l’Éthiopien ou le Nigérien « valent » cent fois moins que le Yankee. Bien entendu, aucun humain n’en « vaut » cent autres. C’est faux du point de vue de la science, injuste philosophiquement, et moralement intenable. Mais telle est notre façon de définir le « progrès » !

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En ce début de XXIe siècle, si tous les hommes consommaient comme les Européens, il ne nous faudrait pas moins de trois planètes pour satisfaire nos besoins. S’ils adoptaient le mode de vie américain, il nous en faudrait six.

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Question : où tournent les cinq planètes qui nous manquent ?

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« L’heure du bilan a sonné ! »

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Au long de son Histoire, l’espèce humaine a déjà modifié à son profit la moitié des terres émergées du globe terrestre. L’Homo sapiens capte, aujourd’hui, à son profit exclusif, plus du tiers de l’eau potable ou plus du quart de la production organique primaire. D’une façon générale, nous nous approprions une bonne moitié des ressources organiques de la planète.

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L’organisation non gouvernementale Global Footprint Network (GFN) calcule chaque année notre empreinte écologique en utilisant une unité de mesure originale : l’hectare global (hag) par habitant.

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« L’heure du bilan a sonné ! » préviennent ses responsables. Nous vivons à crédit sur notre unique et minuscule vaisseau spatial. Le processus d’épuisement s’accélère.

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Nous ôtons de l’espérance de vie à notre espèce
Dans un monde en équilibre, nous devrions consommer en une année ce que la Terre nous offre dans le même laps de temps. Ce n’est plus le cas. Pour sept milliards d’humains, chaque humain sur la Terre ne devrait pas occuper plus de 1,8 hectare global par habitant.

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En 2008, nous en étions, en moyenne, à 2,7, avec un record pour le Koweit et les Émirats arabes unis : 11,7 !

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En l’an 2000, nous consommions les ressources terrestres disponibles sur la planète en dix mois : le 1er novembre, nous commencions à vivre à crédit. En 2005, nous avions brûlé notre part dès le 20 octobre.

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En 2011, le « jour du dépassement » a été le 25 septembre. En 2012, la date fatidique est advenue le 22 août.

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En 2016, on en est au 8 août. Ce que nous aurions dû engloutir en 366 jours (l’année est bissextile !), nous l’avons épuisé en 221… Nous avons tout dévoré ou tout pollué en 60 pour 100 du temps qui nous était imparti. Les 40 pour 100 restants, nous les empruntons au futur. Nous les volons à nos enfants. Nous les ôtons à l’espérance de vie de notre espèce.

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Nous nous préparons une Terre invivable

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Comment cette tendance pourrait-elle ne pas s’aggraver, dès lors que notre population passera de plus de sept milliards de sujets aujourd’hui à neuf ou dix en 2050 ?

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L’effondrement de la biodiversité ajoute ses effets pernicieux à ceux des gaz à effet de serre et du chaos climatique, des pollutions et des saccages généralisés, de l’épuisement des ressources forestières et marines, de la stérilisation des terres agricoles, de l’artificialisation des sols…

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Nous nous préparons une Terre invivable. Nous sommes bien partis pour la fameuse « sixième extinction », au cours de laquelle nous jouerons le double rôle de l’assassin et de la victime.

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Dans le vocabulaire quotidien, cette figure est appelée « suicide ». Si l’on a l’esprit quelque peu religieux, ou teinté d’humour noir, on dira que le « jour du dépassement » se met à ressembler d’assez près au « jour du jugement ». Dernier, bien entendu !

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Ce texte a été publié sur le site le + de l’Obs. Comme tous les éditos du site des JNE, il n’engage que son auteur.

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Appel à Nicolas Hulot, Allain Bougrain-Dubourg, Pierre Rabhi et tous autres


par Fabrice Nicolino
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Je souhaite être solennel. Vous lirez ci-dessous un article que j’ai publié dans Charlie-Hebdo voici quelques semaines. Il n’a rien de banal, car il touche aux profondeurs de notre destin commun. Même s’il s’agit de criminels ordinaires, ordinaires dans notre monde criminel. Un groupe minier russe, qui travaille en Afrique dans des conditions scandaleuses, veut s’en prendre au joyau écologique qu’est la forêt tropicale de la Guyane dite française.
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On ne peut laisser faire. À aucun prix. Nous sommes en face d’une modeste mais réelle responsabilité historique. Car la France détient sur le continent américain une fraction de la richesse biologique mondiale. Une mine d’or industrielle là-bas serait le signal que tout, désormais, est possible. Si un pays comme le nôtre accepte de sacrifier cette merveille, quel autre se sentirait tenu de s’arrêter pour réfléchir ? La Chine ? L’Indonésie ? Le Brésil ? Le Rwanda ? La Russie de Poutine ? Voyons, un peu de dignité.

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Nous crevons sous le poids de discours illusoires et de déclarations qui n’engagent à rien. Du haut des tribunes frelatées, comme il est aisé de crier : « Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs ! ». Elle brûle, en effet, et en enfer. Elle se tord, elle hurle sa douleur chaque seconde de chaque minute, et nous faisons comme si tout devait se passer entre gens de bonne compagnie. Cela ne peut plus durer. Qu’on le veuille ou qu’on le cache, une frontière sépare ceux qui accélèrent dans la dernière ligne droite discernable, et ceux qui se jettent de désespoir sur le frein.

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Le noble combat de Notre-Dame-des-Landes est essentiel pour la France, car il affirme dans la clarté qu’on ne peut plus faire comme avant. Ici, dans ce pays-ci. La grande bagarre de Guyane que j’appelle de mes vœux est d’emblée internationale, mondiale, planétaire. Elle signifie que la défense de la biodiversité – nom savant de la vie – oblige à sortir du bois et à compter ses forces. Reculer, ce serait avouer que nous ne sommes pas de taille. Reculer, ce serait accepter tout, étape après étape. Je vous suggère, amis de l’homme, des bêtes et des plantes, d’organiser un voyage de protestation en Guyane même, dès qu’il sera possible. Le crime qui se prépare, car c’en est un, mérite que nous bandions toutes nos forces, et elles sont grandes, malgré tout.
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Levons-nous ensemble, car sinon, autant se taire pour l’éternité.

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Ci-dessous, l’article paru dans Charlie.

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La mine d’or guyanaise d’Attali, Juppé et Macron

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Tous aux abris ! La forêt tropicale de Guyane – la nôtre – est menacée par un tsunami affairiste. Le gouvernement donne les clés d’une mine d’or gigantesque à une transnationale russe qui sévit déjà au Burkina Faso.

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Attention les yeux, on va voir apparaître comme par magie un Attali, un Juppé, un Macron pour le prix de presque rien. Mais dès l’avance, il faut dire deux mots de la Guyane audacieusement appelée française. Il y a là-bas des Noirs Marrons, descendants d’esclaves échappés des plantations philanthropiques. Des Indiens installés au profond de la forêt tropicale, le long des rivières et des fleuves. Et puis des Blancs, car il y a partout des Blancs. Autrement, qui tiendrait le nerf à bœuf, dites-moi ?

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La forêt tropicale, qui couvre 95 % du pays, est à peu près intacte, ce qui se fait rarissime dans un monde qui crame tout. Et en théorie, les envolées permanentes des nobles politiques sur la biodiversité devraient pouvoir protéger les singes hurleurs, les aras et les jaguars pour l’éternité.

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Mais il y a l’or. Des milliers d’orpailleurs clandestins pourrissent les eaux de Guyane depuis des décennies en balançant à tout va de charmants produits comme le mercure – idéal pour extraire l’or de son substrat rocheux – dans les rivières. C’est pas bon, c’est pas beau, et c’est artisanal. Tout autre est la puissance de feu des transnationales, qui peuvent mobiliser des concasseurs de la taille d’un avion et pulvériser des millions de tonnes de roches sans coup férir.

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Jusqu’ici, les projets les plus crapoteux ont échoué, mais celui dont on va parler a plus que ses chances. En 2011, la Columbus Gold, boîte canadienne junior – on va expliquer, c’est très malin –, achète huit concessions minières en Guyane. L’une des huit se trouve à 80 km au sud de Saint-Laurent-du-Maroni, au-dedans d’un lieu appelé la Montagne d’Or. Il y aurait 155 tonnes d’or planquées, peut-être le double. Miam.

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Pour récupérer la mornifle, il faudra creuser une fosse d’au moins 2,5 km de long, de 600 à 800 mètres de largeur, de 200 à 250 mètres de profondeur. Compter 460 millions de tonnes de roches à broyer, au bas mot, car on récupère au mieux qu’1,5 gramme d’or par tonne. Prévoir également de gros besoins d’énergie et d’électricité. Disons l’équivalent de ce que consomme la capitale Cayenne en un an.

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Mais une telle apothéose, ami technophile, ne peut être déployée par une petite junior, qui apparaît en la circonstance comme le paravent d’une grosse mère que les spécialistes nomment une major. La Columbus Gold ne fait qu’explorer, avant de refiler le bébé au vrai bénéficiaire, la Nordgold, sise à Moscou. Nordgold est seule capable d’exploiter et d’ouvrir les entrailles de Guyane. Et elle est en plus entre des mains charmantes. Une ONG suisse et catho, Action de Carême, a publié en février 2016 un rapport sur les mines d’or au Burkina Faso (1), où l’on peut lire : « Dans beaucoup d’endroits, l’exploitation aurifère détruit les bases de l’existence de populations, porte atteinte aux droits humains ». Avant de préciser : « Les sociétés minières présentes au Burkina Faso, en l’occurrence Iamgold, Nordgold et Amara Mining, ont une grande responsabilité dans les violations des droits humains exposés ».

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Si cette mine ouvre, et tous les feux sont au vert, adieu à la forêt tropicale que l’on connaît. En toute certitude, ce sera la ruée vers l’Eldorado, car on trouve de l’or un peu partout. Il y aura des routes, des autoroutes, des barrages, des pylônes à haute tension. Et si tout est désormais sur les rails, c’est que la mine est soutenue par des autorités morales considérables. Jacques Attali, le preux lobbyiste international, siège au Comité consultatif de la Columbus Gold. Alain Juppé, fervent écologiste, en meeting à Cayenne ces dernières semaines : « J’ai conscience des enjeux écologiques de la Guyane. Mais le territoire est vaste, il y a de la marge. La balance doit être faite entre les enjeux environnementaux et humains » (2). Quant à l’immense Emmanuel Macron, il s’est carrément rendu sur le futur chantier, vantant l’excellence du projet, précisant : « Cet industriel [la Columbus Gold] est l’un des fers de lance de la mine responsable ».

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C’est maintenant que tout se joue, nazes que nous sommes. Ou la mine ou la forêt. Si les écolos de France et de Navarre arrêtent de se branlotter une seconde, il y a peut-être une chance.

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Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur. Il a d’abord été publié sur le blog Planète Sans Visa de Fabrice Nicolino.

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(1) https://voir-et-agir.ch/content/uploads/2016/02/160215_Etude_Or_Burkina-Faso.pdf

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(2) Cette citation de Juppé a été modifiée, car une erreur s’était glissée dans l’article de Charlie. La phrase attribuée précédemment à Juppé venait en réalité de Léon Bertrand, ponte UMP de Guyane, qui ouvrait le meeting de Juppé. Merci à Philippe, lecteur de Planète sans visa.

 

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Avec François Terrasson, même pas peur de la Nature !

 


par Christian Weiss
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Au fil de sa vie, François Terrasson, l’enfant des bouchures, du bocage et du pays de Tronçais, n’a eu de cesse de porter haut et fort une parole libre de tout dogme, de tout parti, de toute association, même de celle qu’il avait cofondée (les JNE !), traquant les contradictions, les idées reçues, les postures, les E.C.M., les éléments de conditionnement mental – si insidieusement imprégnés au plus profond de notre inconscient. Il a analysé et psychanalysé tout ce que notre civilisation a mis en œuvre pour détruire la nature.

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Les débats étaient souvent vifs avec ses contradicteurs ou ceux qui s’imaginaient être dans ses pas : le « bounome » ne transigeait pas avec l’intégrité de la philosophie dont il était porteur, le respect de la Nature. Il nourrissait ses idées et ses écrits des rencontres et des observations qu’il partageait à travers le monde avec des représentants de toutes les cultures, proches ou éloignées de la nature.

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Militants écologistes, nous poursuivions sur notre lancée, persuadés d’être du « bon côté », « amis » d’une nature qui avait tellement besoin de nous, et qui attendait à n’en pas douter, que nous l’assistions, que nous la protégions et même que nous la caressions, puisque qu’elle avait comme patronyme «Bambi » ou « Flipper ». Nous nous battions alors pour que soient créés des réserves naturelles et des « sanctuaires » afin que plus personne ne puisse plus Lui faire de mal, à Notre chère Nature … avec en prime, une rédemption mue par un sentiment de culpabilité, « gardien » moraliste de notre éducation.

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Cette attitude condescendante a entraîné une partie des représentants associatifs vers une posture conservationniste, aux dépens de la préservation. Sur le modèle des peuples premiers, contraints de vivre dans des réserves, « l’apartheid » de la Nature s’est formalisé : on l’a enfermée pour mieux la contrôler, et hors de ces limites, elle n’avait pas de valeur.

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Concentrés sur cette nature extraordinaire, la plupart des partisans du conservationnisme négligent la biodiversité de la nature ordinaire. Celle-ci s’artificialise et se dégrade dans l’indifférence générale, sur les délaissés des trottoirs et des routes, au bord des champs et des prés, sur les talus des chemins où les haies sont arasées et plus généralement sur l’ensemble du maillage paysager que les paysans d’antan intégraient à leurs usages ruraux sans mot dire, et dont François se faisait l’historien subtil et populaire. Élus et associations conservationnistes ont réduit en peu de temps notre indissociabilité avec la Nature au concept de « gestion écologique », l’abandonnant aux « experts » et aux analystes numériques des géométries fractales.

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À présent, ce que tu anticipais arrive, François : la biodiversité s’érode, partout, et les espèces spécialisées se font rares, surtout dans les campagnes et en ville, des arrêtés préfectoraux déclassent des espaces boisés « protégés » ou naturels, soi-disant dans l’intérêt (économique) général. Les grandes associations historiques, circonvenues par le mécénat d’entreprise, prétendent gérer la nature en validant les mesures compensatoires dans leurs prospectives environnementales.

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On traite ainsi faune et flore comme des réfugiés politiques – chassés de leur territoire – sans admettre qu’ils sont associés aux sols, à des assemblages infiniment complexes, et à des interactions fragiles. Des massifs forestiers domaniaux sont aujourd’hui gérés comme des « champs d’arbres » par les technocrates de l’ONF qui ne tiennent pas compte de l’avis des agents de terrain qui voient l’anéantissement des écosystèmes microcosmiques garants de la pérennité sanitaire du milieu et des co-évolutions de ses hôtes. L’écologie politique a perdu ses racines naturalistes en chemin et s’est engouffrée dans la course au pouvoir politicien, dissociée de la vie réelle, des couleurs et des parfums des saisons et des compétences des militants.

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François Terrasson (à g.) et Christian Weiss – photo @ Charles Crié

Alors, amis et amies, restons tournés vers une écologie intégrée à notre vie, nourris de tout ce qu’a imaginé et élaboré Terrasson, des « nuits debout » qu’il organisait – avant celles de la Place de la République, et que nous savourions avec crainte, lâchés au cœur de la forêt pour mieux nous confier au petit matin. Je le revois, goguenard, bienveillant, écouter confidences et angoisses. Ne perdons pas la mémoire des beuveries apicoles et des rencontres estivales aux lisières des nids de ronce et d’églantine du Moulin de Rossigneux, où « Françoié » évoquait avec tendresse les « aigriculteurs » berrichons ou « le dernier r’nard » tué par un chasseur ignorant … Renouvelons ces bacchanales dans la nature, sans relâche, partout.

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Enfin, continuons d’explorer et de relire ses ouvrages publiés au Sang de la Terre. Pas de doute, la nature n’a pas besoin de nous, c’est nous qui avons besoin d’elle pour vivre ensemble et partager ses lumières, ses musiques et ses parfums … Même pas peur !

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Membre de très longue date des JNE, Christian Weiss est enseignant, biogéographe, conférencier, auteur, chercheur, journaliste et chargé de mission Eau FNE Ile-de-France. Cet édito n’engage que son auteur.

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Un événement à ne pas manquer 10 ans depuis que François Terrasson poursuit son voyage avec les Tanuki (les « esprits de la forêt » au Japon)

10, 11 et 12 juin 2016

Colloque Festival «  Même pas peur de la Nature » en hommage à François Terrasson à Fontainebleau/Avon

http://connectedbynature.org/?page_id=1264

http://connectedbynature.org/?page_id=1275

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Nuit Debout, l’espoir d’un monde meilleur

 


par Sophie Chapelle

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Nuit Debout. Un mouvement qui n’appartient à personne, mais qui concentre l’espoir d’un monde meilleur. Depuis le 31 mars 2016, la place de la République, au cœur de Paris, ne désemplit pas. Là où, ces derniers mois, seuls les rassemblements en mémoire des victimes des attentats de janvier et novembre 2015 étaient tolérés. Que ses participants soient là pour exprimer un ras le bol, une angoisse, une envie de se relever, une lutte collective ou le désir de changer de système, Nuit Debout est un espace de libération de la parole. Y compris pour celles et ceux qui en ont trop longtemps été privés.

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Ce mouvement n’a rien de spontané. Mais le terreau était fertile à la mobilisation. Dans le prolongement des manifestations contre le projet de Loi Travail, l’équipe de Fakir, productrice du film Merci patron !, organise une soirée à Paris le 23 février intitulée Leur faire peur. Un objectif : réunir salariés, chômeurs, précaires, intermittents, occupants des zones à défendre contre le gaspillage de l’argent public ou pour la préservation de l’environnement. Leur cible commune : l’oligarchie financière et politique. Et une première décision collective : « le 31 mars, on ne rentrera pas chez nous ! »

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La suite, c’est un mouvement qui essaime dans d’autres places publiques en France, et même au-delà des frontières. Au sein de commissions créées à l’initiative des participants, on débat d’éducation, de crise agricole, d’écologie, d’actions, de sciences, de grève générale, de Constitution…. Les assemblées générales qui se tiennent chaque soir à partir de 18 heures sont des moments clés, où s’enchaînent les tours de parole – 2 minutes maximum pour chaque orateur. Chacun y va de son coup de gueule, témoignant d’un besoin de parler, d’échanger, de se réapproprier l’espace public.

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Ce mouvement dépasse même ses initiateurs. Nuit Debout se veut horizontal, sans parti, sans leader, sans étiquette. La défiance vis-à-vis des organisations collectives – syndicats, partis politiques ou associations – est très présente. Ce qui n’est pas sans interroger : « comment concilier l’horizontalité des discussions et l’efficacité politique ? », tente ainsi de questionner la commission Convergence des Luttes. Avec quelles propositions concrètes, quelles priorités, quel plan de bataille ? Pour l’heure, pas de réponse claire et partagée, si ce n’est le besoin de laisser du temps au mouvement.

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Les actions concrètes en une multitude de lieux pour faire dérailler le cours normal des choses, c’est l’une des voies empruntées par des participants de Nuit Debout. Des appels à occuper les banques, le Medef ou les multinationales font leur chemin. Car la puissance du nombre, c’est aussi ce qui fait la singularité de Nuit Debout. Une puissance qui peut contribuer à faire basculer le rapport de forces, tant sur les paradis fiscaux – qui confisquent l’argent nécessaire à une réelle transition énergétique – que sur la loi Travail ou les énergies fossiles – dont 80 % des réserves disponibles doivent rester dans le sol si l’on ne veut pas s’acheminer vers le chaos climatique.

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Ce changement espéré ne va pas assez vite pour certains, qui critiquent un certain « entre-soi  , le fait que les personnes qui se rassemblent place de la République sont avant tout « des blancs et des bobos ». Qu’il y manque des ouvriers et des personnes issues des banlieues. L’appel a été entendu et des rassemblements s’amorcent dans les quartiers plus populaires. En parallèle, des tracts sont distribués aux travailleurs dans le métro le matin, dans les usines, dans les facs et les lycées pour ouvrir au plus grand nombre.

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Nous voici embarqués dans un mouvement social totalement inédit en France, dont l’ampleur et les conséquences sont encore imprévisibles. Le rejet de « la loi Travail et son monde » – référence explicite à la lutte de Notre-Dame-des-Landes contre « l’aéroport et son monde » – révèle l’ambition du mouvement à ne pas seulement rejeter le système mortifère actuel qui a produit ce projet de loi, mais à commencer aussi à construire d’autres mondes plus soutenables. Quelle que soit l’issue de Nuit Debout, il essaime des graines qui ne demanderont qu’à germer.

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Sophie Chapelle collabore au site Basta ! Vous pouvez la suivre sur Twitter en cliquant ici. Cet édito n’engage que son auteur.

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Fukushima, Tchernobyl, deux aspects de la même angoisse

 


par Claude-Marie Vadrot
Vadrot

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Jamais il ne me sera possible d’oublier la ville de Pripiat de 50 000 habitants, près de Tchernobyl, peu à peu dévorée par les arbres qui grimpent à l’assaut d’immeubles de dix étages. Une ville vouée au silence et parcourue à l’aube par des élans ou des chevaux sauvages dont les sabots résonnent sur le pavé le matin à l’aube ou à la tombée de la nuit. Restent aussi dans ma mémoire les routes mangées par la végétation, les isbas qui s’écroulent peu à peu. A chacune de ma quinzaine de déambulations depuis 1987 dans les rues de cette Pompéi de l’ère moderne, l’angoisse et l’émotion étaient au rendez-vous.

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Pas plus que je ne peux oublier mes amis ingénieurs morts au cours des années 90 pour avoir participé à la mise en place du sarcophage et déployé de vaines tentatives pour explorer et déblayer le cœur du réacteur de ses débris tordus. Sans omettre tant de visites à l’hôpital de Kiev où ont été soignés ou sont encore malades des suites de l’irradiation, des habitants de la région. Ils hantent ma mémoire. Tout comme ceux, négligés par le pouvoir en place, dans la partie de la Biélorussie également gravement affectée par la catastrophe. Le nombre des morts et des malades restera à jamais inconnu. Comme au Japon.

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En parcourant les villages et champs de abandonnés de la partie du département de Fukushima, j’ai constamment pensé aux dégâts subis par l’Ukraine en me demandant au nom de quel déni politique et technocratique, les autorités japonaises s’obstinaient à nier les dégâts et à inciter les populations exilées à revenir dans les quelques zones ré-ouvertes à leurs habitants. Sans réussir à les convaincre qu’ils peuvent y vivre sans danger et en consommant les produits agricoles locaux. Sans que les communes ne puissent rendre habitables les milliers de maisons délaissés dans l’urgence et qui commencent déjà à être recouvertes par la végétation luxuriante de cette zone subtropicale.

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Autant, grâce à Mikhaïl Gorbatchev et ensuite aux pays européens, les secrets de l’accident et de ses conséquences ont été peu à peu levés, autant les autorités japonaises s’obstinent à annoncer un prochain retour à la normale ; alors que les réacteurs endommagés sont toujours hors de portée des ingénieurs parce que les émanations radioactives les empêchent d’approcher et même de réparer les bâtiments sinistrés.

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Mais il est vrai qu’en dépit des exigences de la conférence des habitants organisée le 10 février dernier à Iwaki, près de la frontière de la zone interdite, le gouvernement du Japon se refuse à envisager l’arrêt définitif des six réacteurs encore opérationnels (mais à l’arrêt) dans le département de Fukushima. Simplement parce qu’il aurait besoin de leur électricité pour alimenter les Jeux Olympiques d’été qui auront lieu à Tokyo en 2020.

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Ces deux accidents, comme celui de Three Mile Island dans les années 70 aux Etats-Unis, rappellent à quel point les catastrophes nucléaires ont des effets à très long terme sur les êtres humains et l’environnement. Mais il est vrai que, généralement, ils sont simplement considérés comme impossibles. Sauf pour le directeur de l’Autorité de sûreté nucléaire française, Pierre-Franck Chevet, qui a avoué récemment : « Oui, il y en aura. Il faut imaginer qu’un accident de type Fukushima puisse survenir en Europe. Je ne sais pas donner la probabilité et on fait un maximum pour éviter que ça arrive, mais malgré tout, on pose le principe que ça peut arriver » (lire ici son interview dans Libération). Mais en France, EDF et le gouvernement restent sourds à tous les avertissements tandis que les adversaires rétrogrades des éoliennes se déchaînent à nouveau avec le vote par le Sénat d’un amendement à la loi de transition énergétique du sénateur « Les Républicains » Gilles Barbier visant à réduire les installations d’aérogénérateurs (lire ici l’article de Claude-Marie Vadrot sur le site de Politis).

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Ancien Président des JNE, Claude-Marie Vadrot collabore notamment à Politis et Médiapart. Cet édito, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.

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La liberté de l’information au cœur des enjeux de l’écologie

 


par Laurent Samuel,
Vice-Président des JNE

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Comment assurer aux citoyen(ne)s une information sur les problèmes de nature et d’environnement qui soit libre des pressions des pouvoirs économiques et politiques ? En 1969, cette question avait été au cœur des réflexions du petit groupe de passionnés qui, autour de Pierre Pellerin, avaient décidé de créer l’Association des journalistes pour la protection de la nature, devenue aujourd’hui les JNE (Association des journalistes-écrivains pour la nature et l’écologie).

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Quarante-sept ans plus tard, cette même problématique a marqué les débats de l’audience du 11 février de la XVIIe chambre correctionnelle du Palais de Justice de Paris. Cette audience était consacrée à la plainte pour « diffamation publique envers un particulier » déposée par Vincent Bolloré contre le site Bastamag – et plusieurs autres médias et blogueurs qui l’avaient repris – pour la publication en octobre 2012 d’un article sur les achats massifs de terres agricoles en Afrique et en Asie par des groupes français tels qu’Axa, Louis Dreyfus ou Bolloré.

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Au fil des débats qui ont duré près de neuf heures, la présidente du tribunal, Fabienne Siredey-Garnier a questionné les auteurs de l’article mis en cause (Nadia Djabali, avec Ivan du Roy et Agnès Rousseaux), ainsi que des témoins cités par la défense : Eloïse Maulet, de React, une association regroupant les collectifs de paysans africains victimes du groupe Bolloré, et le député écologiste – et ex-journaliste – Noël Mamère. L’objectif étant de déterminer si l’article incriminé était ou non diffamatoire à l’égard de Vincent Bolloré (pour en savoir plus, lire l’article très complet de Reporterre, rédigé par deux membres des JNE, Barnabé Binctin et Hervé Kempf).

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Au-delà du cas spécifique de l’article de Bastamag (la décision est mise en délibéré jusqu’au 7 avril 2016), cette affaire est représentative de l’attitude d’un certain nombre d’entreprises, promptes à s’énerver – voire à attaquer en justice – dès que des journalistes veulent aller au-delà de la « com » institutionnelle des firmes et en savoir plus sur certaines de leurs activités. Entre rétention d’information et présentation de données trompeuses ou tronquées, la tâche des journalistes qui enquêtent sur des sujets sensibles comme les pesticides ou le nucléaire (deux domaines sur lesquels un véritable mur du silence régnait dans notre pays en 1969 lors de la création de notre association et s’est longtemps prolongée) n’est pas aisée. Et cela d’autant plus que de nombreux médias français sont la propriété de groupes industriels, parmi lesquels le groupe Bolloré…

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En réaction au « circulez, y’a rien à voir » mis en œuvre par certaines entreprises, quelques journalistes, tels que ceux de l’émission – excellente au demeurant – Cash Investigation de France 2, en viennent à adopter des attitudes agressives envers leurs interlocuteurs, voire à présenter des chiffres de manière tendancieuse (lire à ce sujet l’enquête de Libération au sujet des résidus de pesticides dans les aliments et le point de vue de Daniel Schneidermann sur le site de ce quotidien, titré Investigation : mentir utile ?). Un jeu de massacre où la paranoia règne des deux côtés de la « barrière », alimentant la défiance du public envers les entreprises, mais aussi envers les journalistes – jugés par la majorité des Français comme « non indépendants » vis-à-vis des « pressions de l’argent, des partis politiques et du pouvoir » selon une récente enquête TNS Sofres pour la Croix.

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Mais l’« affaire Bolloré » ne fait pas qu’illustrer la question de la responsabilité citoyenne et sociale des entreprises et des journalistes. Car la plainte du capitaine d’industrie vise non seulement le site Bastamag, sur lequel a été publié l’article, mais aussi plusieurs médias qui l’avaient cité en donnant son lien hypertexte, en l’occurrence le site Rue 89 et la page Scoop it de revue de presse Options Futurs animée par la journaliste JNE Dominique Martin-Ferrari – ainsi que deux blogueurs, Thierry Lamireau et Laurent Ménard qui l’avaient reproduit sur leurs sites.

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Or, comme l’a souligné au cours de l’audience, Me Corinne Lepage, avocate de Dominique Martin-Ferrari, « on ne peut pas imposer une responsabilité en tant qu’auteur sur la republication d’un lien hypertexte », au risque de mettre fin au principe même de revue de presse. « Et comment appliquerait-on une telle jurisprudence à un outil comme Twitter ? » De fait, si les sites et blogs ayant cité l’article de Bastamag étaient condamnés, cela pourrait mettre en cause la libre activité des centaines de millions d’internautes du monde entier, qui, chaque jour, « postent » sur leurs pages Facebook et comptes Twitter des liens avec toutes sortes d’articles que tel ou tel particulier ou entreprise pourrait estimer diffamatoire et attaquer en justice pour ce motif.

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Pour toutes ces raisons, les journalistes, mais aussi tous les citoyens, devraient suivre avec intérêt la décision de la XVIIe chambre correctionnelle du Palais de Justice de Paris, attendue pour le 7 avril prochain.

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Rédacteur en chef du site des JNE, Laurent Samuel collabore notamment à la lettre Options Futurs. Cet édito, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.

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Le retour sournois de la pensée magique


par Frédéric Denhez
Denhez-Frederic

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Le succès de l’Encyclique du pape auprès des médias est sensationnel. Tout le monde loue ce texte tant il est juste, digne de ce que nous autres racontons depuis des lustres. Il est même de bon ton de dire et d’écrire, avec un rien de fébrilité, « qu’on a beau être laïc, il faut quand même reconnaître que etc. », ce qui sonne comme l’aveu d’un grand courage. Celui du journaliste à qui on ne la fait pas, gentiment laïc et objectif, forcé de s’incliner devant la lumineuse clarté de la pensée pontificale. A posteriori on s’émeut presque que Nicolas Hulot, toujours emballé dans sa chemise terne comme d’autres, avant, l’étaient d’une bure, soit allé consulter le Très Saint-Père pour lui réclamer son intervention auprès des âmes chrétiennes. Y a pas à dire, quand on sait s’adresser aux âmes comme saint François parlait aux oiseaux, cela force le respect. Alléluia.

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Mais bordel, réveillons-nous ! Que dans un pays laïc, né de cette victoire de la connaissance sur la croyance que fut le Siècle des Lumières, un texte papal sur un sujet de société ait eu tant de succès; qu’une star respectable telle que Hulot ait jugé normal d’aller baiser la pantoufle vaticane, cela vous paraît mériter l’enthousiasme ? ! En 2015, pour que la société prenne conscience de la toxicité du couple que nous formons avec notre planète, il faut donc qu’un curé le lui dise. Pour que la parole des scientifiques et des écolos porte enfin, qu’on en discute à la veillée, il faut qu’elle soit portée par celui-là même qui dénonce ou conteste l’avortement, la contraception, l’adultère, le divorce et l’homosexualité, celui pour qui il y a une réponse à tout, car tout est écrit, certain et irréfutable dans le Ciel immuable où un jour nous serons chacun jugés.

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Quel constat d’échec en vérité… Celui des politiques auxquels plus personne n’attache d’importance. Celui de nous autres journalistes, assimilés à ces mêmes autistes bavards et inutiles. Celui des écologistes qui manient pourtant le discours eschatologique ou l’alarme malthusienne aussi bien qu’un prédicateur au sommet d’une chaire. Celui, surtout, très inquiétant, des scientifiques. Le monde des blouses blanches a été incapable d’écrire un récit pouvant se substituer à celui de la trilogie faute-pénitence-punition. Il a été incapable de s’opposer au simplisme scientiste comme à la médiocrité catastrophiste. Il est incapable de montrer un avenir plus joyeux que le Déluge ancré en nous depuis que l’homme a inventé Dieu pour ne pas avoir peur pendant la tempête. Il est pourtant d’essence raisonnable, le discours scientifique, car il est réfutable : la science ne prétend pas savoir la vérité, mais seulement qu’elle a sans doute raison. Obligeant l’homme à douter, elle l’a élevé au-dessus de sa condition de croyant qui est celle des nuques raidies par la soumission. La science nous a libérés de l’obscurantisme.

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Mais voilà, dans notre monde ouvert, complexe, brutal, flou et angoissant, où seule la peur nous donne encore l’impression de former une même civilisation, dans notre société revenue de tout où tout semble acquis, dont le confort fait oublier l’essentiel et ce que furent les réalités du passé, la raison vaut désormais moins que la croyance. Parce que croire permet de ne plus douter. Est-ce croire en Dieu ? Pas nécessairement. Croire plutôt en une grande explication qui transcende et explique tout. Se raccrocher aux branches les plus grosses, car il faut bien avoir foi en quelque chose.

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Et alors autour de nous la parano et les gourous se développent comme les allergies. Le triste Pr Joyeux cache mal sa phallocratie, son mépris de la liberté de choix des femmes, son costume des années 1950 derrière une théorie loufoque sur le cancer. Mais il vend des livres par palettes car ce qu’il dit semble… naturel. Le sans-gluten n’a aucun sens scientifique, aucun fondement médical, sauf pour une petite minorité, mais il multiplie ses adeptes. Comme la plupart des allergies médiatiques qui n’ont d’autre intérêt que celui de pouvoir parler de soi. Après le tatouage et les réseaux sociaux, dire qu’on ne peut plus manger que des graines germées ou de la viande crue est la nouvelle voie du narcissisme. Sur le web, dans les commentaires des auditeurs, fleurissent chaque jour de nouvelles paranoïas qui, faites-en l’expérience, sont toutes reliées entre-elles par la quête d’un ennemi commun et d’une explication évidente que ce même nous cache parce qu’il défend des intérêts financiers considérables – le Juif n’est jamais loin : ainsi nous empêche-t-on de bénéficier du moteur à énergie libre, on nous empoissonne avec les chemtrails, la bonne santé du cancer tient au fait que les industriels de la pilule n’ont pas intérêt à ce qu’on sache qu’en bouffant du curcuma, nulle tumeur ne métastaserait.

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Toujours, faut-il rechercher une réponse simple qui explique tout, d’autant plus simple qu’elle s’inscrit dans notre manichéisme si français. Cela autorise à se sentir moins seul. L’autre qui ne croît pas n’a rien compris, il faut le convaincre. Et puis, cela se conjugue bien avec une déification de la nature qui a du mal à dire son nom : la Nature a toujours raison, elle saura se venger des hommes qui l’ont meurtrie, car nous avons transgressé ses règles. La théorie de Gaïa de James Lovelock a été détournée, pour aboutir à celle d’une Nature transformée en Providence grâce à sa prétendue immuabilité que l’homme, ce parasite, perturbe. La Nature, c’est la nouvelle norme du Bien, c’est le nouveau Sacré. Elle est la moderne manne céleste qui peut combler tous nos besoins si nous sommes assez sages. Le vent, la lumière, l’eau peuvent fournir de l’énergie, mais il faudra peu consommer. La terre nous nourrira, mais il s’agira de lui murmurer dans l’oreille, de ne plus lui crier dessus. Les « énergies » nous soigneront de tout, si nous acceptons de les recevoir par le biais d’huiles, de poudres, de massages forcément bénéfiques, car naturels.

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La Nature nous est supérieure, car d’elle nous procédons. Ainsi, tout geste la dérangeant est considéré a priori comme un crime, pas loin du blasphème. Élever un animal pour le manger est un comportement qui n’est plus supportable, car nous n’avons nul droit de vie et de mort sur la vache et la poule. Le chasseur, qui n’a pas l’hypocrisie de la société ayant proscrit par la loi et les mots cette violence sociable terrible qu’elle exerce sur ses membres, est reconnu comme un massacreur.

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Bien pis. La vaccination est aujourd’hui considérée par certains comme une rupture du lien entre l’enfant et la Nature, qui l’empêche de se confronter à ses agents qui pourraient le rendre plus fort. Que la piqûre ait fait reculer ces maladies qui tuaient un enfant sur deux avant l’âge de 5 ans est oublié. Que Jenner, Koch et Pasteur aient libéré l’humanité de l’obligation de se reproduire comme des lapins pour espérer voir quelques enfants atteindre l’âge adulte ne dit plus rien à personne. Que ces maladies, la coqueluche, la rubéole, la polio, reviennent, à la faveur de nouveaux foyers nés chez les enfants non vaccinés n’inquiète pas. L’essentiel est de ne pas succomber au joug de l’industrie pharmaceutique qui crée des maladies et nous empoisonne avec l’aluminium. L’important est de renouer avec la Nature.

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L’obscurantisme revient. Il s’installe sournoisement par la paranoïa, la remise en cause des acquis de la science et de la technologie, cette dangereuse dialectique dominant/dominé qui nous rassure. Ce qui nous arrive ? Ce que nous avons fait subir ! Dans cette bouillie, l’homme – occidental plutôt, capitaliste c’est certain – est responsable et la nature, comme les islamistes ou les fachos, est une victime qui aujourd’hui se rebelle. C’est bien fait pour nous. Pour atténuer nos peines, il va falloir faire allégeance et se raconter des histoires simples. Et c’est ainsi que l’écologie, une fois encore prise comme l’idiote utile d’un système de pensée néfaste, s’approche encore un peu de la mort cérébrale. La soumission gagne, la pensée magique est convoquée et recule la raison. Jusqu’à quand ?

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Frédéric Denhez a publié de nombreux ouvrages, dont Cessons de ruiner notre sol, aux éditions Flammarion. Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.
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Après l’année du climat, l’année de la nature ?

 


par Carine Mayo, présidente des JNE.
Mayo-Carine

Fin 2015, les enjeux climatiques ont été propulsés à la une des journaux. 99 % des Français ont entendu parler de la COP 21 selon un sondage* paru au lendemain de la conférence sur le climat et 61 % d’entre eux ont déclaré s’y intéresser. Incroyable, alors que beaucoup pensaient au sein des JNE il y a encore 18 mois, qu’il serait difficile d’éveiller l’intérêt du public pour la question climatique (et surtout celui des rédactions !), après l’échec de la conférence de Copenhague en 2009.

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Que restera-t-il de cet emballement dans l’esprit des citoyens et dans celui des dirigeants de la planète ? Difficile de le prédire. Depuis 47 ans que notre association accompagne l’actualité environnementale, nous avons l’habitude de ces enthousiasmes qui retombent comme un soufflé. Et puis, notre monde entre dans une période d’instabilité qui rend les engagements difficiles à tenir et les prévisions encore plus incertaines.

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Et pourtant, il y a urgence à agir dès maintenant pour limiter nos émissions de gaz à effet de serre. Plus nous attendrons et plus les conséquences seront importantes. L’année 2015 apparaît déjà comme la plus chaude de l’histoire et les températures ont atteint plus de 0° C au pôle Nord en décembre !

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Mais si le changement climatique est une question centrale car il va modifier les conditions de notre vie sur terre, cela ne doit pas nous faire oublier que nous autres humains ne sommes pas les seuls habitants de notre planète. Jean-Marie Pelt, disparu peu avant Noël, savait comme personne nous raconter l’histoire des plantes et des animaux et nous faire réfléchir aux liens qui nous unissent à eux. Un homme remarquablement cultivé et ouvert sur le monde, auquel nous rendons hommage sur ce site.

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Autre personne qui n’avait pas son pareil pour secouer nos certitudes, François Terrasson, auteur de La peur de la nature et membre actif de notre association, disparu depuis 10 ans maintenant. Nous lui consacrons plusieurs articles et vous invitons à suivre les conférences qui seront organisées cette année pour montrer combien sa pensée est d’actualité.

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En effet, aujourd’hui encore, la vie sauvage nous dérange, comme en témoigne l’attitude de certains envers le loup, qui continue à faire peur, alors qu’il a failli disparaître de nos régions et qu’il a obtenu le statut d’espèce protégée en Europe. Suite à un arrêté ministériel autorisant l’abattage de loups, une trentaine de ces mammifères ont été tués en 2015, ce qui conduit plusieurs associations de protection de la nature à organiser une manifestation le 16 janvier à Lyon pour demander l’arrêt de cette chasse.

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A l’ouest, à Notre-Dame-des-Landes, c’est une vaste zone humide qui est menacée par le projet de construction de l’aéroport, alors que les autorités s’apprêtent à expulser les personnes qui y habitent. Et ce, malgré la COP 21 et malgré la présence d’espèces rares sur ce territoire. Notre ami Fabrice Nicolino devrait être aux côtés des naturalistes engagés contre ce projet d’aéroport, le 7 janvier, pour montrer l’importance de cette vie que l’on néglige. Un beau symbole, un an après l’attaque contre Charlie Hebdo dont il a été lui aussi victime.

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Nous sommes encore loin d’avoir une relation apaisée entre nous humains ou avec les autres espèces qui peuplent la nature.

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Aussi, formulons-nous ces vœux : que l’année 2016 nous permette de retrouver le chemin de la vie et de l’émerveillement, qui est un puissant moteur de changement.

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* IPSOS pour l’agence Havas France.

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