Editos

1 2 3 8

Avec François Terrasson, même pas peur de la Nature !

 


par Christian Weiss
WEISS-Christian-edito

.

.

Au fil de sa vie, François Terrasson, l’enfant des bouchures, du bocage et du pays de Tronçais, n’a eu de cesse de porter haut et fort une parole libre de tout dogme, de tout parti, de toute association, même de celle qu’il avait cofondée (les JNE !), traquant les contradictions, les idées reçues, les postures, les E.C.M., les éléments de conditionnement mental – si insidieusement imprégnés au plus profond de notre inconscient. Il a analysé et psychanalysé tout ce que notre civilisation a mis en œuvre pour détruire la nature.

.

Les débats étaient souvent vifs avec ses contradicteurs ou ceux qui s’imaginaient être dans ses pas : le « bounome » ne transigeait pas avec l’intégrité de la philosophie dont il était porteur, le respect de la Nature. Il nourrissait ses idées et ses écrits des rencontres et des observations qu’il partageait à travers le monde avec des représentants de toutes les cultures, proches ou éloignées de la nature.

.

Militants écologistes, nous poursuivions sur notre lancée, persuadés d’être du « bon côté », « amis » d’une nature qui avait tellement besoin de nous, et qui attendait à n’en pas douter, que nous l’assistions, que nous la protégions et même que nous la caressions, puisque qu’elle avait comme patronyme «Bambi » ou « Flipper ». Nous nous battions alors pour que soient créés des réserves naturelles et des « sanctuaires » afin que plus personne ne puisse plus Lui faire de mal, à Notre chère Nature … avec en prime, une rédemption mue par un sentiment de culpabilité, « gardien » moraliste de notre éducation.

.

Cette attitude condescendante a entraîné une partie des représentants associatifs vers une posture conservationniste, aux dépens de la préservation. Sur le modèle des peuples premiers, contraints de vivre dans des réserves, « l’apartheid » de la Nature s’est formalisé : on l’a enfermée pour mieux la contrôler, et hors de ces limites, elle n’avait pas de valeur.

.

Concentrés sur cette nature extraordinaire, la plupart des partisans du conservationnisme négligent la biodiversité de la nature ordinaire. Celle-ci s’artificialise et se dégrade dans l’indifférence générale, sur les délaissés des trottoirs et des routes, au bord des champs et des prés, sur les talus des chemins où les haies sont arasées et plus généralement sur l’ensemble du maillage paysager que les paysans d’antan intégraient à leurs usages ruraux sans mot dire, et dont François se faisait l’historien subtil et populaire. Élus et associations conservationnistes ont réduit en peu de temps notre indissociabilité avec la Nature au concept de « gestion écologique », l’abandonnant aux « experts » et aux analystes numériques des géométries fractales.

.

À présent, ce que tu anticipais arrive, François : la biodiversité s’érode, partout, et les espèces spécialisées se font rares, surtout dans les campagnes et en ville, des arrêtés préfectoraux déclassent des espaces boisés « protégés » ou naturels, soi-disant dans l’intérêt (économique) général. Les grandes associations historiques, circonvenues par le mécénat d’entreprise, prétendent gérer la nature en validant les mesures compensatoires dans leurs prospectives environnementales.

.

On traite ainsi faune et flore comme des réfugiés politiques – chassés de leur territoire – sans admettre qu’ils sont associés aux sols, à des assemblages infiniment complexes, et à des interactions fragiles. Des massifs forestiers domaniaux sont aujourd’hui gérés comme des « champs d’arbres » par les technocrates de l’ONF qui ne tiennent pas compte de l’avis des agents de terrain qui voient l’anéantissement des écosystèmes microcosmiques garants de la pérennité sanitaire du milieu et des co-évolutions de ses hôtes. L’écologie politique a perdu ses racines naturalistes en chemin et s’est engouffrée dans la course au pouvoir politicien, dissociée de la vie réelle, des couleurs et des parfums des saisons et des compétences des militants.

.

Terrasson-Weiss

François Terrasson (à g.) et Christian Weiss – photo @ Charles Crié

Alors, amis et amies, restons tournés vers une écologie intégrée à notre vie, nourris de tout ce qu’a imaginé et élaboré Terrasson, des « nuits debout » qu’il organisait – avant celles de la Place de la République, et que nous savourions avec crainte, lâchés au cœur de la forêt pour mieux nous confier au petit matin. Je le revois, goguenard, bienveillant, écouter confidences et angoisses. Ne perdons pas la mémoire des beuveries apicoles et des rencontres estivales aux lisières des nids de ronce et d’églantine du Moulin de Rossigneux, où « Françoié » évoquait avec tendresse les « aigriculteurs » berrichons ou « le dernier r’nard » tué par un chasseur ignorant … Renouvelons ces bacchanales dans la nature, sans relâche, partout.

.

Enfin, continuons d’explorer et de relire ses ouvrages publiés au Sang de la Terre. Pas de doute, la nature n’a pas besoin de nous, c’est nous qui avons besoin d’elle pour vivre ensemble et partager ses lumières, ses musiques et ses parfums … Même pas peur !

.
Membre de très longue date des JNE, Christian Weiss est enseignant, biogéographe, conférencier, auteur, chercheur, journaliste et chargé de mission Eau FNE Ile-de-France. Cet édito n’engage que son auteur.

.

Un événement à ne pas manquer 10 ans depuis que François Terrasson poursuit son voyage avec les Tanuki (les « esprits de la forêt » au Japon)

10, 11 et 12 juin 2016

Colloque Festival «  Même pas peur de la Nature » en hommage à François Terrasson à Fontainebleau/Avon

http://connectedbynature.org/?page_id=1264

http://connectedbynature.org/?page_id=1275

.

.


.

Nuit Debout, l’espoir d’un monde meilleur

 


par Sophie Chapelle

.

Nuit Debout. Un mouvement qui n’appartient à personne, mais qui concentre l’espoir d’un monde meilleur. Depuis le 31 mars 2016, la place de la République, au cœur de Paris, ne désemplit pas. Là où, ces derniers mois, seuls les rassemblements en mémoire des victimes des attentats de janvier et novembre 2015 étaient tolérés. Que ses participants soient là pour exprimer un ras le bol, une angoisse, une envie de se relever, une lutte collective ou le désir de changer de système, Nuit Debout est un espace de libération de la parole. Y compris pour celles et ceux qui en ont trop longtemps été privés.

.

Ce mouvement n’a rien de spontané. Mais le terreau était fertile à la mobilisation. Dans le prolongement des manifestations contre le projet de Loi Travail, l’équipe de Fakir, productrice du film Merci patron !, organise une soirée à Paris le 23 février intitulée Leur faire peur. Un objectif : réunir salariés, chômeurs, précaires, intermittents, occupants des zones à défendre contre le gaspillage de l’argent public ou pour la préservation de l’environnement. Leur cible commune : l’oligarchie financière et politique. Et une première décision collective : « le 31 mars, on ne rentrera pas chez nous ! »

.

La suite, c’est un mouvement qui essaime dans d’autres places publiques en France, et même au-delà des frontières. Au sein de commissions créées à l’initiative des participants, on débat d’éducation, de crise agricole, d’écologie, d’actions, de sciences, de grève générale, de Constitution…. Les assemblées générales qui se tiennent chaque soir à partir de 18 heures sont des moments clés, où s’enchaînent les tours de parole – 2 minutes maximum pour chaque orateur. Chacun y va de son coup de gueule, témoignant d’un besoin de parler, d’échanger, de se réapproprier l’espace public.

.

Ce mouvement dépasse même ses initiateurs. Nuit Debout se veut horizontal, sans parti, sans leader, sans étiquette. La défiance vis-à-vis des organisations collectives – syndicats, partis politiques ou associations – est très présente. Ce qui n’est pas sans interroger : « comment concilier l’horizontalité des discussions et l’efficacité politique ? », tente ainsi de questionner la commission Convergence des Luttes. Avec quelles propositions concrètes, quelles priorités, quel plan de bataille ? Pour l’heure, pas de réponse claire et partagée, si ce n’est le besoin de laisser du temps au mouvement.

.

Les actions concrètes en une multitude de lieux pour faire dérailler le cours normal des choses, c’est l’une des voies empruntées par des participants de Nuit Debout. Des appels à occuper les banques, le Medef ou les multinationales font leur chemin. Car la puissance du nombre, c’est aussi ce qui fait la singularité de Nuit Debout. Une puissance qui peut contribuer à faire basculer le rapport de forces, tant sur les paradis fiscaux – qui confisquent l’argent nécessaire à une réelle transition énergétique – que sur la loi Travail ou les énergies fossiles – dont 80 % des réserves disponibles doivent rester dans le sol si l’on ne veut pas s’acheminer vers le chaos climatique.

.

Ce changement espéré ne va pas assez vite pour certains, qui critiquent un certain « entre-soi  , le fait que les personnes qui se rassemblent place de la République sont avant tout « des blancs et des bobos ». Qu’il y manque des ouvriers et des personnes issues des banlieues. L’appel a été entendu et des rassemblements s’amorcent dans les quartiers plus populaires. En parallèle, des tracts sont distribués aux travailleurs dans le métro le matin, dans les usines, dans les facs et les lycées pour ouvrir au plus grand nombre.

.

Nous voici embarqués dans un mouvement social totalement inédit en France, dont l’ampleur et les conséquences sont encore imprévisibles. Le rejet de « la loi Travail et son monde » – référence explicite à la lutte de Notre-Dame-des-Landes contre « l’aéroport et son monde » – révèle l’ambition du mouvement à ne pas seulement rejeter le système mortifère actuel qui a produit ce projet de loi, mais à commencer aussi à construire d’autres mondes plus soutenables. Quelle que soit l’issue de Nuit Debout, il essaime des graines qui ne demanderont qu’à germer.

.

Sophie Chapelle collabore au site Basta ! Vous pouvez la suivre sur Twitter en cliquant ici. Cet édito n’engage que son auteur.

.

.


.

Fukushima, Tchernobyl, deux aspects de la même angoisse

 


par Claude-Marie Vadrot
Vadrot

.

.

Jamais il ne me sera possible d’oublier la ville de Pripiat de 50 000 habitants, près de Tchernobyl, peu à peu dévorée par les arbres qui grimpent à l’assaut d’immeubles de dix étages. Une ville vouée au silence et parcourue à l’aube par des élans ou des chevaux sauvages dont les sabots résonnent sur le pavé le matin à l’aube ou à la tombée de la nuit. Restent aussi dans ma mémoire les routes mangées par la végétation, les isbas qui s’écroulent peu à peu. A chacune de ma quinzaine de déambulations depuis 1987 dans les rues de cette Pompéi de l’ère moderne, l’angoisse et l’émotion étaient au rendez-vous.

.

Pas plus que je ne peux oublier mes amis ingénieurs morts au cours des années 90 pour avoir participé à la mise en place du sarcophage et déployé de vaines tentatives pour explorer et déblayer le cœur du réacteur de ses débris tordus. Sans omettre tant de visites à l’hôpital de Kiev où ont été soignés ou sont encore malades des suites de l’irradiation, des habitants de la région. Ils hantent ma mémoire. Tout comme ceux, négligés par le pouvoir en place, dans la partie de la Biélorussie également gravement affectée par la catastrophe. Le nombre des morts et des malades restera à jamais inconnu. Comme au Japon.

.
En parcourant les villages et champs de abandonnés de la partie du département de Fukushima, j’ai constamment pensé aux dégâts subis par l’Ukraine en me demandant au nom de quel déni politique et technocratique, les autorités japonaises s’obstinaient à nier les dégâts et à inciter les populations exilées à revenir dans les quelques zones ré-ouvertes à leurs habitants. Sans réussir à les convaincre qu’ils peuvent y vivre sans danger et en consommant les produits agricoles locaux. Sans que les communes ne puissent rendre habitables les milliers de maisons délaissés dans l’urgence et qui commencent déjà à être recouvertes par la végétation luxuriante de cette zone subtropicale.

.

Autant, grâce à Mikhaïl Gorbatchev et ensuite aux pays européens, les secrets de l’accident et de ses conséquences ont été peu à peu levés, autant les autorités japonaises s’obstinent à annoncer un prochain retour à la normale ; alors que les réacteurs endommagés sont toujours hors de portée des ingénieurs parce que les émanations radioactives les empêchent d’approcher et même de réparer les bâtiments sinistrés.

.

Mais il est vrai qu’en dépit des exigences de la conférence des habitants organisée le 10 février dernier à Iwaki, près de la frontière de la zone interdite, le gouvernement du Japon se refuse à envisager l’arrêt définitif des six réacteurs encore opérationnels (mais à l’arrêt) dans le département de Fukushima. Simplement parce qu’il aurait besoin de leur électricité pour alimenter les Jeux Olympiques d’été qui auront lieu à Tokyo en 2020.

.

Ces deux accidents, comme celui de Three Mile Island dans les années 70 aux Etats-Unis, rappellent à quel point les catastrophes nucléaires ont des effets à très long terme sur les êtres humains et l’environnement. Mais il est vrai que, généralement, ils sont simplement considérés comme impossibles. Sauf pour le directeur de l’Autorité de sûreté nucléaire française, Pierre-Franck Chevet, qui a avoué récemment : « Oui, il y en aura. Il faut imaginer qu’un accident de type Fukushima puisse survenir en Europe. Je ne sais pas donner la probabilité et on fait un maximum pour éviter que ça arrive, mais malgré tout, on pose le principe que ça peut arriver » (lire ici son interview dans Libération). Mais en France, EDF et le gouvernement restent sourds à tous les avertissements tandis que les adversaires rétrogrades des éoliennes se déchaînent à nouveau avec le vote par le Sénat d’un amendement à la loi de transition énergétique du sénateur « Les Républicains » Gilles Barbier visant à réduire les installations d’aérogénérateurs (lire ici l’article de Claude-Marie Vadrot sur le site de Politis).

.

Ancien Président des JNE, Claude-Marie Vadrot collabore notamment à Politis et Médiapart. Cet édito, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.

.

.


.

La liberté de l’information au cœur des enjeux de l’écologie

 


par Laurent Samuel,
Vice-Président des JNE

.

..
Comment assurer aux citoyen(ne)s une information sur les problèmes de nature et d’environnement qui soit libre des pressions des pouvoirs économiques et politiques ? En 1969, cette question avait été au cœur des réflexions du petit groupe de passionnés qui, autour de Pierre Pellerin, avaient décidé de créer l’Association des journalistes pour la protection de la nature, devenue aujourd’hui les JNE (Association des journalistes-écrivains pour la nature et l’écologie).

.
Quarante-sept ans plus tard, cette même problématique a marqué les débats de l’audience du 11 février de la XVIIe chambre correctionnelle du Palais de Justice de Paris. Cette audience était consacrée à la plainte pour « diffamation publique envers un particulier » déposée par Vincent Bolloré contre le site Bastamag – et plusieurs autres médias et blogueurs qui l’avaient repris – pour la publication en octobre 2012 d’un article sur les achats massifs de terres agricoles en Afrique et en Asie par des groupes français tels qu’Axa, Louis Dreyfus ou Bolloré.

.
Au fil des débats qui ont duré près de neuf heures, la présidente du tribunal, Fabienne Siredey-Garnier a questionné les auteurs de l’article mis en cause (Nadia Djabali, avec Ivan du Roy et Agnès Rousseaux), ainsi que des témoins cités par la défense : Eloïse Maulet, de React, une association regroupant les collectifs de paysans africains victimes du groupe Bolloré, et le député écologiste – et ex-journaliste – Noël Mamère. L’objectif étant de déterminer si l’article incriminé était ou non diffamatoire à l’égard de Vincent Bolloré (pour en savoir plus, lire l’article très complet de Reporterre, rédigé par deux membres des JNE, Barnabé Binctin et Hervé Kempf).

.
Au-delà du cas spécifique de l’article de Bastamag (la décision est mise en délibéré jusqu’au 7 avril 2016), cette affaire est représentative de l’attitude d’un certain nombre d’entreprises, promptes à s’énerver – voire à attaquer en justice – dès que des journalistes veulent aller au-delà de la « com » institutionnelle des firmes et en savoir plus sur certaines de leurs activités. Entre rétention d’information et présentation de données trompeuses ou tronquées, la tâche des journalistes qui enquêtent sur des sujets sensibles comme les pesticides ou le nucléaire (deux domaines sur lesquels un véritable mur du silence régnait dans notre pays en 1969 lors de la création de notre association et s’est longtemps prolongée) n’est pas aisée. Et cela d’autant plus que de nombreux médias français sont la propriété de groupes industriels, parmi lesquels le groupe Bolloré…

.
En réaction au « circulez, y’a rien à voir » mis en œuvre par certaines entreprises, quelques journalistes, tels que ceux de l’émission – excellente au demeurant – Cash Investigation de France 2, en viennent à adopter des attitudes agressives envers leurs interlocuteurs, voire à présenter des chiffres de manière tendancieuse (lire à ce sujet l’enquête de Libération au sujet des résidus de pesticides dans les aliments et le point de vue de Daniel Schneidermann sur le site de ce quotidien, titré Investigation : mentir utile ?). Un jeu de massacre où la paranoia règne des deux côtés de la « barrière », alimentant la défiance du public envers les entreprises, mais aussi envers les journalistes – jugés par la majorité des Français comme « non indépendants » vis-à-vis des « pressions de l’argent, des partis politiques et du pouvoir » selon une récente enquête TNS Sofres pour la Croix.

.
Mais l’« affaire Bolloré » ne fait pas qu’illustrer la question de la responsabilité citoyenne et sociale des entreprises et des journalistes. Car la plainte du capitaine d’industrie vise non seulement le site Bastamag, sur lequel a été publié l’article, mais aussi plusieurs médias qui l’avaient cité en donnant son lien hypertexte, en l’occurrence le site Rue 89 et la page Scoop it de revue de presse Options Futurs animée par la journaliste JNE Dominique Martin-Ferrari – ainsi que deux blogueurs, Thierry Lamireau et Laurent Ménard qui l’avaient reproduit sur leurs sites.

.
Or, comme l’a souligné au cours de l’audience, Me Corinne Lepage, avocate de Dominique Martin-Ferrari, « on ne peut pas imposer une responsabilité en tant qu’auteur sur la republication d’un lien hypertexte », au risque de mettre fin au principe même de revue de presse. « Et comment appliquerait-on une telle jurisprudence à un outil comme Twitter ? » De fait, si les sites et blogs ayant cité l’article de Bastamag étaient condamnés, cela pourrait mettre en cause la libre activité des centaines de millions d’internautes du monde entier, qui, chaque jour, « postent » sur leurs pages Facebook et comptes Twitter des liens avec toutes sortes d’articles que tel ou tel particulier ou entreprise pourrait estimer diffamatoire et attaquer en justice pour ce motif.

.
Pour toutes ces raisons, les journalistes, mais aussi tous les citoyens, devraient suivre avec intérêt la décision de la XVIIe chambre correctionnelle du Palais de Justice de Paris, attendue pour le 7 avril prochain.

.

.

Rédacteur en chef du site des JNE, Laurent Samuel collabore notamment à la lettre Options Futurs. Cet édito, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.

.

.


.

Le retour sournois de la pensée magique


par Frédéric Denhez
Denhez-Frederic

.

Le succès de l’Encyclique du pape auprès des médias est sensationnel. Tout le monde loue ce texte tant il est juste, digne de ce que nous autres racontons depuis des lustres. Il est même de bon ton de dire et d’écrire, avec un rien de fébrilité, « qu’on a beau être laïc, il faut quand même reconnaître que etc. », ce qui sonne comme l’aveu d’un grand courage. Celui du journaliste à qui on ne la fait pas, gentiment laïc et objectif, forcé de s’incliner devant la lumineuse clarté de la pensée pontificale. A posteriori on s’émeut presque que Nicolas Hulot, toujours emballé dans sa chemise terne comme d’autres, avant, l’étaient d’une bure, soit allé consulter le Très Saint-Père pour lui réclamer son intervention auprès des âmes chrétiennes. Y a pas à dire, quand on sait s’adresser aux âmes comme saint François parlait aux oiseaux, cela force le respect. Alléluia.

.

Mais bordel, réveillons-nous ! Que dans un pays laïc, né de cette victoire de la connaissance sur la croyance que fut le Siècle des Lumières, un texte papal sur un sujet de société ait eu tant de succès; qu’une star respectable telle que Hulot ait jugé normal d’aller baiser la pantoufle vaticane, cela vous paraît mériter l’enthousiasme ? ! En 2015, pour que la société prenne conscience de la toxicité du couple que nous formons avec notre planète, il faut donc qu’un curé le lui dise. Pour que la parole des scientifiques et des écolos porte enfin, qu’on en discute à la veillée, il faut qu’elle soit portée par celui-là même qui dénonce ou conteste l’avortement, la contraception, l’adultère, le divorce et l’homosexualité, celui pour qui il y a une réponse à tout, car tout est écrit, certain et irréfutable dans le Ciel immuable où un jour nous serons chacun jugés.

.
Quel constat d’échec en vérité… Celui des politiques auxquels plus personne n’attache d’importance. Celui de nous autres journalistes, assimilés à ces mêmes autistes bavards et inutiles. Celui des écologistes qui manient pourtant le discours eschatologique ou l’alarme malthusienne aussi bien qu’un prédicateur au sommet d’une chaire. Celui, surtout, très inquiétant, des scientifiques. Le monde des blouses blanches a été incapable d’écrire un récit pouvant se substituer à celui de la trilogie faute-pénitence-punition. Il a été incapable de s’opposer au simplisme scientiste comme à la médiocrité catastrophiste. Il est incapable de montrer un avenir plus joyeux que le Déluge ancré en nous depuis que l’homme a inventé Dieu pour ne pas avoir peur pendant la tempête. Il est pourtant d’essence raisonnable, le discours scientifique, car il est réfutable : la science ne prétend pas savoir la vérité, mais seulement qu’elle a sans doute raison. Obligeant l’homme à douter, elle l’a élevé au-dessus de sa condition de croyant qui est celle des nuques raidies par la soumission. La science nous a libérés de l’obscurantisme.

.
Mais voilà, dans notre monde ouvert, complexe, brutal, flou et angoissant, où seule la peur nous donne encore l’impression de former une même civilisation, dans notre société revenue de tout où tout semble acquis, dont le confort fait oublier l’essentiel et ce que furent les réalités du passé, la raison vaut désormais moins que la croyance. Parce que croire permet de ne plus douter. Est-ce croire en Dieu ? Pas nécessairement. Croire plutôt en une grande explication qui transcende et explique tout. Se raccrocher aux branches les plus grosses, car il faut bien avoir foi en quelque chose.

.

Et alors autour de nous la parano et les gourous se développent comme les allergies. Le triste Pr Joyeux cache mal sa phallocratie, son mépris de la liberté de choix des femmes, son costume des années 1950 derrière une théorie loufoque sur le cancer. Mais il vend des livres par palettes car ce qu’il dit semble… naturel. Le sans-gluten n’a aucun sens scientifique, aucun fondement médical, sauf pour une petite minorité, mais il multiplie ses adeptes. Comme la plupart des allergies médiatiques qui n’ont d’autre intérêt que celui de pouvoir parler de soi. Après le tatouage et les réseaux sociaux, dire qu’on ne peut plus manger que des graines germées ou de la viande crue est la nouvelle voie du narcissisme. Sur le web, dans les commentaires des auditeurs, fleurissent chaque jour de nouvelles paranoïas qui, faites-en l’expérience, sont toutes reliées entre-elles par la quête d’un ennemi commun et d’une explication évidente que ce même nous cache parce qu’il défend des intérêts financiers considérables – le Juif n’est jamais loin : ainsi nous empêche-t-on de bénéficier du moteur à énergie libre, on nous empoissonne avec les chemtrails, la bonne santé du cancer tient au fait que les industriels de la pilule n’ont pas intérêt à ce qu’on sache qu’en bouffant du curcuma, nulle tumeur ne métastaserait.

.
Toujours, faut-il rechercher une réponse simple qui explique tout, d’autant plus simple qu’elle s’inscrit dans notre manichéisme si français. Cela autorise à se sentir moins seul. L’autre qui ne croît pas n’a rien compris, il faut le convaincre. Et puis, cela se conjugue bien avec une déification de la nature qui a du mal à dire son nom : la Nature a toujours raison, elle saura se venger des hommes qui l’ont meurtrie, car nous avons transgressé ses règles. La théorie de Gaïa de James Lovelock a été détournée, pour aboutir à celle d’une Nature transformée en Providence grâce à sa prétendue immuabilité que l’homme, ce parasite, perturbe. La Nature, c’est la nouvelle norme du Bien, c’est le nouveau Sacré. Elle est la moderne manne céleste qui peut combler tous nos besoins si nous sommes assez sages. Le vent, la lumière, l’eau peuvent fournir de l’énergie, mais il faudra peu consommer. La terre nous nourrira, mais il s’agira de lui murmurer dans l’oreille, de ne plus lui crier dessus. Les « énergies » nous soigneront de tout, si nous acceptons de les recevoir par le biais d’huiles, de poudres, de massages forcément bénéfiques, car naturels.

.
La Nature nous est supérieure, car d’elle nous procédons. Ainsi, tout geste la dérangeant est considéré a priori comme un crime, pas loin du blasphème. Élever un animal pour le manger est un comportement qui n’est plus supportable, car nous n’avons nul droit de vie et de mort sur la vache et la poule. Le chasseur, qui n’a pas l’hypocrisie de la société ayant proscrit par la loi et les mots cette violence sociable terrible qu’elle exerce sur ses membres, est reconnu comme un massacreur.

.
Bien pis. La vaccination est aujourd’hui considérée par certains comme une rupture du lien entre l’enfant et la Nature, qui l’empêche de se confronter à ses agents qui pourraient le rendre plus fort. Que la piqûre ait fait reculer ces maladies qui tuaient un enfant sur deux avant l’âge de 5 ans est oublié. Que Jenner, Koch et Pasteur aient libéré l’humanité de l’obligation de se reproduire comme des lapins pour espérer voir quelques enfants atteindre l’âge adulte ne dit plus rien à personne. Que ces maladies, la coqueluche, la rubéole, la polio, reviennent, à la faveur de nouveaux foyers nés chez les enfants non vaccinés n’inquiète pas. L’essentiel est de ne pas succomber au joug de l’industrie pharmaceutique qui crée des maladies et nous empoisonne avec l’aluminium. L’important est de renouer avec la Nature.

.

L’obscurantisme revient. Il s’installe sournoisement par la paranoïa, la remise en cause des acquis de la science et de la technologie, cette dangereuse dialectique dominant/dominé qui nous rassure. Ce qui nous arrive ? Ce que nous avons fait subir ! Dans cette bouillie, l’homme – occidental plutôt, capitaliste c’est certain – est responsable et la nature, comme les islamistes ou les fachos, est une victime qui aujourd’hui se rebelle. C’est bien fait pour nous. Pour atténuer nos peines, il va falloir faire allégeance et se raconter des histoires simples. Et c’est ainsi que l’écologie, une fois encore prise comme l’idiote utile d’un système de pensée néfaste, s’approche encore un peu de la mort cérébrale. La soumission gagne, la pensée magique est convoquée et recule la raison. Jusqu’à quand ?

.

Frédéric Denhez a publié de nombreux ouvrages, dont Cessons de ruiner notre sol, aux éditions Flammarion. Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.
.

.


.

Après l’année du climat, l’année de la nature ?

 


par Carine Mayo, présidente des JNE.
Mayo-Carine

Fin 2015, les enjeux climatiques ont été propulsés à la une des journaux. 99 % des Français ont entendu parler de la COP 21 selon un sondage* paru au lendemain de la conférence sur le climat et 61 % d’entre eux ont déclaré s’y intéresser. Incroyable, alors que beaucoup pensaient au sein des JNE il y a encore 18 mois, qu’il serait difficile d’éveiller l’intérêt du public pour la question climatique (et surtout celui des rédactions !), après l’échec de la conférence de Copenhague en 2009.

.

Que restera-t-il de cet emballement dans l’esprit des citoyens et dans celui des dirigeants de la planète ? Difficile de le prédire. Depuis 47 ans que notre association accompagne l’actualité environnementale, nous avons l’habitude de ces enthousiasmes qui retombent comme un soufflé. Et puis, notre monde entre dans une période d’instabilité qui rend les engagements difficiles à tenir et les prévisions encore plus incertaines.

.

Et pourtant, il y a urgence à agir dès maintenant pour limiter nos émissions de gaz à effet de serre. Plus nous attendrons et plus les conséquences seront importantes. L’année 2015 apparaît déjà comme la plus chaude de l’histoire et les températures ont atteint plus de 0° C au pôle Nord en décembre !

.

Mais si le changement climatique est une question centrale car il va modifier les conditions de notre vie sur terre, cela ne doit pas nous faire oublier que nous autres humains ne sommes pas les seuls habitants de notre planète. Jean-Marie Pelt, disparu peu avant Noël, savait comme personne nous raconter l’histoire des plantes et des animaux et nous faire réfléchir aux liens qui nous unissent à eux. Un homme remarquablement cultivé et ouvert sur le monde, auquel nous rendons hommage sur ce site.

.

Autre personne qui n’avait pas son pareil pour secouer nos certitudes, François Terrasson, auteur de La peur de la nature et membre actif de notre association, disparu depuis 10 ans maintenant. Nous lui consacrons plusieurs articles et vous invitons à suivre les conférences qui seront organisées cette année pour montrer combien sa pensée est d’actualité.

.
En effet, aujourd’hui encore, la vie sauvage nous dérange, comme en témoigne l’attitude de certains envers le loup, qui continue à faire peur, alors qu’il a failli disparaître de nos régions et qu’il a obtenu le statut d’espèce protégée en Europe. Suite à un arrêté ministériel autorisant l’abattage de loups, une trentaine de ces mammifères ont été tués en 2015, ce qui conduit plusieurs associations de protection de la nature à organiser une manifestation le 16 janvier à Lyon pour demander l’arrêt de cette chasse.

.

A l’ouest, à Notre-Dame-des-Landes, c’est une vaste zone humide qui est menacée par le projet de construction de l’aéroport, alors que les autorités s’apprêtent à expulser les personnes qui y habitent. Et ce, malgré la COP 21 et malgré la présence d’espèces rares sur ce territoire. Notre ami Fabrice Nicolino devrait être aux côtés des naturalistes engagés contre ce projet d’aéroport, le 7 janvier, pour montrer l’importance de cette vie que l’on néglige. Un beau symbole, un an après l’attaque contre Charlie Hebdo dont il a été lui aussi victime.

.

Nous sommes encore loin d’avoir une relation apaisée entre nous humains ou avec les autres espèces qui peuplent la nature.

.

Aussi, formulons-nous ces vœux : que l’année 2016 nous permette de retrouver le chemin de la vie et de l’émerveillement, qui est un puissant moteur de changement.

.

* IPSOS pour l’agence Havas France.

.

.


.

La montée du FN, c’est avant tout la défaite des écologistes


par Frédéric Denhez
Denhez-Frederic

.

Pourquoi n’est-ce pas l’écologie politique qui incarne l’envie de trouver un autre chemin ? Pourquoi le FN est-il le seul à faire espérer encore ? Pourquoi en ces temps de COP 21, alors que tout donne raison aux militants de la première heure, les écologistes ont-ils fait un score grotesque aux élections régionales ? Pourquoi n’est-ce pas eux, l’alternative aux partis corrompus par l’âge ? C’est en fait la seule question intéressante soulevée par ces élections. On sait que le monde ne peut qu’aller vers la sobriété, et EELV fait un gâchis !

.

Une étrangeté, en dépit du constat de l’accablante médiocrité du personnel politique de l’écologie française. Pourquoi voter pour eux puisqu’ils ont l’air d’être comme les autres ? Cette nullité n’est en réalité que l’écume des choses, car l’écologie, telle qu’elle est portée en France, ne peut pas donner envie.

.

Une étrangeté, décidément, car de conférences en débats, de rencontres en réunions publiques, l’écologie est présente partout. Elle est même devenue, grâce à la réforme grenellienne des documents d’urbanisme, l’occasion de la démocratie participative, qui n’est pas un vain mot. Allez voir les débats sur les trames vertes et bleues, par exemple. Un miracle, dans notre monarchie refoulée. Des gens de tout bord discutant de la position des haies, de la situation des zones humides, de l’intérêt d’une route, et qui du coup, chemin faisant, envisagent leurs territoires, relisent son passé, cartographient son présent, projettent son avenir. Et en modifient le cadastre sans se rendre compte que c’est par l’objectif de biodiversité qu’ils l’ont fait. Statistiquement, ces gens votent beaucoup FN, car ils sont de territoires ruraux, pauvres, oubliés. Et pourtant, l’écologie du quotidien leur a fait voir une possibilité d’avenir par eux seuls imaginée, tandis qu’ils conspuent l’écologie politique parisienne, celle des bobos-bien-mis-beaux-qui-parlent-plusieurs-langues et manient des concepts dans des concept-stores végétariens.

.

On peut appeler cela une dissonance cognitive, une schizophrénie, une incapacité à vouloir pour les autres ce que l’on a réussi à avoir pour soi. Appelons cela plutôt complexité. Aussi vertueuse soit-elle, la pensée écologiste est complexe, car elle oblige à tout considérer, dans le temps, l’espace et les disciplines de la connaissance. C’est possible à une échelle locale, quand on a l’objet face à soi, c’est virtuel, autrement. La pensée du FN est à l’inverse très simple en toute occasion  : il faut revenir en arrière, faire comme avant, et c’est d’autant plus simple que ça ne mange pas de pain, vu que le FN n’a jamais exercé le pouvoir. Enfin, pas sous son habit actuel.

.

Complexe, et gênant. L’avenir, demain, quoi qu’en dise, sera une remise en cause des piliers de notre mode de vie. De la voiture, du logement, de l’alimentation, de la consommation, des vacances. De tout ce pourquoi les gens se battent quotidiennement, parce que la société leur demande de le faire. Il faut consommer, consommer comme le voisin, rouler en voiture parce qu’il faut bien travailler en partant de la maison qu’on a acheté loin parce qu’elle était moins cher, pour un crédit épuisant qui ne trouvera de fin qu’à l’aube de la retraite, quand on l’aura. Et il faudrait que tous ces efforts fussent vains ? ! Qu’ils fussent même le symbole de la gabegie d’une société toxique ? Renoncer à ce que l’on peine à obtenir n’est pas a priori le projet social le plus excitant.

.

La société de consommation n’a pas besoin de consommateurs solvables, mais de consommateurs frustrés. Les pauvres sont sa litière. Et ils sont nombreux : en gros, la moitié de la France qui gagne, net, à peu près le SMIC. Qui veut consommer comme les autres, pour maintenir son rang, et n’a pas envie qu’on lui dise que c’est mal, parce que consommer c’est la preuve qu’on n’est pas – encore – dans la misère. L’écologie politique est de fait pour la majorité des Français une alternative crédible, car elle promeut de consommer différemment, d’aménager les territoires différemment, de créer des emplois différents, selon des symboles sociaux différents, mais elle est inaudible !

.

Car quiconque refuse d’entendre le porteur de nouvelles qui le dérangent intimement. Le syndrome de la femme battue : la perspective d’une autre réalité fait plus peur que le triste quotidien auquel on s’est habitué, pour le rendre supportable. En particulier dans une société qui a érigé la victime en héros moderne. La victime est l’acteur principal infantile et déresponsabilisé de notre comédie humaine : ce qui lui arrive n’est jamais de sa faute, on aime la plaindre. C’est l’autre, le gouvernement, l’étranger ou le « gaulois », le maire-qui-nous-avait-pas-prévenu-qu’on-construisait-en-zone-inondable ou le technocrate qui est à désigner. Pas le pauvre malheureux. Qu’on caresse comme un chien.

.

La victime n’écoute pas le porteur d’espoir s’il a des allures de prédicateur. Or, les messagers de l’écologie politique continuent de manier un discours accusatoire, catastrophiste, technique, désincarné, maniant de grands principes, dénigrant l’idée de progrès, redoutant l’État, fustigeant les entreprises, promouvant la si lointaine l’Europe, l’amitié entre les peuples, la bonté intrinsèque de l’homme etc. ; un discours qui, promettant in fine la pénitence par la sobriété pour éviter, c’est pas sûr, la guerre pour l’eau ou le pétrole, sous un climat de canicule, n’est pas désirable.

.

Comment adhérer à une perspective de bouleversement qui fait plus peur que la peur de l’évidence de notre décadence ?

.

Il manque à l’écologie un récit alternatif à la fois à l’eschatologie judéo-chrétienne et à la culture du progrès issue des Trente glorieuses. Il lui manque de se débarrasser de l’utopie pour l’envie. Il lui manque de dire que son projet n’est pas écologique mais politique, parce qu’écologique : s’adapter au changement climatique, c’est se préparer à un cycle de l’eau altéré, à suivre précisément le trajet de la goutte de pluie entre le ciel et la rivière pour éviter qu’elle ne dévale trop vite vers la ville, à privilégier et préserver en conséquence les sols de qualité, qui sont des réservoirs, ainsi à interroger l’aménagement du territoire et les pratiques agricoles, c’est-à-dire l’organisation du foncier, et donc, la répartition des pouvoirs et leur nature même. Et l’on s’aperçoit alors qu’en parlant sols, on parle prix de l’immobilier et coût de la voiture, on remet en cause l’organisation de la prise de décision et l’écheveau politique, le pouvoir du maire et les attributions des découpages administratifs. On révolutionne pour le bien commun.

.

Voilà, c’est ça, l’écologie : de la politique.

.

Frédéric Denhez a publié de nombreux ouvrages, dont Cessons de ruiner notre sol, aux éditions Flammarion. Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.
.

.


.

Climat : le temps des solutions ?

 


par Olivier Nouaillas
vice-président des JNE

.
Nous sommes quelques-uns aux JNE à avoir suivi un certain nombre de COP et autres Sommets de la Terre. Et nous voyons s’approcher la 21e, prévue à Paris du 30 novembre au 11 décembre, avec peut-être une certaine dose de scepticisme. Comment, en effet, croire encore à un processus onusien qui dure depuis aussi longtemps, ceci alors que l’urgence climatique n’a jamais été aussi grande ?

.

Grâce aux scientifiques du GIEC et à ses cinq excellents rapports, nous savons, en effet, tout de la menace qui nous guette si nous ne faisons rien : un réchauffement de + 4,8° C d’ici à 2100, la fonte de la banquise et des glaciers, la montée du niveau de la mer de plus d’un mètre, la bombe à retardement du permafrost, l’acidification des océans, l’effondrement de la biodiversité, la multiplication des extrêmes climatiques (inondations, sécheresse, cyclones….), l’insécurité alimentaire, les réfugiés climatiques … N’en jetez plus dans un monde déjà chaotique, inégalitaire, en proie à la violence, les récents attentats terroristes de Paris en étaient un des cruels et horribles exemples.

.

Aussi, dans ce climat particulièrement anxiogène, faisons, nous les journalistes chargés de décrypter l’écologie, l’effort de ne pas en rajouter dans le catastrophisme. Car le risque est grand de finir d’apeurer nos sociétés et la peur, comme chacun le sait, est très mauvaise conseillère. Et si – oui et si …- le sommet de Paris marquait non pas l’aboutissement (ne rêvons pas …), mais le commencement des solutions. Pour la première fois, en effet, plus de 170 pays, représentant 91 % des émissions des gaz à effet de serre (dont la Chine et les Etats-Unis, les deux plus grands pollueurs) ont envoyé leur contributions volontaires de réduction de leur GES. Certes, l’ONU et de nombreuses ONG ont montré qu’en les additionnant nous restions sur un trajectoire de 3° C de réchauffement, bien au-dessus du fameux seuil de 2° C, défini comme le seuil ultime lors du sommet de Copenhague en 2009.

.

C’est bien pour cette raison – la bouteille à moitié vide (pour les pessimistes) ou la bouteille à moitié pleine (pour les optimistes) – qu’il ne faudra pas lire l’accord éventuel du sommet de Paris de 2015 avec des lunettes en noir et blanc. Comme souvent, le diable se cache dans les détails et les « détails » de l’accord de Paris seront diablement importants pour l’avenir de la planète et de l’ humanité. Quid du financement du Fonds vert pour le climat, si important pour les transferts de technologies pour les pays du Sud ? Quid de leur complémentarité avec les objectifs de développement durable définis par l’ONU ? Quid de l’instauration progressive d’un prix mondial du carbone ? Quid du transfert des subventions aux énergies fossiles vers les énergies renouvelables ? Quid de l’accélération de la transition énergétique et écologique déjà engagée dans les villes et les territoires ? Quid de la sincérité des engagements des entreprises, dont certaines (pas toutes, là aussi ne soyons pas manichéens) sont tentées par le greenwashing ? Quid – et ce sera sans doute l’un des points les plus importants – des clauses de révision et des moyens de contrôle de l’accord de Paris pour ne pas attendre, les bras croisés, 2020, l’année de son entrée en vigueur ?

.

Si nous n’attendons pas de Paris un « accord miracle », celui du grand soir écologique qui réglerait d’un coup de baguette magique tous les problèmes, ce sommet peut être celui du début des solutions. A ce stade, la pression de la société civile, privée de manifestations pour cause d’état d’urgence, continue d’être indispensable. A elle d’être inventive et de continuer à dire que pour commencer à résorber ce chaos mondial qui cherche à engloutir toutes nos espérances d’un monde plus fraternel et solidaire, la lutte contre le changement climatique reste un puissant facteur de paix.

.

Olivier Nouaillas est co-auteur avec Jean Jouzel de Quel climat pour demain ? (Dunod, 2015). Il tient le blog « Planète verte » sur lavie.fr. Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.

.

Vous pouvez suivre toute l’actualité de la COP 21 sur le site de l’AJEC 21.

.

.


.

Faut-il faire le choix du journalisme militant ?

 


par Allain Bougrain-Dubourg
BOUGRAIN-DUBOURG-Allain

 

.

Une étudiante en journalisme me questionnait récemment sur la manière d’exercer son futur métier. Dois-je m’engager, faut-il militer ? me demandait-elle. Je lui ai répondu qu’il y avait deux manières de traiter l’information. Celle qui doit être factuelle, se limitant à rappeler les faits et celle du prosélytisme, s’appliquant surtout dans les « billets d’humeur ».

.
Lors de notre entretien, un événement que j’avais vécu m’est revenu en mémoire. Il remonte à deux décennies. En tournage à Taiwan, on me propose de filmer la capture d’un tigre et l’exploitation de ses « produits dérivés », à condition que je paie une quote part pour l’expédition. J’ai demandé une nuit de réflexion avant d’annoncer le lendemain que je ne participerais pas à la mise à mort du tigre.

.

Aujourd’hui encore, je me demande si mon choix éthique fut le bon. Bien sûr, j’ai ainsi soulagé ma conscience, mais ai-je servi la cause ? Les images de l’agonie du félin auraient sûrement mobilisé l’opinion mondiale alors que la pauvre bête s’est de toute façon éteinte… dans la plus grande indifférence.

.

Doit-on être journaliste actif ou passif ? Le choix se dessine sûrement en fonction des sensibilités.

.

Autre question posée par cette étudiante : « comment faire évoluer la cause animale ? » Sur ce thème, j’ai la réponse. Seuls les « événements » mobilisent les consciences. L’exemple récent de l’abattoir d’Alès en fait la démonstration. Voilà des lustres que les associations de protection animale dénoncent les conditions inacceptables d’abattage, tout particulièrement dans le secteur « rituel », halal et casher, et on ne peut pas dire que la société s’en émeuve même si plus de 50 % de la viande est ainsi obtenue. Il a fallu une caméra cachée témoignant de l’horrible traitement pour que la réalité se répande dans les médias.

.

Autre exemple significatif, celui visant à inscrire l’animal au titre d’ « être sensible » dans le Code Civil. Là encore, on ne compte plus les tables rondes au ministère de l’Agriculture, les pétitions et autres débats qui ont traité de cette question, laissant le projet lettre morte.

.

C’est en réalité un « Manifeste de 24 intellectuels » qui a déverrouillé le dossier, au point que quelques semaines plus tard, en janvier 2015, l’Assemblée nationale votait en lecture définitive la reconnaissance « d’un être vivant doué de sensibilité » dans le Code Civil.

.
Pourquoi une soudaine prise de conscience ? Tout simplement parce qu’on n’imaginait pas que les intellectuels en question (de sensibilités politiques diverses) se prononcent sur un tel sujet. En cosignant le texte, ils ont créé l’événement.

.

Greenpeace a bien compris la mécanique. Lors de sa création, en 1971 à Vancouver, les précurseurs ont clairement annoncé qu’ils n’engageraient que des campagnes susceptibles d’être médiatisées.

.

Regrettant de ne pouvoir s’attarder sur les autres sujets, ils avaient la conviction de pouvoir faire ainsi évoluer les comportements. Fidèles à leur engagement, ils ne manquent jamais de « créer l’événement » pour passer leur message. Et ça marche !

.
Reste à savoir comment s’y prendre aujourd’hui pour dénoncer la schizophrénie à laquelle nous assistons concernant la biodiversité. D’un côté, au plus haut niveau de l’Etat, on répète en boucle que la France doit être exemplaire en matière de biodiversité. De l’autre, sur le terrain, on s’en prend au vivant comme jamais. Les bouquetins du Bargy sont abattus malgré les recommandations et oppositions du CNPN, de l’ANSES, etc. Les loups sont traqués et abattus jusque dans le cœur d’espaces protégés. Les vautours sont métamorphosés en redoutables prédateurs. Les bernaches cravants sont jugées envahissantes… et la liste n’est pas close.

.
Je serais étudiant en journalisme animalier, il y a fort à parier que je deviendrais journaliste militant !

.

Pionnier de la défense de la nature et des animaux en France, Allain Bougrain-Dubourg vient de publier Il faut continuer de marcher, aux éditions La Martinière (lire ici la recension de ce livre par Marc Giraud). Vous pouvez le retrouver tous les dimanches matins à 7 h 54 (ou en podcast) dans Curieux de Nature sur France Inter. Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.

.

.


.

La Charte du Parc National de la Vanoise rejetée : une tragédie

 


par Yves Paccalet

 

.

Je contemple la montagne par la vitre de mon bureau. La Vanoise est sublime : alpages lavés d’ocre et de rouge, sommets bleu marine, avec des rochers niellés de névés reblanchis par la neige fraîche. Et là-bas…, là-bas…, l’énormité (oui, encore !) des glaciers du Pelve et de Chasseforêt, qui baisent un nuage comme en un rêve de Baudelaire…

.

Seules 2 communes sur 29 ont adhéré à la Charte

 

Un aigle tourne au-dessus des épicéas. Hier, un gypaète nous a rendu visite. Derrière la maison, deux biches et deux chevreuils ont brouté dans le pré. Scènes de paix. Nature aimable. Mais sale temps de fatigue sur la bête écolo que je continue d’héberger !

.

Hier, mercredi 30 septembre, j’étais à Chambéry. J’ai passé la matinée assis sur une chaise, et pas pour rigoler… Nous avions une réunion du Bureau, puis du Conseil d’Administration du Parc national de la Vanoise.

.

Je néglige les dossiers annexes. Le premier gros morceau a consisté à dresser le constat d’un échec dévastateur : celui du vote des communes sur la Charte d’adhésion.

.

Vingt-neuf étaient concernées. Deux ont dit « oui » : Peisey-Nancroix et Saint-Martin-de-Belleville. Les autres, même celles dont le maire était « pour » (Champagny, Termignon, Aussois…), même celle dont je suis conseiller municipal (Bozel), ont répondu « non ».

.

J’aurais préféré être Guadeloupéen

 

Le directeur du Parc, Emmanuel Michau, en avait les larmes aux yeux. Le président, Guy Chaumereuil, tentait de faire bonne figure. Le jeune maire de Peisey-Nancroix, Laurent Trésallet, nous a gratifiés d’une intervention enthousiaste, positive, tournée vers l’avenir et pleine de sagesse, qui m’a mis du baume au cœur. Il en aurait fallu d’autres.

.

Le Parc national de la Vanoise constitue une triste exception. Il est le seul, parmi les dix de la France, dans lequel les municipalités n’ont pas adhéré à au moins 75 %. J’ai déclaré au Conseil que j’aurais préféré être Guadeloupéen puisque, là-bas, le « oui » l’a emporté à 100 % !

.

Les efforts que nous avons pu faire (discours, réunions publiques, articles, pétitions…) sont restés vains. Nous nous sommes heurtés, année après année, aux mêmes récriminations aigries, répétées, recyclées, ressassées ad nauseam… J’en rappelle quelques-unes : le Parc gêne nos projets de développement. Nous refusons une couche supplémentaire de règlements. Les Parigots n’ont pas à nous dicter leur loi. Notre économie, c’est le ski. Le Parc de la Vanoise, nous l’aimons à tel point que nous voulons l’étrangler…

.
Une séquestration violente condamnable

 

À peine avalée l’amertume du rejet de la Charte, et de la dégradation collatérale de l’image de la Savoie aux yeux du monde, il a fallu évoquer un scandale : la séquestration du directeur du Parc, de son président et d’un de ses agents (Frank Parchoux). Cela s’est passé à Bramans, en Maurienne, dans la nuit du 1er au 2 septembre.

.

Les trois hommes ont été retenus pendant 15 heures par un groupe d’éleveurs de brebis qui exigeaient de pouvoir abattre cinq loups. Guy Chaumereuil nous a raconté, avec pudeur mais sans fard, que les preneurs d’otages se sont conduits en brutes vociférantes et méprisantes, qui insultaient non seulement la fonction des détenus, mais leur personne. Ces hors-la-loi, hélas, ont obtenu ce qu’ils voulaient, et le droit de massacrer non pas cinq, mais six loups. En séance, le préfet de la Savoie, Éric Jalon, nous a assurés (dont acte) qu’au contraire de ce que prétend la rumeur, il n’a pas négocié tant que la séquestration était en cours.
.

J’ai demandé que le Conseil d’Administration réprouve solennellement ces violences et proclame sa solidarité avec les victimes de la séquestration. Vous le croirez si vous voulez : la résolution a été adoptée, mais certains administrateurs ont voté contre. Je leur souhaite du courage lorsqu’ils voudront condamner les illégalités des banlieues ou les enlèvements de Daesh.
.

On ne devrait pas pouvoir fusiller les loups dans le parc

 

Le troisième sujet venait dans le fil du précédent : le loup. Oui « le » : c’est ainsi qu’on singularise la chose, l’espèce animale ou l’humain qu’on désire éliminer. « Le » cancer. « Le » migrant. « Le » loup…
.

Le Parc national de la Vanoise aide les éleveurs. Il leur propose une série de mesures positives, notamment des aides au gardiennage des troupeaux. Cependant, pour nombre de bergers, il n’existe nulle autre solution que l’exterminationdu prédateur. La tuerie a déjà commencé, et pas seulement en Savoie.

.
J’ai indiqué qu’en France, nous avons moins de 300 loups, et que la population de l’espèce a même diminué en 2015 par rapport à 2014. J’ai rappelé qu’en Italie, les loups sont 1 500, et 2 000 en Espagne ; et que, dans ces deux pays, ils causent bien moins de souci qu’en France. J’ai affirmé, de surcroît, qu’à mes yeux il existe deux lignes rouges : primo, je refuse qu’on remette en question le statut de protection de Canis lupus (et la Convention européenne de Berne dont la France est signataire) ; et, secundo, je n’admets pas qu’on autorise des chasseurs à fusiller l’animal dans le cœur du parc.
.

Mon âme a compris que les fusils se rapprochent

 

Vous me croirez ou non, mais dans la résolution votée par le Conseil d’Administration, deux phrases ambiguës laissent entendre qu’on pourrait, primo « faire évoluer » le statut du loup en tant qu’espèce protégée ; et, secundo, que la question de sa traque dans le cœur du parc « ne doit pas être un préalable à la discussion ».

.

La bête écolo qui s’agite en moi depuis des décennies donne des signes de lassitude.

.

Mes indignations s’effritent à force de se briser sur le mur des saccages, des pollutions et des violences faites à la Beauté. Je fatigue. Mes cris rageurs se muent en couinements de chiot.

.

Le loup qui hurlait dans ma cervelle et par ma bouche n’est plus capable d’émettre que des gémissements pitoyables. Mon âme a compris que les fusils se rapprochent, que le béton et la bagnole gagnent la bataille, que le fric assoit son empire, et que mes petits-enfants ne connaîtront jamais les plaisirs que j’ai connus quand j’étais petit sauvageon en liberté dans la montagne.

.

Administrateur du Parc de la Vanoise et membre des JNE, Yves Paccalet a publié de nombreux livres, dont Éloge des mangeurs d’hommes (Éditions Arthaud). Retrouvez-le sur son blog en cliquant ici. Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur. Il est paru également dans le Plus de l’Obs.

.

.


.

1 2 3 8
ANNUAIRE 2016
Annuaire-JNE-2016   
LogoAJEC21

Pour tout savoir sur les négociations climatiques, rendez-vous sur le site de l'AJEC21