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L’archipel de Malte : une histoire humaine hors du commun dans une nature en bien mauvais état

Situé entre le géant sicilien et l’éperon tunisien, l’archipel maltais (7 îles, dont les trois principales sont Malte, Gozo et Comino) ne comprend qu’une surface globale bien modeste (316 km² en tout, 250 km² et 27 km de long pour la plus grande île de Malte) en mer Méditerranée. Il correspond à la partie émergée d’un plateau d’origine sédimentaire tertiaire, qui relie cet archipel à la Sicile, située à 80 km.

par Annik Schnitzler

La position de l’archipel entre Orient et Occident, Europe et Afrique (plus précisément à 284 km de la pointe Est de la Tunisie) explique son rôle majeur pour les navigateurs de la préhistoire et de l’antiquité. Cet archipel semble toutefois n’avoir été habité par l’homme que depuis le Néolithique. Ces premiers habitants, venus probablement d’Anatolie, occupent des grottes. L’une des plus célèbres d’entre elles est celle de Ghar Damal, dont les traces d’habitation remontent au 6000 et 5000 avant J.C. Ces premières populations d’agriculteurs éleveurs échangent activement avec les îles voisines de Lipari et Pantelléria. Ces échanges entre îles font la richesse de l’archipel maltais, et permettent sans aucun doute l’érection de temples. Les premiers d’entre eux sont modestes, mais ils prennent de l’ampleur dès 3600 avant J.C., période à laquelle sont édifiés des édifices aux dimensions titanesques, s’étendant sur plus de 3000 m² pour certains. L’effort considérable pour leur édification a nécessité des dizaines de milliers de tonnes de matériaux qu’il a fallu transporter et assembler. On estime que des équipes de 300 à 500 ouvriers ont dû se relayer durant des siècles. Ces constructions d’architecture monumentale sont bien antérieures à l’édification des pyramides d’Egypte, et sont considérées comme les premiers grands édifices de pierre de l’humanité.

En raison de sa situation stratégique, l’archipel maltais a été occupé par de nombreuses sociétés : Phéniciens, Grecs (un millénaire avant J.C., l’île aurait accueilli le plus célèbre des navigateurs de l’Odyssée, Ulysse, retenu par les charmes de Calypso sur l’île de Gozo), Romains, Barbares, Byzantins, Arabes Aghlabides d’Ifriqiya, Normands, Angevins, Aragonais. Malte a été profondément marqué par l’influence de l’Ordre Souverain de Malte, fondé à Jérusalem en 1048, et établi à Malte au XVIe siècle. Les riches et prestigieux chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem ont couvert l’archipel d’une quantité d’églises et de monuments fortifiés au cours des siècles de leur présence. Plus tardivement, entre les deux guerres mondiales, Britanniques et Français s’y sont installés.

L’archipel réunit d’autres originalités : il s’agit du plus petit Etat de l’Union européenne depuis son entrée en 2004, Quarante ans après son indépendance du Royaume Uni ; sa densité y est une des plus élevées au monde ; ses habitants y parlent une langue sémitique d’origine berbère et arabe, mais qui est la seule ici à être écrite en alphabet latin.

De tels déferlements humains sur des surfaces aussi réduites ont eu des impacts considérables sur la nature maltaise. Actuellement, on ne peut qu’être un peu déçu par les paysages terrestres, particulièrement abîmés sur la grande île de Malte par l’expansion des villes et le dense réseau routier. Les forêts y ont disparu depuis longtemps, bien avant l’ère chrétienne, autour de 2340 avant J.C. Une recherche sur Google prétend qu’il reste quelques reliquats de ces chênaies à Quercus ilex, avec quelques exemplaires vieux de 9 siècles, dans un lieu protégé dénommé Il-Ballut Tal-Wardija dans la baie Saint Paul, qu’il nous a été impossible de trouver. Sans doute la surface modeste (200 m sur 40 seulement) la rend-elle presque invisible.

Le cyprès de l’Atlas (Tetraclinis articulata), a trouvé refuge à Malte. Considéré en grand danger d’extinction par l’UICN, il est le symbole de l’île – photo Annik Schnitzler

A défaut de vraies forêts, l’archipel comporte quelques espèces arborescentes, comme le pin d’Alep, largement répandu dans la Méditerranée de l’ouest. Le cyprès de l’Atlas (Tetraclinis articulata), un conifère de la famille des Cupressacées, y a trouvé refuge entre Afrique du nord et sud de l’Espagne, qui constitue son aire de distribution.

Cette espèce est considérée en grand danger d’extinction par l’UICN, en raison de sa rareté naturelle et surtout des multiples usages qu’en ont fait les hommes depuis l’Antiquité comme arbre pour la construction, pour des usages médicinaux. Devenu symbole de l’île, présent sur les pierres tombales des chevaliers de l’Ordre de Malte, il est abondamment planté le long des chemins, routes et jardins, notamment dans le seul grand jardin boisé, un peu sauvage, à Busket Garden. Peut-être subsiste-t-il quelques individus à l’état sauvage. Certains sites sont cités sur Internet: Mellieha au nord, il-Maqluba au sud-sud ouest de Malte, dans le centre Est (aire de Mosta) et Iċ-Ċagħak au nord ouest de Malte.

Une autre plante m’a intriguée : le lierre. Il survit sur les murs, n’ayant presque plus de supports arborescents qui lui conviennent. Il pourrait venir de la même population que celle de l’Afrique du nord, ou alors de Sicile. Toutefois, on prétend qu’il aurait été importé par les Anglais. Peut-être les deux théories sont exactes : il aurait colonisé Malte naturellement, comme partout dans les îles méditerranéennes et atlantiques, mais se serait métissé avec des lierres importés d’Europe.

Le glaïeul des moissons (Gladiolus italicus), également connu sous le nom de glaïeul d’Italie, est une fleur sauvage commune à Malte – photo Annik Schnitzler

Ces îles dévastées par l’homme conservent encore quelques paysages magnifiques dans les champs en friche et dans les maquis au printemps. Les fleurs sauvages (crocus et glaieul sauvages, coquelicot, linaire) y sont de toute beauté. Parmi les nombreuses espèces endémiques de l’île, la curieuse plante nommée en forme de champignon, le cynomorium écarlate (en maltais Għerq tal-Ġeneral, racine du Général), une plante vivace parasite aux vertus diverses (aphrodisiaque, anti hémorragique, anti dermatoses..) ne vit que sur un rocher à l’Ouest de Gozo. On peut en voir une représentation dans un musée à Malte.

Qu’en est-il des animaux ? Ceux qui dominent naturellement sont les oiseaux, et les micromammifères, du moins depuis la fin des temps glaciaires. Mais il faut se plonger bien plus loin dans le passé, aux temps pléistocènes, pour que l’histoire naturelle de l’archipel maltais devienne réellement fascinante. On peut en avoir une idée en visitant le petit musée de Ghar Darham à l’est de Malte, où sont exposés les restes fossiles d’une faune extraordinaire qui a peuplé l’ile en vagues successives, durant des centaines de milliers d’années. La grotte de Ghar Darham adjacente à ce musée a livré toute une chronologie de l’histoire de cette faune.

Des mammifères des temps glaciaires, hippopotames et éléphants notamment, ont colonisé la Sicile et Malte. La parenté des espèces de deux îles est liée au fait qu’il y a eu plusieurs périodes au cours desquelles les deux îles ont été connectées : 155 mètres d’abaissement du niveau des mers au plus fort de la dernière glaciation, certes insuffisant pour un pont terrestre sauf s’il y a eu sédimentation ou/et mouvements tectoniques. Les connexions Sicile continent, et Sicile Malte ont été sans doute temporaires, mais présentes dans le passé lointain. L’une d’entre elles a eu lieu entre Pléistocène inférieur et moyen (autour de 690 000 BP), permettant l’immigration d’éléphants et d’hippopotames d’Italie en Sicile et à Malte. D’autres immigrations ont été possibles lors d’épisodes glaciaires ultérieurs, avec parfois de meilleures connexions avec la Sicile (autour de 90 000 ans). Dans ce cas, les écosystèmes maltais étaient davantage équilibrés, permettant une meilleure survie aux espèces. L’éléphant de Malte et de Sicile Elephas falconieri, issu de l’éléphant antique Elephas (Palaeoxodon) antiquus comme tous les autres éléphants des îles de la mer Egée et autres îles méditerranéennes, y a vécu. Cet éléphant a eu une histoire particulière : il est devenu le plus petit éléphant au monde (90 cm au garrot).

Plus récemment autour de 22 000-18000 ans, ont été trouvés des restes d’un cerf élaphe, ours et loup, ainsi qu’un cheval. Tous ont disparu bien avant l’apparition des premiers humains autour de 7000 ans. Malte peut donc être considéré comme un laboratoire naturel pour l’étude des réponses des animaux terrestres aux changements particulièrement stressants de l’environnement au cours du Quaternaire. En particulier, on remarque que le nanisme n’a pas permis la survie des mammifères. Stress climatiques, montée des mers (qui diminue la surface des îles et supprime les ponts avec le continent) ont joué ici dans la dépression génétique et l’extinction, sans intervention humaine.

Depuis l’isolement de l’archipel, seuls les petits mammifères ont survécu. A cela s’est ajoutée l’impressionnante liste des animaux apportés par l’homme, dont les plus anciens sont le rat et le lapin, arrivés avec les Phéniciens il y a 2700 ans. La chair du lapin est d’ailleurs fort appréciée sur l’île.

Le célèbre faucon maltais ne se trouve plus qu’au musée – photo Annik Schnitzler

Quant aux oiseaux migrateurs, ils croient trouver sur ces îles un refuge lors des grandes migrations printanières et automnales. Malte, grâce à sa position géographique entre l’Italie et la Tunisie, est en effet un lieu de halte essentiel pour ces oiseaux franchissant la Méditerranée. C’est l’un des trois principaux couloirs de migration entre l’Europe et l’Afrique avec Gibraltar et le Bosphore. Mais sur Google on peut lire de nombreux articles témoignant que ce pays devient un enfer pour les oiseaux de passage. En effet, il existe des « traditions » scandaleuses de chasse aux oiseaux, qui n’ont pas été totalement remises en cause avec l’entrée de ce pays dans l’Union européenne. Il s’agit selon certains auteurs d’un véritable massacre organisé d’une partie des oiseaux migrateurs européens qui ont la malchance de migrer au-dessus de ce pays dans leur route vers l’Afrique. En 2015, un référendum a indiqué que la population dans son ensemble est très favorable à ces chasses, malgré qu’elles soient en violation avec les lois européennes. Certains oiseaux, tels que le faucon pèlerin, de la même famille que le célèbre faucon maltais, ont disparu de l’île depuis 1980, rapporte le quotidien britannique The Independent.

Estimation du nombre d’individus tués annuellement réalisée par l’International Council for Bird Preservation

Bondrée apivore (500-1.000), Faucon crécerelle (1.000-1.750), Busard des roseaux (400-800), Faucon hobereau (500-1.000), Héron cendré (500-1.000), Bihoreau gris (1.000-2.500), Aigrette garzette (1.000), Héron pourpré (400-800), Pluvier doré (1.000-1.500), Tourterelle des bois (100.000-200.000), Coucou gris (500-1.000), Petit-duc et Hiboux des marais (500-1.000), Grive musicienne (200.000-300.000), Rouge-gorge (20.000-50.000), Huppe fasciée (1.500-2.500), Engoulevent d’Europe (2.000-3.000), Alouette des champs (50.000-100.000), Pie-grièche à tête rousse (100-300), Loriot (4.000-7.000), etc. Plus de 250.000 Moineaux espagnols, 30.000 Hirondelles rustiques et de fenêtre et 15.000 Martinets noirs servent également chaque année de cibles d’entraînement, le corps des victimes mortes ou blessées jonchant les rochers. En outre, il faut également constater le tir de Chevaliers aboyeurs, Traquets motteux, Guêpiers d’Europe, Avocettes élégantes, Echasses blanches, Oedicnèmes criards, Busards cendrés, Balbuzards pêcheurs, Circaètes Jean-le-blanc, Percnoptères d’Egypte, Faucons kobez, Cigognes, Flamants, Grues cendrées… En résumé, tout ce qui passe !

Il reste les oiseaux sédentaires commensaux, comme les moineaux, qui semblent pour la plupart atteints de dépression génétique, ainsi qu’en témoignent les formes albinos partielles ou totales qu’on peut voir un peu partout.

Un séjour très enrichissant, mais qui laisse finalement une impression de profonde destruction des milieux naturels, sans apparente remise en question de la part de ses habitants.

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Bibliographie

Hunt, C.O. & Schembri, P.J. 1999 Quaternary environments and biogeography of the Maltese Islands. In: Mifsud, A. & Savona Ventura, C. [eds] Facets of Maltese prehistory. pp. 41-75; Malta : The Prehistoric Society of Malta; vii + 243pp.

Guilaine J. 2001 Malte et la préhistoire de la Méditerranée dans Malte du Néolithique à la conquête normande, Dossier d’archéologie, 267, p. 18-19.

Palombo M.R. 2001 The World of Elephants – knowledge, problems and perspectives. International Congress, Rome 2001.

Stevens D. 2000. The Maltese national tree – the araar tree.

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Algérie : le cadre de vie dégradé en été

La tradition estivale à l’algérienne se maintient en 2018.

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par M’hamed Rebah

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En plus du feuilleton politico-judiciaire de la saison, qui tient en haleine la population, le cadre de vie connaît sa dégradation habituelle : coupures d’eau, plus ou moins longues, et carrément la pénurie pour les habitants placés par la malchance au mauvais endroit ; saleté repoussante des rues (y compris «centrales») et places, amas d’ordures un peu partout sur des trottoirs en mauvais état, parcourus par les eaux usées; nuisances sonores «normales» comme si elles étaient intégrées à l’ordre public, même la nuit, le fameux tapage nocturne qui est devenu impuni, voire «organisé» d’en haut quand il s’agit d’activités «culturelles» ou dites de «loisirs» au milieu d’habitations, sans aucune consultation des riverains tenus dans le mépris le plus total.

La grande inconnue, en l’absence d’études épidémiologiques sérieuses, reste la pollution de l’air due à un parc automobile roulant en très grande partie au gas oil classé cancérigène par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Seule note de satisfaction à Alger, le démantèlement des panneaux publicitaires a mis fin à une pollution visuelle qui portait atteinte dans l’indifférence générale à l’esthétique du paysage urbain (très belles perspectives, vues sur la mer et façades de bâtiments culturels ou historiques, masqués…). Quant à la pollution lumineuse, due à un éclairage public anarchique, personne n’y fait attention.

Dans le malaise urbain, c’est le bruit qui agit comme facteur principal en privant les espaces publics de la tranquillité indispensable aux citadins. En ville, et a fortiori en plein centre, surtout quand il s’agit d’une capitale, comme Alger, les spécialistes estiment que la qualité sonore est un élément fondamental du vivre ensemble dans les espaces publics (places, jardins, squares..) et sur les terrasses des cafés et restaurants autant que sur les balcons des habitations.

Les jeunes pensent que les activités «culturelles» organisées par les autorités sur la voie publique, qui leur sont proposées, ont une motivation politique inavouée (les distraire et les démobiliser), et ils sont alors enclins à appuyer les actes d’«inquisition», à motivation tout aussi politique et inavouée (mobiliser et embrigader les jeunes dans les mouvements islamistes), qui empêchent ces activités de se dérouler.

En plus, dans leur grossière manœuvre de manipulation, les «inquisiteurs» reçoivent le soutien inespéré de riverains excédés par les nuisances sonores et qui estiment que « la fin justifie les moyens » ; l’essentiel, pour eux, est d’obtenir la «délocalisation» des activités bruyantes, musicales ou à caractère commercial et publicitaire, vers des salles insonorisées ou des emplacements éloignés des lieux habités.

Dans le contexte de mal-vie entretenu par l’insuffisance des services publics (approvisionnement en eau et en électricité, ramassage des ordures, nettoiement des rues, transport, soins…) et par les difficultés sociales qui découlent du déficit de projets de développement, contexte alourdi, au sud du pays en particulier, par la canicule, la « culture dans la rue », à partir d’une scène posée sur la voie publique et accompagnée de haut-parleurs, offre un excellent prétexte aux inquisiteurs-manipulateurs qui opèrent alors sur un terrain facile.

Par ailleurs, la presse publie presque chaque jour des articles et reportages de journalistes effarés par le spectacle que présente l’état de l’environnement urbain qui n’a jamais atteint, selon leurs témoignages, un tel niveau de dégradation. Dernièrement, une consœur du Quotidien d’Oran a fait état de la présence en ville de sangliers attirés par la nourriture qu’ils peuvent trouver dans les mini-décharges sauvages qui pullulent dans les quartiers. « Alger vaincue par la saleté », a titré une autre consœur (Le Soir d’Algérie) qui s’interroge : « qui n’a pas remarqué l’amoncellement des ordures dans différents quartiers de la capitale ? ». Ailleurs, plus précisément à Ain El Turck (Le Quotidien d’Oran,  8 juillet 2018), ce sont « des amas de gravats, de sable et de ciment sur les trottoirs et la voie publique ». A Guelma, d’après le correspondant du Soir d’Algérie, la ville ne cesse de « crouler sous les poubelles débordantes et les tas d’ordures qui s’amoncellent sur les trottoirs et parfois même sur la chaussée ».

Les citoyens ont une bonne part de responsabilité dans cette situation. Leur incivisme flagrant est le plus souvent du au manque d’éducation (que leur apprend-on à l’école ?), mais, selon des experts, dans certains cas, il s’apparente à des actes de désobéissance civile, comme forme d’hostilité aux institutions et à l’Etat.

Il est encore possible d’améliorer le cadre de vie urbain à condition d’associer la population à ce qui se fait dans son lieu d’habitation et de faire respecter la loi par tous. Tout récemment, mardi 24 juillet à Saida, le ministre de l’Intérieur, des Collectivités locales et de l’Aménagement du territoire, Nouredine Bedoui, a indiqué la voie à suivre en faisant savoir aux gestionnaires locaux qui l’ignorent, que « la conjugaison des efforts de l’élu au niveau local, du responsable administratif et des représentants de la société civile nous permettront d’éviter de commettre des erreurs ».

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Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du dimanche 5 août 2018.

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Désertification en Algérie : l’impératif de protéger les terres agricoles

Loin des yeux des 87 % de la population algérienne qui vivent au nord du pays (sur 11 % du territoire), le désert, à travers le phénomène qui porte son nom, la désertification, n’a les honneurs des médias locaux qu’une seule fois dans l’année : le 17 juin, Journée mondiale de lutte contre la désertification.

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par M’hamed Rebah

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Le 17 juin est la date anniversaire de la signature et de l’adoption, en 1994, à Paris, de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification dans les pays gravement touchés par la sécheresse et/ou la désertification, en particulier en Afrique (c’est son intitulé complet). Les spécialistes n’ont pas encore réussi à convaincre tout le monde que la désertification ne signifie pas l’avancée du désert, mais la dégradation des sols, c’est-à-dire la perte de leurs capacités à produire la nourriture destinée aux populations.

Le 17 juin focalise donc un intense travail médiatique de sensibilisation sur cet aspect. Le but est de faire prendre conscience aux Algériens de la nécessité de préserver les terres agricoles en évitant la dégradation des sols. Et le lendemain du 17 juin, tout est presque oublié. Un vent d’affaires, contraire au prêche de la veille, se remet à souffler. La recherche du profit, qui est la motivation exclusive de certains «investisseurs» attirés par le foncier agricole, ne s’embarrasse pas de considérations écologiques. Ces «investisseurs» n’hésitent pas, quand leurs intérêts égoïstes immédiats le commandent, à dévier les terres de leur vocation agricole pour les transformer en assiettes pour la construction dans le cadre de la promotion immobilière jugée plus rentable, à leurs yeux.

L’actualité est marquée par de nombreuses actions d’agriculteurs qui veulent défendre leurs terres face à ces atteintes déguisées en opérations d’investissements et de modernisation. C’est ce qui s’est passé dans la wilaya céréalière de Tiaret, « dans la localité de Rahouia, où des hectares de terres agricoles, parmi les plus fertiles de la région, ont été destinés à l’habitat rural » (Quotidien d’Oran du 17 juin 2018). On se souvient de l’action de protestation populaire organisée, il y a deux ans, dans la petite ville d’Oued Taga (wilaya de Batna) par les habitants et agriculteurs (producteurs de pommes), rejoints par les citoyens des villages et communes limitrophes (Timgad, Imine Toub et même Arris qui se trouve à plus de 40 km de la ville d’Oued Taga), contre l’installation d’une cimenterie à cause du risque de pollution et de destruction des vergers.

Dernièrement, la journaliste d’investigation Salima Tlemçani a révélé le contenu du rapport des experts qui ont analysé les réponses aux appels d’offres concernant la cession au privé de fermes pilotes appartenant à l’Etat. Elle fait état de leur scepticisme basé sur un constat qui n’étonnera que les plus crédules : les soumissionnaires ne cherchent rien d’autre que posséder ces terres et non pas les travailler (El Watan, 18 juin 2018). Si les prédateurs réussissent à faire main basse sur les fermes pilotes et d’autres terres fertiles, on pourra dire adieu à la sécurité alimentaire.

Selon une spécialiste de la question, Saliha Fertas, qui est sous-directrice à la Direction générale des forêts (DGF), chargée de la lutte contre la désertification, les images satellites prises par l’Agence spatiale algérienne (carte de sensibilité à la désertification sur les 12 wilayas de la steppe, établie en 1996 et actualisée en 2010), et celles de la NASA (carte mondiale en partenariat avec le secrétariat de la Convention, réalisée récemment), ont montré que 9 % des terres du nord de l’Algérie sont dégradées de façon irréversible. Occupées par des bâtiments, ces terres ne donneront plus rien. La lutte contre la désertification est intimement liée à l’enjeu de la sécurité alimentaire. Les atteintes au foncier agricole menacent la sécurité alimentaire de notre pays et donc son indépendance.

Pour les spécialistes, « la lutte contre la désertification et la dégradation des terres est une composante importante, sinon essentielle, des stratégies de développement durable dans les pays touchés ». Est-ce l’avis de tous en Algérie ? Certes, sur la liste des problèmes d’environnement les plus perceptibles, la désertification est très loin d’avoir la priorité chez nous. La gestion des déchets et la propreté en milieu urbain, du ressort des Assemblées populaires communales (APC), restent le problème n°1, comme le prouvent les mini-décharges sauvages un peu partout aux coins des rues. Les candidats au bac en savent quelque chose, eux qui sont entrés dans des centres d’examen, y compris dans la capitale, en croisant des monticules d’ordures pas loin de la porte de l’établissement scolaire après être passés par les détritus qui jonchent la rue. Aucune attention particulière, en matière d’enlèvement des déchets et de nettoyage des rues, ne semble avoir été portée au contexte de l’épreuve du bac, pourtant moment exceptionnel dans la vie des Algériens et du pays. Il est vrai que les établissements scolaires livrés à cet environnement insalubre se trouvent à l’écart des grandes artères et des caméras. Ne parlons pas des nuisances sonores et du tapage nocturne, devenus «normaux» dans les villes algériennes, comme s’ils faisaient partie de l’ordre public.

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Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du mardi 26 juin 2018.

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Écotourisme : au-delà de l’effet de mode, savoir considérer une approche territoriale

Suffirait-il de visiter un espace naturel préservé pour faire de l’écotourisme ?

par Jean-Pierre Lamic

Fou à pattes bleues – Galapagos 2008 – photo Corinne Bazin

Cette notion, à laquelle beaucoup commencent à s’intéresser est plus complexe qu’il n’y paraît : voici un décryptage du concept pour une meilleure compréhension des divers enjeux, notamment au niveau des territoires.

L’écotourisme est la forme la plus ancienne de tourisme responsable, basé sur des visites effectuées dans des territoires protégés : Parcs nationaux, Parcs naturels régionaux, réserves, zones vierges.

Il concerne aujourd’hui un nombre important de territoires.

Cependant cette notion reste floue et est parfois galvaudée pour en donner une forme que l’on peut qualifier de frelatée. Un décryptage du concept et des enjeux s’avère par conséquent indispensable.

L’écotourisme attire de plus en plus de voyageurs potentiels, mais il existe dans ce domaine un déficit de communication, et une difficulté à identifier les opérateurs du secteur.

Les 3 500 accompagnateurs en montagne, répartis sur l’ensemble des massifs constituent l’un des principaux réseaux de terrain, y compris pour les offres en « tout compris ».

Écotourisme : Comment le définir ?

Ils se sont penchés sur la question et, de manière consensuelle, ont déterminé une nouvelle définition du terme écotourisme :

l’écotourisme englobe les principes du tourisme durable en ce qui concerne les impacts de cette activité sur l’économie, la société et l’environnement, et comprend les éléments particuliers suivants qui le distinguent de la notion plus large de tourisme durable :

 Il contribue activement à la protection du patrimoine naturel et culturel,

 Il inclut les communautés locales et indigènes dans sa planification, son développement et son exploitation, contribue à leur bien-être, et encourage leur participation,

 Il propose aux visiteurs une interprétation du patrimoine naturel et culturel,

 Et il se prête à la pratique du voyage en individuel ainsi qu’aux voyages organisés pour de « petits groupes ».

L’Etna en 2012 – photo Jean-Pierre Lamic

L’ensemble des experts s’accorde sur le fait que le caractère différenciant de l’écotourisme face aux autres formes de tourisme durable est la « composante éducative » et « la médiation à l’environnement ».

Toutefois, l’écotourisme ne contribue pas seulement au bien-être ou à la participation des communautés locales, mais se doit de considérer l’ensemble des implications sociales qui découlent de la mise en tourisme des territoires, notamment en fonction des intérêts souvent divergents des différents groupes ou corporations qui constituent les communautés.

Enfin, il est à noter le lien indissociable entre écotourisme et territoires.

Quels intérêts pour le voyageur ?

Pour le voyageur l’intérêt principal réside dans la compréhension d’un territoire.

S’il choisit le ou les bons médiateurs, il pourra véritablement profiter des divers éléments qui en constituent l’attractivité : les plus beaux paysages, les lieux conviviaux, les produits du terroir, la richesse patrimoniale, la faune et la flore à côté desquelles il aurait pu passer sans les apercevoir, la population locale imprégnée de ses traditions…

Autant d’éléments qui enrichissent le voyage lorsqu’on prend le temps de les découvrir.

Ce qui implique une certaine lenteur, donc la réduction des déplacements, source d’économies : pour le voyageur (prix du voyage) et pour la planète (émissions de CO2).

Quels intérêts pour l’hôte ?

L’hôte quant à lui, ne pourra retirer un quelconque intérêt à la venue du voyageur que s’il y a véritablement un échange, pas uniquement basé sur le seul acte d’achat. Les échanges peuvent être de toute nature : ceux qui permettent une meilleure connaissance mutuelle favorisant le respect, un simple sourire, un apport de connaissances, l’intérêt porté par le visiteur au visité qui permet la prise de conscience de la richesse du patrimoine, tant matériel qu’humain, etc.

Quels intérêts pour la nature ?

La « composante éducative » et « la médiation à l’environnement » engendrent l’acquisition de connaissances de la part des publics, ce qui favorise un meilleur respect et une meilleure protection de la nature.

Ecureuil de Barbarie et papillon – Fuerteventura en Argentine (Iguazu) – 2014 – photo Jean-Pierre Lamic

Par exemple, un public de randonneurs, qui ne savent pas que des oiseaux nichent au sol, peut être très destructeur pour les espèces concernées, tout en n’ayant aucune conscience des dégâts occasionnés.

Le même public, s’il est averti, ne causera pas de destructions, et transmettra autour de lui les valeurs inhérentes à leur protection.

Certaines espèces, tels le vautour fauve ou le bouquetin, ont pu être réintroduites en partie grâce à cette connaissance dispensée par les Parcs nationaux, auprès des visiteurs, mais aussi et surtout auprès des habitants, des agriculteurs et des chasseurs.

Parfois, le simple fait qu’un public s’intéresse à une espèce, et fait le déplacement pour l’observer, permet sa protection (comme pour les éléphants au Kenya), en la justifiant, notamment d’un point de vue économique.

Quels sont les inconvénients de l’écotourisme ?

Par définition, l’écotourisme concerne plutôt les espaces préservés, soit parce qu’ils ont été oubliés, protégés, qu’ils étaient trop éloignés de tout accès ou situés en zone militaire ou de conflits.

Chute d’eau au Brésil – 2014 – photo Jean-Pierre Lamic

Un accès facilité, une législation plus permissive, une gare ou un aéroport, construits à proximité, l’arrêt d’hostilités, une mention dans un guide touristique, un article dans un magazine, génèrent souvent un afflux massif vers ces zones pas ou peu préparées à recevoir des flux touristiques.

L’écotourisme est, par conséquent, totalement tributaire d’une bonne gestion territoriale qui se doit d’inclure le calcul préalable de la capacité de charge d’un territoire avant toute mise en tourisme.

Ce qui implique une gestion planifiée des territoires, déconnectée des intérêts particuliers et privés.

Et pas comme on le voit un peu partout, un développement opéré par des opérateurs privés sur des territoires ne disposant d’aucun levier permettant d’agir sur le volume de touristes envisagé. Vaste débat…

Existe-t-il des limites à l’écotourisme ?

Les limites de l’écotourisme sont donc liées à la fréquentation des territoires.

Est-elle acceptable, et par voie de conséquence, non nuisible aux espèces et populations qui les composent ?

La fréquentation est-elle trop importante ? Engendre-t-elle une surproduction de déchets que l’on ne peut retraiter ? Une demande accrue en eau ou ressources déjà rares pour les habitants ? Des nuisances à la faune ou la flore locales ? Demande-t-elle l’importation de denrées non produites sur place ?

Ces questions, pourtant cruciales sont rarement posées !

Quels sont les critères à retenir, les pièges à éviter ?

Beaucoup d’écotouristes s’auto-organisent, oubliant souvent au passage que les émanations de CO2 émises par l’activité touristique sont largement dues au tourisme individuel et au transport (75 % des émissions dans les stations de montagne).

Et que par conséquent, ils y contribuent très largement tout en préservant leur bonne conscience. Une certaine forme d’ « écotourisme » routier continue de se développer chaque été un peu plus.

L’une des nombreuses plantes du Cardonal-Tabaibal, formation végétale mixte typique des côtes canariennes – Gran Canaria 2017 – photo Jean-Pierre Lamic

Voyager de manière individuelle dans des zones protégées, ne transforme pas de facto tout visiteur en écotouriste. Il suffit d’additionner la quantité de matières fécales et de déchets laissés par l’ensemble des « écotouristes » individuels dans certains endroits pour s’en convaincre.

Les principaux critères à retenir sont donc relatifs à la capacité des territoires et des populations locales à accueillir un certain nombre de visiteurs, sans jamais dépasser la capacité de charge, et la limitation volontaire par tout un chacun de ses propres consommations d’eau, de ressources, sa production de déchets, et ses émissions de gaz à effet de serre.

Pour l’écotouriste, le principal piège à éviter est celui lié à l’information reçue, qui l’incite à visiter des sites qu’il faut avoir vus. Il ne faut jamais oublier qu’au-delà d’un certain seuil, toute personne supplémentaire participe à l’incrémentation de la sur-fréquentation.

Les différents types de vacances éco-responsables

Il existe diverses formes d’écotourisme ou de tourisme responsable :

• la villégiature (les déplacements sont rares),

• la découverte en étoile (les déplacements doivent être programmés de manière rationnelle),

• l’itinérance (les déplacements constituent les étapes et doivent être effectués en utilisant un moyen de transport non polluant).

La villégiature sur le mode éco-responsable revient à combiner un séjour en immersion – idéalement chez l’habitant, en gîte ou chambre d’hôte ou encore en hôtellerie de plein air -, avec un mode de vie simple, et la pratique d’activités douces telles que la randonnée, l’observation des paysages, de la faune, de la flore, etc.

Fleurs du câprier – Iles Eoliennes (Italie) – 2011 – photo Jean-Pierre Lamic

La découverte en étoile éco-responsable reprend ces ingrédients, mais s’effectue à partir de différents points de départ. Dans ce cas le voyage d’une base à l’autre devra privilégier les moyens de transport collectifs, quand ils existent.

Pour l’itinérance, ce qui compte avant tout est le mode de déplacement utilisé : pédestre (dans ce cas on parlera de trekking), équestre, à vélo (cyclotourisme), etc.

Un portage des bagages peut être envisagé. L’animal de bât remplacera alors avantageusement les véhicules spécialement affectés à cette tâche. Parfois il m’est arrivé d’utiliser aussi les transports en commun pour ce service.

Mais il convient de ne pas oublier que les vacances commencent au moment où l’on sort de chez soi, et que par conséquent, le moyen utilisé pour se rendre sur place et la distance parcourue sont les principaux éléments à prendre en compte lorsqu’on décide ses vacances.

Les différents labels existants

S’il est assez aisé d’établir un label prenant en compte l’ensemble des ingrédients qui constituent la conception d’un centre d’hébergement, il en va tout autrement des produits touristiques en « tout compris ».

Comment dans ce cas évaluer les retombées sociales, l’impact réel sur l’environnement, les perturbations occasionnées à la faune, ou les conséquences des chocs en retour occasionnés par certaines rencontres interculturelles (notamment sur le long terme), etc. ?

Seule une évaluation in situ pourrait le permettre. Or à ce jour, personne d’autre que l’Association des Voyageurs et Voyagistes Éco-responsables (V.V.E) ne s’est lancé dans ce type d’évaluations pour la simple raison que cela coûte cher.

De plus, un label onéreux est discriminant pour les acteurs n’ayant pas les moyens de se l’offrir.

C’est pourquoi V.V.E réfute la plupart des labels et pseudo-labels existants, et a travaillé depuis 10 ans à établir deux systèmes d’évaluation permettant de déterminer les engagements de chacun sur un territoire donné. Ils demeurent actuellement en cours d’expérimentations in situ.

Leur lancement officiel aura lieu lors du prochain Salon Sol & Écotourismo en décembre prochain.

En outre, gardons en mémoire le fait que pour l’écotourisme, le territoire constitue le cadre de référence, ce qui complique l’élaboration d’un label qui se voudrait universel.

V.V.E n’évalue donc pas un opérateur ou une gamme, ce qui à ses yeux n’a aucun sens, mais un établissement ou un voyage établis sur un territoire déterminé.

Concernant les « tout compris », il existe cependant un label « tourisme responsable » de l’association ATR, mise en œuvre par Ecocert. L’organisme certificateur valide le fait que les critères, établis par l’association elle-même, sont respectés, s’appuyant non pas sur des évaluations, mais sur les retours des clients, sans qu’aucune connaissance préalable du territoire ne soit requise !

V.V.E a toujours dit, et expliqué pourquoi, les critères d’ATR sont peu restrictifs, et assez flous pour ne contraindre à rien d’autre qu’à l’existant.

Station Verte (partenaire officiel de Sol & Écotourismo) est un label touristique national né en 1964 et dédié dès sa création au tourisme de nature ; la station verte doit obligatoirement présenter un attrait naturel pour des séjours à la campagne : rivière, lac, plan d’eau, espaces naturels.

L’ATES (Association pour le tourisme équitable et solidaire) a effectué des recherches sur cette question complexe de la labellisation. Pour elle, la question des évaluations, reste la problématique principale.

Concernant les hébergements, il existe plusieurs labels :

• L’écolabel européen garantit une prise de conscience environnementale dans la conception de l’hébergement. Son caractère international, et le fait qu’il ne soit pas lié à un groupement de structures commerciales, constituent ses principales particularités.

• Les écogîtes garantissent également une prise en compte de l’environnement : matériaux utilisés, énergies renouvelables, tri des déchets, etc. Ils s’appliquent aux gîtes de France qui répondent aux critères établis.

• Les gîtes Panda, comme ils se décrivent eux-mêmes sont « sont des hébergements gîtes de France, situés hors cas exceptionnels, dans un Parc naturel régional, auxquels le WWF accorde son label ».

Il existe également le groupement des Hôtels au Naturel, implantés sur des territoires naturels d’exception.

Pour tout label, quel qu’il soit, l’important n’est pas tant le label en lui-même, mais la teneur des critères. S’informer sur ces derniers transforme le consommateur naïf en consomm’acteur.

Pour bien préparer ses vacances éco-responsables, il convient donc principalement de vérifier si l’offre participe à la vie locale, est reliée à un territoire qui ne soit pas totalement saturé à la période envisagée, et si les labels affichés imposent de réels engagements au moyen de critères vérifiables. Le reste dépend pour une large part du comportement écocitoyen de chacun.

* Auteur de Écotourisme et tourisme solidaire : 35 ans à la rencontre de l’Autre, Éditions Kalo Taxidi – mai 2018 ; président de l’Association des Voyageurs et Voyagistes Éco-responsables et organisateur du Salon de l’écotourisme, du voyage solidaire et participatif – Grenoble 30 novembre – 2 décembre 2018.

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Changement climatique : en Algérie, les hirondelles modifient leurs habitudes

Où sont passées les hirondelles ? L’alerte lancée par le président de l’Association des chasseurs d’Alger a trouvé écho chez des confrères qui ont rapporté les informations à propos d’une diminution du nombre d’hirondelles de passage au centre du pays.

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par M’hamed Rebah

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Arrivées en mars, comme à leur habitude, elles sont reparties sans même construire leurs nids, selon le constat établi par cette Association. Sans doute, à cause de la pluie et des pointes de froid. La dernière semaine de mai a eu de beaux jours, de quoi les faire revenir. Il suffisait de lever les yeux pour les voir tournoyer dans le ciel algérois. Les hirondelles n’évitent pas la capitale, comme on pourrait le croire à la lecture des médias, mais elles sont moins nombreuses et ne restent pas aussi longtemps qu’avant.

Cette année, elles sont venues en plein ramadhan pour annoncer un printemps qui a du retard. Le changement climatique décale les saisons, d’une façon nette, perceptible par tous. Ce phénomène déboussole les hirondelles. C’est l’avis du président de l’Association des chasseurs d’Alger, qui estime que la cause du recul notable de leur population, cette année, dans les wilayas du centre du pays, est due au changement climatique. L’hiver s’est prolongé au delà de sa saison. En réalité, il y a de moins en moins d’hirondelles depuis les années 1990 et la tendance s’est aggravée, selon les rapports établis par les ornithologues algériens qui ont observé ce déclin dans plusieurs régions du pays. Elles réagiraient ainsi au changement climatique mais aussi, selon d’autres spécialistes, aux aménagements apportés dans les constructions. Les nuisances urbaines diverses (pollution et bruit) auraient fini par décourager les hirondelles d’aller dans les villes algériennes. En plus, elles ne trouvent plus où mettre leurs nids, les nouvelles constructions leur ont fait perdre leurs repères.

Il y a quelques années, le ministre de l’Agriculture, lui-même, avait dénoncé l’usage excessif des pesticides et des insecticides qui contaminent la nourriture des hirondelles et provoquent leur empoisonnement. Par contre, il y a des espèces qui se sentent plutôt bien, notamment à Alger, malgré les mauvaises conditions écologiques. En toutes saisons, les goélands se posent sur les terrasses des immeubles et même sur les balcons des étages inférieurs des habitations tout en se gardant d’aller, comme les pigeons, jusque sur la chaussée ou sur les trottoirs. Les corbeaux, peu communs dans le paysage urbain de la capitale, font des incursions là où l’insalubrité domine. On peut en croiser à la Casbah dont certaines ruelles sont très souvent jonchées de déchets alimentaires.

Le bouleversement dans les mouvements des oiseaux migrateurs est observé dans les zones humides, classées ou pas, mais d’une manière plus contrastée. Il y a des zones humides qui reçoivent plus d’oiseaux migrateurs, d’autres en accueillent moins, selon les décomptes faits par les ornithologues. En 2016, la conservation des forêts d’Oran a enregistré, dans le cadre du décompte hivernal international des oiseaux d’eau, une baisse du nombre d’oiseaux d’eau migrateurs dans les zones humides de la wilaya, qui fut expliquée par les conditions climatiques défavorables lors de la saison de migration qui se sont répercutées sur le niveau des plans d’eau, presque secs du fait de l’absence de pluviométrie durant les mois de septembre et octobre de l’année précédente. Il y a aussi de belles surprises. La même année, 2016, un oiseau d’une espèce très rare a été pris en photo dans une zone humide à Ain Témouchent (ouest du pays), par des membres d’une association écologique locale qui fait partie réseau national de l’ornithologie de la Direction générale des forêts. Il s’agit d’un courlis à bec grêle, qui vit l’été en Sibérie et passe l’hiver en Méditerranée. En Algérie, les oiseaux migrateurs semblent moins sensibles à l’impact du changement climatique sur les zones humides qu’à la dégradation de l’environnement due à la pollution (eaux usées et déchets) qui agresse ces écosystèmes fragiles.

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Cet article est paru dans La Nouvelle République (Alger) du jeudi 31 mai 2018.

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Energies renouvelables, renouveler les emplois ou les employeurs ? Faut-il verdir les esprits ?

La tendance est d’évoquer le renouvelable surtout en termes d’énergie (solaire, géothermie, éolien…). Est-ce pertinent ? Il faudrait rénover nos esprits en renouvelant aussi les secteurs d’emplois et les mentalités des employeurs !

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par Jane Hervé, avec Carine Mayo et Richard Varrault

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De fait, cela demanderait une révolution de nos pensées, lesquelles ne sont actuellement qu’au stade de la prise de conscience de la gravité de la situation écologique. Nous mettrons encore des années à trouver des solutions, à renouveler les pratiques énergétiques et agricoles tant sur le plan individuel que local et – un jour ou l’autre – à l’échelon planétaire. Alors qu’en est-il de l’emploi ?

L’Irena (Agence internationale des énergies renouvelables) a fait le bilan annuel de l’emploi dans le secteur des énergies renouvelables le 8 mai 2018. Ca donne quoi ? En France, on trouve 107 000 emplois dans les filières dites renouvelables*. Quels sont les secteurs du renouvelable les mieux représentés ? Il s’agit de ceux de la biomasse et des agrocarburants (bioéthanol, biogazole, etc.), lesquels emploient chacun 30.000 travailleurs. En conséquence, la transformation des végétaux, déchets verts, déchets agricoles, ordures ménagères, bois reste lnotre meilleur employeur dans le renouvelable. Or cela conduit pourtant au saccage de nos forêts, dénoncé par les syndicalistes de l’ONF qui déplorent un surcroît de responsabilités pour les forestiers. Cela soutient aussi une agriculture intensive destinée à produire des biocarburants et non à nourrir les habitants de la planète. De tels emplois révèlent l’une des aberrations de l’exploitation des sols et forêts à la française. Participent-ils vraiment à un développement soutenable ?

Ne faudrait-il pas orienter ces emplois – outre la biomasse – vers l’installation du photovoltaïque, de l’éolien, de la géothermie afin d’acquérir les compétences nécessaires à notre avenir énergétique ? En effet, la France n’est pas au top de ses capacités, eu égard à toutes les zones ventées dont elle dispose et à sa façade maritime qui permet de produire de l’énergie issue de la houle ou d’installer des turbines animées par les courants marins.

Au niveau européen

Que se passe-t-il à l’échelon européen ? L’employeur France** arrive en troisième position des pays européens derrière l’Allemagne (325 000 emplois) et le Royaume-Uni (118 200 emplois). Une domination qui se retrouve également dans le secteur de la biomasse : celui-ci totalise déjà 389.000 emplois européens, en tête des secteurs devant l’éolien (344 000 emplois). « L’utilisation de la biomasse bénéficie d’un soutien politique croissant », souligne d’ailleurs l’Irena. L’agence précise cependant que « la moitié des emplois européens dans ce secteur se trouvent dans six pays seulement : l’Allemagne, la France, l’Espagne, l’Italie, la Pologne et la Finlande ». De même, l’éolien français est loin de faire jeu égal avec le niveau européen. Il ne totalise que 18 800 emplois. A l’échelle du continent, l’Irena précise que l’éolien allemand (160 000 emplois) domine très largement ce secteur, devant le Royaume-Uni (41 800), le Danemark (26 600), les Pays-Bas (21 500), avant la France. A noter que l’Allemagne, avec 47 % des emplois européens du secteur, crée autant d’emplois que les dix autres premiers pays européens. A réfléchir sans doute pour miser à l’avenir sur de meilleurs chevaux énergétiques!

Responsabilité écologique dans l’emploi ?

Peut-on créer des emplois moralement écologiques? Est-ce un concept à développer ? Rien n’est moins évident en France où tout est règlementé partout ! Et pourtant il faudra y parvenir. Ainsi que cela a été souligné lors des rencontres Eau et agriculture, des enjeux partagés, la quantité d’aides aux agriculteurs reste importante à l’échelle locale – du bassin versant (eau drainée sur les pentes pour créer les cours d’eau), de la présence des agences de bassin – en vue de soutenir un développement durable (six agences de l’eau gèrent les ressources en eau et la production d’eau potable). L’orientation modulée de ces attributions devrait faciliter un développement plus respectueux de la nature.

Au terme de notre incompétence en matière de gestion du développement, ironisons encore sur le fait que ces emplois participent prétendument à la croissance « verte ». Ils semblent n’être là que pour la croissance (économique) et non pas pour le vert (écologique) ! Il nous faut donc verdir nos esprits (et nos emplois en conséquence) pour défier un avenir où les ressources (alimentaires et énergétiques) seront de plus en plus limitées.

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* Rappelons qu’il y a au total 29,2 millions d’actifs en 2016 (dont 25,8 millions ayant un emploi).

** France : 107 000 emplois énergie renouvelable, dont 30 000 biomasse, 30 000 agrocarburants, 18 800 éolien.

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Algérie: création d’un Prix de la ville verte

Bonne nouvelle : un prix de la ville verte vient d’être lancé en Algérie. Le classement se fera à partir de critères directement en rapport avec les caractéristiques des espaces verts.
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par M’hamed Rebah

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Ce sera sans doute l’occasion de découvrir dans quel environnement se trouvent ces espaces et s’ils sont en mesure de compenser les nuisances multiples qui aggravent le malaise urbain largement ressenti. Le cadre de vie dans les agglomérations, grandes ou petites, est incontestablement dégradé, malgré les efforts et les budgets qui lui sont consacrés. Saleté répugnante, pollution de l’air insoupçonnée et bruit assourdissant, c’est cela le milieu ambiant dans les villes algériennes et plus particulièrement dans la capitale.

Le bruit, interdit par la loi, ne fait l’objet d’aucune limitation, à croire qu’il est toléré, avec même l’impression qu’il est parfois encouragé. Beaucoup de gens restent effarés devant le spectacle de ces motos qui pétaradent et des voitures qui les imitent, circulant en ville sans que leurs conducteurs soient inquiétés comme s’ils étaient au-dessus de la loi alors que ce comportement peut être assimilé à un trouble de l’ordre public; idem pour les klaxons abusifs, les sirènes, les coups de sifflet, les postes-radio des véhicules mis à plein volume, les cortèges de mariage avec orchestres ambulants, et (cerise sur le gâteau) le duo karkabou-bendir au moment de la sieste…. Résultat : un cocktail infernal de décibels jetés aux oreilles des riverains, habitants ou employés, et des passants, tous, exaspérés mais ne pouvant rien faire. Il n’est pas rare de constater que des travaux bruyants sur la voie publique et au milieu d’habitations, commencent très tard le soir, à l’heure où la loi impose, au contraire, de les arrêter, et se poursuivent la nuit à des moments où ils sont totalement proscrits dans d’autres pays.

Il n’y a pas de vide juridique concernant le bruit : la loi sur l’environnement (19 juillet 2003) et le Code de la route (février 2017) contiennent des dispositions pour lutter contre le bruit provoqué par les activités diverses ; le décret sanctionnant les fauteurs de bruit, signé en 1993 par Belaid Abdesselam durant son court passage en tant que chef du gouvernement, est toujours en vigueur. Et, surtout, la nouvelle Constitution algérienne est censée garantir le droit à un environnement sain pour tous, ce qui inclut un minimum de confort sonore incompatible avec les nuisances provoquées par les hauts parleurs posés sur la voie publique ou transportés sur des véhicules.

Mais ces bonnes dispositions écologiques sont de toute évidence superbement ignorées par tous dans une ambiance générale d’incivisme qui se traduit également par la saleté, les déchets négligemment jetés ça et là, et les poubelles débordantes avec leurs odeurs nauséabondes. Cette situation déplorable pourrait trouver sa solution si la démocratie participative, évoquée dans la même Constitution, était mise en œuvre. Les élus, à eux seuls, ne peuvent pas (du moins pour les rares qui en ont la volonté) agir efficacement pour protéger l’environnement dans leurs communes, dans l’intérêt des habitants. En outre, il y a, chez nombre de gestionnaires locaux, une réticence à associer la population aux décisions qui, pourtant, la concernent. Ce que l’on appelle la « société civile » dans le discours officiel, devra encore attendre de meilleures conditions pour pouvoir placer son mot. Dans toutes les agglomérations algériennes, une des principales aspirations de la population concerne le cadre de vie, « retrouver le calme et la tranquillité d’antan dans un environnement agréable et paisible », comme le rapporte un confrère en parlant de Guelma, ville de l’est du pays. Un autre confrère décrit en termes pas du tout flatteurs la situation dans sa localité : « La saleté est maîtresse des lieux. Des dépotoirs sauvages se sont formés ça et là, empoisonnant l’air d’odeurs nauséabondes ».

Le prix de la ville verte sera-t-il suivi d’un prix de la ville propre, de la ville moins bruyante, de la ville calme et tranquille ? Le prix de la ville verte réussira-t-il à s’installer dans la durée ? En été 1996, pour la première fois en Algérie, la Direction générale de l’Environnement (DGE) avait lancé une opération « Drapeau bleu » (une couleur en référence à la mer) destinée à récompenser les plages les plus propres, sur la base d’une liste de critères qui, curieusement, ne comprenaient pas le paramètre bactériologique « pour ne pas pénaliser les wilayas qui ne disposent pas de stations d’épuration », avaient alors, sans convaincre personne, tenté d’expliquer les promoteurs de cette action écologique. Mais cette bonne initiative a immédiatement disparu au premier changement de personnel dans les institutions. L’opération « Drapeau bleu » n’a vécu que deux étés (1996 et 1998).
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Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du jeudi 3 mai 2018.

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La nature protégée du Costa Rica

Au Costa Rica, 25 % du territoire est protégé au travers de 26 parcs nationaux, 9 réserves écologiques, 30 réserves nationales de faune, 12 réserves forestières et de nombreuses réserves privées. L’écotourisme est devenu la première ressource du pays.

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par Jean-Claude Génot *

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 La diversité biologique du Costa Rica donne toute sa démesure à travers les chiffres suivants : 10 000 espèces de plantes, 1 600 espèces d’orchidées, 15 000 espèces de papillons, 915 espèces d’oiseaux dont 3 endémiques du Costa Rica et 93 endémiques du Costa Rica et du Panama, 231 espèces de mammifères, 220 espèces de reptiles, 160 espèces d’amphibiens, 34 000 espèces d’insectes et 1 600 espèces de poissons. Chaque année, 160 nouvelles espèces sont découvertes, souvent des orchidées et bien sûr des insectes. En matière de protection de la nature, les chiffres sont également éloquents avec 25 % du territoire protégé au travers de vingt-six parcs nationaux, neuf réserves écologiques, trente réserves nationales de faune, douze réserves forestières et de nombreuses réserves privées. L’écotourisme est d’ailleurs devenu la première ressource du pays.

Le volcan Irazu, au Costa Rica – photo Jean-Claude Génot

Le parc national du volcan Irazu couvre deux mille hectares dans la province de Cartago (deuxième ville du pays) qui inclue deux réserves forestières. Ce volcan situé à 3 400 m d’altitude fait partie comme les autres stratovolcans du pays de la ceinture de feu du Pacifique, nés de la subduction de la plaque de Cocos sous la plaque Caraïbe d’où leur forme conique avec des pentes prononcées. Le cratère principal contenait un lac qui s’est effondré et n’est plus visible. Un second cratère inactif se trouve à côté du cratère principal et il est rempli de cendre volcanique que le vent fait tourbillonner en cette belle matinée de mars. Le paysage est lunaire sous un ciel bleu et nous sommes au-dessus des nuages.

Pour y accéder il y a un péage puis un parking et une boutique. Là un coati, mammifère de la famille des ratons laveurs à pelage sombre avec un nez blanc et une longue queue, est à la recherche de nourriture dans les poubelles au milieu des visiteurs. La végétation des bords de cratères est dominée par une plante du genre Gunnera, aux feuilles larges comme des parasols, couvertes de poussière. Ici il ne neige pas à cette altitude, mais il est tombé des flocons en 2016, un évènement exceptionnel lié peut-être au changement climatique.

Parmi la végétation, un colibri des volcans, endémique des milieux volcaniques, et un autour de Cooper, rapace migrateur en route vers l’Amérique du Nord.

Les gens se pressent à l’entrée du parc national Manuel Antonio, au Costa Rica – photo Jean-Claude Génot

Le parc national Manuel Antonio se situe sur la côte Pacifique dans la province de Puntarenas. Créé en 1972, il a une superficie de près de deux mille hectares pour la partie terrestre et cinquante-cinq mille hectares pour la partie marine. Il est composé d’îles, d’une baie, de mangroves et de forêts pluviales ainsi que de milieux marins. Il est adossé au village de Manuel Antonio qui est une station balnéaire avec une grande plage de sable très fréquentée par les touristes, majoritairement des Américains, et les Costaricains. Les loisirs de la société de consommation y sont proposés comme le jet ski et le para-nautisme, sans oublier tous les services indispensables à ceux qui penseraient encore à aller à la plage sans dépenser d’argent, vendeurs ambulants et loueurs de parasols et de fauteuils de plage. Le site est le théâtre d’une grande agitation avec les restaurants, les bars et les magasins. Seules les premières heures de la matinée offrent une plage vide et une faible circulation routière. Les hôtels ont été construits en lisière de forêt, ce qui explique les cris des singes hurleurs le matin au réveil.

C’est en empruntant une rue bordée d’hôtels et de « marchands du temple » avec bibelots, vêtements made in « India » et boissons locales pour touristes qu’on arrive à la porte du parc national. Près de l’entrée, des guides nature proposent leurs services pour quelques heures dans le parc. Une foule se presse à l’entrée qui est payante, là un préposé fouille votre sac. Tout cela fait penser à un parc zoologique. A peine entrés, des groupes se forment autour des guides équipés de longue vue. Sur à peine cent mètres, nous voyons une femelle et un jeune cerf de Virginie, un paresseux à trois doigts perché tout en haut d’un arbre, un iguane caméléon contre un tronc, une grenouille vénéneuse verte à taches noires immobile au sol dans les feuilles sèches. Il y a tout ce qu’il faut pour donner aux visiteurs l’impression qu’ils ne sont pas dans la nature : sentier en béton, passerelle en bois, escaliers bétonnés avec des caniveaux et panneaux dits pédagogiques qui sollicitent la raison mais aucunement l’émotion.

A la décharge des gestionnaires de ce parc accueillant des dizaines de milliers de visiteurs par an, la forêt est sous l’eau une grande partie de l’année, d’où la réponse technique du parc qui se veut définitive : le béton. On comprend mieux pourquoi ce parc attire tant de monde en arrivant sur une plage sans vague, située dans une baie magnifique, d’ordinaire fermée aux visiteurs car le parc n’est pas ouvert tous les jours. Là, au milieu d’un attroupement incroyable, des singes, les capucins à face blanche, descendent de leurs arbres et viennent au sol, parmi des gens affolés et d’autres tentant de les prendre en photo, pour voler une bouteille de soda qu’ils s’empressent d’aller boire sur leurs branches. Deux ratons laveurs reniflent les sacs des touristes sur la plage, l’un d’entre eux les chasse avec un bâton. Aucun garde du parc n’est présent pour tenter de rappeler un peu les touristes à des comportements plus respectueux de la faune.

Mais que peut-on faire dans un tel cirque ? Le parc national monnaie sa plage sans vague qui attire la plus grande part des visiteurs du parc, les gens avec serviettes de bain étant majoritaires. Il semblerait que le parc limite le nombre de visiteurs à trois cents, mais par jour ou par heure ? Ce que j’ai vu me fait opter plutôt pour la seconde option car à partir d’une certaine heure on ne laisse entrer les gens que lorsque d’autres visiteurs ressortent. Quoi qu’il en soit, cela correspond à un tourisme de masse dont l’impact sur le milieu et la faune en particulier n’est certainement pas négligeable. Les parcs nationaux du Costa Rica ont peu de moyens financiers et il semblerait que Manuel Antonio soit le plus rentable avec son entrée payante et que cet argent profite à l’ensemble du réseau. En sortant du parc, on croise des familles entières venues pour se baigner qui ne voient ni les paresseux dans les arbres ni les frégates dans le ciel. S’il y a un intérêt à observer le fonctionnement d’une telle aire protégée à titre de curiosité professionnelle, le naturaliste à la recherche d’ambiance sauvage, de calme et de solitude n’y trouve absolument pas son compte. De même, malgré certains grands arbres, la forêt visitable est assurément une forêt secondaire.

Forêt tropicale du parc national Carara, au Costa Rica – photo Jean-Claude Génot

Le parc national de Carara n’est pas très loin de Manuel Antonio dans la partie centrale de la côte Pacifique. Ce fut d’abord une réserve biologique en 1978, puis elle est devenue parc national en 1998. Le parc a une superficie modeste de cinq mille deux cent hectares et protège une partie du bassin versant de la rivière Tarcolès. Il accueille la plus grande population d’aras rouges sauvages du pays grâce à ses forêts pluviales qui ont un haut degré de naturalité. Il abrite également certains vestiges archéologiques de la période pré-colombienne de 300 ans avant J.C. à 1 500 ans après J.C. L’entrée est payante et donne accès à certains circuits pédestres. Celui que nous empruntons est bétonné comme à Manuel Antonio et sponsorisé par des multinationales américaines comme Coca Cola ou Walmart, dont les noms sont inscrits à même le sol sur le sentier. Le parc est bordé au sud par la route longeant la côte vers le Nicaragua. Le panneau d’information avec le plan du parc est sponsorisé par une entreprise privée comme celui de Manuel Antonio. Certains arbres sont monumentaux et mesurent plus de cinquante mètres de hauteur et trois mètres de diamètre avec des contreforts gigantesques dont l’écorce ressemble à la peau d’un éléphant. Des figuiers étrangleurs recouvrent les troncs d’arbres, des lianes pendent depuis les hautes frondaisons, l’atmosphère est moite, la profusion végétale est totale. On ne peut que ressentir de l’admiration devant une telle nature intégrale. On comprend mieux qu’une nature d’une telle vitalité soit difficile à contenir par l’homme et qu’une clairière sera très vite reconquise par la forêt. La seule manière que l’homme ait trouvé de contenir cette forêt magistrale est définitive, c’est la destruction pure et simple. Pourtant, cette forêt est une merveille de soutenabilité, de recyclage parfait et de fonctionnement circulaire alliant beauté et complexité.

Une plante ressemblant au caféier est omniprésente en sous-bois. Il est bien difficile de voir ou de photographier un oiseau dans ces « gratte ciel » végétaux. Nous avons pu observer des singes écureuils grâce aux mouvements des branches lors de leurs déplacements, une grenouille verte et noire et parmi les oiseaux une pie-grièche mangeuse de fourmis entièrement barrée de noir et blanc sur tout le corps et des ibis blancs au bord d’un ruisseau forestier. Plus loin, une inscription sur le sentier montre qu’une université américaine a des liens avec ce parc. Les universités du pays fréquentent également le parc comme le montre un groupe d’étudiants accompagnés de leur professeur.

Paysage du parc national Palo Verde, au Costa Rica – photo Jean-Claude Génot

Le parc national de Palo Verde, créé en 1978, est situé dans la partie la plus sèche du pays, sur les rives de l’embouchure du Rio Tempisque à l’extrémité du golfe de Nicoya. Il couvre près de dix-neuf mille hectares et fait partie de la province de Guanacaste. Il abrite des forêts sèches, des mangroves, des reliefs calcaires et des marais situés dans la plaine alluviale avec une vaste zone humide classée zone Ramsar qui accueille la plus grande concentration d’oiseaux d’eau d’Amérique centrale. Le parc doit son nom à un arbuste, le palo verde du genre Parkinsonia, au feuillage persistant. Contrairement à Carara et Manuel Antonio, Palo Verde est plus éloigné des grands axes. Il faut emprunter une piste praticable mais poussiéreuse en saison sèche d’une trentaine de kilomètres pour arriver à l’entrée du parc. La région est dominée par l’élevage sur de grandes propriétés où l’herbe est rabougrie et sèche. Les gens pratiquent l’écobuage, mais cela brûle également des haies en totalité et même des piquets de parc. Certains paysages font penser au bush africain. Un canal d’irrigation apporte de l’eau des montagnes pour cultiver du riz et de la canne à sucre. A l’entrée du parc, comme un symbole de sécheresse un cactus pousse au pied d’un arbre sans feuille au milieu d’une zone d’herbe rase entièrement desséchée. Un gros iguane vert, tel un petit dinosaure, semble supporter le soleil brûlant alors qu’il est à l’aise dans les forêts tropicales humides. Un oedicnème local marche tranquillement. Le vaste marais classé en zone Ramsar dans la vallée du Rio Tempisque est accessible en partie grâce à un ponton en très mauvais état, ce qui ne fait que confirmer les faibles moyens dont disposent les parcs nationaux. Face à nous, des milliers d’oiseaux sur fond de montagnes boisées. De très nombreuses espèces d’échassiers sont présentes comme le jabiru, l’ibis satiné et la cigogne des bois dont plusieurs centaines d’individus se répartissent entre les herbiers et les zones inondées. Parmi les oiseaux d’eau : des jacanas, des poules d’eau, des dendrocygnes au poitrail roux et au bec rouge très élégants. Un faucon pèlerin a piqué sur les canards, mais a raté son attaque. Dans le ciel, un ballet de cigognes et de vautours dans un ciel bleu limpide. Il fait si chaud que l’horizon se brouille dans les jumelles. En se réfugiant sous un arbre, le cri de la chevêchette ferrugineuse attire notre attention. Elle est perchée au milieu des branchages, petite mais impériale. Un coati traverse la piste et se dirige vers la forêt, des capucins font le chemin inverse et se dirigent vers les arbres qui bordent le marais.

Nous faisons un arrêt près d’un embarcadère sur le Rio Tempisque, fleuve brun qui charrie les limons des montagnes, encadré par des mangroves verdoyantes. Sur la terre craquelée, un ctenosaur, ou iguane noir, est posé sur un arbre mort, il est reconnaissable à sa queue formée d’anneaux recouverts d’épines. Une termitière est perchée dans un arbre et ressemble de loin à un essaim d’abeilles. Des zones de pâturage clôturées existent dans le parc national car il s’agit de terrains privés. Mais le parc utilise également le pâturage pour empêcher le développement de plantes indésirables dans les marais. Cela révèle l’invariable volonté de maîtriser la nature au profit d’une seule de ses composantes, les oiseaux. Car laisser faire la nature favoriserait d’autres espèces ou les mêmes qu’actuellement, mais en nombre plus restreint. Et qu’en est-il des risques de piétinement des plantes et des nichées par les bovins utilisés pour ce pâturage dit « écologique » ? L’Organisation des Etudes Tropicales (OET) est une organisation à but non lucratif réunissant des universités et des organismes de recherche publics et privés des Etats-Unis, du Costa Rica, du Pérou, du Mexique, d’Afrique du Sud et d’Australie. L’OET possède une station biologique dans le parc où nous sommes allés déjeuner d’un repas végétarien succulent à base de lentilles, de riz, de légumes cuits et crus, de bananes et de mûres fondantes avec un thé vert et du jus d’ananas dans une salle avec ventilateur et fenêtres ouvertes sur la forêt. Un groupe d’une trentaine de coatis est passé à côté de la salle à manger. Un pécari à collier, ressemblant à notre sanglier, est venu très près d’une fenêtre puis s’est enfui dans la forêt. Il fait trente sept degrés et seul le bureau climatisé de la responsable de l’OET offre un refuge contre la chaleur écrasante. Cette dernière nous explique que les forêts du parc abritent des jaguars, des ocelots et des pumas, mais que ces animaux ne sont visibles que sur des pièges photographiques. Une balade dans la forêt sèche permet de voir des acacias, des figuiers étrangleurs, des kapokiers du genre Ceiba, le gommier rouge du genre Bursera, un arbre au tronc cuivré, le guanacaste (Enterolobium cyclocarpum), l’arbre national du Costa Rica aux feuilles de mimosa et le Parkinsonia au feuillage bien vert qui a donné son nom au parc. A cela s’ajoutent des cactus et des vignes du genre Bauhinia et Combretum.

Le degré de naturalité et de conservation augmente avec l’altitude, notamment en ce qui concerne les forêts pluviales et de nuage. La plupart des aires protégées couvrent des zones en altitude sur les cordillères avec des pentes fortes trop pentues pour être exploitées. Certes, il existe des aires protégées à basse altitude, mais les forêts tropicales humides des basses terres du Pacifique sont menacées. C’est également le cas des forêts sèches qui ne représentent aujourd’hui plus que 0,1 % de leur superficie originelle.

Pour prendre la mesure de la déforestation, 75 % du pays était recouvert de forêts en 1950, contre 25 % aujourd’hui. Mais il semblerait que le Costa Rica ait fait des efforts pour freiner la déforestation ou favoriser le retour de la forêt depuis les années 1990. Malgré une communication très optimiste sur la protection de la nature du pays, à l’évidence il n’y a pas assez de moyens pour la conservation de la nature au regard des enjeux extraordinaires de biodiversité de ce petit pays. Ainsi il n’y a pas assez de gardes pour certaines aires protégées et peu de moyens matériels publics pour assurer un accueil de qualité. Les réserves marines font l’objet d’actes de braconnages des requins pour le trafic des ailerons achetés illégalement par des négociants taïwanais. En 2013, un jeune défenseur des tortues a été tué par des braconniers. Pourtant, ce pays a pris des décisions courageuses comme l’interdiction de la chasse et la protection de la nature réglementaire représentant actuellement le quart de sa superficie. Mais malgré l’existence d’inégalités sociales et de maux des temps modernes comme le trafic de drogue, ce pays fait figure d’exception en Amérique centrale et son action en faveur de la nature mérite d’être soutenue et encouragée au niveau international.

  • Ecologue

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Economie et environnement en Algérie : l’écologie à nouveau oubliée ?

La conférence de presse du Premier ministre, Ahmed Ouyahia, samedi 14 avril 2018 à Alger, a permis, incidemment, à travers le jeu traditionnel de questions-réponses, de situer la place de l’écologie dans l’actualité algérienne.

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par M’hamed Rebah

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La protection de l’environnement n’a pas du tout été citée dans les questions des journalistes et, apparemment, le Premier ministre n’avait pas de raison de prendre l’initiative d’en parler. Au même poste, il y a à peu près 22 ans (mars 1996), c’était devant le Conseil du gouvernement, Ahmed Ouyahia avait tenu des propos assez fermes qui correspondaient à la situation à l’époque : « l’Etat mettra en œuvre tous les moyens nécessaires pour, d’une part, appliquer les règles juridiques en vigueur et prendre en charge dans le cadre des nouveaux investissements l’aspect anti-pollution, et, d’autre part, élaborer et appliquer un programme de lutte contre les pollutions industrielles générées par les activités déjà en production ».

Cette fermeté ne serait pas exagérée, aujourd’hui encore, face à des problèmes d’environnement dont beaucoup découlent de la politique de « libéralisation » commencée il y a près de quatre décennies, en rupture avec la période précédente, post indépendance, qualifiée de socialiste. Le désengagement quasi-total de l’Etat, particulièrement durant les années 1980 et 1990, de nombre de ses tâches de contrôle des activités économiques et, dans le même temps, le délaissement évident par les autorités locales de leurs attributions touchant aux services publics de base, au profit de ce qui paraissait plus lucratif, comme le foncier, ont eu pour conséquence une grave sous-estimation de la protection de l’environnement relevée dans les deux (seuls, à ce jour) rapports sur l’état de l’environnement établis en 2000 et en 2005.

Le « recadrage » opéré difficilement ces dernières années, s’est traduit, en matière d’environnement, par l’introduction dans la nouvelle Constitution (mars 2016) de dispositions directement inspirées du concept de développement durable. L’article 19 (nouveau) stipule que « l’Etat garantit l’utilisation rationnelle des ressources naturelles ainsi que leur préservation au profit des générations futures. L’Etat protège les terres agricoles. L’Etat protège également le domaine public hydraulique. » Cette disposition est venue en complément de l’article 18 (de l’ancienne Constitution et maintenu) qui énonce que « la propriété publique est un bien de la collectivité nationale ». « Elle comprend, précise le même article, le sous-sol, les mines et les carrières, les sources naturelles d’énergie, les richesses minérales, naturelles et vivantes des différentes zones du domaine maritime national, les eaux et les forêts», qui sont, autrement dit, le patrimoine du peuple algérien. Le rajout de l’article 19 n’est pas fortuit. Il est parti sans doute du constat qu’une tendance à l’exploitation non durable des ressources naturelles en Algérie se dessinait et que le risque de leur dégradation, voire leur épuisement rapide, n’était pas à écarter. Les pressions multiples, internes et externes, pour, prétendument, « améliorer le climat des affaires », peuvent, en effet, conduire à faire l’impasse sur le critère de protection de l’environnement s’il est présenté comme un obstacle à l’investissement.

Ce n’est donc pas un hasard si le Préambule de la Constitution précise qu’il s’agit de « bâtir l’économie productive et compétitive dans le cadre d’un développement durable et de la préservation de l’environnement ». Le fait que les ressources naturelles ne soient pas la propriété privée de particuliers mais la propriété de l’Etat facilite la mise en œuvre de l’article 19, pour leur protection. Le comble, évidemment, serait que l’Etat, lui-même, livre au secteur privé, par le biais de la concession, des ressources naturelles (terres agricoles, eau, forêts, notamment), déjà vulnérables, sans lui un mode d’exploitation dans une perspective de durabilité. A titre d’exemple, une course à l’aménagement et l’équipement de forêts ouvertes aux investisseurs « y compris du secteur privé », a été lancée sur plusieurs sites, faussement justifiée par la recherche urgente de nouvelles sources pour le budget de l’Etat suite à la panique créée par le discours alarmiste sur les finances du pays. Dans le cas des espaces forestiers, le cadre juridique existe pour éviter toute dérive qui aboutirait « insensiblement » à la destruction progressive des forêts périurbaines. Celles-ci sont proposées aux investisseurs pour y installer des activités économiques sous prétexte de générer le financement nécessaire à leur gestion.

D’une façon plus générale, l’arsenal juridique qui constitue le droit environnemental en Algérie est assez fourni pour permettre de protéger les ressources naturelles et les écosystèmes face à une exploitation non écologique motivée par le profit visé par l’investisseur. Pour rappel, l’article 68 qui a été introduit dans la Constitution par la révision adoptée en mars 2016, proclame que « la préservation de l’environnement est une tâche de l’Etat ». Sont concernés, les sols fertiles ou à mettre en valeur (particulièrement dans le sud du pays), le littoral et ses plages, les forêts proches des agglomérations urbaines, etc.

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Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du mardi 17 avril 2018.

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Présentation générale du label FSC

FSC (Forest Stewardship Council) est un label forestier créé en 1993 suite à la conférence de Rio en 1992, et représenté par une ONG internationale du même nom. 45 bureaux nationaux étendent son influence dans le monde.

par Bernard Boisson
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Ce label se décline de manière appropriée selon chaque pays. En France (lire notre article en cliquant ici), son référentiel est entré en vigueur en mai 2017 suite aux consultations entre les acteurs de trois chambres (économique, sociale et environnementale) et la consultation d’environ 300 contributeurs. Tout en gardant une adaptabilité à chaque contexte, le référentiel FSC s’appuie sur le respect de dix grands principes et de 70 critères.

Les dix principes
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Principe 1 : Respect des lois

Principe 2 : Droits des travailleurs et des conditions de travail

Principe 3 : Droits des populations autochtones

Principe 4 : Relations avec les communautés

Principe 5 : Bénéfices générés par la forêt

Principe 6 : Valeurs et impacts environnementaux

Principe 7 : Planification de la gestion

Principe 8 : Suivi et évaluation

Principe 9 : Haute Valeur de conservation

Principe 10 : Mise en œuvre des activités de gestion

La forêt domaniale d’Eawy (Seine-Maritime), l’une des deux forêts de l’ONF à laquelle le label FSC vient tout juste d’être décerné à la demande d’industriels normands d’après un communiqué de presse – photo Bernard Boisson

A l’heure présente, nous pouvons estimer à environ 200 millions d’hectares la surface de forêts dans le monde gérée sous le label FSC. La part française s’élève actuellement à 56 000 hectares. L’attribution du label fait l’objet d’un audit initial, puis d’audits annuels. Ces audits sont délégués à des organismes certificateurs comme Veritas, SGS, Ecocert. Parmi, les évènements symboliques les plus récents, deux forêts relevant de la gestion de l’ONF, se sont vues attribuer le label FSC le 2 mars 2018.
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