Actualités internationales

Appel pour un engagement éthique et écologique du journalisme européen

Au cours de la dernière décennie, s’est développée l’ingérence dans les médias publics et privés de messages « écologistes » de puissants groupes énergétiques, agrochimiques, pharmaceutiques et entreprises numériques, ainsi que de banques, manipulant l’opinion publique au service de leurs objectifs commerciaux et pour une « croissance verte ».

par Santiago Vilanova, Xavier Garcia et Pilar Sentís *

Une option légitime sur le marché libre des idées, à moins que cela ne cache des erreurs scientifiques sérieuses et que cela ne soit un écran de fumée pour dissimuler leurs activités polluantes.

Les agences de presse traditionnelles, même les plus reconnues par les journalistes, courent le risque d’être submergées par cette OPA quotidienne et constante d’information et de publicité, issue des services de communication de ces sociétés et de ces lobbies, qui, malgré une rigueur scientifique apparente, sont une simple propagande de leurs produits et stratégies d’expansion économique. De cette manière, il devient de plus en plus difficile pour le lecteur de distinguer entre information indépendante et publicité.

Dans la plupart des journaux télévisés et des rubriques économiques des journaux se développent les stratégies commerciales de ces lobbies, en particulier des secteurs de l’automobile, de la navigation, de l’aviation civile et de l’énergie, certaines ayant clairement pour but de blanchir l’impact de leurs activités et produits (« ecowashing »).

Les grands groupes dominent Internet et le marché numérique soumet ses objectifs commerciaux à des sociétés et entités de communication publiques et privées. Leurs investissements sont liés à un monopole spécifique du progrès scientifique et technologique et sont introduits sur le marché sans recul ni réflexion critique. Nous risquons de tomber entre les mains de nouveaux « capitalistes du savoir » qui utilisent la révolution cybernétique pour manipuler l’opinion publique. Les États autoritaires en profitent également pour faciliter le centralisme technocratique et le contrôle de la population.

Les garanties institutionnelles de la liberté d’expression et de la presse contenues dans nos Constitutions, pour lesquelles nous avons tant lutté en tant que journalistes attachés à la démocratie, sont violées tous les jours, ce qui est particulièrement grave en cette période de crise sociale, politique et écologique. La complexité interdisciplinaire pour analyser cette situation et sa gouvernance exigent un engagement urgent des médias et des journalistes libres.

L’information est un droit, pas une marchandise

Les effets libérateurs des débuts d’Internet ont été pervers et sont aujourd’hui minoritaires face à l’invasion de messages aliénants. Nous avons accepté ce grand Léviathan technologique sans aucun principe de précaution ; sans avoir une Déclaration Universelle des Droits Numériques ; sans code éthique qui nous protège de ces abus de pouvoir de ces lobbies et de ces « banquiers du savoir ». L´information, et particulièrement celle qui est liée au changement climatique, n’est pas une marchandise ; c’est un droit universel.

À la suite d’un pacte social, nous avons besoin d’un nouveau paradigme pour que la transition écologique et énergétique soit rapide, efficace et équitable. Logement, transport, tourisme, travail, famille, santé, environnement, sexe, politique ou information sont des concepts en constante transformation en raison de la rapidité avec laquelle la cyber-révolution se développe. Nous sommes déjà à l’ère du « monde heureux » et de « Big Brother », mais nous ne réagissons pas encore.

Les journalistes qui souhaitent exercer leur métier sans ces subordinations et recherchent la vérité alors que se produisent des écocides dus aux activités de ces entreprises industrielles et énergétiques, de plus en plus associés aux entreprises digitales, en subissent les conséquences. Au cours des 15 dernières années, 1035 journalistes ont été assassinés dans le monde (source : Reporters sans frontières). Cette année, 16 d’entre eux ont été tués et 170 ont été emprisonnés. Au Brésil, au cours de la dernière décennie, 300 environnementalistes ont été assassinés pour avoir défendu la forêt amazonienne contre les mafias de la forêt. La déforestation au Brésil a augmenté de 222 % en août 2019 par rapport à la même période en 2018. Selon les chiffres de la FAO, une surface de forêt équivalente à celle d’un stade de football est rasée toutes les 7 secondes en Amazonie.

La surveillance électronique, la violence et les actes d’intimidation contre les journalistes sont déjà très préoccupants et devraient motiver nos dirigeants et les institutions internationales.

Par conséquent, nous demandons une mobilisation de la profession journalistique et un engagement renouvelé pour recouvrer les valeurs et les droits d’une information libre et véridique ; libre de la publicité des lobbies et qui favorise le débat démocratique entre les secteurs scientifiques responsables et la société civile mobilisée.

Le journalisme du XXIe siècle appelle à une éthique écologique au service du contrôle démocratique des ressources naturelles communes qui appartiennent à la fois aux peuples dits développés et à ceux qui vivent dans une pauvreté injuste à cause de dirigeants corrompus et autoritaires. Objectif commun : défendre la liberté d’information pendant l´émergence climatique et surveiller sa juste gouvernance..

L’Europe dispose d’une structure informative et d’un réseau numérique alternatif solide pour mener à bien cet engagement. La maison commune, qui est la Terre nourricière, brûle et les journalistes doivent remplir leur rôle de solidarité avec tous les mouvements tels que Covering Climate Now, Friday for Future ou Extinction Rebellion qui tentent de briser la stagnation et l’inefficacité de nos gouvernements.

* Représentants du Col·lectiu de Periodistes Ecologistes de Catalunya/Covering Climate Now. Barcelona, 1er octobre 2019.

Chaque vendredi, les jeunes du monde entier se tournent vers le climat

Chaque vendredi, dans plusieurs villes du monde, réparties sur tous les continents, des jeunes – écoliers, lycéens, étudiants – sortent dans la rue pour exprimer leur colère face au refus des gouvernements de s’attaquer sérieusement au problème du changement climatique.

par M’hamed Rebah

Sur ce problème, grâce aux technologies de l’information et de la communication, les jeunes du monde se rapprochent malgré l’obstacle à la libre circulation des personnes, créé par les contrôles aux frontières. Les jeunes qui manifestent chaque vendredi pour le climat, ont le même idéal, opposé au système dominant injuste, qui régit les échanges internationaux et les rapports entre les pays, au profit des nantis, et qui se sert, à cette fin et souvent impunément, de la corruption à grande échelle.

Certes, les médias exagèrent quand ils disent que c’est la jeunesse du monde entier qui est dans ce mouvement. Mais on peut affirmer que la grève pour le climat est un des faits marquants de l’actualité mondiale en 2019. La jeune fille présentée comme la porte-parole de la jeunesse mondiale pour le climat, la Suédoise Greta Thunberg, a été d’une franchise inouïe dans l’enceinte diplomatique des Nations unies, en accusant les dirigeants du monde de ne rien faire pour le climat et en dénonçant leur hypocrisie dans la démarche adoptée pour lutter contre le changement climatique.

Antonio Guttieres, secrétaire général de l’ONU, en couverture du magazine « Time » du 24 juin 2019 :« Notre planète en naufrage »

L’ONU, par la voix de son Secrétaire général Antonio Guterres, a donné raison à la jeune Suédoise. « L’urgence climatique est une course que nous sommes en train de perdre, mais nous pouvons la gagner », a-t-il lancé à l’occasion du sommet international pour le climat, réuni le 23 septembre au siège de l’ONU.

Les autorités algériennes, pour leur part, ont montré qu’elles accordent au réchauffement climatique – dont la responsabilité incombe en très grande partie aux pays développés – la primauté par rapport à la lutte contre la désertification qui devrait être, pourtant, la priorité de l’Algérie. Deux membres du gouvernement sont allés à New York pour la session de l’ONU sur le climat : Sabri Boukadoum, ministre des Affaires étrangères, et Fatima Zohra Zerouati, ministre de l’Environnement et des Energies renouvelables. L’Algérie est un pays vulnérable au changement climatique.

Pour rappel, le premier inventaire des gaz à effet de serre fait par l’Algérie portait sur 1994, définie comme année de référence par le secrétariat de la Convention des Nations unies sur les changements climatiques. Il avait montré que le secteur de l’énergie était responsable à plus des deux-tiers des émissions. Les auteurs de cet inventaire avaient, cependant, reconnu que de nombreuses incertitudes, liées à la collecte des données, entachaient ses résultats. Un premier Plan national climat (PNC) a accompagné cet inventaire. Il avait pour objet l’atténuation des émissions de gaz à effet de serre et l’adaptation pour limiter les effets des changements climatiques sur les ressources naturelles et le développement socio-économique. Un nouveau PNC a été élaboré en avril 2013, découlant des obligations de l’Algérie qui a signé (en 1992) et ratifié (en avril 1993) la Convention des Nations unies sur les changements climatiques. Ce PNC comprenait l’état des lieux concernant la problématique des changements climatiques en Algérie, et la stratégie pour faire face à leur impact à court (2015), moyen (2020) et long (2050) termes, accompagnée d’un plan d’action et d’un volet institutionnel. C’est, en résumé, l’exposé de la démarche adoptée par l’Algérie pour atténuer l’impact des changements climatiques. Le plan a, évidemment, une dimension stratégique. Il est conçu pour mettre le progrès et les fruits de développement national à l’abri de tout péril provoqué par l’évolution future du climat. L’Algérie doit agir sur les fronts de l’agriculture biologique, l’économie de l’eau, des énergies renouvelables.

Un autre PNC, et non pas le premier comme ça a été annoncé officiellement, pour la période 2020-2030 a été présenté par l’Algérie au Sommet Action climat 2019 de l’ONU qui s’est tenu le 23 septembre. Elaboré par une commission nationale de l’environnement regroupant plusieurs secteurs concernés, et un groupe d’experts et de chercheurs, il prévoit 155 opérations et activités visant à s’adapter aux effets des changements climatiques et à les limiter pour la prochaine décennie, notamment à travers la réduction des émissions de gaz à effet de serre et l’intégration de la dimension Climat au sein des différentes politiques publiques de développement. Seulement, dans notre culture qui privilégie le temps présent et met le reste sur le dos de la fatalité, qui va se soucier de ce qu’apportera le changement climatique demain ? L’éducation environnementale, en milieu scolaire, mais aussi la formation des décideurs dans tous les domaines, autour de la problématique du changement climatique et des nouvelles attitudes à adopter face à ses conséquences, sont indispensables pour préparer la population à vivre et à agir en fonction des risques climatiques.

Cet article est paru dans La Nouvelle République (Alger) du dimanche 29 septembre 2019.

Lutte contre le réchauffement climatique aux Etats-Unis : les enfants du Vermont disent ce qu’ils ont à dire dans les rues

Cet article publié dans le Vermont Digger est signé de Jules Rabin, venu enseigner l’anthropologie en 1968 au Goddard College dans le Vermont, Etat du nord-est des Etats-Unis. Dix ans plus tard, il cuisait le pain au four à bois et devenait le plus célèbre boulanger démocrate de l’Etat.

par Jules Rabin

Jules Rabin © D.R.

Aujourd’hui, j’ai marché avec une grande cohorte d’adultes, incroyablement heureux, derrière un millier d’écoliers de Montpellier (NDLR : capitale de l’Etat du Vermont) et du reste de l’Etat. Avec un clin d’œil des autorités scolaires pour cette sortie non autorisée de la salle de classe un jour d’école. Ils protestaient publiquement dans la rue et sous un ciel d’automne limpide contre le danger croissant d’être la proie des effets de ce changement climatique qui s’emparent et contrôlent aujourd’hui toute la vie de la planète en de nombreux endroits et commencent à la décimer.

Il semble que les enfants comprennent clairement que leur vie est en train d’être irrémédiablement réduite et même abrégée par les rejets intenses de carbone dans l’atmosphère terrestre de l’ère industrielle. Deux siècles de cet « enfer » ont laissé déchirer et brûler de grandes parties de la peau extérieure de la Terre. Littéralement, comme s’il ne devait pas y avoir de lendemain ! Mordant fort et trop longtemps, déchiquetant même… les tétines de cette Terre Mère qui nous porte tous. La manifestation d’aujourd’hui a été, pour certains enfants, leur première expérience de descente dans les rues !

Alors moi, grand-père et arrière-grand-père, j’aimerais décrire ma première manifestation, il y a 85 ans, qui, j’en suis sûr, a eu un effet durable sur moi. C’était au début des années 1930. Le cas des Scottsboro Boys était devenu une préoccupation majeure pour la nation. Ils étaient neuf garçons noirs et presque des hommes, arrêtés et accusés d’agression et de viol d’une fille blanche, alors qu’ils montaient dans les trains de marchandises de cette époque où la pauvreté faisait rage. Ils étaient juste d’un autre nulle part. Du Nord des Etats-Unis, un cri fut lancé : « Les garçons de Scottsboro ne mourront pas ! » Ce cri est devenu une clameur et ça a marché. Les Scottsboro Boys n’ont été ni exécutés ni lynchés, bien qu’ils n’aient pas échappé à une succession d’enfers judiciaires.

Rappelons aussi l’histoire d’Angelo Herndon, un très jeune militant syndical noir de ces mêmes années. Il avait risqué sa vie en travaillant à syndicaliser le Deep South (NDLR : sud profond), au début des années 1930. Homme courageux ! Il soutenait des actions subversives parmi ses compatriotes noirs et a aussi été malmené par la justice du Sud de l’époque.

J’avais 8 ou 9 ans quand mon oncle Harry, un « Rouge » qui n’était ni brillant ni profond, a demandé à ma mère la permission de m’emmener à une manifestation de soutien à Herndon dans une banlieue du centre-ville de Boston. Mon souvenir de cette manifestation – la première de ma vie – est simple et frappant. Nous étions une quarantaine de personnes, tous des hommes. J’étais le seul enfant. C’était un jour gris et froid. Chaque homme présent portait un chapeau Fedora sobre et un long manteau sombre. La journée était nuageuse. Marchant sur des pavés, nous étions une image sombre de la Dépression, nue et isolée, sur les rues pavées. On aurait dit une gravure sur bois Masereel de l’époque ! Nous avons crié en marchant une phrase, une invocation qui résonne encore dans ma mémoire, 85 ans plus tard : « Angelo … Herndon … ! Angelo Herndon … ne mourra pas ! »

La marche d’aujourd’hui contre l’inertie de notre gouvernement face aux effets néfastes du réchauffement climatique contraste avec cette manifestation de 1932 ou 1933. C’est une expérience joyeuse ! Nous nous sentons bien dans ce que nous faisons, sous un soleil radieux et un ciel bleu de la belle ville de Montpellier ! Nous avons été encouragés par notre nombre et par la justesse absolue de notre cause, certifiée cruellement par les connaissances du jour.

En y repensant, ce « Sauver Angelo Herndon » de mon enfance m’a fait prendre l’habitude de manifester occasionnellement. La liberté d’expression en Amérique ? Si vous ne possédez pas de journal ou ne pouvez pas écrire un livre, dites ce que vous dites dans la rue. Samuel Adams – comme je l’imagine – l’avait fait au cours des mois qui ont précédé la Révolution américaine, frappant ses concitoyens bostoniens en livrant publiquement ses opinions. « Ecoute! Écoute-moi une minute, veux-tu ? » avec un vieil accent de Boston.

Un ou deux, cinq ou dix des enfants de cette manifestation se souviendront-ils plus tard de cet événement d’aujourd’hui comme d’un début de préparation, quand d’autres modes et lieux de rendez-vous échouent à mener des plaidoyers et de protestations au centre de leur ville ?

S’adresser à nos concitoyens dans la rue est aussi valable pour l’Amérique que votre droit de vote citoyen. Si vous ne possédez pas de journal, soyez-en un : avec votre corps, vos pieds et votre pancarte tout ensemble. Ne vous contentez pas de laisser mijoter et mélanger vos pensées. Parlez, sinon vous étoufferez. De temps en temps, cela pourrait être suffisant.

Traduction Hervé Jane

 Protection de l’environnement en Algérie : de «bonnes intentions», sans plus, comme avant

Effet d’annonce, «comme avant», ou réelle détermination, consécutive au mouvement populaire du vendredi, déclenché le 22 février 2019? La question concerne la protection de l’environnement qui est apparue en plein mois d’août, parmi les préoccupations prioritaires du gouvernement algérien.

par M’hamed Rebah

D’abord, le ministre de l’Intérieur – en charge, également, des Collectivités locales et de l’Aménagement du territoire – a montré un intérêt inhabituel pour la lutte contre la pollution du littoral provoquée par les rejets industriels. Il a donné instruction aux walis des villes côtières, de sanctionner les entreprises industrielles à l’origine de rejets polluants dans les plages et les oueds. Simultanément, le cadre de vie du citoyen et la préservation de l’environnement ont figuré dans l’ordre du jour de la réunion de l’Exécutif qui a décidé, dans la foulée, la création d’un commissariat des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique, ainsi que le lancement d’une large campagne nationale de reboisement.

Ce n’est pas la première fois que le gouvernement affiche de «bonnes intentions» pour la protection de l’environnement. En avril 1985, déjà, une communication sur ce thème lui avait inspiré un ambitieux plan d’action… resté sur le papier. Dix ans après, en avril 1995, l’Exécutif a inscrit l’environnement en tête de l’ordre du jour de sa réunion, ce qui est plutôt rare. Une année après, l’environnement sera de nouveau, et à deux reprises, à l’ordre du jour du conseil du gouvernement. A l’époque, les constats établis et les promesses faites dans les communiqués officiels, laissaient l’impression que l’on redémarrait de zéro à chaque fois. Exactement, comme aujourd’hui.

En fait, durant plus d’une trentaine d’années, la démarche du gouvernement en matière de protection de l’environnement a consisté en discours remplis de redondances, «actions-spectacles» médiatisées (au point où des activités officielles étaient retardées parce qu’il n’y avait pas encore l’équipe de la télévision, équipée de sa caméra) et textes juridiques inappliqués. La ministre chargée de l’Environnement a évoqué jeudi soir (au lendemain du Conseil du gouvernement du 14 août 2019), sur le plateau du journal télévisé de la chaîne publique, les difficultés à recouvrer la taxe sur l’enlèvement des ordures ménagères (TEOM), alors que cette taxe annuelle, établie au profit des communes dans lesquelles fonctionne un service d’enlèvement des ordures ménagères, existe depuis 1992. Pourquoi, aucun des ministres qui se sont succédé à la tête de ce département après 1992, à ce jour, n’a pu donner son opérationnalité à ce dispositif fiscal? Ce ne sont pas les cadres de valeur qui ont manqué au secteur de l’environnement. Ils ont élaboré, au début des années 2000, un Programme national de gestion des déchets municipaux (PROGDEM) visant l’éradication des décharges sauvages et la réalisation des CET (Centre d’enfouissement technique) dans le cadre de schémas directeurs de gestion des déchets à l’échelle de la commune, et ont mis en place un dispositif national de collecte, tri et valorisation des emballages et autres matériaux spécifiques (appelé Eco-Jem). Le but : élimination écologique des déchets avec valorisation des déchets recyclables. Le PROGDEM a fait l’objet d’une conférence internationale des bailleurs de fonds, réunie au Club des Pins, à Alger, en mai 2003.

La réalité est aux antipodes de cette démarche : n’importe quel terrain abandonné, en n’importe quel point du pays peut être transformé en un clin d’œil en décharge sauvage; les CET sont mal gérés; la TEOM qui finance les services locaux de collecte et de traitement des déchets, n’est recouverte qu’en très faible partie et il n’est pas évident que son produit parvienne aux communes dans des délais raisonnables. Au fil du temps, il s’est créé, tacitement, une sorte de «compensation» entre d’une part, les autorités locales qui décident sur des domaines qui concernent directement le citoyen, sans le consulter, et ne rendent compte à personne, et d’autre part, le citoyen qui se conduit comme il veut (endirou raina, «on n’en fait qu’à notre tête», selon le slogan de certains jeunes manifestants du vendredi et du mardi), assuré de ne pas être sanctionné s’il est en infraction en matière d’atteinte à l’environnement.

C’est le faux principe de «tout le monde trouve son compte». Personne n’a voulu rompre cet «équilibre», caractéristique du «système» pourtant rejeté dans les slogans des manifestants du vendredi. Ce simple rappel a de quoi alimenter le scepticisme face aux marques d’intérêt pour la protection de l’environnement que veut montrer, actuellement, le gouvernement. Dans ce domaine, rien ne distingue encore, dans les faits, le style d’avant, du style actuel. Ils ont en commun, l’inefficacité. Seulement, aujourd’hui, sur fond de mobilisation populaire permanente, même si elle est inégale selon les périodes et les localités, et d’action anti-corruption menée par le secteur de la justice, fortement encouragé par l’institution militaire, le contexte est favorable aux professionnels de la protection de l’environnement (dont les cadres, ingénieurs et techniciens) qui voudraient, en appui sur les associations écologiques, dépasser l’inertie des institutions. Ils n’ont plus aucune raison d’attendre pour prendre l’initiative d’agir sur le terrain pour, par exemple, freiner la dégradation du cadre de vie agressé de toutes parts (déchets, pollution de l’air, nuisances sonores, eaux usées nauséabondes…).

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du dimanche 18 août 2019.

Le sauvage, ou le dernier rempart contre la domestication de la nature

Depuis une dizaine d’années, un intérêt marqué pour la nature sauvage s’est fait jour. Pour preuve, toute une série d’ouvrages parus en France et à l’étranger.

par Jean-Claude Génot

La France des friches. De la ruralité à la féralité, livre que j’ai écrit avec Annik Schnitzler (JNE), paraît en 2012. Cet ouvrage à caractère scientifique fait le point sur l’historique des friches, leur perception sociale et les phénomènes de succession végétale en fonction des aires biogéographiques (montagnard, atlantique, méditerranéen, tropical pour les régions d’outre-mer) et des situations écologiques (milieux terrestre et alluvial). Les auteurs ont introduit la notion de féralité, pour qualifier des espaces agricoles ou forestiers exploités par l’homme puis laissés en libre évolution. Ce livre est un plaidoyer pour les friches qui, laissées à elles-mêmes, sont capables de reconstituer naturellement des écosystèmes forestiers riches et diversifiés si on leur laisse du temps et de l’espace.

En 2013, dans le livre Feral. Searching for Enchantment on the Frontiers of Rewilding, le journaliste et écologue George Monbiot voit dans la nature férale une nature accessible à tous plutôt que d’aller au bout du monde voir les derniers espaces sauvages. Il voit le ré-ensauvagement non pas comme un abandon de la civilisation mais au contraire comme un moyen de l’améliorer. Et quand l’auteur parle de ré-ensauvagement, ce n’est pas seulement pour faciliter le retour du loup, du lynx ou du bison mais aussi celui du lion, de la hyène tachetée ou du rhinocéros noir, présents en Europe il y a 12 000 ans. Une utopie ne tenant pas compte des réalités humaines ? Non car George Monbiot propose de ré-ensauvager les hautes terres d’Ecosse livrées au surpâturage et aux plantations d’arbres exotiques mais qui malheureusement sont composées de vastes domaines privés dont les propriétaires sont peu sensibles à la nature sauvage. Le livre est truffé de données scientifiques référencées sur l’histoire des espèces, l’évolution des paysages depuis les dernières glaciations, la théorie des méga herbivores avec de bons arguments contre ceux qui pensent que ces derniers ont entretenu des milieux ouverts, le rôle de l’homme dans l’extinction de la mégafaune ou encore les effets en cascade dans les chaînes alimentaires quand une espèce clé vient à disparaître. L’auteur souligne, après avoir vu des écosystèmes en fonctionnement naturel dans diverses régions du monde, que moins ces milieux sont modifiés plus ils sont diversifiés et complexes. D’où sa grande incompréhension face aux gestionnaires britanniques qui, selon lui, voient les réserves comme des jardins botaniques, n’aiment pas les arbres et empêchent toute intrusion de la nature.

En 2014, Pierre Athanaze publie Le retour du sauvage dans lequel il évoque les retours naturels (loup, cigogne noire) et les réintroductions (lynx, castor, vautours) d’espèces sauvages ainsi que les effacements de barrages et la restauration naturelle de la forêt dans les zones agricoles en déprise.

Un ouvrage scientifique, Rewilding European Landscapes, sous la conduite de Henrique M. Pereira et Laetitia M. Navarro, paraît en 2015. Cet ouvrage est une synthèse théorique et pratique du ré-ensauvagement ou retour du sauvage (Rewilding) en Europe. Les auteurs définissent le ré-ensauvagement comme une gestion passive de la succession écologique avec pour but de restaurer les processus naturels et de réduire le contrôle de l’homme sur les paysages. L’enjeu est de taille car selon les auteurs d’ici 2030, 20 millions d’hectares de zones agricoles vont être abandonnées en Europe, soit deux fois la taille du Portugal.

Pour ma part en 2017, dans Nature : le réveil du sauvage, après une mise au point sur le concept de sauvage et de wilderness, j’ai passé en revue les nombreuses initiatives qui se font jour à travers l’Europe pour préserver les derniers bastions de nature sauvage, voire pour renforcer le ré-ensauvagement de régions en déprise agricole.

En 2018, dans Ré-ensauvageons la France. Plaidoyer pour une nature sauvage et libre, Gilbert Cochet et Stéphane Durand soulignent les atouts de la France en termes de diversité biologique, malgré tout ce que la nature a enduré au XXe siècle. Ils nous rappellent que de nombreuses espèces devenues rares ont regagné du terrain tandis que d’autres sont revenues naturellement ou ont été réintroduites avec succès. Mais surtout, ils font des propositions de ré-ensauvagement par grands types de milieux (montagnes, forêts, littoraux et rivières) et énoncent des recommandations pour favoriser partout la faune sauvage, prédateurs compris (moins de chasse, plus d’aires protégées, moins d’interventionnisme dans la nature).

Également en 2018, la philosophe Virginie Maris publie La part sauvage du monde. Penser la nature dans l’Anthropocène. L’auteure souligne l’importance de considérer la nature sauvage comme une altérité à respecter et une autonomie dont l’homme peut s’inspirer. Elle présente un « kit » de défense intellectuelle du sauvage face aux nombreuses critiques qui sont faites à ses défenseurs. Pour l’auteure, la défense de la part sauvage du monde n’est pas une démarche fixiste, elle n’est ni un signe de misanthropie, ni une démarche néocoloniale. En guise de conclusion elle souligne : « il est également urgent de préserver des espaces et des territoires où les êtres de nature peuvent faire sans nous » ; une manière de fixer des limites à la domestication totale de la nature.

Enfin, en 2018 un autre ouvrage scientifique collectif, Rewilding, est publié par Nathalie Pettorelli, Sarah M. Durant et Johan T. Du Toit. Il définit ce que recouvre ce terme et fait le point sur les opérations de ce type dans les diverses régions du monde. Aujourd’hui le rewilding comprend le rétablissement des successions végétales, la réactivation des interactions trophiques et des processus de prédation et l’amélioration des services écosystémiques délivrés par la réintroduction d’espèces ingénieurs (castor, herbivore, carnivore). Les publications avec le mot rewilding ont fortement augmenté à partir de 2013, mais ces articles recouvrent aussi des actions déjà mentionnées avant avec d’autres mots clés. On parle même de rewilding du Pléistocène quand on veut restaurer les processus écologiques perdus suite à l’extinction de la mégafaune du Pléistocène. Cela consiste à prendre des espèces proches de celles éteintes, souvent domestiques (bovins, chevaux) mais sans connaître vraiment l’impact de ces introductions. Ce sujet est une des critiques faites à ce genre d’opération car ré-ensauvager en introduisant des animaux domestiques constitue un bel oxymore.

Dans les ouvrages français cités, ce n’est pas un hasard si trois des auteurs, Pierre Athanaze, Gilbert Cochet et moi-même sommes des co-fondateurs de Forêts Sauvages, association créée en 2005 pour acquérir des forêts et les laisser en libre évolution. De plus, Forêts Sauvages publie Naturalité, une lettre numérique avec près de 850 abonnés, qui fait la part belle à la nature sauvage.

Ce mouvement en faveur de la nature sauvage est d’abord une réaction à la gestion interventionniste de la biodiversité faite de culture, d’élevage et de jardinage, pour reprendre les expressions de Robert Hainard, artiste, naturaliste et philosophe suisse. Il répond également à une situation de régression globale de la nature. C’est d’ailleurs pour cette raison que le Parlement européen a rédigé en 2009 un rapport sur la nécessité de protéger la nature sauvage en Europe.

Toutes les étapes de cet enchaînement et les multiples initiatives qui en découlent prises par des ONG dans toute l’Europe sont détaillées dans mon ouvrage Nature : le réveil du sauvage. Certes, les mots ont un certain pouvoir, mais les livres ne suffisent pas, seuls, à changer les mentalités, surtout en France (voir mon précédent texte sur la spécificité française anti-nature). Tant que les gouvernants maintiennent le cap sur la croissance économique et que les lobbys agro-sylvo-cynégétiques continuent de supprimer le sauvage, tout ce qui se fera en faveur de la nature sauvage ne sera que de la résistance isolée. C’est bien pour raviver le feu du vivant comme le dit le philosophe Baptiste Morizot, mais c’est insuffisant pour instaurer un nouveau pacte entre la société moderne et le sauvage.

Ce d’autant, qu’à peine émergent en France et en Europe, ce souci du sauvage est plus que contesté aux Etats-Unis, pays où pourtant la wilderness est un long héritage historique et qui a toujours une longueur d’avance pour les concepts en matière de biologie de la conservation. Ainsi le premier livre traitant du rewilding est paru en 2004 (Rewilding North America). Il a été rédigé par Dave Foreman, écologiste américain, ardent défenseur du sauvage qui est considéré comme l’initiateur du terme rewilding lié à la wilderness et consistant à relier entre elles les aires de wilderness. Cette reconnexion du sauvage a été appelé les « 3 C » comme cœur, corridor et carnivores. Le cœur étant composé des aires de wilderness, les corridors reliant ces dernières et les carnivores étant considérés comme les espèces phares sur le plan de diversité, mais surtout de la fonctionnalité des écosystèmes au travers des chaînes alimentaires qu’il faut réintroduire.

Il y a eu un grand débat sur la wilderness dans les années 1990 dont j’explicite les tenants et aboutissants dans mon ouvrage sur le sauvage. Mais en 2011, un article de Peter Kareiva, responsable du département scientifique de l’ONG Nature Conservancy, l’une des plus grandes organisations environnementales au monde, a relancé les débats dans le monde de la conservation américain qui ont fait l’objet d’un ouvrage Keeping the wild. Against the domestication of earth dont les éléments suivants sont extraits (1). Qualifié de « néo-environnementaliste », ce conservationniste développe les idées suivantes. La nature est plus résiliente que fragile. Les humains dégradent et détruisent leur environnement naturel et 80 % du temps, il se rétablit très bien. La nature sauvage n’existe pas, tout a été influencé par les humains. Essayer de protéger des écosystèmes fonctionnels du développement humain est futile. Les humains aiment le développement et on ne peut pas les en empêcher. La nature est résistante et s’adapte à cela. Aujourd’hui, les coyotes se déplacent dans Chicago et les faucons pèlerins étonnent les habitants de San Francisco quand ils volent entre les gratte-ciel. Nous détruisons des habitats, nous en créons de nouveaux. Maintenant que la science a montré que rien n’est vierge et que la nature s’adapte, il n’y a aucune raison de s’inquiéter pour les objectifs environnementaux traditionnels comme la protection des forêts tropicales. Kareiva et ses collègues se demandent si l’arrêt de la déforestation de l’Amazonie est faisable. Est-ce même nécessaire ?

Au-delà du domaine de la conservation, les néo-environnementalistes se distinguent par leur attitude envers les nouvelles technologies qu’ils voient de façon positive. La civilisation, la nature et l’homme peuvent être sauvés seulement si nous appréhendons de façon enthousiaste les biotechnologies, la biologie de synthèse, le nucléaire, la géo-ingénierie et n’importe quoi d’autres avec le préfixe néo qui « ennuie Greenpeace ». La focalisation classique des verts sur la question des limites est rejetée comme étant naïve. Nous sommes devenus des « Dieux » et nous devons accepter et intensifier notre gestion rationnelle de la planète grâce à l’usage des nouvelles technologies guidés par la science éclairée.

Les néo-environnementalistes montrent également un grand enthousiasme pour les marchés. Ils aiment donner un prix à des arbres, des lacs, des animaux, des forêts tropicales et des bassins versants, tout ce qui apporte des services écosystémiques pouvant être acheté ou vendu, mesuré et additionné. Ajouter à cela une attitude quasi religieuse envers la technoscience. Tout ce qui compte vraiment peut être mesuré par la science et évalué par les marchés et toute objection sans validation scientifique ou sans valeur reconnue par les marchés peut être facilement rejetée. Cette position est présentée comme étant du pragmatisme, mais en réalité il s’agit d’une tentative d’exclure du débat sur l’écologie tout argument fondé sur la morale, l’émotion, l’intuition, la spiritualité ou simplement un sentiment humain.

Ces néo-environnementalistes n’apportent finalement rien de nouveau dans le débat. Ils recyclent les bons vieux paradigmes des scientistes qui ont une foi aveugle dans la technoscience et pensent que la menace actuelle d’effondrement de la biosphère et de l’humanité sera réglée par des progrès technologiques. Ils sont selon Arne Naess, théoricien de l’écologie profonde, des écologistes superficiels. Ils s’attaquent aux problèmes en en créant d’autres, sans aborder les racines de la crise profonde de notre civilisation fondée sur la croissance et l’hyperconsommation. Le philosophe norvégien pense au contraire qu’on ne pourra vivre durablement sur cette planète qu’en remettant profondément en cause notre rapport de domination sur la nature, ce qui nécessite un changement radical de notre rapport à la nature. Ces néo-environnementalistes raniment le vieux débat entre ceux qui ne voient la nature que comme une ressource à notre service et ceux qui reconnaissent à la nature une valeur intrinsèque nécessitant de laisser des terres en libre évolution pour la survie des organismes vivants non humains.

Ils passent sous silence que nous sommes en pleine crise d’extinction de la biodiversité comme l’ont établi récemment les experts de la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES en anglais). Ils partent d’une évidence – la nature possède des capacités de résilience – pour en faire une vérité absolue. La nature est résiliente, c’est-à-dire qu’elle est capable de revenir à son état initial après une perturbation, si et seulement si, elle est riche et diversifiée et peu modifiée par l’homme. Or des chercheurs ont mis en évidence de nombreux cas de coupes dans des forêts tropicales qui, après le déboisement, repoussent, mais avec des espèces exotiques qui ont remplacé les espèces autochtones, voire endémiques dans le cas des îles. Ces scientifiques considèrent que ces « nouveaux écosystèmes » ne peuvent plus être restaurés pour revenir à leur état antérieur à la révolution industrielle car trop de paramètres ont modifié profondément les sols et les végétaux dans leur ensemble (augmentation de la température, accroissement du gaz carbonique, polluants, changement d’usage des sols, introduction d’espèces exotiques). Dès lors, la résilience de nombreux écosystèmes est clairement remise en cause (2). Une forêt naturelle se régénère seule après une tempête avec les espèces d’arbres présents, alors qu’une forêt fréquemment incendiée par l’homme ne voit repousser que les arbres favorisés par le feu tandis que les autres régressent.

La résilience possède divers degrés et c’est aller vite en besogne que d’affirmer que l’homme peut tout se permettre puisque la nature revient. Le parfait exemple est la zone d’exclusion de Tchernobyl où effectivement la forêt repousse, les villages disparaissent sous la végétation et des animaux sauvages réapparaissent (loups, élans, aigles, tétras lyres, cygnes chanteurs, etc.) dans les zones abandonnées par l’homme, preuve s’il en fallait une, que l’homme ne laisse pas beaucoup de place aux non humains. Mais la contamination radioactive est partout, dans les sols, les eaux, les végétaux, les animaux et les hommes. Est-ce cela que les néo-environnementalistes appellent la résilience ?

Volontairement, ils confondent nature vierge et nature sauvage pour argumenter le fait que l’homme a tout modifié et influencé et que se soucier de la nature n’a plus grand sens. Mais c’est refuser de voir la nature sauvage réelle qui s’installe partout où l’homme cède la place : une friche agricole, des herbes folles sur un trottoir, le loup qui se joue des frontières, des forêts qui succèdent à des pâturages ou des plantations abandonnées. Les exemples ne manquent pas de cette nature férale qui pourrait nous apporter de nombreux enseignements face aux changements globaux.

Mais ne nous trompons pas, la nature en ville évoquée par les néo-environnementalistes ne remplacera jamais celle d’un écosystème naturel diversifié, fonctionnel et mature. Toutes les espèces ne peuvent pas s’adapter à la ville. Seules les espèces anthropophiles qui se nourrissent de nos déchets ou d’autres espèces liées à l’homme (pigeons, corvidés, rats et souris) peuvent vivre dans les mégalopoles, anxiogènes pour les hommes et inhospitalières pour la nature. Seules les villes qui possèdent des forêts périurbaines peuvent se targuer de vivre à proximité de la nature. Pour le reste il ne s’agit que de certaines espèces (toujours les mêmes, renards, coyotes, faucons crécerelle et pèlerin) qui s’adaptent à cet environnement très artificiel où leur seul avantage est de ne pas y être persécutées.

Les néo-environnementalistes rejettent l’idée de donner des limites aux actions de l’homme. De ce fait, la domestication totale de la nature est un danger pour la nature et pour l’humanité, notamment au travers d’une vision naïve de la technoscience et de tout ce qu’elle peut engendrer pour faire de l’homme et de la nature un objet. Le risque d’une domestication globale de la nature sauvage est double : supprimer les milieux de vie des espèces non humaines et en finir avec l’héritage ontologique de l’homme qui a vécu plus longtemps pendant la période paléolithique que celle du néolithique, c’est-à-dire changer profondément la nature et l’homme.

Avec de tels environnementalistes, les défenseurs de la nature sauvage n’ont pas besoin d’ennemis. Il n’y a plus qu’à attendre, ils ne vont pas tarder à se faire entendre aussi chez nous.

(1) Kingsnorth P. In Wuerthner G., Crist E. and Butler T. 2014. Rise of Neo-greens. Keeping the wild. Against the domestication of earth. Island Press. Pp. 3-9.

(2) Hobbs R.J., Higgs E.S. and Hall C.M. 2013. Novel Ecosystems. Intervening in the New Ecological World Order. Wiley-Blackwell. 368 p.

Un refuge pour les éléphants au Vietnam

Le parc national de Yok Don au Vietnam a abandonné les balades à dos d’éléphants. Une opportunité pour les touristes de découvrir cet animal dans son environnement naturel et de participer ainsi à un tourisme éthique garant de méthodes non violentes pour les animaux.

par Michel Cros

Cliquez sur cette image pour savoir comment elle a convaincu des milliers de Vietnamiens de se mobiliser pour les éléphants !

Bon anniversaire aux éléphants du Parc national de Yok Don au Vietnam, qui accueille depuis un an les « heureux » pachydermes pour un tourisme éthique.

Une initiative pionnière dans ce domaine entre Animals Asia, le Olsen Animal Trust * et l’Etat vietnamien qui gère le Parc national dans la province de Dak Lak.

Depuis que cet accord officiel a été signé le 13 juillet 2018, les éléphants Bun Kham, Y Khun, Thong Kgan, Hnon, puis tout récemment P’Lu et Bun Kon n’ont plus à transporter de personnes sur leur dos pour satisfaire les touristes venant au Vietnam. Un contrat positif souligne Dave Neale, directeur du bien-être animal d’Animals Asia. « Au lieu, dit-il, de contraindre les éléphants avec des chaînes pour qu’ils puissent être montés par les visiteurs, les touristes suivront, observeront et apprendront comment ces animaux étonnants vivent et se comportent réellement dans leur maison forestière».

Un récent article publié par le Monde relatant l’étude de l’ONG World Animal Protection est sans équivoque. Les balades à dos d’éléphants font parti des dix activités touristiques les plus cruelles pour les animaux sauvages en captivité, qui sont hélas ignorées du grand public attiré par un tourisme de divertissement.

En effet, alors que le label bien-être animal se développe en Occident, il semble difficile pour les tours-opérateurs, soucieux de rentabilité, d’en faire leur accroche publicitaire. Faut-il incriminer les agences ou l’ignorance citoyenne qui méconnaît les méthodes de dressage des animaux sauvages… ?

Force est de constater un besoin urgent d’information dans ce domaine. La situation aurait été catastrophique sans l’action d’ONG comme Animals Asia qui travaille depuis plusieurs années à sensibiliser les mentalités à la protection animale.

Car tout n’a pas été « rose » pour les éléphants vietnamiens. Le pays qui en comptait 2000 en 1990 en comprendrait seulement entre 100 et 150 aujourd’hui à l’état sauvage (population totale de l’espèce donnée officiellement par l’administration des forêts du Vietnam). Ce qui compromettrait ainsi la pérennité de l’espèce, selon les experts en environnement. Que s’est-il passé ?

Si le braconnage, éradiqué depuis, a eu certes son impact, cette chute vertigineuse s’explique surtout par la réduction de l’habitat du pachyderme, résultat d’une déforestation pour l’exploitation forestière et l’agriculture, précise Animals Asia. Dans la province du Dak Lak, connue pour son attrait touristique pour les balades à dos d’éléphants, la population de cet animal serait encore de 40 individus captifs.

D’où la création en 2013 du Centre de conservation des éléphants au Vietnam où Animals Asia travaille en partenariat avec l’État pour une meilleure gestion et reconnaissance de la condition animale.

Pour Dionne Slagter, manager du bien-être animal, le bilan est plus que satisfaisant : « Les changements que nous avons observés chez les éléphants tout au long de ce processus sont énormes. Ceux-ci sont bien portants, ils sont en bonne santé, leurs yeux sont clairs, leur peau est belle et épaisse, pas de piqûres de parasites, pas de blessures, pas d’égratignures. Ces éléphants, ici dans le parc national Yok Don, sont les plus sains du Vietnam ».

Et pour son directeur David Neale, le challenge s’annonce plus que prometteur : « En cas de succès, ce programme d’éco-tourisme sans cruauté animal pourrait devenir un modèle à suivre (…). C’est un modèle où les éléphants, les cornacs et les touristes sont tous gagnants ».

Reste à sensibiliser l’opinion publique pour un écotourisme éthique, qui reste encore trop oublié des programmes des tours-opérateurs avides de sensationnel.

Quitte à boycotter les agences de voyage qui ne respectent pas cette nouvelle ligne de conduite, plus en accord avec notre temps. La vie de chaque espèce en liberté est inestimable pour la survie du vivant sur la planète.

PS : A la une de Nature Géosciences, une équipe internationale de chercheurs vient de mettre en évidence la réduction des stocks de carbone dans la biomasse lié au déclin des éléphants de forêt.

* Olsen Animal Trust a été créé pour aider des organisations et des individus partenaires à mettre fin à la cruauté et à l’exploitation des animaux, à améliorer le bien-être des animaux et à conserver la faune dans son habitat naturel. L’organisme de bienfaisance, créé en 2015, s’inspire de l’amour de la famille Olsen pour tous les animaux.

 

Economie-environnement : la mise en veilleuse de la loi en Algérie

Le brusque retour de manivelle, déclenché en Algérie par les manifestations populaires, chaque vendredi, depuis le 22 février, a levé le voile sur les pratiques de dilapidation des ressources du pays et sur la corruption qui les accompagne, sous le couvert d’encouragement à l’investissement privé, révélant en même temps la mise en veilleuse des dispositions du droit algérien de l’environnement, considérées comme obstacle.

par M’hamed Rebah

L’administration et la justice libérées, les informations tombent en avalanche, confirmant la non-application de la loi sur l’environnement pour laisser la voie libre aux prédateurs-hommes d’affaires, qui cherchaient des opportunités d’enrichissement rapide sans tenir compte des conditions élémentaires de protection de l’environnement et en contradiction avec les exigences du développement durable, un concept juste bon pour garnir des textes, agrémenter des discours et, finalement, «faire semblant».

Ainsi, champion des campagnes de sensibilisation sur la gestion des déchets et toujours empressé de lancer des opérations pilotes de tri sélectif, le ministère chargé de l’Environnement a, par contre, régulièrement brillé par son laxisme jusqu’à la défection, quand il s’agit d’empêcher les activités économiques qui portent atteinte au milieu naturel et à la santé des populations riveraines. Certains hommes d’affaires et les officiels qui les appuient, ont cru que les Algériens étaient «moins regardants» sur la question écologique. Ils ont persisté dans cette idée, alors que les habitants d’In Salah leur ont prouvé le contraire, de façon magistrale, en 2014-2015, en disant non à l’exploration et à l’exploitation du gaz de schiste, près de chez eux, à cause de l’impact sur l’environnement et sur les ressources en eau. Le monde entier l’a su.

On se rappelle de la visite officielle, de rang ministériel, effectuée à In Salah à la fin 2014 par le ministre de l’Energie, Youcef Yousfi, accompagné du ministre des Ressources en eau, Hocine Necib, et de la ministre de l’Environnement, Dalila Boudjemaa, et de journalistes chargés de couvrir l’événement. Ils étaient venus constater le «succès» des premiers forages de puits de gaz de schiste en Algérie, à Dar Lahmar, à 28 km d’In Salah, puis tous avaient repris l’avion pour Alger, sans un regard vers la population riveraine du site, qui connaîtra par les médias les détails de la visite et de la déclaration «triomphale» du ministre de l’Energie. Interprétée comme une marque de mépris, cette «maladresse» avait contribué à mobiliser la population et à radicaliser sa position à l’égard de l’opération d’exploration du gaz de schiste menée dans son voisinage. Quelques mois avant, en juillet 2104, des voix officielles avaient tenté de rassurer, par le mensonge, en affirmant que les zones d’exploitation de gaz de schiste en Algérie sont situées loin des régions peuplées. Mais, comme l’avait révélé, en janvier 2015, une chaîne de télévision algérienne privée, l’étude d’impact du projet d’exploitation du gaz de schiste n’existait pas. Selon la loi algérienne, aucune activité réputée polluante et dangereuse ne peut commencer si ce document n’a pas été signé par l’autorité compétente en la matière, c’est-à-dire le ministre en charge de l’Environnement. C’est une obligation légale incontournable. En février 2015, le gouvernement avait reçu l’appui du Secrétaire adjoint américain au Commerce pour l’Industrie et l’Analyse, Marcus D. Jadotte, arrivé à Alger, pour plaider en faveur de l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste en Algérie et proposer l’expertise et la technologie des entreprises américaines dans ce domaine. En réalité, et cela les observateurs l’avaient compris, l’aide qu’il proposait à l’Algérie, devait profiter aux sociétés américaines Schlumberger, Baker Hughes et Halliburton, c’est-à-dire les acteurs de la fracturation hydraulique pour l’extraction du gaz de schiste, et par extension à toute l’industrie américaine du gaz de schiste. Il nous resterait la pollution. Des experts algériens qui n’ont pas échangé leur patriotisme contre de menus avantages, ont dénoncé cette supercherie et ont rappelé que la meilleure voie qui nous préserve de la dépendance de l’étranger, était celle du développement national assis sur un marché intérieur. Au début de l’automne 2017, le discours officiel alarmiste sur les finances du pays et le prétexte de la recherche urgente de nouvelles sources pour le budget de l’Etat, ajoutés aux pronostics pessimistes sur l’épuisement des ressources d’hydrocarbures fossiles, ont servi de justificatifs pour annoncer la relance du projet d’exploitation du gaz de schiste. En février 2019, l’irruption du hirak a donné un coup d’arrêt à cette démarche en même temps qu’il a remis en cause les opérations de bradage des ressources naturelles déjà engagées.

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du samedi 29 juin 2019.

Le parc naturel de Somiedo (Espagne)

Le parc naturel de Somiedo se trouve dans la partie occidentale de la Cordillère Cantabrique, au nord-ouest de l’Espagne, dans la communauté autonome des Asturies.

par Jean-Claude Génot *

Versant couvert d’ajoncs et de genêts face à un versant occupé par une hêtraie dans le parc de Somiedo en Espagne – photo Jean-Claude Génot

Ces montagnes formées à l’ère primaire lors de l’apparition du Golfe de Gascogne séparent l’Espagne humide de l’Espagne sèche. La géologie complexe de ce massif avec des alternances de roches calcaires et siliceuses explique la grande diversité des formations végétales : des pelouses calcicoles aux landes à bruyères et genêts, en passant par des forêts de hêtres et de chênes. Sous influence océanique, le parc est bien arrosé et ressemble un peu à l’Ecosse avec ses montagnes couvertes de landes et de forêts.

Ancienne réserve nationale de chasse, le parc naturel de Somiedo a été créé en 1988 sur 29 000 ha et déclarée Réserve de biosphère par l’UNESCO en 2000. Les réserves de biosphère disposent d’un zonage spécifique avec dans le cas de Somiedo : 12 145 ha d’aires centrales dédiées à la protection de la nature, 16 441 ha de zone tampon consacrée à des activités traditionnelles (élevage, chasse, pêche, tourisme) et 421 ha de zone de transition où se concentrent les villages et les autres activités économiques. Ce zonage reprend celui qui existait déjà dans le parc naturel. Les enjeux de conservation de la nature sont liés, entre autres, à la présence de l’ours, du loup, du chat sauvage et de l’isard, de nombreuses espèces d’oiseaux rupestres (aigle royal, vautour fauve, grand-duc d’Europe, tichodrome échelette) – le parc est d’ailleurs classé en Zone de Protection Spéciale par l’Union Européenne en application de la Directive Oiseaux – et une flore montagnarde diversifiée dont dépendent de nombreuses espèces de papillons diurnes. Le grand tétras a disparu en 2005 mais vit encore dans la partie orientale de la chaîne Cantabrique. Son habitat atypique, la chênaie sur myrtille, était sans doute trop fragmenté.

Parcourir les nombreux sentiers de randonnée au printemps est un régal pour les amoureux des plantes sauvages : orchidées (entre autres orchis bouffon, orchis brûlé, orchis à feuilles larges, orchis sureau, orchis homme-pendu, orchis bouc, orchis maculé), jacinthe, hélianthème, ancolie, euphorbes, adénostyle, asphodèle, ornithogale, fritillaire, cyclamen, jonquille, saxifrages, géraniums, daphné lauréole, sans oublier les plantes de montagne comme les gentianes jaune et printanière, des anémones, le raison d’ours ou encore le genévrier sabine. Au printemps les montagnes sont illuminées par la couleur jaune des genêts et des ajoncs, ces derniers dégagent une odeur enivrante de miel. Parmi les éricacées, on voit facilement la callune, la bruyère arborescente aux fleurs blanches et la bruyère de Saint-Daboec, qui malgré son nom latin (Daboecia cantabrica) n’est pas une espèce endémique puisqu’elle pousse également en Irlande, au Portugal, aux Açores et en France. La bruyère cendrée tapisse certaines montagnes d’une magnifique teinte pourpre. Les fleurs poussent partout où la pression de pâturage est diluée et où les pratiques de fauche restent extensives, jusqu’aux bords des chemins. En présence d’une prairie humide ou d’un suintement sur les roches, apparaissent alors le trèfle d’eau, la benoite des ruisseaux, le populage des marais ou la grassette.

Côté faune, en randonnant sept jours fin mai-début juin, on peut observer fréquemment le vautour fauve, l’aigle royal, le grand corbeau et le chocard à bec jaune. Lors d’une sortie aux lacs de Saliencia, un site rocheux était occupé par les hirondelles de rochers et les craves à becs rouges mais également par le rougequeue noir, acclimaté aux villages et qui trouve là son habitat naturel d’origine, et le bruant fou. En montagne à partir de 1600 m, le traquet motteux est bien présent et des vols de linottes mélodieuses sont assez fréquents, venant rappeler qu’en plaine française l’espèce s’effondre. Au bord d’un des lacs de Saliencia entouré d’éboulis rocheux, on peut apercevoir le merle de roche. A Puerto de Somiedo, sur un plateau situé à 1500 m d’altitude, dans une vaste zone de prairies entourées de murets en pierre et parcourue d’un ruisseau de montagne bordée d’une magnifique ripisylve de saules et d’aulnes, on entend la caille des blés et on observe le tarier pâtre et le bruant ortolan, également aperçu lors d’une précédente randonnée dans une zone plus élevée, colonisée par la bruyère arborescente.

Panneau en bord de route pour attirer l’attention des automobilistes sur les ours qui peuvent traverser la chaussée – photo Jean-Claude Génot

 

Côté mammifères, les isards se découpent souvent sur le ciel au sommet des montagnes. Evidemment, si on est naturaliste on vient à Somiedo pour tenter de voir l’ours. Il existe certains sites d’observation des versants montagneux, connus de tous et reportés sur une carte que l’on peut se procurer à Pola de Somiedo, commune principale du parc dont dépendent tous les autres hameaux. Lors de quatre sorties matinales, la première fut la bonne depuis le site de La Peral. Il a été possible en deux heures d’observation de voir cinq ours différents, dont une mère avec son jeune de l’année précédente sur un versant de montagne en partie boisé. Belle surprise de voir la femelle gravir une forte pente pour franchir une crête rocheuse tandis que son jeune a pris un autre chemin, puis après avoir buté sur un névé, a semblé avoir renoncé à passer de l’autre côté de cette montagne. Le fait de n’avoir revu aucun de ces ours deux autres matinées dans les mêmes conditions de météo et d’horaires, rend plus formidable la chance du premier jour et fait penser que ce site à ce moment de l’année devait être une sorte de carrefour où se sont croisés trois « groupes » différents : la femelle et son jeune, deux ours probablement subadultes, l’un plus clair que l’autre, et enfin, un dernier ours de taille plus conséquente. Un autre matin sur un autre site près de Pola, pas d’ours mais une biche.  Si l’on croit la personne qui renseigne les visiteurs dans la maison du parc, il y aurait une centaine d’ours à Somiedo. Le parc est au centre du noyau occidental de la chaîne Cantabrique et ce noyau est le plus important avec au moins 220 ours en 2017 (1) contre à peine une trentaine dans le noyau oriental. En suivant un chemin pénétrant dans une zone centrale de protection, il y avait de nombreux indices de présence de l’ours : crottes noires contenant de nombreux morceaux d’insectes, pierres retournées (justement pour rechercher des insectes) et trous creusés dans un talus à la recherche de racines ou de vers. Sur sept randonnées pratiquées dans trois des quatre vallées du parc, il y avait des crottes de loups contenant de nombreux poils d’ongulés sauvages sur les chemins lors de trois d’entre elles.

Cabanes de pierre avec toit en genêt et muret : l’ancienne estive de Mumian dans le parc naturel régional de Somiedo (Espagne) – photo Jean-Claude Génot

Ce territoire est occupé par l’homme depuis des millénaires et un groupe social s’est distingué à travers les siècles, pratiquant la transhumance saisonnière depuis les basses terres jusqu’en haute montagne l’été. Ce groupe, nommé « les vaqueiros de alzada », a développé un riche patrimoine culturel matériel (les cabanes en teito, constructions en pierre avec des toits en genêt à balais dans lesquelles logeaient les familles qui accompagnaient les troupeaux sur les estives) et immatériel (rites, mythes et folklore). L’agriculture et l’élevage ont largement façonné ces montagnes qui culminent à 2200 m d’altitude. Le pastoralisme a conduit les paysans à brûler la végétation arbustive (ce qui se pratique encore) et à défricher les forêts. Ces forêts de hêtres et de chênes ont été surexploitées en taillis pour le bois de chauffage. Une mine de fer a été exploitée dans la vallée de Saliencia jusqu’en 1978. On voit encore des excavations et des déchets stériles qui ont été restaurés par végétalisation. Une centrale hydroélectrique, aujourd’hui transformée en musée, est située sur le rio Somiedo. Les traces d’activités humaines ancestrales sont visibles partout : cabanes de pierre, murets, anciennes cépées de hêtre, landes entretenues par le feu. Même si la population a connu un exode rural dans les années 1960 à 1980 et que la densité actuelle est de 4 habitants au km2 (1200 habitants dans le parc), l’élevage bovin pour la viande reste très développé (le nombre de vaches a augmenté dans les trente dernières années), et on voit également des troupeaux de chevaux ou de chèvres, selon les vallées. Des troupeaux d’ovins viennent encore en transhumance. L’apiculture est assez développée, pour le plus grand bien de l’ours ! Le tourisme s’est développé avec des hôtels, des gîtes et des circuits de randonnée pédestre. Des sorties payantes sont proposées pour observer la faune sauvage et principalement l’ours brun, qui est un emblème du parc. Mais il n’en a pas toujours été ainsi.

Ancien hêtre étêté dans une hêtraie en zone de protection dans le parc naturel régional de Somiedo – photo Jean-Claude Génot

A Pola de Somiedo, un hôtel-restaurant ayant placé deux sculptures d’ours en bronze sur sa terrasse côtoie un autre établissement dont l’intérieur est entièrement décoré de fusils, de pièges à mâchoires, de trophées d’isards et de cerfs et de photographies représentant des chasseurs posant fièrement devant la dépouille d’un ou de plusieurs ours, le cliché le plus récent datant de 1988. A sa création, le parc a eu l’habileté de recruter comme agents certains anciens braconniers, les mieux placés pour lutter contre le braconnage. Mais 30 ans après sa création, le parc semble toujours mal accepté par certains irréductibles comme en témoignent deux tags hostiles sur un mur et sur un abri à poubelles en plein centre de Pola. Les montagnards qui vivent ici ont sans doute une longue tradition de braconnage parce que l’ours, et plus encore le loup, peuvent s’attaquer à leurs troupeaux. Le loup s’attaque aux veaux et aux poulains tandis que l’ours peut s’en prendre à des animaux adultes et même à de puissants taureaux. Le pâturage s’effectue sans surveillance mais en présence de chien de protection. Si l’ours est protégé, le loup peut être tiré par les gardes du parc en fonction des dégâts occasionnés aux troupeaux. Le loup a fait diminuer de façon significative les populations de cerfs dans les années 88-93 (2), montrant ainsi qu’en fonction de l’abondance des ongulés sauvages, de la taille de la meute, de l’accessibilité et de la vulnérabilité des proies, ce prédateur est capable de jouer un rôle de régulation des herbivores. Qu’il s’attaque aux animaux d’élevage ou aux ongulés sauvages, le loup est sans aucun doute mal vu des montagnards, éleveurs et pour certains chasseurs. Une inscription appelant à laisser vivre le loup au bord d’une route traduit très probablement des tensions entre pro et anti loup. Si l’activité humaine imprègne encore fortement les montagnes de Somiedo, il n’en reste pas moins que 41 % des surfaces sont en zone de protection. Ces zones correspondent aux milieux forestiers, aux secteurs en friche, aux pierriers et aux milieux rocheux les moins accessibles, notamment dotés de grottes qui servent de tanières aux ours. Ils constituent les zones d’alimentation essentielle des ours, où ces derniers trouvent les végétaux et les fruits (glands, mûres, châtaignes, faînes, noisettes, pommes, poires, merises, sorbes) qui leur sont nécessaires en fin d’été. Toutefois, ces zones centrales de protection nommées localement « zones de restriction » n’interdisent pas certains sites d’élevage, donc un accès dont peuvent profiter d’autres usagers. De même, alors que la randonnée n’est pas autorisée dans les zones centrales, sauf sur certains chemins dont il ne faut pas s’écarter, un groupe de marcheurs a parcouru la crête de la montagne franchie par l’ourse quelques jours plus tôt, située dans une zone de protection.

La nature spontanée, issue des forêts dont l’exploitation est abandonnée et des pâturages en déprise, est fondamentale car on ne voit pas bien comment l’ours et les nombreuses autres espèces liées aux forêts et aux zones de reconquête forestière riches en fruitiers sauvages pourraient survivre dans des montagnes entièrement pâturées.

* Ecologue

(1) Vignon V. 2018. Evolution de la population d’ours dans la Cordillère Cantabrique. Contribution de 20 ans de suivi par piège photographique. La gazette des grands prédateurs n°68 : 20-23.

(2) Sales P. 1999. Stage loup dans les Asturies : parc naturel régional de Somiedo (Espagne). Rapport. 44 p.

 

Forêt de Naliboki (Belarus) : une ode à la nature ensauvagée

Depuis 2013, notre adhérente Annik Schnitzler visite régulièrement la forêt de Naliboki (Belarus), l’objectif étant de se plonger dans un univers de nature bien moins artificialisé que les milieux français.

Couple de loups visitant la maison de Kasimir – photo Vadim Sidorovich

par Annik Schnitzler

 

La forêt y est protégée (chasse totalement interdite) sur 900 km² et exploitée dans le reste du territoire par des coupes rases. Ensuite, ces coupes sont laissées à leur évolution naturelle durant près de 80 ans, période au cours de laquelle les usagers, qu’ils soient forestiers, chasseurs ou cueilleurs de champignons ou ramasseurs de bois d’élan, ne pénètrent que sporadiquement. La reconquête végétale y est foisonnante. Avec le temps, ces anciennes coupes deviennent des places fortes pour la grande faune : bison, élan, cerf, sanglier, chevreuil, loup, lynx et ours.

Les marécages de Naliboki ont été drainés entre 1960 et 1980 par les Russes qui occupaient alors Belarus. L’entretien de ces drains a ensuite été abandonné depuis les années 1990. Grâce au dynamisme des castors, protégés durant la même décennie, les drains se sont rebouchés par leurs barrages, le niveau moyen des eaux est remonté et les marais ont réapparu. Les mares multiples créées par les castors ont multiplié le nombre et la diversité des poissons, grenouilles et insectes aquatiques, ainsi que pour leurs prédateurs, de la loutre, le vison aux rapaces.

Les castors, très nombreux, sont consommés régulièrement par les loups et les lynx, voire le renard lorsque le niveau des eaux des canaux s’abaisse en été. En bref, par l’abandon des pratiques humaines et la protection de la grande faune, le milieu s’est grandement enrichi.

De telles situations existent sans doute ailleurs en Belarus et plus largement dans l’Est de l’Europe, mais cette forêt présente une particularité : elle bénéficie de la présence d’un scientifique passionné, Vadim Sidorovich. Professeur à l’Académie des Sciences de Minsk, cet homme de terrain la parcourt et l’étudie depuis plusieurs décennies. Il la connaît en fait depuis sa jeunesse, et y est profondément attaché. Vadim a récemment quitté son emploi à Minsk pour s’installer avec sa famille dans l’ancien petit village de Naust, et pour y étudier tout à loisir les interactions entre grands prédateurs. Il accueille des touristes pour leur montrer la nature biélorusse et l’accompagner dans ses travaux de recherches.

La science que Vadim prodigue à ses visiteurs est prodigieuse. Il reconnaît toutes les traces, en déduit les comportements des prédateurs au cours de l’année, et leurs interactions multiples, que ce soit pour les partages de territoire de chasse ou de reproduction. L’abandon des marais est idéal pour l’observation naturaliste et la recherche scientifique, dont il partage les observations et déductions dans des livres et des récits courts, publiés en anglais sur son site. En relisant mes notes sur six ans, j’ai le sentiment d’avoir accumulé une foule d’observations sur une faune extraordinairement variée : grue cendrée, cigogne noire, bécassine des marais, aigle pomarin, tétras lyre, grand tétras, cygne chanteur, garrot à œil d’or, castor, loutre, pour ne citer que quelques espèces qui ont pratiquement disparu d’Europe de l’Ouest.

La recherche personnelle de Vadim a considérablement évolué au fil de ces six années, en fonction d’événements naturels qu’il a soigneusement observés et décrits. Ainsi, quand je suis arrivée à Naliboki en mai 2013, j’ai pu assister à un événement rare : la chute brutale en proies après l’hiver très long et très rude qui a touché une grande partie de l’Europe. Dans la forêt, près de 90 % des cerfs, chevreuils et sangliers sont morts de faim. Cela a bien évidemment boosté la reproduction printanière du loup. La recherche des tanières de petits loups a donc été un succès pour Vadim, mais à l’automne suivant, bien des petits sont morts de faim, en raison de l’absence de proies. Les parents ont tenté de nourrir leurs portées en s’attaquant davantage aux castors, en consommant du chien dans les villages, du renard ou du chien viverrin, ce qui est tout à fait inhabituel. Certains louveteaux abandonnés ont pu survivre dans les prairies abandonnées en consommant des rongeurs : à l’automne, ils ont parfois rejoint des meutes et ont ainsi survécu.

La recherche des tanières de loup est le point culminant de l’année pour Vadim : elle se fait entre fin avril-début mai jusqu’à début juin, car les naissances s’étalent durant ces deux mois. Mais en fait, elle débute dès le mois de mars, car bien avant la naissance des petits, les parents ont déjà creusé plusieurs tanières ou choisi d’autres emplacements (anciennes tanières, tanières d’où ils expulsent les légitimes propriétaires tels que renards ou blaireaux) et d’où ils mettront éventuellement leurs petits à l’abri de toutes sortes de dangers qui le menacent : une trop grande densité d’herbivores qui peuvent les piétiner quand ils sont petits ; l’arrivée d’un ours errant ; trop de moustiques, un dérangement humain. Les loups déplacent sans cesse leurs petits pour ces multiples raisons.

Louveteaux d’une semaine dans la forêt de Naliboki (Belarus) en mai 2019 – photo Vadim Sidorovich

Cette relocalisation constante explique que la recherche des petits a quelque chose de frénétique. J’ai suivi Vadim plusieurs printemps dans ce but plusieurs années de suite entre 2013 et 2019, au cours du mois de mai. Mais en fait, sa recherche débute bien avant, au cours des premiers mois du printemps. Il inspecte alors les chemins pour y repérer les traces territoriales laissées par les couples reproducteurs, qu’on repère par des grattages au sol et des crottes placées bien en vue pour avertir les autres couples. Les traces, très nombreuses en avril, se font discrètes après la mise-bas de la femelle. Mais il subsiste celles du mâle qui parcourt les bois pour nourrir la femelle et les petits.

J’ai eu la chance d’être présente deux fois, en 2014 et en 2019, lors de la découverte de tanières habitées par des petits loups à chaque fois âgés d’à peine une semaine. Mais les tanières occupées en mai se font progressivement rares avec le retour progressif du lynx. En fait, les traces de loup disparaissent après le mois d’avril, et les recherches de petits sont de moins en moins couronnées de succès. Grâce à la pose de nombreuses caméras dans la forêt, à des endroits judicieusement choisis, Vadim a vu se dessiner l’histoire conjointe de ces deux prédateurs : le lynx recherche activement les petits des loups pour les tuer. Ce sera autant de concurrents en moins dans l’établissement des territoires et la quête des proies ! Il semblerait que le loup ait peur du lynx, car ses griffes acérées peuvent lui labourer le ventre. Quelques photos prises par les caméras prouvent ce fait : sur l’un d’elle on voit un bref combat entre loup et lynx, au cours duquel un lynx inflige une large blessure à un loup. Sur une autre, on voit un loup passer, apeuré, devant un poteau où le lynx a lancé un jet d’urine, tandis qu’un autre mord un autre poteau empreint de l’odeur d’un lynx. Sur plusieurs autres, on voit le lynx pénétrer dans une tanière de loup. Ces deux dernières années, les meutes reproductrices n’étaient plus que 3 alors qu’elles comptaient plus de 25 reproducteurs les années précédentes.

Que va devenir la population de loups de Naliboki ? Va-t-elle disparaître, sous la pression du lynx ? L’avenir nous le dira.

Des lieux particulièrement attachants de la forêt de Naliboki sont aussi ceux des anciens villages, presque tous détruits par les nazis en 1942. En pleine forêt, nous tombons parfois sur des maisons en ruines, associées à quelques traces d’ancienne activité humaine. Vadim s’y intéresse de près, soucieux de préserver la mémoire de cette vie paysanne disparue. Ces histoires sont relatées dans ses livres et sur son site.

Kasimir Hryhartseich – photo Vadim Sidorovich

Un lieu magique est celui où a vécu Kasimir Hryhartseich. Il habitait la dernière maison d’un hameau disparu dénommé Barsucha, où il est mort vers 2010, âgé de 80 ans. Ce hameau avait été créé au XVIIe siècle, sur un îlot entouré par les deux bras de la rivière Izliedz, au centre de la forêt. Il s’était peu à peu vidé de ses habitants au cours du XXe siècle, après avoir développé une production locale de charbon. En 1942, il ne restait plus qu’une famille de 11 personnes de 3 générations : une grand-mère, un couple et leurs 8 enfants, dont Kasimir.

En 1942, les nazis ont brûlé leur maison. La famille a alors vécu dans une indigence totale, dans un trou creusé dans le sol de la propriété, où ils entretenaient un feu constant, car ils manquaient d’allumettes. Leurs deux chèvres leur ont été volées par des voisins eux aussi dans une posture difficile en raison des combats. Ils ont vécu les hivers en se nourrissant de baies de viorne desséchés (qui se conservent en hiver), de myrtilles et autres végétaux de la forêt durant l’été ; de temps en temps, le père aidait les partisans soviétiques dans leurs activités de guérilla, ce qui lui permettait de rapporter quelque nourriture à sa famille. Dans de telles conditions, la mère et quatre des enfants sont morts de faim. Kasimir, lui, a survécu. Devenu adulte, il est retourné sur les lieux et y a fondé un nouveau foyer en reconstruisant une autre maison juste à côté de celle où il était né. Trois enfants y ont été élevés, un garçon et deux filles ; les parents vivaient du commerce de paniers fabriqués avec du bois local de saule, des produits de leur potager et de leur verger, de leurs animaux domestiques, et de la fabrication d’alcool. Une fois adulte, le fils a continué la fabrication d’alcool avec son père. Mais c’est un métier dangereux, notamment parce qu’il faut défricher. Un jour, un arbre s’est effondré sur lui, et il est mort, à 32 ans, dans les bras de son père. Les filles sont parties se marier en ville. Les deux époux sont restés seuls. Puis l’épouse a succombé à 65 ans à une consommation de champignons toxiques, ce qui semble arriver assez souvent parmi les habitants de cette forêt.

Le vieil homme a alors vécu dans ce hameau perdu durant 15 ans. Vadim lui rendait visite de temps en temps, lorsqu’il étudiait la faune, et lui apportait des chiens errants pour lui tenir compagnie. Mais il lui était impossible de les garder, car les loups les tuaient lorsqu’ils s’éloignaient de sa maison. Kasimir est mort en solitaire, à 80 ans, et son corps n’a été découvert que 3 mois plus tard par une de ses filles. Depuis, le site est abandonné, et la nature y a repris ses droits.

Cette histoire est d’une infinie tristesse, et a imprégné ces lieux d’une sorte d’irréalité. Y aller est presque une expédition, car les chemins d’accès sont peu visibles. La remontée des eaux suite à l’activité des castors explique que par endroits, le chemin d’accès soit envahi par la végétation semi-aquatique. La rivière principale qu’il faut traverser pour arriver aux anciennes maisons de Kasimir perd régulièrement son pont lors des inondations hivernales, qui ont sans doute gagné en violence et en fréquence.

La maison de Kasimir – photo Vadim Sidorovich

Les activités agricoles et pastorales du site ne sont visibles que par les différentes végétations qui ont envahi les lieux : les buissons épais de ronces ou des bois de jeunes bouleaux serrés correspondent aux anciens champs de pommes de terre, les buttes très hautes de graminées aux zones de pâture. La maison se dessine derrière un ancien verger de pommiers vénérables, qui donnent encore des fruits, très appréciés des animaux sauvages. Cette maison est tout en bois, selon la tradition biélorusse, avec d’élégants volets peints en bleu défraichi. Le bleu habille aussi le toit d’un joli puits en ruine tout à côté. La maison principale, dernière demeure de Kasimir, a été laissée telle qu’elle était de son vivant. A l’extérieur, de petits instruments d’agriculteur sont encore accrochés au mur, comme un petit collier orné de clous qu’on mettait au veau pour l’empêcher de téter sa mère.

L’intérieur de la maison de Kasimir – photo Vadim Sidorovich

On pénètre à l’intérieur de la maison en soulevant un vieux cadenas rouillé maintenant la porte par un clou. De l’antichambre remplie de divers objets cassés, on pénètre dans la salle principale, dominée par un grand poêle en faïence bleu vif. Le mobilier est dans un bien triste état : des chaises et une table défoncées, un divan éventré, un lit avec édredon et coussin déchirés, des vêtements et rideaux poussiéreux, du papier peint décollé, de vieux tableaux. Dans un coin de la maison, un livre de comptes ouvert côtoie une photo d’une petite fille, et d’un dessin d’enfant. Au-dessus de cet endroit subsistent encore des représentations de la Vierge en papier très défraîchi.

Sous la maison, un blaireau y a installé un terrier une année. Si le toit de la maison principale est encore en place, ceux des deux maisonnettes adjacentes se sont effondrés. Sans doute la construction était-elle moins solide. L’une d’elles servait d’étable : il reste encore le foin ; devant elle, une énorme luge qui devait servir à rapporter le bois de la forêt disparaît sous la végétation. Dans l’autre maison, étaient stockés les paniers en osier, qui s’accumulent encore sous le toit défoncé. Des nids d’oiseaux parsèment les charpentes.

Devant ces deux maisonnettes, se trouve un monticule d’environ 20 m de diamètre, couvert d’herbes, qui correspond au lieu où se trouvait l’ancienne maison brûlée par les nazis. Durant la terrible période de famine qu’a endurée la famille, le père y avait planté quelques légumes.

La faune sauvage a bien adopté ces lieux tranquilles : les caméras posées à proximité des pommiers montrent des ours recherchant les pommes avant l’hiver. Ils y ont laissé des crottes impressionnantes. Les caméras posées face aux poteaux électriques, dont les fils ont disparu, révèle le passage de renards, ours, loups (qui élèvent leurs petits derrière le marécage), blaireau, chien viverrin.

En 2019, la caméra a saisi les jeux de l’ours mâle qui s’est installé dans les bois derrière la maison. Il s’agit d’un individu de grande taille, dont la silhouette se dresse, tout en noir, devant la maison abandonnée. Les deux points lumineux de ses yeux ajoutent à la magie des photos. Il semble prendre un réel plaisir à se frotter le dos ou la tête contre la résine très odorante qui exsude du poteau, et y passe de longs moments.

Vadim Sidorovich connaît une des tanières des loups qui visitent également le site. Mais pour l’atteindre, il faut traverser la deuxième rivière, qui elle aussi s’est totalement ensauvagée. Son cours, dévié durant l’époque russe, a peu à peu retrouvé un parcours plus naturel, aidé par la chute des arbres dans le cours d’eau, et les barrages de castors en amont. On la traverse en équilibre sur des bois morts, munis de bâtons pour garder l’équilibre.

Rivière marécageuse dans la forêt de Naliboki (Belarus) – photo Vadim Sidorovich

Au-delà de la rivière s’étend un très grand marécage constitué d’aulnes. Ces aulnes ont des racines aériennes afin d’éviter l’asphyxie, qui aident à parcourir ce marais inondé l’hiver, et gorgé d’eau l’été ; il suffit en fait de sauter de l’un à l’autre, lorsqu’ils sont suffisamment proches. Si la distance est trop grande, les branches ou arbres tombés servent de passage. Cela a été le cas lors de ma visite en novembre. En mai, le niveau de l’eau était plus bas, et le marais a pu être parcouru en posant aussi le pied sur les touffes de laiches et d’iris jaunes qui se sont développées au printemps. Evidemment, il est fréquent de tomber dans des trous d’eau ou dans la boue meuble, et d’en ressortir les bottes trempées. Ce marais est splendide, avec ses cassissiers sauvages, et ses fleurs de populage et de l’hottonie des marais, une rareté en Europe depuis la perte de ses zones humides !

Par sa grande surface et la difficulté pour le traverser, ce marais est devenu un puissant frein à la pénétration humaine ; il laisse tout loisir aux prédateurs de se reproduire dans les petits îlots dunaires boisés qui lui font suite, et qui étaient utilisés dans un passé lointain comme charbonnières. D’anciennes tanières de loups ont été creusées dans certaines d’entre elles : sur le sable rejeté par les parents, apparaissent des charbons de bois vieux de plusieurs siècles. Les arbres déracinés offrent aussi d’autres abris aux loups pour édifier des tanières temporaires.

Un lieu profondément empreint de spiritualité.

Pour en savoir plus, les sites de Vadim Sidorovich :

https://www.wolfing.info/

https://sidorovich.blog/

 

 

Algérie : les maladies à transmission hydrique prises au sérieux

A l’approche de l’été, le risque d’épidémies de maladies à transmission hydrique (MTH) est pris au sérieux par les pouvoirs publics qui envisagent de traiter sans attendre les «points noirs» sur les réseaux d’alimentation en eau potable et d’assainissement.

par M’hamed Rebah

Un comité national de lutte contre les MTH impliquant, principalement, les ministères chargés des Ressources en eau, des Collectivités locales, de la Santé et de l’Environnement, est prévu pour mettre en œuvre une stratégie nationale dans ce domaine. Il s’agit d’éviter que se reproduise la situation créée l’an dernier, au milieu de l’été, par la pollution de l’oued Beni Azza (Khazrouna, à l’entrée de Blida) qui a entraîné l’apparition de cas de choléra dans un site d’habitats précaires. Au même moment – août 2018- d’autres cas de choléra avaient été enregistrés ailleurs dans le pays. La négligence dans la surveillance de l’état de certains cours d’eau (comme oued Beni Azza), dont les allures d’égout sont pourtant évidentes, est une des causes de la résurgence des MTH.

Les spécialistes algériens ont toujours classé les MTH en première position sur la liste des maladies dues à l’impact de la pollution sur la santé humaine. A la fin des années 1980, l’action énergique du ministère de la Santé par l’intermédiaire de sa direction de la prévention avait permis de casser le cycle spécial du choléra en Algérie. L’éducation sanitaire avait fait reculer les diarrhées infantiles et, par corrélation, le choléra également.

C’est localement que la lutte contre les MTH doit se mener. Le rôle des bureaux d’hygiène communaux est important. L’intervention de la police des eaux peut être décisive, mais, visiblement, elle ne contrôle rien ou pas suffisamment.

Les particuliers qui creusent des puits dans leur propriété sans autorisation et sans respect des normes techniques et sanitaires, constituent une des sources de MTH. Leurs puits, non recensés, peuvent entraîner la pollution de la nappe par les nitrates, les composés organiques solubles et les pathogènes fécaux. A Oran, selon notre confrère Le Quotidien d’Oran (9 avril 2019), les services de la direction de la Santé et les bureaux d’hygiène communaux ont mis en place un dispositif pour la désinfection des puits.

A l’origine des épidémies de MTH, on trouve toujours les eaux usées, soit quand elles s’infiltrent dans les puits ou les nappes, soit quand elles sont utilisées pour l’irrigation de cultures agricoles, ou par «échange» entre les canalisations d’eau potable et les égouts, la fameuse cross-connexion. En Algérie, la loi interdit, de la façon la plus explicite, l’irrigation à l’aide d’eaux usées brutes.

On sait que des quartiers nouveaux, composés pas seulement de cités-dortoirs mais aussi de villas somptueuses, érigés sur des terres détournées de leur vocation agricole, sont restés longtemps dépourvus de réseaux d’assainissement, utilisant des fosses septiques vidées par camions citernes. Le Code de l’eau fait obligation aux villes de plus de 80 000 habitants et aux grandes unités industrielles, d’épurer leurs effluents.

Au risque créé par les eaux usées non épurées, s’ajoute, en été particulièrement, celui des déchets mal gérés. Il y a quelques jours, Le Quotidien d’Oran (12 mai 2019) signalait le malaise vécu par les habitants d’une cité à Relizane, à cause des tas de déchets et détritus jetés dans une benne métallique et des conséquences sur la santé publique, notamment chez les enfants.

L’été, c’est également, la prolifération des déchets plastiques en tous genres. Par méconnaissance de la problématique posée par les déchets plastiques éparpillés dans la nature, les pouvoirs publics et les collectivités locales ne s’investissent pas suffisamment dans leur gestion et dans la protection de l’environnement et de la santé humaine, face à ces nuisances.

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du samedi 18 mai 2019

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