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Make in India ? Made in India !

Les JNE ont organisé le 3 février 2016 à la mairie du 2e arrondissement de Paris un petit déjeuner sur le thème : « L’Inde : Un laboratoire de l’écologie ? » Bénédicte Manier y a présenté son livre Made in India. Le laboratoire écologique de la planète (éd. Premier Parallèle).

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par Pascale Marcaggi
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Petit déjeuner JNE du 3 février 2016 sur « l’Inde, laboratoire écologique de la planète ». De g. à d., Carine Mayo (Pdte JNE), Bénédicte Manier (auteure du livre « Made in India »), Sophie Caillat (organisatrice du petit déjeuner et éditrice du livre) – photo @ Pascale Marcaggi

Alors qu’elle est en passe de devenir le pays le plus peuplé au monde*, l’Inde ne se présente a priori pas comme le Nirvana de l’écologie : New Delhi détient le triste record de la capitale la plus polluée au monde en concentrations de microparticules pm 2,5. Au point d’expérimenter pour la première fois la circulation alternée pour les huit millions de véhicules qui y circulent chaque jour, chiffre en constante augmentation. Pénurie criante d’eau : les nappes phréatiques sont de plus en plus contaminées. Suicides d’à ce jour plus de 300 000 paysans surendettés par la culture du coton transgénique Monsanto. Economie basée sur le charbon, dont le gouvernement veut multiplier la production par deux d’ici à 2020 en ouvrant une mine de charbon par mois, tout en signant avec Areva la mise en route d’un méga-centrale nucléaire. Le nouveau géant du monde augure mal l’ère qui vient de se signer avec l’accord de Paris. En écho, le président de la République vient en personne de se rendre en Inde pour y conclure la vente de 36 Rafales, accompagné d’Areva, EDF et consorts. Du « make in India », résumait François Hollande.

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La transgression, une tradition

C’est compter sans la société civile indienne, observe Bénédicte Manier, journaliste à l’AFP, spécialisée dans les droits sociaux, le développement et les transformations sociales. Depuis vingt ans, elle consacre un mois par an à ausculter le continent indien, et publie aujourd’hui Made in India – Le laboratoire écologique de la planète (éditions Premier Parallèle, numérique : 5,99 €, papier : 14 €). Voir chronique sur le site.  « L’Inde est dans une situation paradoxale, avec d’un côté le souci de son développement et ce que cela implique, et de l’autre une société civile qui répond à un point qui pourrait nous inspirer. » Une société civile qui a parmi ses grandes traditions de « ne pas compter sur l’Etat », et même de «  ne rien en attendre ».

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Or, en Inde, la tradition compte d’autant qu’elle est en l’occurrence gage de survie. L’économie dite « organisée » représente 7 % de la population active : autant dire qu’elle est marginale, au regard de ce système D à l’échelle d’un continent, fait de la société civile « la plus dynamique du monde », qui a cette « espèce de faciliter à inventer » et, « contrairement à la Chine, cette capacité à opposer beaucoup de résistance ». Une Inde où les trois millions d’ONG sont plus nombreuses que les écoles.

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Une résistance qui s’ancre dans l’Histoire : alors qu’au XIXe siècle, les colons anglais avaient massivement déforesté, les bois précieux en particulier, l’Inde a connu une mobilisation massive pour reforester. De même, dans les années 70, des femmes n’ont pas hésité à entourer les arbres de leurs bras pour arrêter les tronçonneuses, ce qui a par ailleurs inspiré les Tree Huggers – ceux qui embrassent les arbres avec leurs bras – contre les déforestations : toujours ce recours à des techniques souvent simples, le « génie des gens ordinaires ». Or, aujourd’hui, « la moitié de la population indienne a moins de 25 ans », elle est « parfaitement consciente des enjeux de son pays et de la planète », « de la crise écologique et du développement économique de l’Inde concentré sur deux décennies, quand chez nous, il a pris deux siècles ». La « tradition de la transgression » se développe d’autant, contre les barrages, contre les mines de charbon, contre le nucléaire, et propose des alternatives.

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On se croirait en Normandie

Ainsi, dans l’état du Rajasthan, le plus aride de l’Inde, 60 % des terres sont en voie de désertification. Les habitants du petit district d’Alwar, près de Jaipur, ont pris pelles et pioches pour creuser un système de canaux dans le but de recueillir l’eau de pluie. Résultat : « on se croirait en Normandie ». Les canaux ainsi creusés à la force des bras, ont rapidement permis de remplir les nappes phréatiques en eau potable pour 700 000 personnes. Quant aux agriculteurs d’Alwar, ils sont devenus les plus riches du Rajasthan, avec trois récoltes par an. Arbres plantés pour retenir l’eau, bocage et autogestion de l’eau par des assemblées villageoises où tout le monde – hommes et femmes, haute et basse caste – siège à égalité. Une transgression qui a réglé la pénurie d’eau de centaines de milliers de personnes.

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Au centre de l’Inde, dans l’Etat du Telangana, les paysans ne faisaient plus qu’un repas par jour. Motif : les « semences modernes » rendaient les sols stériles. Là, ce sont les paysannes qui prennent les choses en mains : retour aux semences locales, création d’une coopérative où chacun peut s’approvisionner en semences et rembourser… en nature, après récolte, auto-redistribution des terres et passage à l’agriculture bio. Comme à chaque fois, l’échelle est éloquente : 200 000 personnes sauvées de la faim. Désormais, les paysannes gouvernent les petits villages de la région, ont créé crèches et écoles du soir pour adultes, exportent le surplus de production en ville, tout en ayant banni les sacs en plastique au profit des sacs en toile de jute, et ont créé une radio communautaire, réalisé des films contre les OGM et pour les semences locales. Positivement subversif.

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Autre exemple encore, celui de la santé. Le réseau citoyen de prévention de la tuberculose forme à la détection des symptômes dans les épiceries. Dans l’Etat du Kerala, au sud de l’Inde, 100 000 volontaires s’occupent à domicile des 70 000 personnes en soins palliatifs. Une méthode qui a essaimé en Thaïlande, en Indonésie, mais aussi en Irlande et en Espagne. Enfin, dans les hôpitaux, les soins sont dispensés gratuitement aux plus pauvres, financés notamment par les hôpitaux haut de gamme… dont l’un d’entre eux est coté à la Bourse de Bombay.

Made in India met ainsi en avant cet « empowerment » de la société civile indienne, « ces expériences nombreuses et qui marchent. Au regard de la densité de la population, elles ont valeur d’exemple ». C’est l’effet laboratoire. « Chaque été en France, on fait attention à l’eau. Qu’est-ce qu’on attend pour recueillir l’eau de pluie? » interroge Bénédicte Manier.

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* Selon le nouveau rapport des Nations unies, Perspectives de la population mondiale : révision 2015, publié mercredi 29 juillet 2015, la Chine et l’Inde aujourd’hui au coude-à-coude avec respectivement 1,38 milliard et 1,31 milliard d’habitants (soit 19 % et 18 % de la population mondiale) devraient l’une et l’autre compter avant 2022 1,4 milliard d’individus. Mais, passé ce cap, la population chinoise devrait se stabiliser jusqu’en 2030 avant de se mettre doucement à décliner, pour retomber à 1 milliard à la fin du siècle, tandis que la population indienne continuera de croître, passant à 1,5 milliard en 2030 à 1,7 milliard en 2050 et à 1,65 milliard en 2100.

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Un bilan positif pour la COP 21

Fin 2015 s’est tenue la conférence de Paris sur le climat. L’objectif était de limiter la hausse moyenne des températures sur Terre à 2° C et, mieux encore si possible, à 1,5° C par rapport aux températures moyennes avant l’époque de l’industrialisation (vers 1750).

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par Christine Virbel

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ob_f655ba_p1000962-jpgL’accord de Paris est un succès car 195 pays, plus l’Union Européenne, soit 196 membres, ont accepté de modifier leur façon de produire, consommer, produire de l’énergie, se déplacer… pour émettre moins de CO2.

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A suivre, pour vérifier comment les choses se concrétisent… lire la suite ici.


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Fukushima, « zone de guerre »

Le responsable de la réparation de la centrale de Fukushima reconnaît qu’il doit faire face à une véritable « zone de guerre ».

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par Claude-Marie Vadrot

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Une vue des 22 millions de tonnes de terres radioactives dispersées un peu partout dans la campagne autour de Fukushima, simplement stockées dans des sacs noirs ou sous des bâches bleues @ Claude-Marie Vadrot

Dans un entretien accordé le 20 décembre 2015 à l’Agence Associated Press, le responsable de la réparation de la centrale de Fukushima a avoué qu’il était dans l’incapacité de prévoir quel serait le coût de la mise en sécurité des installations, et de fixer une date pour que les réacteurs fondus cessent de menacer la santé des salariés de l’entreprise et les habitants de la région, alors que les bâtiments accidentés continuent à polluer les sous-sols et l’atmosphère.

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Masuda Naohiro a même ajouté qu’il ignorait si, quand et comment les nouveaux robots pourraient réussir à explorer les débris des réacteurs fondus pour faire le point sur la réaction qui se poursuit en dégageant une chaleur d’environ 100° C et des émanations radioactives. Il a également reconnu qu’il devait faire face à une véritable « zone de guerre ». Toutes déclarations qui contrastent avec les affirmations du gouvernement japonais répétant régulièrement que la situation est entièrement sous contrôle.

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Le responsable de la Tepco, la société propriétaire de la centrale, a précisé que les ingénieurs ne savaient même pas où se trouvaient les débris des réacteurs ni comment il serait possible de les extraire. Il ignore également si les travaux nécessaires pourront être commencés avant une dizaine d’années. Avec cette précision :

« Une nouvelle science devra être inventée pour commencer le nettoyage et il faudra pour cela prendre en compte les risques courus par les salariés et l’environnement. »

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D’autant plus que des éléments radioactifs continueront à fuir dans les nappes souterraines, dans la mer et dans l’air.

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Des aveux qui contredisent radicalement les propos rassurants et les mensonges proférés par des responsables de la centrale lors de la visite des installations et de la région par Politis à la fin du mois de septembre dernier. Des propos de « propagande » que démentaient d’ailleurs la plupart des analyseurs automatiques de radioactivité mis en place sur le chantier, les combinaisons spéciales portées par de nombreux techniciens et l’abandon sur place de centaines de voitures et d’engins de chantiers fortement contaminés.

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En conclusion, Masuda Naohiro, qui travaille depuis 30 ans pour la Tepco, a assuré que, désormais, il annoncerait aussi bien les bonnes que les mauvaises nouvelles. Mais, pourtant, il n’a rien dit sur la bonne vingtaine de millions de tonnes de déchets radioactifs entassés sous de simples bâches dans la campagne environnante…

Cet article a été publié sur le site de Politis.

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En Algérie aussi, un début chaud pour l’hiver

Le temps qu’il fait en Algérie (soleil, pas de vent, pas de pluie, température élevée pour fin décembre, mer calme) inquiète les gens. Voici un article à ce sujet paru dans Reporters le lundi 21 décembre 2015.

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par M’hamed Rebah

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alge18« Pas de BMS * », affichait, hier (20 décembre), le site de l’Office national algérien de la météorologie (ONM) à deux jours du début, plutôt chaud, le 22 décembre, de la saison d’hiver. La carte commentée par les présentateurs à la télévision algérienne est couverte de soleil et les prévisions sur 10 jours et plus, données par les sites spécialisés, annoncent, partout dans le pays, que le temps restera clément jusqu’au début de l’année prochaine.

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Il n’y a pas meilleur argument en faveur de la lutte contre le changement climatique au lendemain de la 21ème conférence des Nations unies sur le climat (COP 21) dont les résultats, salués par les délégations officielles, ont été diversement accueillis par les ONG et experts.

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En 2014, aussi, l’automne algérien a eu des allures estivales, ce qui avait suscité une profonde inquiétude chez les agriculteurs. Mais, comme l’a rappelé l’ONM dans sa rétrospective 2014, dès le mois de novembre, il y a eu d’importantes perturbations, provoquant des intempéries et des inondations de grande ampleur, y compris au sud et dans les régions steppiques, suivies à la fin de l’année par une vague de froid sur le nord du pays, accompagnée d’importantes chutes de pluie et de neige touchant particulièrement les régions de l’est et du centre.

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Sur le plan hydrologique, l’ONM a signalé que ces apports de précipitations enregistrées durant la période automnale 2014 (nov.-déc.) ont énormément contribué à la reconstitution des nappes phréatiques et à un remplissage des barrages en exploitation, qui a atteint au niveau national, un taux de 72,38 %, alors que, vers les régions de l’ouest, qui ont le plus bénéficié de ces perturbations, un taux exceptionnel de remplissage (87 %) avait été atteint.

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En 2015, il faut espérer que le retard sur la saison hivernale n’est qu’un décalage et que, bientôt, tout rentrera dans l’ordre.

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L’Organisation météorologique mondiale (OMM) estime que la température moyenne à la surface du globe en 2015 devrait être la plus élevée jamais constatée et franchira sans doute le seuil, aussi symbolique que significatif, que constitue un réchauffement de 1 degré Celsius par rapport à l’époque préindustrielle. L’OMM explique que cette situation résulte des effets conjugués d’un puissant épisode El Niño et du réchauffement climatique causé par les activités humaines.

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Le changement climatique a influencé de nombreux phénomènes météorologiques extrêmes – en particulier les vagues de chaleur – fait observer l’OMM, qui a mené une étude sur cinq ans indiquant que les années 2011 à 2015 représentent la période de cinq ans la plus chaude jamais enregistrée.

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« L’état du climat mondial en 2015 fera date pour un certain nombre de raisons », a déclaré le secrétaire général de l’OMM, Michel Jarraud. « Les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère ont atteint de nouveaux pics : au printemps boréal 2015, pour la première fois, la teneur de l’atmosphère en CO2 a franchi la barre des 400 parties par million en moyenne mondiale. L’année 2015 sera probablement la plus chaude jamais enregistrée, les températures de surface de la mer atteignant des niveaux sans précédent depuis qu’il existe des observations. La barre des 1 ° C de réchauffement sera sans doute franchie », a-t-il ajouté.

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L’OMM est l’organisme des Nations Unies qui fait autorité pour les questions relatives au temps, au climat et à l’eau. Ses rapports sur l’état du climat mondial sont établis à partir des informations communiquées par les 191 membres de cette institution.

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* BMS : bulletin météorologique spécial. Depuis les inondations de Bab El Oued en novembre  2001, les Algériens connaissent la signification de ces initiales. Le BMS avertit sur un risque lié aux intempéries (inondations surtout) et appelle à des mesures de prévention.

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Voyage à Hambourg, ville en pointe contre le réchauffement climatique

Dans le cadre de l’AJEC 21, un groupe de dix journalistes des JNE et de l’AJE ont été invités à Hambourg (Allemagne), du 4 au 6 novembre 2015, afin de découvrir les expériences d’une ville qui se veut en pointe dans la lutte contre le réchauffement climatique.

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par Roger Cans

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Sous la conduite de Geneviève de Lacour, l’organisatrice du voyage, nous avons été accueillis sur place par Vincent Boulanger, un pigiste français membre des JNE, spécialisé dans les énergies renouvelables.

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Le centre expérimental d’E.ON

Nous commençons notre tournée par la visite d’un site expérimental de l’entreprise E.ON, situé dans le quartier de Reitbrook. On s’efforce là d’innover pour stocker l’énergie, toutes les formes d’énergie, qu’elle soit produite par l’éolien, le solaire, les microalgues ou l’électrolyse de l’eau qui fournit l’hydrogène par osmose inverse. Ici, 80 % de l’électricité produite est transformée en hydrogène, et le reste en chaleur. Une faible proportion d’hydrogène (2 %) est envoyée après traitement dans le réseau de distribution du gaz.

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Dans cette installation expérimentale, où chaque unité est en plein air, on ne stocke pas l’énergie. Tout est envoyé dans le réseau.

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L’Allemagne du nord, qui produit beaucoup d’électricité éolienne, envoie le gaz vers le sud. A Reitbrook, E.ON envoie 280 m3 de gaz à l’heure.

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La société LichtBlick

Nous retournons en ville pour rencontrer les jeunes promoteurs d’une entreprise ambitieuse, qui veut « fournir une énergie propre à tout moment, partout et à tout le monde ». Ralph, chargé de la communication, décrit une situation mondiale où tout change plus vite que prévu. On en est déjà à 58 % d’énergie renouvelable dans le monde. 2015 est une année charnière où tout bascule, des énergies fossiles aux renouvelables. En Allemagne, on a d’abord privilégié l’éolien, mais on mise maintenant sur le solaire.
La société LichtBlick (« lueur d’espoir ») n’avait que 8 clients en 1999. Elle en a plus d’un million aujourd’hui. Son principe : prévoir la production et la consommation d’énergie grâce à un Schwarm Dirigent, un logiciel chef d’orchestre qui permet à ses clients d’optimiser leur consommation et de payer leur énergie moins cher. Lorsqu’un immeuble produit son énergie solaire, LichtBlick peut à tout instant fournir une énergie complémentaire en cas de besoin. En Allemagne, 1,5 million de foyers ont des panneaux solaires, mais seulement 20 % peuvent la stocker grâce aux batteries Varta et Tesla.

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LichtBlick, qui reconnaît que « l’efficacité énergétique n’est pas notre objectif », ne cherche pas à réduire la consommation de ses clients, mais seulement de leur fournir l’énergie disponible au moindre prix. Elle envisage maintenant de proposer ses services à la Californie, à l’Etat de New York, au Royaume Uni, aux Pays-Bas et même au Vietnam et aux Philippines. Une start-up qui n’a pas froid aux yeux. On a remarqué par ailleurs les vastes locaux dont dispose LichtBlick dans l’immeuble Afrika Haus, gardé par deux éléphants de bronze grandeur nature. Le mobilier du salon est fait de palettes neuves habilement agencées. On sent le goût pour une simplicité moderne.

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L’université technique de Hambourg (TUHH)

Par un temps toujours ensoleillé, le 5 novembre, on nous conduit à l’Université technique de Hambourg (TUHH), où nous attend le professeur Ralf Otterpohl (« mare aux loutres » en allemand), qui parle un excellent français, avec des tournures belges, car il a vécu à Bruxelles. Il est spécialisé en génie de l’environnement et développement rural. Son obsession : les eaux usées de notre Terre vivante, le manque d’eau et la dégradation des sols. D’où les réfugiés climatiques. C’est pourquoi le TUHH coopère avec l’Afrique et le Proche-Orient. Un constat : les sols cultivés intensivement n’ont plus de vers de terre. De 1950 à 1990, un tiers des sols arables ont été détruits ou sérieusement dégradés.

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L’image de l’Allemagne est trompeuse : on y trouve beaucoup de consommateurs bio, mais peu de producteurs (2 % de la surface utile). Le Danemark en est à 17 %, suivi par l’Autriche et la Suisse. L’image écolo de l’Allemagne remonte à vingt ans. On assiste aujourd’hui à un retour en arrière. Certes, on fabrique du biogaz et des biocarburants, parce qu’ils sont subventionnés. Mais, en termes de rendement énergétique, le solde est nul pour les biocarburants. Beaucoup de producteurs qui ont vu leurs subventions diminuer de moitié ont mis la clé sous la porte.

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Le mouvement Terre Vivante, qui dispose d’une ferme modèle aux Etats-Unis (Rodale Institute), prône une agriculture soucieuse des sols, notamment par semis directs et moins de produits chimiques, donc moins de passages dans les champs. On obtient des rendements égaux à moindres frais et l’on souffre moins de la sécheresse et des inondations car le sol absorbe et filtre les précipitations. Dans les rizières, on sème seulement un grain au lieu de neuf, et son épi est plus productif. Le professeur présente le moringa, arbre qui nourrit les chèvres avec ses feuilles.
Et l’on en arrive au sujet chaud des toilettes sèches, en passant par les eaux grises (lavage) et les eaux noires (chasses d’eau). Le professeur explique que les phosphates du Maroc, utilisés comme engrais, contiennent de l’uranium et du cadmium que l’on retrouve dans les urines. Quant aux matières fécales, peu volumineuses, il ne faut surtout pas les mélanger aux eaux grises.

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Avant les toilettes sèches, inaugurées il y a quinze ans à Lübeck, on a installé pour les particuliers des réseaux de toilettes par aspiration (comme dans les trains et les avions). Cela n’utilise qu’un litre d’eau au lieu des 15 litres de la chasse ordinaire. Mais le système suppose de l’entretien, des réparations lorsque l’aspirateur est bouché, ce qui est fréquent avec les prototypes.

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A Hambourg, 2000 habitants ont été reliés en 2010 à un réseau de méthanisation qui produisait électricité et chaleur. Cependant, les eaux grasses de la cuisine encrassent les tuyaux et le système, compliqué, ne fonctionne plus. Mais il ne peut être changé.

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Le principe de base, c’est de séparer les eaux grises et les eaux noires. On peut réutiliser les eaux grises après filtrage pour les toilettes. Près de la gare centrale de Hambourg, 150 habitants produisent du compost ou du biogaz avec leurs matières fécales, selon la place dont ils disposent. Reste le problème des résidus médicamenteux, qui ne peuvent être retenus que par nanofiltration. Les microbes et les molécules sont tués à 300° C.

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Le compost de matières fécales est fait pour enrichir le sol, mais pas pour être déposé sur les tomates ! Un modèle est l’Amazonie, où l’on tire les fruits du sol, de la strate arbustive et des arbres. On appelle Terra preta des sols sombres très riches grâce au compost des matières fécales et du charbon de bois accumulés avant l’arrivée des Européens, il y a 500 ans. On pratiquait aussi la fermentation des résidus dans des jarres de terre cuite.

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Le TUHH a mis au point un prototype de toilettes sèches avec cuvette et réservoir de 100 litres en plastique, pour l’usage d’une famille pendant une semaine. L’appareil est prêt, mais pas encore installé. Il suppose une vidange faite par des professionnels. Faute de charbon de bois, on peut brûler la paille du riz, mais cet élément est indispensable pour un bon compost. « Nous avons installé des foyers à gaz de bois au Sénégal, mais l’exode rural continue. C’est pourquoi nous envisageons de nouveaux villages pour reconquérir les terres abandonnées, avec 100 ou 200 personnes motivées, soucieuses de laisser une « empreinte positive ». Comme Jean-Marie Fortier fait au nord du Québec, nous proposons un terrain de 100 hectares découpé en 100 petits jardins, selon le Neues Dorf Prinzip (le principe du nouveau village). Ces jardins seraient cultivés par des gens motivés, et non pas frustrés par la vie urbaine. Le village, pourvu de petites maisons à faible coût, serait situé à moins de 100 km de la ville pour y écouler facilement les produits. Ces villages sont envisageables en Allemagne du nord et de l’est. Un premier projet est en vue sur un ancien terrain militaire d’Osnabrück. »

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Ci-dessous, une interview du Pr Otterpohl, mise en ligne sur la toute nouvelle chaîne YouTube des JNE créée par Jérémi Michaux.

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La montagne de l’énergie (Energieberg)

On nous emmène l’après-midi sur une colline verdoyante, dominée par une éolienne de belle taille. Du sommet, on voit au loin les grues du port et d’autres éoliennes qui tournent lentement. Nous sommes en fait sur une ancienne décharge à ciel ouvert, installée en 1967 sur le site d’une ancienne briqueterie, donc de l’argile étanche. Naturellement, la décharge dégageait des odeurs et des jus dont les riverains se plaignaient. Elle a fonctionné jusqu’en 1975. Le ministère de l’environnement et l’Europe ont alors financé la réhabilitation du site avec une couche de terre de 2 mètres d’épaisseur, la collecte et l’épuration des jus et la production de méthane.

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En 2006, le site, ouvert au public, est devenu Energieberg, où l’on accède par de longs escaliers ou un chemin sinueux. Au sommet, l’éolienne a demandé une infrastructure spéciale pour se dresser sur une montagne de déchets en fermentation. Côté sud, des panneaux solaires complètent le dispositif. On a donc sur ce site de 45 hectares la production de trois énergies : éolienne, solaire et gaz. D’après les gestionnaires du site, il y aura du gaz pour encore vingt ans.

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Le bunker de l’énergie (Energiebunker)

Une espèce de gigantesque donjon moyen-âgeux en béton, construit en 1943 par les prisonniers des camps pour servir d’abri contre les bombes anglaises et en même temps de plateforme de tir de défense anti-aérienne. Pour le IIIe Reich, il s’agissait de montrer que le peuple allemand était toujours debout et offensif. En 1947, les Anglais ont voulu détruire l’édifice, mais faire exploser un bunker aux murs de trois mètres d’épaisseur aurait été dangereux pour le voisinage. Ils se sont donc contentés de bombarder la plateforme pour y faire un vaste trou, rendant le bunker inutilisable.

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De 1947 à 2010, le bunker est resté là comme une énorme verrue, ainsi qu’un autre aussi énorme et inutile en pleine ville, souvenirs d’une guerre qui a saigné l’Allemagne et qui fait tache dans une cité résolument moderne. En 2006, les autorités décident de recycler l’immeuble dans le cadre de l’IBA (sigle allemand pour l’Exposition internationale de la construction) qui a lieu en Allemagne depuis 1901 et permet de développer un quartier, un site ou de restaurer un monument.

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Pour l’IBA de 2012 organisée à Hambourg, le bunker a donc été entièrement réhabilité pour en faire, en son cœur, une chaudière de production de gaz, et sur son toit, une unité de production électrique par panneaux solaires. La chaudière de stockage a une contenance de 2 millions de m3 et chauffe actuellement 1200 foyers des environs. Avec le solaire, le potentiel pourrait servir 3500 foyers.

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Le monument est ouvert au public et des ascenseurs conduisent à la plateforme supérieure, transformée en un immense balcon terrasse avec café panoramique. L’endroit peut être loué pour des réceptions, avec vue imprenable sur la ville de Hambourg.

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Le quartier IBA de Wilhemsburg

Pour profiter des derniers rayons du soleil, nous visitons un quartier entièrement rénové à l’occasion de l’IBA de 2012, appelé « le nouveau centre » (Neuer Mitter). Il a été implanté dans une île autrefois marécageuse, formée au sud de la ville par l’Elbe et ses affluents. Wilhemsburg a longtemps été une zone d’habitat pauvre, protégée des inondations par 29 km de digues, dont certaines atteignent la hauteur de 8 m 60. Ce qui n’a pas empêché une grave inondation en 1962, qui a fait au moins 200 morts. Car une bonne partie de l’île se trouve sous le niveau de l’eau de l’Elbe, malgré les dragages pratiqués dans le lit du fleuve.

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Les immeubles construits à l’occasion de l’IBA de 2012 sont tous différents, de couleur, de formes et de taille. Mais ils sont résolument modernes et d’une qualité recherchée, qu’il s’agisse de bâtiments publics ou de logements privés. Il reste encore à construire 5 projets architecturaux, soit 700 logements.

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Notre visite est surtout motivée par « la maison aux algues », un immeuble d’habitation censé produire une partie de son énergie par des panneaux extérieurs où nagent des micro-algues. Sous l’action du soleil, les micro-algues prolifèrent et produisent du biogaz, transformable en électricité ou chaleur. Mais le système en est encore au prototype et montre ses limites : il est bruyant, car l’immeuble est cerné de vitrages où bouillonnent les micro-algues. D’autre part, la loi interdit de brûler le biogaz à l’intérieur de l’immeuble (risque d’explosion). Résultat : l’immeuble n’est pas autosuffisant, comme on l’espérait, et les circuits sont à revoir. Quand nous le contemplons, presque tous les panneaux de bioréacteurs ont été démontés et sont entassés dans le jardin. Le système donne du gaz, mais pas d’électricité.

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L’usine de Hamburg Wasser

Pour notre dernière matinée, le 6 novembre, nous visitons sous la pluie une énorme installation industrielle où la ville de Hambourg recueille ses eaux usées, brûle les boues d’épuration ou les laisse fermenter pour en faire du gaz. Chez nous, à Paris, l’usine d’Achères recueille les boues d’épuration de la ville pour en faire de l’engrais, pour les maraîchers. A Hambourg, ville Etat qui n’a pas beaucoup de terres agricoles, on préfère l’énergie (indéfiniment renouvelable avec les eaux usées).

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Hamburg Wasser est la plus grande usine allemande de traitement des eaux. La société, publique, a été créée en 2006 pour regrouper deux sociétés privées chargées l’une de la distribution d’eau et l’autre de l’assainissement (dont Veolia). Hamburg Wasser vend son énergie à une société sœur, elle aussi publique, Hamburg Energie.

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Le site, qui occupe toute une île au bord de l’Elbe, comporte une usine d’incinération des boues construite en 1998 (VERA). Celle-ci recourt à un système de traitement des gaz unique en Allemagne, qui permet d’enlever 40 % du CO2. C’est pourquoi VERA est toujours visitée aujourd’hui par les experts. Mais elle reste fermée aux visiteurs profanes.

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Le site comporte donc une multitude de bassins de décantation, qui recueillent les eaux usées de la ville en un point bas (- 30 m). Les boues d’épuration sont ensuite dirigées vers l’usine VERA, qui les brûle, ou vers « les œufs », un site extraordinaire qui comporte d’énormes biodigesteurs en inox où le gaz est produit par fermentation. Là, des ascenseurs nous conduisent au chemin de ronde couronnant ces œufs géants, où fermente le méthane. Spectacle impressionnant quand on voit les petits hommes en bleu qui s’activent au sol.
Ici, le biogaz produit chaleur et électricité. Le réseau de chaleur alimente les installations environnantes, entrepôts et ateliers divers.

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Outre le traitement des boues, qui fournit 80 % de l’énergie (gaz ou chaleur), Hamburg Wasser dispose aussi de panneaux photovoltaïques et d’une éolienne, pour la forme. Le dressage de l’éolienne, au milieu des bassins de décantation, a été un tour de force. Certaines installations sont dotées d’un toit pour les protéger d’éventuelles chutes de glace lorsque les pales de l’éolienne sont givrées !

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Le bilan de cette installation est totalement positif car elle produit de plus en plus d’énergie et en consomme de moins en moins pour fonctionner. C’est sur cette dernière impression, plus que positive, que nous faisons nos adieux à Hambourg après un déjeuner en ville quelque peu éclaté dans le centre commercial proche de l’Hôtel Pacific.

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Madagascar : une biodiversité unique menacée par l’anthropisation massive et le pillage organisé

Voici le compte-rendu très complet d’un voyage à Madagascar effectué par une adhérente des JNE.

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par Annik Schnitzler

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Une île unique
Madagascar est une destination convoitée par de nombreux naturalistes, sensibles aux singularités écologiques et géologiques de cette grande île proche de l’Afrique. Avec une surface de plus de 587 000 km², il s’agit de l’une des plus grandes îles continentales de la planète, détachée du continent africain au cours de la fragmentation du Gondwana il y a 158 millions d’années, puis secondairement du continent indien à laquelle elle restait soudée accolée encore 40 millions d’années. Ce long temps d’isolement l’a écartée des grandes tendances de l’évolution et en a fait, conjointement avec la diversité des sols, des climats et des géoformes, une terre d’endémisme exceptionnel pour la flore et la faune (90 % pour la faune, un des taux les plus élevés du monde).

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Avant l’arrivée de l’homme, Madagascar était ainsi habitée par des espèces très particulières, hautement spécialisées sur de petits territoires et en général inaptes à une concurrence sévère. La plus célèbre est sans conteste l’oiseau éléphant (Aepyornis maximus, famille des Aepyomithyidae), dont l’ancêtre était présent sur l’île avant la séparation du Gondwana. La taille atteinte par cet oiseau coureur herbivore reste l’une des plus élevées connue à ce jour pour un oiseau, avec 3 à 4m de haut, un poids de 440 kg et des œufs de 24 cm. La représentation qui en a été faite indique des pattes massives, de puissantes griffes, un long cou et des plumes brillantes. A Antananarivo, capitale de Madagascar, se trouve un musée d’histoire naturelle, le Parc Botanique et Zoologique de Tsimbazaza, qui abrite l’immense squelette de cet oiseau. En dehors de cet oiseau existaient d’autres oiseaux coureurs (14 taxons de deux familles proches) : comme l’oiseau éléphant, ils ont disparu il y a environ 750 ans, à cause de l’homme.

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En dehors de celles qui ont évolué sur place, l’île s’est enrichie en espèces par le jeu des vents et des cyclones, ainsi que des transports involontaires par les oiseaux à partir de l’Asie. La faune terrestre est aussi arrivée par des radeaux végétaux dérivant dans le canal de Mozambique, dont la distance avec la Tanzanie est de 400 km. Les rudes conditions de survie sur ces radeaux ont favorisé les mammifères et les reptiles sachant se plonger dans une torpeur momentanée, qui limite leur métabolisme durant les saisons très chaudes de l’Afrique, par divers mécanismes physiologiques.

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indri indri, le lémurien le plus plus grand qui existe actuellement sur l’ile, dans les forêts de l’est de Madagascar @ Annik Schnitzler

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Les lémuriens, par exemple, accumulent de la graisse dans leur queue massive : cela leur aurait permis de diminuer leurs dépenses d’énergie durant la traversée, et d’augmenter leurs chances de survivre une fois arrivés sur l’île. Cette adaptation se retrouve sur les carnivores qui ont aussi réussi leur implantation à Madagascar. Le bilan des rescapés est cependant maigre au niveau taxonomique : seuls des ancêtres de quelques familles, appartenant à cinq ordres non volants (actuels Primates, Carnivores, Afrosoricides, Artiodactyles, Rongeurs), ont réussi à s’implanter sur l’ile. Tous sont monophylétiques, ce qui signifie qu’une seule vague de migrations a donné la diversité en espèces actuelles.

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Parmi les divers ordres présents sur l’ile, celui des Primates est certes le plus fascinant. En effet, seuls les lémuriens ont colonisé l’ile. Sans concurrence avec les Simiens, comme cela a été le cas partout ailleurs dans le monde tropical, ils ont pu coloniser tous les habitats de l’île au prix d’une spécialisation poussée. Pas moins de 59 espèces ont été recensées, dont 15 ont disparu avec l’arrivée de l’homme il y a près de 2000 ans.

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La rencontre avec ces animaux étranges, au faciès de souris, et à la longue queue préhensible, et qui sautent à la verticale, est tout simplement inoubliable, autant que d’entendre leurs cris parfois très puissants. On ne peut que regretter la disparition des plus grands de ces lémuriens, d’une taille proche de celle du gorille. l D’autres fossiles seront décrits prochainement grâce à une récente découverte de fossiles de lémuriens et autres espèces, très représentative de la faune qui peuplait Madagascar il y a seulement 1000 ans. Ces fossiles reposaient dans des grottes sous-marines situées dans le sud ouest de l’île dans le parc de Tsimanampesote.

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Les tsingy du Bemaharra : un paysage fait de pitons calcaires entre lesquels émergent des végétaux hautement spécialisés @ Annik Schnitzler

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Une visite à Madagascar ne saurait se passer d’une visite dans les Tsingy, qui sont de vastes formations calcaires karstiques en forme d’aiguilles atteignant jusqu’à 60 mètres de haut. Leur origine remonte à la séparation de l’île de Madagascar de la plaque africaine. Lors de cet événement ,la barrière de corail a été soulevée par le volcanisme, puis soumise à l’érosion. Le plus spectaculaire est sans conteste celui du Bemahara à l’ouest de l’île. Cette grande réserve de 157 000 ha est ouverte à la saison sèche, les routes étant impraticables en saison humide. Le milieu est riche : 90 espèces d’oiseaux, 10 espèces de lémuriens.

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Les Tsingy du Bemaraha, célèbres pour leurs grandes aiguilles grises, sont devenus un parc national, inscrit au Patrimoine Mondial de l’Unesco et une réserve intégrale au nord. Les plantes y subissent un ensoleillement élevé et n’ont guère de sol pour puiser les ions et l’eau indispensables à leur développement. De telles contraintes expliquent la morphologie curieuse de nombreuses espèces (aspect tortueux ou en forme de bouteille), un feuillage caduque ou alors sans aucune feuille, ou des épines. La forêt réduite à quelques bosquets, ainsi que quelques habitants, se niche dans les canyons les plus profonds et les plus humides.

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Ainsi que nous le démontrent les reliques forestières préservées de l’île, la diversité de ces écosystèmes était d’une infinie variété, allant de la forêt très sèche à baobab, voire au bush épineux aux forêts très humides. Une des plus fabuleuses que nous ayons visitée est la forêt sempervirente du parc national de Mantadia à l’est de Antananarivo, qui dévoile une canopée continue hérissée de grands arbres sur 15 000 ha. Aux altitudes les plus élevées, la forêt devient naine comme toutes les forêts du monde à ces altitudes où le ciel est souvent nuageux la journée, et les nuits chaudes.

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Madagascar à l’épreuve des sociétés humaines depuis 2000 ans
Nul n’ignore les effets dévastateurs des impacts anthropiques sur la biodiversité insulaire. Préservée jusqu’au début de l’ère chrétienne, Madagascar a subi, comme toutes les îles du monde, l’expansion fulgurante de l’humanité. De cette confrontation, on ne peut contester la diversité des sociétés malgaches ; en négatif le désastre écologique que ces sociétés locales ont infligé à cette île unique, notamment ces derniers siècles. Les deux guides engagés pour notre voyage (Solofo Rakotondrabesa et Miary Rasoanaivo) de l’été 2015, n’ont pas manqué d’en souligner les impacts dévastateurs.

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Hauts plateaux brûlés à Madagascar @ Annik Schnitzler

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En premier, la déforestation : les forêts qui couvraient 80 % de la surface de l’île il y a quelques millénaires, en sont réduites à moins de 10 %. 200 000 hectares de forêt brûlent chaque année, laissant les montagnes des hauts-plateaux centraux noires à la fin de la saison sèche, et ce en dépit de campagnes de sensibilisation contre les feux de brousse instaurées par les gouvernements successifs. On brûle pour la repousse de l’herbe pour le bétail, par pyromanie, par les voleurs de zébu (pour effacer leurs traces dans la broussaille), aussi tout simplement pour s’amuser les jours de marchés villageois : les gens sont saoûls et allument des feux quand ils rentrent chez eux le soir.

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D’autres personnes enfin brûlent en croyant parce que la fumée dégagée par le feu fera tomber la pluie. Ces feux sont particulièrement intenses à l’approche de la saison des pluies. Dans les parties les plus sinistrées, un espoir cependant : les petits boisements des ravins qu’on peut encore voir cà et là semblent avoir conservé, étonnamment, des espèces natives, qui pourraient être d’utiles sources de recolonisation forestière si les pratiques humaines changeaient.

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Parc national de Mantadia : forêt humide de l’est de Madagascar @ Annik Schnitzler

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Mais la forêt souffre aussi de manière plus pernicieuse de l’étendue de plantations historiques d’espèces exotiques (eucalyptus, pin) qui s’étendent sur les anciens brûlis. La banalité de ces milieux frappe d’autant plus qu’il existe encore, pas très loin de là, quelques milliers d’hectares intacts dans les parcs nationaux et encore riches d’une faune endémique, comme celle du parc national d’Andasibe-Mantadia.

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Quant à la célèbre allée de baobabs (Adansonia grandidieri), qui borde la route de terre entre Morondava et Belon’i Tsiribihina dans la région de Menabe dans l’ouest de Madagascar, elle disparaît lentement en dépit de son statut de protection avec la chute de ces géants multiséculaires, tués par la remontée artificielle des eaux pour la culture du riz.

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« Tout le monde pille Madagascar »
Cette phrase désabusée nous a été maintes fois répétée par Solofo durant notre séjour. En effet, tout aussi grave que les déforestations et les brûlis mais invisibles au touriste, sont les pillages organisés des richesses de l’île : espèces animales endémiques tels que lémuriens, tortues, lézards et geckos, hippocampes, les essences de bois exotiques (bois de rose, palissandre, ébène) et les pierres précieuses dont le sous-sol malgache regorge : saphir, émeraude, rubis, sans oublier l’or dont environ toutes les 2 semaines, les journaux relatent quelques kilos de lingots qui se font « attraper » pour faire diversion dans des doubles-fonds de valises, et à côté des caisses entières de lingots passent dans des conteneurs : ainsi, 2 à 3 tonnes d’or en lingot passeraient les douanes tous les ans sans aucune déclaration.

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Tous ces trafics passent en toute impunité les frontières poreuses de l’île, grâce à l’incurie, voire selon certains, la complicité de certains agents locaux et de personnages hauts placés organisés dans des mafias. Les témoignages nationaux et internationaux sur le pillage des forêts malgaches sont pourtant légion. Le Monde, Arte, les ONG oeuvrant sur place, des journaux malgaches locaux dénoncent régulièrement ces trafics, notamment celui du bois de rose, aux qualités technologiques extraordinaires en termes de densité, auxquelles sont associées une couleur de son cœur d’un étrange rouge virant au noir intense en vieillissant, et d’une odeur délicate proche de celui de la rose. Le bois de rose appartient à trois espèces du genre Dalbergia (Fabacée). Ces petits arbres d’une vingtaine de mètres de hauteur forment les sous étages des forêts sempervirentes de l’Est de Madagascar. Leur croissance très lente les rend vulnérables à l’extinction locale (totale ?) en cas de surexploitation. Leur commerce juteux (un conteneur coûterait entre 500.000 et un million de USD arrivé à destination, et depuis une dizaine d’années, quelque 2000 conteneurs ont quittés l’île clandestinement) détruit des forêts sempervirentes uniques au monde, déjà fortement affectées par la déforestation de l’île. « La ruée vers les précieux troncs au cœur de sang ne laisse pas derrière elle des images de forêts dévastées » (Le Monde, 24 janvier 2015).

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Ces pillages, régulièrement dénoncés en termes violemment accusateurs tels que « criminalité environnementale, massacres, hémorragie des ressources », ne semblent pas être efficaces. Les richesses malgaches continuent à atterrir dans les grandes villes du monde, d’Amsterdam à Paris ou Hong Kong, Dubai ou Pékin, faisant la fortune de truands de tous horizons (Mada News, mai 2015). A l’heure où cet article est écrit, un dernier scandale est dénoncé par l’EIA (Environmental Investigation Agency) à propos du pillage pratiquement légalisé des bois précieux paru sur le net (http://eia-global.org/blog/singapore-releases-30000-logs-of-illegal-malagasy-rosewood). Et pourtant, le bois de rose, comme l’ébène, autre bois précieux surexploité dans ce pays, sont inscrits à l’annexe II de la convention de Washington depuis 2013.

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Concernant d’autres espèces, le magazine Midi Madagasikara révélait le 25 avril 2014 un pillage organisé parmi les tortues endémiques de l’île (soit 5 espèces sur 12). Ces espèces, très recherchées sur le plan international pour la consommation de leur viande, pourraient disparaître d’ici une vingtaine d’années selon le coordinateur du programme « Turtle survival Alliance ».

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Autre exemple plus récent : Tribune.com Madagascar et le journal Le Monde dénoncent de concert, en février 2015, un important trafic d’hippocampes (18 688 hippocampes confisqués par les douanes françaises au cours de ce mois) : « Les animaux, transportés à l’état déshydraté, ont été découverts dans un envoi commercial en provenance de Madagascar et à destination de Hongkong », a précisé la direction des douanes françaises. Leur valeur est estimée à près de 200 000 euros. Les hippocampes sont protégés au titre de la convention de Washington du fait de la destruction de leur habitat et de prélèvements importants sur l’espèce. La pharmacopée traditionnelle de Chine leur prête en effet des vertus thérapeutiques et aphrodisiaques. Le journal dénonce l’absence de contrôles efficaces aux frontières, aussi bien maritimes qu’aériennes. Quant au trafic de bois de rose, il prospère en toute impunité sur le territoire malgache. Selon la même source, « les sociétés civiles estiment à 3000 tonnes le bois de rose embarqué clandestinement. Et 800 autres tonnes seraient en cours d’embarquement du côté de Tanambe-Mananara Nord. Tous ces trafics convergent vers la Chine, aussi bien les bois de rose, les hippocampes que les tortues ».

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L’île de Madagascar regorge d’autres richesses qui peuvent faire l’objet d’autres types de trafics fort lucratifs. Ainsi, le pays est riche en pierres précieuses de diverses variétés, du diamant et de l’émeraude, à l’aigue marine et le cristal de quartz. Un exemple célèbre datant d’une dizaine d’années est celui de la sortie illégale d’un bloc d’émeraude d’une demi-tonne vers l’Asie, et actuellement exposé au salon des pierres précieuses de Hong Kong, sans possibilité de retour, même après une visite officielle du chef de l’Etat malgache du moment Marc Ravalomanana. Durant notre séjour, d’autres extractions illégales nous ont été contées comme celle d’un très gros cristal de roche évalué à une vingtaine de tonnes, trouvé par un habitant dans le nord du pays, et vendu illégalement à une équipe chinoise.

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Le sous-sol malgache recèle aussi d’innombrables sites de découvertes de fossiles d’animaux préhistoriques de grandes valeurs, trouvés, puis pillés par des équipes de « scientifiques » venues de tous horizons ou tout simplement par de simples villageois : ammonites géantes, dinosaures terrestres et volants, mais dont l’unique petit musée archéologique d’Antananarivo n’a jamais vu les couleurs. De telles actions pâlissent l’image de tous les chercheurs honnêtes, malgaches ou non malgaches, qui contribuent à améliorer la connaissance dans l’histoire de l’île et à protéger ses trésors naturels.

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Malgré des promesses renouvelées lors du changement de politique gouvernementale, le gouvernement actuel affaibli de décennies d’instabilité politique, n’arrive pas (ou ne souhaite pas) enrayer les pillages et les dessous de table faits à la police malgache et l’administration judiciaire. Et ce en dépit des efforts des ONG locales ou internationales et des douanes étrangères qui contribuent à ralentir les trafics.

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Face à une situation qui apparaît désespérée, les efforts faits par certains habitants de l’île nous ont profondément touché. En premier, le travail colossal du père Pedro, missionnaire lazariste établi dans la capitale et avec qui nous avons eu l’honneur de discuter. Le père Pedro, d’origine slovène, est fondateur d’une association Akamasoa (qui signifie « les bons amis »), dont l’objectif est de redonner une dignité humaine aux populations les plus pauvres. Ce village a été bâti sur une terre rocheuse mise à disposition par les autorités et une trentaine d’écoles, trois dispensaires, des bibliothèques ont été bâties. Le père Pedro a été sur la liste des nominations pour le prix Nobel de la paix et a reçu pléthore de distinctions et de récompenses.

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En dehors de cette extraordinaire personne, existent de multiples initiatives plus modestes. Tout d’abord les deux guides, qui ne manquaient pas de souligner les problèmes au fur et à mesure que nous avancions dans la connaissance de l’île. Mais aussi d’autres personnes, guides d’un jour dans une réserve, tout aussi impliquées dans la survie de la beauté de leur pays. Ainsi Raymond Rabarisoa, guide écotouristique agréé et fondateur de l’association des guides d’Andasibe Nirina (nirinaraymond@raymond.fr) et que nous avons rencontré lors de notre visite à l’est de l’île. Cette association tente de sauver les dernières reliques forestières des forêts de l’est de la capitale, proche de la forêt protégée de Mantadia avec l’aide de la population locale. Il a aussi été à l’origine de la plantation de 200 000 plants appartenant à 105 espèces natives, afin de créer un corridor forestier de 22 km entre Andasibe et Mantadia. Cette initiative permet de limiter les impacts des invasions d’exotiques sur les paysages de cette région, sinistrée par les déforestations et les plantations de pins et d’eucalyptus.

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A Madagascar, certains ravins conservent des reliques végétales qui pourraient aider à la recolonisation forestière @ Annik Schnitzler

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Ce n’est probablement pas par hasard que Madagascar est devenu à la fois un symbole de biodiversité unique, et de destruction de cette biodiversité sans précédent par l’humanité.

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De toutes les îles du monde, elle semble avoir été celle qui a répondu au plus haut à la poussée créatrice du vivant, et celle qui a le plus souffert de la rapacité des sociétés humaines modernes.

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Pour sauver ce qui reste, il n’est pas souhaitable que l’image de Madagascar soit réduite au premier symbole, celui qui attire les touristes et émerveille les naturalistes et les chercheurs, en jetant un voile pudique sur le reste.

 

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Un exemple réussi d’écotourisme artisanal

L’écotourisme est un concept anglo-saxon qui répond à des critères bien particuliers : découvrir les sites naturels de la planète intacts ou peu perturbés, généralement des sites protégés, avec des petits groupes, un moindre impact sur la nature, le respect des populations humaines rencontrées et un apport de devises qui doit profiter aux aires protégées visitées.

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par Jean-Claude Génot

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La Ruaha : le plus grand parc national de Tanzanie (plus de 22 000 km2) – @ Jean-Claude Génot

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C’est une forme de tourisme qui s’adresse à des gens ayant un certain pouvoir d’achat aimant la nature, la faune sauvage et les grands espaces.

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Cette appellation est souvent détournée et utilisée par des professionnels du tourisme voulant élargir leur part de marché qui ne respectent pas un ou plusieurs des critères cités précédemment.

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La question de savoir si l’écotourisme est le moyen que le tourisme classique a trouvé pour aller exploiter les lieux naturels les plus reculés a toujours fait débat.

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Ainsi, malgré un discours de protection de l’environnement, l’écotourisme est-il compatible avec la fréquentation soutenue de territoires exceptionnels ? (*) Soyons clairs, toutes les formes de tourisme ont un impact sur la nature et les sociétés visitées. Mais le petit nombre de personnes impliquées dans l’écotourisme et l’éthique des entreprises et de leurs guides font des écotouristes des voyageurs prêts à s’adapter aux conditions locales plutôt que des touristes cherchant l’exotisme sans renoncer à leur confort.

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Pour avoir travaillé avec différents tours opérateurs (TO) en écotourisme et même guidé à titre expérimental un groupe en Biélorussie, je peux témoigner que ces entreprises sont souvent de petite taille, animées par des gens passionnés de nature et désireux de la faire découvrir à d’autres. Certaines associations ont été tentées de proposer ce type de prestation. Mais elles n’ont pas toujours réussi à maintenir cette activité car on ne s’improvise pas professionnel de l’écotourisme parce qu’on aime la nature, de la même façon qu’il ne suffit pas d’aimer la bonne cuisine pour être restaurateur.

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Amateur de safari depuis de nombreuses années, j’ai trouvé un guide d’expéditions naturalistes en Afrique dont la société, African Escapades, créée en 1995, correspond parfaitement à un écotourisme à taille humaine. Son fondateur, Frédéric March, est un passionné d’Afrique depuis le plus jeune âge. Zoologue et ornithologue, c’est un guide très expérimenté dont l’éthique conduit à faire découvrir la faune sauvage dans le respect de la nature (pas de dérangement de la faune pour une belle photo, limitation des déchets, bivouacs avec le moins de traces visibles) et des populations locales (respect des personnes et de leur mode de vie). Ses expéditions sont limitées à deux véhicules et 7 personnes, voire moins.

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J’ai participé à 5 voyages au cours des 20 dernières années : Zimbabwe, Namibie, Zambie-Malawi, Botswana et Tanzanie-Malawi-Zambie, une expédition spécialement organisée pour les vingt ans d’African Escapades. Frédéric March est un authentique artisan de l’écotourisme. Il aménage lui-même ses véhicules tout terrain pour les rendre plus robustes au niveau mécanique et plus autonomes en matière de produits transportés (carburant, eau, alimentation), ce qui représente des centaines d’heures de travail par véhicule. Il conduit, guide, cuisine, prépare les bivouacs, répare les véhicules et assure les contacts avec la police locale sur route et aux frontières avec humour et patience. Il est secondé par Innocent Muganhiri, responsable de la logistique, mais également chauffeur, guide et cuisinier. Inno est citoyen du Zimbabwe, pays où est installé African Escapades. Les devises laissées par le passage des groupes aident à la sauvegarde de certaines espèces ainsi qu’au développement des parcs nationaux africains.

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Concernant les populations locales, Frédéric achète tous ses produits localement sur les marchés en veillant à bien laisser son argent aux femmes, piliers des familles africaines. Il soutient certaines initiatives locales des femmes qui vendent des vêtements et autres produits, comme en Zambie par exemple. Il est en contact avec de nombreuses ONG locales qui agissent pour aider les paysans à se protéger contre les dégâts occasionnés par la faune sauvage en dehors des parcs nationaux. Il entretient de bonnes relations avec les gardes des parcs et échangent avec eux ses observations naturalistes.

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Si dans la plupart des expéditions, les groupes font des bivouacs en brousse, certaines nuits (la première après le voyage aller et la dernière avant le voyage retour) se passent dans des lodges de charme. Rien n’est laissé au hasard car chaque voyage est méticuleusement préparé pour tester les lieux d’accueil et pour repérer le trajet et les sites de bivouacs dans les endroits les plus sauvages. Grâce à sa connaissance de la faune africaine et des comportements des animaux, il peut donner les meilleurs conseils à ses clients pour éviter tout problème au cours du voyage et permettre de vivre des grands moments d’émotion quand la nuit, un éléphant passe juste à côté de votre tente. Son charisme, son sérieux et son expérience de l’Afrique ont fait son succès au point que de nombreux clients lui sont fidèles depuis 20 ans et que certains sont devenus ses amis.

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Si un safari vous tente hors des sentiers battus comme dans les parcs de la Ruaha, de la Luangwa ou du Kgalagadi, avec des accompagnateurs expérimentés suivant un itinéraire soigneusement élaboré et personnalisé, vous pouvez consulter www.africanescapades.fr

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* Gagnon C. et Gagnon S. 2006. L’écotourisme entre l’arbre et l’écorce. De la conservation au développement viable des territoires. Presses de l’Université du Québec. 414 p.

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Gestion des déchets ménagers : l’Algérie au stade des opérations pilotes

Les rencontres nationales et internationales sur la gestion des déchets en Algérie ont-elles servi à quelque chose ? Organisées par le ministère chargé de l’Environnement en partenariat avec des organismes étrangers, elles se sont multipliées avec des couvertures médiatiques impressionnantes. Mais le résultat est là, incontestable : le pays n’a pas avancé dans la gestion des déchets.

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par M’hamed Rebah

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Les séminaires internationaux sont accompagnés de distribution aux participants des gadgets habituels (cartables, stylos…), ponctués par des pauses cafés et déjeuners, avec prise en charge des experts étrangers, incontournables et imposés par le mode de financement du séminaire ; les communications et débats font l’objet parfois d’un document « actes du séminaire » qui finit, dans le meilleur des cas, dans un rayon de bibliothèque, et sur le terrain, presque rien n’est appliqué.

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Il y a une quinzaine d’années, en 2000, un séminaire international sur la gestion intégrée des déchets solides avait été organisé par le ministère chargé de l’Environnement en partenariat avec un organisme allemand spécialisé. Un expert algérien, le regretté Lakhdar Khaldoun, avait exposé un « plan de wilaya intégré pour le traitement des déchets solides ». Il s’agit, avait-il expliqué, d’« un outil de choix pour une gestion intégrée, allant de la localisation des gisements à prendre en compte en qualité (ménages, services publics, commerces, industries,…) et quantités, à l’évaluation des conditions de collecte et d’élimination existantes, notamment par les communes et les entreprises ».

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Lakhdar Khaldoun avait présenté son plan, entre autres, comme « un instrument d’arbitrage objectif dans les conflits sur les solutions retenues, notamment en matière de contribution aux dépenses de traitement des déchets solides ou de localisation des décharges ou des installations d’élimination ». S’il avait été écouté, il n’y aurait peut-être pas eu tous ces mouvements violents de protestation de la population contre les centres d’enfouissement technique, comme celui qui secoue la localité de Beni Amrane, dans la wilaya de Boumerdès, après les manifestations de Corso, dans la même wilaya, et de Reghaïa, près d’Alger, pour la même raison.

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On n’en serait pas aussi à des taux ridicules de recyclage des déchets ménagers comme nous l’apprend, en novembre 2015, une étude réalisée par des experts sud-coréens dans le domaine de l’environnement sur les wilayas de Blida et de Bordj Bou Arreridj où il est particulièrement faible, oscillant entre 2 % et 5 % seulement. Ce chiffre correspond certainement au taux moyen au niveau national, ce qui signifie que le recyclage est quasiment inexistant en Algérie. On ne pourra pas dépasser les 10 % d’ici à 2020, selon les Sud-Coréens, alors que l’Agence nationale des déchets (AND) estime que 40 % des déchets ménagers produits actuellement sont recyclables.

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Pourquoi ce décalage entre l’objectif donné par les experts sud-coréens, 10 %, et les estimations des Algériens, 40 % ? Après les Allemands, c’est au tour des Sud-Coréens à nous aider à gérer les déchets ménagers. Comme les Allemands, il y a une vingtaine d’années, les Sud-Coréens, eux aussi, commencent par des opérations pilotes : les wilayas de Blida et de Bordj Bou Arreridj ont été choisies « à titre pilote pour servir à l’établissement d’un plan général de gestion rationnelle et efficace des déchets » , peut-on lire dans la dépêche de l’APS qui a rendu compte d’un forum algéro-sud-coréen sur l’eau et l’environnement, tenu récemment, à Alger. Quand sortira-t-on des opérations pilotes en matière de gestion des déchets ménagers ?

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BiObernai 2015 : pour comprendre le contexte de la guerre des semences

Le film La guerre des graines, projeté lors du Salon BiObernai 2015, auquel un groupe de journalistes des JNE a assisté (lire ici le compte-rendu de cette soirée par Roger Cans), est une enquête formidable sur ce sujet complexe. On y prend grand plaisir à écouter les intervenants et regarder de beaux champs de blés diversifiés. Je n’en dirai pas plus, car on peut le voir sur Internet ici. Mais Carine Mayo (présidente des JNE) m’ayant demandé de parler du contexte, voici quelques repères.

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par Marie-Paule Nougaret

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guerre-des-graines-640x360Dans les années 1920-30, deux initiatives ont changé le monde des semences. Les fermiers des Etats-Unis relèvent à peine de la famine du Dust Bowl  (saladier de poussière), sécheresse due aux labours et pâturages sur des surfaces immenses, sans conserver d’arbres pour retenir les sols.

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Le maïs, culture très fructueuse d’origine amérindienne, va se révéler encore plus productive, par la technique d’hybridation : un plant de maïs porte des fleurs mâles et femelles. Pendant plusieurs années, on cultive deux variétés très loin l’une de l’autre, pour éviter les croisements par voyage du pollen (mâle). On sélectionne, pour re-semer, des grains très identiques pour obtenir des lignées « pures » comme on aimait à dire (pauvres en fait).

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Dans un deuxième temps, on sème les deux lignées côte à côte en castrant les fleurs mâles de l’une des deux (à la main, mais aujourd’hui avec des produits chimiques). Résultat, la lignée « stérile mâle » donne (sur les fleurs femelles) des épis et des grains hybridés. A leur tour ressemés, ces grains montrent un rendement exceptionnel, du moins la première année. Dès la 2ème génération, le résultat devient hétérogène, selon les lois de Mendel : certains grains lèvent, d’autres pas, certains épis poussent minuscules, etc. Voilà pourquoi on ne peut pas re-semer les hybrides F1 et obtenir de bons résultats. Par ce bond de rendement, l’hybridation permet l’élevage industriel d’animaux enfermés, à condition de compléter le maïs avec les protéines du soja (par exemple). Elle permet aussi de vendre les semences F1 chaque année aux agriculteurs.

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Mais dès les années 20, Nicolas Vavilov, en URSS, travaille dans l’autre sens ; il visite 62 pays et envoie des émissaires sur les marchés du monde entier pour acheter des graines. C’est ainsi qu’il découvre les centre de diversité où la richesse en semences apparaît la plus importante. Vavilov conserve ses graines à 5° C et en cultive régulièrement pour renouveler le stock. Ces travaux ne plaisent pas, sous Staline. Vavilov sera  condamné à mort, peine commuée à vingt ans de prison (selon Wikipedia). Malgré les conditions précaires, des botanistes réussissent à sauver une bonne part de ses collections qui existent toujours à Saint-Petersbourg en Russie.

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En 1950, André Cauderon hybride des maïs hybrides américains avec des « maïs de pays », chétifs, qui végétaient dans les jardins des Pyrénées, en altitude, depuis la découverte de l’Amérique peut-être, objet d’une sélection naturelle et paysanne drastique sur le caractère résistance au froid. Il obtient les premiers cultivars de maïs productifs et résistants au froid, qu’on vendra jusqu’en Norvège : extension de l’élevage hors sol.

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Trente ans plus tard, les maïs de pays n’existent plus. Cauderon ne pourrait plus re-faire cette hybridation. Il sait que les chercheurs de l’INRA ne gardent pas leurs collections de travail. Cauderon fonde le Bureau des Ressources Génétiques, interministériel, c’est-à-dire sans grand pouvoir ni budget. Un peu partout dans le monde, s’ouvrent des banques de graines.

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Mais il importe aussi de conserver les semences en culture, en grand nombre, diversité qui permet l’adaptation à l’environnement changeant (comme le maïs de Pyrénées), sans parler des pannes de frigo ou des dégâts du froid. Voilà pourquoi quand la Syrie demande des graines au coffre-fort norvégien des glaciers du Svalbard, après le bombardement d’une banque de graines, pour en reconstruire une autre, en Jordanie, des associations françaises préfèrent envoyer des semences paysannes aux paysans et citadins de Syrie ou aux Syriens dans les camps de réfugiés.

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A la fin des années 1980, les négociations du GATT (accord de commerce) qui jusqu’alors ne concernaient que les tarifs de douane (ou leur absence) sur les produits industriels, se sont étendus à trois autres secteurs : agriculture, services et propriété intellectuelle, un nouveau concept. Auparavant existait la « propriété industrielle » de brevets sanctionnant des inventions, jamais les découvertes de phénomènes naturels. Mais cette notion a conquis le monde sous l’égide de l’organisation WIPO (World Intellectual Property Organization), sise à Genève. En effet la plupart des grands empires industriels vivent de royalties sur des brevets, marques franchisées et produits dérivés plutôt que de la production (laissée aux sous-traitants).

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Quant aux semences, le règlement européen qui consent aux brevets sur les séquences génétiques menace la liberté de semer des variétés aussi banales que le chou brocoli sans avoir à payer ou risquer des amendes, pour un geste aussi naturel. Guy Kastler du réseau Semences paysannes l’explique dans le dernier n° d’inf-OGM, que les journalistes peuvent demander en service de presse à cette organisation. Le gouvernement prend enfin la mesure du danger selon l’auteur et prépare un texte à ce propos dans la future loi sur la biodiversité.

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Autre point important, le traité sur les ressources phylogénétiques, au sein de la Convention sur la Biodiversité (ONU, 1992). L’article 9 de ce traité (non signé par les Etats-Unis) reconnaît les droits des agriculteurs à utiliser les semences dites de ferme (de leur récolte), d’autant que des siècles de sélection paysanne ont beaucoup contribué à la diversité cultivée.

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Cependant le régime de protection des obtentions végétales UPOV ne respecte pas ces droits. Il s’agit en dernière analyse du droit à la nourriture, reconnu par la Déclaration universelle des droits humains de l’ONU. Multiplier ses semences, les cultiver, échanger ou les vendre, peut être une question de vie ou de mort.

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Mais les négociations à Rome la semaine dernière n’ont rien fait avancer. Un excellent article en anglais sur le sujet se trouve ici. Mais, encore mieux, l’excellente émission Terre à Terre de Ruth Stegassy (JNE) sur France Culture, diffusée samedi dernier 17 octobre.

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Fukushima : visite angoissante au coeur d’une centrale sinistrée

Un journaliste des JNE a pu visiter la centrale nucléaire de Fukushima. Voici son témoignage.

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par Claude-Marie Vadrot

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L’un des bâtiments réacteur de la centrale nucléaire de Fukushima, non encore réparé pour cause de trop forte radioactivité – @ Claude-Marie Vadrot

Plus de quatre ans après l’accident qui a affecté trois de ses réacteurs, la découverte, sous étroit contrôle, de la centrale sinistrée de Fukushima où s’affairent des milliers d’ouvriers intérimaires et des centaines de techniciens, reste un choc angoissant. Le désordre y règne toujours et l’image obsédante des centaines d’énormes cuves pleines d’eaux contaminées, rappelle que la question de la pollution n’est pas réglée et que fréquemment, notamment lors des pluies diluviennes qui ont frappé la région à la mi-septembre, la contamination continue à atteindre le sous-sol et la mer : passant sous la plage où, vision saisissante, deux réacteurs – heureusement à l’arrêt lors du tsunami – avaient été construits parce que la Tepco avait fait des économies pour assurer leur refroidissement. Sans tenir compte de l’éventualité d’un tsunami.

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Autre question non réglée que les visiteurs découvrent en dépit des précautions des « guides » qui contrôlent la prise de photographies: la maîtrise des trois réacteurs en partie fondus. Non seulement nul homme et nul robot ne peut aller évaluer les dégâts et apprécier l’état du magma de combustible nucléaire, mais les bâtiments n’ont pas été réparés. Pour cause de radioactivité trop importante. Seule la piscine ou refroidissaient les barres de combustible usagées a été sécurisée. Les responsables avaient promis la construction d’un sarcophage de protection pour 2019, mais ils n’osent plus avancer une date car ils ne peuvent pas l’envisager tant qu’ils ne sauront pas exactement dans quel état sont les réacteurs et si la température ne va pas brusquement remonter au dessus des 100 degrés officiellement annoncés.

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Une vue des 22 millions de tonnes de terres radioactives dispersées un peu partout dans la campagne près de Fukushima, simplement stockées dans des sacs noirs ou sous des bâches bleues @ Claude-Marie Vadot

Il suffit de se souvenir, pour être sceptique sur l’avenir, qu’il a fallu plus d’une dizaine d’années au consortium formé par Vinci et Bouygues pour construire et assembler le nouveau sarcophage destiné à coiffer un seul réacteur de la centrale de Tchernobyl et qu’il n’est toujours pas en place. Pour un coût qui devrait dépasser deux milliards d’euros en grande partie payé par la BERD, la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement. Les responsables de la centrale affirment qu’ils ne connaissent pas le montant des travaux déjà engagés.

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Que le retour à la « normale » dans les réacteurs de Fukushima soit désormais « envisagé » pour l’horizon 2040, se lit dans l’état du chantier où fourmillent des hommes dotés de masques et de combinaisons de protection côtoyant d’autres ouvriers arborant un dérisoire masque en tissu sur la bouche. Guère étonnant que depuis le début des travaux, la Tepco ait déjà « usé » une centaine de milliers de salariés. Des intérimaires, sans qualification pour la plupart, atteignant les limites – non révélées – de leur exposition quotidienne à la radioactivité. Nul ne connaît non plus, tout au moins officiellement, les dégâts, maladies ou décès, de cette exposition permanente.

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Pourtant, ces travailleurs évoluent dans un paysage de cauchemar où la radioactivité évolue de mètre en mètre, atteignant des sommets près des réacteurs accidentés. Les hommes, les camions et les grues travaillent dans un univers de déchets rouillés, de voitures et d’engins contaminés dont nul ne paraît savoir quoi faire. Tous les véhicules du personnel présents sur place au moment de l’accident rouillent doucement sur les parkings depuis quatre ans et demi. Les milliers d’arbres du pourtour de la centrale irradiés du pourtour lors de l’explosion des bâtiments ont simplement été coupés et couchés aux abords de la clôture qui délimitent les frontières des installations. Ils attendent, comme les dizaines de millions de tonnes de terre grattée entassés dans les anciens champs de riz de la région, recouverts de bâche insuffisante à empêcher les ruissellements et les infiltrations dans les nappes souterraines.

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Une petite ville abandonnée à 20 kilomètres de la centrale explosée de Fukushima @ Claude-Marie Vadrot

Entre les tas de déchets, les ferrailles rouillées, les cuves de rétention d’eau, serpentent des centaines de tuyaux et de câbles que les Japonais devront un jour décontaminer. Dans un désordre indescriptible, le long de routes étroites que parcourent des norias de camions d’où sortent parfois des nuages de poussières. Comme un résumé de la course contre la contamination menée par les ingénieurs de l’entreprise. Ils assurent qu’ils progressent mais n’en fournissent aucune preuve. Toutes les blessures de la catastrophe restent visibles. Et le projet d’injecter un mur de glace dans le sol pour contenir les infiltrations qui se poursuivent vers la mer, n’est pour l’instant qu’une méthode sous expérimentation. Les spécialistes de la Tepco en sont encore au stade du bricolage et des tâtonnements, qu’il s’agisse de leur environnement industriel pollué ou des réacteurs fondus grillent en quelques minutes les robots téléguidés envoyés les explorer tant les radiations restent fortes…

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Cet article paraît également sur le site Mediapart. Une version plus longue a été publiée dans l’hebdomadaire Politis du 8 octobre 2015.

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