Actualités internationales

Le Cap-Vert : récit d’un voyage à Santiago et Fogo en février 2019

Sur une étendue de 58 000 km² dans l’océan Atlantique, l’ensemble des archipels macaronésiens présente plusieurs caractéristiques communes : une dépendance vis-à-vis d’un même climat dépendant de l’anticyclone des Açores ; une origine géologique complexe, à la fois volcanique et sédimentaire, des reliefs contrastés et variés en fonction des îles, une situation proche des continents européens et africains, et une histoire humaine commerciale relativement proche, liée à leur position géographique entre Europe et Afrique d’une part, et Amérique d’autre part.

Par Annik Schnitzler

L’ombre du pic de Fogo sur la Bordeira, dans les îles du Cap-Vert – photo Annik Schnitzler

Le Cap-Vert, composé de dix îles volcaniques et plusieurs îlots (14°45’–17°10′ N et22°40’–25°20′ Ouest), se distingue toutefois des autres archipels sur plusieurs points : un éloignement important de l’Europe en raison de sa position équatoriale, à 1500 km des Canaries, mais aussi des côtes africaines (570 km de Boavista à la côte du Sénégal), qui limitent fortement les échanges en termes de biodiversité.

Le Cap-Vert est aussi inclus dans une autre région climatique, qualifiée de « tropicale sèche à semi-aride du Sahel Africain ». Ainsi l’harmattan, vent associé au régime anticyclonique habituel de la saison sèche des climats tropicaux, n’existe que sur cet archipel. Il apporte un ciel clair, et une très forte luminosité bien que souvent fortement réduite par les poussières atmosphériques. Il existe de fortes variabilités en termes de pluviométrie annuelle, de 80-300 mm sur les côtes les plus arides à 1200-1600 mm en haute montagne. Les températures moyennes varient de 23-27° C sur les côtes, 35-40° C dans les plaines intérieures, mais 18-20° C, en haute montagne.

Certaines îles sont caractérisées par de hautes montagnes, aux pentes très raides (25-41° C), soumises à une érosion fluviale active renforcée par les activités humaines. Fogo constitue la plus haute de ces montagnes (Pic de Fogo), atteignant 2829 m. D’autres îles sont plates, où les dépôts sont dominants.

Ces îles sont les plus âgées de l’ensemble de la Macaronésie : ainsi l’île de Sal date de 26 millions d’années. En revanche, le pic de Fogo est toujours actif. L’énorme volcan primitif de l’île atteignait environ 3500 m d’altitude au cours du Quaternaire. Ce stratovolcan est proche de celui du Teide à Ténériffe, mais ne forme qu’un seul élément, qui par la suite s’est effondré en son centre. La partie externe circulaire, gigantesque, se nomme la Bordeira.

Le Pico du Fogo (îles du Cap-Vert) – photo Annik Schnitlzler

Le Pico du Fogo s’est dressé à l’intérieur de ce cratère en éruptions successives : en 30 éruptions très récentes (1500 à 1785), il s’est élevé à 2800 m, atteignant la hauteur maximale pour des basaltes. Depuis le XVIIIe siècle, les laves s’épanchent par ses flancs en petits cratères. La dernière éruption date de 2014.

Pourquoi cette dénomination de Cap-Vert ?

Les premiers hommes à mettre le pied sur ces îles étaient sans doute des pêcheurs provenant du Sahara tout proche, mais ils n’ont pas fait souche. Ces îles sont en effet nettement moins accueillantes que les vieilles îles de Fuerteventura ou Ténérife, car les ressources y sont limitées, que ce soient les plantes comestibles, les animaux à chasser, ou l’eau. La pauvreté floristique globale de l’archipel s’explique par les influences de climat désertique saharien (peu de pluies, en outre aléatoires), et la distance par rapport à l’Afrique subsaharienne. Mais en fait, on manque totalement de référents pour tenter de reconstituer ce qu’étaient ces îles avant le débarquement des Portugais, au XVe siècle.

Actuellement, les îles n’ont plus rien de vert. Même dans les îles montagneuses, le sol est couvert au mieux d’herbes desséchées, au pire totalement nu car piétiné par les chèvres. Depuis quatre siècles, le surpâturage, le feu et la collecte de bois (ressource rare dans les îles), ont détruit les milieux naturels : tout d’abord la végétation, puis les sols qui mis à nu dévalaient les pentes des montagnes lors des périodes de pluies torrentielles.

Des botanistes et historiens ont alors tenté de reconstituer les paysages originels. Il semblerait que les îles les plus arrosées aient été couvertes de communautés végétales à dominance arbustive par des espèces toujours vertes (ce qui justifierait le terme de Cap-Vert), comme une euphorbe de 2 à 3 m de hauteur (Euphorbia tuckeyana) d’où émergeait le dragonnier (Dracaena draco) de 10 m de haut. Dans les zones un peu moins humides, les communautés arbustives étaient composées d’armoise (Artemisia gorgonum), très odorante, et d’un lentisque (Periploca laevigata). Dans les ravins parcourus par des eaux souvent temporaires se trouvaient probablement de grandes quantités d’un arbre dénommé bois de fer (Sideroxylon). Vers l’aval, ces ravins comportaient probablement le figuier (Ficus sicomorus ssp gnaphalocarpa). En zone de contact avec les eaux salées, en bordure de mer, poussait le tamaris (Tamaris senegalensis). Il existe aussi un palmier local (Phoenix atlantica) sur les côtes rocheuses.

Sur les parties sud, se trouvait une savane arborée composée d’acacias (Acacia albica) et différentes graminées. Dans les parties très arides et rocheuses, se développait une liane (Cocculus pendulus), et plusieurs espèces d’Echium. Echium vulcanorum est une endémique stricte de Fogo, colonisant les lapilli, des fragments de lave éjectés par les volcans (du latin lapillus qui signifie en français « petite pierre »), couvrant les abords du cratère et l’intérieur de la caldéra Cha da Caldeiras. Une autre liane très abondante est Sarcostemma daltonii, poussant sur des rochers à proximité de la mer.

Malgré des altitudes suffisantes sur certaines îles (Santiago, San Antao), la laurisylve si typique des îles macaronésiennes, héritée des écosystèmes du Tertiaire, ne s’y est jamais développée. Du moins à l’échelle des dix derniers millénaires. En revanche, des forêts ont existé sur certaines îles lors des périodes pluvieuses du Pléistocène, ces deux derniers millions d’années. Un indicateur précieux de la présence de telles forêts se trouve dans les sols ferrugineux fossiles intercalés de coulées volcaniques, qu’on retrouve dans toutes les îles. Ces sols peuvent se voir sur les routes taillées dans les collines, ou dans les fondations des maisons lorsqu’elles sont en cours de destruction. L’importance des pluies lors des périodes quaternaires peut aussi s’évaluer à la grosseur des blocs arrondis qui parsèment les ravins qu’aucune rivière actuelle ne saurait déplacer ou même polir.

Sur l’île de Santiago, les populations d’euphorbes ont largement disparu – photo Annik Schnitzler

On peut imaginer que des forêts s’installaient sur des coulées volcaniques de manière périodique, puis disparaissaient lors de nouvelles coulées, à une période où l’activité volcanique était plus intense. Avec l’assèchement de la fin du Pléistocène, ces forêts ont été remplacées par des forêts à feuilles caduques constituées de Dracaena, Sideroxylon, Ficus, Echium et buissons d’euphorbes. Les sols étaient alors très humifères.

Quant à la faune, elle compte 228 espèces répertoriées. Les mammifères terrestres sont peu représentés, en dehors de 5 espèces de chiroptères. En revanche, les oiseaux endémiques sont plus nombreux (6 espèces et 16 sous-espèces : hirondelle (Apus alexandri), alouette (Alauda razae), rousserole (Acrocephalus brevipennis), moineau (Passer iagoensis). Sur les 36 espèces nicheuses, 9 sont marines. On compte aussi 130 espèces migratrices qui vivent sur les îles durant l’hiver. Les genres les plus fréquents parmi les reptiles sont le gecko (Tarentola sp.; Gekkonidae) et des lézards (Mabuya sp.; Scincidae). La faune marine est en revanche très riche.

Une surexploitation du milieu déjà ancienne

Toutes les espèces arborescentes ont été utilisées dès les premiers temps de la colonisation, pour le bois de construction (figuier), le chauffage et le tannage des peaux de chèvre (euphorbe, Periploca), des usages médicinaux (dragonnier). Toutes ces espèces sont devenues rares. A leur place ont été plantées grâce à de nombreux financements internationaux, des espèces exotiques (eucalyptus, Acacia albida, pin des Canaries, Prosopis entre autres), afin de lutter contre l’érosion des sols. D’autres espèces exotiques, issues des cultures, s’échappent dans la nature, occupant souvent des surfaces considérables. L’aloe est l’une d’elles.

Les paysages actuels sont donc plutôt consternants, du moins dans l’île de Santiago que nous avons parcourue durant plusieurs jours. Mais plusieurs initiatives tentent de préserver les milieux naturels et leurs espèces les plus en danger. De nombreux biotopes ont été identifiés sur toutes les îles du Cap-Vert et classés en conformité avec les critères de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) – Parcs naturels, Réserves naturelles et Réserve de la biosphère (îles de Sal, Boavista et Maio). Dans le cadre d’essais de multiplication d’endémismes, on doit mentionner le cas de la multiplication de plusieurs endémiques en danger comme le bois de fer sur l’île de Santiago ou la langue de vache (Echium vulcanorum), dans le cadre du Projet Parc naturel, sur l’île de Fogo. Sur cette île existe un Parc naturel localisé dans la partie centrale de l’île qui se compose du volcan, le cratère, la Bordeira et le périmètre de la forêt de Monte Velha.

Les tortues marines très chassées font l’objet de surveillances et de mesures de protection, en particulier sur Boa Vista. Sur l’île de Sal, les militaires surveillent également certaines plages, mais des tortues sont encore vendues très cher en raison de leurs vertus prétendûment aphrodisiaques.

Un des trésors de l’archipel est la langouste, servie dans les restaurants et à l’importation à très bon prix. Elles sont de plus en plus pêchées et les interdictions en période de reproduction ne sont pas respectées.

Les quelques espèces sauvages observées durant notre séjour sont le moineau à dos roux, le corbeau brun, présents en faibles densités un peu partout ; un flamant isolé fouillant le sol vaseux dans l’eau d’un barrage, une colonie d’aigrettes garzettes en bordure de ce même barrage, des hérons garde bœuf perchés sur le dos des bovins, quelques hirondelles (espèces non déterminées). La tourterelle turque est bien représentée, mais pas autant que les pigeons (féraux et autres), très présents dans les îles, par deux fois un faucon crécerelle chassant dans les plantations d’acacias. En bordure de mer, quelques rares limicoles (petit gravelot).

La faune domestique est en revanche bien présente des abords des villages aux montagnes ou bords de mer, notamment les chèvres et les vaches (dont une race rustique de bovidé à robe brune).

Parmi les espèces introduites, certaines ont une histoire particulière, comme celle du singe vert ou vervet (Chlorocebus sabaeus), introduit à Santiago depuis la fin du XVIe siècle. L’espèce s’est largement répandue durant 100 ans, puis a été persécutée pour les dégâts qu’elle faisait aux cultures. Actuellement, leur nombre est restreint et ils sont très farouches. D’autres animaux tout aussi invisibles, mais bien présents sont les rongeurs (souris, rat norvégien et rat noir), la mangouste, le lièvre.

L’histoire humaine

L’archipel fut une colonie portugaise jusqu’à une date récente, en 1975. C’est actuellement un Etat indépendant insulaire d’Afrique de l’ouest. A la différence des autres archipels macaronésiens, le Cap-Vert a été longtemps une plaque tournante pour les voiliers emportant d’Afrique leurs cargaisons d’esclaves destinés aux Amériques, ce qui explique que la majorité de la population soit d’origine africaine, quoique fortement métissée d’Européens, ou Africains du nord. Cela explique les variations dans les couleurs de peaux, yeux et cheveux.

Au Cap-Vert, la musique revêt une grande importance – photo Annik Schnitzler

Pêle-mêle, quelques observations lors de notre séjour

En 10 jours sur les îles de Santiago et de Fogo, nous avons été frappés par certains faits particulièrement intéressants : les lamentations sonores lors d’un enterrement, entendues durant plus d’une demi-heure, dans un petit cimetière de Santiago, en hauteur à Ruiz Vaz ; l’importance de la musique dans les bars, la rue, et leur représentation sur les murs souvent de manière très artistique; l’extrême amabilité et la grâce de cette population (c’est grâce à notre éducation, m’a expliqué un vendeur de souvenirs), et ce malgré un passé très lourd d’esclavage (qui nous a coupé de nos racines, me dira ce même vendeur), leur tolérance pour les animaux, non maltraités et évoluant souvent en totale liberté. Par exemple, les vaches se déplacent sur les grands axes routiers, les chiens vivent librement, dans les villages ou aux alentours. Ils se ressemblent tous, petits à robe fauve. Ils dorment ensemble la journée, parfois avec des chèvres, se réveillant le soir. On les voit chasser en solitaire, parfois loin des villages.

Visite du volcan de Fogo

L’intérieur du cratère est magnifiquement minéral, fait de multitudes de cratères de différentes dimensions et parsemé de coulées sombres totalement dépourvues de végétation. Actuellement, plusieurs villages de maisons à un étage, très simples, s’y trouvent éparpillés, souvent ornées de sculptures faites dans la lave par des artistes locaux. La fertilité du sol, qui est étroitement liée à l’activité volcanique et au microclimat dû à l’altitude et la température moyenne entre 25 et 28 degrés, a créé des conditions favorables pour la culture des arbres fruitiers, des légumineuses et de la viticulture, un cas unique de production à cette latitude.

L’ascension du grand pic de Fogo est l’attraction de l’île. Je l’ai faite avec un guide, Ernesto, avec qui j’avais rendez-vous à 6 h du matin, au lever du soleil. Après une marche d’une demi-heure pour atteindre le pied du volcan, l’ascension débute doucement au milieu de cultures éparses de vigne. Le soleil éclaire la face interne du grand cratère d’une splendide lumière orange, sur laquelle se projette celle du volcan du pic du Fogo. Les petits volcans sortent peu à peu de l’ombre à partir de la gueule béante du cratère. On passe des cultures de vigne, pommiers, ricin, de plus en plus éparses, aux coussinets éparpillés de plantes endémiques qui nous accompagnent jusqu’au sommet : Verbascum cystolithicum, aux jolies fleurs jaunes, caractéristique de la caldeira, ou Lavandula rotundifolia.

L’ascension, par un étroit sentier parsemé de scories, se fait progressivement plus éprouvante, sur 1100 m de dénivelé. Les pentes sont de plus en plus raides, et le sentier d‘accès finit par n’être qu’un amas de pierres à escalader.

L’intérieur du cratère au sommet du pic est profond, parsemé de coulées de soufre, fumant par endroits. On ne peut que longer les bords du cratère. Un corbeau brun passe en croassant, c’est le seul oiseau que j’ai observé durant cette montée de 3 h. Après 15 minutes de repos, nous longeons les bords du cratère pour atteindre la partie qui domine le petit Pico, qui correspond à la dernière bouche éruptive. La descente se fait tout d’abord par les rochers, puis sur une couche très profonde de scories. Nous soulevons la poussière en descendant à toute allure, car un bruit sourd d’avalanche de pierres nous parvient du sommet. Une belle randonnée tout de même, dans un paysage magnifique.

Charles Darwin

Charles Darwin a visité l’île de Santiago, qui fut en fait la première étape de son long voyage à travers le monde. Il avait accosté le 16 janvier 1832 à Santiago avec de très faibles attentes, après avoir entendu parler du vilain port de Praia, réputé pour son utilisation dans le commerce des esclaves. L’île a cependant marqué durablement son esprit. En effet, à l’époque de Darwin, la plupart des géologues pensaient que les événements géologiques du passé s’étaient déroulés rapidement. Le géologue Charles Lyell, proche de Darwin, affirmait le contraire. Or, après avoir découvert des fossiles calcaires intercalés dans les couches volcaniques, Darwin comprend que l’histoire de la Terre s’est construite sur une période très longue, confortant ainsi la théorie de Lyell. Sans la validation de cette théorie, il n’aurait pas pu expliquer la sienne (importance de la sélection naturelle dans l’évolution du vivant). En effet, la sélection naturelle ne pouvait se faire qu’au cours de temps très longs. Même si dans la suite de son voyage, il a encore pu vérifier la théorie de Lyell, c’est au Cap Vert qu’il en a eu la première preuve.

La visite des lieux qu’a fréquentés Darwin est à ce titre très émouvante. Il est fort dommage que la population de cette île n’en est pas fait davantage état, à la différence d’autres sites qu’il a visités dans le monde, comme la  Terre de Feu et les Galapagos, où sa présence est abondamment citée.

 

L’Aéropostale

Les vestiges d’une base de l’Aéropostale, construite en 1928 (Cap-Vert) – photo Annik Schnitzler

Il existe au Cap-Vert, dans une petite anse isolée à Calheta São Martinho, les vestiges d’une hydrobase de l’Aéropostale, construite en 1928. Il s’agissait d’une escale stratégique sur la route entre France et Amérique du Sud. Un site difficile à trouver, car perdu dans des champs d’acacias, et où on y accède après quelques kilomètres de chemins défoncés. On y trouve des vestiges divers, de bâtiments, rails, chariot. Une plaque commémorative à demi illisible est encore suspendue à un des murs d’un bâtiment. En 2003 a eu lieu une commémoration du 75e anniversaire de cette hydrobase. Depuis, tout a été abandonné aux chèvres et aux déchets. Nous avons écrit à l’association Mémoire d’Aéropostale, créée en 2004, indignés, mais n’avons obtenu aucune réponse.

 

Quelques références

Chevalier Auguste 1935 Les Îles du Cap-Vert : Géographie, biogéographie, agriculture : Flore de l’archipel, Paris, Laboratoire d’agronomie coloniale du Muséum national d’histoire naturelle.

République du Cap-Vert, ministère de l’Agriculture et de la pêche, direction générale de l’environnement, projet CV1/G4/A/1G/99. Deuxième rapport national de l’état de la biodiversité au Cap vert, Praia, 2002

PRAIA, juillet 2002 Edition : Direcção Geral do Ambiente – DGA

Cornelis J. Hazevoet 1 & Marco Masseti 2011 On the history of the green monkey Chlorocebus sabaeus (L.,1766) in the Cape Verde Islands, with notes on other introduced mammals. Zoologia Caboverdiana 2 (1): 12-24, 2074-5737

Les «amis des animaux» manifestent à Alger

Les manifestations populaires qui se déroulent quasi-quotidiennement depuis le 22 février, particulièrement à Alger, ont permis de révéler l’existence d’un groupe assez important d’amis des animaux.

par M’hamed Rebah

Ce groupe est constitué de vétérinaires et d’étudiants, majoritairement des jeunes filles, qui ont tenu à faire entendre leurs voix, samedi 30 mars, en occupant durant la matinée les escaliers de la Grande Poste, comme l’ont fait avant eux les architectes ou les Patriotes (qui ont participé à la lutte anti-terroriste pendant la décennie 1990) pour ne citer que ces deux catégories socioprofessionnelles.

Les «amis des animaux» qui ont vite attiré du monde par leurs slogans contre «galoufa» (nom donné par les Algérois à la fourrière canine) ont été regardés avec surprise et curiosité au départ, puis leur sit-in a été commenté avec la même formule d’agacement – «ce n’est pas le moment de présenter cette revendication »– que celle qui a été utilisée, la veille, vendredi 29 mars, par les « nouveaux censeurs », contre des militantes féministes qui ont cru profiter de la liberté de manifester pour exprimer sur leurs banderoles et par leurs slogans, leur exigence de respect des droits des femmes.

Les amis des animaux ont eu plus de chances que les militantes féministes qui ont été agressées physiquement Place Audin et ont vu leurs banderoles arrachées. Evidemment, l’enjeu n’est pas le même dans les deux cas. Les quelques dizaines de militants pour la cause animale ont réussi à gagner la sympathie de la petite foule qui s’est amassée en face d’eux et qui a pris sur les smartphones des photos et des vidéos destinées à être partagées pour recueillir les commentaires d’internautes et susciter des débats sur la Toile autour des questions posées par ce regroupement, insolite dans le cadre de manifestations populaires de contestation politique du « système ». Qu’est-ce que cela vient faire dans le mouvement populaire anti-système? L’explication n’est pas évidente, mais on peut penser que les amis des animaux souhaitent que le futur « nouveau système » reconnaisse les groupes sociaux qui apparaissent comme minoritaires ou qu’on qualifie de marginaux, par rapport à une « norme » dominante.

L’illustration comprend des phrases en arabe, en voici la traduction : sous « non à l’électrocution » (en français), « que me reproche-t-on ? » (à côté, la photo du chien); ensuite « contre galoufa » et la dernière phrase, « qui t’a donné le droit de me tuer ? »

Par contre, quand on pose la question du lien avec l’écologie et la protection de l’environnement, la réponse est rapidement donnée par une étudiante qui se dit à la fois amie des animaux et écologiste : les cadavres des animaux abattus, chiens et chats errants, sont jetés avec les déchets ménagers dans les centres d’enfouissement technique (CET) dont on sait qu’ils peuvent être assimilés dans beaucoup de localités, aux anciennes décharges avec une gestion à peine «améliorée» pour leur fonctionnement.

Les « amis des animaux » ont saisi l’opportunité offerte par le mouvement populaire pour se faire connaître dans l’opinion publique et ils ont réussi. Ce n’est pas leur première action, mais ils n’ont jamais eu une pareille audience. En juillet 2017, ils avaient organisé un rassemblement devant le siège d’un organisme, HURBAL (Hygiène urbaine d’Alger), qui gère les « galoufa », pour dénoncer les campagnes d’abattage menées par des agents de la fourrière d’El Harrach (banlieue d’Alger), mais cette action était passée inaperçue. Leur protestation vise en particulier les méthodes d’abattage, notamment l’électrocution qui est pourtant interdite par la loi, car elle entraîne, expliquent-ils, une mort lente et douloureuse pour l’animal. Après les « amis des animaux », verra-t-on sur les escaliers de la Grande Poste, un jour, des jeunes qui manifestent pour le climat comme il y en a de plus en plus régulièrement dans les capitales européennes et qui mobilisent autant de monde que les marches antisystème d’Alger ?

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du 1er avril 2019.

Algérie : le changement en cours doit donner sa place à l’écologie 

En Algérie, on peut manifester les vendredis et d’autres jours de la semaine, presque sans discontinuer, pour des motifs politiques et sociaux, et ne pas oublier d’aller reboiser à l’occasion de la Journée de l’arbre.

par M’hamed Rebah

C’est ce qu’ont fait, jeudi 21 mars, des écologistes endurcis, accompagnés de forestiers, à Ghardaïa, et, le même jour, à l’initiative de la Radio algérienne, à Bentalha (une banlieue d’Alger où les habitants avaient subi une attaque terroriste particulièrement meurtrière en septembre 1997). Les Algériens qui sont sortis le 21 mars un peu partout dans le pays pour planter des arbres, ont été, évidemment, de très loin, moins nombreux que les manifestants du lendemain, vendredi 22 mars. Pour trouver une mobilisation exceptionnelle pour le reboisement, il faut remonter au dimanche 21 avril 1963 quand toute la population d’Alger était sortie pour planter des arbres sur les pentes de l’Arbatache, une petite colline à la périphérie de la capitale, et protéger de l’envasement le barrage du Hamiz, situé en aval.

Planteur d’arbres en Algérie en 1962, René Dumont fut en 1974 le premier candidat écologiste à une élection présidentielle. Une candidature dont l’AJEPNE (aujourd’hui JNE) fut l’une des principales initiatrices – photo DR

C’est René Dumont, un agronome français, ami de notre pays, pacifiste et anticolonialiste, signataire en septembre 1960 du Manifeste des 121 (Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, signé par des intellectuels, universitaires et artistes), qui a été à l’origine de cette action écologique d’une ampleur encore jamais égalée chez nous. Arrivé à Alger fin décembre 1962, il fit une tournée d’une quinzaine de jours à l’intérieur du pays, au terme de laquelle, il suggéra au président Ahmed Ben Bella, l’idée du reboisement pour la protection des sols, contre l’érosion, et des barrages, contre l’envasement. René Dumont a ainsi contribué à enraciner le reboisement parmi les traditions des écologistes algériens.

En 2019, cette tradition est conservée, mais c’est la protection de l’environnement qui demeure, globalement, une préoccupation négligeable. Il y a la tentation de sacrifier l’écologie sur l’autel du « climat des affaires » pour faire plaisir aux institutions financières internationales. Elles nous « gratifieront » en retour d’une bonne note qui ne compensera jamais le préjudice irréversible causé à la belle nature algérienne.

Certains « experts » pensent que le salut de l’économie algérienne réside dans la suppression des autorisations pour laisser les « investisseurs » – dans l’industrie, l’agriculture et les services – engranger des profits sans retenue et au détriment de l’environnement. Faire l’impasse sur la protection de l’environnement, sous la pression exercée par les milieux d’affaires et les institutions financières internationales, sous prétexte qu’il faut libérer l’acte d’investir, ne devrait pas être toléré.

Le ministère chargé de l’Environnement a été progressivement dévitalisé et réduit aux actions de sensibilisation et de communication focalisées sur la gestion des déchets ménagers, et ponctuées d’opérations-pilotes qui consistent à répéter indéfiniment les expériences de tri des ordures, parfois dans la même ville, sans jamais commencer réellement à le faire. Les actions de nettoyage des lieux après les manifestations populaires des vendredis dans les grandes villes algériennes sont un magnifique geste éco-citoyen, mais ce civisme ne se répète pas les autres jours de la semaine, d’où la présence continue de tas de déchets quasiment à tous les coins de rue.

Le cadre de vie urbain est également agressé par le bruit lié à la circulation automobile (klaxons abusifs, coups de sifflets, postes radios à fond…) et par celui provoqué par les activités dites de loisirs (concerts bruyants de musique et hauts parleurs posés sur le trottoir), organisées par les autorités locales sur la voie publique et au milieu d’habitations, qui se prolongent tard le soir, dans un vrai tapage nocturne, au mépris de la tranquillité des riverains. Ces activités sont en violation d’un décret datant de 1993 et surtout de la loi sur l’environnement de juillet 2003, qui impose une étude d’impact pour les activités bruyantes sur la voie publique. Les nuisances sonores sont régulièrement évoquées et dénoncées par la presse algérienne qui se fait l’écho du mécontentement qu’elles provoquent dans la population. Mais du côté des autorités, à quelques exceptions près, aucun écho aux plaintes.

Les comportements anti écologiques chez les « décideurs », à quelque niveau qu’ils se trouvent, et chez le citoyen, sont appelés à disparaître inéluctablement, grâce aux changements qui commencent en réponse aux attentes exprimées dans les manifestations populaires de ces dernières semaines. En urgence, il faut bannir la mentalité du « tout équipement » qui était facilité par l’aisance financière et encouragé par la paresse et l’incompétence incompatibles avec la démarche de prévention, exigeante en capacités d’organisation et en ressources humaines qualifiées. La prévention et l’effort déployé en amont, n’ont que des effets positifs, par exemple : l’économie d’énergie, l’économie de l’eau, la réduction des déchets à la source, une meilleure préparation pour faire face aux risques naturels et technologiques et donc moins de dégâts. La politique de prévention permet d’éviter de faire des dépenses publiques inutiles, dans des projets qui sont toujours accompagnés de surcoûts douteux.

Cet article a été publié le lundi 25 mars 2019 par La Nouvelle République (Alger).

« Viande in vitro » : introduction au débat

Un débat se développe sur les implications anthropologiques et philosophiques de la « viande in vitro », pour le moment objet de recherche intensive.

par Suzanne Körösi

Cette branche de l’industrie agro-alimentaire bénéficie actuellement des investissements importantes ( Bill Gates, Richard Branson, des grandes multinationales telles que Cargill et Tyson Giants) promettant d’une mise sur le marché d’ici quelques années. Les arguments écologiques sont au cœur de la communication des chercheurs et des financeurs.

Voici deux articles pour lancer le débat :

« Manger in vitro et vivre sans les animaux, un projet inhumain » par Joceline Porcher paru dans
Terrestres en octobre 2018

Manger in vitro et vivre sans les animaux, un projet inhumain

« Le goût de la viande et ses contradictions, réponse à J.Porcher » par Élodie Vieille-Blanchard paru dans Terrestres, janvier 2019

Le goût de la viande et ses contradictions : réponse à J. Porcher

Vos réflexions et contributions sont les bienvenues !

Tri et collecte : le maillon faible du recyclage des déchets plastiques en Algérie

Depuis plusieurs mois, l’attention des observateurs en Algérie est monopolisée par les élections présidentielles d’avril prochain, éclipsant tout le reste, dont, évidemment, les préoccupations écologiques.

par M’hamed Rebah

L’écologie a tout de même fait, en décembre dernier, une brève apparition dans l’actualité, projetée par la saisie, au port de Bejaïa, par la Douane algérienne, de 17 conteneurs de déchets plastiques importés, présentés, au départ, sur les sites électroniques qui ont donné l’information, comme des ordures ménagères, ce qui a eu pour effet immédiat de choquer l’opinion publique, car des déchets de ce type ne manquent pas en Algérie et ils posent même de sérieux problèmes pour leur élimination, beaucoup de centres d’enfouissement technique (CET) étant saturés et l’argent pour en construire de nouveaux, de moins en moins disponible.

Fait curieux : l’industriel-importateur et la banque publique qui l’a accompagné dans cette opération, ignoraient, tous deux, que la législation algérienne interdit l’importation de déchets plastiques. Ils étaient destinés à une unité de fabrication de sangles d’arrimage pour transporter les briques. L’industriel, établi à Biskra, importait ces sangles avant de décider de les fabriquer sur place à l’aide de déchets plastiques, mais il s’est heurté au manque de déchets et a été contraint de les acheter en Espagne (15 conteneurs) et en Allemagne (2 conteneurs), 343 tonnes en tout.

Il justifie son opération d’importation en se référant à la ministre de l’Environnement et des Energies renouvelables qui a, d’après lui, reconnu qu’il y avait un problème de récupération et de recyclage des déchets en Algérie. Une étude de l’Agence nationale des déchets (AND) le confirme. En 2014, à l’échelle nationale, sur une quantité de 11 millions de tonnes de déchets ménagers et assimilés, le taux de recyclage a été de 10 %. Selon cette étude, la quantité enfouie dans le CET de Biskra (dans la commune d’El Outaya) n’a pas dépassé, en moyenne sur l’année, 150 tonnes/jour, dont 18,56 % de déchets plastiques. Autrement dit : en 2014, année de l’étude, un peu plus de 27 tonnes de déchets plastiques ont été acheminés chaque jour vers le CET de Biskra, qui est la ville de l’industriel-importateur. Il avait, tout près, un gisement non négligeable de matière première pour ses sangles. L’étude ne précise pas la quantité de déchets plastiques qui est récupérée et recyclée à partir du CET de Biskra.

Quoiqu’il en soit, pour l’AND, les déchets plastiques sont avant tout un polluant à combattre. La preuve : l’Agence a lancé en novembre dernier un concours orienté vers les Youtubeurs pour les inciter à réaliser des vidéos sur la thématique retenue par l’Organisation des Nations Unies pour la journée mondiale de l’environnement du 5 juin 2018 : « combattre la pollution plastique ».

Par contre, pour le secteur informel, la collecte et le recyclage des déchets plastiques sont une bonne affaire. Notre confrère Le Quotidien d’Oran a fait état dans son édition du samedi 19 janvier 2019, du démantèlement d’un atelier de recyclage du plastique à Gdyel (près d’Oran), qui ne disposait d’aucune autorisation légale d’exercer. Les déchets plastiques collectés étaient entreposés dans un garage puis recyclés à l’aide d’un équipement approprié. L’«opérateur» concerné n’a rencontré aucune des difficultés évoquées par les autres investisseurs qui ont tendance à expliquer leur réticence à se lancer dans ce créneau, par le problème de la collecte des déchets, identifiée de longue date par les spécialistes algériens, comme étant, chez nous, le «maillon faible» dans le processus de recyclage du plastique.

Dans le cas de la bouteille en plastique, ce processus commence au niveau du consommateur pour peu qu’il soit convaincu de la nécessité de trier lui-même ce déchet et pour peu également qu’il trouve à proximité le conteneur réservé aux bouteilles en plastique. On a pu constater, en été, le nombre impressionnant de bouteilles en plastique laissées aux abords des plages, jetées ça et là par les baigneurs qui les ont utilisées pour se rincer les pieds et enlever le sable avant de quitter les lieux. A peu près le même constat peut être fait pour les sachets en plastique abandonnés au gré du vent qui les pousse vers la mer.

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du lundi 21 janvier 2019.

Sonic sea : la pollution sonore des océans menace la vie marine

La Société Française d’Ecologie et Evolution (SFE2) vous propose ce regard de Céline Sissler-Bienvenu, directrice d’IFAW France, sur la pollution sonore des océans.

Depuis des millions d’années se joue, sous la surface des mers du globe, une symphonie faite de sons naturels émanant aussi bien de la houle, de la dérive et de la fonte des icebergs ou encore du ressac, que des animaux qui peuplent ce monde dont le mythe a voulu, à tort, qu’il soit celui du silence. Mais cette symphonie, autrefois mélodieuse, est aujourd’hui dissonante. Invisible, insidieux, nocif, de source humaine, impulsif ou continu, le bruit, reconnu pour ses effets délétères sur la santé humaine, a désormais envahi les profondeurs des océans pour s’y installer durablement, s’y propager inexorablement et y menacer gravement l’ensemble de la faune marine.

Pour lire la suite de cet article, cliquez ici sur le site de la Société française d’écologie et d’évolution (SFE2).

Article édité par Anne Teyssèdre (JNE) pour la SFE2.

 

Algérie : l’écologie locale sauvée par l’économie d’énergie

La réunion gouvernement-walis (NDLR : hauts fonctionnaires de l’Etat qui dirigent les wilayas, collectivités territoriales décentralisées), tenue mercredi 28 et jeudi 29 novembre 2018, à Alger, est loin d’avoir fait la part belle à l’écologie locale, et si, finalement, celle-ci a été prise en compte, c’est par le biais de l’économie d’énergie imposée par les restrictions budgétaires qui ne permettent plus le financement des excès dans l’éclairage public ni le gaspillage dans la consommation d’électricité des administrations et établissements relevant des communes.

par M’hamed Rebah

Les inquiétudes créées par la situation financière du pays poussent à la «rigueur» dans les dépenses publiques, en premier lieu celles des collectivités locales. Les gestionnaires locaux doivent faire baisser la consommation d’énergie, non pas pour des raisons écologiques ou de développement durable, mais parce que l’Etat n’a plus suffisamment d’argent pour s’offrir le gâchis qui a caractérisé, dans ce domaine, les périodes fastes d’avant la chute des prix du pétrole sur le marché mondial. Le ministre de l’Energie, Mustapha Guitouni, a fait savoir aux walis que la consommation d’électricité des communes – dont plus de la moitié va à l’éclairage public – constitue 8 % de la consommation nationale de cette énergie. L’efficacité énergétique a toujours été une notion inconnue des administratifs et élus qui gèrent les communes, en dépit des appels qui leur sont lancés fréquemment par les autorités centrales, pour la rationalisation de la consommation énergétique et l’utilisation des énergies renouvelables.

Le retard dans ce domaine apparaît à la lecture des recommandations issues des travaux de l’atelier « Service public de proximité », organisé dans le cadre de la rencontre Gouvernement-walis. Elles portent sur « la nécessité de mettre en place des mesures institutionnelles et réglementaires permettant de généraliser l’utilisation des énergies renouvelables et de rationaliser la consommation d’énergie au niveau des collectivités locales et de l’ensemble des secteurs ». Comme si rien n’avait déjà été fait dans ce sens. Pourtant, il existe une circulaire signée conjointement par le ministère de l’Energie et celui de l’Intérieur – qui a également en charge les départements des Collectivités locales et de l’Aménagement du territoire – pour demander aux collectivités territoriales de limiter la consommation de l’énergie et d’introduire les énergies renouvelables. Le ministère de l’Energie a signé aussi un mémorandum de coopération avec le ministère des Travaux Publics et des Transports, à propos de la transition énergétique, mais destiné surtout à alléger la facture de carburants des collectivités locales, par la rationalisation de la consommation d’énergie, la promotion du GPL (gaz de pétrole liquéfié) et du GNC (gaz naturel carburant), et la réduction de l’usage du gazole et de l’essence.

Qu’est-ce qui bloque, sur le terrain, la concrétisation des bonnes intentions des pouvoirs publics ? En fait, les assemblées populaires communales (APC) concernées n’ont pas les ressources humaines nécessaires à une démarche de transition énergétique. De plus, leur mode de fonctionnement, marqué par des réticences à faire participer les élites à la gestion locale, les prive de capacités humaines « dormantes », disponibles. Les plans élaborés d’en haut ne sont pas accompagnés par un effort de mobilisation des moyens humains pour les mettre en œuvre. Le personnel chargé de l’application des mesures décidées par les cadres des ministères et par les membres des «commissions intersectorielles», ne reçoit pas la formation exigée par les activités qui en découlent. Quand, en plus, ce personnel est faiblement motivé, voire pas du tout, ni moralement, ni financièrement, il ne faut pas s’attendre à ce que les objectifs prévus soient atteints. C’est le cas pour la démarche d’économie d’énergie comme pour le reste des préoccupations environnementales à caractère local : valorisation des déchets ménagers, économie d’eau, amélioration du cadre de vie… Sur ces questions, l’impression de faire du surplace, ou, parfois, pire, de régresser, correspond malheureusement à la réalité. Pour la gestion des déchets ménagers et l’hygiène publique, c’est carrément l’impasse. En février 2017, alors ministre des Ressources en eau et de l’Environnement, Abdelkader Ouali avait évoqué un projet de charte communale de l’environnement (CLE) tournée vers l’action, impliquant tous les acteurs locaux : citoyens, institutions, opérateurs économiques. Une bonne idée tombée dans l’oubli.

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du mardi 4 décembre 2018.

 

Peut-on exploiter durablement les forêts tropicales ? L’exemple de Deramakot (Bornéo)

Bornéo, à l’est de la péninsule malaise, fait partie des grandes îles de la Sonde. L’île couvre 752 000 km². Elle est baignée par la mer de Chine méridionale au nord-ouest et, en tournant dans le sens des aiguilles d’une montre, par la mer de Sulu, la mer de Célèbes, le détroit de Macassar et la mer de Java.

par Annik Schnitzler

A Bornéo, une gestion durable de la forêt ? – photo Annik Schnitzler

L’île est divisée en trois nations. Les deux tiers appartiennent à l’Indonésie (Kalimantan). Le Sarawak et le Sabah, situés respectivement sur la côte nord-ouest et à la pointe nord de l’île, et que sépare les deux enclaves du sultanat de Brunei, ont été rattachés à la Malaisie en 1963.

Bornéo est célèbre pour sa biodiversité spectaculaire, mais aussi pour les scandales qui s’y déroulent depuis plus de 30 ans suite à l’expansion foudroyante des plantations de palmiers à huile au détriment de la forêt tropicale primaire. La Malaisie est en effet connue pour connaître les taux de déforestation les plus élevés au monde, sans état d’âme pour la destinée des ethnies qui y vivent. Elle est aussi connue pour inclure la plus grande proportion d’animaux en danger d’extinction (21 à 100 % d’extinctions de mammifères programmées d’ici 2100). En 2000, la disparition brutale dans la jungle de Sarawak de Bruno Manser, activiste écologiste suisse et défenseur des droits du peuple pénan de cette région malaise, a secoué le monde entier.

L’humanité a beaucoup à perdre dans cette exploitation inconsidérée des richesses naturelles de Bornéo, mais aussi de l’ensemble biogéographique de l‘écozone indomalaise, le Sundaland, qui inclut la péninsule malaise et les îles actuelles de Bornéo, Java, Bali, Sumatra. C’est en effet dans cette partie du monde qu’ont émergé les Angiospermes ou plantes à fleur, à la fin de l’ère secondaire. La diversité génétique et spécifique y est donc très élevée. Par ailleurs, la situation unique au monde du Sundaland, près de l’équateur et à proximité du continent asiatique, explique le haut niveau de diversité des forêts malaises, aussi élevé que ceux de grands continents, comme l’Afrique centrale ou l’Amérique du Sud.

En effet, au cours des trois derniers millions d’années, le Sundaland a été séparé au moins une trentaine de fois du continent, au gré des oscillations climatiques et des variations des niveaux des mers. Au plus fort des froids quaternaires, il y a 800 000 ans, le Sundaland ne formait qu’une seule masse continentale par abaissement du niveau de la mer, essentiellement couverte de savanes. Les grands mammifères parcouraient librement l’ensemble de cette immense masse de 2 millions de km². Quelques forêts denses de Diptérocarpacées subsistaient dans le nord et l’ouest : ce fait est très important car cela signifie que les forêts de Bornéo (Sabah et Kalimanta) comptent parmi les forêts tropicales les plus anciennes au monde. Ces forêts reprenaient de l’importance au cours des remontées des eaux, qui isolaient aussi les différentes îles, subissant à chaque événement des événements de spéciations couplés à des extinctions locales.

La fin de la dernière glaciation a été fatale pour un certain nombre de grands animaux. Ainsi, le tigre a disparu de Bornéo ; d’autres mammifères ont survécu dans certaines îles assez grandes en réduisant leur taille, comme le rhinocéros ou l’éléphant. Les orang-outans n’ont survécu qu’à Sumatra et à Bornéo, formant deux sous-espèces différentes.

Un saccage programmé des forêts

A Bornéo, les plantations de palmiers à huile ont connu depuis plus de 30 ans une expansion foudroyante au détriment de la forêt tropicale primaire – photo Annik Schnitzler

Depuis quelques décennies, les grands mammifères de Bornéo sont gravement menacés par la déforestation massive qui atteint presque toute l’île. Un documentaire long métrage, intitulé Le cas Bornéo, produit par Eric Pauser et Dylan Williams, et présenté le 17 novembre 2018 à Metz, dénonce le réseau de corruption qui en est responsable, s’étendant de l’élite dirigeante malaise jusqu’aux banques suisses. En découle une baisse catastrophique des populations endémiques d’orang-outans (plus de 50 % depuis 1999), particulièrement touchés en raison de leur grande vulnérabilité : grande corpulence, lenteur de la reproduction (6 à 9 ans), exigences trophiques. Il en est de même pour le rhinocéros de Bornéo, éteint récemment. Autre espèce devenue rare, l’éléphant, qui vit à Bornéo en faible nombre au nord. Il souffre de perte d’habitats par l’expansion des plantations de palmiers à huile, suivie de fragmentation des milieux forestiers et d’activités humaines dans les plantations d’huile de palme. Leur origine est cependant controversée car aucun ossement d’éléphant n’a été trouvé dans les gisements fossiles. Ils pourraient provenir d’une souche éteinte de Java, transportée par l’homme à Bornéo au cours du XIVe siècle.

La visite à Deramakot, dans l’Etat de Sabah

Le but de ce voyage était de découvrir la faune prestigieuse de Bornéo, des primates à la panthère nébuleuse et au calao rhinocéros. Le choix du guide a été la réserve de Deramakok (05°22′N, 117°25′E, altitude de 30 à 330 m), située dans l’Etat de Sabah. Cette réserve rassemble en effet un certain nombre d’atouts : une large surface forestière de 55 000 hectares située dans un ensemble protégé de plus d’un million d’hectares, comptant notamment le Parc national de la Danum Valley. Deramakot reste une forêt exploitée, mais elle est labellisée (label international FSC par le Sabah Forestry Department) sur 51 000 hectares, 4000 hectares étant protégés. La chasse y est totalement interdite. Elle est considérée comme l’une des plus riches en faune de Bornéo.

En effet, grâce à l’œil d’aigle de notre guide pisteur, qui nous a fait parcourir en 4×4 ouvert l’unique route de 60 km qui traverse la forêt, jour et nuit, nous avons pu voir une large gamme de mammifères, d’oiseaux, de reptiles et d’insectes. La technique pour voir et photographier la faune la nuit est celle du « spotteur », qui consiste à balayer sans arrêt les abords de la route forestière avec une lampe très puissante.

L’espèce phare a été d’observer l’orang-outan en liberté, et non pas comme pour la plupart des touristes, en centre d’acclimatation. Ils sont relativement nombreux ici : 700 environ. Des femelles et leurs petits y ont été régulièrement et longuement observés. Un mâle nous a même fait la faveur de lancer un long appel. Intéressants à observer aussi sont leurs nids d’abri pour la nuit. D’autres primates ont été observés le long de la rivière Kinabatangan, en petits groupes qui ne se mélangeaient pas.

Nasique – photo Bruno Trédez

Sur les arbres en bordure de la rivière (en crue suite à de fortes pluies, puis en décrue rapide) : les nasiques au nez impressionnant et les langurs. Les macaques crabiers se limitent aux arbres plus en bord de rive. Près du village, les gibbons de Müller nous saluaient tous les matins avec un chant mélodieux dès 4 h 30. Le loris lent (Nycticebus coucang), curieux petit primate brun, a aussi été observé.

Colugo – photo Bruno Trédez

Le colugo (famille des Dermoptères), est un petit animal de la taille d’un écureuil, plutôt lent, et pourvu d’une membrane qui lui permet de voler. Dans les arbres toujours, une espèce de Viverridé rare, le binturong, et la roussette de Malaisie, grande chauve-souris. Tous deux consommant les fruits nombreux sur les branches ou les troncs.

Chevrotain – photo Bruno Trédez

A terre, une belle rencontre aussi a été le chat du Bengale, la présence de plusieurs cerfs sambar, et deux espèces de chevrotains, le petit kanchil de Java (ou chevrotain malais) et le chevrotain napu. Tous deux au bord de la piste, qui comptent parmi les plus petits mammifères ruminants de la planète. D’autres espèces discrètes présentes dans la forêt ont laissé quelques traces de leur présence, comme l’ours malais (traces sur la route, traces de griffes sur les troncs), ou l’éléphant. Sa présence est aisée à détecter par les nombreuses déjections odorantes laissées sur le chemin. Nous en avons fait fuir quelques uns, et avons entendu leur barrissement de protestation.

Quant aux oiseaux, une centaine a été observée, dont certains ont des couleurs magnifiques, comme le faisan noble et surtout le calao rhinocéros. Quelques serpents toxiques ont traversé le chemin la nuit : le cobra royal (Ophiophagus hannah) ; deux espèces de vipères (Tropidolaemus subannulatus et Boiga cynodon)… Enfin, le spectacle de quelques papillons de très grande taille, comme la nymphe des arbres Idea stolli (15 cm de large) ou Troides amphrysus d’un jaune vif, est inoubliable. La diversité se nichait aussi dans la salle qui nous servait de restaurant et de repos, très proche de la forêt, qui accueillait notamment des coléoptères tout aussi spectaculaires par leur taille.

Mais la forêt tropicale est également riche de bruits, qui évoluent de l’aube au crépuscule. Amphibiens et insectes en sont les auteurs principaux. Le chant le plus extraordinaire a été selon moi celui de la cigale de 6 heures (Pomponia merula), extraordinaire par sa puissance : il commence vers 17 h 15 et s’arrête vers 18 h. Il commence par un grincement decrescendo, suivi de gémissements sonores qui donnent l’impression d’être entouré de spectres. Vous pouvez l’écouter ci-dessous.

Concernant les plantes, nous avons pu admirer l’extraordinaire plante carnivore des marais, dénommé Nepenthes, qui comporte une urne d’une longueur de plusieurs centimètres.

Une sylviculture discutable

Sur les murs de la salle étaient étalés les principes de la gestion sylvicole pratiquée dans cette forêt jugée compatible avec la protection de la nature. Depuis 1997, l’exploitation du bois à Deramakot rentre dans les directives d’une certification, mais déjà en 1993, le département de foresterie de Sabah (SFD) avait adopté les techniques de prélèvement de bois réduits (RIL, Reduced Impact Logging) Le but est minimiser les dommages faits aux sols et à la production d’eau de qualité lors des prélèvements de bois. qui doit servir de modèle de référence pour une mise en place de cette technique dans les forêts productives. La forêt est découpée en 135 parcelles (entre 300 et 600 hectares par parcelle). Chaque année, deux à trois de ces parcelles sont exploitées et environ 2000 arbres sont abattus. Les parcelles sont donc exploitées tous les 40 ans environ. Après l’opération sylvicole, on reconnecte les drains, on supprime les ponts et on remodèle les zones d’atterrissage.

Les retombées de cette sylviculture semblent positives : le nombre d’espèces d’arbres est similaire dans les forêts non touchées, soit 1200 espèces d’arbres, 149 espèces de mammifères et 220 espèces d’oiseaux ,quoique le nombre de mammifères globalement décroit de 149 à 119 et celui d’oiseaux à 160. Ce nombre augmente à nouveau après 40 ans d’abandon. Globalement donc, la formule adoptée par la foresterie conserve le nombre total d’espèces, à la différence des autres types d’usages. Ainsi, après brulis, puis reconquête végétale, le nombre d’arbres n’est plus de 80 et le nombre de mammifères de 42, oiseaux à 60 espèces. Pour bien convaincre, panneaux et livres soulignent que dans la conversion forêt primaire/plantation en huile de palme, il ne resterait plus qu’une seule espèce d’arbre et 8 mammifères et 12 espèces d’oiseaux.

Cette situation qui semble parfaite à première vue l’est beaucoup moins quand on parcourt la route de la réserve. Nulle part on ne trouve de canopée dense et fermée, si typique des forêts tropicales. Les trouées y sont si nombreuses qu’elles sont la norme : quelques bouquets de gigantesques Diptérocarpacées du genre Shorea pour l’essentiel, de plus de 80 mètres de hauteur, témoignent de l’ancienne splendeur de cet écosystème unique, et rappelons-le, un des plus anciens de la planète. La rareté des très gros arbres prive certains mammifères d’habitat pour y nicher, comme les écureuils volants et les calaos, et les épiphytes, espèces végétales vivant sur les branches, d’y vivre. En revanche, d’autres plantes héliophiles prospèrent, comme diverses espèces de lianes, les bananiers ou le gingembre, qui offrent du nectar et des fruits à qui veut. Par ailleurs, les pistes sont très larges, entaillant profondément les collines. Elles ne disparaissent pas en 40 ans, on en voit les traces très nettes dans les pistes secondaires. Le spectacle est aussi souvent désolant, lorsque ces routes sont parsemées de très gros bois fraîchement coupés.

En fait, il est probable qu’ il n’existe aucune gestion durable au sens moderne du terme, en dehors de celle effectuée par les populations locales d’un passé récent. La biodiversité y est trop fragile parce que les espèces sont puissamment interconnectées, et très vulnérables aux changements occasionnés par les coupes. Les données fournies par les écologues sont sans doute à mesurer à plus large échelle de temps. L’impression qui se dégage est que tout cela n’est que de la poudre aux yeux, pour continuer à faire de l’argent sous couvert de protection, pour encore faire plus d’argent en attirant les touristes intéressés par la nature. A ce sujet, l’approche par la technique du spotteur, soulève quelques questions. On peut en effet se demander si le balayage constant par la lampe, effectuée tous les soirs par plusieurs groupes, n’est pas néfaste pour la faune, rien qu’en désignant aux prédateurs des proies qui souhaitent rester discrètes.

La grotte de Gomantong

Une visite aux grottes de Gomantong a clôturé ce voyage. Je rêvais de voir l’écosystème étrange de grottes calcaires. Celle du site de Gomantong est la plus large de Sabah. Pour l’atteindre, il faut traverser une petite forêt dense habitée par le langur rouge (nous y avons vu une femelle et son petit, un superbe moment !).

La grotte produit la plus grande quantité de nids comestibles d’hirondelles (4 espèces) qui vivent sous les voûtes de la grotte. Leur sonar leur permet, comme les chauves souris, de se repérer dans la grotte. Mais le plus extraordinaire est l’importance de ces colonies de chauve-souris (7 espèces sont répertoriées dans les grottes de Sabah) accrochées au vaste plafond. Leurs déjections alimentent tout un écosystème de coléoptères coprophages, parmi lesquelles de gigantesques blattes, qui grouillent à terre, sur les murs et sur les rambardes du sentier en bois qui parcourt la grotte. Il existe aussi de crabes spécialisés dans la consommation des déjections dans les écoulements d’eau permanents. Nous y avons vu des rats, mais bien d’autres espèces (serpents, araignées, scorpions, lézards) habitent la grotte même, pour s’y nourrir ou s’y reproduire. Un écosystème d’une incroyable complexité, qui se poursuit en dehors de la grotte, lorsque les chauves-souris qui quittent la grotte le soir sont attaquées par le faucon des chauves-souris ou d’autres rapaces.

Les touristes arrivent par cars entiers voir ce phénomène de prédation, mais peu s’aventurent dans la grotte elle-même : le noir, l’odeur forte, la présence grouillante d’animaux peu attractifs, semblent les répugner. Dommage, car non seulement cette grotte est l’exemple d’un écosystème d’une incroyable complexité et diversité, mais elle est aussi très bien expliquée par de grands panneaux à l’entrée.

Un beau voyage, certes, dans une nature qui m’a longtemps fait rêver. Qui laisse peut-être plus que tout autre, le sentiment d’une immense fragilité face à l’évolution de sociétés actuelles.

Quelques références

Wich S.A, Meijaard E., Marshall A.J., Husson S., et al. 2008 Distribution and conservation status of the orang-utan (Pongo spp.) on Borneo and Sumatra: how many remain? 2008 Fauna & Flora International, Oryx, 42(3), 329–339

Mohamedi A., Samejima H., Wiltin A. 2009 Records of five Bornean cat species from Deramakot Forest Reserve in Sabah, Malaysia CATnews 51.

Piper P.J., Cranbook E, Rabett R.J. Confirmation of the presence of the tiger Panthera tigris (L.) in Late Pleistocene and Holocene Borneo. Malayan Nature Journal 2007 59, 3, 259-267.

Philips field guide to the mammals of Borneo. 1998. John Beaufoy Publishing.

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Manifeste contre la géo-ingénierie

En 2001, l’Assemblée Générale des Nations Unies adoptait une résolution proclamant le 6 novembre ‘Journée internationale pour la prévention de l’exploitation de l’environnement en temps de guerre et de conflit armé’. Un bon timing pour présenter ce Manifeste, qui est paru jour pour jour 40 ans après l’entrée en vigueur de la Convention ENMOD.

Nous, organisations de la société civile, mouvements populaires, peuples autochtones, organisations paysannes, chercheurs et chercheuses, intellectuels, écrivains, écrivaines, travailleurs, travailleuses, artistes et autres citoyens concernés du monde entier, nous nous opposons à la géo-ingénierie en ce qu’elle est une proposition dangereuse, absolument inutile et injuste pour lutter contre le changement climatique.

Le terme ‘géo-ingénierie’ fait référence aux interventions technologiques destinées à atténuer certains symptômes du changement climatique en agissant à grande échelle sur les océans, les sols et l’atmosphère de la planète Terre. La géo-ingénierie perpétue les fausses croyances selon lesquelles le modèle industriel actuel de production et de consommation, injuste et dévastateur tant écologiquement que socialement, ne peut être transformé et que nous avons par conséquent besoin de solutions technologiques pour maîtriser ses effets. En réalité, les changements et transformations dont nous avons vraiment besoin pour affronter la crise climatique sont surtout d’ordre économique, politique et social.
Notre Terre-Mère est notre maison commune et son intégrité ne doit en aucun cas être violée par les expérimentations de la géo-ingénierie ou par la mise en œuvre de cette dernière.
Nous nous engageons à protéger la Terre Mère et à défendre nos droits, nos territoires et nos peuples contre toute tentative de mainmise sur le thermostat de la planète ou sur les cycles naturels vitaux des fonctions et écosystèmes de la planète.

Les écosystèmes sains, la diversité culturelle et biologique sont essentiels au bien-être de tous les peuples, de toutes les sociétés et de toutes les économies. La géo-ingénierie — qu’elle vise la terre, les océans ou encore l’atmosphère — menace, de par ses effets secondaires et impacts dévastateurs, les écosystèmes, la biodiversité et les communautés humaines.
Nous rejetons toute nouvelle stratégie des économies basées sur les carburants fossiles et rejetons également la géo-ingénierie en tant que tentative visant d’une part à maintenir un statu quo que l’on sait irrecevable et d’autre part à détourner l’attention des réductions d’émissions de gaz à effet de serre et des vraies solutions à la crise climatique
Les effets des projets de géo-ingénierie d’élimination du dioxyde de carbone (y compris les monocultures d’arbres et les plantations de biomasse à grande échelle) sont extrêmement nocifs pour la terre, l’eau, la biodiversité, la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance traditionnels. La capture et stockage du CO2 (CCS) vise à servir l’industrie des combustibles fossiles et à la perpétuer. De plus, la bio-énergie avec captage et stockage du carbone (BECCS) amplifierait énormément les plantations, disputant les terres nécessaires à la production alimentaire, menaçant la sécurité alimentaire et la biodiversité. D’autres techniques d’élimination du dioxyde de carbone, telles que la fertilisation des océans perturberaient la chaîne alimentaire marine et créeraient dans les océans des zones mortes, privées d’oxygène.
Les technologies de la géo-ingénierie risquent de bouleverser les équilibres météorologiques locaux et régionaux et de perturber encore plus le climat.
Leurs effets pourraient être catastrophiques pour certaines régions, en particulier en ce qui concerne la disponibilité des ressources en eau et la production alimentaire.
Des conflits régionaux et internationaux liés aux effets secondaires et aux impacts indésirables de ces technologies auront très probablement lieu.

La géo-ingénierie menace la paix et la sécurité mondiales.

Certaines technologies visant à manipuler le climat et les conditions météorologiques ont des origines militaires et pourraient très probablement être utilisées comme des armes.

Le déploiement des technologies de Gestion du rayonnement solaire (GRS) en particulier pourrait dépendre d’infrastructures militaires et entraîner de nouveaux déséquilibres géopolitiques (en termes de gagnants et de perdants) dans la course à la mainmise sur le thermostat de la Terre.

Nous nous unissons donc pour nous opposer aux expérimentations sur le terrain et au déploiement de ces technologies et appelons les organisations et les citoyens/citoyennes à se joindre à cette campagne.
Etant donné la gravité des risques que la géo-ingénierie fait peser sur la biodiversité, l’environnement et les modes de vie et moyens de subsistance, en particulier dans le cas des communautés autochtones et paysannes, nous exigeons :
– L’interdiction des expérimentations et du déploiement de la géo-ingénierie
– La création d’un système de gouvernance multilatéral des Nations Unies qui soit international, transparent, participatif et qui se charge de faire respecter ces interdictions. Le moratoire sur la géo-ingénierie de la Convention sur la Diversité Biologique et l’interdiction par le Protocole de Londres de la fertilisation des océans en sont des points de départ.
– La cessation immédiate de toutes les expériences prévues en plein air, y compris :
Le projet SCoPEx, une expérience visant à injecter des aérosols dans la stratosphère dans le cadre du programme de géo-ingénierie solaire de Harvard, prévu en 2018 en Arizona, tout près de la frontière mexicaine ;
L’expérience d’éclaircissement de nuages marins (The Marine Cloud Brightening Project prévue dans la baie de Monterey, en Californie ;
Le projet Ice911, qui vise à épandre des microbilles de verre sur la glace et la mer en Alaska ;
Les projets Oceaneos de fertilisation des océans au Chili et au Pérou ;
– La suspension de tous les projets de grande envergure et des financements de projets qui visent à capturer le CO2 avec des moyens technologiques et à le séquestrer dans des formations géologiques et/ou dans les océans, et/ou à l’utiliser pour la récupération assistée du pétrole et/ou d’autres applications industrielles telles que la capture et stockage du CO2 (CCS), les technologies de bioénergie avec capture et stockage du CO2 (Bio-Energy with Carbon Capture and Storage ou BECCS et de capture directe de CO2 dans l’air (Direct Air Capture). La suspension de toutes les monocultures à grande échelle ;
– Le refus de tout financement public pour ce type de projet ;
– La reconnaissance des modes de vie et cosmovisions des peuples autochtones, y compris le droit de libre détermination à défendre leurs communautés, les écosystèmes et la vie dans son ensemble contre les techniques et pratiques de la géo-ingénierie qui violent les lois naturelles, les principes créatifs et l’intégrité territoriale de la Terre Mère et du Père Ciel.
– La mise en place et le respect du droit du droit des peuples autochtones et des communautés locales à un consentement libre, préalable et en connaissance de cause pour toute expérience ou projet de géo-ingénierie.
– Le respect des droits des paysans, des terres et des territoires, qui passe par le fait de reconnaître que leurs moyens de subsistance — y compris ceux des peuples autochtones, des communautés habitant les forêts, des bergers et pêcheurs artisanaux — constituent une source vitale d’alimentation pour la majorité de la population mondiale, qu’ils ouvrent la voie à la souveraineté alimentaire et contribuent à atténuer les émissions de gaz à effet de serre et à récupérer les sols et les écosystèmes. Leurs terres sont particulièrement susceptibles d’être accaparées et exploitées pour le déploiement de la géo-ingénierie, et leur agriculture menacée par ses effets secondaires.
– Le soutien et le renforcement de recherches significatives pour définir des moyens justes, durables et transformateurs de limiter le réchauffement planétaire à 1,5° C, en envisageant sérieusement des modèles et des scénarios différents à ceux utilisés actuellement dans les négociations sur le climat et en incluant aux débats et à la prise de décisions d’autres types de savoirs et d’expériences — y compris les savoirs des peuples autochtones et les propositions des mouvements paysans.
– Les communautés, les activistes et les chercheurs du monde entier construisent et développent actuellement les éléments constitutifs de chemins transformateurs et fondés sur la justice qui nous mèneraient vers un monde où le réchauffement global ne dépasserait pas les 1,5° C. Les solutions seront multiples, diverses et soucieuses des contextes locaux et régionaux. Elles incluent l’élimination des infrastructures de combustibles fossiles — non seulement du charbon, mais aussi du pétrole et du gaz — ; l’expansion d’une démocratie énergétique alimentée par les énergies renouvelables éolienne et solaire ; la réduction de la consommation globale d’énergie et de matériaux ; une transition juste pour les travailleurs et vers une économie féministe et régénératrice ; le soutien à l’agro-écologie paysanne et à la souveraineté alimentaire pour la justice climatique au sein du système alimentaire ; la restauration ample mais soignée des écosystèmes vitaux de la planète, et des forêts avant tout.
Tout cela en intégrant et en respectant les droits des peuples autochtones et des communautés locales. La justice climatique ne sera possible que si nous nous basons sur des solutions respectueuses de l’environnement et justes socialement, plutôt que sur des rafistolages technologiques très risqués qui font le jeu des pollueurs, des industries extractives et du complexe militaro-sécuritaire.
Notre maison, nos terres et territoires ne sont pas un laboratoire de technologies de modification de l’environnement à échelle planétaire.
Nous disons donc à la géo-ingénierie : Bas les pattes !

Ne touchez pas à notre Mère la Terre !

Parmi les 23 Organisations internationales signataires
Alianza por la Biodiversidad en America Latina
Amigos de la Tierra de America Latina y el Caribe (ATALC)
Asian Peoples Movement on Debt and Development (APMDD)
Biofuelwatch
Climate Justice Alliance
Corporate Accountability International
Corporate Europe Observatory
ETC Group
Focus on Global South
Global Forest Coalition Grain

Parmi les ONG françaises :
ATTAC France
Sciences Citoyennes

Parmi les individus signataires (6 Prix Nobel alternatifs)
Vandana Shiva, Right Livelihood Award,
Ricardo Navarro, El Salvador, Goldman Environmental Prize
Pat Mooney, Canada, Right Livelihood Award,
Nnimmo Bassey, Nigeria, Right Livelihood Award,
João Pedro Stedile, MST, Brésil, Right Livelihood Award,
Fernando Funes, Cuba, Right Livelihood Award.

Ce manifeste a été d’abord publié sur le blog Athena 21, animé par Ben Cramer (JNE).

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Le joyau de la côte algéroise méconnaissable

Jadis joyau de la côte algéroise, la plage Franco (actuellement plage Ali La Pointe) de Rais Hamidou (ex-La Pointe Pescade) est aujourd’hui un site en grande partie dénaturé.

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par M’hamed Rebah

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La Journée mondiale de la mer (27 septembre), célébrée en divers points du littoral algérien, le samedi 29 septembre, deuxième jour du week-end en Algérie, s’est transformée en journée d’une grande déception pour les écologistes qui ont choisi d’aller à Rais Hamidou (ex-La Pointe Pescade, dans la proche banlieue d’Alger) pour participer aux activités organisées à cette occasion. Ils pensaient pouvoir redécouvrir la belle plage Franco (plage Ali La Pointe, actuellement) qu’ils ont connue dans leur enfance ou dont ils ont entendu parler. Le spectacle offert à leurs yeux les a horrifiés : à la place de ce qui a longtemps été un joyau de la côte algéroise, ils ont trouvé un site en grande partie dénaturé dans ses deux éléments « historiques » : la belle jetée, qui était en harmonie avec les rochers naturels, est maintenant écrasée par un hideux et immense « mur » de béton qui bouche la vue de l’horizon, et le sable fin, sur lequel les estivants se doraient au soleil à l’époque, a été couvert sur une large bande par l’asphalte, pour les besoins d’une voie carrossable pour voitures et 4/4 roulant au gas oil.

Il y a un décret (datant de 2006) qui fixe « les conditions de réalisation des voies carrossables nouvelles parallèles au rivage » et prévoit une étude d’impact pour permettre « la protection et la préservation des cordons dunaires, des dunes littorales et des parties supérieures des plages concernées », mais il ne concerne pas la route réalisée directement sur le sable de l’ex-plage Franco. Ce n’est pas tout : près du bord, là où apprennent à nager les gosses, aidés par leurs parents, une série de barques à moteur « stationne » tout en laissant fuir dans l’eau, leur carburant – parfois un mélange d’essence et d’huile moteur – qui pollue, en plus, l’air marin; le plan d’eau fait penser à une station-service en mer. Sur cet aspect, l’ex-plage Franco n’est pas une exception, la pollution par l’essence est la même partout où les Jet Skis (scooters des mers) arrivent jusqu’au rivage. Y a-t-il un vide juridique dont profiteraient ces pollueurs de plages ? La loi algérienne interdit et punit tout déversement d’essence en mer. Habituellement, les barques à moteur sont équipées de rames utilisées pour s’éloigner du bord et leur moteur n’est mis en marche que pour « prendre le large ». Sur cette plage de Raïs Hamidou, les rames ont été mises au placard.

D’après les spécialistes, certains moteurs hors bord peuvent déverser jusqu’à 30 % de leur carburant imbrûlé dans l’eau par le tuyau d’échappement. Comment peut-on déguster des sardines grillées dans ce décor ? Les deux belles criques, Sport nautique et La Rascasse, voisines de Franco, ont carrément disparu, et leur espace ressemble à un terrain vague qui attend le béton. Sur place, les pêcheurs sont résignés, personne ne les a consultés avant d’entamer les travaux. Si on l’avait fait, à condition de prendre en compte leur avis, ce qui n’est pas évident, la plage n’aurait pas subi cette agression qui « rivalise » avec celle provoquée de longue date, dans l’environnement local, y compris sur la plage, par la cimenterie située au-dessus et dont les eaux usées mêlées à celles de petites unités artisanales implantées plus haut, se déversent dans un oued qui débouche sur la mer. La conception libérale du « climat des affaires », portée par les pressions des institutions financières internationales, empêche l’application rigoureuse des dispositions légales de protection de l’environnement. Il reste, enfin, à espérer que les belles petites criques de sable et de rochers qui se trouvent en contrebas du front de mer qui mène, sur quelques kilomètres, de Bologhine (ex-Saint-Eugène) à Raïs Hamidou, échappent au regard des « décideurs » obnubilés par l’idée de placer partout, au pied levé, des marinas bétonnées, sources de pollution aux hydrocarbures.

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Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du dimanche 7 octobre 2018.

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