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Des agriculteurs se mobilisent à Asni au Maroc

Dans la commune d’Asni, à cinquante kilomètres de Marrakech au Maroc, des agriculteurs ont créé la coopérative Tifawine afin de valoriser une partie de leur production. Une démarche soutenue par Agrisud et la Fondation Norsys.

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par Nathalie Loubet

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Mohamed Belcaïd, coordinateur des projets-Fondation Norsys, accompagne les producteurs de la coopérative Tifawine dans les pratiques écologiques (région d’Asni au Maroc) – photo Nathalie Loubet

Depuis 2010, un projet de professionnalisation des exploitations fruitières de la région d’Asni et de valorisation des productions a été mis en œuvre par l’ONG Agrisud et son partenaire marocain, la Fondation Norsys. Son objectif : apporter un peu de sérénité aux producteurs même si rien n’est acquis.

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La démarche s’appuie sur l’expertise d’Agrisud, spécialiste de l’accompagnement économique, social et environnemental des TPE agricoles familiales, et présent dans 18 pays sur quatre continents.

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Au cours de la première étape, ce sont concrètement 22 membres qui ont créé la coopérative Tifawine, soit 45 familles qui vivent de l’activité. L’ensemble des parcelles concernées par le projet atteint 17 hectares. « Depuis le début du projet, j’accompagne les producteurs dans des pratiques agro-écologiques, sans intrants et en développant le compost », souligne Mohamed Belcaïd, coordinateur des projets-Fondation Norsys.

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Globalement, la production s’est améliorée, mais la sécheresse de 2014 a entraîné de lourdes pertes. Elle a mis en évidence à quel point les familles restaient dépendantes face aux effets des variations climatiques. Pour lutter contre cette vulnérabilité, une action de sécurisation de l’accès à l’eau d’irrigation avec le creusement et l’équipement d’un puits a donc été entreprise. Un autre axe important du projet réside dans la valorisation de la production fruitière afin de pouvoir répondre au cahier des charges des hôteliers de Marrakech, notamment celui du Club Méditerranée.

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Cet article a été réalisé dans le cadre du voyage de presse au Maroc de l’AJEC21 (JNE et AJE) effectué en novembre 2016 à l’occasion de la COP22 de Marrakech. Sa version intégrale est parue dans L’Information Agricole, N° 903, décembre 2016.

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Naissance des éditions Goutte d’or

Une nouvelle maison d’éditions souhaite publier des livres d’enquêtes journalistiques en immersion. Cela mérite d’être signalé.

par Danièle Boone.

Geoffrey Le Guilcher et Clara Tellier Savary, deux journalistes, et Johann Zarca, un auteur, avaient envie de publier des livres d’immersion dans la lignée de la « narrative non fiction » anglo-saxonne qui emmènent le lecteur à la découverte d’univers de marge, mal connus. C’est ainsi que, dans un immeuble de la rue de Tombouctou, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, sont nées les Éditions Goutte d’Or..

 

Steak machine, le premier de la série, est signé Geoffrey Le Guilcher. Le journaliste a réussi à se faire engager dans un abattoir industriel en Bretagne. Pendant quarante jours, il a partagé le quotidien des ouvriers. Ce récit sera prochainement chroniqué sur le site. Prochain titre à paraître en juin : On ne naît pas grosse, par Gabrielle Deydier. L’auteur, 36 ans, 140 kg pour 1,54 m, fait semblant de suivre une procédure de chirurgie bariatrique pour enquêter, depuis son propre corps, sur ce que le monde médical propose aux personnes obèses.

 

Une autre collection sera consacrée à la fiction, mais pas n’importe laquelle, puisque ces fictions reposeront sur des univers existants. Premier titre à paraître le 7 septembre : Paname Underground. Ainsi, dans les deux collections, l’auteur doit connaître en profondeur le monde qu’il raconte pour le faire découvrir de l’intérieur. A suivre donc.

www.editionsgouttedor.com

Contact : editionsgouttedor@gmail.com

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De Gibraltar aux montagnes du Rif

Carnet de voyage depuis Gibraltar jusqu’aux forêts de sapins du Maroc.

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par Annik Schnitzler

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Les bouts de continent sont absolument fascinants, à bien des points de vue. Leur histoire géologique est souvent parsemée d’événements si extraordinaires qu’on a peine à les imaginer. L’humanité les a tous parcourus depuis des millénaires pour passer d’un point à l’autre, pour des motivations variées. Certains de ces passages ont été déterminants pour l’évolution de notre espèce. Ainsi en a-t-il été par exemple, lorsque des hommes ont passé de la Sibérie à l’Amérique.

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Le détroit de Gibraltar, entre Afrique et Europe, a été lui aussi le témoin de multiples événements. Son célèbre rocher, dressé comme une proue à l’extrême sud de l’Europe, atteint une hauteur de 426 m. Il a été créé lorsque la plaque africaine est entrée en collision avec la plaque eurasienne au cours du Jurassique. L’événement le plus fantastique dont il a été le témoin, est arrivé lorsqu’il s’est fermé presque totalement durant environ 400 000 ans, il y a 5,93 millions d’années.

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L’arrêt des apports des eaux océaniques associé à l’évaporation intense typique du bassin méditerranéen a fait diminuer le niveau moyen des eaux méditerranéennes de 1,5 km. Certaines cartes publiées sur Google maps laissent rêveur. Que s’est-il passé durant ces 400 000 ans ? Nul ne le sait vraiment. Puis tout cela s’est terminé brutalement par l’ouverture d’une brèche. Les eaux atlantiques se sont engouffrées selon un débit estimé à 108 m3 s (soit trois fois celui de la rivière Amazone), provoquant une incision de 0,4 m par jour. Un tel débit a fait remonter le niveau de la Méditerranée de plus de 10 m par jour, et le bassin aurait été rempli à nouveau en quelques mois à deux ans.

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D’autres événements parsèment l’histoire de ce détroit, au cours des temps pléistocènes. On sait que le rocher de Gibraltar a abrité durant les périodes glaciaires les plus froides, des populations d’hommes de Néandertal, vivant là des ressources marines. Puis ils ont disparu, plus tard que partout ailleurs en Eurasie, entre moins 28 000 et moins 24 0000 ans. Leur disparition serait liée à leur rencontre avec notre espèce venant d’Afrique, qui a pu passer grâce aux îles actuellement submergées qui parsèment le détroit, lorsque le niveau des mers s’était abaissé comme jamais, d’environ 135 m.

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La visite au petit musée de Gibraltar nous a permis de voir quelques crânes de nos proches cousins, retrouvés dans une des centaines de grottes qui trouent le rocher de Gibraltar, face à la mer.

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Gibraltar, possession de la Couronne britannique depuis 3 siècles, est enclavé dans la péninsule ibérique sur un peu moins de 7 km². Ce territoire, très disputé entre Espagne et Grande-Bretagne pour sa situation stratégique et les droits de pêche, est si minuscule que l’autoroute sert également d’aéroport (mais dans ce cas, évidemment, on ferme l’autoroute !). Il s’est fortement urbanisé ce dernier siècle au vu des photos affichées à la frontière entre Espagne et Gibraltar, prises au début du XXe siècle. Une visite s’impose sur ce rocher, pour y admirer la vue sur l’Afrique et se remémorer les événements géologiques extraordinaires dont ce rocher a été le théâtre.

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Sans compter qu’il est toujours possible de voir passer des oiseaux migrateurs à cette période de l’année, en avril, qui passent par milliers au printemps ou à l’automne. Tout comme les mammifères marins, qui passent régulièrement dans le détroit, et que j’espérais voir passer à côté du bateau qui fait régulièrement le trajet entre Europe et Afrique.

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Singes magot face au détroit et à la côte africaine – photo Maé Schnitzler

La visite sur le rocher est fort intéressante, et bien documentée par plusieurs musées d’histoire humaine et naturelle. Le rocher comporte aussi une étrange colonie de singes magot (ou macaques de Barbarie, Macaca sylvanus). Ces singes sont d’une grande familiarité, allant jusqu’à se percher sur l’épaule ou fouiller un sac laissé à terre. La population actuelle est régulée pour en limiter les effectifs, ce qui est bien dommage. Ces primates occupaient l’Europe et l’Afrique du nord durant les phases chaudes du Pléistocène, mais ont disparu d’Europe durant la dernière période très froide. Les recherches génétiques ont montré que les macaques de Gibraltar avaient été réintroduits par l’homme sur le rocher à partir du Maroc, à plusieurs époques de l’histoire, jusqu’à la Deuxième Guerre Mondiale.

Nous espérions trouver cette espèce à l’état sauvage dans ce même voyage qui nous menait après la traversée du détroit en bateau, au Maroc, dans les hautes montagnes du Rif. Le macaque de Barbarie y était encore largement répandu au cours des derniers siècles, des buissons aux forêts de conifères humides de haute altitude, mais tout cela est bien fin ;actuellement, on estime le nombre total d’individus à un peu plus d’une dizaine de milliers, répartis entre Maroc et Algérie à l’état de populations isolées.

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Au Maroc, c’est dans l’Atlas que se concentre la plus grande population, soit seulement quelque 8.000 singes. Soit plus de deux fois moins qu’à la fin des années 70. Les raisons sont multiples : urbanisation galopante, reconversion des terres pour l’agriculture, ébranchage des cèdres pour le bois de chauffe, surpâturage des sous-bois par les troupeaux mêlés de moutons et chèvres, et surtout, le trafic illicite de bébés magot. Selon les ONG internationales, 300 jeunes singes sont capturés illégalement au Maroc tous les ans dans leur milieu naturel, exhibés, chaîne métallique au cou, ou revendus à des touristes jusqu’à 200 euros la pièce.

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Pour passer la frontière, les acquéreurs des bébés macaques les assomment à coup de somnifère avant de les enfermer dans le coffre de leur voiture. Principales destinations : les banlieues françaises, mais aussi la Hollande, la Belgique et l’Espagne. Lorsqu’ils grandissent, leurs maîtres s’en débarrassent, dans des zoos ou des refuges, qui ne savent qu’en faire. Ainsi conclut un ardent défenseur de la nature marocaine, Mouza Izdine, dans un article publié sur le net : « Le Macaque de Barbarie sera-t-il décimé comme son majestueux compagnon fauve, le Lion de l’Atlas et que bien d’autres espèces des montagnes marocaines ? »

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La destruction du milieu naturel se prolonge jusque dans ses parties les moins accessibles et théoriquement les mieux protégées, comme les montagnes du parc national de Talassemtane. Ce parc s’étend sur 58 000 ha à proximité de la ville de Chefchouan, célèbre pour le bleu soutenu de sa médina. Ce parc de haute montagne est également une réserve de Biosphère car la forêt de Talassentane constitue une véritable relique de la sylve primitive du Rif. On peut encore y admirer, entre 1800 et 2200 m, une forêt extraordinaire de conifères, constituées de sapins (Abies marocana), cèdres (Cedrus atlantica) et pins (Pinus nigra ssp marocana). Au premier printemps, s’épanouissent quelques fleurs magnifiques comme l’iris sauvage (Iris germanica) et la pivoine (Paeonia coriacea).

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Les plus beaux exemplaires de sapin marocain, tels qu’on peut les admirer entre 1800 et 2000 m dans le parc national de Talassentane – photo Annik Schnitzler

L’espèce phare est le sapin, endémique du Rif, où il couvre quelques milliers d’hectares. Il développe à Talassentane une forme trapue à tronc épais et larges branches déployées dans le sens de la pente, et au houppier parfois cassé par le poids de la neige. Malgré cela, les plus beaux exemplaires peuvent atteindre 40 m de hauteur. Ses aiguilles bleutées sont de toute beauté, C’est une espèce hautement relictuelle, confinée aux montagnes du Maghreb comme d’autres sapins méditerranéens le sont dans d’autres parties du bassin méditerranéen, de l’Algérie (sapin de Numidie), à l’Espagne (sapin pinsapo), la Grèce du Sud ou Chypre. Le sapin du Maroc est génétiquement très proche de ses voisins espagnols et algériens (dont on fait parfois 3 sous-espèces), mais tous les sapins méditerranéens sont liés par une histoire commune : un ancêtre recouvrant l’Europe et l’Afrique du Nord au Tertiaire, qui s’est ensuite diversifié durant les époques glaciaires par fragmentation de son habitat.

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C’est dire l’importance de ces forêts marocaines du point de vue de la conservation de la nature. Les forêts de ces conifères les mieux préservées sont infiniment rares au Maroc, et Talassentane en fait partie. Et pourtant, il a été bien malmené par les hommes, notamment durant le protectorat espagnol, entre 1912 et 1956. Les coupes abusives ont réduit les sapinières à quelques sommets et quelques ravins escarpés sur une misérable surface de 150 ha. Ces destructions se poursuivent encore, malgré la protection théorique du massif, ainsi que le déplore notre guide qui nous a fait voir maints signes de destructions anciennes par coupes, incendies et pâturage.

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Une menace plus récente qui affecte gravement ce parc  l’extension insidieuse de la culture du cannabis. Témoin impuissant de ces défrichements illicites, ce guide amoureux de ces montagnes me confie : « fumer du hasch n’est peut-être pas grave, mais les conséquences sur la montagne sont désastreuses : directe (perte par défrichement), indirecte (construction de routes, disparition d’habitats pour des espèces en danger). Qu’en sera-t-il dans 20 à 50 ans ? Tout cela pour une consommation à 80 % européenne, mais avec la complicité de l’Etat marocain. Cette culture n’est en rien traditionnelle (2 % des Marocains en consomment !), mais elle en fait vivre quelques-uns parmi les plus pauvres. Actuellement, les gens viennent du sud durant la période très courte de la récolte. »

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Effectivement, j’ai vu passer plusieurs voitures tout terrain qui descendaient de la montagne par des pistes nouvelles, véritables saignées jusque dans des coins jusque-là préservés, pour y vendre le cannabis. Cette plante génère l’installation de familles nouvelles, qui amènent des animaux domestiques ravageurs de la flore, tandis que les chiens errants agressent les derniers singes magot qui y ont trouvé refuge. La combinaison entre chiens, perte d’habitat, et prélèvements illégaux pour la vente est explosive pour cette espèce unique en Afrique du Nord.

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Notre guide est aussi passionné par l’histoire du lion de l’Atlas. Il me dit que cette forêt n’était guère pénétrée jusqu’à la colonisation espagnol  : il n’y avait que des chemins de chèvres, et personne n’y allait en dehors des bergers. Les gens en avaient peur. On les disait dangereuses parce que sombres et denses, et parce qu’il y avait des loups et des lions, qui faisaient disparaître les animaux domestiques. De quoi fasciner l’imagination quand on voit à quel triste sort cette montagne est réduite actuellement.

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Le lion de l’Atlas, le plus grand des lions modernes, occupait toute l’Afrique du Nord et notamment du Maroc jusqu’au XVIe siècle, des côtes atlantiques aux montagnes du Rif et de l’Atlas. Ils étaient encore abondants au XVIIIe siècle près des villes. En 1846, un lion avait été tué près de Tanger. Selon les spécialistes, le dernier lion aurait été tué en 1895. Seuls subsistent actuellement les lions captifs du zoo de Rabat, d’ailleurs hybridés avec des lions d’Afrique centrale.

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Alors, comment interpréter ces légendes locales de Chefchaouen ? Renseignement pris auprès d’un spécialiste de l’espèce, Simon Black, le dernier lion aperçu au nord du pays (soit le Rif) l’a été en 1895, mais cela ne signifie pas qu’il ait été le dernier de la région. Ainsi en Algérie, quelques petites populations se sont maintenues jusque dans les années 1930, voire 1940, le dernier ayant été vu en 1956. Il est possible au vu des modèles d’extinction établis par les scientifiques que les lions aient finalement persisté au Maroc et en Algérie jusque dans les années 1960. Ce qui fait que la légende locale pourrait bien avoir un fonds de vérité. Mais la disparition du bétail pourrait aussi être le fait de léopards, qui se maintiennent toujours dans la région.

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Il faudrait finalement bien pour que cette montagne unique, bordant une ville unique, retrouve sa splendeur d’antan. Une meilleure protection du site et de sa faune, ainsi qu’une prise de conscience des Etats, tant européens que marocain, pour éviter que ne soit cultivé industriellement cette plante hallucinogène jusqu’au cœur d’un des derniers sanctuaires de nature d’Afrique du Nord.

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Quelques références
Alaoui, M.L., Knees, S. & Gardner, M. 2011. Abies pinsapo var. marocana. The IUCN Red List of Threatened Species 2011 : e.T34126A9841418. http://dx.doi.org/10.2305/IUCN.UK.2011-2.RLTS.T34126A9841418.en.

Delson E., Harvati K. 2008 Return of the last Neanderthal. New finds from Gibraltar date Mousterian tools to as recently as 28,000 years ago. Nature News and Group, 1-2.

Izddine M. 2009 Le macaque de Barbarie menacé de disparition MarocHebdo le 17 – 07 – 2009

Modolo L., Salzburger W., Martin RD 2005 Phylogeography of Barbary macaques (Macaca sylvanus) and the origin of the Gibraltar colony. 7392–7397 _ PNAS _ May 17, 2005 _ vol. 102 _ no. 20
Quézel P., Médail F. 2003 Ecologie et biogéographie des forêts du bassin méditerranéen. Editions Elsevier.

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2017, ou le climato-scepticisme en 140 signes

 


par Olivier Nouaillas
vice-président des JNE

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Nous vivons une époque formidable. Prenez le changement climatique, depuis la fin du XXe siècle, des milliers d’articles scientifiques ont été écrits pour mieux nous convaincre de la réalité du changement climatique. Généralement, ce sont des articles documentés, de plusieurs pages, avec des graphiques. Mieux, en 1988, sous l’égide à la fois de l’ Organisation météorologique mondiale (OMM) et du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) a été créé. Il rassemble des centaines de climatologues du monde entier et venant de blocs géopolitiques différents (Etats-Unis, Europe, Chine, pays émergents…).

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A intervalles réguliers – en général tous les cinq ans – le GIEC publie des rapports qui font plusieurs milliers de pages et demandent une somme extraordinaire de travail. Ils sont, en effet, tous relus, discutés dans les ,moindre détails et adoptés par consensus. Et notre boulot de journaliste, c’est précisément ensuite de les rendre clairs, simples, accessibles au grand public, en un mot de les vulgariser. Et là aussi des milliers d’articles, reportages, enquêtes ont été écrits sur le sujet.

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Le cinquième et dernier rapport du GIEC a ainsi été rendu public en 2014. Il a conclu à 95 % à la responsabilité de l’homme dans le changement climatique à l’échelle de la planète. Ces rapports du GIEC ont également servi de base aux travaux de 22 COP, réunissant les diplomates du monde entier. Avec des milliers d’heures de réunions, de débats, de textes amendés. Il y a eu des avancées, puis des échecs (Copenhague), pour aboutir finalement à l’accord de Paris en 2015. Dans lequel les représentants de 196 pays ont conclu à la nécessité de limiter le réchauffement climatique à 1,5 ° C. Même si les conditions et les moyens pour y arriver sont aujourd’hui loin d’être réunis, c’est au moins une direction claire pour les dirigeants du XXIe siècle.

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Et puis, un jour, vous avez un inconnu qui arrive sur le devant le scène. Il s’appelle Donald Trump. Jusqu’à présent, il n’a jamais fait de politique. C’est un milliardaire qui a construit des gratte-ciel et qui ne connaît rien du tout au changement climatique. Il s’adresse au peuple, à ceux qu’on appelle les déclassés de la société américaine, avec des mots simples, pour ne pas dire simplistes. Le changement climatique ? Il lui règle son compte dans un tweet de 140 signes, sa façon fétiche de s’exprimer : « Un canular, un concept inventé par la Chine pour affaiblir l’industrie américaine ». Et cela marche ! Multipliant les mêmes méthodes sur d’autres sujets aussi complexes (les migrants, le libre échange, Israel/Palestine, etc.), l’inconnu milliardaire est élu président des Etats-Unis – avec tout de même 2, 8 millions de voix de moins que sa rivale – et il prendra ses fonctions ce vendredi 20 janvier.

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Les sociologues ont inventé un nouveau mot pour désigner cette méthode qui lui réussit si bien : « la post vérité ». Ecoutons la définition qu’en donne le très sérieux dictionnaire Oxford qui l’a désigné comme mot de l’année 2016 : « Des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles ». On peut l’appeler beaucoup plus simplement « un mensonge », et dire dans le cas de Trump « plus c’est gros, plus cela marche ». Car, contrairement à ce que l’on dit parfois encore aux enfants – « ce n’est pas bien de mentir » – en politique, le mensonge paye. De plus en plus. Et cela nous pose à nous journalistes, et encore plus quand nous travaillons dans le domaine de l’environnement et de l’écologie, de redoutables problèmes. Dans une chronique publiée fin décembre par le journal le Monde, Stéphane Foucart, qui travaille au service Planète de ce quotidien, faisait ainsi remarquer que « parce qu’ils sont complexes les faits d’environnement sont, lorsqu’ils sont plongés dans le chaudron de la conversation, parmi les plus vulnérables au mensonge ». Et de citer cette réflexion particulièrement pertinente d’un scientifique français : « En matière de climat, il faut dix secondes pour dire une ânerie et dix minutes pour expliquer pourquoi c’est une ânerie ». Encore plus dans un pays où l’historienne américaine Naomi Oreskes a montré dans son livre remarquable Les marchands des doute (Editions Actes Sud) que « dire des âneries » était aussi une activité 100 % idéologique et financée par des lobbys industriels puissants (tabac, amiante, pétrole, etc. ).

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Nous en sommes là … A partir du 20 janvier, nous allons entendre beaucoup « d’âneries » venues d’outre-Atlantique. Et comme le système médiatique et les réseaux dits « sociaux » sont fascinés aujourd’hui par le buzz et la transgression – qui ont peu de choses à voir avec le véritable débat démocratique – le président qui s’exprime en 140 signes va faire les gros titres. Cela va être une période pénible. Elle va durer au moins quatre ans. Quatre ans qui seront (peut-être) définitivement perdus dans la lutte contre le changement climatique, alors qu’au contraire le temps presse. Pourvu d’un véritable talent de bateleur d’estrade, Donald Trump saura trouver les mots pour tenter de nous ridiculiser. Et il n’hésitera pas, lui le milliardaire « représentant du peuple », à nous assimiler aux « élites », aux « bien-pensants », aux « bobos », une rhétorique certes caricaturale, mais qui a beaucoup de succès en ce moment. Pourtant, il va nous falloir tenir bon sur ce qui est l’essentiel de notre métier de journaliste : les faits. Surtout en matière de changement climatique. Répétons-le donc calmement : 2016, l’année où les Etats-Unis ont élu le pire président climato-sceptique de toute l’histoire, a été la plus chaude depuis 1880.

 

Journaliste à la Vie, Olivier Nouaillas est l’auteur du Changement climatique pour les Nuls (First, 2014) et, avec Jean Jouzel, de Quel climat pour demain ? (Dunod, 2015). Retrouvez Olivier Nouaillas sur son blog en cliquant ici.

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Le très discret guépard du Sahara

Voici un article sur le guépard au sud de l’Algérie, publié dans La Nouvelle République (Algérie) du lundi 2 janvier 2017.

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par M’hamed Rebah

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Laurie Marker, fondatrice et directrice exécutive du CCF (fonds pour la conservation du guépard), avec un guépard – photo CCF

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Très rarement visible dans la nature, le guépard a fait irruption dans les médias, remplissant colonnes et écrans après l’alerte lancée par le Fonds pour la conservation du guépard (CCF, fondé en 1990, basé en Namibie), à propos du risque de son imminente extinction.

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La sonnette d’alarme a été tirée dans un rapport intitulé Le déclin mondial du guépard et ce que cela signifie pour la conservation, écrit par le Dr Laurie Marker, fondatrice et directrice exécutive de CCF, et le Dr Anne Schmidt-Kuentzel, directrice adjointe de la santé animale et de la recherche de CCF, et publié dans le journal Proceedings de la National Academy of Sciences.

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L’état des lieux dressé concernant la population restante de guépards réduite à 7 000 en Afrique et un petit nombre de moins de 50 en Iran, a amené le CCF à revendiquer le passage du statut des guépards d’espèce « vulnérable » à « espèce menacée ».

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Les médias qui ont rapporté l’information ne font pas état d’une référence à l’Algérie, mais les écologistes algériens et plus particulièrement les spécialistes du guépard se sentent certainement directement interpellés. En mars 2016, dans une déclaration au site d’informations Huff Post Maghreb, Abdelkader Benkheira, directeur de la protection de la faune et la flore à la Direction générale des Forêts, a confirmé la présence du guépard sahélo-saharien (Acinonyx jubatus hecki) dans les massifs du Tassili N’Ajjer et du Hoggar, au sud du pays, tout en rappelant qu’il est classé en « danger critique ». Si les effectifs de la population des guépards du Sahara déclinent dans son aire globale (bande sahélo-soudano-saharienne), ils sont par contre, a-t-il fait remarquer, en augmentation en Algérie. Il s’appuie sur « les inventaires d’organismes nationaux et internationaux qui montrent que la plus forte concentration de la population du guépard sahélo-saharien se trouve dans notre pays ».

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Guépard sahélo-saharien (Acinonyx jubatus hecki) – photo Wikipedia

En 2012, déjà, des spécialistes du félin de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) avaient relevé que « l’Algérie et le Tchad supportent la plus grande majorité des guépards de cette région, comprenant plus de 88 % de l’aire de l’habitat de l’espèce ». Ils estimaient leur nombre en Algérie à 38.

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Abdelkader Benkheira a donné quelques indications sur leur localisation dans le désert de Tanazrouft et le Tassili N’Ajjer qui offrent l’eau, le gibier et la quiétude qui sont « les conditions optimales pour la vie et la reproduction des guépards ». Mais ils sont aussi dans d’autres régions du Sahara, a-t-il ajouté sans plus de précision.

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On comprend sa prudence, le guépard du Sahara est l’une des espèces les plus menacées d’Afrique du Nord. A l’échelle internationale, il figure sur l’annexe I de la CITES à laquelle l’Algérie a adhéré en décembre 1982 et il a été intégré dans la liste rouge des espèces en danger d’extinction par l’UICN en 2001. En Algérie, la loi sur la chasse de 2004 le protège et l’article 3 de l’ordonnance du 15 juillet 2006 l’a inscrit, avec la gazelle dorcas, en tête de la liste des espèces animales menacées de disparition. Sa chasse est interdite. L’infraction est punie d’une peine d’emprisonnement d’un an à deux ans et d’une amende de cent mille dinars (environ 850 euros) à trois cent mille dinars (environ 2500 euros). En cas de récidive, la peine est portée au double.

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Plusieurs institutions algériennes sont mobilisées pour sa protection et sa réhabilitation. Une opération de conservation de l’espèce dans les régions du sud (Tamanrasset et Illizi) a été mise en place dans le cadre du programme UICN de l’Afrique du Nord, dans le but de récolter des informations relatives à l’état, à la distribution et à l’écologie du guépard. Il était question également de la création d’un centre de reproduction des espèces sahélo-sahariennes à Ghardaïa pour servir à sa réintroduction en milieu naturel. Pour sa part, Abdelkader Benkheira a parlé d’un plan pour la réhabilitation du guépard en Algérie, envisagé par l’Agence nationale pour la conservation de la nature (ANN), en partenariat avec l’UICN.

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Disparition de Monsieur Pierre Pfeffer, Vice-président de la Société nationale de protection de la nature (SNPN)

C’est avec beaucoup d’émotion et de tristesse que la Société nationale de protection de la nature (SNPN) a appris la disparition de Monsieur Pierre Pfeffer, secrétaire-général puis vice-président de l’association, décédé à 89 ans le 29 décembre 2016.

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Avec la disparition de Pierre Pfeffer la communauté scientifique perd certes un remarquable et fort dynamique protecteur de la nature mais aussi un excellent zoologiste. Fréquentant le Muséum national d’Histoire naturelle depuis les années 1950, il s’y impliqua véritablement à partir de 1959 après son entrée au CNRS, d’abord affecté au laboratoire des Reptiles et Amphibiens puis, avec la nomination de Jean Dorst, au laboratoire des Mammifères et Oiseaux où il termina sa carrière en tant que Directeur de Recherche.

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Il s’intéressa d’abord aux reptiles, ce qui l’amena à étudier le célèbre varan de Komodo auquel il consacra son mémoire de Diplôme d’Etudes Supérieures et qui l’amena également à publier ses fameux « Bivouacs à Bornéo ». Toutefois, tous les animaux et les plantes l’intéressaient. Il effectua ainsi un grand nombre de missions d’étude qui le conduisirent dans la plupart des régions du monde, avec un intérêt toutefois très marqué pour l’Asie et l’Afrique, notamment occidentale. De ces missions, il ramena des collections qui donnèrent lieu à des travaux de systématique et de biogéographie. Mais il revint surtout avec des notes de terrain originales sur la base desquelles il rédigea divers travaux d’écologie des peuplements et des écosystèmes, ainsi que d’importantes contributions à la biologie d’espèces mal connues (comme les emblématiques bovidés asiatiques que sont le Gaur, le Banting et le Kouprey). Remarquable polyglotte, il avait acquis une profonde connaissance de la littérature scientifique relative aux sujets qu’il abordait, ce qui donnait un grand poids à ses conclusions et assertions. Parallèlement à ces recherches et se basant sur ce dont il était le témoin durant ses innombrables voyages d’étude, Pierre Pfeffer s’est très vite investi dans la protection des espèces et des habitats menacés.

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Durant un demi-siècle il fut un acteur majeur de la conservation de la nature, aux niveaux national et international. Cette action, il la mena en particulier au sein de la SNPN. Ami personnel de Jean-Pierre et Christiane Guerlain, il fut à l’origine de la création de la réserve nationale du lac de Grand Lieu et suivait de près la gestion par la SNPN de ce joyau naturel. Pierre Pfeffer personnifia la Campagne Amnistie pour les éléphants menée par la SNPN. Pendant des années il se battit avec acharnement pour obtenir le classement de l’éléphant d’Afrique en annexe 1 de la CITES. Cette campagne rencontra un succès considérable auprès du grand public.

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Pierre Pfeffer s’impliqua dans bien d’autres associations naturalistes ou de conservation de la nature : l’Union internationale pour la conservation de la nature, dont il fut consultant ; le WWF France qu’il présida de 1976 à 1983 ; la Société française pour la protection des mammifères dont il fut le président ; il écrivait avec talent, hérité de sa mère journaliste, et il était membre des JNE.

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Pierre Pfeffer eut des responsabilités dans de nombreuses instances officielles. Il fut le secrétaire du Comité permanent du Conseil national de protection de la nature. Il présida durant 20 ans le conseil scientifique du Parc national du Mercantour et fut vice-président du conseil d’administration. Il fut membre des comités « ours » et loups » du ministère de l’Ecologie. Son action en Afrique occidentale lui valut de devenir Président du Réseau des Aires Protégées d’Afrique Centrale.

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Pierre Pfeffer défendit les causes chères à la SNPN en véritable combattant, comme il avait su l’être durant la seconde guerre mondiale en s’engageant dans la Résistance alors qu’il n’avait que 16 ans. Avec lui disparaît l’un des derniers mousquetaires de la protection de la nature.
Le président, Jean Untermaier, les membres du Conseil d’administration, les permanents et les membres de la SNPN saluent la mémoire de Pierre Pfeffer et présentent à sa fille, son épouse et son beau-fils, ainsi qu’à l’ensemble de sa famille leurs amicales condoléances.

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Contact :
Société nationale de protection de la nature
9, rue Cels, 75014 Paris, tél. 01 43 20 15 39
www.snpn.com – snpn@wanadoo.fr

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Hommage à Pierre Pfeffer, grand défenseur des éléphants

Nous avons la tristesse d’apprendre la disparition de notre ami Pierre Pfeffer, survenue le 29 décembre à Paris. Grand zoologiste, il participa à l’émission de télévision Les animaux du monde à la fin des années 1960 et fut l’un des premiers membres de notre association créée en 1969. Ardent défenseur des animaux, celui qui fut également président du WWF, lança la campagne Amnistie pour les éléphants au sein de la Société Nationale de la Protection de la Nature (SNPN) en 1987. En cette fin d’année où la Chine vient d’annoncer l’interdiction du commerce de l’ivoire, souhaitons que son combat n’aura pas été vain. Nous adressons toutes nos condoléances à sa famille. Voici sa biographie publiée dans l’Annuaire 2014 des JNE.

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par Roger Cans

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Pierre Pfeffer

Né à Paris en 1927, Pierre Pfeffer suit sa mère journaliste en Union Soviétique, et, déjà passionné d’animaux, adhère au cercle des Jeunes Naturalistes de l’école primaire qu’il suit à Moscou et se voit chargé de l’élevage des couleuvres ! Revenu en France à la veille de la guerre, Pierre Pfeffer s’engage à 16 ans, en 1944, dans les maquis FFI de l’Ardèche, puis, lorsqu’elle débarque en France, dans la première armée française du général De Lattre et participe aux campagnes de France, d’Allemagne et d’Autriche, dans le 19e Bataillon de Chasseurs (!) à pied. Sa première université, c’est donc la guerre et ses combats au cours de laquelle il ne rate cependant pas l’occasion d’observer la faune, notamment celle des montagnes d’Autriche.

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Démobilisé, il reprend le lycée au niveau du bac et sur recommandation de Théodore Monod, part en 1959 en Côte d’Ivoire, en tant que « naturaliste-voyageur » chargé de collecter des spécimens de faune pour le Muséum de Paris. Parmi ces « spécimens », il est malheureusement dans l’obligation, à la demande de l’administration française, d’abattre à deux reprises un éléphant blessé par des braconniers et ayant causé des accidents parmi les paysans africains. De là naît son premier intérêt pour ces animaux et les problèmes que posent leurs relations avec l’homme.

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De retour en France, il se lance sur le tard dans des études de sciences naturelles à la Sorbonne. Attaché au Muséum en 1957 et assistant de biologie animale à la faculté des sciences, il part pour un premier séjour (1955-1957) en Indonésie dans le centre de Bornéo et les Petites îles de la Sonde où il se consacre à l’étude du varan de Komodo et en fait son mémoire de DES en 1958. L’année suivante, il est nommé stagiaire, puis attaché de recherches au CNRS et travaille d’abord au laboratoire des Reptiles et Poissons du Muséum (professeur J. Guibé), puis définitivement cette fois, à celui des Mammifères et Oiseaux (professeur J. Berlioz).

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En 1963, il publie son premier ouvrage : Bivouacs à Bornéo. En 1966, sa thèse de doctorat porte sur le mouflon de Corse (« Systématique, écologie et éthologie comparées »), fruit de quatre années d’observations dans le massif de Bavela dans le centre de l’île. Il devient alors, presque malgré lui, spécialiste des ongulés montagnards d’Europe, mais aussi de ceux des forêts d’Asie et d’Afrique.

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Contacté par le journaliste François de la Grange, Pierre Pfeffer se lance aussi, malgré les objections de certains de ses collègues, dans les émissions animalières de la télévision, présentant à partir de 1969, l’émission Les animaux du monde sur la 1ère chaîne, puis Des animaux et des hommes sur A2. En 1969, il devient maître, puis directeur de recherches au CNRS, section « écologie ». Avec Théodore Monod et Jean Dorst, il milite activement pour l’écologie et la protection de la nature, mais à leur grande déception, ils ne sont que trois à s’engager dans cette direction sur les quelque 300 scientifiques du Muséum !

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Pierre Pfeffer a également été président du WWF France et membre du bureau international, ainsi que coordinateur de l’UICN et du PNUE pour les aires protégées d’Afrique occidentale et centrale. En France, il a été membre et secrétaire du Conseil national pour la protection de la nature au ministère de l’environnement. Egalement président du comité scientifique du parc national du Mercantour (Alpes Maritimes), il a eu, en 1992, la responsabilité d’identifier le premier loup tué en France et de confirmer, dans un cadre polémique dont on se souvient, la présence de l’espèce dans notre pays. Jusqu’à sa mort, il a plaidé pour sa protection, ainsi que pour celle de nombre d’autres espèces menacées, dont bien sûr, les éléphants !

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Retour à la terre, une histoire vécue

C’était un village abandonné au cœur de la Charente, perché en haut de la colline, qui ne demandait qu’à revivre.

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par Michel Sourrouille

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Les grosses exploitations ont chassé les paysans, revenir à la terre reste difficile. S’installer c’est compliqué, cela exige d’affronter une administration complexe ; il y a la MSA, la DDT et même la « Direction de la cohésion sociale et de la protection des populations » ! Donc beaucoup de papiers à remplir, c’est jamais clair et les interlocuteurs adaptés restent introuvables. C’est pourtant l’expérience multiple que traverse Pierre Varaillon, un éducateur environnement attiré par le concret du retour à la terre et par l’importance de la relocalisation.

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Dans Lavidaud abandonné, Pierre a voulu créer un élevage de poulet bio. Il est vrai qu’un BTS « gestion et protection de la nature » et des ancêtres agriculteurs aident à avoir foi en la terre. La maison n’avait qu’un seul point d’eau, tout était à refaire. Il vit dans une pièce, avec poêle à bois… mais ordinateur quand même. Il a bénéficié pour les travaux des bras de plusieurs membres de la famille, et bien sûr des copains. Une aventure solitaire a besoin de ressentir qu’on vit toujours en communauté.

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Il faut aussi pouvoir investir, 80 000 euros pour la maison et ses 9 hectares, sans compter la construction des poulaillers, qu’il a réalisés lui-même : 3000 volailles à l’année, ça prend de la place en plein air et on a a besoin quand on est poulet de sa maison refuge. Le déplacement des poulaillers à la fin de chaque lot de volailles permet de détruire tous les germes de maladies par le soleil et la pluie ; ce déplacement permet au lot suivant d’être sur une zone neutre avec un nouvel herbage. Que du bonheur ! Les poulets peuvent vivre le plus possible leur vie de poulet. Leur alimentation provient du travail d’un paysan en agriculture biologique à une quinzaine de kilomètres. Les aliments sont composés principalement de triticale (blé), pois, tourteau de tournesol, maïs et bien sûr tous les insectes et vers de terre présents sur les parcours. Les jeunes poulets raffolent même des orties ! Il faut dans tous les domaines rechercher la proximité pour être heureux.

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Pierre avait besoin de ce contact étroit avec les animaux. Les humains vivent en interrelations, plantes et animaux aussi. Il a un gros chien pour éloigner les renards, trois moutons de race rustique solognote qui ne dédaignent pas de manger ronces et lierre. Les ruches servent à la pollinisation, les arbres fruitiers au milieu des poules servent à digérer l’azote des déjections, culture et élevage sont associés.

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Pierre a donc beaucoup pensé son projet, il le mène à bien depuis octobre 2015. Mais il faut aimer la solitude, loin du vacarme de la ville… et se contenter de peu au niveau de son mode de vie. Une situation professionnelle en production bio n’est jamais idyllique, le poids de l’agriculture industrielle pèse encore sur Pierre. Faire son propre abattage et conditionnement est interdit sauf conditions drastiques, mieux vaut passer par une entreprise spécialisée qui prend quand même 2,44 euros par tête de poulet. Pour les débouchés, Pierre a trouvé en plus de la vente directe une municipalité de tendance écolo à 35 kilomètres qui veut promouvoir le bio par l’intermédiaire de ses cantines sociales et de l’EPHAD. C’est pourquoi il a fallu s’équiper d’une camionnette frigorifique avec certificat ATP (Autorisation de transport de produits). Les circuits courts sont préférables, mais avoir le bio et la proximité à la fois est un objectif encore lointain dans une société française très urbanisée. Il n’empêche que les poulets de Pierre vivent quatre mois en pleine nature alors que les poulets industriels ne connaissent que des cages pendant moins de deux mois.

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L’objectif de Pierre, c’est de vivre en harmonie avec ses convictions : produire sainement, conserver la biodiversité et le rapport au concret, dynamiser nos petites campagnes, et à terme sensibiliser la population à la nature qui nous entoure. Une trop large partie de la population, enfermée dans sa voiture et ses écrans, a oublié notre lien primordial avec la terre, cela doit changer. C’est pourquoi je préfère aller chez lui à pied en 25 minutes, mais tout le monde n’a pas ma disponibilité de retraité… et une maison à la campagne.

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Pétrole et changement climatique : l’accord de Vienne fait oublier celui de Paris

Dans les quatre ans à venir, l’investissement des grandes villes du monde pour lutter contre le changement climatique atteindra 375 milliards de dollars consacrés au remplacement des énergies fossiles par les énergies propres, telles que l’énergie solaire et l’énergie éolienne.

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par M’hamed Rebah

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c40_mayors_summit_2016C’est l’annonce faite à Mexico, jeudi 1er décembre 2016, par le groupe C40, qui est un réseau rassemblant les maires de grandes villes du monde. Le même jour, à Alger, une émission de Canal Algérie, chaîne de télévision publique, diffusée en direct, consacrée à l’Accord de Vienne conclu la veille par les pays exportateurs de pétrole, montrait, à travers un débat d’experts, que les préoccupations, chez nous, étaient plutôt centrées sur ce que pouvait rapporter encore la vente de cette énergie fossile.

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Il y a eu, durant le débat, quelques allusions furtives aux énergies renouvelables, mais l’impression qui s’est dégagée des échanges laisse penser que l’Accord de Vienne, qui redonne espoir aux pays qui vivent de l’exportation du pétrole, a fait oublier l’Accord de Paris qui consacre une démarche, en sens contraire, de réduction de l’utilisation des énergies fossiles – et le pétrole en est une par excellence – dans la perspective d’aller partout vers une économie non carbonée.

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La grande crainte exprimée au cours du débat de Canal Algérie est liée au degré de fragilité de l’Accord de Vienne, dont la décision de réduire les quantités de pétrole sur le marché mondial, risque d’être remise en cause par le nouveau président américain élu, Donald Trump, qui a promis d’engager les Etats-Unis dans le « tout fossile » sans limite, gaz de schiste, évidemment, compris.

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Quant à l’Accord de Paris (ratifié par l’Algérie le 13 octobre 2016), entré en vigueur le 4 novembre 2016 à la veille de la COP22 (22e Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, Marrakech, Maroc), il n’a pas été cité par les experts présents au débat, alors qu’il est sérieusement menacé par le même Trump qui pourrait en faire sortir son pays, et annuler ses engagements de financements « climat ». Il a dit que le changement climatique est un « canular ».

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Par beaucoup d’aspects, la démarche « politique » de lutte contre le changement climatique manque de crédibilité, voire de sérieux, à cause des multiples contradictions qui la marquent. Ainsi, pour la COP22, la mise en œuvre de l’Accord de Paris est vue comme une « priorité urgente », mais elle laisse un délai de deux ans pour en définir les modalités. Les pays de l’OPEP ne manquent pas une occasion pour souligner l’importance de promouvoir des alternatives énergétiques propres, ont signé et certains d’entre eux ont ratifié l’Accord de Paris, mais ils ne veulent pas ou ne peuvent pas abandonner le pétrole. De laborieuses tractations ont été nécessaires pour les amener à accepter de réduire leurs productions respectives de pétrole, et ce n’était pas pour des raisons climatiques mais pour faire remonter les prix, alimentant une spirale de production interminable puisqu’à 60 dollars le baril – qui est le niveau espéré par l’Accord de Vienne – les investisseurs seront encouragés à reprendre leurs forages même pour le non conventionnel, gaz et pétrole de schiste.

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Les investisseurs, ce sont les sociétés pétrolières qui, en même temps, c’est le cas de BP, Statoil et Royal Dutch Shell, affirment qu’elles veulent agir pour le développement des énergies renouvelables. En Algérie, il est question de confier la réalisation du programme de développement des énergies renouvelables à Sonatrach dont l’objectif prioritaire, pour le moment, est de développer ses capacités de production…d’hydrocarbures. Dans le système mondial actuel, la lutte contre le changement climatique s’efface devant l’impératif de l’accroissement des recettes d’exportations de pétrole tirées par une forte demande destinée à répondre aux besoins des pays consommateurs, tous deux, pays producteurs et consommateurs, engagés dans une compétition internationale qui exige toujours plus de croissance économique. Sans être spécialement dominée par les climato-sceptiques, l’opinion publique, en Algérie, ne montre pas un grand enthousiasme pour la lutte contre le changement climatique. Dans les médias algériens, les contributions sur le projet de loi sur la retraite ont eu plus de lectures que celles, très rares, publiées sur le thème de la COP22. Il reste aux écologistes soit la consolation que procure le vœu pieux de changement de paradigme, soit l’action persévérante, et coordonnée, pour renforcer les dynamiques locales qui finiront par consacrer ce changement de paradigme.

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Cet article a été publié le lundi 5 décembre 2016 dans la Nouvelle République (Algérie).

Pour en savoir plus sur la COP 22, voir le dossier de la SERE (cliquez ici).

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Canons à neige et folie douce


par Yves Paccalet

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Aurons-nous de la neige en hiver ? Dans les Alpes ? Dans les autres montagnes de France, d’Europe, du monde ?

Je contemple Courchevel, de l’autre côté de la vallée que j’habite. La station fait cracher des dizaines de canons à neige… Je sais : selon le vocabulaire officiel, on ne dit pas « canon à neige », mais « enneigeur ». On ne parle pas de « neige artificielle », mais de « neige de culture ». La litote ou la novlangue n’ont pas fini de nous reformater les neurones.

Au XXIe siècle, le principal problème des stations d’hiver est évidemment climatique. Voici des années que je le répète, que je le serine, que je le martèle aux responsables locaux, régionaux ou nationaux : dans nos montagnes, nous perdons, en tendance, chaque année un jour d’enneigement et un centimètre d’épaisseur de neige cumulée. Cela semble minime à ceux qui ne voient que le bout de leur nez. Mais un jour par an, au bout de 30 ans, cela fait un mois complet, soit le quart de la saison d’hiver actuelle ! Un manque à gagner inquiétant…

Les canons à neige paraissent être « la » solution. Mais seulement aux yeux des naïfs ou des bétonneurs… Ils exigent d’énormes réserves d’eau en altitude, donc des barrages (des « retenues collinaires », dit la novlangue). Ils consomment de grandes quantités d’énergie (d’électricité) : seules les plus riches stations peuvent se les payer. De toute façon, pour fonctionner, ils ont besoin qu’il fasse froid (si possible, moins de 0 degré Celsius) et que l’atmosphère soit bien sèche (l’idéal : un taux d’hygrométrie de 20 %).

Or, le réchauffement climatique sévit en altitude deux fois plus intensément qu’en plaine. Cela signifie moins d’eau qui tombe du ciel, ou de l’eau qui arrive sous forme de pluie au lieu de neige, et qui dévale trop vite la pente. Cela veut dire aussi un excès de chaleur qui s’oppose à toute tentative de fabriquer encore et toujours la fameuse neige « de culture »

Les stations françaises aujourd’hui en activité fonctionneront-elles encore dans 30 ans ?

J’en doute pour celles qui sont édifiées à basse altitude – autour de 1.000 mètres, soit la quasi-totalité de celles du Massif central, du Jura et des Vosges, mais aussi des Préalpes (Vercors, Chartreuse, Bauges, Aravis…). Dans les Alpes et les Pyrénées, les plus hautes et les plus rupines (Morzine, Avoriaz, Courchevel, Val d’Isère, Val-Thorens, L’Alpe d’Huez, Les Deux-Alpes, Isola 2000, La Mongie, etc.) survivront un peu plus longtemps, mais au prix d’investissements aussi affolants qu’incertains.

Si la montagne désire vivre demain du tourisme, elle n’a d’autre issue que de compter sur les quatre saisons et la belle nature. Je veux dire : au moins autant sur les parcs nationaux et les balades, que sur le ski et les activités connexes. Sur les ours, les loups et les chamois, autant que sur les kilomètres et les kilomètres obsessionnels de pistes bleues, rouges ou noires…

Mais les chamois et les loups dégagent de maigres profits, comparés aux gains mirifiques de la spéculation immobilière. Le pognon, je le crains, aura raison de la splendeur altière des cimes. L’artifice l’emportera probablement sur le bonheur des sites encore vierges et le respect de la vie sauvage.

Voici quelques jours (le vendredi 25 novembre, en commission réunie à Chambéry), une unité touristique nouvelle (UTN) a obtenu un avis favorable.

Celui-ci rend possible la construction, à Tignes, d’un nouveau village du Club Méditerranée (1.050 lits), et d’une piste de ski de plus de 200 mètres de longueur, entièrement couverte et éclairée jour et nuit, enneigée à l’année par des canons ad hoc, et couplée avec un centre aqualudique. Piscine à vagues et ski d’été sur béton… Artifice à tous les étages…

On enrage à cette perspective. Le ski d’été devient, certes, de moins en moins praticable en pleine nature, sur le glacier voisin de la Grande Motte que le réchauffement climatique fait fondre à toute vitesse et où béent les crevasses… Mais de là à transformer la montagne en triste parc d’attractions !

À 2.100 mètres d’altitude, en Tarentaise, avec une partie de son territoire au cœur du parc national de la Vanoise (ce symbole de la biodiversité libre et sauvage), la commune-station de Tignes bat tous les records en matière d’absurdité saccageuse. Elle a décidé de singer le « dôme alpin » artificiel et artificiellement enneigé que les pétrodollars du Golfe ont permis d’édifier dans le désert de Dubaï ! On veut croire que telle ne sera pas l’image ordinaire de nos montagnes dans les prochaines décennies. On craint les flocons de la désillusion…

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Cet article a été publié ici sur le + de l’Obs.

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