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La « santé unique » pour reconnecter agriculture, environnement et alimentation

La Société Française d’Ecologie et d’Evolution (SFE2) vous propose ce regard de deux agronomes, Michel Duru et Olivier Thérond, sur le concept de ‘santé unique’ en agriculture.

par Michel Duru et Olivier Therond *
Article édité et mis en ligne par Anne Teyssèdre (JNE)

 

 

Faire face aux crises environnementale et alimentaire nécessite d’analyser les interdépendances entre agriculture, environnement et alimentation. Nous avons montré précédemment que le concept de santé  permet de fédérer un ensemble de domaines disciplinaires s’intéressant aux écosystèmes à différentes échelles et aux hommes (voir Regard O6). Sur cette base, nous avons combiné ici les concepts d’une seule santé, de santé environnementale et de santé planétaire, en un concept englobant : la santé unique. Celui-ci permet d’articuler trois principes pour atteindre un bon état de santé des écosystèmes et des hommes tout en limitant l’usage d’intrants en agriculture et de médicaments pour les animaux et les hommes : i) développer la fourniture des services écosystémiques (SE), ii) boucler les cycles biogéochimiques, et iii) assurer l’accès à une alimentation saine et équilibrée.
Pour lire la suite de cet article sur le site de la SF2E, cliquez ici.

MERCI DE PARTICIPER à ces regards et débats sur la biodiversité en postant vos commentaires et questions sur les forums de discussion qui suivent les articles; les auteurs vous répondront.

* Chercheurs en agronomie à l’INRA,
UMR 1248 AGIR, INRA, Université Toulouse, INPT, 31326 Castanet Tolosan, France,
UMR 1132 LAE, INRA, 28 rue de Herrlisheim, 68 000 Colmar, France.

La réponse du ministère de l’Education nationale et de la jeunesse à la lettre ouverte des JNE sur les Sciences de la Vie et de la Terre (SVT)

Voici la réponse du ministère de l’Education nationale et de la jeunesse à la lettre ouverte des JNE sur l’enseignement des Sciences de la Vie et de la Terre (SVT).

Nous publierons prochainement une réponse argumentée à cette réponse qui, en tout état de cause, ne nous semble pas satisfaisante. En ce qui le concerne, le ministère de la Transition écologique et solidaire, auquel notre missive (en date du 17 février) était également adressée, n’a toujours pas réagi.

 

Le Cap-Vert : récit d’un voyage à Santiago et Fogo en février 2019

Sur une étendue de 58 000 km² dans l’océan Atlantique, l’ensemble des archipels macaronésiens présente plusieurs caractéristiques communes : une dépendance vis-à-vis d’un même climat dépendant de l’anticyclone des Açores ; une origine géologique complexe, à la fois volcanique et sédimentaire, des reliefs contrastés et variés en fonction des îles, une situation proche des continents européens et africains, et une histoire humaine commerciale relativement proche, liée à leur position géographique entre Europe et Afrique d’une part, et Amérique d’autre part.

Par Annik Schnitzler

L’ombre du pic de Fogo sur la Bordeira, dans les îles du Cap-Vert – photo Annik Schnitzler

Le Cap-Vert, composé de dix îles volcaniques et plusieurs îlots (14°45’–17°10′ N et22°40’–25°20′ Ouest), se distingue toutefois des autres archipels sur plusieurs points : un éloignement important de l’Europe en raison de sa position équatoriale, à 1500 km des Canaries, mais aussi des côtes africaines (570 km de Boavista à la côte du Sénégal), qui limitent fortement les échanges en termes de biodiversité.

Le Cap-Vert est aussi inclus dans une autre région climatique, qualifiée de « tropicale sèche à semi-aride du Sahel Africain ». Ainsi l’harmattan, vent associé au régime anticyclonique habituel de la saison sèche des climats tropicaux, n’existe que sur cet archipel. Il apporte un ciel clair, et une très forte luminosité bien que souvent fortement réduite par les poussières atmosphériques. Il existe de fortes variabilités en termes de pluviométrie annuelle, de 80-300 mm sur les côtes les plus arides à 1200-1600 mm en haute montagne. Les températures moyennes varient de 23-27° C sur les côtes, 35-40° C dans les plaines intérieures, mais 18-20° C, en haute montagne.

Certaines îles sont caractérisées par de hautes montagnes, aux pentes très raides (25-41° C), soumises à une érosion fluviale active renforcée par les activités humaines. Fogo constitue la plus haute de ces montagnes (Pic de Fogo), atteignant 2829 m. D’autres îles sont plates, où les dépôts sont dominants.

Ces îles sont les plus âgées de l’ensemble de la Macaronésie : ainsi l’île de Sal date de 26 millions d’années. En revanche, le pic de Fogo est toujours actif. L’énorme volcan primitif de l’île atteignait environ 3500 m d’altitude au cours du Quaternaire. Ce stratovolcan est proche de celui du Teide à Ténériffe, mais ne forme qu’un seul élément, qui par la suite s’est effondré en son centre. La partie externe circulaire, gigantesque, se nomme la Bordeira.

Le Pico du Fogo (îles du Cap-Vert) – photo Annik Schnitlzler

Le Pico du Fogo s’est dressé à l’intérieur de ce cratère en éruptions successives : en 30 éruptions très récentes (1500 à 1785), il s’est élevé à 2800 m, atteignant la hauteur maximale pour des basaltes. Depuis le XVIIIe siècle, les laves s’épanchent par ses flancs en petits cratères. La dernière éruption date de 2014.

Pourquoi cette dénomination de Cap-Vert ?

Les premiers hommes à mettre le pied sur ces îles étaient sans doute des pêcheurs provenant du Sahara tout proche, mais ils n’ont pas fait souche. Ces îles sont en effet nettement moins accueillantes que les vieilles îles de Fuerteventura ou Ténérife, car les ressources y sont limitées, que ce soient les plantes comestibles, les animaux à chasser, ou l’eau. La pauvreté floristique globale de l’archipel s’explique par les influences de climat désertique saharien (peu de pluies, en outre aléatoires), et la distance par rapport à l’Afrique subsaharienne. Mais en fait, on manque totalement de référents pour tenter de reconstituer ce qu’étaient ces îles avant le débarquement des Portugais, au XVe siècle.

Actuellement, les îles n’ont plus rien de vert. Même dans les îles montagneuses, le sol est couvert au mieux d’herbes desséchées, au pire totalement nu car piétiné par les chèvres. Depuis quatre siècles, le surpâturage, le feu et la collecte de bois (ressource rare dans les îles), ont détruit les milieux naturels : tout d’abord la végétation, puis les sols qui mis à nu dévalaient les pentes des montagnes lors des périodes de pluies torrentielles.

Des botanistes et historiens ont alors tenté de reconstituer les paysages originels. Il semblerait que les îles les plus arrosées aient été couvertes de communautés végétales à dominance arbustive par des espèces toujours vertes (ce qui justifierait le terme de Cap-Vert), comme une euphorbe de 2 à 3 m de hauteur (Euphorbia tuckeyana) d’où émergeait le dragonnier (Dracaena draco) de 10 m de haut. Dans les zones un peu moins humides, les communautés arbustives étaient composées d’armoise (Artemisia gorgonum), très odorante, et d’un lentisque (Periploca laevigata). Dans les ravins parcourus par des eaux souvent temporaires se trouvaient probablement de grandes quantités d’un arbre dénommé bois de fer (Sideroxylon). Vers l’aval, ces ravins comportaient probablement le figuier (Ficus sicomorus ssp gnaphalocarpa). En zone de contact avec les eaux salées, en bordure de mer, poussait le tamaris (Tamaris senegalensis). Il existe aussi un palmier local (Phoenix atlantica) sur les côtes rocheuses.

Sur les parties sud, se trouvait une savane arborée composée d’acacias (Acacia albica) et différentes graminées. Dans les parties très arides et rocheuses, se développait une liane (Cocculus pendulus), et plusieurs espèces d’Echium. Echium vulcanorum est une endémique stricte de Fogo, colonisant les lapilli, des fragments de lave éjectés par les volcans (du latin lapillus qui signifie en français « petite pierre »), couvrant les abords du cratère et l’intérieur de la caldéra Cha da Caldeiras. Une autre liane très abondante est Sarcostemma daltonii, poussant sur des rochers à proximité de la mer.

Malgré des altitudes suffisantes sur certaines îles (Santiago, San Antao), la laurisylve si typique des îles macaronésiennes, héritée des écosystèmes du Tertiaire, ne s’y est jamais développée. Du moins à l’échelle des dix derniers millénaires. En revanche, des forêts ont existé sur certaines îles lors des périodes pluvieuses du Pléistocène, ces deux derniers millions d’années. Un indicateur précieux de la présence de telles forêts se trouve dans les sols ferrugineux fossiles intercalés de coulées volcaniques, qu’on retrouve dans toutes les îles. Ces sols peuvent se voir sur les routes taillées dans les collines, ou dans les fondations des maisons lorsqu’elles sont en cours de destruction. L’importance des pluies lors des périodes quaternaires peut aussi s’évaluer à la grosseur des blocs arrondis qui parsèment les ravins qu’aucune rivière actuelle ne saurait déplacer ou même polir.

Sur l’île de Santiago, les populations d’euphorbes ont largement disparu – photo Annik Schnitzler

On peut imaginer que des forêts s’installaient sur des coulées volcaniques de manière périodique, puis disparaissaient lors de nouvelles coulées, à une période où l’activité volcanique était plus intense. Avec l’assèchement de la fin du Pléistocène, ces forêts ont été remplacées par des forêts à feuilles caduques constituées de Dracaena, Sideroxylon, Ficus, Echium et buissons d’euphorbes. Les sols étaient alors très humifères.

Quant à la faune, elle compte 228 espèces répertoriées. Les mammifères terrestres sont peu représentés, en dehors de 5 espèces de chiroptères. En revanche, les oiseaux endémiques sont plus nombreux (6 espèces et 16 sous-espèces : hirondelle (Apus alexandri), alouette (Alauda razae), rousserole (Acrocephalus brevipennis), moineau (Passer iagoensis). Sur les 36 espèces nicheuses, 9 sont marines. On compte aussi 130 espèces migratrices qui vivent sur les îles durant l’hiver. Les genres les plus fréquents parmi les reptiles sont le gecko (Tarentola sp.; Gekkonidae) et des lézards (Mabuya sp.; Scincidae). La faune marine est en revanche très riche.

Une surexploitation du milieu déjà ancienne

Toutes les espèces arborescentes ont été utilisées dès les premiers temps de la colonisation, pour le bois de construction (figuier), le chauffage et le tannage des peaux de chèvre (euphorbe, Periploca), des usages médicinaux (dragonnier). Toutes ces espèces sont devenues rares. A leur place ont été plantées grâce à de nombreux financements internationaux, des espèces exotiques (eucalyptus, Acacia albida, pin des Canaries, Prosopis entre autres), afin de lutter contre l’érosion des sols. D’autres espèces exotiques, issues des cultures, s’échappent dans la nature, occupant souvent des surfaces considérables. L’aloe est l’une d’elles.

Les paysages actuels sont donc plutôt consternants, du moins dans l’île de Santiago que nous avons parcourue durant plusieurs jours. Mais plusieurs initiatives tentent de préserver les milieux naturels et leurs espèces les plus en danger. De nombreux biotopes ont été identifiés sur toutes les îles du Cap-Vert et classés en conformité avec les critères de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) – Parcs naturels, Réserves naturelles et Réserve de la biosphère (îles de Sal, Boavista et Maio). Dans le cadre d’essais de multiplication d’endémismes, on doit mentionner le cas de la multiplication de plusieurs endémiques en danger comme le bois de fer sur l’île de Santiago ou la langue de vache (Echium vulcanorum), dans le cadre du Projet Parc naturel, sur l’île de Fogo. Sur cette île existe un Parc naturel localisé dans la partie centrale de l’île qui se compose du volcan, le cratère, la Bordeira et le périmètre de la forêt de Monte Velha.

Les tortues marines très chassées font l’objet de surveillances et de mesures de protection, en particulier sur Boa Vista. Sur l’île de Sal, les militaires surveillent également certaines plages, mais des tortues sont encore vendues très cher en raison de leurs vertus prétendûment aphrodisiaques.

Un des trésors de l’archipel est la langouste, servie dans les restaurants et à l’importation à très bon prix. Elles sont de plus en plus pêchées et les interdictions en période de reproduction ne sont pas respectées.

Les quelques espèces sauvages observées durant notre séjour sont le moineau à dos roux, le corbeau brun, présents en faibles densités un peu partout ; un flamant isolé fouillant le sol vaseux dans l’eau d’un barrage, une colonie d’aigrettes garzettes en bordure de ce même barrage, des hérons garde bœuf perchés sur le dos des bovins, quelques hirondelles (espèces non déterminées). La tourterelle turque est bien représentée, mais pas autant que les pigeons (féraux et autres), très présents dans les îles, par deux fois un faucon crécerelle chassant dans les plantations d’acacias. En bordure de mer, quelques rares limicoles (petit gravelot).

La faune domestique est en revanche bien présente des abords des villages aux montagnes ou bords de mer, notamment les chèvres et les vaches (dont une race rustique de bovidé à robe brune).

Parmi les espèces introduites, certaines ont une histoire particulière, comme celle du singe vert ou vervet (Chlorocebus sabaeus), introduit à Santiago depuis la fin du XVIe siècle. L’espèce s’est largement répandue durant 100 ans, puis a été persécutée pour les dégâts qu’elle faisait aux cultures. Actuellement, leur nombre est restreint et ils sont très farouches. D’autres animaux tout aussi invisibles, mais bien présents sont les rongeurs (souris, rat norvégien et rat noir), la mangouste, le lièvre.

L’histoire humaine

L’archipel fut une colonie portugaise jusqu’à une date récente, en 1975. C’est actuellement un Etat indépendant insulaire d’Afrique de l’ouest. A la différence des autres archipels macaronésiens, le Cap-Vert a été longtemps une plaque tournante pour les voiliers emportant d’Afrique leurs cargaisons d’esclaves destinés aux Amériques, ce qui explique que la majorité de la population soit d’origine africaine, quoique fortement métissée d’Européens, ou Africains du nord. Cela explique les variations dans les couleurs de peaux, yeux et cheveux.

Au Cap-Vert, la musique revêt une grande importance – photo Annik Schnitzler

Pêle-mêle, quelques observations lors de notre séjour

En 10 jours sur les îles de Santiago et de Fogo, nous avons été frappés par certains faits particulièrement intéressants : les lamentations sonores lors d’un enterrement, entendues durant plus d’une demi-heure, dans un petit cimetière de Santiago, en hauteur à Ruiz Vaz ; l’importance de la musique dans les bars, la rue, et leur représentation sur les murs souvent de manière très artistique; l’extrême amabilité et la grâce de cette population (c’est grâce à notre éducation, m’a expliqué un vendeur de souvenirs), et ce malgré un passé très lourd d’esclavage (qui nous a coupé de nos racines, me dira ce même vendeur), leur tolérance pour les animaux, non maltraités et évoluant souvent en totale liberté. Par exemple, les vaches se déplacent sur les grands axes routiers, les chiens vivent librement, dans les villages ou aux alentours. Ils se ressemblent tous, petits à robe fauve. Ils dorment ensemble la journée, parfois avec des chèvres, se réveillant le soir. On les voit chasser en solitaire, parfois loin des villages.

Visite du volcan de Fogo

L’intérieur du cratère est magnifiquement minéral, fait de multitudes de cratères de différentes dimensions et parsemé de coulées sombres totalement dépourvues de végétation. Actuellement, plusieurs villages de maisons à un étage, très simples, s’y trouvent éparpillés, souvent ornées de sculptures faites dans la lave par des artistes locaux. La fertilité du sol, qui est étroitement liée à l’activité volcanique et au microclimat dû à l’altitude et la température moyenne entre 25 et 28 degrés, a créé des conditions favorables pour la culture des arbres fruitiers, des légumineuses et de la viticulture, un cas unique de production à cette latitude.

L’ascension du grand pic de Fogo est l’attraction de l’île. Je l’ai faite avec un guide, Ernesto, avec qui j’avais rendez-vous à 6 h du matin, au lever du soleil. Après une marche d’une demi-heure pour atteindre le pied du volcan, l’ascension débute doucement au milieu de cultures éparses de vigne. Le soleil éclaire la face interne du grand cratère d’une splendide lumière orange, sur laquelle se projette celle du volcan du pic du Fogo. Les petits volcans sortent peu à peu de l’ombre à partir de la gueule béante du cratère. On passe des cultures de vigne, pommiers, ricin, de plus en plus éparses, aux coussinets éparpillés de plantes endémiques qui nous accompagnent jusqu’au sommet : Verbascum cystolithicum, aux jolies fleurs jaunes, caractéristique de la caldeira, ou Lavandula rotundifolia.

L’ascension, par un étroit sentier parsemé de scories, se fait progressivement plus éprouvante, sur 1100 m de dénivelé. Les pentes sont de plus en plus raides, et le sentier d‘accès finit par n’être qu’un amas de pierres à escalader.

L’intérieur du cratère au sommet du pic est profond, parsemé de coulées de soufre, fumant par endroits. On ne peut que longer les bords du cratère. Un corbeau brun passe en croassant, c’est le seul oiseau que j’ai observé durant cette montée de 3 h. Après 15 minutes de repos, nous longeons les bords du cratère pour atteindre la partie qui domine le petit Pico, qui correspond à la dernière bouche éruptive. La descente se fait tout d’abord par les rochers, puis sur une couche très profonde de scories. Nous soulevons la poussière en descendant à toute allure, car un bruit sourd d’avalanche de pierres nous parvient du sommet. Une belle randonnée tout de même, dans un paysage magnifique.

Charles Darwin

Charles Darwin a visité l’île de Santiago, qui fut en fait la première étape de son long voyage à travers le monde. Il avait accosté le 16 janvier 1832 à Santiago avec de très faibles attentes, après avoir entendu parler du vilain port de Praia, réputé pour son utilisation dans le commerce des esclaves. L’île a cependant marqué durablement son esprit. En effet, à l’époque de Darwin, la plupart des géologues pensaient que les événements géologiques du passé s’étaient déroulés rapidement. Le géologue Charles Lyell, proche de Darwin, affirmait le contraire. Or, après avoir découvert des fossiles calcaires intercalés dans les couches volcaniques, Darwin comprend que l’histoire de la Terre s’est construite sur une période très longue, confortant ainsi la théorie de Lyell. Sans la validation de cette théorie, il n’aurait pas pu expliquer la sienne (importance de la sélection naturelle dans l’évolution du vivant). En effet, la sélection naturelle ne pouvait se faire qu’au cours de temps très longs. Même si dans la suite de son voyage, il a encore pu vérifier la théorie de Lyell, c’est au Cap Vert qu’il en a eu la première preuve.

La visite des lieux qu’a fréquentés Darwin est à ce titre très émouvante. Il est fort dommage que la population de cette île n’en est pas fait davantage état, à la différence d’autres sites qu’il a visités dans le monde, comme la  Terre de Feu et les Galapagos, où sa présence est abondamment citée.

 

L’Aéropostale

Les vestiges d’une base de l’Aéropostale, construite en 1928 (Cap-Vert) – photo Annik Schnitzler

Il existe au Cap-Vert, dans une petite anse isolée à Calheta São Martinho, les vestiges d’une hydrobase de l’Aéropostale, construite en 1928. Il s’agissait d’une escale stratégique sur la route entre France et Amérique du Sud. Un site difficile à trouver, car perdu dans des champs d’acacias, et où on y accède après quelques kilomètres de chemins défoncés. On y trouve des vestiges divers, de bâtiments, rails, chariot. Une plaque commémorative à demi illisible est encore suspendue à un des murs d’un bâtiment. En 2003 a eu lieu une commémoration du 75e anniversaire de cette hydrobase. Depuis, tout a été abandonné aux chèvres et aux déchets. Nous avons écrit à l’association Mémoire d’Aéropostale, créée en 2004, indignés, mais n’avons obtenu aucune réponse.

 

Quelques références

Chevalier Auguste 1935 Les Îles du Cap-Vert : Géographie, biogéographie, agriculture : Flore de l’archipel, Paris, Laboratoire d’agronomie coloniale du Muséum national d’histoire naturelle.

République du Cap-Vert, ministère de l’Agriculture et de la pêche, direction générale de l’environnement, projet CV1/G4/A/1G/99. Deuxième rapport national de l’état de la biodiversité au Cap vert, Praia, 2002

PRAIA, juillet 2002 Edition : Direcção Geral do Ambiente – DGA

Cornelis J. Hazevoet 1 & Marco Masseti 2011 On the history of the green monkey Chlorocebus sabaeus (L.,1766) in the Cape Verde Islands, with notes on other introduced mammals. Zoologia Caboverdiana 2 (1): 12-24, 2074-5737

Les «amis des animaux» manifestent à Alger

Les manifestations populaires qui se déroulent quasi-quotidiennement depuis le 22 février, particulièrement à Alger, ont permis de révéler l’existence d’un groupe assez important d’amis des animaux.

par M’hamed Rebah

Ce groupe est constitué de vétérinaires et d’étudiants, majoritairement des jeunes filles, qui ont tenu à faire entendre leurs voix, samedi 30 mars, en occupant durant la matinée les escaliers de la Grande Poste, comme l’ont fait avant eux les architectes ou les Patriotes (qui ont participé à la lutte anti-terroriste pendant la décennie 1990) pour ne citer que ces deux catégories socioprofessionnelles.

Les «amis des animaux» qui ont vite attiré du monde par leurs slogans contre «galoufa» (nom donné par les Algérois à la fourrière canine) ont été regardés avec surprise et curiosité au départ, puis leur sit-in a été commenté avec la même formule d’agacement – «ce n’est pas le moment de présenter cette revendication »– que celle qui a été utilisée, la veille, vendredi 29 mars, par les « nouveaux censeurs », contre des militantes féministes qui ont cru profiter de la liberté de manifester pour exprimer sur leurs banderoles et par leurs slogans, leur exigence de respect des droits des femmes.

Les amis des animaux ont eu plus de chances que les militantes féministes qui ont été agressées physiquement Place Audin et ont vu leurs banderoles arrachées. Evidemment, l’enjeu n’est pas le même dans les deux cas. Les quelques dizaines de militants pour la cause animale ont réussi à gagner la sympathie de la petite foule qui s’est amassée en face d’eux et qui a pris sur les smartphones des photos et des vidéos destinées à être partagées pour recueillir les commentaires d’internautes et susciter des débats sur la Toile autour des questions posées par ce regroupement, insolite dans le cadre de manifestations populaires de contestation politique du « système ». Qu’est-ce que cela vient faire dans le mouvement populaire anti-système? L’explication n’est pas évidente, mais on peut penser que les amis des animaux souhaitent que le futur « nouveau système » reconnaisse les groupes sociaux qui apparaissent comme minoritaires ou qu’on qualifie de marginaux, par rapport à une « norme » dominante.

L’illustration comprend des phrases en arabe, en voici la traduction : sous « non à l’électrocution » (en français), « que me reproche-t-on ? » (à côté, la photo du chien); ensuite « contre galoufa » et la dernière phrase, « qui t’a donné le droit de me tuer ? »

Par contre, quand on pose la question du lien avec l’écologie et la protection de l’environnement, la réponse est rapidement donnée par une étudiante qui se dit à la fois amie des animaux et écologiste : les cadavres des animaux abattus, chiens et chats errants, sont jetés avec les déchets ménagers dans les centres d’enfouissement technique (CET) dont on sait qu’ils peuvent être assimilés dans beaucoup de localités, aux anciennes décharges avec une gestion à peine «améliorée» pour leur fonctionnement.

Les « amis des animaux » ont saisi l’opportunité offerte par le mouvement populaire pour se faire connaître dans l’opinion publique et ils ont réussi. Ce n’est pas leur première action, mais ils n’ont jamais eu une pareille audience. En juillet 2017, ils avaient organisé un rassemblement devant le siège d’un organisme, HURBAL (Hygiène urbaine d’Alger), qui gère les « galoufa », pour dénoncer les campagnes d’abattage menées par des agents de la fourrière d’El Harrach (banlieue d’Alger), mais cette action était passée inaperçue. Leur protestation vise en particulier les méthodes d’abattage, notamment l’électrocution qui est pourtant interdite par la loi, car elle entraîne, expliquent-ils, une mort lente et douloureuse pour l’animal. Après les « amis des animaux », verra-t-on sur les escaliers de la Grande Poste, un jour, des jeunes qui manifestent pour le climat comme il y en a de plus en plus régulièrement dans les capitales européennes et qui mobilisent autant de monde que les marches antisystème d’Alger ?

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du 1er avril 2019.

Faites votre boulot, merde !

 


par Christel Leca

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.Désolée si je vous choque, mais j’emprunte cette injonction à David Dufresne. Ce journaliste indépendant recense et documente depuis décembre dernier les violences policières lors des manifestations des Gilets Jaunes, dans l’indifférence générale, sauf depuis quelques semaines, et a reçu, le 14 mars dernier, le prix des Assises internationales du journalisme de Tours pour ce travail.

J’y étais. Il était très ému, paraît-il, parce que j’étais partie dîner en bonne compagnie au lieu d’assister à ce satisfecit en plénière. J’aurais juste aimé applaudir David Dufresne.

Les plénières des Assises m’ont ennuyée, mais pas les ateliers, ni les rencontres hors cadre. Invitée à Tours pour la présentation publique du rapport 2019 de l’Observatoire de la déontologie de l’information (ODI) (1), avec Patrick Eveno, président de l’ODI, Pierre Ganz, vice-président, et Véronique Richard, membre de la Société des lecteurs du Monde, je m’y suis régalée.

D’abord parce que rendre public un rapport intitulé « L’information mise en cause » est une bonne occasion de rappeler à nos confrères que la liberté de la presse s’use si l’on ne s’en sert pas. Moins les journalistes feront du bon boulot, plus on leur mettra dans les reins des lois « Fake News » et autres « Secret des Affaires ». Moins il seront nombreux à enquêter, à reporter au-delà de leur zone de confort (ce n’est pas une expression), à investiguer là où ça fait mal, plus ils seront attaqués. Ce n’est évidemment pas la seule raison, j’exagère…

La remise de ce rapport est, comme tous les ans, le moment de pointer – sans nommer les fautifs – des pratiques douteuses, scandaleuses ou dangereuses, mais aussi des initiatives positives. Cette remontée de faits et actes doit nous intéresser, professionnels de l’information, parce qu’elle nous invite à réfléchir sur nos pratiques. Elle est aussi une façon de montrer au grand public qu’il n’y a pas que des éditocrates malveillants ou proches du pouvoir qui travaillent dans les rédactions. Il y a des journalistes de grande valeur bridés, des pigistes exploités, des photographes et vidéastes empêchés de faire correctement leur travail par manque de temps et de moyens – lié à la pression de la rentabilité qui n’a rien à faire avec le travail d’informer.

L’ODI est un lieu de débats. Nous ne sommes pas toujours d’accord. Mais son rapport rappelle ainsi que « la question de la représentation des classes populaires, des femmes, des personnes non-blanches, des handicapés, catégories dont le baromètre publié par le CSA relève chaque année la sous-représentation chronique, reste vive ». Faire accéder aux écrans et aux programmes d’information les différentes catégories de la population avec équité est une préoccupation déontologique, comme le rappelle le Code des pratiques de la Fédération internationale des journalistes (FIJ) : « Le journaliste prendra garde aux risques d’une discrimination propagée par les médias et s’efforcera d’éviter de faciliter une telle discrimination, fondée notamment sur la race, le sexe, les mœurs sexuelles, la langue, la religion, les opinions politiques et autres et l’origine nationale ou sociale ».

Dans cette veine, j’ai assisté aux Assises à deux ateliers édifiants. Le premier, intitulé « Attentats, suicides, maladies graves : traiter du sensible », avec Marie-Christine Lipani-Vayssade, maître de conférences à Bailly-Université Bordeaux-Montaigne, Nathalie Pauwels, chargée du déploiement national du programme Papageno, Anne-Pierre Noël, fondatrice de l’Association de Journalistes et anciens journalistes pour une Information Responsable en Psychiatrie (AJIRPSY), et Caroline Langlade, journaliste et auteure, sous la houlette de Sophie Massieu, journaliste.

L’effet Papageno (du nom d’un personnage de la Flûte enchantée de Mozart, lire les explications ici) ? C’est le contraire de l’effet Werther, ce personnage de Goethe qui, en se suicidant, a donné envie à de nombreux lecteurs de passer à l’acte. Comme Marilyn Monroe : on a compté 12 % de suicides supplémentaires aux États-Unis en 1962, année de son décès. Raconter le suicide sous l’angle du romantisme a un effet désinhibant, c’est prouvé. Tout comme en préciser le mode d’emploi. Nathalie Pauwels sensibilise de nombreux journalistes à ce sujet. Mais, comme l’a rappelé une participante, c’est souvent sous la pression de la direction de la rédaction que le sensationnel prime. Nathalie Pauwels n’a pas encore réussi à s’introduire parmi les cadres dirigeants, malgré ses propositions. Le sensationnel. Une demande que l’on prête au lecteur ou au téléspectateur. Mais si on arrêtait ? Si tout le monde arrêtait ?

D’une manière un peu différente, Anne-Pierre Noël se penche sur les mauvais traitements journalistiques infligés à la santé mentale. Exemple frappant, celui d’un homme politique évoquant la schizophrénie pour qualifier les pratiques de ses homologues. Au journaliste de lui demander ce qu’il entend par là et si la comparaison avec une maladie aux symptômes précis, faisant l’objet d’une grande souffrance chez les personnes qui en sont atteintes et leur entourage est appropriée. Enfin, le témoignage de Caroline Langlade (2) fait froid dans le dos, pas uniquement parce qu’elle est une rescapée de l’attentat du 13 novembre 2015 au Bataclan. Elle a été harcelée par des rédactions assoiffées de témoignages. Ses propos ont été déformés. « Il existe une fascination malsaine pour la souffrance chez certains journalistes, inversement proportionnelle à la pudeur des victimes », qui doivent souvent lutter pour être respectées après avoir déjà vécu l’enfer.

Le second atelier, « Cultures du cœur : la marginalité dans les médias ? », était organisé avec le réseau Culture du cœur d’Indre-et-Loire qui fédère plus de 250 associations dans le domaine social et l’insertion. Animé par Edouard Zambeaux, journaliste, auteur de films et documentaires, producteur des Périphéries sur France Inter, cet atelier donnait la parole à des femmes et des hommes invisibilisés par les médias. Stigmatisés. C’est-à-dire réduits à un état (migrante, chômeur en fin de droits, SDF, etc.). Raconter des personnes, leur histoire, leurs conditions de vie, demande du temps. Puisque les mass media ne prennent pas ce temps, de nombreux média alternatifs voient le jour, hélas pas autant diffusés. « On devrait se battre pour que les classes populaires soient représentées dans les médias de masse », espère plutôt Edouard Zambeaux, qui a cependant dû jeter l’éponge en 2017 sur France Inter. Alors que les Gilets Jaunes ont notamment dénoncé le traitement médiatique de leur mouvement, ces médias alternatifs ont le mérite d’exister et de claironner « nous ne sommes pas un média neutre », à l’instar de l’émission « Salon de pauvres » sur Radio Béton (radio associative tourangelle).

Le 2 février, alors qu’elle s’approchait d’un Gilet Jaune pour une interview, Laury-Anne Cholez se vit demander pour qui elle travaillait. « Reporterre », répondit-elle et il lui serra chaudement la main en lui disant que l’équipe faisait un « super travail » ! Et si l’audience des mass média se voyait réduite, au bénéfice des média alternatifs ? Le journalisme aussi aurait gagné une bataille.

Dans un tweet, le 16 mars dernier, @Shimegi prophétisait : « Dans 90 ans l’héritier spirituel de ⁦‪@d_schneidermann écrira un joli bouquin pour se demander comment les journalistes n’ont rien vu venir. Il pourra ajouter : comment les journalistes n’ont pas vu qu’ils participaient activement (et ne comprenaient pas qu’on le leur reproche) ». Daniel Schneidermann, auteur de Berlin, 1933 – La presse internationale face à Hitler (Seuil, 2018), a lui aussi été primé aux Assises.

Cet éditorial n’engage que son auteure.

1 Où je représente les JNE.
2 Auteur de Sorties de secours chez Robert Laffont en 2017.

Algérie : le changement en cours doit donner sa place à l’écologie 

En Algérie, on peut manifester les vendredis et d’autres jours de la semaine, presque sans discontinuer, pour des motifs politiques et sociaux, et ne pas oublier d’aller reboiser à l’occasion de la Journée de l’arbre.

par M’hamed Rebah

C’est ce qu’ont fait, jeudi 21 mars, des écologistes endurcis, accompagnés de forestiers, à Ghardaïa, et, le même jour, à l’initiative de la Radio algérienne, à Bentalha (une banlieue d’Alger où les habitants avaient subi une attaque terroriste particulièrement meurtrière en septembre 1997). Les Algériens qui sont sortis le 21 mars un peu partout dans le pays pour planter des arbres, ont été, évidemment, de très loin, moins nombreux que les manifestants du lendemain, vendredi 22 mars. Pour trouver une mobilisation exceptionnelle pour le reboisement, il faut remonter au dimanche 21 avril 1963 quand toute la population d’Alger était sortie pour planter des arbres sur les pentes de l’Arbatache, une petite colline à la périphérie de la capitale, et protéger de l’envasement le barrage du Hamiz, situé en aval.

Planteur d’arbres en Algérie en 1962, René Dumont fut en 1974 le premier candidat écologiste à une élection présidentielle. Une candidature dont l’AJEPNE (aujourd’hui JNE) fut l’une des principales initiatrices – photo DR

C’est René Dumont, un agronome français, ami de notre pays, pacifiste et anticolonialiste, signataire en septembre 1960 du Manifeste des 121 (Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, signé par des intellectuels, universitaires et artistes), qui a été à l’origine de cette action écologique d’une ampleur encore jamais égalée chez nous. Arrivé à Alger fin décembre 1962, il fit une tournée d’une quinzaine de jours à l’intérieur du pays, au terme de laquelle, il suggéra au président Ahmed Ben Bella, l’idée du reboisement pour la protection des sols, contre l’érosion, et des barrages, contre l’envasement. René Dumont a ainsi contribué à enraciner le reboisement parmi les traditions des écologistes algériens.

En 2019, cette tradition est conservée, mais c’est la protection de l’environnement qui demeure, globalement, une préoccupation négligeable. Il y a la tentation de sacrifier l’écologie sur l’autel du « climat des affaires » pour faire plaisir aux institutions financières internationales. Elles nous « gratifieront » en retour d’une bonne note qui ne compensera jamais le préjudice irréversible causé à la belle nature algérienne.

Certains « experts » pensent que le salut de l’économie algérienne réside dans la suppression des autorisations pour laisser les « investisseurs » – dans l’industrie, l’agriculture et les services – engranger des profits sans retenue et au détriment de l’environnement. Faire l’impasse sur la protection de l’environnement, sous la pression exercée par les milieux d’affaires et les institutions financières internationales, sous prétexte qu’il faut libérer l’acte d’investir, ne devrait pas être toléré.

Le ministère chargé de l’Environnement a été progressivement dévitalisé et réduit aux actions de sensibilisation et de communication focalisées sur la gestion des déchets ménagers, et ponctuées d’opérations-pilotes qui consistent à répéter indéfiniment les expériences de tri des ordures, parfois dans la même ville, sans jamais commencer réellement à le faire. Les actions de nettoyage des lieux après les manifestations populaires des vendredis dans les grandes villes algériennes sont un magnifique geste éco-citoyen, mais ce civisme ne se répète pas les autres jours de la semaine, d’où la présence continue de tas de déchets quasiment à tous les coins de rue.

Le cadre de vie urbain est également agressé par le bruit lié à la circulation automobile (klaxons abusifs, coups de sifflets, postes radios à fond…) et par celui provoqué par les activités dites de loisirs (concerts bruyants de musique et hauts parleurs posés sur le trottoir), organisées par les autorités locales sur la voie publique et au milieu d’habitations, qui se prolongent tard le soir, dans un vrai tapage nocturne, au mépris de la tranquillité des riverains. Ces activités sont en violation d’un décret datant de 1993 et surtout de la loi sur l’environnement de juillet 2003, qui impose une étude d’impact pour les activités bruyantes sur la voie publique. Les nuisances sonores sont régulièrement évoquées et dénoncées par la presse algérienne qui se fait l’écho du mécontentement qu’elles provoquent dans la population. Mais du côté des autorités, à quelques exceptions près, aucun écho aux plaintes.

Les comportements anti écologiques chez les « décideurs », à quelque niveau qu’ils se trouvent, et chez le citoyen, sont appelés à disparaître inéluctablement, grâce aux changements qui commencent en réponse aux attentes exprimées dans les manifestations populaires de ces dernières semaines. En urgence, il faut bannir la mentalité du « tout équipement » qui était facilité par l’aisance financière et encouragé par la paresse et l’incompétence incompatibles avec la démarche de prévention, exigeante en capacités d’organisation et en ressources humaines qualifiées. La prévention et l’effort déployé en amont, n’ont que des effets positifs, par exemple : l’économie d’énergie, l’économie de l’eau, la réduction des déchets à la source, une meilleure préparation pour faire face aux risques naturels et technologiques et donc moins de dégâts. La politique de prévention permet d’éviter de faire des dépenses publiques inutiles, dans des projets qui sont toujours accompagnés de surcoûts douteux.

Cet article a été publié le lundi 25 mars 2019 par La Nouvelle République (Alger).

Propagande sylvestre

Lors d’une promenade en forêt domaniale située en bordure de la commune alsacienne où il habite, un membre des JNE a eu la surprise de trouver à l’entrée d’un sentier une petite affiche informant les usagers d’une coupe d’arbres.

par Jean-Claude Génot *

La manière dont l’information était libellée m’a interpellé. En grand caractère était écrit « Ici l’ONF entretient la forêt !». Entretenir signifie maintenir en bon état. Est-ce que couper des arbres maintient le bon état de la forêt ? S’il s’agit du bon état économique, couper des arbres rapporte à son propriétaire, mais encore faut-il ne pas trop en couper pour que le revenu soit régulier et qu’il s’agisse d’arbres de qualité vendus pour le bois d’œuvre. En tous les cas couper des arbres, notamment des gros, ne maintient pas la forêt en bon état écologique.

J’entends souvent des forestiers essayer de plaider leur cause ou justifier leur métier en disant que la gestion (mot qui a remplacé l’exploitation mais qui vient de l’entreprise et signifie contrôle et maîtrise) forestière améliore la biodiversité. Ainsi l’interprofession France Bois Forêt, sur son site internet ,nous dit que « la forêt doit être gérée pour garantir le maintien de la biodiversité ». Or il n’en est rien ! La sylviculture diminue la biodiversité comme l’ont montré les chercheurs de l’IRSTEA (à l’époque le CEMAGREF), dans une publication de synthèse (1) de 51 articles scientifiques collectés dans toute l’Europe. Leur article montre clairement que la plus forte biodiversité forestière se trouve concentrée dans les stades âgés et sénescents (insectes, lichens, champignons, mousses), ceux-là mêmes qui sont visés en premier par toute exploitation forestière. Qui plus est, les bois morts et les vieux arbres de grande taille au sol servent de tanière aux grands prédateurs (ours, loup et lynx).

Est-ce que ce qui se cache derrière l’entretien de la forêt ne traduirait pas plutôt le message suivant : sans « entretien », la forêt n’est pas en bon état (l’argument est d’ailleurs asséné avec un point d’exclamation). Cela signifie qu’il ne faut pas laisser les forêts sans « entretien », exit les réserves intégrales et autres forêts en libre évolution. Il y a des gros arbres qui à tout moment peuvent vous balancer une branche sur la tête et du bois mort au sol : dangereux et pas clean comme disait François Terrasson. Cette « haine » des forêts non exploitées est assez récurrente chez certains forestiers. Ainsi dans Le Monde du 3 novembre 2018, la directrice d’AgroParisTech Nancy (l’école qui forme les ingénieurs forestiers, notons au passage que la première année d’étude dans cette école est commune avec les agronomes, de là à dire qu’on veut former des forestiers pour qu’ils « gèrent » les forêts comme des champs d’arbres…) évoquait les forêts non exploitées dans le contexte des changements climatiques de la façon suivante : « Mais des forêts non gérées coûtent cher : les coups de vent entraînent la chute d’arbres qui coupent les routes, les coups de chaud favorisent les incendies. Ces perturbations favorisent à leur tour les invasions d’insectes, la dégradation des sols, et autres problèmes pour les écosystèmes et notre bien-être. Imaginer que les forêts laissées en libre évolution résisteraient mieux est un mythe ».

Nous verrons très bientôt, qui des forêts naturelles ou des plantations d’arbres mono spécifiques des Landes ou du Limousin, seront les mieux adaptées aux futures tempêtes et attaques d’insectes. De qui se moque-t-on ? Ces sottises sur les forêts naturelles rappellent l’article de Bourgenot (paru en 1973 dans Rev. For . Fr. XXV : 339-360 et intitulé Forêt vierge et forêt cultivée) avec les passages suivants : « devenue pour lui inhospitalière », « l’homme civilisé du 20e siècle serait parfaitement mal à l’aise, pour user d’un euphémisme, dans une forêt qui ne serait pas elle-même civilisée » ou encore « la forêt vierge n’est ni utile ni agréable à l’homme ». Force est de constater que les préjugés anti nature sont plus durables que la gestion forestière actuelle…

Mais revenons à notre affiche. L’ONF fait couper des arbres en forêt, mais il semblerait que le terme soit devenu tabou puisqu’il est question de « récolte de bois ». Jadis, les gens allaient ramasser, glaner ou récolter du bois en forêt, mais il ne s’agit plus de cela aujourd’hui. Le mot récolte est utilisé en agriculture et cette analogie avec la sylviculture n’est pas très heureuse en termes de communication. Pourquoi ne pas reconnaître tout simplement que l’on coupe des arbres en forêt parce que la société a besoin de bois ? Il s’agit sans doute de la nouvelle stratégie de communication issue du rapport (2) du ministère de l’Agriculture dont l’objectif est « de prévenir les risques de protestation du public contre l’exploitation des forêts, en cherchant à provoquer une prise de conscience de la nécessité de couper des arbres pour entretenir les forêts et récolter du bois. »

La communication consisterait à dire aux usagers qu’on coupe du bois pour les besoins de notre société (encore que c’est plus pour répondre aux intérêts de certaines industries) et la pédagogie permettrait de faire comprendre comment les forestiers s’y prennent pour sélectionner les arbres à couper. La propagande, elle, conduit à dire aux usagers qu’on coupe des arbres pour « entretenir » les forêts (voir plus haut ce que signifie entretenir). Plutôt que de remettre en cause la politique du produire plus qui mène à un rajeunissement des forêts, une montée en puissance de la plantation de résineux et une mécanisation avec des engins toujours plus lourds auxquels la forêt doit s’adapter, on préfère « communiquer» pour faire passer la pilule au grand public qui fréquente la forêt. Ce rapport expose sans aucun complexe la manière dont il faut que l’Etat s’y prenne pour faire adopter par la population le fait d’exploiter plus la forêt française car c’est bien de cela qu’il s’agit, derrière le doux euphémisme d’une économie « décarbonée ». Quel paradoxe que celui d’une société qui, pour éviter d’avoir recours à des énergies fossiles émettant des gaz à effet de serre, est prête à couper plus ses forêts qui sont d’excellents puits de carbone à condition de les laisser vieillir…

Une campagne de communication de l’interprofession France Bois Forêt a montré l’image d’un bûcheron muni de sa tronçonneuse au pied d’un grand et bel arbre avec le slogan suivant : « Mon métier, c’est aussi aider la forêt à respirer ». La métaphore est ridicule car les hêtraies multi-séculaires des Carpates de l’Est classées au patrimoine mondial de l’UNESCO avec près de 1 000 m3 de bois à l’hectare respirent et se régénèrent parfaitement bien sans aucune tronçonneuse. Avec des slogans aussi ridicules, qui veut-on abuser ?

Dans l’argumentaire du ministère de l’Agriculture pour ses opérateurs tels que l’ONF, on trouve des perles de la propagande sylvestre telles que :

«  Les surfaces de forêts françaises ont doublé depuis un siècle, le stock de bois est trop important par rapport à la production biologique de la forêt, alors que la France est importatrice ».

Cette rengaine sur le doublement des surfaces de forêts françaises est irritante quand elle n’est pas accompagnée d’une précision de taille : à savoir qu’il s’agit de jeunes forêts et souvent de plantations de résineux sur des terres agricoles que l’on serait bien naïf de nommer des forêts alors qu’il s’agit de champs d’arbres. Cela est confirmé par le fait que le volume moyen de bois à l’hectare en France est un des plus faibles d’Europe (moyenne nationale de 131 m3/ha ; source Inventaire forestier N°27, 2e trimestre 2011). De ce fait, affirmer que le stock de bois est trop important par rapport à la production biologique est un non-sens tant ces forêts sont jeunes et que seuls les vieux arbres produisant nettement plus de bois que les jeunes sont susceptibles de produire un important stock de bois.

«  La gestion des forêts françaises est durable, l’exploitation des forêts est une condition de leur santé et de leur fonction de pompe à carbone ». Evidemment, on pourrait débattre des jours sur le terme durable. Tout dépend de la conception de la forêt que l’on a, entre la version minimale des uns pour qui couper à blanc et planter des résineux est durable et la vision plus ambitieuse des autres pour qui seule une gestion irrégulière à couvert permanent avec du bois mort et des vieux arbres vivants mérite d’être qualifiée de durable. Ne revenons pas sur le fait que l’exploitation d’une forêt n’améliore en rien sa santé écologique, mais réduit sa biodiversité comme l’ont montré les chercheurs de l’IRSTEA, c’est-à-dire sa productivité biologique, donc sa santé économique à long terme.

Quant à la métaphore de la « pompe à carbone » pour les forêts jeunes, elle passe sous silence le fait qu’une forêt jeune capte 4 fois moins de carbone dans le sol qu’une forêt mûre, que l’exploitation d’une jeune forêt dépense plus d’énergie fossile que pour une forêt âgée, que le rapport déchets/bois est plus élevé pour une forêt jeune que pour une forêt âgée et enfin que la biodiversité d’une jeune forêt est bien moindre que celle d’une forêt âgée. Qui plus est, cette affirmation passe sous silence le devenir du carbone fixé (source : Philippe Lebreton).

« La gestion forestière contribue à la lutte contre le changement climatique ». La gestion forestière influence le cycle du carbone en forêt, donc elle agit sur le changement climatique, notamment dans sa capacité à stocker le carbone dans le sol. Mais cette affirmation n’est en rien une évidence si on ne précise pas de quelle gestion il s’agit. Ainsi des chercheurs (3) ont montré que les plantations de résineux effectuées massivement en Europe à la place des forêts feuillues naturelles depuis le XVIIIe siècle n’ont pas permis de faire de la forêt européenne un puits de carbone malgré le gain de surface couverte par des forêts mais au contraire d’accumuler une dette de carbone. Pourquoi ce paradoxe ? D’abord parce que l’exploitation de ces plantations de résineux sur des cycles relativement courts relâche le carbone accumulé dans la biomasse, le sol, le bois mort et l’humus. De plus, la conversion des feuillus en résineux modifie l’albedo ou pouvoir réfléchissant des arbres, pourtant plus bas chez les résineux que les feuillus, la rugosité de la canopée (la capacité à plus ou moins laisser passer la lumière) et l’évapotranspiration du sol, plus soumis à la lumière dans les plantations de résineux que dans les forêts de feuillus. Tous ces paramètres sont plus négatifs en termes d’atténuation de chaleur pour les plantations de résineux que pour les forêts naturelles de feuillus, d’où une contribution au réchauffement plutôt qu’une atténuation ! On voit donc que remplacer des forêts feuillues âgées par des résineux exploités sur des cycles beaucoup plus courts renforce le réchauffement climatique.

Le seul argument liant positivement l’exploitation forestière et le changement climatique est celui de l’usage du bois, matériau renouvelable, à la place des énergies fossiles qui génèrent des gaz à effet de serre. Encore faut-il ne pas trop exploiter et rajeunir les forêts ou remplacer les feuillus par des résineux comme il est dit précédemment au risque de baisser leur capacité à stocker le carbone et ne pas utiliser le bois pour le brûler ou en faire des produits à courte durée de vie comme les palettes. Là encore, tout le cycle du produit doit être envisagé avant d’affirmer que la gestion forestière permet de lutter contre le changement climatique.

« La certification forestière PEFC confirme l’engagement des forestiers dans une gestion durable de qualité de la forêt ». Même si les normes de certification PEFC ont été renforcées (4), sur le plan écologique elles ne sont pas à la hauteur des enjeux avec des coupes rases de deux hectares autorisées en zones de forte pente, avec la conservation d’un arbre mort ou un arbre âgé à l’hectare ou encore la non-utilisation de pesticides à moins de six mètres des cours d’eau. Il ne peut y avoir de gestion forestière durable avec l’usage de pesticides ou le recours aux coupes rases qui sont des pratiques économiquement et écologiquement non soutenables. Quant à l’unique arbre à conserver par hectare, c’est justement l’arbre « label » qui cache la forêt pas forcément bien gérée si par exemple on ne prend pas en compte le bois mort, élément essentiel du fonctionnement biologique des forêts. Exploiter des champs d’arbres ne demande aucune précaution, exploiter un écosystème nécessite une éthique spécifique de la forêt.

Alors que tout le monde se focalise (fort justement) sur les « infox », on oublie un peu vite les arguments tronqués ou les contre-vérités scientifiques distillées par des établissements publics ou des lobbys de l’industrie du bois pour servir la politique du produire plus. N’oublions pas que toute cette politique de mobilisation du bois en France est fondée sur une surestimation de 20 % de la production biologique des forêts françaises par l’Inventaire Forestier National (IFN), sans qu’à aucun moment après la reconnaissance de cette erreur par l’IFN, les objectifs de cette exploitation aient été revus à la baisse.

Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas seulement une question d’approche de la forêt : forêt production de bois pour les uns et forêt multi-usages pour les autres. C’est la conception même des arbres vus comme un gisement de matière première que des ingénieurs ont imaginé d’exploiter par une industrie extractive pour produire toujours plus d’énergie (5). Suprême forme de la propagande, on ose nommer cela la transition écologique alors qu’il s’agit d’empiler toutes les formes d’énergie possible. Fini l’arbre source d’émotion, d’émerveillement et d’imaginaire, dont le bûcheron peut prendre la mesure de la puissance. Désormais, les arbres sont fauchés comme les blés par des abatteuses, posés tels quels en tas sans laisser au sol l’indispensable matière organique apportée par les petites branches, prêts à être déchiquetés par une autre machine pour nos sociétés avides de toujours plus d’énergie.

* Ecologue

1 Paillet Y. et Bergès L. 2010. Naturalité des forêts et biodiversité : une comparaison par méta-analyse de la richesse spécifique des forêts exploitées et des forêts non exploitées en Europe. In Vallauri D., André J., Génot J-C., De Palma J-P. et Eynard-Machet R. 2010. Biodiversité, naturalité, humanité. Pour inspirer la gestion des forêts. Pp 41-49.

2 Bardon E et Dereix C. 2017. Plan de communication pour le secteur de la forêt et du bois. Rapport n°17050. Ministère de l’agriculture et de l’alimentation. 27 p.

3 Naudts K., Chen Y., McGrath M.J., Ryder J., Valade A., Otto J. & Luyssaert S. 2016. Europe’s forest management did not mitigate climate warming. Science 351 : 597-600.

4 Boughriet R. 2012. Gestion durable des forêts : les normes de certification PEFC durcies. https://www.actu-environnement.com/ae/news/PEFC-label-FSC-schema-national-certification-foret-bois-reglement-europe-tracabilite-14770.php4

5 Vidalou J-B. 2017. Etre forêts. Habiter des territoires en lutte. Zones. 196 p.

La « réponse » du ministère de l’Education nationale à la lettre des JNE sur l’enseignement des SVT (Sciences de la Vie et de la Terre)

Voici la « réponse » du chef de cabinet de Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale, à la lettre des JNE, en date du 16 février 2019, sur l’enseignement des SVT (Sciences de la Vie et de la Terre). Nous attendons toujours un signe de vie de la part de François de Rugy, ministre de la Transition écologique et solidaire, à que ce courrier (à lire ici) était également adressé.

 

Bananes publicitaires

Lors du Salon de l’Agriculture, une publicité enthousiaste traitait de l’« exception française ». Laquelle, me demandais-je ? Nous sommes si exceptionnels ! L’art de balancer sa trottinette au milieu du trottoir ? De rouler sur un passage clouté réservés aux piétons ? De laisser un cabot décorer la rue publique d’excréments tachistes ?

par Jane Hervé

Erreur, l’exception française, c’est sa façon de… produire des bananes. Certes, dit la publicité, « les règles sont radicalement différentes d’un pays à l’autre », certes « l’usage des produits phytosanitaires peut varier de 1 à 10… et l’écart de salaires de 1 à 30 ». La pub fait quand même preuve d’un sens de la relativité ; savoir que certains produits « interdits en Europe » sont « autorisés ailleurs ».

Mais…. Il y a un Mais. Il faut que tous apprennent par le biais de cette pub que « la banane de Guadeloupe et de Martinique est unique au monde ». Ni plus, ni moins. « Elle respecte les normes sociales et environnementales les plus élevées du monde », les normes françaises et européennes. Pourtant, le « Manifeste pour un projet global », rédigé par Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau (janvier 2000), rappelle déjà que « le scandale de l’utilisation du chlordécone et de l’épandage des cultures bananières aux Antilles n’a pas encore éclaté » (épandage interdit aux Etats-Unis depuis 1976). Edouard Glissant, à la conscience écologique, promeut déjà « les cultures biologiques à large échelle ». Dans La cohée du Lamantin (2005), Glissant précisait : « la banane est à l’agonie, les nappes phréatiques sont atteintes par les épandages de pesticides ». Des cancers se développent. Le chlordécone est classé « cancérigène possible » par le CICR, avec un risque de cancer de la prostate.

En 2019, une étude va être enfin menée par l’Institut National du Cancer sur les liens entre l’exposition au chlordécone et la survenue du cancer de la prostate. Bref, l’urgence écologique est toujours là, pour tous, même si la publicité semble l’oublier. Rappelons que le Manifeste propose une éthique véritable : « Agis dans ton lieu, pense avec le monde ». Ce qui se passe en Guadeloupe et en Martinique nous concerne tous.

Le teaser du colloque JNE « Effondrement ou transformations »

Voici le teaser de présentation du colloque organisé par les JNE le 19 mars prochain, sur le thème « Effondrement ou transformations ».

 

Ce colloque a lieu le mardi 19 mars, de 19 h 30 à 21 h 30, Salle Jean Dame, 17 rue Léopold Bellan, 75002.

Attention : entrée gratuite mais inscription obligatoire : contact@jne-asso.net