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Compte-rendu d’un atelier de l’AJE sur le cycle du carbone

Voici le compte-rendu d’une matinée organisée par l’AJE (Association des journalistes de l’environnement) au Conservatoire du littoral, le 18 juin 2014.
 par Roger Cans

 

Jean-Luc Fessard (NDLR : également membre des JNE) accueille les participants au nom de l’AJE. Il donne la parole à Philippe Ciais, chercheur au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE) à Gif-sur-Yvette. Première constatation : le C02 a une durée de vie très longue. 100 ans après son émission dans l’atmosphère, il en reste 40 %. Et 20 % 1.000 ans après ! Les émissions d’aujourd’hui sont donc pour les générations futures. Ce n’est pas tant le rythme des émissions qui est dangereux, mais son accumulation au fil du temps. Les émissions de méthane, qui semblaient stabilisées, recommencent de plus belle depuis 2005.

 

Global Carbon Project : il s’agit d’évaluer les émissions de carbone depuis l’année de référence (1990, Kyoto). Les émissions de carbone ont depuis baissé en Europe et aux USA, mais elles ont beaucoup augmenté dans les pays émergents, notamment la Chine et l’Inde qui brûlent beaucoup de charbon. Aujourd’hui, le taux d’émissions de carbone par habitant est identique en Chine et en Europe.

 

Global Carbon Atlas : lorsqu’on observe la planète entière, on constate que la moitié des émissions de carbone est absorbée par les océans et la végétation. L’océan absorbe de manière très régulière, mais pas la végétation. Pour maintenir la température moyenne au niveau de + 2° C, il faudrait se limiter à l’émission de 1.000 milliards de tonnes de carbone. Or il en a été émis déjà 500 milliards… En 2014, l’augmentation a été de 3 % par an, alors qu’il faudrait une diminution de 3 % par an.

 

El Nino : il joue le rôle de métronome dans l’océan Pacifique. Le réchauffement global est actuellement moins prononcé que pendant les 20 années précédentes. La dernière décennie a été plus humide et plus froide. Ce qu’on observe, c’est la formidable résilience de la végétation après un stress hydrique (photos des Ghats, en Inde, avant et après). Le cas de l’Australie qui reverdit après la sécheresse. D’une manière générale, les forêts boréales apprécient le réchauffement, alors que les forêts tempérées souffrent de stress hydrique. Le dérèglement climatique multiplie les événements extrêmes, quels qu’ils soient.

 

En juillet 2014, la NASA va lancer le satellite OCO2 pour étudier le CO2 dans l’atmosphère (le lancement précédent avait échoué). Cela devrait apporter les informations qui manquent encore. On observe à l’heure actuelle une extension de la zone tropicale. Le résultat, c’est davantage de pluies à l’Equateur, et davantage de sécheresse en zone subtropicale.

 

On aborde le rôle des océans avec Laurent Bopp. Les puits de carbone de la mer absorbent environ un quart des émissions. Le carbone anthropique est concentré dans l’Atlantique nord, car le CO2 se dissout mieux dans l’eau froide. On assiste donc à l’acidification des océans, qui relève de quatre facteurs : la température de surface, le PH de surface, l’appauvrissement en oxygène et une baisse de la production de phytoplancton. L’acidification, sous forme de « neige océanique », peut descendre jusqu’à 4.000 m de profondeur et donc nuire aux milieux riches en diversité biologique. L’océan stocke 95 % de la chaleur additionnelle totale.

 

Avec Nicolas Viovy, on s’intéresse au rôle de la végétation et des sols, aux flux biosphériques, c’est-à-dire aux échanges entre l’air et la terre. On constate les effets bénéfiques du CO2 sur la photosynthèse, donc une croissance favorisée par la température et une meilleure résistance au stress hydrique. Pour mesurer les effets du CO2 sur la végétation, on édifie des tours expérimentales dans la forêt qui diffusent le gaz carbonique sur un périmètre bien délimité. C’est le cas aux Etats-Unis, mais aussi en Chine et au Brésil. On observe une augmentation très rapide de la croissance avec un doublement de CO2. Mais il faut pour cela un minimum d’azote (oxydes d’azote de l’air) et de phosphore dans le sol.

 

Le CO2 est donc bénéfique pour la végétation. Le réchauffement prolonge la saison de végétation dans le Nord. Le dégel du permafrost dégage du CO2 en plus. Il faut aussi tenir compte des feux, qui ont un puissant impact. Le carbone terrestre est aussi transporté par les rivières. Mais la plus grande masse est sédimentée avant d’arriver à la mer.

 

Le méthane est produit pour moitié dans les zones tropicales inondées, et pour moitié par les activités humaines comme les mines de charbon et surtout l’élevage. Le méthane peut être « nettoyé » par les hydroxydes (OH), un élément très puissant mais en quantité infime.

 

Une question est posée sur l’agriculture bio, qui serait la solution. « Pas forcément, répond Philippe Ciais. Au mètre carré cultivé, oui, mais il faudra beaucoup plus de surface. » Il observe qu’il faut dix fois plus de surface pour les protéines animales que pour les protéines végétales.

 

Les jardins partagés de Montreuil

En préambule à leur Assemblée Générale annuelle, le 17 juin 2014, les JNE étaient invités à découvrir des jardins partagés à Montreuil (Seine-Saint-Denis).

 

par Roger Cans

 

Jardin-Montreuil

Les JNE à la découverte d’un jardin partagé à Montreuil, en Seine-Saint-Denis – photo Eric Samson

Nous avons rendez-vous Place de la Fraternité, qui marque la frontière entre Montreuil et Bagnolet (Seine-Saint-Denis). Une place ombragée de platanes, avec des tables de ping-pong en dur et des bancs également en dur, décorés de céramiques méditerranéennes selon un design à la Gaudi. Nous nous retrouvons à une quinzaine dans le premier jardin partagé à visiter. L’entrée est presque monumentale, grâce aux portes en bois fabriquées par l’artiste plasticien Yaya.

 

Sur le mur du grand bâtiment HLM, à gauche, une fresque a été peinte à partir de dessins d’enfants. Et l’on pénètre dans un petit terrain ombragé par les buddleyas et les ailantes de l’ancienne friche. Fleurs et légumes ont été plantés dans des casiers de bois, posés sur des géotextiles qui protègent de la pollution du sol.

 

Nous sommes accueillis par Catherine Pilon, ancienne première adjointe (Verte) de Dominique Voynet, et adjointe aux transports dans la nouvelle municipalité (Parti de gauche). Elle nous explique que la politique des jardins partagés a été lancée à Montreuil en 2008, lorsque le jardin partagé qui se trouvait en face, sur la commune de Bagnolet, a été démantelé pour un projet de construction. La population s’est alors mobilisée pour sauver un chêne-liège, planté là jadis par un habitant revenu des Landes.

 

Une association s’est créée spontanément, appelée Autour du chêne. Et c’est cette association qui a décidé de créer de nouveaux jardins partagés. De l’autre côté de la place, sur la commune de Montreuil, se trouvait justement un terrain vague, laissé en friche après l’incendie d’un hôtel meublé.

 

Les responsables du jardin nous expliquent que la décision de créer dans cette friche un jardin partagé a été prise il y a trois ans par l’association Autour du chêne, qui a signé une convention précaire avec la municipalité. Le terrain, communal, n’est en effet que prêté à l’association, pour une durée indéterminée mais révocable à tout moment. Les bacs en bois sur géotextiles ont été financés par le Conseil de quartier, qui dispose d’un budget fourni par la ville.

 

« Le jardin partagé ne se décrète pas », nous dit-on. « Il faut que la population s’approprie l’initiative et s’y investisse d’une manière ou d’une autre, car les élus ne sont pas très motivés là-dessus ». Exemple de participation : les copeaux de bois étalés sur le terrain et les bacs à compost ont été fournis par une entreprise locale de recyclage de palettes (aujourd’hui fermée : nous ne la visiterons donc pas). Cette entreprise embauchait et formait des Roms qui squattaient la place et sont aujourd’hui installés dans des unités « modulables ». De même, le jardin installé sur le toit-dalle du magasin Décathlon est cultivé par une association de femmes maliennes.

 

Dans ce jardin, les cabanes sont collectives, mais les parcelles plantées individuelles. « Un enfant qui a vu ses premières fraises veut les retrouver le dimanche suivant ». Le jardin est en effet ouvert au public tous les dimanches après-midi, ou lorsque s’y trouve un jardinier (amateur).

 

La difficulté est de faire la part entre le pérenne et le précaire. Curieusement, au fond du terrain, se trouve une parcelle privatisée depuis des années, par un voisin qui a mis son échelle sur le mur. L’association le laisse disposer librement de son bout de terrain enclavé, mais elle y a installé une ruche pour que les enfants puissent s’initier à l’apiculture.

 

Dans un coin du jardin, un enclos de bottes de paille, qui sert à mettre des poules pour quelques heures. De l’autre côté, un abri bâché permet de recueillir l’eau de pluie dans des fûts de plastique. L’arrosage est en effet problématique durant l’été. Heureusement, il y a une fontaine sur la place en cas de pénurie…

 

Nous nous rendons ensuite dans un autre jardin où Yaya construit un abri. Sur un mur : « grève des loyers, crève les huissiers »… Ce jardin s’appelle « Tant qu’on sème » et n’a que deux mois d’existence. Les bacs à fleurs et à légumes (tomates surtout) ont été disposés sur des cartons, pour éviter la aussi la pollution des sols. Au fond du terrain, un escargot géant en bois qui avait été installé place de la Fraternité pour indiquer l’entrée du jardin.

 

De l’autre côté de la rue, on aperçoit les logements modulables (rutilants de couleurs), où ont été réinstallés les Roms qui squattaient la place. Catherine Pilon explique que cette politique courageuse a coûté cher à Dominique Voynet…

 

Notre pérégrination nous fait passer devant une ancienne brasserie en brique reconvertie en centre culturel. Et nous arrivons à la Casa Poblano, un bar restaurant « culturel et solidaire », où se tiendra l’AG, terminée par un repas bio. Cette banlieue proche, recommandée par Thomas Blosseville (NDLR : membre du Conseil d’administration des JNE), est décidément riche d’initiatives à découvrir.

 

La transition énergétique est l’affaire de tous

 


par Carine Mayo
Mayo-Carine

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Ce devait être une mesure-phare du quinquennat. La loi sur la transition énergétique, prévue initialement en juin 2013, ne pourrait finalement être adoptée qu’en 2015. Que contiendra-t-elle ? Ségolène Royal, ministre de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie, devrait en présenter les grandes lignes à l’issue du conseil des ministres mercredi 18 juin. Les attentes sont fortes concernant le financement de la rénovation énergétique des bâtiments et le soutien aux énergies renouvelables, essentiels pour diminuer nos émissions de CO2, la mise en place d’une fiscalité écologique, la redéfinition de la place du nucléaire dans notre mix énergétique, alors que la Cour des comptes vient de pointer l’envolée des coûts de production de l’électricité issue de nos centrales atomiques vieillissantes…

 

Mais nos gouvernants peinent à impulser ce qui devrait être un vrai changement de société plus qu’une simple modification de nos choix énergétiques.

 

Et pourtant, les idées ne manquent pas pour inventer ce que pourrait être le monde de demain. C’est ce que nous sommes allés constater en Angleterre à Totnes, berceau des villes en transition, un mouvement qui a essaimé à travers la planète. Des citoyens y mettent en place des initiatives pour diminuer notre dépendance au pétrole. Face à ceux qui voudraient nous faire croire que le salut énergétique réside dans le nucléaire ou dans les gaz de schiste, ils répondent sobriété et relocalisation de l’économie. Jamais nous n’avions vu une ville où il y a autant de magasins de produits bio et locaux ! Et si les habitants n’ont pas encore pu faire reculer la place de la voiture dans les rues, au moins ils ont réussi à empêcher l’implantation d’un café Costa, une chaîne britannique qui installe ses bistrots standardisés un peu partout. Pas question de renoncer à son identité et aux sandwiches à base de produits régionaux ! L’alimentation est une source importante d’économies d’énergie et l’association Transition Town Totnes organise des forums des entrepreneurs pour mettre en lien producteurs locaux et commerçants. La petite cité touristique fourmille d’initiatives portées par des dizaines de personnes, comme dans ces rues en transition où des groupes de voisins échangent des tuyaux pour diminuer leur consommation d’énergie, d’eau, cultiver leur jardin…

 

Très différent est l’exemple de Grande-Synthe, ville de la banlieue de Dunkerque, que nous avons visitée à l’occasion du DD Tour organisé par le Centre Ressource du Développement Durable (Cerdd). Ici, l’initiative est portée par la municipalité et son maire, Damien Carême. Celui-ci s’est entretenu avec Rob Hopkins, le fondateur du mouvement des villes en transition, a lu et rencontré tous les écolos de France et de Navarre et a fait de la transition l’axe central de sa politique. A ceux qui l’accusent de faire du greenwashing, il rétorque que dans cette ville où le revenu moyen des foyers est de 10000 euros par an, il est essentiel de faire baisser les dépenses des ménages en mettant à leur disposition des bâtiments bien isolés, des parcelles qu’ils peuvent cultiver… Ici, les logements sociaux basse consommation et les jardins partagés fleurissent, la cantine scolaire est bio et locale, les espaces verts sont entretenus sans pesticides, les vaches et les moutons remplacent les tondeuses, une monnaie locale est à l’étude… La transition bénéficie de ce qui manque à Totnes : une volonté politique. Mais à l’inverse de la cité anglaise où la démarche est partagée par un grand nombre d’habitants, tout repose sur une équipe municipale. Qu’adviendra-t-il une fois que celle-ci aura changé ? Aura-t-elle réussi à faire évoluer les mentalités ? Pour inventer un nouveau modèle de société plus écologique et moins énergivore, les initiatives locales et citoyennes ne suffisent pas. Il faut aussi des décisions fortes au niveau national et international. Et nous suivrons avec attention les débats sur la loi de transition énergétique ainsi que le sommet mondial sur le climat qui se tiendra à Paris en décembre 2015.

 

Le voyage des JNE à Totnes a pu être réalisé grâce au soutien de l’entreprise de thé bio et équitable Les Jardins de Gaïa, des éditions Terre Vivante et Les petits matins, du magazine Les Quatre Saisons du jardin bio, de Roger Cans, auteur de Petite histoire du mouvement écolo en France (éditions Delachaux et Niestlé), de Pascale d’Erm, auteur de Ils l’ont fait et ça marche (éditions Les petits matins), ainsi que de tous les généreux donateurs qui nous ont rejoints sur la plateforme de financement collaboratif Kisskissbankbank. Un grand merci à tous !

 

Présidente des JNE, Carine Mayo vient de publier Le guide de la permaculture au jardin (éditions Terre Vivante).

 

Médiatisation(s) de l’écologie

Voici le compte-rendu de la Journée d’études sur le thème Médiatisation(s) de l’écologie organisée par le RUCHE (Réseau universitaire de chercheurs en histoire environnementale), l’AHPNE  (Association pour l’Histoire de la Protection de la Nature et de l’Environnement ) et l’Université de Limoges, à la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) le 16 mai 2014 à Nanterre.

 

par Roger Cans

 

La directrice présente la BDIC, fondée en 1917 par les époux Leblanc et officiellement réceptionnée en 1918. Cécile Tardy précise que l’écologie est devenue un axe de développement de la BDIC. Le directeur des archives est Franck Véron, mais il est absent.

 

Anne-Claude Ambroise-Rendu, sociologue à l’Université de Limoges et organisatrice de la journée avec Charles-François Mathis, présente la journée et ce que « médiatisation » veut dire. Les journalistes environnement, qu’ils le veuillent ou non, sont à la fois des observateurs et des acteurs. Ce que disait Hervé Kempf : « Tu es journaliste et écolo, assume ». Dans les années 1970, la médiatisation est faite par des non professionnels et les liaisons restent horizontales. Serge Moscovici définissait la chose en trois temps : 1) La diffusion. 2) La propagande. 3) La propagation.

 

Si l’on remonte à la fin du XIXe siècle, on observe un nouveau regard sur la nature en raison du développement des loisirs et du tourisme. Quant à la presse militante, elle prospère avec l’affaire Dreyfus. Sous le Second Empire, la nature, pour les Parisiens, c’était la forêt de Fontainebleau. Puis est né le Touring Club de France en 1891 et l’association Paysages de France en 1901. La défense de la nature est alors réservée à une élite. Par exemple, Jacques Ellul et Bernard Charbonneau qui, après la Seconde guerre mondiale, écriront dans l’hebdomadaire protestant Réforme.

 

A partir de 1970, c’est l’effervescence médiatique de l’utopie post-68. On dénombre 167 titres entre 1970 et 1977. La presse locale et régionale est dominante en la matière. La Gueule Ouverte de Pierre Fournier tire à 70.000 exemplaires. Une presse d’exaspération qui, en général, ne dure pas. Dans la presse généraliste, Le Monde est le premier quotidien à créer une rubrique Environnement en 1972. Il y a une mobilisation citoyenne autour du nucléaire et du Larzac. Comme au temps de l’affaire Dreyfus, le clivage gauche/droite est bouleversé. L’opinion publique est indéfinissable. Une première phase est apparue avec les années 1970. La deuxième après le sommet de Kyoto sur le climat (1997).

 

Le journalisme qui traite de l’écologie est-il scientifique ? Politique ? Il y a les savants lanceurs d’alerte, les experts, les vulgarisateurs, les journalistes « en lutte », etc. Le changement climatique, seuls les journalistes de l’environnement en parlent. Ce sont les « marchands de doute » de Jean-Paul Deléage. Parmi les femmes, on remarque Josée Blanc-Lapierre. On s’interroge toujours sur l’indépendance de la presse et l’efficacité de la médiatisation. La plus efficace est-elle la presse généraliste ou la presse militante ? Doit-on changer de politique ou changer les comportements ?

 

Le philosophe Fabrice Flipo (Telecom & Management, SudParis) s’interroge sur « l’introuvable histoire de l’écologie ». On parle d’Ellul et de Charbonneau, mais où sont leurs ouvrages ? Dominique Allan-Michaud conserve des archives de l’environnement dans l’Essonne, mais ses stocks ne sont pas classés. Quand Hervé Kempf veut s’occuper de Notre-Dame des Landes au journal Le Monde, il y a problème. L’engagement est admis pour un journaliste, sauf pour l’écologie. S’agissant du mouvement ouvrier, l’histoire est très riche, mais pas pour l’écologie politique. Il distingue l’environnementalisme, qui observe, et l’écologisme, qui veut supprimer les causes de la dégradation de l’environnement et changer les choses.

 

Trois points, maintenant : 1) Les causes de la dégradation : c’est l’homme. Mais, après mai 68, on se demande lequel : l’indigène ? Le Nord ? Le Sud ? 2) On avance des explications scientifiques. Mais on ne les a pas toutes, d’où le principe de précaution, qui revient au pari de Pascal. 3) La sociologie de l’écologisme : un mouvement social selon Touraine. On impute la faute à Platon, à Heidegger, à personne… et l’on pense que la providence technologique réglera tout. On revient alors à la controverse libéralisme contre anti-capitalisme. Les Verts sont-ils des pastèques (verts à l’extérieur, rouges à l’intérieur) ou des réactionnaires selon Luc Ferry ? Avec Bruno Latour, on ne parle plus d’écologie politique. Le vivant est non cartésien, d’où l’animisme, la nature réenchantée, le panthéisme d’Edward Goldsmith. Déterminisme ou créativité ? La nature est en perpétuelle évolution.

 

Dans les sommets internationaux, on invoque le changement. Et si tous les hommes vivaient comme les Américains ? On débouche sur l’universel, le planétaire, les pays émergents comme les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du sud). La stratégie a changé : avec le mouvement ouvrier, la majorité élimine la minorité. Avec le mouvement écolo, la minorité veut convaincre la majorité. Serge Moscovici le disait : l’avenir est incertain. L’effondrement de l’URSS a surpris tout le monde. La place de l’écologie dans l’espace public est restreinte : presse, bibliothèques, etc. Tout dépend du concept que l’on a de la nature. Il y a la nature reconstruite, comme les OGM, ou la nature comme un tout, selon Marie-Angèle Hermitte.

 

Chargé de cours à Sciences Po et à l’Ecole Polytechnique, Guillaume Sainteny s’attache à définir l’écologie. Pour lui, c’est un mouvement social avant d’être un mouvement politique. Sa visibilité et sa légitimité dépendent beaucoup de l’effet d’agenda, c’est-à-dire ce à quoi il faut penser. L’écologisme connaît des mouvements cycliques, qui sont actuellement bas. De 1968 à 1980, son émergence est apparue dans la presse animalière, les revues de pêche et toutes les publications s’intéressant à la nature. En 1972, avec La Gueule ouverte (22.000 exemplaires), puis Le Sauvage (70.000 exemplaires), on découvre une presse militante, exigeante et urgente. En 1973, l’association des journalistes de l’environnement (AJEPNE), menée par Jean Carlier, directeur de l’information à Radio-Luxembourg, décide de proposer un candidat à la prochaine élection présidentielle (Pompidou est malade). Ce sera René Dumont en 1974, qui fait surgir l’écologie dans le monde politique. Dans la presse généraliste, on avait dès 1971 une émission de télévision, La France défigurée, proposée par Louis Bériot et Michel Péricard. En 1968, La Croix se lance dans une rubrique « Sauvegarde de la nature ». En 1969, Jean Carlier et Le Figaro, entre autres, mènent campagne contre le projet de station de ski dans le parc national de la Vanoise. En 1972, Le Monde crée sa rubrique Environnement et Philippe Saint-Marc propose sa Charte de la nature, que la presse invite à signer (Le Parisien, Témoignage chrétien, etc.).

 

Après 1980, c’est le retournement. Le pic de la fièvre écologiste avait été atteint avec la marche sur Creys-Malville, en 1977. Le Monde s’interroge en 1979 sur le déclin d’un mouvement qu’il enterre prématurément. Car l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 provoque une retombée du mouvement (fin du Larzac, fin de Plogoff). Mais Brice Lalonde obtient 3,8 % à l’élection présidentielle, ce qui est beaucoup plus que René Dumont en 1974. A son tour, L’Express enterre le mouvement : « Ecolos, année zéro ». En 1989, Franz-Olivier Giesbert et Charles Bois, dans Le Figaro, jugent l’écologie politique pas sérieuse. Pour beaucoup, l’écologie est un extrémisme et même, pour Guy Sorman, un terrorisme intellectuel. Antoine Waechter, pourtant promoteur du Ni-Ni, est classé en 1991 à la droite de la droite par Le Monde. L’Express décrit alors les « intellectuels rangés », les « enragés » (écolos) et les « lepénistes gueulards ».

 

Nouveau retournement avec le catastrophisme qui revient (pluies acides, trou de l’ozone, Tchernobyl, effet de serre). Mais les Verts restent appelés écolos, ce qui est aussi péjoratif que « socialos » ou « cocos ». Au mieux, les écologistes sont des « rigolos ». Prévoyant l’enseignement du journalisme à Sciences Po, le rapport de Michèle Cotta ne dit rien sur l’écologie. En mai 2013 est sorti sans susciter d’indignation un projet de loi qui supprime les sites inscrits (loi de 1930).

 

Sociologue des médias, Jean-Baptiste Comby (Université Panthéon-Assas), a étudié la construction publique du changement climatique entre 2003 et 2007. Le pic est atteint en 2007 avec un millier de sujets traités par Le Monde, L’Express, TF1 et France 2. Le sociologue estime que la presse à contribué à faire du problème climatique une responsabilité individuelle, ce qu’on appelle l’écocitoyenneté. On oublie donc la responsabilité collective. Plus les journalistes parlent des conséquences du changement climatique, moins ils parlent des causes. Après le pic de 2007 (Grenelle de l’environnement), le pic de 2009 (sommet de Copenhague), on parle de la taxe carbone.

 

Sur TF1, on voit toujours les mêmes, c’est-à-dire Nicolas Hulot, Jean-Marc Jancovici ou un ministre. On ressent une subordination des journalistes aux mesures politiques. Les causes du changement climatique ? Les « activités humaines », sans précision. On ne parle pas de l’adaptation au changement. On évoque davantage les conséquences sur la nature que sur la société. On entend très peu les voix dissonantes (les « climatosceptiques »). On lit très peu d’articles pour les solutions structurelles qui portent sur le mode de vie, l’organisation sociale. On voit arriver une nouvelle génération de journalistes moins politiques que les historiques comme Nathalie Fontrel, Josée Blanc-Lapierre ou Hervé Kempf. La presse alternative est limitée à Silence et Reporterre. A ce propos, Guillaume Sainteny observe que la question climatique chasse les autres sujets.

 

Chercheur du CNRS rattaché à Sciences Po Grenoble, Jean-Paul Bozonnet s’interroge sur l’influence des médias sur l’écologisme. Pour lui, les médias n’influencent pas directement les citoyens, mais seulement les leaders d’opinion. Ils renforcent les convaincus, mais pas les autres. Le rôle des médias doit être fortement relativisé. L’opinion a des « cycles d’attention », un agenda. Le premier changement de paradigme a été observé en 1969 avec la campagne pour la Vanoise, qui a reçu beaucoup d’échos. On remarque que les citoyens les plus exposés à la presse sont les plus écolos. Les drogués de télé le sont moins. D’une manière générale, les plus sensibilisés à l’écologie sont les Germaniques et les Scandinaves, et aussi les plus riches et les plus cultivés. En la matière, le plus clivant est la nationalité, la culture politique. Les pics d’intérêt ont été en 1976-77, en 1990 et en 2007. Finalement, Tchernobyl et Fukushima ont eu peu d’effet sur l’opinion.

 

Christian Delporte, de l’Université de Versailles Saint-Quentin, présente « René Dumont, homme de télévision ». C’est d’abord un professeur, donc un homme de paroles et de livres (une cinquantaine). En 1974, René Dumont a 70 ans et c’est un personnage, un «bon client » comme on dit à la télé. L’INA conserve 120 émissions où il intervient (18 avant 1974 et le reste après). En 1962 (L’Afrique noire est mal partie), il s’entretient avec Pierre Desgraupes. C’est le professeur d’agronomie tropicale. En 1973, après la publication du Club de Rome (Les limites de la croissance), il apparaît avec son pull rouge et plaide « pour une autre croissance », et non la croissance zéro.

 

René Dumont a fait aussi beaucoup de radio. En 1949, il s’entretient avec Jean Fourastié, le futur inventeur des Trente Glorieuses. Il va passer 26 fois entre 1949 et 1968. Dans l’émission d’Harris et Sédouy, en 1968, il est « Monsieur Faim ». En 1969, il passe aux Dossiers de l’écran à son retour de Cuba. Il est aussi l’invité du dimanche pour parler d’Han Suyin. C’est toujours le professeur d’agronomie tropicale. En 1974, on le voit à vélo et sac au dos, puis sur la péniche qui est son siège de campagne. Le professeur se mue en prophète et grande gueule de l’écologie. En Bretagne, il tonne : « La voiture, ça pue, ça pollue et ça rend con ! ». La croissance, qu’il avait toujours encouragée pour nourrir les gens, devient « le pillage du tiers-monde ».

 

En 1983, il est invité par Bernard Pivot pour l’émission Apostrophes et croise le fer avec Pascal Bruckner (Les sanglots de l’homme blanc). En 1988, il mène campagne pour Antoine Waechter et en 1995 pour Dominique Voynet (il a alors 91 ans !). René Dumont adoube les candidats. Il devient le père et même le pape de l’écologie. Il dénonce Un monde intolérable (1989) et Le libéralisme en question. Il est toujours interrogé sur quatre sujets : 1) L’Afrique. 2) L’agriculture. 3) L’environnement. 4) Le réchauffement climatique. Mais jamais sur la politique.

 

Claude-Marie Vadrot (NDLR ancien président des JNE), qui a participé à la campagne de 1974, se rappelle que son confrère Jean-Pierre Elkabbach, pourtant giscardien de cœur, a secrètement conseillé René Dumont pour ses apparitions à la télé…

 

Michel Dupuy (IHMC), auteur d’une Histoire de la forêt, rappelle que le mot écologie, lancé en 1866, a été très vite lié à la botanique. L’écologie ne devient scientifique que vers 1960, mais elle va bientôt être doublée par la biologie moléculaire.

 

1) Le basculement : on est passé du liquide (mer, rivières), lors de la conférence de Stockholm (1972), au solide (Rio 1992), et surtout la forêt. La tempête de 1987, à cet égard, est significative : après le naufrage des bateaux à Concarneau, on a découvert qu’elle détruisait les arbres en Bretagne et même jusqu’au parc de Kew Gardens, près de Londres. Dans ses premières apparitions à la télé et à la radio, Jean-Marie Pelt n’est qu’un observateur avisé. Puis il avouera ses premières inquiétudes. Dès 1966, Jean Dorst parle à la télé d’écosystèmes et de biosphère. La biodiversité apparaît aux Etats-Unis vers 1985. C’est la trouvaille du fogging : on enfume un arbre et tout ce qui est vivant tombe au sol. La presse s’approprie ce concept de biodiversité, qui privilégie les espèces.

 

2) Le désensauvagement : il provoque d’abord l’inquiétude des botanistes tropicaux. On passe de « l’enfer vert », glorieusement traversé par la Transamazonienne, au « poumon vert de la planète » (1972), qui rappelle la forêt de Fontainebleau, poumon vert des Parisiens. Puis arrivent L’Indien Raoni et le chanteur anglais Sting. Après les terribles Jivaros, coupeurs de têtes, on défend les Kayapos, victimes des multinationales. La forêt tropicale est défendue par Jean Dorst (Colombie), puis par Cousteau, après sa remontée de l’Amazone en 1983. Viennent alors Francis Hallé et son radeau des cimes, et enfin Nicolas Hulot. Le moustique de l’enfer vert disparaît, le piranha n’est plus féroce, etc. On écoute Pelt et Hallé, grands admirateurs des plantes.

 

3) L’affaire de la caulerpe : la plante marine appelée Caulerpa taxifolia est d’abord importée d’Australie par des aquariophiles allemands. Puis elle est rejetée en mer par l’Institut océanographique de Monaco et se fixe sur les fonds méditerranéens. Le professeur Doumenge, directeur de l’Institut qui a succédé à Cousteau, explique qu’elle est venue naturellement par le canal de Suez. On en trouve au Cap Martin en 1990. Le plongeur scientifique Alexandre Meinesz, basé à Nice, donne alors l’alerte. La presse parle de « l’algue tueuse ». Un biologiste de Marseille, Charles Boudouresque, alerte la préfecture, et le gouvernement s’en mêle. TF1 diffuse une émission là-dessus en août 1991, quand tout le monde est à la plage, puis c’est Brice Lalonde, alors ministre de l’environnement, qui fait part de son souci. Le débat est lancé, comme pour les pluies acides en Suède, la mort des forêts en Allemagne ou le trou de l’ozone aux Etats-Unis.

 

Reprenant l’affaire des lanceurs d’alerte, Anna Trespeuch (université de Paris 1) passe en revue son histoire de 1948 à 1975. Le premier ouvrage, Our plundered Planet, est publié aux Etats-Unis en 1948 par Fairfield Osborn, et l’année suivante par Payot sous le titre La planète au pillage. L’ouvrage sera réédité en 2008 par Actes Sud, avec une préface de Pierre Rahbi. D’une manière générale, les auteurs anglo-saxons sont considérés comme plus catastrophistes que les Français. Ainsi The Silent Spring de Rachel Carson (1962), publié l’an d’après par Plon sous le titre Le printemps silencieux, avec une préface de Roger Heim, directeur du Muséum, et un message de Jean Rostand.

 

Après la dernière guerre, la crise écologique n’apparaît qu’en bruit de fond, comme la guerre froide. Roger Heim fait ses causeries radiophoniques dans les années 1950 et publie en 1952 L’homme contre la nature (Armand Colin). Suivent Avant que nature meure, de Jean Dorst (1965), Nous n’avons qu’une terre, par René Dubos (1972), L’utopie ou la mort, de René Dumont (1973) et enfin les ouvrages d’Ivan Illich et d’André Gorz.

 

Le printemps silencieux est plutôt bien accueilli par le public, mais il suscite les réserves du journal Le Monde sous la plume du professeur Lemaire, en 1964, puis de la journaliste Yvonne Rebeyrol en 1973. Les ouvrages de Jean Dorst, en revanche (1965, 1970, 1971, 2012) sont loués par le quotidien. En 1978, Pierre Viansson-Ponté, dans le même journal, constate la publication d’une masse de livres « écolos ». Barry Commoner est qualifié de « pape de l’environnement ». Edward Goldsmith et René Dubos, bilingues franco-anglais, font figure de passeurs. A la publication en 1972 du rapport Meadows, au MIT (Les limites de la croissance), Pierre Drouin, journaliste du service économique, se veut rassurant. Les alertes des scientifiques sont relayées par les sociologues et les économistes. Un petit article n’est jamais paru : La planète malade, de Guy Debord, auteur de La société du spectacle.

 

Interviennent pour finir deux journalistes chevronnés qui vont témoigner de première main. Marc Ambroise-Rendu (NDLR membre de longue date des JNE) raconte son embauche au journal Le Monde en mars 1974, alors qu’il avait 44 ans et que le quotidien tirait à 440.000 exemplaires. « 40 ans déjà » ! Venu de Lectures pour tous et ayant créé un magazine appelé Mieux Vivre, qui ne tiendra qu’un an, Marc Ambroise-Rendu se considère comme un journaliste polygraphe. Il est alors reçu dans le grand bureau de Jacques Fauvet, le directeur, qui ne s’intéresse qu’à la politique intérieure et ne connaît rien à l’environnement ni à l’écologie. Le Monde a publié en 1958 un article sur la pollution de l’air à Paris et a couvert les démêlés pour l’autoroute du sud au Conseil de Paris au début des années 1960, dont le projet est modifié grâce au sénateur Edouard Bonnefous, auteur de L’homme et la nature. En 1972, la rubrique Environnement est confiée à Alphonse Thélier, un journaliste du service économique qui voit les sujets d’environnement par son prisme. Les problèmes d’environnement, alors, sont considérés comme des faits divers et n’intéressent pas Le Monde.

 

Pourtant, dans son discours de Chicago sur l’environnement, prononcé en 1970, le président Pompidou a montré son réel souci de la protection de l’environnement. Mais le discours est passé inaperçu car la presse n’a relaté que l’agression de militants juifs mécontents de la politique de la France à l’égard d’Israël.

 

Pris à l’essai, Marc Ambroise-Rendu fait son premier papier en août 1974 : « L’environnement, école de démocratie ». Il est publié en « Une » (au creux de l’été) et le journaliste est engagé. Il a ensuite publié 1.500 papiers en 8 ans, dont 1.300 consacrés au ministère de l’environnement, au départ confié à Robert Poujade, ancien secrétaire général de l’UDR et normalien comme Pompidou, et aux multiples problèmes de l’époque : nucléaire, Larzac, Côte d’Azur. Fauvet ne lui dit jamais rien. M A-R publie en 1978 une interview de Giscard d’Estaing sur l’environnement, étalée sur deux pages ! Or Fauvet déteste Giscard et, en 1981, Marc Ambroise-Rendu est chargé de couvrir un nouveau ministère créé par la gauche : les personnes âgées et handicapées…

 

NB de Roger Cans, contraint de partir avant la fin de la journée : j’ai succédé à Marc Ambroise-Rendu à la rentrée 1982, alors qu’il avait choisi de couvrir la ville de Paris, rendue intéressante par l’élection du maire en 1977 (Jacques Chirac). Lorsque j’ai proposé de couvrir l’environnement au service qui s’en occupait (Equipement/Régions), on m’a dit : l’environnement, c’est fini. Ce qui nous intéresse, c’est un journaliste qui suive la décentralisation et la régionalisation (nouvelle loi Defferre). Disons 20 % d’environnement et 80 % de décentralisation. J’ai répondu que, ayant vécu trois ans aux Etats-Unis, pays n’ayant jamais été centralisé, je ne croyais pas du tout à la décentralisation en France (j’ai couvert l’Education nationale pour Le Monde depuis 1976, ce qui m’a confirmé dans mon sentiment). Donc j’envisage plutôt 80 % d’environnement et 20 % de décentralisation. Soit. Et j’ai pu faire ensuite, durant quatorze ans, 90 % d’environnement !

 

Claude-Marie Vadrot, actuellement journaliste à Politis et collaborateur de Mediapart, se présente comme « raconteur d’histoires ». Il évoque ses débuts à l’Aurore comme reporter de guerre (Inde contre Pakistan en 1971). Il propose au quotidien un sujet d’environnement par semaine : on accepte à condition qu’il prenne alors un pseudonyme, pour ne pas confondre un reporter avec un rubricard « écolo ». Au Canard Enchaîné, peu concerné par les problèmes d’environnement, on lui fait une petite place. Lorsqu’il est recruté au département de géographie de Paris VIII, dirigé par Yves Lacoste, même méfiance à l’égard de l’écolo. Paris VIII est pourtant issue de l’université de Vincennes, créée en 1968 pour les alternatifs !

 

Vadrot confirme le versant écolo de Pompidou signalé par M.A-R. Il a passé avec lui deux jours à Cajarc (Lot), où le président dans son terroir l’a étonné par son goût de la nature et des paysans. Pompidou était écolo avant l’heure, et c’est d’ailleurs lui qui a créé le ministère de l’environnement en 1971. Vadrot, qui est ensuite correspondant à Moscou du Journal du dimanche, raconte aussi un voyage avec le président Mitterrand à Baïkonour, la base de départ des fusées russes, au Kazakhstan. Lors d’une conversation en tête-à-tête d’une demi-heure avec le président, ils n’ont parlé que d’arbres, des bûcherons du Morvan, de la forêt des Landes, etc. Mais rien sur la politique ni sur les fusées. Vadrot est bluffé par ce côté « écolo » du président. Et il a du mal à convaincre ensuite ses confrères qu’ils n’ont parlé que de la nature…

 

Compte-rendu du débat JNE sur Démographie et Ecologie

Voici le compte-rendu du débat JNE sur Démographie et Ecologie qui avait lieu le 15 mai 2014 à la mairie du IIe arrondissement de Paris.

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par Roger Cans

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Notre présidente Carine Mayo présente les intervenants et rappelle que, pour beaucoup d’écologistes, la question démographique est taboue. L’ordre des interventions est tiré au sort.

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Denis Garnier, de Démographie responsable, aborde le premier la question. Il indique qu’il a fallu 150.000 ans pour que l’humanité atteigne son premier milliard et seulement 12 ans pour le second milliard. D’où la création, en 2009, de Démographie responsable. L’homme est aujourd’hui en concurrence directe avec la mégafaune, comme l’éléphant ou le tigre, très menacés. Par son empreinte écologique, l’homme a besoin de 2,7 hectares pour que sa consommation soit soutenable. Mais sa biocapacité – son crédit capital—n’est plus que de 1,8 hectare. Les courbes de ces deux indicateurs se sont croisées en 1970. Résultat : 20 % des hommes consomment 80 % des ressources. L’alerte a été donnée par La bombe P, le Club de Rome et René Dumont. Nous sommes dans un « état d’urgence démographique » avec comme projection basse 8 milliards d’habitants en 2050.

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Gilles Pison, directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (INED), déroule ses chiffres : 6 milliards en 1999, 7 milliards en 2011, 9 milliards en 2050 ? 11 milliards en 2100 ? Nous abordons aujourd’hui la transition démographique, qui parvient à un certain équilibre entre natalité et mortalité. Jusqu’au XVIIIe siècle, en Europe, la mortalité infantile était telle que la population était stable. Entre 1800 et 2005, avec la chute de la mortalité infantile et les progrès de l’hygiène, la population européenne a quadruplé. On peut considérer que la transition démographique est achevée en Europe, en Asie et en Amérique. Reste l’Afrique, où la démographie est toujours galopante. En 2100, on devrait compter 638 millions d’Européens et 4 milliards d’Africains. Une constatation générale : l’ensemble de la population mondiale vieillit. La pyramide des âges, autrefois en forme de tour Eiffel se mue en meule de foin avec un gonflement des personnes âgées. Pour consulter les chiffres de l’INED en temps réel, voir www.ined.fr.

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Notre camarade Michel Sourrouille, organisateur du débat et coauteur d’un livre sur le sujet (13 auteurs), l’affirme d’emblée : « Moins nombreux, plus heureux ». Ils ont étudié l’accroissement naturel et les flux migratoires. Michel se déclare malthusien, tant pour la stricte natalité que pour le mode de vie. Il y a le permis de conduire, pourquoi pas le permis de procréer ?

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La parole revient alors à un objecteur de croissance venu des Cévennes, Christian Sunt. Les hommes vivent dans des écosystèmes différents dont ils doivent assurer la pérennité. L’explosion démographique est liée chez nous à la société industrielle. Nous sommes plus nombreux parce que nous vivons plus longtemps. Plus grave que le nombre, c’est le mode de vie qui fait de nous de grands prédateurs. On défriche aux tropiques pour notre consommation de viande, pour le soja et l’huile de palme. Nous nourrissons trop d’ animaux de compagnie. Dans les Cévennes, les chevaux ne servent plus qu’aux loisirs. Il faut abandonner la politique nataliste propre à la France et permettre une éducation collective et gratuite des enfants, qui doivent devenir un patrimoine commun et non plus l’étroite propriété héréditaire de leur parent.

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Débat : Gilles Pison souligne que le taux d’accroissement ne cesse de baisser depuis 50 ans. Ce à quoi Denis Garnier fait observer que le ralentissement n’empêche pas les milliards de s’ajouter. Michel dit qu’on peut toujours compter sur les guerres et les épidémies pour réduire l’accroissement, mais que le crucial est le pic pétrolier qui provoquera un manque d’énergies fossiles. Christian Stunt estime que les deux pierres de touche sont l’éducation des filles et l’énergie. Lorsqu’elle fait de l’aide au développement, l’Europe ne s’occupe pas de planning familial. Il y a 200 millions de femmes en demande de planning.

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Michel précise que le débat fera l’objet d’une journée complète en octobre prochain. Gilles Pison fait état de prévisions qui conduisent au suicide du Japon : plus que 10 Japonais en l’an 3.000 ! Michel remarque que l’empreinte écologique ne compte que les ressources destinées à l’homme et non aux autres espèces. La solution ? La météorite, ironise Gilles Pison. Denis Garnier admet que l’on puisse vivre à 11 milliards, mais ce sera sans les éléphants. Il suggère d’arrêter les allocations familiales au deuxième enfant. En Guyane, ils en sont encore à 3,4 enfants par femme.

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Un intervenant de la salle, Jacques Maret, paysan, explique que sa conscience a été éveillée par Tchernobyl, le professeur Pellerin et son professeur de classe. Comment nourrir 12 milliards d’hommes ? Augmenter la production ? Non. Assurer la répartition. S’il n’y a plus de pétrole, Paris sera affamé en quatre jours. Que l’on pense à l’île de Pâques. Un hectare par personne, ce n’est pas assez. Il en faut cinq.

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Michel conclut : soyons inquiets pour réagir. Il nous suggère de revoir notre fécondité personnelle, de penser aux enfants des autres et de changer notre mode de vie. Un auditeur constate : « Mais on est trente dans cette salle ! ». Un autre, membre du mouvement Colibri, affirme que chacun peut agir.

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Voyage des JNE à Totnes (Devon), en Angleterre

Voici le compte-rendu  du voyage des JNE à Totnes (Devon), en Angleterre, qui a lieu du 8 au 10 mai 2014.

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par Roger Cans

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Participants : Marie Arnould, Danièle Boone, Jean-Pierre Caldier, Roger Cans, Jean-Luc Fessard, Myriam Goldminc, Claire Lecoeuvre, Florence Leray, Sylvie Mayer, Carine Mayo, Jean-Claude Noyé, Jean-Jacques Raynal, Diana Semaska, Michel Sourrouille, Richard Varrault.

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Le rendez-vous est à la gare du Nord à l’aube pour embarquer dans l’Eurostar de 7 h 43. Tout le monde est là et à l’heure. Carine distribue les billets. Arrivée à 9 h (locales) à la gare de Saint Pancras, véritable cathédrale de briques. On prend ensuite le tube circulaire jusqu’à la gare de Paddington. Là, embarquement dans le train (diesel) pour Exeter, puis un autre pour Totnes, qui longe par moments le littoral, à ras des flots. Curieuses falaises d’argile rouge, dont l’érosion colore la mer.
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Premier jour : Totnes

Totnes-Pound
Hal Gillmore nous attend avec deux taxis collectifs (le minibus de l’association est en panne) qui nous emmènent avec nos bagages à l’hébergement (The Old Forge) puis au restaurant (Bay Horse Inn) où nous est servi un repas froid bio, avec bière locale que nous oublions de payer (on remboursera ensuite). Puis c’est une promenade touristique à pied, qui commence par un jardin communautaire installé dans un ancien terrain vague dépotoir. Sur une vitrine : « Totnes pounds accepted here », qui signifie que le magasin accepte le paiement en monnaie locale, dont Hal nous montre des échantillons.


Pruw Boswell © Danièle Boone

Pruw Boswell © Danièle Boone


Hal nous explique que Totnes est une vieille ville, très touristique. Il y a plus de monuments classés par habitant que dans toute autre ville du Royaume Uni. Nous empruntons la rue principale, très commerçante, en passant sous les arcades médiévales de Butter Walk. Nous avons rendez-vous avec la maire au Guild Hall, le vieil Hôtel de ville, construit en 1359 sur les ruines d’un monastère, fondé en 1086 par des moines venus d’Angers. La maire, Pruw Boswell, avoue qu’elle est la première femme à occuper ce poste. Elle est très fière que sa commune (8.500 habitants) soit la première ville du monde en transition, grâce à la venue de Rob Hopkins – un Irlandais ! – en 2006.

D’où l’appellation de TTT pour Transition Town Totnes. Le budget de la commune se monte à 225.000 livres (environ 300.000 euros). Le plus grave problème est actuellement celui du logement, avec la venue de riches retraités ou résidents secondaires qui font monter les prix de l’immobilier. Une action mémorable de TTT : la campagne menée contre l’installation du café Costa, multinationale jugée indésirable dans une ville qui veut privilégier les circuits courts et la production locale. Au premier coup d’œil, hormis les commerces bio et les panneaux solaires sur la salle des fêtes, Totnes ressemble à toutes les villes, avec une circulation automobile dense. La transition ne fait que commencer…
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Reconomy Centre

Reconomy-center © Danièle Boone


Hal Gillmore nous emmène au Reconomy Centre (incubateur d’entreprises), lieu d’accueil financé par le District où l’on prêche la bonne parole d’une nouvelle économie, à base de transition énergétique, de recyclage et de partage des compétences. Marie Arnould se dévoue pour la traduction, car tout est naturellement en anglais. Or tous les JNE ne sont pas anglophones. Hal est né dans une ferme à quelques kilomètres de là. Il a fait des études de biologie marine, mais il s’est recentré sur le tourisme, l’écologie et le développement personnel. Sa vocation lui est venue en 2008 avec le film d’Al Gore (Une vérité qui dérange). Il a joué plusieurs rôles dans TTT avant de devenir Project Manager. Attention à ne pas confondre TTT et le Mouvement pour la transition énergétique, qui est devenu un réseau international grâce à Internet. En 2005-2006, on a surtout insisté sur le changement climatique et le pic pétrolier. Le projet était très ambitieux. On voulait réduire la consommation de moitié vers 2020-2030. Le film de Rob Hopkins sur La fin des banlieues a secoué le public étudiant. « En 2007 et 2008, nous avons organisé des cours de formation. Après l’excitation des premiers temps, on est arrivé aujourd’hui à la consolidation. On parle aussi bien de permaculture que d’un plan d’action pour l’énergie. On encourage le do it yourself. Chacun doit devenir un community activist. »

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Pour résumer, l’objectif de TTT est :
1) Construire la résilience.
2) S’attacher au niveau communautaire.
3) Relocaliser.

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La parole est alors donnée à Jay Tompt, le responsable du Centre. Il se méfie de la décroissance comme théorie, car ceux qui en parlent ne font rien. « Nous voulons faire ». On relocalise pour lutter contre la globalisation et les multinationales. Il s’agit de retrouver la maîtrise de ses choix et donc d’instaurer une économie alternative, avec l’exemple de la monnaie locale et les circuits courts. « Ma dépense est ton revenu ». Les deux tiers des dépenses alimentaires profitent aux grandes surfaces. Si on réduit ces dépenses de seulement 10 % au profit du petit commerce local, cela peut rapporter 2 millions de livres à la communauté. Cela redonne aussi un sentiment d’appartenance, d’identité.

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Riverford

A Riverford © Jean-Jacques Raynal

A Riverford © Jean-Jacques Raynal


On nous emmène en fin de journée au domaine de Riverford, une ferme achetée en 1950 par un certain Watson, dont le fils, après un séjour aux Etats-Unis, a repris l’exploitation en passant au bio. 70 % de la surface est en pâtures, et le reste est consacré à la production de fruits et légumes. On ne vend pas de paniers à des adhérents, comme dans les AMAP, mais des boîtes de fruits et légumes sont vendues aux clients dans tout le pays.

Une incertitude sur la production : 30 boîtes par jour ? 300 boîtes par semaine ? 30.000 ou 40.000 boîtes par an ? Toujours est-il qu’il s’agit d’une production quasi industrielle, qui nécessite d’importer parfois pour compléter. Une ferme a même été rachetée en Vendée pour les primeurs, mais ce n’est pas tellement concluant. La difficulté, c’est le « trou » du printemps, lorsque les stocks d’hiver sont épuisés et que les récoltes suivantes ne sont pas mûres (le fameux hunger gap, le trou de la faim). Le fils Watson n’a pas cherché à s’agrandir en rachetant des terres voisines. Il préfère engager les exploitations agricoles de proximité dans un mouvement de coopération.

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Le restaurant de Riverford © Carine Mayo

Le restaurant de Riverford © Carine Mayo



Au dîner, servi sur place, l’entrée est constituée de salade verte, de betteraves rouges, d’asperges et de graines de potiron. Il y a une grande variété de desserts, mais un seul par personne… Le vin rouge, à la carte, est espagnol et pas terrible.

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Deuxième jour : un peu d’histoire

Hal Gillmore © Danièle Boone

Hal Gillmore © Danièle Boone


Hal nous conduit à pied de l’hôtel Old Forge au Reconomy Centre. Il en profite pour nous donner une leçon d’histoire. Il rappelle que les Vikings ont été les premiers à envahir l’Angleterre, alors peuplée exclusivement de Saxons. Mais, dans le Devon comme dans le reste de la Cornouaille, les Saxons ont résisté. Puis ont débarqué les Normands. D’où les ouvrages de défense, dont il reste le vieux château médiéval de Totnes. La ville se trouve juste à la rencontre de la rivière Dart et de la marée, qui peut varier de 5 mètres. La vallée, qui comptait beaucoup de moulins, était riche (commerce de la laine, surtout). Totnes est vite devenue un foyer de marins et de pirates. Elisabeth 1ère, fille d’Henry VIII, a permis à l’Angleterre de prendre la place de l’Espagne sur les mers. Totnes est à la fois une ville commerciale et une place forte, dotée d’une école militaire. Avec la menace de Napoléon, le pays se couvre d’ouvrages de défense. Mais, après les Normands, nul n’a pu débarquer en Angleterre. Ni les Espagnols, ni les Français, ni les Allemands…

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Aujourd’hui, la première activité économique de Totnes est l’immobilier. La deuxième est le service à la personne (surtout personnes âgées). La démographie locale est en forme de sablier, large à la base (les enfants) et au sommet (troisième âge). Manquent les 20/40 ans. La troisième activité est le tourisme et la quatrième l’agriculture.

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Le remue-méninges d’Ines Aponte

Echange entre Ines Aponte et Jean-Claude Noyé © Danièle Boone


Anglaise originaire du Chili, Ines Aponte explique qu’elle a changé de comportement il y a six ans après avoir lu Ken Wilber. Ce dernier a défini quatre étapes : 1) histoire personnelle intime. 2) Comportement et choix de vie. 3) Le collectif vécu intimement. 4) Le collectif qui crée les structures. Elle a aussi découvert un économiste chilien, Manfred Max-Neef, qui, après un séjour au Pérou, a défini ce qu’il appelle « l’économie aux pieds nus », c’est-à-dire un développement à l’échelle humaine. Il constate que l’homme doit satisfaire 9 besoins fondamentaux. Lorsque ces besoins sont satisfaits, en synergie, on débouche sur une culture.

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Ines nous embarque alors dans une séance de remue-méninges, où notre groupe, divisé en trois sous-groupes, doit écrire sur des post-it tout ce que lui suggèrent les 9 besoins fondamentaux. Tout cela pour nous faire déboucher sur les conditions d’une planète vivable…
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La parole est ensuite donnée à Ben Brangwyn, un Californien coordinateur international de la transition. Selon lui, Totnes ne s’est ralliée à la transition qu’en 2005. Rob Hopkins est venu en 2006 et s’est alors posé la question d’un réseau, d’abord national, puis international. Ce réseau a un blog sur le net. Le thème : « La fête est finie ». Lors d’un meeting à Bristol, un président de conseil d’administration d’une fondation basée à Londres (Tudor Trust) a proposé de l’argent, beaucoup d’argent. Le principe du promoteur immobilier : « Je construis. Vous agissez ». « Nous faisons de l’écologie mais surtout de la justice sociale. » Le réseau a touché la France en 2008 avec la région du Triève et Paris.
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Aujourd’hui, 80 initiatives y sont dûment enregistrées. Partout se multiplient les initiatives locales, par génération spontanée. Se créent alors des hubs, centres de réseaux qui essaiment ensuite. Il existe un manuel de la transition, qui fait l’objet de « traductions participatives ». Ben a apporté des ouvrages de référence : The Transition Handbook, from oil dependency to local resilience (Le Manuel de la transition, de la dépendance au pétrole à la résilience locale), publié par Rob Hopkins en 2008. Local sustainable homes (La construction locale et durable de maisons individuelles), publié par Chris Bird en 2010. The transition companion, making your community more resilient in uncertain times (Le compagnon de la transition, ou comment rendre son voisinage plus résilient en des temps incertains), publié par Rob Hopkins en 2011.

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Jo Rotas © Carine Mayo

Jo Rotas © Carine Mayo


On nous emmène ensuite chez Jo Rotas, une femme seule, qui a déménagé en banlieue à l’occasion de l’opération « Rues en transition », lancée en 2008. Responsable de l’opération, Jo explique le processus. On a d’abord organisé de multiples réunions « Tupperware » pour éveiller les consciences. Il s’agissait d’expliquer à quel point le logement était un désastre énergétique. Au début, nous n’avions pas de stratégie et il a fallu nous recentrer. Nous avons souligné que, jusqu’à la dernière guerre, il y avait une convivialité entre les gens habitant une même rue. C’est fini aujourd’hui, sauf lorsqu’on se lance dans la résilience des « rues en transition ». Au total, nous avons touché entre 200 et 300 personnes. Nous avons édité un guide pour les groupes avec pour thèmes, dans l’ordre de priorité, l’énergie, l’eau, l’alimentation, les déchets et les transports. Le thème de l’énergie fait consensus, et l’eau aussi, car c’est dans le sud-ouest de l’Angleterre qu’elle est la plus chère. Pour les transports, c’est plus difficile. « Comment vais-je abandonner ma voiture personnelle ? »

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La dame qui nous reçoit chez elle habite Totnes depuis 30 ans. En 2009, elle a quitté le centre-ville pour trouver un logement moins cher. Elle n’a pas le gaz et se chauffe avec un poêle à bois (avec des radiateurs électriques en appoint). Grâce à l’opération Rues en transition, un groupe autonome s’est formé dans le quartier, composé de femmes, d’enfants … et d’un prêtre. D’abord, briser la solitude. Ensuite, tout un programme : on se contente pour boire de l’eau du robinet, et l’on recueille l’eau de pluie pour le jardin. On se lance dans la production de légumes dans le jardin. « C’est le bonheur ». On pratique le covoiturage. Pendant deux semaines, on se dispense du supermarché et l’on retrouve le plaisir des courses dans le petit commerce. On crée un cinéma de quartier, ouvert à tous. Est-ce qu’on se prive par force ? Non, tout est volontaire.

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Dartington Estate

Martin Crawford © Florence Leray

Martin Crawford © Florence Leray

L’après-midi, nous visitons le domaine de Dartington, qui compte 500 hectares et des bâtiments séculaires. Il a été racheté il y a 80 ans. Martin Crawford, formé à l’informatique mais passionné de botanique, nous reçoit dans sa « forêt jardin », un champ d’un hectare planté d’arbres en 1994. Autrement dit, une « forêt comestible », dédiée à la permaculture. En fait, il ne s’agit pas de forêt, mais d’arbres plantés il y a vingt ans dans un but très précis. Martin a planté des aulnes glutineux, qui poussent très vite et ont un feuillage très riche en azote, donc un engrais naturel. Il a aussi planté deux pins de Monterrey (Pinus radiata), résineux destinés à maintenir un espace dégagé pour les jeux d’enfants. Sous ces arbres de haute tige, élagués pour laisser passer la lumière, ont été plantés des arbres fruitiers (pommiers, cerisiers et même un pêcher). Au sol poussent une multitude de plantes d’usages divers. Certaines sont utilitaires, comme une plante de Nouvelle-Zélande qui fournit des fibres aussi solides que le raphia. D’autres sont alimentaires, comme les fougères ou les sceaux de Salomon, dont on peut manger les jeunes pousses. Les bambous, qui peuvent pousser de 5 mètres en 4 semaines, produisent de jeunes pousses tendres et donc comestibles, quoique parfois amères.

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Une mare a été creusée pour fixer les grenouilles, grandes consommatrices de limaces, et pour attirer les chauves-souris qui chassent au-dessus des plans d’eau. Les pins sont entaillés pour montrer l’écoulement de la résine. Martin nous présente une bûche ensemencée avec du mycélium de pleurotes, un champignon très apprécié. Puis ce sont des poireaux « sauvages » et un sorbier tibétain qui donne d’excellents fruits. Un ennemi : l’écureuil gris d’Amérique, qui dévore noix et noisettes aux dépens de l’écureuil roux européen. Il est donc capturé et euthanasié, conformément à la loi. Autres plantes alimentaires : la capucine tubéreuse et le shiitake, un champignon japonais cultivé sur bois mort, comme les pleurotes. Martin cultive là quelque 550 espèces de plantes. Les forêts jardinées et les petits jardins de permaculture représentent 500 hectares au Royaume Uni.

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Charlie et Eliot présentent leur projet aux JNE © Jean-Jacques Raynal


En fin de journée, rencontre au Horse Bay Inn de deux jeunes, Charlie et Eliot, 19 ans, avec leur mentor, une femme qui les aide à trouver leur chemin. Elle fait partie d’une association qui s’occupe des 18/25 ans, en âge d’aller à l’université mais qui n’y vont pas. Surtout depuis la fermeture du collège des Beaux-Arts. Charlie et Eliot veulent accéder à la terre pour construire et cultiver au pays. Un peu frigorifié à la terrasse du bistrot, notre groupe se divise en deux pour le dîner en ville. Retour à l’Old Forge sous la pluie.

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Troisième jour : Landmatters

bus

Le bus de l’association © Claire Lecœuvre

Le proprio de l’Old Forge, furieux de ne pas avoir touché les arrhes (une embrouille entre le Crédit coopératif et HSBC), se déchaîne dans les couloirs et tambourine aux portes des filles en réclamant son argent ! Il refuse de nous servir le petit-déjeuner. On doit lui verser 280 livres sur-le-champ pour qu’il accepte de nous servir le breakfast !

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Hal vient nous prendre avec un minibus de l’association, où nous entassons les bagages. Il nous emmène dans un domaine perdu sur un plateau venteux, où se sont installés des alternatifs. C’est « Landmatters », la terre me concerne, la terre compte pour moi. Nous chaussons nos bottes et arrivons au Communal, sorte de grande yourte faite de montants en bois et de bâches encordées sur des branches entrecroisées. L’intérieur a tout le confort : cuisinières et poêles à bois, électricité par panneaux thermiques. L’eau est au puits et les toilettes sèches à l’extérieur. Le mot d’ordre : « Internet avant les toilettes ». Un câble permet de se brancher au réseau.

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Carl Surridge © Myriam Goldminc

Carl Surridge © Myriam Goldminc


Nous sommes accueillis par Carl Surridge, un ostéopathe qui a rejoint la communauté il y a quatre ans. Landmatters (40 acres) a été acheté en 2003 par une vingtaine de pionniers plus ou moins anarchistes qui ont construit leurs logements sans permis. Il y a aujourd’hui huit maisons, habitées par des couples, avec ou sans enfants, ou des personnes seules, qui travaillent parfois en ville. La communauté dispose de trois véhicules pour covoiturage. Carl souligne que Landmatters ne se réfère à aucune idéologie, sinon la permaculture, c’est-à-dire un système qui se maintient tout seul, naturellement. « Nous ne pouvons pas rendre la nature meilleure, mais la nature nous rend meilleurs ».

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Trois principes : 1) Earth care (le soin de la terre). 2) Fair shares (chacun sa juste part). 3) People care (le souci des gens). Une coopérative sans hiérarchie, où les décisions sont prises par consensus. Pour trancher entre la pompe et le puits, la décision a été prise aux deux tiers (une pompe à bras). En cas d’échec, la terre reviendra à l’Association nationale de permaculture.

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La permaculture ? C’est le bon sens. On met les poules ici et le grain là-bas. Quant à l’argent pour acheter l’essence et le reste, il y a l’activité maraîchère et les soirées organisées au Communal (salle polyvalente). On organise des soirées musicales, des sorties scolaires, des mariages, des cours et conférences. Carl consulte un jour par semaine à son cabinet d’ostéopathe. Personne n’est à temps plein à Landmatters.

 

La serre de Landmatters © Sylvie Mayer

La serre de Landmatters © Sylvie Mayer


Nous visitons alors les lieux. Sur une grange : « Words are not enough » (les mots ne suffisent pas). Nous entrons dans une serre, qui n’est pas made in China, mais l’œuvre d’un designer de Totnes. En forme de coque de bateau renversée, elle repose sur du bois courbé (bender), recouvert de bâches plastiques. Elle a été faite en 15 jours avec des volontaires. « C’était fun » (on s’est amusé). Plus loin, une pâture a été plantée d’arbres pour le bois (chêne, frêne) et les fruits (cerisier). De tout petits arbres qui dépassent à peine de leur manchon protecteur. Les autres pâtures sont louées à des éleveurs de moutons. La communauté n’élève pas de moutons. Carl a cinq chèvres (une pour le lait et les autres comme reproductrices). Nous saluons une famille composée d’un Allemand, d’une Anglaise et d’un stagiaire français. Nous visitons la charmante maison ronde de Sharon, alors absente, faite de murs en traverses de rondins et terre, avec isolation en paille et toiture végétalisée. Une autre famille a deux cochons vietnamiens tout noirs, qui servent à enrichir et labourer le terrain. Ils ne seront pas mangés. Nous testons la pompe à bras qui sert l’eau potable sans traitement, puis les toilettes sèches et leur compost, recueilli dans des bennes en plastique.

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Nous retournons au Communal pour le déjeuner bio (conscious catering ou le traiteur concient). Au menu, une sélection de sandwiches. 1) Au jambon du Devon avec miel, moutarde et purée de rhubarbe maison. 2) Au fromage cheddar du Nord Devon avec céleri rémoulade. 3) Houmous maison aux carottes rôties et salade. Le pain vient d’une boulangerie locale. De fait, un seul sandwich vous cale, car c’est très bourratif. Au dessert : gâteau à la rhubarbe et aux amandes, ou fraises primeurs de Cornouaille (très bonnes). Carl répond alors à nos questions. La loi limite le village à huit maisons (qui, de l’extérieur, ont parfois des allures de camp de réfugiés…). Les autorités craignent toujours des éléments incontrôlés, la drogue, etc. Au début, en effet, c’était des aventuriers hors-la-loi. Puis sont venus les colons (settlers), plus respectueux des lois. Sur les dix adultes, il reste quatre pionniers du début, deux enfants et des stagiaires. Toutes les six semaines, on consacre une journée à l’échange entre membres du groupe, comme les Indiens, pour purger les conflits et dégonfler les crises.

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Avant de nous retrouver tous à la gare de Totnes pour le retour, nous prenons le chemin des écoliers qui descend du plateau et longe la rivière. Nous traversons un terrain de cricket frais tondu et des bois de chênes équipés en accrobranches. Très belle promenade avec vent et soleil. Les oies bernaches paissent dans le marais. Dernier coup d’œil à la nature avant le train et le métro.

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Ce voyage a été soutenu par Les jardins de Gaïa, les Quatre saisons du jardin bio,
les éditions Terre Vivante, les éditions Les petits matins
et les donateurs de Kisskissbankbank

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Les secrets des arbres décryptés par Francis Hallé

Professeur de botanique basé à Montpellier, Francis Hallé est un spécialiste de l’arbre, et particulièrement de son architecture. Désireux d’étudier la forêt tropicale, il a lancé à la fin des années 1980 les expéditions appelées « radeau des cimes », consistant à déposer à la cime des arbres des boudins gonflés avec des filets, afin d’inventorier la biodiversité de la canopée. Voici le compte-rendu de sa conférence à l’abbaye de l’Epau (Sarthe), le 11 mars 2014.

 

par Roger Cans

 

L’animateur lui demande de définir un arbre. Hallé répond qu’il avait naguère une définition, mais qu’un voyage en Afrique du Sud l’a jeté dans la perplexité : il existe là-bas un arbre souterrain dont les racines et le tronc restent sous terre, et dont le feuillage rampe au sol, en grandes surfaces. Il avoue qu’en matière de biologie, il a commencé par les animaux. Comme dit Francis Ponge, « les animaux, c’est l’oral ; les plantes, c’est l’écrit ». L’arbre est autonome et divisible. « Avec un sécateur, je vous en fais des centaines ». L’homme, en revanche, est indivisible. C’est l’individu. L’animal se fait manipuler par les plantes, qui l’attirent par leurs fleurs et leurs fruits. Sans champignons dans le sol, pas d’arbres.

 

Les eucalyptus d’Australie ont montré la timidité des couronnes, qui ne veulent pas se toucher. L’arbre épargne ses congénères, surtout les grands. En Afrique orientale, les gazelles broutent les feuilles de l’acacia. Mais l’arbre attaqué émet instantanément un signal pour que les autres acacias dégagent des toxines afin de se préserver. Les arbres sous le vent, alertés par l’arbre brouté, échapperont au broutage des gazelles. Il existe donc une forme d’empathie chez les arbres.

 

Un phénomène curieux : dans les jardins de Kew Gardens, dans la banlieue de Londres, les chênes se bouturent au sol par leurs branches basses. En Tasmanie, il existe un arbre de 43.000 ans qui se multiplie par les racines et produit sans cesse des clones. Une forme d’immortalité. L’arbre produit aussi des déchets : la lignine, substance rigide qui forme le cœur de l’arbre.

 

En matière d’architecture de l’arbre, on connaît 22 modèles pour 70.000 espèces. Tout le monde connaît le modèle sapin, bien droit avec ses branches transversales. Pour connaître l’âge d’un arbre, nous avons chez nous les cernes de croissance. Mais ce n’est pas valable partout. Par exemple, l’hévéa fait un cerne tous les 40 jours, et certains arbres d’Asie font des cernes tous les trois ans. Si l’on met à plat toutes les surfaces d’un arbre, on aboutit à des superficies immenses. Un arbre urbain moyen fait 200 hectares !

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« Ma première forêt tropicale ? En Côte d’Ivoire quand j’avais 22 ans. J’étais comme Darwin découvrant la forêt atlantique du Brésil : stupéfait. Quand on a commencé à étudier les insectes de la canopée, on est passé de 3 millions d’espèces à 30 millions ! Il y a là-haut des crabes qui mangent les têtards de rainettes dans le creux mouillé des branches. En 2012, nous avons lancé l’Etoile des cimes au Laos, beaucoup plus légère que le radeau, qui pouvait porter six personnes. Pour la biodiversité, la forêt tropicale est imbattable : la bande équatoriale recèle 75 % de la biodiversité, alors que les mers n’en recèlent que 14 % ! »

 

« Mon dada : l’agroforesterie. » On peut pratiquer l’agriculture en forêt, à condition de connaître les arbres pour les exploiter au mieux et les replanter après. L’arbre est une usine d’épuration, qui capte le CO2 et rejette de l’oxygène. Au Japon, on étudie les réactions de l’arbre avant le séisme, grâce à des électrodes fixées sur les racines. « Je suis pour qu’on plante des arbres dans les cours des prisons. L’univers minéral, 24h sur 24, c’est l’enfer ».

 

Le plus grand arbre d’Afrique ? C’est le moabi. Tailler les arbres les rend dangereux. L’arbre n’a ni queue ni tête. L’arbre mobilier urbain : on l’abat quand il est trop grand, et on le remplace par plusieurs jeunes : c’est une arnaque, car le grand arbre fait partie du patrimoine, et la replantation de jeunes arbres coûte cher (alors que le grand arbre épure l’air gratuitement).

 

Vélotourisme et voies vertes

L’Association des journalistes du tourisme (AJT) a organisé le 6 mars 2014 à la Délégation générale Wallonie-Bruxelles, boulevard Saint-Germain à Paris, un débat sur le thème « Connaissance et avenir du vélotourisme et des voies vertes ». Les JNE étaient représentés par Marc Giraud et Roger Cans.

par Roger Cans

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Le nouveau président (octobre 2013) de l’AJT a rappelé que son association compte aujourd’hui quelque 150 journalistes. L’expression « voies vertes » est née en Saône-et-Loire en 1997. Mais le concept existait déjà aux Pays-Bas, en Belgique, en Allemagne et en Suisse notamment, où se sont multipliés les circuits transfrontaliers. Après les « voies vertes » est apparu le concept proche de « véloroute ». En France, nous avons maintenant des parcours complets du type La Loire à vélo (800 km) ou la Bretagne à vélo (1.200 km). Il existe aussi une grande transeuropéenne qui va de Nantes à la Mer Noire en passant par Budapest et Belgrade. A noter l’intérêt de l’assistance électrique pour les reliefs…

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Gilbert, de Bruxelles, président de l’association Voies Vertes, rappelle la Déclaration de Lille, en 2000, qui proposait des voies réservées aux usagers sans moteur, qu’ils soient randonneurs, cyclistes, en fauteuil roulant ou avec poussette. Il existe maintenant un Observatoire européen des voies vertes et un Central d’information, Greenways Product, qui assure l’accueil, la location de vélos, l’hébergement, etc. En Wallonie, il y a 700 km de voies vertes qui suivent le rail et 800 km qui suivent les chemins de halage. On propose aujourd’hui La Meuse à vélo, un parcours qui traverse les Pays-Bas, l’Allemagne, la Belgique et la France.

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Le président français de Voies Vertes, Jean-Pierre Jonchère, précise qu’il existe 9.000 km de voies vertes en France et que l’on en prévoit 20.000 km en 2020. Certains parcours ne sont pas complets ou interrompus, tel le chemin de halage qui suit la Mayenne et s’arrête dans le Maine-et-Loire, ou encore le parcours Paris-Mont-Saint-Michel, où les Yvelines ont pris du retard. Un beau parcours en préparation, le V 43, qui joindra Ouistreham (Calvados) à La Rochelle en 2015-2016. Avec France Vélo Tourisme (www.francevelotourisme.com), on peut découvrir dix grands itinéraires qui traversent la France et cinq « eurovéloroutes ».

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Pour le président de Voies Vertes, il s’agit de faire venir les cyclistes d’Europe en France. On a fait venir les touristes par le golf ou la thalassothérapie, maintenant, c’est le vélo. On en vend trois millions par an et on compte 22 millions de pratiquants. On a déjà enregistré 8 millions de séjours à vélo, ce qui est d’un excellent rapport si l’on songe que le cyclotouriste dépense en moyenne 70 euros par jour (contre 50 euros pour les autres touristes).

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Bertrand X, de la Fédération française de cyclotourisme (90 ans d’âge et 125.500 licenciés) fait une distinction entre le cyclotourisme, qui est un tourisme sportif, et le vélotourisme, qui est un tourisme familial. Sans oublier le VTT, qui compte 71 bases d’activités en France. Le circuit Loire à vélo, qui joint le Cher à Saint-Brévin (Loire-Atlantique), a nécessité 50 millions d’euros en investissements (de 1994 à 2005). En 2013, il a rapporté 18 millions d’euros. C’est « la pépite du vélotourisme en France ». On peut dire aujourd’hui que l’itinérance surclasse le séjour en point fixe. En 1997, le conseil général de Saône-et-Loire a décidé de transformer une ancienne voie ferrée en voie verte sur 40 km entre Cluny et Givry, réservée aux marcheurs, rollers et vélos. En 2013, le département compte 164 km de véloroutes, qui se branche sur un circuit de 800 km (Tour de Bourgogne V 51). En 2009, ce circuit a rapporté 20 millions d’euros.

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Lors du débat, notre ami Marc Giraud a mis les pieds dans le plat en marquant sa préférence pour les chemins non goudronnés et même bien boueux, afin de laisser les hirondelles construire leurs nids. Pour lui, les chemins de terre sont indispensables à la petite faune, et notamment les abeilles solitaires qui vivent dans les trous du sol. Comme cavalier, il préfère les chemins de terre, car les sabots du cheval glissent sur le goudron (lire ici son point de vue).

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Pour faire bonne mesure, l’auteur de ces lignes a expliqué que, comme cycliste à la fois urbain et grand routier, il emprunte les routes normales dans ses déplacements et n’a donc pas besoin de « voies vertes ». Certes, les couloirs réservés sont bienvenus en ville, mais les pistes cyclables sont généralement moins bonnes et moins entretenues que les routes normales. C’est le cas de la piste des quais rive gauche à Paris, très biscornue. Quant aux pistes qui traversent la forêt des Landes, elles sentent bon la résine et sont bercées par les cigales, mais elles sont pleines de pièges (branches, pommes de pin, crevasses dans le béton, etc.). On peut parfaitement faire du vélotourisme sans emprunter les chemins de halage et les anciennes voies ferrées, surtout lorsqu’on parcourt les montagnes.

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Sur une table, à la sortie, on pouvait prendre des brochures comme « Vélo loisir en Luberon », « Découvrir la France à vélo » ou la revue de l’ASPAS « Protégeons nos chemins », qui crie « Non à l’urbanisation de nos campagnes ! » et « Chemins asphaltés, campagnes défigurées, nature dénaturée…Stop au suraménagement ! ». Le débat reste ouvert…

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Vers un inventaire mondial de la biodiversité

En 2001, les pays de l’OCDE ont décidé de mutualiser toutes les recherches touchant à la biodiversité à travers le monde. Ils ont donc créé ce qu’ils appellent une Global Biodiversity Information Facility (GBIF), réseau international dont le secrétariat est à Copenhague (Danemark) et dont le « nœud » français est installé au Muséum national d’histoire naturelle. Un premier bilan de cette initiative a été présenté le 9 décembre 2013 dans les locaux de l’Aquarium tropical de la Porte Dorée (Paris 12e).

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par Roger Cans

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Anne-Sophie Archambeau, la responsable du « nœud » français du GBIF, a d’abord indiqué que deux nouveaux pays, et non des moindres, venaient de rejoindre le GBIF (prononcer gébif) : la Chine et le Brésil, qui a mis à la disposition du réseau l’herbier historique conservé à Rio-de-Janeiro.

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Et elle a aussitôt donné la parole au représentant du secrétariat international, Alberto Tavalan. L’Espagnol a décrit le principe du GBIF. C’est un réseau constitué de 52 pays, 38 institutions et des individus appartenant ou non à des associations, dont l’objectif est de recueillir et de diffuser le maximum de données sur la flore, la faune et les fossiles du globe. En France, outre le Muséum, tous les instituts de recherche s’occupant du monde vivant sont mobilisés, tels l’IRD, l’INRA, le CNRS et les laboratoires universitaires.

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A ce jour, le GBIF a enregistré et mis en ligne 417 millions d’occurrences. Par occurrences, il faut entendre le signalement d’une espèce observée, capturée ou trouvée. Pour être exploitable, l’occurrence doit être géoréférencée, c’est-à-dire localisée très précisément. Le nombre d’espèces décrites par la taxonomie mondiale atteint aujourd’hui le chiffre de 1.426.888. Un exemple : le réseau a recueilli 302 espèces de raies (le poisson) et 12.035 « données croisées » sur les mollusques d’une île au large de Taïwan.

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Le meilleur élève en matière de données transmises au réseau est le Royaume Uni, qui totalise 37 millions de données, grâce à la participation du public, qui est invité lui aussi à fournir des données. Un pays comme l’Espagne, en revanche, ne transmet que des données scientifiques passées par le filtre des professionnels. Le réseau du GBIF ne débouche pas seulement sur un catalogue. Il permet aux chercheurs de mener des études de toutes sortes, comme par exemple le suivi des espèces invasives. Il a notamment permis d’étudier les effets du changement climatique sur la pollinisation au Brésil et dans le reste de l’Amérique latine.
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Le réseau français

 

Le réseau GBIF-France a été créé en 2006, avec la participation du ministère de la Recherche. Il est basé au Muséum, et animé par un ingénieur de recherche, Marie-Elise Lecoq, avec l’aide de Sophie Parmelon et de Walaa Adra. Leur tâche est multiple. Elles s’efforcent d’identifier les zones prioritaires de conservation et les zones refuges en cas de changement climatique, avec comme exemple la rosalie des Alpes (une fleur). Il faut aussi établir les seuils requis pour conserver une espèce. Une constatation, déjà : un écosystème en bon état résiste toujours mieux au changement climatique.

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Avec l’appui du ministère des Affaires Etrangères et de l’IRD, la Mauritanie a adhéré au GBIF en août et le Togo en octobre 2009. Basé à l’université de Lomé, le GIDF-Togo compte une entomologiste, un écologiste et un botaniste, le docteur Pierre Radji, botaniste responsable du « nœud » togolais. Il a indiqué que cela va permettre de moderniser l’herbier national, qui compte 8.000 occurrences. Le jardin botanique, situé à 120 kilomètres de Lomé, héberge 17.000 spécimens, dont 12.000 ont déjà été numérisés. Pour éviter les coupures de courant et d’internet, le GBIF-Togo a son centre en France. Le réseau africain, lui, est fixé en Afrique du sud.
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Laurent Poncet, du Service du Patrimoine naturel du Muséum (SPN), a rappelé qu’il existe en France, depuis 2003, un Inventaire national du patrimoine naturel (INPN), qui est une banque de référence sur la biodiversité et la géodiversité, c’est-à-dire flore, faune et paysages. L’INPN s’est relié au GBIF-France en 2008. A ce jour, l’INPN dispose d’un inventaire de 140.000 espèces, ainsi que 10.000 iconographies d’espèces.

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Frédéric Jiguet, ornithologue du Muséum rattaché au CNRS, a présenté divers modèles de niches écologiques. En France, les effectifs de bruants zizi augmentent, tandis que ceux du bruant jaune diminuent. Mais on n’en est pas encore à la niche de quelques individus comme dans les Andes, où les deux espèces de Doliornis, appelés localement cotingas, n’ont fourni que 7 occurrences pour l’un et 13 pour l’autre. Les inventaires en cours permettent par exemple de localiser les zones d’hivernage de la cigogne noire en Afrique. Le phragmite des joncs, nicheur très commun en Europe, a un cousin, le phragmite aquatique, dont on ne connaît que 13 localités hivernales en Afrique.

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Marc Pignal, du Muséum, a fait le bilan du réseau E-Recolnat. Il s’agit d’un inventaire des collections naturalistes qui remontent en France à 350 ans, et qui comportent 100 millions de spécimens (botanique, zoologie et paléontologie). Pour numériser les herbiers, il faut la plupart du temps les restaurer d’abord par collage. Le travail a été divisé en trois : l’université de Clermont-Ferrand pour « la France du Nord », l’université de Montpellier pour le Sud, et l’IRD pour l’outremer. Le Muséum n’hésite pas lui aussi à faire appel au bénévolat et à la « science participative » aujourd’hui à la mode. Les « herbonautes » sont ainsi chargés de numériser chacun un petit contingent d’images.

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Biodiversité marine

 

S’agissant de biodiversité marine, une équipe de l’IRD (Régis Hocdé et Sylvie Fiat) a fait le bilan de l’exploration sous-marine en Nouvelle Calédonie. Au cours de 3.000 plongées autonomes recensées, il a été enregistré 20.000 observations, 6.000 photos et recueilli 15 spécimens nouveaux. Ces observations ont permis d’identifier 4.000 espèces de coraux et de constituer un herbarium de 5.000 algues. L’IRD a transmis toutes ces données à l’INPN, qui répercute sur le GBIF.
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Les plongeurs amateurs sont aussi mis à contribution pour l’inventaire des fonds marins. Pascal Manchon, porte-parole de l’association Diveboard, et Dimitri Brosens, représentant la Plate-forme Belge Biodiversité, ont expliqué que les amateurs qui plongent pour leur plaisir sont aussi écoresponsables et de très bons observateurs du milieu qu’ils aiment explorer. Ces plongeurs enregistrés, qui sont 15.000 dans le monde, transmettent leurs carnets de plongée et leurs photos, ainsi que le géoréférencement très précis de leurs observations.

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Un autre représentant de la Plateforme Belge Biodiversité, Nicolas Noé, a rappelé que la Belgique a adhéré au GBIF dès l’origine, en 2001. Et c’est le GBIF-Belgique qui est devenu le mentor des réseaux de Mauritanie et du Togo. Les divers inventaires ont permis de dresser un atlas des araignées de Belgique, et un autre des fourmis. Les herbiers historiques du Congo ont débouché sur un inventaire des plantes endémiques d’Afrique centrale. Il a aussi été constitué un inventaire des étoiles de mer de l’Antarctique.
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logoElisabeth Paymal, de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB), a donné l’exemple de « la niche écologique du crabe fer à cheval » (le horse shoe crab anglais, appelé limule en français), un crustacé préhistorique qui serait actuellement menacé. Elle a aussi rappelé que le 21 juin n’est pas seulement le jour de la musique, mais aussi l’Ocean sampling day, jour où tout le monde est invité à recueillir un échantillon d’eau de mer en bouteille, afin de faire l’inventaire de sa faune et de sa flore miniature.

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Lors du débat qui a conclu la journée, la question de la traçabilité, de la validation et des doublons a été posée. Comment faire le tri entre, par exemple, quatre plantes d’herbiers différents ? Le GBIF répond que, pour tout spécimen, toute donnée ou toute occurrence, le filtre essentiel est le nom de l’organisme et de la personne qui a fourni la chose. Chaque donnée comporte une fiche d’identité qui permet au chercheur de remonter à la source. La multiplicité des sources permet de croiser l’information et de la valider.

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Petit déjeuner JNE : Lucie Dauvergne autour du monde

Un petit déjeuner a été organisé le 5 novembre 2013 par les JNE à la mairie du 2e arrondissement de Paris pour entendre Lucie Dauvergne rendre compte de son tour du monde.

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par Roger Cans

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De gauche à droite : Lucie Dauvergne, Alice Vivian (Travel 4 Change), Boris Aubligine (EtikaMondo),
Renaud Bettin (GERES), Laurent Thorigne (ACAY) – photo Richard Varrault

 

 

Présentée par Richard Varrault (organisateur de ce petit déjeuner) et Carine Mayo (présidente des JNE), Lucie Dauvergne explique qu’elle a commencé par un DEA de sciences des aliments à l’université de Montpellier.

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Après un détour par l’ingénierie, elle rejoint un secteur et un métier qui la passionnent en devenant chef de projets de communication dans l’environnement. Elle intègre notamment l’Opie (Office pour les insectes et leur environnement), puis la direction de la communication de l’ONF (Office national des forêts).Elle rejoint ensuite le GRAINE Ile-de-France à titre individuel, car elle s’intéresse de près à l’éducation à l’environnement vers un développement durable.

En septembre 2012, elle se lance dans un premier tour du monde (voir son blog ici), baptisé « la piste bleue », avec le soutien de la SERE de Marie-Pierre Cabello (JNE). Son but : rendre compte des initiatives positives en matière de développement soutenable rencontrées en chemin.

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Elle invite aujourd’hui quatre d’entre elles, pour leur rendre hommage et conclure son voyage.

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Sœur Sophie de Jésus, présente aux Philippines depuis 16 ans, fondatrice de l’association ACAY. Elle a reçu en novembre 2013, à l’initiative de l’Ambassade de France aux Philippines, la médaille de l’Ordre National du Mérite pour la qualité du travail accompli – photo Richard Varrault

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C’est aux Philippines qu’elle rencontre l’association ACAY, qui s’occupe des jeunes femmes victimes de violences, de jeunes détenus et de leurs familles.

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Quatre religieuses s’y dévouent, dont une Française, Sœur Sophie de Jésus, présente à Paris pour la remise de la médaille de l’Ordre National du Mérite. Laurent Thorigne, directeur du programme « Seconde Chance », précise que 90 % des jeunes qui sortent de prison sous leur contrôle ne récidivent pas.

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Il y a quelques années, Lucie Dauvergne avait rencontré Olivier Maurel, cofondateur du collectif Travel 4 Change, qui la parraina pour entrer dans le groupe Facebook éponyme (500 membres à ce jour).

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Alice Vivian, également cofondatrice du collectif, a elle aussi effectué un tour du monde solidaire en 2012, faisant une série de « belles rencontres » présentées ici.

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Cette ancienne chargée de communication d’une grande entreprise a complètement changé de direction en s’engageant dans une action pour « faire reculer la misère et la malnutrition » et témoigner en faveur des expériences qui réussissent. Elle fait désormais partie de l’équipe de l’Institut des Futurs Souhaitables.

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Lucie donne alors la parole à Renaud Bettin, responsable du programme CO2 Solidaire du GERES, qui lui a permis de compenser le carbone consommé par son billet d’avion, sur un projet cambodgien auquel elle a ainsi pu rendre visite. Renaud Bettin a découvert le GERES en 2007 au Laddakh (nord de l’Inde). Il participe avec deux autres membres de l’équipe du GERES à la conférence de Varsovie du 11 au 22 novembre sur le changement climatique. Il prépare aussi le « carbone social » qui sera présenté au sommet de Paris en 2015.

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Lucie a rencontré Boris Aubligine en Inde, par Skype. Il est le fondateur de l’association Etika Mondo (monde éthique en espéranto), qui a pour but de recenser et de soutenir les initiatives éthiques de la planète. Lucie rejoint l’aventure pendant son voyage, en rentrant au Conseil d’administration de l’association de préfiguration.

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Elle explique qu’elle a décidé d’organiser ce voyage en solitaire le jour de ses 41 ans, à la fin d’un contrat, pour un départ à peine deux mois plus tard. Vu le peu de temps imparti et souhaitant tenir un planning ambitieux, elle a fait appel à une agence, Les connaisseurs du voyage, pour son billet tour du Monde. Elle avait identifié 43 pays à visiter et a finalement retenu 20 escales, suivies par les Mardis de l’environnement de Patricia Ricard et la SERE de Marie-Pierre Cabello.

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Elle remercie l’ensemble de ses partenaires, qui lui ont permis de mettre en lumière une trentaine d’actions exemplaires dans de nombreux domaines du développement durable, ainsi que les 4 initiatives présentes aujourd’hui.

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C’est anecdotique, mais Lucie avoue qu’elle s’est dégoûtée du riz et a souffert du manque de fromage. Elle a en revanche apprécié les bananes, qu’on épluche, donc propres par définition. Mais les insectes, non, cela ne lui fait pas envie.

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