BiObernai 2014 – Dans l’antre d’un maître en peintures naturelles

L’entreprise Peinture Fischer est l’un des six établissements français à être labélisés « entreprise du patrimoine vivant ». Véritable alchimiste, Patrick Fischer y retrouve les recettes de la peinture d’avant la chimie du pétrole.

 

par Magali Reinert

 

Patrick Fischer dans son atelier - photo Carine Mayo
Patrick Fischer dans son atelier – photo Carine Mayo

 

En arrivant devant cette entreprise de peinture, rien ne permet de prédire la magie qui va s’opérer quelques minutes plus tard. Un bâtiment bleu défraichi au bord la route, et derrière les portes en verre dépoli, un bureau austère, banal. Mais déjà l’œil s’arrête sur un prix accroché au mur.

 

L’entreprise fait partie des six établissements français à être labélisés « entreprise du patrimoine vivant » (EPV). Une marque décernée par l’Etat pour distinguer les entreprises aux savoir-faire artisanaux d’excellence.

 

Le dédale de pièces qui suit est encore plus surprenant. Mais avant de se perdre dans l’atelier du fabricant de peinture, revenons sur le personnage. Sans crier gare, avec sa blouse blanche tachée, son allure discrète, Patrick Fischer commence à nous raconter son histoire. Et on reste suspendu à ses lèvres, pour un voyage qui nous conduira de la Renaissance italienne aux grottes de Lascaux, d’un monastère crétois aux usines désaffectées de Sienne.

 

Le prêt à l’emploi made in US

 

Patrick Fischer a grandi avec l’odeur de térébenthine dans l’entreprise paternelle « Peinture Fischer ». Mais la mécanographie – l’informatique à l’heure des cartes perforées – lui semble plus dans l’air du temps. Adieu pots de peinture. Le charme de la bureautique n’a pourtant qu’un temps. Recruté par les chasseurs alpins, il trouve sa voie. Pas celle de l’armée, non. Mais les expéditions lui offrent parfois l’occasion de mettre à profit son talent de restaurateur de vieilles boiseries acquis dans le giron Fischer.

 

Et quand son père le rappelle près de lui pour reprendre l’affaire familiale, il est prêt. Appliqué, il suit des études sur la fabrication de la peinture. Et passe son brevet de compagnon. Son maitre-peintre est de la vieille école. Le prêt à l’emploi made in US n’a pas l’heur de le séduire. Et il assène à son élève : « prépare ta peinture toi-même pour savoir ce qu’il y a dedans ».

 

Mais si son CV s’allonge, une nouvelle expérience vient chambouler le jeune étudiant. Alors qu’il repeignait le mur d’une classe, il entend un professeur demander à son élève aveugle de lui désigner la feuille rouge. Choqué par cette attitude, Patrick Fischer intervient. Et alors patatras. Le spectre des couleurs se brouille. Il réalise que cet enfant, sans y voir, est capable de reconnaître les couleurs en passant sa main sur les feuilles. La couleur prend alors toutes ses dimensions : ondes, rayons, pigments, lumières, matières…

 

Le trésor des moines orthodoxes

 

Le jeune homme décide alors de redécouvrir la peinture. Par des chemins détournés. Un jour, alors qu’il guide une expédition dans les montagnes crétoises, il va découvrir un trésor. Les marcheurs trouvent le gîte dans un vieux monastère orthodoxe. Là, Patrick Fischer remarque rapidement que les moines préparent eux-mêmes leurs peintures avec des œufs, de la crème fraiche, des pigments naturels. Voyant la réticence des moines à partager leur secret, il leur propose un marché : « Je vous montre comment restaurer les vieilles fresques ternies de votre chapelle et vous me donnez vos recettes ». Les moines lui confient alors leur bibliographie d’ouvrages du XIVe et du XVe siècle.

 

Et voilà comment les peintures Fischer s’inspirent des recettes de Giotto ou de Michel-Ange. Cire d’abeille, crème fraîche, chaux, poussière de marbre, savon noir, lait, bière… L’alchimiste Fischer redécouvre et améliore les recettes. Le laboratoire de fabrication des peintures ressemble d’ailleurs à une cuisine, avec casseroles, mixeurs, balances. Où les solvants toxiques et les colorants chimiques sont bannis.

 

Une autre pièce de l’atelier est digne d’une boutique d’apothicaire. Des pots d’ocres et de graines s’alignent en dégradé. Ces pigments sont le fruit d’une quête permanente. Lors d’un voyage à Sienne, Patrick Fischer met la main dans une ancienne usine désaffectée sur 50 kg de terre de sienne, une ressource aujourd’hui épuisée. Alors, il les garde précieusement comme repère pour retrouver cette couleur. Il parcourt aussi d’anciennes carrières où il va gratter des ocres méconnues. Et depuis quelques années, le peintre s’est fait jardinier. Dans son jardin botanique poussent garance, ortie et autres plantes utiles pour leurs pigments bigarrés.

 

100 m2 de béton et Michel-Ange

 

Patrick Fischer travaille avec une douzaine d’employés, devenus maîtres dans l’application de ses peintures naturelles. L’absence de solvant et de conservateur rend leur maniement difficile. L’entreprise refuse d’ailleurs de vendre les peintures si elle n’assure pas le chantier, car les techniques d’application sont complexes. A moins que le client accepte de suivre une formation.

 

Pour les particuliers, le devis est parfois rédhibitoire. Impossible pour l’entreprise artisanale de s’aligner sur les prix de la peinture en bâtiment. Mais l’artisan a des arguments. Outre la qualité des textures et des couleurs, il nous rappelle l’intérêt écologique des peintures naturelles. Car les étiquettes A+++ collés sur les pots ne devraient pas nous convaincre : elles contiennent encore 40 % de produits chimiques.

 

Fort du label EPV, Fischler et son équipe assurent aussi des chantiers de restauration, comme celui des peintures murales du couvent du Mont Saint-Odile. Et pour boucler la boucle, le peintre en bâtiment travaille avec des artistes pour réaliser des projets contemporains. 100 m2 de béton dans l’église Sainte-Marie à Colmar sont recouverts grâce à une technique empruntée à Michel-Ange.

 

Ce reportage a été réalisé dans le cadre d’un voyage JNE au Salon BiObernai 2014.