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Doha : une conférence virtuelle sur le climat

Les couloirs de la conférence climatique de Doha bruissent de rumeurs et d’informations plus ou moins vérifiables. Ce n’est évidemment pas une première pour une conférence internationale de cette ampleur. Mais cette année, une grande nouveauté : les textes imprimés ont totalement disparu !

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par Claude-Marie Vadrot

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Un autre aspect de Doha, les boutres dans le port. Certains servent encore pour la pêche, d'autres sont luxueusement retapés pour de riches Qataris - photo Claude-Marie Vadrot

 

Les Nations Unies et les responsables Qataris ont formellement interdit toute distribution de communiqués, de textes et de brochures. Les délégations ou les (rares) ONG présentes qui avaient outrepassé cet ukase le premier jour ont été menacées de représailles, voire de retrait de leurs accréditations.

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Pierre Radanne, ancien directeur de l’Ademe et aujourd’hui responsable de l’agence Facteur 4 qui conseille de nombreux pays africains émergents, a ainsi été interpellé par deux policiers des Nations Unies parce qu’il glissait dans les boîtes à lettres des délégations une « note de décryptage » présentant en 90 pages les enjeux de Doha. Un document en anglais ou en français qu’il distribue depuis des années et est très apprécié par les scientifiques et des politiques du climat. Il a fallu l’intervention d’un haut responsable des Nations Unies pour qu’il soit exceptionnellement autorisé à distribuer une centaine d’exemplaires de son étude.

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Plus de papiers, donc, sur les tables, sur les comptoirs ou dans les présentoirs. Les prises de position, les discours, les communiqués, les explications, les lieux de réunion, les annonces de conférence de presse, les appels, les protestations ont disparu dans le gouffre insondable d’Internet. Explication avancée par les organisateurs : économie de papier. Inutile de leur rappeler que le papier est recyclable et que cette « économie » paraît dérisoire dans l’énorme palais des congrès dont les milliers de mètres carrés sont en permanence climatisés. Manifestement, les services de communication des Nations Unies sont enchantés par leur idée et râlent si on leur parle de greenwashing.

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Donc, pour les délégations, pour les participants, pour la presse, pour les représentants de la société civile, il ne reste plus que la rumeur ou d’erratiques messages Internet. Plus invérifiable que les papiers distribués et facilement censurable. Les responsables de l’ONU se récrient : « mais tout se trouve sur Internet ! Vous nous faites un procès moyenâgeux, il faut vivre avec notre temps ». Certes… Mais le moindre écrit, offert aux passants de cette agora climatique, avait ses chances d’être lu, de produire ses effets. Le discours du plus méconnu des chefs d’Etat ou de gouvernement pouvait, à tête reposée, intéresser, offrir une idée originale ou une solution. Les communiqués pouvaient faire réfléchir. Tous ces messages gisent désormais dans un puits sans fond dans lequel les recherches d’informations sont soit épuisantes, soit vouées à l’échec.

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Le fonctionnement d’une conférence sur le climat est donc devenu virtuel et les textes se croisent sur la Toile pratiquement sans se rencontrer. D’abord parce que personne ne sait vraiment où les trouver et aussi parce que nul ne sait à qui les envoyer. La COP 18, puisque tel est son nom, est à la fois sourde et quasiment muette. Penser qu’il puisse s’agir d’une bonne solution pour écarter toutes les opinions divergentes, relève évidemment de la mauvaise foi journalistique. Pourtant, depuis qu’ils sont arrivés ici, les journalistes et les participants naviguent dans le noir. Quand aux ONG, en dehors des grands noms associatifs « embedded » dans la grande machine onusienne qui les réduit au rôle de courroies de transmission des idées reçues et des pressions diplomatiques, elles sont également sourdes et muettes. Elles sont d’ailleurs fort peu nombreuses à Doha. Pour la première fois depuis Kyoto, la société civile est quasiment absente. Et les négociations sérieuses qui vont commencer ce lundi 3 décembre et s’intensifier à partir de mardi avec l’arrivée des ministres et des chefs de gouvernement vont se dérouler à l’abri des regards et de la contestation. Non plus au rythme des textes qui circulent, mais à celui des rumeurs. Et ces dernières sont nombreuses…

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Il se dit ici que ce sont les Russes, étrangement alliés aux Polonais, qui mijotent de faire capoter la conférence en refusant tout progrès dans le processus de renouvellement des engagements du Protocole de Kyoto qui contraignaient les pays industrialisés, ou supposés tels, à limiter leurs émissions de gaz à effet de serre. Perspective qui énerve fortement les représentants des îles-Etats comme les Maldives et tous les pays, comme le Bangladesh, qui sont menacés par la lente montée de eaux des mers. Ils se sont discrètement réunis vendredi dernier, mais leurs protestations n’ont guère dépassé Internet et n’ont pas été relayées sur le site officiel de la conférence.

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Il n’est pas question non plus, malgré les demandes pressantes des rares ONG présentes, d’évoquer longuement la très rapide fonte des glaces de l’Arctique qui a pourtant été confirmée il y a quelques jours par l’étude de 47 experts réunis par la NASA et le professeur Andrew Shepered de l’université anglaise de Leeds. Elle établit pourtant une relation entre cette fonte accélérée et l’occurrence d’ouragans comme celui qui a récemment ravagé New York et la côte est des Etats-Unis. Explication simple : les USA, la Canada et la Russie se réjouissent de l’ouverture, une grande partie de l’année désormais, du passage du Nord-Ouest pour leurs navires. Et pour leurs recherches pétrolières off-shore dans les eaux glaciales de ces régions.

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L’Europe ne va pouvoir ni s’exprimer d’une seule voix ni disposer d’une marge de discussion cette semaine, en raison de l’attitude de la Pologne qui a décidé de bloquer toutes les avancées possibles pour conserver le droit d’utiliser sans restriction ses réserves de charbon sans encourir la moindre sanction.

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Les pays africains, dont les spécialistes en matière climatiques sont de plus en plus sérieux et conscients des menaces qui pèsent encore plus sur eux que sur les pays riches, sont furieux de l’attitude des Etats-Unis. Pays qui ne veut rien changer à ses mauvaises habitudes, alors que son opinion publique évolue sur la réalité des changements climatiques. Comme l’a montré la prise en compte de ces questions dans les récentes élections locales et celles des sénateurs et des représentants. Certains pays africains sont en train de négocier une attitude commune avec des nations asiatiques et celles qui sont les plus menacées par les événements extrêmes. Et il ne sera pas question d’évoquer publiquement la reconnaissance par le HCR, le Haut Comité des Nations Unies pour les Réfugiés, la question des « réfugiés climatiques », déjà évalués à une cinquantaine de millions. Chiffre qui pourrait atteindre 300 millions au cours des vingt prochaines années, affirment les experts du GIEC, le Groupement International pour l’Etude du Climat.

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Des experts qui, comme le Français Jean Jouzel arrivé ici dimanche (lire ici son interview), n’auront pas la possibilité de faire distribuer dans le Centre de conférence, leurs plus récentes analyses pour inciter à la société civile à faire pression sur les politiques. Sous couvert de « modernité » et d’écologie, la décision de l’ONU et du Qatar de supprimer le papier, s’apparente donc bien à une censure…

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Cet article a été publié ici sur le site de Mediapart. Retrouvez aussi Claude-Marie Vadrot sur le blog spécial Doha de Politis.

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