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Catégorie ‘OPINIONS ET DEBATS’

Lettre au groupe Europe-Écologie-les-Verts & Apparentés de la Région Rhône-Alpes

Voici la lettre de démission adressée le 19 novembre 2014 par Yves Paccalet (membre des JNE mais s’exprimant bien sûr ici à titre personnel) au groupe Europe-Écologie-les-Verts & Apparentés de la Région Rhône-Alpes.

 

par Yves Paccalet

 

Je suis venu te dire que je m’en vais.

 

Nous mènerons évidemment d’autres combats écologiques ensemble, mais je quitte le groupe EELV et Apparentés à la Région, après m’être démis du parti EELV en 2013.

 

J’avais suggéré que le groupe se prononce sur mon « cas ». Je reçois une lettre dans laquelle les deux co-présidents me demandent de décider seul.

 

J’assume les critiques que j’ai formulées. Elles sont restées sans effet. J’apporterai donc à un autre groupe politique régional l’expérience de mes quarante années d’écologie naturaliste, politique, poétique et philosophique…

 

Je rappelle brièvement quelques-unes des raisons qui font je ne me sens plus chez moi à EELV, alors que j’y étais entré en 2010, dans la belle et prometteuse séquence d’ouverture et de créativité initiée par Dany Cohn-Bendit.

 

Je regrette qu’EELV se soit refermée comme une huître sur un règlement intérieur abscons et un socle idéologique « rouge-vert », voire plus rouge que vert.

 
Je déplore qu’EELV se soit mise au service d’un petit nombre de dirigeants opportunistes et arrivistes, au premier rang desquels figure Cécile Duflot.

 

Je suis navré qu’en servant la carrière de cette dernière et de sa camarilla, EELV se soit laissée aller à une politique de gribouille, incompréhensible pour les électeurs, et qui se résume ainsi : un jour ministre, le lendemain ennemie du gouvernement.

 

Je suis triste d’assister à la groupusculisation d’EELV, dont l’essentiel des prises de position et du militantisme actuel consiste à plagier les mots d’ordre de Mélenchon, du Front de gauche et des mouvements gauchistes.

 

Je n’aime pas qu’en dehors de la question du climat et de quelques slogans anti-nucléaires basiques, EELV néglige les fondamentaux de l’écologie, comme la protection de la nature et des espèces sauvages. Je me sens bien seul à défendre l’ours et le loup.

 

Je ne supporte pas qu’en matière de politique étrangère, 90 pour 100 des interventions d’EELV se résument dans ce slogan : « Israël assassin ! » Je caricature à peine.

 
Je déteste voir certains militants EELV, approuvés par la majorité des leurs, se retrouver dans des manifs non loin du drapeau des Frères musulmans du Hamas, ces amis déclarés des égorgeurs de Daech.

 
Je suis mal à l’aise lorsque, par l’intermédiaire de ses co-présidents, le groupe EELV & Apparentés se scandalise qu’on accueille un congrès du CRIF (Conseil représentatif des Institutions juives de France) dans les locaux de l’Assemblée régionale. On quitte ici le champ politique (légitime) de l’antisionisme pour frôler celui (insupportable) de l’antisémitisme.

 

En politique intérieure, pour clore ce résumé de mes doléances, je n’ai aucune envie de voir EELV commettre l’erreur stratégique dans laquelle elle donne actuellement (comme, du reste, les « frondeurs » du Parti socialiste et les autres groupuscules gauchistes) : ne pas comprendre que le « Hollande bashing » (on se croit malin !) conduit inéluctablement à un second tour de la présidentielle 2017 entre la droite et l’extrême droite. Je crains par-dessus tout de devoir voter Sarkozy pour m’épargner Le Pen…

 

Si elle veut conserver une chance de qualifier un candidat en « finale », la gauche n’a d’autre solution que de se rassembler d’urgence. De recommencer à travailler d’un même cœur, malgré les divergences. De montrer un enthousiasme, un plaisir de la fraternité retrouvée et une volonté de gagner qui fédèrent et entraînent les énergies.

 

Je ne laisserai personne me convaincre qu’en soutenant une stratégie politiquement suicidaire, je pourrais préparer des lendemains qui chantent.

 

Par conséquent, je vais chanter ailleurs…

 

Post scriptum : je ferai vite connaître le groupe politique que je rejoins à la Région Rhône-Alpes, au titre d’« apparenté ».

 

Sivens : un barrage à contretemps

Au-delà des questions politiques et humaines au cœur de l’actualité récente, le barrage du Testet, à Sivens dans le Tarn, est un exemple typique des aménagements dépassés et hors-sujet. Sa justification agronomique s’inscrit exactement dans la course en avant qui est en train de détruire l’agriculture française, et démontre une méconnaissance inquiétante des alternatives techniques qui permettraient sans problème aux agriculteurs de la région d’éviter le recours massif à l’irrigation.

 

par Jacques Caplat

 

Face aux tensions créées par le dérèglement climatique, il est illusoire et suicidaire de croire qu’il serait possible à long terme et à grande échelle de forcer le milieu à s’adapter à une agriculture artificielle basée sur des théories hors-sol et des modèles standardisés. Bien au contraire, la seule démarche réaliste et scientifique consiste à réadapter l’agriculture au milieu. Cela implique à la fois de recréer une capacité des sols à retenir l’eau et à la fournir aux cultures, et de sélectionner des variétés végétales adaptées et évolutives. Le recours massif à l’irrigation est non seulement destructeur, il est également dépassé car inefficace à long terme.

 

En premier lieu, le changement climatique conduit le Tarn à une fragilité hydrique accrue. Au lieu d’être niée et contournée par une inflation d’infrastructures et une course en avant industrielle, cette réalité doit être assumée et abordée franchement. Les variétés végétales utilisées par les agriculteurs (par obligation légale et par pression commerciale) sont standardisées et, inévitablement, inadaptées à des situations de faiblesse hydrique. La solution ne peut pas être d’obliger le monde réel à s’adapter à ces variétés chimériques !

 

La seule solution agronomique sérieuse, déjà mise en œuvre par certains agriculteurs biologiques dans le Sud-Ouest, consiste au contraire à utiliser des variétés adaptées au milieu et capables d’évoluer en même temps que lui. J’insiste une fois de plus (cf. un précédent billet sur les semences) sur le fait qu’une plante doit co-évoluer avec son environnement au lieu d’être conçue à distance. Des variétés évolutives conduisent à ressemer les grains issus des épis les mieux adaptés aux nouvelles conditions climatiques, et permettent par conséquent de se passer d’irrigation. Oui, n’en déplaise à certains agronomes en chambre, il est parfaitement possible de faire évoluer des variétés, y compris en maïs, capables de résister à la sècheresse. Les maïsiculteurs d’AgroBioPérigord en ont fait la preuve depuis plusieurs années, avec leurs variétés « populations » de maïs, qui obtiennent sans irrigation des rendements et des résultats techniques extrêmement satisfaisants.

 

Cette évolution est d’autant plus raisonnable que même les agriculteurs conventionnels du Tarn l’ont partiellement engagée. Bien que ne recourant pas encore à des variétés adaptées et évolutives, ils ont déjà réduit la part des surfaces irriguées de 18,5 % à 12,5 % de leurs surfaces en moyenne entre 2000 et 2010. C’est bien dans ce sens qu’il faut les accompagner.

 

Restaurer la régulation hydrique des sols

 

Plus globalement et plus fondamentalement, l’agriculture doit réapprendre à valoriser les capacités du sol au lieu de le détruire. Le Rodale Institute (États-Unis) a démontré que les sols conduits en agriculture biologique résistent considérablement mieux à la sècheresse que les sols conventionnels. Pourquoi ? D’abord parce que les terres conduites en bio alternent des cultures variées, voient leur fertilité assurée par des amendements organiques, et sont moins retournées. Cela les amène à être de deux à dix fois plus riches en matière organique, et à avoir une « structure » bien meilleure. Or ces deux facteurs permettent aux sols d’être des éponges, c’est-à-dire de capter l’eau lorsqu’elle tombe (sans la laisser ruisseler et provoquer par ailleurs des inondations) et de la restituer aux plantes lorsqu’elles en ont besoin. Ensuite parce que les agriculteurs bio ne laissent pas des sols rester « nus » en hiver et limitent donc les pertes d’eau. Enfin, parce que l’absence de recours aux fongicides permet le développement d’une mycorhize dense.

 

Il est intéressant de dire deux mots de la mycorhize. Cette symbiose entre les racines des plantes et les mycéliums des micro-champignons du sol permet aux plantes de multiplier par dix leur surface d’absorption racinaire. Mieux encore, elle permet de multiplier par dix ou quinze la pression de pompage de l’eau par les plantes – autrement dit, de capter de l’eau là où des plantes sans mycorhize n’y parviendraient pas. Or, pour avoir une mycorhize dense, il est souhaitable d’agencer arbres et cultures (les arbres facilitent l’implantation de la mycorhize et assurent un pompage de l’eau dans des couches inaccessibles aux plantes cultivées) et il est nécessaire de ne pas appliquer de fongicides (qui tuent les micro-champignons du sol).

 

Les politiques publiques doivent former les agriculteurs et les aider à faire évoluer leurs pratiques, et non pas soutenir des pratiques intenables chez une vingtaine d’entre eux.

 

Une irrigation ponctuelle et parcimonieuse

 

Une fois restauré le B-A-BA de l’agronomie (sols riches en matière organique, bien structurés et toujours couverts ; arbres et mycorhize ; variétés adaptées et évolutives), il est bien sûr possible de recourir ponctuellement à l’irrigation. C’est notamment utile pour le maraîchage, et pour certaines cultures dans certains milieux (soja…). Je ne prétends pas qu’aucune irrigation ne soit justifiée. Mais elle doit être mesurée, éviter de provenir de la nappe phréatique, et respecter les milieux naturels. Cela est possible notamment avec des retenues collinaires, c’est-à-dire des petits équipements qui ne saccagent pas une vallée entière et qui sont dimensionnées pour servir d’appoint (et non pas de justification à une course en avant). Dans le cas de Sivens, il est parfaitement possible d’optimiser les retenues collinaires existantes – voire d’en créer quelques nouvelles si cela apparaissait vraiment nécessaire une fois l’agronomie remise d’aplomb.

 

Pour lire la version intégrale de ce texte, cliquez ici sur le blog de Jacques Caplat.

 

Les violences sur les animaux ne sont pas des délits mineurs

Les criminologues font de plus en plus lien entre la violence envers les animaux et celle envers les humains.

 

par Frédérique Gilbert

 

Photo Frédérique Gilbert

Photo Frédérique Gilbert

 

Cela fait des années que des études sont menées sur le sujet. L’une d’entre elles avait été réalisée en prison auprès de 36 auteurs de plusieurs meurtres. Cette étude avait révélée que 82 % des assassins avouaient avoir tué et torturé des animaux durant leur enfance ou à l’adolescence.

 

Le 20 avril 1999, dans le lycée de Columbine (Etats-Unis), Eric Harris et Dylan Klebold ont tué 12 élèves et un enseignant avant de se donner la mort. Tous deux s’étaient vantés dans leur passé d’avoir mutilé des animaux.

 

Des psychiatres admettent que la cruauté envers les animaux chez l’enfant est prédictive de futures conduites antisociales, incluant les violences contre les personnes.

 

Les chercheurs ont reconnu ce lien. Ils indiquent que les enfants victimes d’abus physique et sexuels le feraient en signe de défoulement. Ils pourraient aussi en venir à tuer l’animal torturé pour pouvoir mettre fin à la souffrance.

 

Des enfants qui infligent de mauvais traitements aux animaux entre 6 et 12 ans ont deux fois plus de risques de se livrer ultérieurement à des actes de délinquance.

 

Les organismes de bien-être des animaux, les autorités policières, les organismes de violence domestique et de bien-être des enfants collaborent de plus en plus en raison de ces études qui démontrent bien l’existence d’une corrélation significative entre certains crimes envers des humains, et des actes similaires perpétrés sur des animaux.
Un élément à prendre en considération concernant la brutalité à l’égard d’un enfant ou d’un conjoint.

 

Que la nature paie sa place !

Pour les auteurs de ce texte, il est urgent d’opter pour une vision philosophique différente, qu’on pourrait qualifier d’ « écocentrée », dans laquelle l’homme accepterait de n’être qu’un élément parmi tous les autres, et non un élément souverain seul apte à juger du droit à l’existence des autres espèces.

 

par Annik Schnitzler* et Jean-Claude Génot**

 

Des dizaines d’arbres cassés et moussus, des ronces partant à l’assaut des sous-bois, des mouches, des fourmis et des moustiques, quelques araignées, des hardes de sangliers, un reste de maison écroulée, un vieux verger occupé par des rongeurs et des oiseaux, un renard qui se faufile… Bref, une prolifération d’êtres non humains qui échappent au contrôle de l’homme, retrouvant leurs propres lois après des siècles de domestication, dans les champs et les vergers abandonnés, les forêts en friche ou les montagnes délaissées…

 

Pour une majorité de nos contemporains, cette nature de reconquête, qu’on peut situer quelque part entre l’ancien domestiqué et le presque sauvage, celle qui se développe lorsque l’homme est parti, cette nature en friche est totalement laide, et surtout, parfaitement inutile.

 

Depuis des millénaires, tout d’abord en Occident, puis maintenant partout ailleurs ou presque, la nature est ainsi réduite à une dimension utilitaire. De la bactérie à l’ours, des mares aux vastes forêts, espèces et écosystèmes sont classés dans deux catégories bien distinctes : ce sont soit des ressources, soit des nuisibles. Dans la catégorie nuisible, dépourvus d’attraits et dangereux, espèces et écosystèmes (en général des friches ou autres espaces artificialisés) doivent être éliminés ou mis en valeur.

 

Sous la pression des idées écologiques, le concept de ressources a évolué, du moins en apparence. En fait, la tendance à une domestication obsessive de la nature, si caractéristique de notre espèce, s’est faussement diversifiée. Pour exister, cette nature doit en effet justifier d’une valeur, « payer sa place » en quelque sorte. Les valeurs acceptables sont déterminées par la société : elles doivent être d’ordre économique, écologique ou social. On conserve les forêts cultivées pour leurs ressources immédiatement exploitables, les forêts vierges pour leurs ressources futures. Les forêts, au statut actuel si précaire, fixent aussi le carbone en excès, celles qui sont encore inondées préservent notre eau potable ou dépolluent les eaux contaminées par le filtre des sols et de l’absorption racinaire. Certaines espèces (plantes, animaux, champignons pour l’essentiel) ont droit à une protection intégrale parce qu’ils sont rares, et que la rareté est valorisante ; d’autres parce que leur présence est révélatrice de milieux bien préservés. Même la nature sauvage est parfois décrite sous l’angle du service écologique, par le fait qu’elle est source d’inspiration et de bien être. La nature sauvage peut aussi rapporter aussi beaucoup d’argent, par le tourisme qu’elle draine ou les plaisirs qu’elle procure pour la pêche et la chasse. Quant aux humbles abeilles, elles ont droit à notre égard parce qu’elles pollinisent nos cultures ; de même certaines espèces sauvages n’intéressent l’homme que parce qu’elles renforcent le patrimoine génétique de plantes domestiques.

 

Mais que dire pour justifier la conservation des requins, des loups, voire des espèces exotiques envahissantes ?

 

Parfois, les intérêts sont contradictoires. De nos jours, en Europe, la gestion forestière et celle de la grande faune sauvage deviennent de plus en plus complexes, lorsque l’intensification des pratiques forestières coincide, malheureusement, avec le retour des grands herbivores sauvages et leurs prédateurs. Déstabilisées par ces nouvelles évolutions, les sociétés souhaitent une gestion multifonctionnelle conciliant l’activité économique de la sylviculture, les usages sociaux des forêts incluant la chasse et les besoins de nature de la population, ainsi que la protection d’une certaine nature. Nul ne souhaite en fait le retour vers un sauvage disparu depuis des siècles, à savoir des forêts naturelles et un réseau diversifié de grands mammifères, tels qu’il existe encore dans d’autres parties de l’Europe. Ce sauvage, s’il devait revenir, doit se justifier par des services environnementaux.

 

Cette énumération fourre-tout n’a pas pour but de juger négativement des actions de conservation. Dans bien des cas, c’est grâce à cela que des coins de nature subsistent, et que des animaux dérangeants pour les activités humaines n’ont pas été éliminés.

 

Toutefois les concepts actuels de conservation relèvent du même idéal de domestication que l’exploitation des ressources naturelles. Certes, la nature cultivée ne saurait se passer de l’homme, puisqu’il l’a créée, mais pourquoi cette vision anthropocentrique de la nature sauvage ? Devons-nous justifier de son existence par une utilité présente ou à venir ?

 

Considérer la nature uniquement comme un objet relève d’une attitude arrogante dont on mesure aujourd’hui les conséquences dramatiques à l’échelle planétaire. La mise en valeur totale de la nature conduit à détruire toute beauté dans ce monde et à menacer grandement notre équilibre psychique. Il est urgent d’opter pour une vision philosophique différente, qu’on pourrait qualifier d’ « écocentrée », dans laquelle l’homme accepterait de n’être qu’un élément parmi tous les autres, et non un élément souverain seul apte à juger du droit à l’existence des autres espèces. L’intérêt pour les sociétés humaines actuelles et futures (puisqu’il faut tout de même en passer par là) serait que la nature en général serait mieux respectée et utilisée.

 

* Professeur au Laboratoire Interdisciplinaire des Environnements Continentaux – LIEC – UMR 7360 CNRS – Université de Lorraine – UFR Sci FA
 
** Ecologue, membre des JNE.

 

La meilleure protection : laisser faire la nature

Certains se demandent en quoi les espaces à haut degré de naturalité seraient supérieurs d’un point de vue écologique, culturel ou moral, aux espaces résultant des interactions entre les activités humaines et la nature, en clair pourquoi la nature « naturelle » vaudrait mieux que la nature « culturelle » en matière de protection ?

 

par Jean-Claude Génot, Ecologue

 

Une telle question dépend de sa conception personnelle de notre nature. Celui pour qui la nature est spontanée, sauvage et indépendante de la volonté humaine ne se pose même pas cette question. Pour lui, il est évident que la nature a une valeur intrinsèque, bien supérieure à tout ce que la technologie humaine peut faire pour « améliorer » la nature, suivant en cela le fameux principe « Nature knows best » de la deep ecology américaine.

 

Mais revenons à la question émanant de gens pour qui il n’y a pas de nature sans homme et dont la vision anthropocentrique réclame des justifications sur cette supposée primauté de la nature libre et autonome.

 

Sur le plan écologique, la nature livrée à elle-même mène à la richesse et à la complexité des communautés et des interrelations entre les biocénoses, alors que lorsque l’homme intervient, les écosystèmes vont immanquablement vers la simplification. Les exemples ne manquent pas dans la littérature ainsi pour les milieux tempérés : il a été démontré dans de nombreuses études que la sylviculture réduit la diversité biologique des forêts.

 

Seules les forêts anciennes depuis une longue période abritent une grande diversité d’espèces, comme le montre l’exemple de la forêt de Bialowieza en Pologne. Quant à la gestion conservatoire supposée augmenter la biodiversité, elle ne fait que favoriser des espèces artificiellement maintenues dans des milieux ouverts, bien plus pauvres en diversité que les friches et les milieux boisés résultant d’une évolution naturelle.

 

Sur le plan scientifique et pédagogique, l’homme étant omniprésent sur la planète, il est impératif de préserver des espaces sans intervention humaine pour servir de références à la gestion des ressources naturelles et pour mieux étudier la résilience des écosystèmes, notamment dans le contexte des changements climatiques. Ainsi pour reprendre l’exemple de la forêt, les forestiers peuvent tirer des enseignements en matière de sylviculture de la visite des réserves intégrales. Enfin, il est important que les gens puissent visiter des espaces sauvages en libre évolution, jeunes ou pluri-séculaires, pour voir d’autres images que les seuls espaces façonnés par les activités humaines.

 

Sur le plan culturel, visiter des zones de nature à haut degré de naturalité procure de multiples satisfactions comme se déconditionner des paysages entièrement domestiqués, renouer avec le sauvage ou découvrir des sources d’inspiration et des nouvelles sensations (solitude, liberté). On ressent les choses par contraste, c’est face à la nature sauvage que l’homme retrouve toute son humanité.

 

Sur le plan moral ou éthique, la nature existe depuis bien plus longtemps que nous à l’échelle des temps géologiques et a su faire preuve d’ingéniosité et de durabilité au cours de sa longue histoire, ne devant rien à l’homme. De ce simple fait, elle mérite notre respect, ce qui devrait se traduire par une place plus grande pour la nature spontanée.

 

De plus, l’homme ayant étendu sa domination sur la planète, il est urgent de montrer la voie vers un autre rapport à la nature, moins violent et moins utilitaire. Les espaces de nature en libre évolution sont les symboles de ce changement d’attitude. C’est justement parce que les sociétés actuelles sont dans la maîtrise forcenée de la nature et que la nature domestiquée est la norme qu’il est éthiquement nécessaire de privilégier ce mode de protection, à savoir « ne pas faire » à la place de la nature. Enfin savoir qu’il existe des zones de libre évolution contribue à l’équilibre psychique de tous ceux qui aiment la nature, représentant ainsi leur part de rêve et de liberté.

 

Pour l’avenir, la voie la plus indispensable pour protéger la nature est de laisser faire ses processus naturels ; partout ailleurs, il est urgent de gérer les écosystèmes dont nous avons besoin sur des bases écologiques.

 

Accepter de laisser faire nature, revient à faire preuve d’humilité face à la nature, donc à renoncer à notre utilitarisme total. A ce propos, l’artiste naturaliste suisse Robert Hainard nous mettait déjà en garde : « Dans un monde entièrement utilisé et rationalisé, il n’y aurait plus de liberté ni de choix, donc plus d’amour. Quelle sottise de travailler à la « mise en valeur » intégrale du globe, et de gémir sur le recul des libertés ».

 

Résilience et low tech

Voici un compte-rendu de l’exposé de Michel Sourrouille « Quelles techniques pour un changement radical ? Résilience et low tech » * lors des 2ème assises de Technologos : Techniques, croissance et décroissance ( Paris, 13 septembre 2014).

 

par Michel Sourrouille

 

Introduction

La décroissance sera notre destin, elle sera celle de notre pouvoir d’achat, de notre population… et de nos techniques. L’histoire est en effet cyclique, une croissance exponentielle se termine toujours par une forte récession économique, une crise démographique, l’abandon de certaines techniques. D’une certaine manière, c’est même notre passé qui préfigure notre avenir. Dans ma famille par exemple, nous étions tailleur de père en fils depuis des générations, au moins depuis la révolution française. Nous vivions dans un petit village, Beylongue. Des ciseaux, du fil et une aiguille permettaient de fabriquer des vêtements. Et puis l’urbanisation et l’exode rural ont poussé mon grand-père dans une grande ville où il est resté tailleur sur mesure. Mon père était aussi tailleur, comme d’ailleurs mon oncle. Mais l’industrialisation et le prêt à prêter ont donné un coup d’arrêt à cette stabilité professionnelle continue. J’ai été obligé de devenir un « intellectuel », l’explosion du secteur tertiaire créant l’emploi. Mon frère a mis sur pied le travail à la chaîne dans une fabrique textile, une grosse pile de tissu est coupée instantanément au laser, la fabrication de vêtements s’est délocalisée avec son aide en Tunisie puis au Vietnam. Son usine à Besançon n’avait plus d’ouvriers.

 

Les emplois disparaissent en France et nos générations présentes sont contemporaines du chômage de masse ; les générations futures redeviendront artisan ou paysan. Retour aux ciseaux, à l’aiguille et au village. En langage moderne, low tech et non plus high tech. Ce sont des techniques douces, douces à la nature et à l’homme, pratiqué dans un contexte de petite communauté. Nous y reviendrons quand nous parlerons de résilience. Mais d’abord examinons un classement possible des techniques.

 

1/5) Le dualisme des techniques, douces (low tech) ou dures (high)

Il ne s’agit pas d’opposer de façon simpliste technophobes contre technophiles, il n’y a jamais retour à l’âge de pierre ou à la bougie. Des auteurs ont présenté un dualisme, techniques acceptables d’un côté, pernicieuses de l’autre : techniques démocratiques ou autoritaires pour Mumford (1962), outil convivial ou hétéronomes pour Ivan Illich (1973), techniques « enchâssées » et techniques « branchées » pour Teddy Goldsmith et Wolfgang Sax (2001), technologie cloisonnée contre technologie systémique avec Ted Kaczynski (2008). Le tableau le plus synthétique que je connaisse a été présenté dans un numéro spécial du Nouvel Observateur en juin-juillet 1972, « spécial écologie – La dernière chance de la Terre » 

 

Société à technologies dures

Grands apports d’énergie non renouvelable

Matériaux non recyclés

production industrielle

priorité à la ville

séparé de la nature

limites techniques imposées par l’argent…

Communautés à techniques douces

Petits apports d’énergie renouvelable

matériaux recyclés

production artisanale

priorité au village

intégrée à la nature

limites techniques imposées par la nature…

 

 

Mais cette approche en deux parties ne dit rien des raisons de l’évolution technologique et de ses limites.

 

2/5) Techniques et ressources naturelles : l’exemple du déplacement

Chaque technique correspond à un besoin et nous savons que le mode de satisfaction d’un besoin est une création sociale. Ainsi par exemple du besoin de déplacement. Il peut être minime. Au Moyen Age, 90 % des biens que consommait un paysan étaient produits dans un cercle de cinq kilomètres autour de son habitation ; le paysan restait près de chez lui. Aujourd’hui certains rêvent de populariser le tourisme spatial ; notre société cultive un sentiment de besoins illimités grâce à la profusion actuelle d’énergies fossiles qui met à notre disposition des esclaves mécaniques.

 

Mais baser le besoin de déplacement sur le slogan « plus loin, plus souvent et plus vite » se heurte aux limites de la biosphère. Toute mobilité nécessite de l’énergie et nous allons connaître la descente énergétique avec la fin des énergies fossiles. De plus tout moyen de déplacement autre que la marche ou le cheval nécessite aussi des métaux. Or il existe un mouvement cumulatif entre énergie et métaux, ce qu’a bien montré Philippe Bihouix : « Les métaux, toujours moins concentrés, requièrent plus d’énergie, tandis que la production d’énergie, toujours moins accessible, requiert plus de pétrole. Le peak oil sera donc vraisemblablement accompagné d’un peak everything (pic de tout). »

 

Nous pouvons donc classer les méthodes de déplacement de celle qui rend la personne la plus autonome possible (la marche) à celles qui dépendent d’une organisation industrielle poussée à l’extrême et nécessitant énergie et métaux.

 

marche cheval vélo train TGV Voiture Avion Fusée
Physique (musc. physique Phys + matériel matériel Nucléaire ? Agrocarburants ? Kérosène !

 

 

Comme nous allons connaître le pic de tout, la disponibilité en ressources naturelles étant fortement reliées à la mise en œuvre de l’énergie fossile, il y aura forcément limitation des déplacements. Le soi-disant progrès technique nous a fait passer de la gauche du tableau à la droite, le mouvement ira de la droite vers la gauche dans un avenir relativement proche. Le paradigme actuel du déplacement motorisé va s’inverser, les plus lourds que l’air resteront cloués au sol, la voiture individuelle disparaîtra, le mot d’ordre de nos besoins deviendra « moins loin, moins souvent, moins vite ». Les mouvements anti-aéroport, anti-autoroutes ou anti-LGV (ligne à grande vitesse) préfigurent cette évolution. Bien entendu cela ne dit rien du niveau des inégalités acceptables. La marche était ignorée autrefois par l’aristocratie avec la chaise à porteur et le privilège d’aller à cheval. On peut aussi se faire transporter par cyclopousse ou s’installer en classe de première dans un train. Etre écologiste, c’est être aussi partisan de la sobriété partagée.

 

3/5) Techniques et complexité

Outre le problème de l’approvisionnement en énergie et métaux, la durabilité des techniques connaît une autre limite. Par exemple, plus une technique de déplacement est sophistiquée, plus elle s’accompagne d’une complexité croissante. Il y a allongement du détour de production, c’est-à-dire utilisation d’un capital technique de plus en plus imposant, et division extrême du travail social avec intervention de spécialistes, ingénieurs, réseau commercial… Or plus une structure est complexe, plus elle est fragile.

 

Joseph Tainter a bien analysé le mécanisme dans son livre de 1988 l’effondrement des sociétés complexes (traduction française en 2013) : « Les populations humaines font d’abord usage des sources de nutrition, d’énergie et de matières premières qui sont les plus faciles à obtenir, extraire, transformer et distribuer. Lorsque de telles ressources ne sont plus suffisantes, l’exploitation se tourne vers celles qui sont plus coûteuses alors qu’elles ne génèrent pas de meilleur rendement. Les organisations socio-politiques nécessitent un investissement accru, simplement pour préserver le statu quo. Cet investissement se présente sous des formes telles que l’inflation bureaucratique, l’accroissement de la spécialisation, l’augmentation des coûts du contrôle intérieur et de la défense extérieure. Toutes ces augmentations doivent être supportées en prélevant des sommes plus élevées sur la population sans lui conférer d’avantages supplémentaires. Le rendement marginal dans la complexité se dégrade proportionnellement, d’abord progressivement, puis avec une force accélérée. Divers segments de la population accroissent une résistance active ou passive, ou tente ouvertement de faire sécession. A ce stade, une société complexe atteint la phase où elle devient de plus en plus vulnérable à l’effondrement. »

 

Bien d’autres auteurs depuis le rapport au Club de Rome en 1972 prédisent l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle. Ils s’appuient sur les réalités biophysiques et des considérations socio-économiques systémiques, ce qui paraît un meilleur raisonnement que miser sur l’amoncellement de papier-monnaie et l’innovation future… qu’on ne connaît pas encore mais qui arriverait à point nommé.

 

4/5) Généralisation du raisonnement

Avec ces critères d’intensité énergétique et de complexité, on peut aborder tous les domaines où l’emprise technologique se fait sentir, y compris s’aventurer dans le domaine de la bioéthique : une procréation hétérosexuelle directe, c’est mieux que le verre (pour le sperme) et la paille (pour la fécondation), c’est largement préférable à une procréation médicalement assistée, c’est infiniment plus acceptable qu’une DPI (diagnostic préimplantatoire, pratiqué sur les embryons fécondés in vitro), le plus détestable étant la futuriste ectogénèse avec utérus artificiel, même si c’est désiré au nom de « l’émancipation de la femme » (Henri Atlan). La médicalisation totale de notre existence, depuis la fécondation jusqu’à l’acharnement thérapeutique en fin de vie en passant par la technicisation des mécanismes naturels de l’accouchement montre que le passage à une autre forme de société, à techniques simples et douces, ne sera pas une mince affaire.

 

Voici d’autres domaines de réflexion, avec classement de l’approprié à l’inacceptable :

- Energie humaine > solaire passif > éolien > hydroélectrique > bois > biomasse > photovoltaïque > agrocarburants > Gaz > pétrole > charbon > nucléaire

- Maison non chauffée > bois > Géothermique > gaz > électricité > fuel > charbon

- Bouche à oreille > téléphone fixe collectif > téléphone fixe au foyer > téléphone mobile > mobile 3G > nouvelle génération…

- Radio > cinéma (collectif) > télévision noir et blanc (individualisée) > télévision couleur > passage au numérique

 

5/5) Résilience des techniques, résilience communautaire

Il nous faut maintenant aborder l’autre volet de cet exposé, la résilience, la capacité de résister aux chocs énergétiques et climatiques, ce que Rob Hopkins appelle les jumeaux de l’hydrocarbure. Son raisonnement est simple : « Une technologie va nous sauver, une forme radicalement nouvelle de stockage du gaz carbonique, bon marché et efficace. Elle a pour nom : laisser les carburants fossiles sous la terre. » Pour arriver à ce résultat, il faut mettre en œuvre l’autonomie alimentaire et énergétique la plus grande possible. Cela ne peut advenir qu’au niveau de petites communautés. Cette relocalisation des activités s’accompagnera nécessairement d’une relocalisation des techniques. Il faudra user d’instruments techniques simples, produits et réparés sur place. Avec un forgeron et un atelier de tissage, vous obtiendrez des ciseaux, du fil et des vêtements locaux.

 

Ce paradigme ou modèle de référence porte des noms différents : Communautés intentionnelles ou Ecovillages ou Agenda 21 local ou Towns transition ou Plan climat ou Cités jardins ou communautés de résilience … La profusion des termes montre la richesse de cette alternative à l’ère des combustibles fossiles et de la technologie triomphante. Il ne s’agit pas d’une nouvelle théorisation, mais d’une pratique applicable au Nord comme au Sud, par les gens de droite comme par les gens de gauche, par les urbains et les paysans, par les chefs d’entreprise et par les travailleurs.

 

Nous n’aborderons pas le problème des seuils : quelle est la taille optimale d’une communauté humaine et la complexité appropriée de sa technique ? La réponse appartiendra à chaque communauté, on ne peut vivre de la même façon dans un climat tempéré, dans des étendues glacées ou dans un désert. Mais le mécanisme sera le même, une régression de l’emploi des techniques modernes. Comme disait le Sheikh Rashid ben Saïd al-Maktoum, émir de Dubaï : « Mon grand-père se déplaçait en chameau. Mon père conduisait une voiture. Je vole en jet privé. Mes fils conduiront des voitures. Mes petits-fils se déplaceront en chameau. »

 

Conclusion

Une conférence sur notre avenir probable ne peut s’achever sans avoir défini quelques moyens d’action. Au niveau individuel, on peut toujours résister à l’emprise de la technique : refuser le portable, la télévision, la carte bancaire, la voiture, etc. A chacun de faire preuve de simplicité volontaire, de montrer l’exemple, de faire des émules. Bien entendu si nous en avons le courage, nous pouvons aussi faire œuvre collective, entrer dans une association comme TECHNOlogos, créer un mouvement néo-luddite, agir dans un mouvement écologiste…

 

L’essentiel est de faire mentir la loi de Gabor : « Tout ce qui est techniquement possible sera nécessairement réalisé ». L’autre manière d’exprimer l’inéluctabilité supposée du soi-disant progrès technique est encore plus détestable : « Tout ce qui est techniquement faisable se fera, que sa réalisation soit jugée moralement bonne ou condamnable ». Il nous faut donc redonner de la morale à notre comportement d’utilisateur de techniques, et vivre la convivialité directe les uns avec les autres plutôt que d’utiliser des substituts techniques à notre capacité relationnelle.

 

* Avec les modifications de l’auteur, Michel Sourrouille (journaliste-écrivain pour la nature et l’écologie)

 

En détruisant la nature, nous nous mutilons nous-mêmes

Voici un extrait du livre d’Yves Paccalet, Eloge des mangeurs d’hommes, à paraître le 1er octobre 2014 aux éditions Arthaud.

 

par Yves Paccalet

 

Qui pourrait chiffrer, en euros ou en dollars, en sesterces ou en ducats, en louis ou en maravédis, le prix du plaisir que nous prenons à contempler une forêt, un éléphant, un papillon, la splendeur d’un récif de corail ? Quelle est la valeur vénale du saut du dauphin ou du chant du rossignol ? Combien pourrait-on négocier le spectacle de l’orque qui chasse, du requin qui rôde, du tigre qui ondule dans la savane, du lion qui secoue sa crinière, du loup qui trottine dans la neige ou de l’ours qui se dandine en attendant le saumon ?

 

Comment chiffrer, pour l’enfant, l’importance de savoir que le loup du Petit Chaperon rouge trotte encore « pour de vrai » dans la forêt ? Que l’aigle des Fables de La Fontaine plane toujours sur la montagne ? Que les héros des Trois petits ours continuent de hanter la sapinière ?

 

Comment les petits Inuits accéderaient-ils à leur mythologie – à la légende de Sedna – si l’ours polaire, le narval, le requin du Groenland et le phoque venaient à manquer ?

 

Comment les gamins de l’Inde comprendraient-ils le Ramayânâ s’il n’existait plus ni éléphants d’Asie, ni tigres, ni ours lippus, ni cobras à lunettes ?

 

Pour les petits Africains, que signifieraient les histoires racontées par le griot, sous le baobab, sans l’éléphant d’Afrique, le crocodile, la girafe, la panthère et le lion ?

 

Comment les enfants d’Amérique centrale pourraient-ils reconnaître, sur les pyramides aztèques ou mayas, le jaguar et le python sacrés, si ce félin et ce serpent n’existaient plus dans la jungle ?

 

Comment les jeunes Aborigènes australiens garderaient-ils le contact avec la culture de leur peuple et le Temps du Rêve, sans le crocodile marin, le python, le requin de récif et le dingo ?

 

Quant aux Maoris de Nouvelle-Zélande, ils ne sauraient même plus d’où ils viennent : leur cosmologie raconte que leurs ancêtres gagnèrent leur « île du Long Nuage blanc » assis sur le dos d’une baleine…

 

En anéantissant les grands prédateurs, ainsi que la faune et la flore qui leur sont associées, nous ferions disparaître des créatures indispensables à l’équilibre de notre planète. Nous nous priverions d’espèces uniques et merveilleuses, que l’évolution darwinienne a forgées et perfectionnées durant des millénaires.

 

En anéantissant ces splendeurs qui, parfois, nous blessent ou signent notre mort, nous perdrions bien davantage. Nous nous couperions des racines mêmes de notre culture. Nous renierions une large part de notre civilisation. Nous nous séparerions de ce qui nous a fait hommes bien avant l’invention du fusil-mitrailleur, de la tronçonneuse et du bulldozer. Nous interdirions à nos enfants des spectacles de nature sublimes, mais nous les isolerions surtout de la plupart de nos récits mythologiques, de nombre de nos poèmes, de nos romans, de nos peintures, de nos films ou de nos bandes dessinées.

 

En tuant tous les loups, tous les ours, tous les requins et tous les autres grands animaux de la terre et de la mer, comme nous avons commencé de le faire, nous ne nous débarrasserions pas d’une bande de créatures dignes de la Préhistoire, qui nous inquiètent, nous encombrent ou nous importunent. Nous nous mutilerions nous-mêmes. Nous nous trancherions, dans le cerveau, des portions entières de mémoire et de splendeur – de pans de culture et de plaisir que nos mères et nos pères avaient conservés, mais que nous interdirions aux générations futures.

 

Cliquez ici pour lire l’édito d’Yves Paccalet : Loups, requins, ours, et compagnie : plaidoyer pour les mal-aimés.

 

Plaidoyer pour la vie en temps de chasse

En cette période d’ouverture de la chasse, voici un texte très personnel d’une adhérente des JNE…

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par Roxane Desbois

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Pour vivre enfin en paix avec les animaux !

Cette nuit à la belle étoile avec les enfants au pied de ma colline boisée s’est achevée en miettes. Dès l’aube, sans cesser pendant des heures, coups de feu secs et rafales de plombs ont déchiré le petit matin, me serrant à chaque fois un peu plus les entrailles. La guerre avait- elle commencé ? Les alarmes des maisons se sont mises à sonner, les plombs ont crépité comme de la grêle sur le toit de la maison, les oiseaux se sont enfuis à tire d’aile, des perdrix en famille ont fini par trouver refuge dans mes bois en poussant leurs petits sons rauques… Puissé-je, en ce jour funeste, accueillir tous les animaux terrorisés dans l’espace de mon coeur! Aujourd’hui, 14 septembre, c’est une drôle de guerre qui a commencé dans le sud de la France ; celle de l’humain contre son alter ego à poil et à plumes. Quand le fusil et les plombs viennent combler les mains vides d’amour, cela finit en hécatombe.

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La France détient aujourd’hui de bien tristes records : 25 million d’oiseaux et 5 millions de mammifères tués chaque année ! 91 espèces chassables, le plus gros chiffre d’Europe, de même que le million de chasseurs qui arpentent nos campagnes ! Une période de chasse qui dure toute l’année, si l’on tient compte des battues administratives et des destructions de nuisibles, et des zones de chasse s’ étendent à la majorité des réserves naturelles et à plusieurs parcs nationaux, ainsi qu’à nos jardins privés où les chasseurs peuvent légalement poursuivre leur proie et les abattre devant les yeux des enfants ! Une quelconque résistance peut nous valoir une amende de 1 500 €. Si, si ! C’est la loi, votée par les députés de l’Assemblée Nationale. Il faut dire que 160 d’entre eux sont des chasseurs ou votent pro chasse ; le plus gros lobby existant en France, tous bords confondus! Que dire des « accidents » mortels liés à la chasse – une vingtaine par an ! Avec des armes qui peuvent tuer un homme à 3 km de distance, on ne doit pas s’étonner.

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Que nous reste-t-il, alors même que le jour national de non-chasse a été aboli par Roselyne Bachelot il y a quelques années ? Nous n’osons plus aller nous promener en nature, certaines forêts sont même interdites à la cueillette des champignons et le ramassage pour préserver le droit des chasseurs. Ne parlons même pas de nos rêves de nuits à la belle étoile ! Face aux armes et au diktat de la terreur, le partage de la nature est un leurre. Et qu’en est-il de la faune sauvage ? Tant de promenades pleines de l’espérance d’une rencontre, et si peu d’animaux croisés dans nos forêts. La différence entre un chasseur et un amoureux de la nature, c’est que quand le premier est passé il ne reste plus rien au second à admirer !

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Nous nous offusquons à distance des atrocités commises sur l’autre rive de la Méditerranée, mais avons-nous pris soin de regarder attentivement sur les rives de notre propre cœur ? Quelle pulsion nous pousse à dégainer nos armes et à tirer sur des êtres vivants, de façon quasi obsessionnelle, dès que le bal est ouvert.

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Quelle dignité y a-t-il à briser la vie et l’harmonie ? Quel courage y a-t-il à appuyer sur une gâchette face à un « cochonglier » appâté au grain ou à un faisan d’élevage relâché la veille ? D’où nous vient cette incroyable indifférence à la souffrance ? Nous exigeons des peuples en guerre qu’ils déposent leurs armes, mais sommes-nous seulement capables de déposer les nôtres un seul jour, ou de nous retenir de tirer sur un animal qui aurait pourtant fait un beau trophée ? Saurions-nous tout simplement ranger notre fusil au placard des souvenirs parce que nous avons compris, enfin, que tout cela était trop laid, trop violent, trop dépassé….
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Je sais que je ne suis pas meilleur que vous. Et c’est parce que je le sais que mon cœur saigne en ce jour. Je suis le chasseur, je suis le guerrier, mais je suis aussi la mère, l’enfant blessé, la biche abattue. Mon cœur saigne de toutes ces blessures infligées en ce jour funeste, ici comme ailleurs, et je demande pardon. Le vrai courage de l’humain – ma vraie dignité, réside dans ma capacité à déposer les armes à l’instant même où je prends conscience de mon iniquité, et à être le premier à le faire. Si je le fais, à l’instant même tous les autres « je » le feront. Il faut du courage pour s’élever contre l’indignité de l’humain et en même temps assez d’amour pour ne pas le lui cracher à la figure ; l’autoriser à se mettre debout en même temps que moi .
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En ce jour, j’ai décidé de jeûner et de prier pour me relever dans ma dignité.

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En ce jour, j’ai décidé de jeûner et de prier pour trouver en moi les ressources qui me permettront de parler avec justesse à celui qui me blesse.

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En ce jour, j’ai décidé d’écrire ces lignes, car il me serait lâche de me taire.

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En ce jour, je jeûne et je prie, pour manifester et transformer ma tristesse et ma colère.

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En ce jour, je jeûne et je prie pour faire contrepoids à la pesanteur des fusils et des plombs.

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En ce jour, je jeûne et je prie comme j’ai jeûné et prié le jour de la reprise de la chasse à la baleine en Islande, ou le jour où le premier loup a été officiellement abattu en France.

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En ce jour, je jeûne et je prie comme j’ai jeûné et prié pour commémorer les bombardements sur Hiroshima et Nagasaki.

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En ce jour, je jeûne et je prie comme je jeûnerai et prierai pour que les hommes déposent leurs armes dans le monde.

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En ce jour, je jeûne et je prie pour que vous, messieurs les chasseurs –messieurs, car les femmes connaissent encore le prix de la vie, retrouviez le courage de la tendresse et de la compassion, le courage d’être plus amoureux et moins prédateurs, le courage de troquer votre fusil contre une virilité faite de sensibilité, d’intelligence, de finesse et d’attention aimante. « Faites l’amour, pas la guerre ! »

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En ce jour, je jeûne et je prie sincèrement pour que les fleurs non encore écloses de notre humanité trouvent leur chemin pour nous conduire à devenir des êtres de paix.

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Puissions-nous tous ouvrir les yeux sur la beauté du monde et des êtres !

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La nature de demain : s’habituer au pire

Les écologistes ne réalisent pas à quel point les écosystèmes qu’ils étudient aujourd’hui ont été altérés par les hommes et que la vie sauvage qu’ils décrivent a été grandement simplifiée et diminuée.

 

par Jean-Claude Génot

 

Il y a plus de 35 ans, lors d’une conférence à Strasbourg, un naturaliste alsacien témoignait des nuées de sauterelles et de papillons qu’il soulevait en parcourant les prairies humides très fleuries de la plaine du Rhin avant la Seconde Guerre Mondiale. J’ai réalisé plus tard la véritable portée de son message sur cette réalité dont je ne savais pas alors qu’elle était à jamais disparue. En effet au cours de ma vie de naturaliste, je n’ai vu cette abondance de fleurs et d’insectes que dans certaines prairies alpines, et encore celles-ci sont devenues rares car les pratiques agricoles intensives ont désormais gagné la montagne.

 

Comment peut-on se rendre compte de ce monde perdu alors qu’on évolue dans un autre contexte sans aucune référence du passé ? Bien entendu, je vis dans une époque avec des papillons et des sauterelles, mais je n’avais aucune idée de ce qu’avait pu être leur abondance, aujourd’hui perdue. Les gens grandissent dans des paysages, s’y habituent et ils en font ensuite leur référence. Ainsi les habitants d’une région avec des milieux ouverts peuvent s’opposer à la plantation d’arbres dans leur environnement, tandis que leurs descendants, eux, protesteront quand on voudra couper ces mêmes arbres.

 

Les naturalistes de demain, s’il y en a encore, trouveront normale la pénurie de nature car ils n’auront connu que cela. Comme le souligne le journaliste et écologue anglais George Monbiot*, les écologistes ne réalisent pas à quel point les écosystèmes qu’ils étudient aujourd’hui ont été altérés par les hommes et que la vie sauvage qu’ils décrivent a été grandement simplifiée et diminuée. Ce même auteur en veut aux responsables de la conservation de la nature de tolérer le sur-pâturage de tous les paysages semi-naturels britanniques sans voir les impacts de ce que Monbiot nomme la « vermine laineuse ».

 

Les naturalistes de demain trouveront normal le manque de marais, de forêts et de bêtes sauvages, les hôtels à insectes à la place des friches et des bosquets, les nichoirs à la place des arbres creux et les mares aménagées, creusées ici ou là à la place des zones humides. Il sera normal de passer plus de 90 % de son temps dans des milieux très artificialisés, le reste étant consacré, pour les plus nantis, aux derniers lieux de nature jalousement gardés.

 

Au coeur des villes et du monde suburbain tentaculaire, chacun se fabriquera son ersatz de nature, sur son balcon, sur son toit ou à l’arrière de sa maison. Mais où sera la nature spontanée sur de grands espaces, la vraie ? Elle ne subsistera plus que dans les endroits où l’homme se sera exclu : les no man’s land minés, les terres trop stériles pour être exploitées, les lieux de catastrophes nucléaires qui ne vont pas manquer statistiquement de se multiplier. Les parcs et les réserves qui auront survécu aux marées humaines seront jardinés au profit de certaines espèces pour les touristes. Partout ailleurs, l’humanité débordante utilisera tout l’espace pour ses villes et ses infrastructures tentaculaires, ses productions à haut rendement, ainsi que la fabrication de son énergie et l’extraction de ses matières premières.

 

Nos descendants accepteront-ils cette situation ? Oui à une écrasante majorité, car des générations d’enfants grandissant dans un univers technologique et numérique n’auront plus le même imaginaire que leurs prédécesseurs et pourront, devenus adultes, se contenter de vivre la nature virtuellement par écran interposé depuis leur citadelle de verre, de béton et d’acier « nanotechnologisés » pour produire de la climatisation naturelle ou faire pousser des végétaux à la verticale. L’homme deviendra-t-il entièrement dénaturé et artificiel, bardé de prothèses du cœur au cerveau et se nourrissant d’aliments de synthèse ? Sera-t-il capable de vivre dans un monde artificiel sans devenir un malade mental ? Non ! Il y aura toujours des résistants qui ne supporteront pas de vivre dans un monde synthétique ne laissant aucune place à la nature sauvage. Ces insoumis se révolteront contre la domestication tyrannique de la nature et agiront en faveur du sauvage, symbole d’insoumission dans un monde surpeuplé privé de liberté.

 

* George Monbiot. 2013. Feral. Searching for enchantment on the frontiers of rewilding. Allen Lane. 317 p.

 

Le silence et l’herbe : deux grands sinistres

Voici le « coup de gueule » d’une journaliste des JNE contre la pollution sonore qui n’épargne hélas pas nos campagnes et  nos parcs…

 

par Florence Faucompré

 

Le dernier camping « aire naturelle «  chez une fermière trouvé en septembre dernier où ma caravane a été tirée s’approchait vraiment de mon idéal de vie dans une nature semi-sauvage (pâture parsemée de lapins, haies lyriques regorgeant d’oiseaux et de chants).

 

Hélas ! J’ai déchanté assez vite..

 

Car si la fermière avait bel et bien une basse-cour et un verger pour son cidre, elle avait aussi une grange – pour mon mal-être. Car devinez à quoi sert sa grange ? C’est une boîte de nuit privée.

 

Dès le vendredi soir, techno garantie décibels maximum, jusqu’à 3 heures du matin. J’ai subi ce supplice d’heure en heure. N’ayant pas été prévenue, je croyais qu’il s’agissait d’une fête d’anniversaire. Au très petit matin, les dizaines de jeunes très bruyants ont envahi les caravanes alentour pour y « dormir ». Bien sûr, ma nuit fut totalement blanche, et la journée qui suivit, je somnolai.

 

Quand je revins fin juin, tel un oiseau migrateur, à mon refuge champêtre, je suis prête à revendre illico la caravane quand j’entends la fermière déclarer : »Ah ! J’ai oublié de vous prévenir (sic) de dormir ailleurs vendredi soir et samedi soir parce qu’il va y avoir la fête… » La coupe est pleine : la vie sauvage se mue en chambre d’hôtel ! Tout cela coûte plus cher que prévu. (Mais je découvre les merveilleux hébergements pour pèlerins…)

 

« L’aire naturelle » n’est donc pas de tout repos : vérifiez avant de partir qu’elle ne cache pas une boîte de nuit ! Le silence n’a plus cours, surtout à la campagne.

 

Par exemple, si vous avez la folle ambition de pique-niquer dans le silence : dans un parc naturel en Ile-de-France à midi. A peine installé sur l’herbe, voyez venir deux soldats anti-herbes, harnachés de casques performants. Vous n’existez pas. Seuls les ordres comptent. Ils les appliquent avec zèle : ils viennent pulvériser l’herbe du chemin jusqu’à vos pieds ! Bruit assourdissant garanti.

 

Comme moi, vous pouvez vous mettre en colère, et avec un peu de chance, ils ôtent leurs casques pour déclarer qu’ils reviendront dans une heure…

 

Vous avez l’appétit coupé ? Moi aussi. Les tortionnaires du silence, bien à l’abri du bruit, reviendront vous arroser de stress.

 

Mieux vaut quitter cette nature attaquée de toute part par le bruit des engins et de la techno.

 

Le silence n’est pas médiatique.

 

Il ne coule plus que dans les monastères.