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Catégorie ‘Actualités internationales’

Conflit entre Texaco-Chevron et l’Equateur : dernières nouvelles (début juillet 2014)

Voici les dernières nouvelles (début juillet 2014) du conflit entre Texaco-Chevron et l’Equateur, dont vous trouverez l’historique ici, et sur lequel nous avons recueilli le témoignage de Maître Pablo Fajardo, avocat des plaignants, et d’une des victimes, Oscar Herrera (c’est là).

 

par Richard Varrault

 

Le 26 juin 2014 à Genève aux Nations-Unies, lors du 26e Conseil des Droits de l’Homme sur la responsabilité des entreprises sur les droits humains, Maître Pablo Fajardo a plaidé la cause des victimes de Chevron en compagnie d’Oscar Herrera.

 

Lien vers le site des interventions en vidéo :

http://justice5continents.net/fc/viewtopic.php?vplay=1&t=1066&nrvid=4

 

 

La conclusion a été l’adoption d’une résolution : « Élaboration d’un instrument international juridiquement contraignant sur les sociétés transnationales et autres entreprises et les droits de l’homme »

 

CETIM (Centre Europe-Tiers Monde) : Communiqué de presse

 

Historique : le Conseil des droits de l’homme ouvre des négociations sur de nouvelles normes internationales contraignantes concernant la responsabilité des sociétés transnationales en matière de droits humains !

 

26 juin 2014

 

Le Conseil des droits de l’homme vient d’adopter une résolution présentée par l’Équateur et l’Afrique du Sud qui établit un groupe de travail intergouvernemental chargé d’élaborer un instrument international juridiquement contraignant pour réglementer les activités des sociétés transnationales.

 

«  Il s’agit là d’une décision historique qui peut potentiellement contribuer à mettre fin à l’impunité dont bénéficient trop souvent les sociétés transnationales pour les violations de droits humains commises, en particulier dans les pays du Sud, et garantir l’accès à la justice aux victimes de leurs activités », a réagi Melik Özden, directeur du Centre Europe-Tiers Monde (CETIM), une organisation basée à Genève qui se bat depuis de nombreuses années pour obtenir de nouvelles normes contraignantes.

 

Les pays occidentaux ont tenté jusqu’à la dernière minute de s’opposer à cette résolution en utilisant tous les moyens pour faire pression sur les autres États membres du Conseil des droits de l’homme. Le vote a été demandé par les États-Unis. Au final, la résolution a été adoptée par 20 voix en faveur, 14 oppositions (dont la France, ndlr) et 13 abstentions. Tous les États occidentaux membres du Conseil des droits de l’homme ont voté contre la résolution. La grande majorité des pays du Sud, dont la plupart des pays africains, ainsi que la Chine, l’Inde et la Russie, se sont prononcés en faveur.

 

« Nous ne pouvons que regretter l’attitude peu constructive des pays occidentaux qui ont choisi de privilégier les intérêts des sociétés transnationales par rapport à la protection des droits humains », a continué M. Özden. « Ils ont d’ailleurs d’ores et déjà annoncé qu’ils ne participeraient pas aux travaux du groupe de travail intergouvernemental. »

Le groupe de travail tiendra sa première session en 2015 pour définir les éléments, l’étendue, la nature et la forme du futur instrument international. « Ce n’est que le début du processus, mais il s’agit déjà une grande victoire pour les peuples du monde, et en particulier pour les victimes dans le Sud, qui réclament depuis des années des normes contraignantes pour mettre fin à l’impunité des sociétés transnationales », a relevé M. Özden.

 

Tandis que les sociétés transnationales disposent de toute une batterie de lois, de mécanismes et d’instruments contraignants pour protéger leurs intérêts, seuls des codes de conduites volontaires et des normes non contraignantes existent pour contrôler leurs impacts sur les droits humains et garantir l’accès à la justice pour les victimes de leurs activités. « Il était temps que le Conseil des droits de l’homme agisse pour corriger cette asymétrie dans le système international qui affecte en premier lieu les pays les plus pauvres et les plus faibles », s’est félicité M. Özden.

 

Depuis plusieurs mois, des centaines d’organisations de la société civile et des mouvements sociaux du Nord comme du Sud se mobilisent en faveur de cette initiative. Nombres d’entre elles ont convergé à Genève pour une semaine de mobilisation du 23 au 27 juin. De nombreux délégués du Sud et de représentants des victimes ont fait le voyage pour réclamer de nouvelles normes contraignantes pour mettre fin à l’impunité des sociétés transnationales. Le CETIM s’est fortement engagé aux côtés de la Campagne mondiale pour démanteler le pouvoir des transnationales et mettre fin à l’impunité. Les cas de Chevron en Équateur, Coca Cola en Colombie, Shell au Nigeria, Glencore-Xstrata aux Phillippines et Oceana Gold au Salvador ont notamment été présentés pour démontrer la nécessité d’un nouvel instrument international.

 

« En 60 ans d’exploitation pétrolière dans le Delta du Niger, les communautés locales n’ont pas connu le repos », a relevé Godwin Ojo des Amis de la Terre Nigeria. « Shell a systématiquement violé les droits humains et détruit l’environnement ainsi que les conditions de vie des communautés, mais ni les campagnes internationales ni les lois et les agences de régulation nationales n’ont été capables de mettre fin à ces pratiques. Ce niveau d’impunité démontre la nécessité d’un instrument international contraignant qui oblige les sociétés transnationales à respecter les droits humains ».

 

« En 26 ans d’exploitation pétrolière en Amazonie équatorienne, Chevron a souillé plus de 450. 000 hectares d’une des zones de la planète les plus riches en biodiversité et détruit les conditions de vie et de subsistance de ses habitants », a expliqué Pablo Fajardo, défenseur et représentant des victimes de Chevron en Équateur. « Or, après 21 ans de litige et malgré une condamnation de la justice équatorienne, Chevron refuse toujours de payer. Et pendant ce temps, les victimes de ses activités en Équateur attendent toujours justice et réparation », a-t-il regretté. « Les codes de conduite volontaires ont montré leurs limites, seul un instrument international contraignant peut mettre fin à l’impunité des sociétés transnationales ».

 

« Des dizaines de syndicalistes sont assassinés chaque année en Colombie en toute impunité », comme l’a souligné M. Javier Correa, président du syndicat Sinaltrainal en Colombie. « Dans le cas de Sinaltrainal, 23 de nos syndicalistes travaillant pour Coca Cola ou Nestlé ont été assassinés ces dernières années. Or, ces sociétés transnationales utilisent des schémas complexes de franchises, de filiales et de sous-traitants pour échapper à la justice. La justice colombienne ne fait pas son travail et les tribunaux aux États-Unis et en Suisse, où ces deux transnationales ont leurs sièges, refusent d’entrer en matière », a-t-il souligné. « Seules des normes internationales contraignantes permettront de tenir les sociétés transnationales responsables de leurs crimes en Colombie ! »

 

Le chemin est encore long, mais aujourd’hui, et après près de 40 ans de discussions et de tentatives infructueuses à l’ONU, le processus est enfin lancé ! Le CETIM tient encore à féliciter les gouvernements de l’Équateur et de l’Afrique du Sud pour leur leadership et également tous les États qui ont voté en faveur de la résolution malgré les nombreuses pressions reçues.

 

Bref historique du conflit entre Chevron-Texaco et l’Equateur

Voici un bref historique du conflit entre Chevron-Texaco et l’Equateur, sur lequel vous pouvez lire aussi les interviews de Pablo Fajardo Mendoza, avocat des plaignants, et Oscar Herrera, représentant des victimes, ainsi que des nouvelles récentes (ici).

 

par Richard Varrault

 

Comparaisons économiques

Texaco, société pétrolière étatsunienne, a opéré en Equateur entre 1964 et 1992. Texaco a été rachetée en 2001 par Chevron et constitue aujourd’hui la 2e société pétrolière des Etats-Unis derrière ExxonMobil et la sixième au monde (Chevron est redevenue Chevron Corporation en 2005, Texaco restant une marque du groupe). Son chiffre d’affaires en 2013 est de 229 milliards de dollars et son bénéfice net, en recul de 18 % par rapport à 2012, s’élève à 21,4 milliards de dollars. En comparaison, le PIB de l’Equateur n’est que de 91,41 milliards de dollars.

 

La banque centrale équatorienne prévoit un taux de croissance de l’économie de + 4,5 à + 5 % pour 2014. La monnaie de l’Equateur est le dollar américain.

 

Le pétrole représente 40 % des revenus de l’Etat et 60 % des exportations. Le pays est membre de l’OPEP de 1973 à 1992 et réintègre l’organisation en 2007.

 

Le pétrole

Les opérations de forages ont été réalisées dans le nord du pays dans la province du Sucumbios, région amazonienne frontalière avec la Colombie. Au début de l’exploitation pétrolière, l’Equateur est un pays sous dictature. Elle se terminera à la fin des années 1970. Le pays fut marqué à cette époque par un conflit armé avec le Pérou et par le mouvement des Indiens pour la reconnaissance de leurs droits. Les tribus indiennes paralysèrent le pays par une grève pacifique.

 

Les conditions d’intervention de l’entreprise américaine ont certainement été influencées par la succession de situations politiques et sociales agitées qui ont pu faciliter son influence auprès des différents gouvernements.

 

Il est aujourd’hui reproché à Texaco d’être responsable d’avoir déversé au moins 70 millions de litres de résidus de pétrole et 64 millions de litres de pétrole brut sur un territoire de 2 millions d’hectares de l’Amazonie équatorienne. Eléments qui ont été déterminés par la justice équatorienne après neuf ans de procès. Tout a été pollué, comme le montrent les témoignages et les expertises, l’eau, l’air, les sols, au point que les habitants furent victimes de maladies dégénératives, cancers, malformations, empoisonnements.

 

Plusieurs tribus vivaient dans la région impactée par les 356 puits et leurs stockages de produits et déchets toxiques à ciel ouvert. Deux d’entre elles, les Tetete et les Sansahuari, ont complètement disparu, tuées par les intoxications délétères.

 

La justice

Les premières plaintes ont été portées en 1993. Les plaignants ont voulu que le premier jugement soit rendu à New York, mais Chevron a fait obstruction et poussé politiquement et avec d’autres influences pour qu’il ait lieu en Equateur, pensant mieux contrôler la situation.

 

Finalement, en février 2011, la cour de justice de Lago Agrio a condamné Chevron à verser 19 milliards de dollars pour la remise en état des zones dévastées par ses méthodes de travail et l’indemnisation des victimes. Une des plus lourdes condamnations pour des dégâts environnementaux et pétroliers en particulier.

 

Ce jugement a été cassé à New York en mars 2014 par le juge Lewis Kaplan, en argumentant que les plaignants utilisaient des méthodes mafieuse pour soutirer de l’argent à une entreprise très riche. Un prochain jugement doit intervenir dans les mois qui viennent.

 

L’objectif des plaignants est d’obtenir la saisie des actifs de Chevron dans plusieurs pays. En plus des Etats-Unis et de l’Equateur, d’autres procès se déroulent actuellement au Canada, en Argentine et au Brésil.

 

Le différend s’est également déplacé à la cour permanente d’arbitrage de La Haye (créée en 1899), tribunal privé spécialisé dans la résolution de conflits entre entreprises et entre entreprises et Etats.

 

L’affaire y est enregistrée sous les références suivantes : « Affaire CPA n° 2009-23 ». « La CPA fournit un soutien administratif dans cet arbitrage conduit conformément au Règlement d’arbitrage de la CNUDCI (Commission des Nations Unies pour le droit commercial international, ndlr), en application du Traité entre les États-Unis d’Amérique et la République d’Équateur concernant l’encouragement et la protection réciproque des investissements. »

 

Au plan international, des actions sont engagées pour réduire l’influence des multinationales et accroître la prise en compte des droits humains. Ainsi Pablo Fajardo (avocat des plaignants) est intervenu à la tribune du Conseil des Droits de l’Homme à Genève le 26 juin 2014 et une première résolution a été votée.

 

Lien vidéo

Vous pouvez retrouver une synthèse de ce conflit dans l’intervention de Madame la ministre de la défense de l’Equateur Maria Fernanda Espinosa. Vidéo enregistrée au Sénat le 4 novembre 2013 lors d’une réunion de travail à l’initiative du groupe de projet du Tribunal International de la Nature :

http://www.dailymotion.com/video/x16z03o_senat-4-novembre-2013-maria-fernanda-espinosa-ministre-de-l-equateur_news (durée 9’:11“)

 

Rencontre avec Pablo Fajardo Mendoza, avocat des plaignants dans l’affaire Texaco-Chevron, et Oscar Herrera, représentant des victimes (Equateur)

Depuis près de 20 ans, une succession de procès oppose la compagnie américaine Texaco-Chevron à des habitants touchés par la pollution liée à l’exploitation pétrolière en Equateur. A l’occasion de leur récent passage à Paris, les JNE ont rencontré l’avocat des victimes ainsi que l’un des plaignants. Cet entretien a été réalisé le lundi 16 juin 2014 au siège des JNE.

 

par Richard Varrault

 

 

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A gauche, Maître Pablo Fajardo Mendoza, avocat des plaignants, qui défend les victimes de Chevron auprès de plusieurs cours de justice ainsi qu’au Conseil des Droits de l’Homme des  Nations Unies à Genève. A droite, Oscar Herrera, représentant des victimes qui intervient également auprès d’instances nationales et internationales, lors de l’interview au siège des JNE – photo Richard Varrault

 

Q. Vous avez dit « qu’il fallait qu’on les oblige à payer ». Comment allez-vous faire pour que Chevron vous verse les premiers dollars ?

 

R. Je pense que quelle que soit l’entreprise, même la plus puissante qui soit, celle-ci peut rester dans la légalité. Jusqu’à aujourd’hui, cette société essaie d’échapper à la justice. Comme vous le savez, pour n’importe quel délinquant, on doit le poursuivre jusqu’à l’arrêter. L’entreprise pétrolière Chevron a causé les dégâts les plus importants du monde à l’Amazonie équatorienne. Pour cela, Texaco a été condamné pour ses actes en Equateur. Nous allons faire en sorte que cette entreprise paie les indemnités pour lesquelles elle a été condamnée et nous allons aller dans les pays où Chevron a des actifs. C’est la seule façon de faire afin que la justice soit rendue à la Cour suprême de justice équatorienne qui a condamné Chevron.

 

Une fois Chevron condamnée en Equateur, nous sommes en train de faire valider les condamnations des autres tribunaux sous d’autres juridictions, par exemple auprès de la Cour suprême du Canada. Ensuite, les biens de Chevron seront saisis au Canada ou dans n’importe quel autre pays dans lequel cette affaire aura été jugée et Chevron condamné.

 

Actuellement, il y a un procès en Equateur même. Chevron a fait appel de la décision de justice auprès du Conseil d’Etat de l’Equateur. C’est le dernier recours, mais cela n’aura aucun effet parce que l’affaire est déjà jugée.

 

En même temps, on suit l’exécution du jugement pour s’assurer que les juges agissent concrètement avec ce même ordre d’exécuter la sentence au Canada, en Argentine et au Brésil.

 

Au Canada, Chevron a gagné le 2e appel et le procès est à laCcour suprême du Canada. En novembre 2014, ce sera jugé et on espère que cette procédure permettra de saisir les biens de Chevron qui dispose de 1 500 milliards de dollars d’actifs au Canada.

 

L’autre cas, c’est le jugement à la Cour suprême du Brésil qui est attendu. L’autre Cour suprême est en Argentine, et nous attendons que les verdicts deviennent effectifs.

 

L’Argentine est un peu plus difficile, le pays est plus faible, Chevron peut intervenir auprès des instances judiciaires et le gouvernement argentin est tombé dans ce piège et c’est pour cette raison que c’est plus difficile.

 

Aux Etats-Unis, une fois qu’il a vu qu’il perdra le procès en Equateur, Chevron a essayé de ramener le jugement dans une cour américaine et il a mis en place une autre stratégie judiciaire en accusant les victimes et les avocats de s’être alliés pour escroquer l’entreprise (loi RICO, Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act, loi relative aux organisations corrompues et sous influence).

 

Le 4 mars 2014, Lewis Kaplan a jugé que la cour de l’Equateur a commis une faute et rejeté le jugement équatorien. C’est pour cette raison que nous attendons le jugement d’une autre cour de New York pour casser celui de Kaplan, mais il n’est pas sur que le procès aille jusqu’à la Cour suprême des Etats-Unis. En 2011, il y a eu un procès et le juge Kaplan a pris la décision de ne pas faire appliquer la sentence dans n’importe quel autre endroit du monde. Nous savons bien que ce juge n’a aucun pouvoir pour dire ce qui va se passer dans d’autres juridictions ou cour suprême dans le monde. Imaginez un jugement rendu par la Cour suprême de la France ou de l’Angleterre, un juge des Etats-Unis ne peut pas interdire l’exécution d’une sentence. Ce juge, avec son arrogance, pense pouvoir faire cela. Un juge américain ne peut pas interdire les sentences rendues ailleurs. L’affaire est maintenant dans un deuxième circuit judiciaire de New York.

 

 

M. Fajardo donne la parole à M. Oscar Herrera, représentant des victimes. (Unión de Afectados por Chevron-Texaco – UDAPT)

 

Je suis l’une des 30 000 victimes de l’Amazonie équatorienne. Texaco est l’entreprise responsable d’avoir contaminé des rivières, des lacs, des voies d’accès, il a versé du pétrole brut avec ses gros camions sur les voies d’accès, les mêmes que Texaco a créés et utilisées pour exploiter le pétrole. Et avec la pluie, cela a tout contaminé, l’eau, la terre et les gens.

 

Quand Texaco a quitté sa zone d’exploitation, l’entreprise a tout laissé y compris ses déchets et j’ai travaillé pour brûler ces déchets de pétrole. Les lacs artificiels qui ont été réalisés sans précaution et au lieu de les couvrir avec des bâches spéciales, ils les ont juste recouverts d’un peu de terre. Maintenant, c’est le problème que nous avons pour les maladies et les cancers. Par exemple, la flore et la faune ont disparu et les décès que nous avons eus sont de l’ordre de 15 personnes dans mon petit village et les autres villages sont dans le même cas.

 

Les gaz et les déchets ont tué tout ce qui volait, petits insectes, papillons. Tous les jours jusqu’à 20 cm d’animaux morts sur le sol : c’est ce que j’ai vu depuis 30 ans que j’habite cette région. On demande des investigations plus précises sur ces problèmes. Des études sont faites par des scientifiques sur les familles et la santé et il y a eu plus de 80 études sur les contaminations qui provoquent des cancers et d’autres maladies ; même les scientifiques payés par Chevron ont conclu qu’il y a des contaminations. Cette liste que montre Oscar, c’est celle des personnes décédées de cancers dans les dernières années et sur une autre liste ce sont des gens malades qui sont souvent jeunes, 18-20 ans. Ces populations font partie de nos amis et de nos familles et ce taux élevé de cancers est préoccupant.

 

 

Q. Les personnes touchées par les pollutions pourraient-elles être déplacées ?

 

R. Dans les 7 dernières années, l’Etat a essayé de déplacer ces populations dans des lieux plus sûrs, mais ce n’est pas suffisant. Dans certains endroits, il y a plus de 100 000 personnes, c’est donc impossible. Nous avons des soutiens extérieurs, mais c’est très faible.

 

 

Q. Est-ce que cette situation difficile et tragique est un argument dans la bataille judiciaire contre Chevron ?

 

R. Chevron est la 2e plus grande entreprise des Etats-Unis et la 7e au monde, elle a un pouvoir économique cinq fois plus important que l’état équatorien ; tout seul, l’Equateur ne peut pas faire face à Chevron, on ne peut pas avoir le monde solidaire avec nous. Ce n’est pas une bataille pour l’Equateur, mais pour toute l’humanité. Le monde doit se rendre compte de ce que l’on est en train de faire avec ce jugement. Que cette grande entreprise n’échappe pas à la justice comme n’importe quelle autre entreprise, qu’elle ne reste pas dans l’impunité.

 

Dans ce cas, la solidarité internationale et européenne est importante aussi. Chevron a des entreprises ici en France et beaucoup de gens qui mettent des produits dans leur voiture ne savent pas que ces produits viennent d’une société qui ne respecte pas les droits de l’homme et détruit la planète.

 

Ici, en France, des fonds de retraite publics investissent dans Chevron (voir www.fondsdereserve.fr/fr.ndlr). L’argent des gens honnêtes est investi dans une entreprise criminelle. Et ces personnes ne savent pas que cet argent va dans une entreprise qui ne respecte pas la loi. C’est bien que les gens le sachent. Ensuite, ils pourront retirer leur argent de cette entreprise qui détruit notre planète.

 

Q. Dans l’histoire pétrolière de l’Equateur, la société nationale, Petroecuador, est intervenue dès le début avec Texaco dans les années 1960. Pensez-vous qu’elle puisse avoir une responsabilité dans la situation actuelle ?

 

R. On sait que l’industrie a causé des dégâts, mais on ne peut pas les comparer à ceux causés par Chevron. C’est l’équivalent de l’Exxon Valdes en Alaska, de BP dans le golfe du Mexique, de l’Erika en France… Tous ces désastres étaient accidentels, certains de ces accidents auraient pu être évités. Dans le cas de Chevron, ce n’était pas un accident, cette décision était pour faire des profits.

Aujourd’hui, l’activité de Petroecuador n’est pas comparable à ce qu’a fait Texaco ; on ne peut pas dire que PE ne fait pas de dégâts, après il pourrait y avoir un autre jugement contre PE. Il faut être clair, PE ne jette pas les déchets pétroliers dans la forêt, ne fait pas de piscine artificielle pour verser le pétrole, ce que Texaco a fait par exemple. PE ne rejette pas les déchets contaminants de l’eau vers les fleuves et les rivières.

 

Dans le monde, ce sont les entreprises qui gouvernent. Quand Texaco est arrivé, l’entreprise était obligée de respecter la loi en utilisant les meilleures technologies pour ne pas polluer. Mais Texaco a influencé et corrompu le gouvernement pour qu’il n’y ait pas de contrôle. Il y a des documents qui le montrent. C’est la complicité du gouvernement équatorien (époque de la dictature, ndlr). Texaco a dit pour sa défense qu’il avait respecté l’obligation d’utiliser la meilleure technologie, mais c’est faux. Il y a un livre d’un institut pétrolier des Etats Unis, écrit dans les années 1962 avec un chapitre très spécial qui explique comment on doit traiter les déchets toxiques en les injectant dans le sous-sol pour ne pas contaminer la zone et pour les piscines artificielles on doit poser des isolants (géotextile, ndlr) pour éviter les infiltrations. Il y a des instructions très intéressantes à cette époque là pour ne pas contaminer l’environnement et ce livre donne des leçons dans le monde pour ne pas polluer. Il a été écrit pour les techniciens de Texaco, mais jamais il n’a été appliqué.

 

Q. Le cabinet d’avocats de Philadelphie Khon, Swift & Graf continue-t-il de vous aider dans vos procès ?

 

R. C’est un cas que l’on gère depuis plus de 20 ans. Il y a eu de grosses dépenses dans les 15 premières années. Le cabinet a bien financé cette procédure et dans certains procès la dépense a été moins importante.

 

Mais il faut savoir que Chevron est en train de faire des procès à toutes les personnes ou entreprises qui nous soutiennent, notamment celles qui nous ont donné même 100 $, cela veut dire porter plainte et dire qu’elles sont complices des victimes, ce n’est pas pour l’argent, mais pour bloquer la justice.

 

J’ai été obligé de faire une autre campagne internationale qui s’intitule « Somos Amazonia » (www.facebook.com/Somos.Amazonia & www.chevrontoxico.com ndlr) pour que les gens nous soutiennent, nous fassent des donations et aussi pour démontrer notre détermination à Chevron. Si Chevron fait cette procédure à tous les donateurs, peut-être qu’on arrivera à un million de personnes ; est-ce que Chevron va faire ces procès à un million de personnes individuellement ? Il cherche à supprimer les fonds qui viennent des donateurs et montrer aux victimes qu’il n’y a plus d’argent pour faire valoir leurs droits. Aujourd’hui que cette campagne est lancée, nous allons voir si nous avons des soutiens dans le monde.

 

Q. Vous faites ce voyage en Europe dans ce but ?

 

R. Oui, et aussi pour dénoncer les crimes de Chevron. Demain (17 juin ndlr), il y aura la réunion au Sénat (français, ndlr). La semaine prochaine (du 23 au 30 juin ndlr), ce sera le Conseil des Droits de l’Homme à Genève. On va continuer à dénoncer et à faire connaître les crimes et pouvoir réunir le maximum de personnes pour faire face à cette entreprise. Nous avons aussi des contacts aux Nations Unies pour défendre notre cause.

 

Q. Pensez-vous qu’un jour il y aura une déclaration du secrétaire général des Nations Unies à propos de ce type de crimes ?

 

R. Nous nous efforçons de faire avancer un projet de résolution qui obligera les entreprises à répondre et respecter l’environnement et les droits de l’homme. Si vous regardez, il y a de l’impunité pour les entreprises. La Banque Mondiale, le FMI, l’OMC, toutes ces institutions protègent le capital, la finance et le commerce, mais aucune législation ne protège les droits de l’homme et l’environnement. Tout est fait justement pour seulement protéger le capital. Les Nations Unies le savent bien, mais il faut qu’elles agissent. S’il y a des entreprises irresponsables comme Chevron, il est nécessaire qu’il y ait des accords pour faire qu’elles respectent l’environnement et les droits humains. Notre visite aux Nations Unies sert également à contribuer et témoigner dans ce sens.

 

Q. Le documentaire Crude de l’Américain Joe Berlinger, sorti en 2009, a-t-il influencé favorablement votre combat contre Chevron ?

 

R. Ce film a beaucoup contribué à faire connaître les crimes de Chevron. Mais le réalisateur a été victime des attaques de Chevron. Il a dû rendre une partie des rushes non utilisés du film. Cela a fait beaucoup de bruit aux Etats-Unis, la situation était compliquée. Les documentaires comme celui-ci servent à donner conscience aux gens. Notre problème est qu’il y a cinq avocats en Equateur, on n’arrive pas à trouver d’avocat alors que Chevron a plus de 2 000 avocats, et avec eux de fortes capacités d’obstruction de la justice, ainsi qu’avec l’argent dont dispose l’entreprise.

 

Q. Que va-t-il se passer maintenant ? Avez-vous des attentes, des espoirs positifs pour la suite ?

 

R. Je crois en la justice, je crois dans la lutte du peuple. Je crois qu’on ne peut pas changer les leaders, mais que cela viendra de la réaction sociale, de la base, pour que Chevron paie, nettoie l’Amazonie et indemnise les victimes. Nous sommes à 95 % du jugement, il manque encore 5 %, mais c’est le plus difficile. Il y a des persécutions, des menaces, mais nous allons continuer à attaquer Chevron pour que l’Amazonie soit nettoyée, que le monde connaisse cette affaire et qu’on arrive à exiger le respect de l’environnement.

 

Transcription des échanges d’après la traduction de M. Claudio Chacha (Fondateur et responsable de « Accion por los Ninos de los Andes »)

 

Pour en savoir plus, lisez notre historique (ici) et les dernières nouvelles de l’affaire (là).

 

Compte-rendu d’un atelier de l’AJE sur le cycle du carbone

Voici le compte-rendu d’une matinée organisée par l’AJE (Association des journalistes de l’environnement) au Conservatoire du littoral, le 18 juin 2014.
 par Roger Cans

 

Jean-Luc Fessard (NDLR : également membre des JNE) accueille les participants au nom de l’AJE. Il donne la parole à Philippe Ciais, chercheur au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE) à Gif-sur-Yvette. Première constatation : le C02 a une durée de vie très longue. 100 ans après son émission dans l’atmosphère, il en reste 40 %. Et 20 % 1.000 ans après ! Les émissions d’aujourd’hui sont donc pour les générations futures. Ce n’est pas tant le rythme des émissions qui est dangereux, mais son accumulation au fil du temps. Les émissions de méthane, qui semblaient stabilisées, recommencent de plus belle depuis 2005.

 

Global Carbon Project : il s’agit d’évaluer les émissions de carbone depuis l’année de référence (1990, Kyoto). Les émissions de carbone ont depuis baissé en Europe et aux USA, mais elles ont beaucoup augmenté dans les pays émergents, notamment la Chine et l’Inde qui brûlent beaucoup de charbon. Aujourd’hui, le taux d’émissions de carbone par habitant est identique en Chine et en Europe.

 

Global Carbon Atlas : lorsqu’on observe la planète entière, on constate que la moitié des émissions de carbone est absorbée par les océans et la végétation. L’océan absorbe de manière très régulière, mais pas la végétation. Pour maintenir la température moyenne au niveau de + 2° C, il faudrait se limiter à l’émission de 1.000 milliards de tonnes de carbone. Or il en a été émis déjà 500 milliards… En 2014, l’augmentation a été de 3 % par an, alors qu’il faudrait une diminution de 3 % par an.

 

El Nino : il joue le rôle de métronome dans l’océan Pacifique. Le réchauffement global est actuellement moins prononcé que pendant les 20 années précédentes. La dernière décennie a été plus humide et plus froide. Ce qu’on observe, c’est la formidable résilience de la végétation après un stress hydrique (photos des Ghats, en Inde, avant et après). Le cas de l’Australie qui reverdit après la sécheresse. D’une manière générale, les forêts boréales apprécient le réchauffement, alors que les forêts tempérées souffrent de stress hydrique. Le dérèglement climatique multiplie les événements extrêmes, quels qu’ils soient.

 

En juillet 2014, la NASA va lancer le satellite OCO2 pour étudier le CO2 dans l’atmosphère (le lancement précédent avait échoué). Cela devrait apporter les informations qui manquent encore. On observe à l’heure actuelle une extension de la zone tropicale. Le résultat, c’est davantage de pluies à l’Equateur, et davantage de sécheresse en zone subtropicale.

 

On aborde le rôle des océans avec Laurent Bopp. Les puits de carbone de la mer absorbent environ un quart des émissions. Le carbone anthropique est concentré dans l’Atlantique nord, car le CO2 se dissout mieux dans l’eau froide. On assiste donc à l’acidification des océans, qui relève de quatre facteurs : la température de surface, le PH de surface, l’appauvrissement en oxygène et une baisse de la production de phytoplancton. L’acidification, sous forme de « neige océanique », peut descendre jusqu’à 4.000 m de profondeur et donc nuire aux milieux riches en diversité biologique. L’océan stocke 95 % de la chaleur additionnelle totale.

 

Avec Nicolas Viovy, on s’intéresse au rôle de la végétation et des sols, aux flux biosphériques, c’est-à-dire aux échanges entre l’air et la terre. On constate les effets bénéfiques du CO2 sur la photosynthèse, donc une croissance favorisée par la température et une meilleure résistance au stress hydrique. Pour mesurer les effets du CO2 sur la végétation, on édifie des tours expérimentales dans la forêt qui diffusent le gaz carbonique sur un périmètre bien délimité. C’est le cas aux Etats-Unis, mais aussi en Chine et au Brésil. On observe une augmentation très rapide de la croissance avec un doublement de CO2. Mais il faut pour cela un minimum d’azote (oxydes d’azote de l’air) et de phosphore dans le sol.

 

Le CO2 est donc bénéfique pour la végétation. Le réchauffement prolonge la saison de végétation dans le Nord. Le dégel du permafrost dégage du CO2 en plus. Il faut aussi tenir compte des feux, qui ont un puissant impact. Le carbone terrestre est aussi transporté par les rivières. Mais la plus grande masse est sédimentée avant d’arriver à la mer.

 

Le méthane est produit pour moitié dans les zones tropicales inondées, et pour moitié par les activités humaines comme les mines de charbon et surtout l’élevage. Le méthane peut être « nettoyé » par les hydroxydes (OH), un élément très puissant mais en quantité infime.

 

Une question est posée sur l’agriculture bio, qui serait la solution. « Pas forcément, répond Philippe Ciais. Au mètre carré cultivé, oui, mais il faudra beaucoup plus de surface. » Il observe qu’il faut dix fois plus de surface pour les protéines animales que pour les protéines végétales.

 

Une victoire juridique pour les défenseurs du parc national du Serengeti en Tanzanie

Le parc national du Serengeti en Tanzanie reste l’un des plus extraordinaires espaces naturels du monde avec la fameuse migration de millions de gnous, zèbres et antilopes qui viennent du Kenya proche et y repartent ensuite.

 

par Jean-François Noblet

 

190234_451969394845774_48898027_nUn projet de route goudronnée financée par les Chinois devait couper en deux ce parc pour rejoindre le lac Victoria et menace concrètement cette migration.Dans le monde entier, des associations se battent contre cette route et elles viennent de gagner une manche. En effet, la cour de justice de l’Afrique de l’Est vient de s’y opposer.

 

Le gouvernement allemand propose de financer un projet de route alternatif passant au sud du parc.

 

Informations complémentaires : Friends of Serengeti info@savetheserengeti.org

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Tous ceux qui ont connu ce paradis, tous ceux qui rêvent de le connaitre doivent soutenir les protecteurs du Sérengeti.

 

Un site sur l’agent orange

C’est un sujet dont on parle peu, et pourtant il a fait des ravages.

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par Carine Mayo

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L’agent orange, puissant défoliant utilisé par les Américains pendant la guerre du Vietnam pour traquer les combattants cachés dans la jungle, est aujourd’hui reconnu par un grand nombre d’études comme étant à l’origine de nombreuses pathologies : cancers, malformations congénitales…

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Mais si les vétérans américains ont été indemnisés, il n’en est pas de même pour les victimes vietnamiennes de ce produit contenant de la dioxine, une molécule qui s’accumule dans l’environnement et dans la chaîne alimentaire.

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Alors qu’une Française d’origine vietnamienne engage des poursuites contre les fabricants de ce produit (Dow Chemical, Monsanto…), un site, créé par André Bouny, auteur du livre Agent orange apocalypse Vietnam (éd. Demi-lune) apporte un éclairage détaillé sur ce sujet.

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Un quartier en mouvement à Totnes (Angleterre)

Voici un nouveau reportage réalisé par une journaliste JNE dans le cadre du voyage organisé par notre association (et financé en partie grâce à Kiss Kiss Bank Bank, merci à tous les donateurs) à Totnes (Angleterre), pionnière des villes en transition.

 

par Myriam Goldminc

Jo Rotas © Myriam Goldminc

Jo Rotas © Myriam Goldminc


Jo Rotas, une femme alerte et accueillante d’une soixantaine d’années, nous raconte l’histoire de ce quartier en transition. Jo adhère en 2008 à l’un des 40 projets qui ont émergé des diverses rencontres entre les habitants de Totnes. « Dans ce lotissement, explique-elle, il y avait beaucoup de personnes qui achetaient pour louer et n’entretenaient pas les pavillons. Alors que maintenant, les gens viennent pour rester. Je ne me sentais pas en sécurité auparavant dans ce quartier car personne ne se connaissait et je me sentais seule ! »

 

« C’est à ce moment que le mouvement Totnes en transition cherchait des volontaires et Hal est venu expliquer ce dont il s’agissait ce qui était important si on voulait changer les choses. Nous avons pris conscience que beaucoup de choses venaient de notre propre responsabilité. Quatre groupes se sont constitués dans le quartier. Dans notre groupe, nous étions beaucoup de femmes seules à nous retrouver. Nous avons commencé par identifier les besoins de chacun en faisant des réunions les uns chez les autres. »

 

Ce quartier en périphérie du centre-ville est fait d’habitats pavillonnaires qui ont été construits après le Seconde Guerre Mondiale et sont de vraies passoires sur un plan énergétique. « Les gens se sont rencontrés plusieurs fois et ils ont réfléchi à partir d’un plan axé autour de chapitres : énergie, eau, nourriture, déchets et transports. Chaque domaine correspond à un besoin. Nous avons exploré plein de pistes avec des choses que l’on peut faire gratuitement ou soi-même et ce n’est pas anodin ! »

 

« Il y a eu aussi un programme d’aide à l’isolation des toitures pour les personnes de plus de 60 ans, avec chantier participatif pour le mettre en place. Nous économisons 570 livres par an, toutes énergies confondue et 1 tonne de carbone par an par famille. Au niveau de l’énergie, beaucoup de personnes ont changé leur mode de chauffage en installant un poêle à bois et au financement de panneaux solaires photovoltaïques grâce à une subvention obtenue en 2010 du ministère des énergies renouvelables car la politique du gouvernement est d’encourager l’industrie des énergies renouvelables ! »

 

Du changement et la créativité émerge !

 

« On a changé d’attitudes et de comportements sur beaucoup de pratiques de la vie quotidienne. Avant, pour moi l’eau sortait du robinet et je ne me posais pas de question sur sa provenance alors que l’eau est chère. Ensemble, nous avons mis en place des collecteurs d’eau de pluie. Autre exemple, on s’est entraidés pour faire un petit jardin potager. Moi qui n’avais pas la main verte, j’ai trouvé ça super ! Maintenant, j’ai quelques légumes et fruits que l’on mange ensemble car il faut bien gérer les surplus en toute convivialité ! En fait, c’est notre rapport à l’alimentation qui a changé. »

 

Avec ses voisines, elles ont décidé de ne plus aller toutes les semaines au supermarché, mais tous les 15 jours et d’en profiter pour aller se ravitailler en produits locaux chez les commerçants adhérents à la charte de ville en transition (une cinquantaine). Question transports, elles ont décidé de faire du covoiturage pour les courses. Au niveau collectif, c’est très intéressant. D’abord, on réduit le coût de la vie, l’impact sur l’environnement. « C’est le changement de relations entre les gens qui me passionne », insiste Jo. De deux rues en transition au départ, elles sont une dizaine aujourd’hui.

 

« La plupart du temps, on a l’habitude d’entendre un discours d’austérité de coupes budgétaires et quand on parle d’écologie on a toujours l’impression de culpabiliser, de dire que c’est du moins alors qu’en fait, c’est une valeur positive ! C’est du bonus, on passe du bon temps ensemble. Les gens se sont retrouvés et des liens ont été créés et pour les femmes qui vivent seules, c’est important. » Dernière création de Jo et ses amies : un club de cinéma ouvert à tout le monde.

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Ce reportage a été soutenu par Les jardins de Gaïa, les Quatre saisons du jardin bio,
les éditions Terre Vivante, les éditions Les petits matins
et les donateurs de Kisskissbankbank

De Totnes, ville en transition, à Angoulême-Résilience

Le plus intéressant de l’expérience de Totnes, ville en transition, n’est pas sa réalité présente : il n’y a pas encore de plan de descente énergétique et madame le maire de cette petite ville de 8000 habitants n’a pas trop conscience de ce que veut dire « résilience ». Mais c’est un concept viral, qui a vocation à se propager dans le monde entier.

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par Michel Sourrouille

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En effet, le constat pour cette ville anglaise est le même que pour toutes les villes de cette planète : nous allons être soumis aux terribles jumeaux de l’hydrocarbure : changement climatique et pic pétrolier. Rob Hopkins, à l’origine de l’expérience de Totnes, appelle « Intervalle du pétrole », le bref interlude de 200 ans où nous aurons extrait du sol la totalité de cette extraordinaire substance et l’aurons brûlée. Le changement climatique nous dit que nous devrions changer, tandis que le pic pétrolier nous dit que nous allons être forcés de changer.

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Les communautés locales sont les mieux à même de se pencher sur la façon dont la contraction énergétique et économique se manifestera dans telle région, telle ville et tel village. C’est pourquoi la ville d’Angoulême en France a voulu suivre le même chemin que Totnes. J’ai personnellement initié ou participé à la totalité de ce qui suit.

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Conditions de réalisation d’une expérience de transition

La constitution d’un groupe de travail sur la transition nécessite un événement fort ou la présence d’un organisme préexistant. La commission anti-nucléaire, une des composantes de Charente-nature, s’était transformée en commission énergie. Après parution du manuel de transition de Rob Hopkins en 2010, cette commission est devenue à mon initiative Energie-Résilience : « Angoulême en transition » est donc né début 2011.

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Le groupe a continué à se réunir tous les premiers lundis de chaque mois, une liste de diffusion dédiée a été créée. Cette liste a été ouverte à des représentants des différentes associations d’Angoulême, SEL (système d’échange local, une variante des monnaies), Incroyables comestibles, AMAP (associations pour le maintien d’une agriculture paysanne), des membres de Colibri, vélocité de l’Angoumois, etc. Des représentants du parti socialiste local et d’EELV ont été associés.
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Un tel groupe de travail a pour fonction de sensibiliser la population, mais doit disparaître quand la transition est prise en charge par la communauté tout entière. Encore faudrait-il que cette sensibilisation soit effective.

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Les caractéristiques de la transition à Angoulême

Le groupe s’est fait connaître au travers de manifestations publiques, projection du film « solutions locales pour un désordre global », débats organisés au cours de différentes évènements locaux, conférence-débat avec le conférencier Benoît Thévard (vers un avenir sans pétrole). Nous avons fait accepter par l’AG de Charente Nature une motion pour le « lundi végétarien ». Nous avons diffusé les témoignages de plusieurs membres du groupe sur leur expérience de simplicité volontaire, publié un livret sur les différentes entreprises régionales engagées dans la rénovation thermique de l’habitat, visité des maisons « passives », participé à l’expérience de l’ADEME « familles à énergie positive », etc.

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Les objectifs étaient clairs, tendre localement à l’autonomie alimentaire et énergétique. Il fallait donc reconquérir la ceinture vivrière autour d’Angoulême, mettre en place des centrales hydroélectriques sur la Charente, transformer le contexte culturel, etc. Tout cela n’était plus de la compétence du groupe de travail, mais de la communauté de commune. Nos tentatives de contacts avec les autres villes en transition n’ont rien donné et le site français de synthèse ne vit pas : à chacun dans son coin de faire ce qu’il peut.

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Le groupe Angoulême-Résilience s’est éteint à l’approche des municipales 2014, au moment même où cette initiative aurait dû être reprise par l’ensemble des listes en présence.

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Les limites de l’expérience angoumoisine

Le terme « transition » est aujourd’hui galvaudé : transition écologique, énergétique, agricole… C’est pourquoi nous avions choisi le terme de communauté de « résilience », ou capacité de résister aux chocs. Mais il a fallu expliquer ce terme, y compris au président de Charente-nature. Nous ne sommes qu’au début de la prise de conscience.

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Une ville comme Angoulême, forte de près de 50 000 habitants (110 000 avec l’agglomération), ne peut pas faire vivre l’esprit de communauté d’appartenance. Il faudrait descendre au niveau des quartiers, mais ce petit territoire n’a quasiment aucun potentiel d’autonomie véritable au niveau socio-économique.

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Il est très difficile de convaincre les gens que la question énergétique et alimentaire va devenir cruciale alors que le prix du baril stagne autour de 100 dollars et que la nourriture arrive en masse des quatre coins du monde. Le groupe de travail connaissait un taux d’entrée/sortie important, et les initiatives concrètes se comptaient sur le doigt d’une main.

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Les municipales auraient dû être le coup d’envoi de la transition/résilience. Mais le débat national sur la transition énergétique avait déjà capoté et les partis n’avaient comme définition de la transition qu’une vision édulcorée, y compris EELV (cf. son site).

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Convaincu de l’urgence d’agir contre le réchauffement climatique, le Grand Angoulême avait initié dès 2007 un plan climat de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Il a associé tous les partenaires du territoire, les collectivités, le monde socio-économique, les institutions, les associations (dont Charente-nature). Il n’a abouti à rien de palpable. On parle maintenant depuis 2010 de Schéma Régional Climat Air Énergie Poitou-Charentes (SRCAE), une usine à gaz sans conséquence. Ces initiatives officielles montrent bien que le PADE (plan d’action de descente énergétique) de Rob Hopkins commence à titiller les instances politiques, locales et nationales… Une initiative associative comme Angoulême-Résilience n’est qu’un élément de tout un ensemble. Mais il faudra un baril à 500 dollars pour que des concrétisations réelles soient vraiment mises en place.

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Conclusion partielle

« Le niveau idéal pour une Initiative de Transition est celui que vous sentez pouvoir influencer. » (Rob Hopkins)

« Nous apprenons à faire quelque chose en le faisant. Il n’y a pas d’autre façon. » (Rob Hopkins)

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Voyage des JNE à Totnes (Devon), en Angleterre

Voici le compte-rendu  du voyage des JNE à Totnes (Devon), en Angleterre, qui a lieu du 8 au 10 mai 2014.

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par Roger Cans

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Participants : Marie Arnould, Danièle Boone, Jean-Pierre Caldier, Roger Cans, Jean-Luc Fessard, Myriam Goldminc, Claire Lecoeuvre, Florence Leray, Sylvie Mayer, Carine Mayo, Jean-Claude Noyé, Jean-Jacques Raynal, Diana Semaska, Michel Sourrouille, Richard Varrault.

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Le rendez-vous est à la gare du Nord à l’aube pour embarquer dans l’Eurostar de 7 h 43. Tout le monde est là et à l’heure. Carine distribue les billets. Arrivée à 9 h (locales) à la gare de Saint Pancras, véritable cathédrale de briques. On prend ensuite le tube circulaire jusqu’à la gare de Paddington. Là, embarquement dans le train (diesel) pour Exeter, puis un autre pour Totnes, qui longe par moments le littoral, à ras des flots. Curieuses falaises d’argile rouge, dont l’érosion colore la mer.
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Premier jour : Totnes

Totnes-Pound
Hal Gillmore nous attend avec deux taxis collectifs (le minibus de l’association est en panne) qui nous emmènent avec nos bagages à l’hébergement (The Old Forge) puis au restaurant (Bay Horse Inn) où nous est servi un repas froid bio, avec bière locale que nous oublions de payer (on remboursera ensuite). Puis c’est une promenade touristique à pied, qui commence par un jardin communautaire installé dans un ancien terrain vague dépotoir. Sur une vitrine : « Totnes pounds accepted here », qui signifie que le magasin accepte le paiement en monnaie locale, dont Hal nous montre des échantillons.


Pruw Boswell © Danièle Boone

Pruw Boswell © Danièle Boone


Hal nous explique que Totnes est une vieille ville, très touristique. Il y a plus de monuments classés par habitant que dans toute autre ville du Royaume Uni. Nous empruntons la rue principale, très commerçante, en passant sous les arcades médiévales de Butter Walk. Nous avons rendez-vous avec la maire au Guild Hall, le vieil Hôtel de ville, construit en 1359 sur les ruines d’un monastère, fondé en 1086 par des moines venus d’Angers. La maire, Pruw Boswell, avoue qu’elle est la première femme à occuper ce poste. Elle est très fière que sa commune (8.500 habitants) soit la première ville du monde en transition, grâce à la venue de Rob Hopkins – un Irlandais ! – en 2006.

D’où l’appellation de TTT pour Transition Town Totnes. Le budget de la commune se monte à 225.000 livres (environ 300.000 euros). Le plus grave problème est actuellement celui du logement, avec la venue de riches retraités ou résidents secondaires qui font monter les prix de l’immobilier. Une action mémorable de TTT : la campagne menée contre l’installation du café Costa, multinationale jugée indésirable dans une ville qui veut privilégier les circuits courts et la production locale. Au premier coup d’œil, hormis les commerces bio et les panneaux solaires sur la salle des fêtes, Totnes ressemble à toutes les villes, avec une circulation automobile dense. La transition ne fait que commencer…
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Reconomy Centre

Reconomy-center © Danièle Boone


Hal Gillmore nous emmène au Reconomy Centre (incubateur d’entreprises), lieu d’accueil financé par le District où l’on prêche la bonne parole d’une nouvelle économie, à base de transition énergétique, de recyclage et de partage des compétences. Marie Arnould se dévoue pour la traduction, car tout est naturellement en anglais. Or tous les JNE ne sont pas anglophones. Hal est né dans une ferme à quelques kilomètres de là. Il a fait des études de biologie marine, mais il s’est recentré sur le tourisme, l’écologie et le développement personnel. Sa vocation lui est venue en 2008 avec le film d’Al Gore (Une vérité qui dérange). Il a joué plusieurs rôles dans TTT avant de devenir Project Manager. Attention à ne pas confondre TTT et le Mouvement pour la transition énergétique, qui est devenu un réseau international grâce à Internet. En 2005-2006, on a surtout insisté sur le changement climatique et le pic pétrolier. Le projet était très ambitieux. On voulait réduire la consommation de moitié vers 2020-2030. Le film de Rob Hopkins sur La fin des banlieues a secoué le public étudiant. « En 2007 et 2008, nous avons organisé des cours de formation. Après l’excitation des premiers temps, on est arrivé aujourd’hui à la consolidation. On parle aussi bien de permaculture que d’un plan d’action pour l’énergie. On encourage le do it yourself. Chacun doit devenir un community activist. »

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Pour résumer, l’objectif de TTT est :
1) Construire la résilience.
2) S’attacher au niveau communautaire.
3) Relocaliser.

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La parole est alors donnée à Jay Tompt, le responsable du Centre. Il se méfie de la décroissance comme théorie, car ceux qui en parlent ne font rien. « Nous voulons faire ». On relocalise pour lutter contre la globalisation et les multinationales. Il s’agit de retrouver la maîtrise de ses choix et donc d’instaurer une économie alternative, avec l’exemple de la monnaie locale et les circuits courts. « Ma dépense est ton revenu ». Les deux tiers des dépenses alimentaires profitent aux grandes surfaces. Si on réduit ces dépenses de seulement 10 % au profit du petit commerce local, cela peut rapporter 2 millions de livres à la communauté. Cela redonne aussi un sentiment d’appartenance, d’identité.

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Riverford

A Riverford © Jean-Jacques Raynal

A Riverford © Jean-Jacques Raynal


On nous emmène en fin de journée au domaine de Riverford, une ferme achetée en 1950 par un certain Watson, dont le fils, après un séjour aux Etats-Unis, a repris l’exploitation en passant au bio. 70 % de la surface est en pâtures, et le reste est consacré à la production de fruits et légumes. On ne vend pas de paniers à des adhérents, comme dans les AMAP, mais des boîtes de fruits et légumes sont vendues aux clients dans tout le pays.

Une incertitude sur la production : 30 boîtes par jour ? 300 boîtes par semaine ? 30.000 ou 40.000 boîtes par an ? Toujours est-il qu’il s’agit d’une production quasi industrielle, qui nécessite d’importer parfois pour compléter. Une ferme a même été rachetée en Vendée pour les primeurs, mais ce n’est pas tellement concluant. La difficulté, c’est le « trou » du printemps, lorsque les stocks d’hiver sont épuisés et que les récoltes suivantes ne sont pas mûres (le fameux hunger gap, le trou de la faim). Le fils Watson n’a pas cherché à s’agrandir en rachetant des terres voisines. Il préfère engager les exploitations agricoles de proximité dans un mouvement de coopération.

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Le restaurant de Riverford © Carine Mayo

Le restaurant de Riverford © Carine Mayo



Au dîner, servi sur place, l’entrée est constituée de salade verte, de betteraves rouges, d’asperges et de graines de potiron. Il y a une grande variété de desserts, mais un seul par personne… Le vin rouge, à la carte, est espagnol et pas terrible.

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Deuxième jour : un peu d’histoire

Hal Gillmore © Danièle Boone

Hal Gillmore © Danièle Boone


Hal nous conduit à pied de l’hôtel Old Forge au Reconomy Centre. Il en profite pour nous donner une leçon d’histoire. Il rappelle que les Vikings ont été les premiers à envahir l’Angleterre, alors peuplée exclusivement de Saxons. Mais, dans le Devon comme dans le reste de la Cornouaille, les Saxons ont résisté. Puis ont débarqué les Normands. D’où les ouvrages de défense, dont il reste le vieux château médiéval de Totnes. La ville se trouve juste à la rencontre de la rivière Dart et de la marée, qui peut varier de 5 mètres. La vallée, qui comptait beaucoup de moulins, était riche (commerce de la laine, surtout). Totnes est vite devenue un foyer de marins et de pirates. Elisabeth 1ère, fille d’Henry VIII, a permis à l’Angleterre de prendre la place de l’Espagne sur les mers. Totnes est à la fois une ville commerciale et une place forte, dotée d’une école militaire. Avec la menace de Napoléon, le pays se couvre d’ouvrages de défense. Mais, après les Normands, nul n’a pu débarquer en Angleterre. Ni les Espagnols, ni les Français, ni les Allemands…

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Aujourd’hui, la première activité économique de Totnes est l’immobilier. La deuxième est le service à la personne (surtout personnes âgées). La démographie locale est en forme de sablier, large à la base (les enfants) et au sommet (troisième âge). Manquent les 20/40 ans. La troisième activité est le tourisme et la quatrième l’agriculture.

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Le remue-méninges d’Ines Aponte

Echange entre Ines Aponte et Jean-Claude Noyé © Danièle Boone


Anglaise originaire du Chili, Ines Aponte explique qu’elle a changé de comportement il y a six ans après avoir lu Ken Wilber. Ce dernier a défini quatre étapes : 1) histoire personnelle intime. 2) Comportement et choix de vie. 3) Le collectif vécu intimement. 4) Le collectif qui crée les structures. Elle a aussi découvert un économiste chilien, Manfred Max-Neef, qui, après un séjour au Pérou, a défini ce qu’il appelle « l’économie aux pieds nus », c’est-à-dire un développement à l’échelle humaine. Il constate que l’homme doit satisfaire 9 besoins fondamentaux. Lorsque ces besoins sont satisfaits, en synergie, on débouche sur une culture.

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Ines nous embarque alors dans une séance de remue-méninges, où notre groupe, divisé en trois sous-groupes, doit écrire sur des post-it tout ce que lui suggèrent les 9 besoins fondamentaux. Tout cela pour nous faire déboucher sur les conditions d’une planète vivable…
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La parole est ensuite donnée à Ben Brangwyn, un Californien coordinateur international de la transition. Selon lui, Totnes ne s’est ralliée à la transition qu’en 2005. Rob Hopkins est venu en 2006 et s’est alors posé la question d’un réseau, d’abord national, puis international. Ce réseau a un blog sur le net. Le thème : « La fête est finie ». Lors d’un meeting à Bristol, un président de conseil d’administration d’une fondation basée à Londres (Tudor Trust) a proposé de l’argent, beaucoup d’argent. Le principe du promoteur immobilier : « Je construis. Vous agissez ». « Nous faisons de l’écologie mais surtout de la justice sociale. » Le réseau a touché la France en 2008 avec la région du Triève et Paris.
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Aujourd’hui, 80 initiatives y sont dûment enregistrées. Partout se multiplient les initiatives locales, par génération spontanée. Se créent alors des hubs, centres de réseaux qui essaiment ensuite. Il existe un manuel de la transition, qui fait l’objet de « traductions participatives ». Ben a apporté des ouvrages de référence : The Transition Handbook, from oil dependency to local resilience (Le Manuel de la transition, de la dépendance au pétrole à la résilience locale), publié par Rob Hopkins en 2008. Local sustainable homes (La construction locale et durable de maisons individuelles), publié par Chris Bird en 2010. The transition companion, making your community more resilient in uncertain times (Le compagnon de la transition, ou comment rendre son voisinage plus résilient en des temps incertains), publié par Rob Hopkins en 2011.

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Jo Rotas © Carine Mayo

Jo Rotas © Carine Mayo


On nous emmène ensuite chez Jo Rotas, une femme seule, qui a déménagé en banlieue à l’occasion de l’opération « Rues en transition », lancée en 2008. Responsable de l’opération, Jo explique le processus. On a d’abord organisé de multiples réunions « Tupperware » pour éveiller les consciences. Il s’agissait d’expliquer à quel point le logement était un désastre énergétique. Au début, nous n’avions pas de stratégie et il a fallu nous recentrer. Nous avons souligné que, jusqu’à la dernière guerre, il y avait une convivialité entre les gens habitant une même rue. C’est fini aujourd’hui, sauf lorsqu’on se lance dans la résilience des « rues en transition ». Au total, nous avons touché entre 200 et 300 personnes. Nous avons édité un guide pour les groupes avec pour thèmes, dans l’ordre de priorité, l’énergie, l’eau, l’alimentation, les déchets et les transports. Le thème de l’énergie fait consensus, et l’eau aussi, car c’est dans le sud-ouest de l’Angleterre qu’elle est la plus chère. Pour les transports, c’est plus difficile. « Comment vais-je abandonner ma voiture personnelle ? »

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La dame qui nous reçoit chez elle habite Totnes depuis 30 ans. En 2009, elle a quitté le centre-ville pour trouver un logement moins cher. Elle n’a pas le gaz et se chauffe avec un poêle à bois (avec des radiateurs électriques en appoint). Grâce à l’opération Rues en transition, un groupe autonome s’est formé dans le quartier, composé de femmes, d’enfants … et d’un prêtre. D’abord, briser la solitude. Ensuite, tout un programme : on se contente pour boire de l’eau du robinet, et l’on recueille l’eau de pluie pour le jardin. On se lance dans la production de légumes dans le jardin. « C’est le bonheur ». On pratique le covoiturage. Pendant deux semaines, on se dispense du supermarché et l’on retrouve le plaisir des courses dans le petit commerce. On crée un cinéma de quartier, ouvert à tous. Est-ce qu’on se prive par force ? Non, tout est volontaire.

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Dartington Estate

Martin Crawford © Florence Leray

Martin Crawford © Florence Leray

L’après-midi, nous visitons le domaine de Dartington, qui compte 500 hectares et des bâtiments séculaires. Il a été racheté il y a 80 ans. Martin Crawford, formé à l’informatique mais passionné de botanique, nous reçoit dans sa « forêt jardin », un champ d’un hectare planté d’arbres en 1994. Autrement dit, une « forêt comestible », dédiée à la permaculture. En fait, il ne s’agit pas de forêt, mais d’arbres plantés il y a vingt ans dans un but très précis. Martin a planté des aulnes glutineux, qui poussent très vite et ont un feuillage très riche en azote, donc un engrais naturel. Il a aussi planté deux pins de Monterrey (Pinus radiata), résineux destinés à maintenir un espace dégagé pour les jeux d’enfants. Sous ces arbres de haute tige, élagués pour laisser passer la lumière, ont été plantés des arbres fruitiers (pommiers, cerisiers et même un pêcher). Au sol poussent une multitude de plantes d’usages divers. Certaines sont utilitaires, comme une plante de Nouvelle-Zélande qui fournit des fibres aussi solides que le raphia. D’autres sont alimentaires, comme les fougères ou les sceaux de Salomon, dont on peut manger les jeunes pousses. Les bambous, qui peuvent pousser de 5 mètres en 4 semaines, produisent de jeunes pousses tendres et donc comestibles, quoique parfois amères.

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Une mare a été creusée pour fixer les grenouilles, grandes consommatrices de limaces, et pour attirer les chauves-souris qui chassent au-dessus des plans d’eau. Les pins sont entaillés pour montrer l’écoulement de la résine. Martin nous présente une bûche ensemencée avec du mycélium de pleurotes, un champignon très apprécié. Puis ce sont des poireaux « sauvages » et un sorbier tibétain qui donne d’excellents fruits. Un ennemi : l’écureuil gris d’Amérique, qui dévore noix et noisettes aux dépens de l’écureuil roux européen. Il est donc capturé et euthanasié, conformément à la loi. Autres plantes alimentaires : la capucine tubéreuse et le shiitake, un champignon japonais cultivé sur bois mort, comme les pleurotes. Martin cultive là quelque 550 espèces de plantes. Les forêts jardinées et les petits jardins de permaculture représentent 500 hectares au Royaume Uni.

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Charlie et Eliot présentent leur projet aux JNE © Jean-Jacques Raynal


En fin de journée, rencontre au Horse Bay Inn de deux jeunes, Charlie et Eliot, 19 ans, avec leur mentor, une femme qui les aide à trouver leur chemin. Elle fait partie d’une association qui s’occupe des 18/25 ans, en âge d’aller à l’université mais qui n’y vont pas. Surtout depuis la fermeture du collège des Beaux-Arts. Charlie et Eliot veulent accéder à la terre pour construire et cultiver au pays. Un peu frigorifié à la terrasse du bistrot, notre groupe se divise en deux pour le dîner en ville. Retour à l’Old Forge sous la pluie.

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Troisième jour : Landmatters

bus

Le bus de l’association © Claire Lecœuvre

Le proprio de l’Old Forge, furieux de ne pas avoir touché les arrhes (une embrouille entre le Crédit coopératif et HSBC), se déchaîne dans les couloirs et tambourine aux portes des filles en réclamant son argent ! Il refuse de nous servir le petit-déjeuner. On doit lui verser 280 livres sur-le-champ pour qu’il accepte de nous servir le breakfast !

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Hal vient nous prendre avec un minibus de l’association, où nous entassons les bagages. Il nous emmène dans un domaine perdu sur un plateau venteux, où se sont installés des alternatifs. C’est « Landmatters », la terre me concerne, la terre compte pour moi. Nous chaussons nos bottes et arrivons au Communal, sorte de grande yourte faite de montants en bois et de bâches encordées sur des branches entrecroisées. L’intérieur a tout le confort : cuisinières et poêles à bois, électricité par panneaux thermiques. L’eau est au puits et les toilettes sèches à l’extérieur. Le mot d’ordre : « Internet avant les toilettes ». Un câble permet de se brancher au réseau.

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Carl Surridge © Myriam Goldminc

Carl Surridge © Myriam Goldminc


Nous sommes accueillis par Carl Surridge, un ostéopathe qui a rejoint la communauté il y a quatre ans. Landmatters (40 acres) a été acheté en 2003 par une vingtaine de pionniers plus ou moins anarchistes qui ont construit leurs logements sans permis. Il y a aujourd’hui huit maisons, habitées par des couples, avec ou sans enfants, ou des personnes seules, qui travaillent parfois en ville. La communauté dispose de trois véhicules pour covoiturage. Carl souligne que Landmatters ne se réfère à aucune idéologie, sinon la permaculture, c’est-à-dire un système qui se maintient tout seul, naturellement. « Nous ne pouvons pas rendre la nature meilleure, mais la nature nous rend meilleurs ».

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Trois principes : 1) Earth care (le soin de la terre). 2) Fair shares (chacun sa juste part). 3) People care (le souci des gens). Une coopérative sans hiérarchie, où les décisions sont prises par consensus. Pour trancher entre la pompe et le puits, la décision a été prise aux deux tiers (une pompe à bras). En cas d’échec, la terre reviendra à l’Association nationale de permaculture.

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La permaculture ? C’est le bon sens. On met les poules ici et le grain là-bas. Quant à l’argent pour acheter l’essence et le reste, il y a l’activité maraîchère et les soirées organisées au Communal (salle polyvalente). On organise des soirées musicales, des sorties scolaires, des mariages, des cours et conférences. Carl consulte un jour par semaine à son cabinet d’ostéopathe. Personne n’est à temps plein à Landmatters.

 

La serre de Landmatters © Sylvie Mayer

La serre de Landmatters © Sylvie Mayer


Nous visitons alors les lieux. Sur une grange : « Words are not enough » (les mots ne suffisent pas). Nous entrons dans une serre, qui n’est pas made in China, mais l’œuvre d’un designer de Totnes. En forme de coque de bateau renversée, elle repose sur du bois courbé (bender), recouvert de bâches plastiques. Elle a été faite en 15 jours avec des volontaires. « C’était fun » (on s’est amusé). Plus loin, une pâture a été plantée d’arbres pour le bois (chêne, frêne) et les fruits (cerisier). De tout petits arbres qui dépassent à peine de leur manchon protecteur. Les autres pâtures sont louées à des éleveurs de moutons. La communauté n’élève pas de moutons. Carl a cinq chèvres (une pour le lait et les autres comme reproductrices). Nous saluons une famille composée d’un Allemand, d’une Anglaise et d’un stagiaire français. Nous visitons la charmante maison ronde de Sharon, alors absente, faite de murs en traverses de rondins et terre, avec isolation en paille et toiture végétalisée. Une autre famille a deux cochons vietnamiens tout noirs, qui servent à enrichir et labourer le terrain. Ils ne seront pas mangés. Nous testons la pompe à bras qui sert l’eau potable sans traitement, puis les toilettes sèches et leur compost, recueilli dans des bennes en plastique.

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Nous retournons au Communal pour le déjeuner bio (conscious catering ou le traiteur concient). Au menu, une sélection de sandwiches. 1) Au jambon du Devon avec miel, moutarde et purée de rhubarbe maison. 2) Au fromage cheddar du Nord Devon avec céleri rémoulade. 3) Houmous maison aux carottes rôties et salade. Le pain vient d’une boulangerie locale. De fait, un seul sandwich vous cale, car c’est très bourratif. Au dessert : gâteau à la rhubarbe et aux amandes, ou fraises primeurs de Cornouaille (très bonnes). Carl répond alors à nos questions. La loi limite le village à huit maisons (qui, de l’extérieur, ont parfois des allures de camp de réfugiés…). Les autorités craignent toujours des éléments incontrôlés, la drogue, etc. Au début, en effet, c’était des aventuriers hors-la-loi. Puis sont venus les colons (settlers), plus respectueux des lois. Sur les dix adultes, il reste quatre pionniers du début, deux enfants et des stagiaires. Toutes les six semaines, on consacre une journée à l’échange entre membres du groupe, comme les Indiens, pour purger les conflits et dégonfler les crises.

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Avant de nous retrouver tous à la gare de Totnes pour le retour, nous prenons le chemin des écoliers qui descend du plateau et longe la rivière. Nous traversons un terrain de cricket frais tondu et des bois de chênes équipés en accrobranches. Très belle promenade avec vent et soleil. Les oies bernaches paissent dans le marais. Dernier coup d’œil à la nature avant le train et le métro.

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Ce voyage a été soutenu par Les jardins de Gaïa, les Quatre saisons du jardin bio,
les éditions Terre Vivante, les éditions Les petits matins
et les donateurs de Kisskissbankbank

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Totnes, premières impressions

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Du 8 au 11 mai, quatorze journalistes des JNE se sont rendu à Totnes, ville pionnière de la transition écologique. Ils ont également rencontré Martin Crawford de l’Agroforestery Research Trust et la communauté de Landmatters qui pratique la permaculture.


par Carine Mayo (texte et photos)

La transition


TotnessA Totnes, la transition s’affiche jusque dans les rues. On y trouve un nombre incroyable de boutiques de produits bio, locaux, naturels, équitables… Pour faire face à la raréfaction du pétrole et à la hausse du prix de l’énergie, les animateurs de la transition ont créé différents projets. Beaucoup d’entre eux concernent l’alimentation : recensement des productions existant alentour, mise en relation des producteurs avec les commerces locaux, création d’une gastronomie locale à base de produits frais : l’un des meilleurs moyens d’économiser l’énergie, c’est de rapprocher le lieu de production du lieu de consommation.


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Agroforestry research trust

Totness
Martin Crawford a créé cette forêt-jardin il y a 20 ans, en 1994. Il a planté 550 espèces différentes : des arbres (aulnes, pommiers, poiriers, cognassiers…), des arbustes (framboises, groseilles…), des légumes et des plantes aromatiques (poireaux perpétuels, mélisse…). On trouve aussi dans cette forêt comestible de nombreuses espèces exotiques : bambou, sorbier blanc du Tibet, claytone de Sibérie… Une belle promenade dans un endroit enchanteur.



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Landmatters

Totness


Près de Totnes, la communauté Landmatters vit dans la nature, selon les principes de la permaculture. L’objectif est de créer un système qui puisse être en grande partie autonome et qui ait le moins d’impact possible sur la nature. Yourtes recouvertes de bâches (car il pleut un peu ici…), maisons en bois, en terre, toitures végétalisées… Et pour l’énergie, des panneaux solaires et une éolienne. Dix-neuf personnes vivent ici, dont sept enfants.


 

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Ce reportage a été soutenu par Les jardins de Gaïa, les Quatre saisons du jardin bio,
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