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Catégorie ‘Editos’

Des épidémies, des animaux et des hommes


par François Moutou
Moutou

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Qu’on le veuille ou non, le décompte de la biodiversité doit intégrer aussi tous les microorganismes associés aux plantes, aux champignons et aux animaux. Et certains de ces microorganismes possèdent eux-mêmes leurs propres parasites (au sens large du terme). On peut discuter pour savoir si les virus entrent ou non dans ce recensement, mais cela ne change plus grand-chose, ils sont là.

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Comme la biodiversité, c’est surtout l’ensemble des relations unissant tous ces vivants, il apparaît vite que les notions de santé et de maladie figurent parmi les expressions naturelles de la biodiversité. En tant qu’individus, nous préférons clairement le premier terme (santé) au second (maladie). Voici quelques réflexions à ce sujet.

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Les pressions actuelles sur la biodiversité vont probablement entraîner la perte de nombreuses espèces. Le processus est déjà enclenché. Faut-il d’un côté regretter la disparition d’animaux et de plantes, mais de l’autre se réjouir de celle de certains parasites, bactéries, virus ? La situation est peut-être un peu plus complexe.

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Une notion importante en biologie est celle de symbiose. Elle illustre un type de relations très particulières, mais très répandues entre espèces. Chaque individu de chaque espèce est lui-même constitué de nombreuses autres espèces. Chaque être humain porte plus de bactéries qu’il n’a de cellules dans son propre corps. Chacune de nos cellules contient des mitochondries, leurs centrales énergétiques, dérivées de bactéries qui se sont associées pour de bon avec nous. Au moins 10% de notre génome est composé de séquences probablement d’origine virale et qui se sont intégrées à notre ADN au cours des temps géologiques. Et tout cela nous est indispensable. Nous ne pouvons pas vivre sans eux. La question est donc peut-être d’apprendre à mieux se connaître, à mieux vivre ensemble, avec tous les autres vivants, au moment où la disparition de nombre d’entre eux semble de plus en plus inéluctable.

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Soyons clairs, l’idée n’est pas d’héberger tous les microbes, coûte que coûte. En réfléchissant un peu aux processus épidémiologiques, en les étudiant de plus près, il apparaît cependant que toutes les maladies, toutes les épidémies, ne sont pas que des fatalités. L’arrivée des maladies émergentes, les MIE pour « maladies infectieuses émergentes », l’expression à la mode du moment, ne doit pas faire illusion. Il ne s’agit que de maladies dont les agents n’étaient pas encore connus, au même titre que les espèces animales et végétales encore régulièrement découvertes et décrites. On peut même supposer que chacune de ces nouvelles espèces héberge un cortège de microorganismes encore à découvrir. Il reste du travail pour tous les systématiciens de bonne volonté.

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Est-ce à dire qu’il faudrait apprendre à vivre avec les tigres, les ours et les loups comme avec les virus de la poliomyélite, de la rougeole ou de la grippe ? A vivre entre-nous ? Les trois derniers nommés ont un bilan nettement plus impressionnant que les trois premiers. Là où ces animaux existent, quelques précautions sont peut-être à prendre. Là où ces virus sont présents, il y a peut-être quelques règles d’hygiène à respecter. Si le progrès consistait seulement à éliminer ce qui gêne, le bilan serait assez brutal, encore plus que la situation actuelle. C’est pourtant un peu la tendance, mais est-ce la bonne approche ?

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L’impact global de sept milliards d’êtres humains sur la planète, leur besoin d’espace, d’eau, de nourriture, l’envahissement de toujours plus de milieux non habités jusque-là, tout cela favorise les nouvelles rencontres. Certaines sont suivies d’effets. Comme pour le reste, la maîtrise de la santé passera par une maîtrise de ces impacts et la réponse sera probablement d’abord politique. Amélioration de l’économie, de l’éducation, de la démocratie, de la tolérance, de la stabilité, lutte contre l’insécurité, la corruption, la pauvreté. La biodiversité a bon dos.

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François Moutou publie le 13 mai 2015 Des épidémies, des animaux et des hommes aux éditions Le Pommier. Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.

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Les sols, le climat et les inondations : la révolution 4 p 1000 ?


par Frédéric Denhez
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Quatre pour mille. Ce n’est pas la croissance espérée pour cette année, c’est bien mieux : une possible révolution. Car en augmentant la teneur de nos sols en matières organique de quatre pour mille, chaque année, nos sols absorberaient tout ce que nous exhalons de CO2, chaque année. Or, un sol riche en matière organique se trouve plutôt sous les prairies, les plaines peu labourées, les territoires diversifiés. Pas sous un champ de blé à haut rendement, une ferme à 1000 vaches, encore moins sous une route, un hypermarché ou un quartier pavillonnaire. Stéphane Le Foll (ministre de l’Agriculture), en annonçant mardi 17 mars le lancement d’un programme de recherches international sur ce sujet, a donc peut-être marqué le début de la fin de l’agriculture intensive et de l’étalement urbain.

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Certes, il prend le train en marche, conduit depuis quelques années par des chercheurs de l’Inra et l’Association française des sols. Certes le chiffre, théorique, n’est pas à prendre au pied de la lettre. Mais ne boudons pas notre plaisir, car cette annonce vient démontrer qu’enfin les sols commencent à être considérés, en France, comme autre chose qu’un réservoir de l’extension urbaine et un simple appareil pour maintenir les plantes bien droites. Preuve en est, cette annonce a suivi le vote d’un amendement à la loi sur la transition énergétique. Très discret, portant le numéro 836, inscrit dans l’article 48 portant sur la création de la « stratégie bas-carbone » nationale, il a introduit cette idée qu’il faut « tenir compte de la spécificité du secteur agricole et de l’évolution des capacités naturelles de stockage du carbone des sols ».

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Il n’y pas trente-six solutions. Si l’on veut que les sols absorbent plus de carbone, il leur faut accroître leur teneur en matières organiques qui en sont formées. La matière organique, c’est du carbone. C’est surtout de la vie, des champignons en réseau avec les racines, des vers de terre dans leurs galeries, des bactéries par milliards qui, inlassablement, dégradent la roche, retournent la terre et transforment… la matière organique morte en éléments organiques de plus en plus petits puis en éléments minéraux fondamentaux. Un sol, c’est un écosystème, le seul à se nourrir de lui-même, ou presque. De cette mince pellicule entre roche, air et eau, nous dépendons pour notre survie. Le sol, c’est notre alimentation, une grande partie de la biodiversité « commune », un régulateur du carbone et de l’eau.

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Or, le sol, labouré trop profond, trop souvent, est martyrisé. Retournée par le versoir, la matière organique s’oxyde et fabrique du CO2. Dérangés, coupés en morceaux, les organismes qui en assurent la « minéralisation » meurent, fuient, peinent à se reproduire. Cycle infernal : moins de matière organique pour moins d’organismes qui s’en nourrissent et la fabriquent, et la terre perd sa matière organique c’est-à-dire, in fine, ses éléments minéraux, engrais naturels. Il faut alors mettre de l’engrais qui a le défaut de gaver la plante, laquelle a dès lors moins besoin des champignons vivant en symbiose avec ses racines. Or, ces champignons participent aussi au grand cycle de la matière organique et à la structure du sol, garante de sa capacité à s’aérer et à accepter l’eau de la pluie…

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Labourage trop profond, trop d’engrais, mais aussi trop de produits phytosanitaires qui laissent le sol en léthargie. Ajoutons une autre dimension : plus un paysage est varié, plus la gamme de culture est vaste, bref, plus ce qu’il y a dessus est diversifié, plus ce qu’il y a dans le sol l’est aussi. Et inversement. Or, plus la biodiversité du sol, liée à celle qu’elle nourrit, arbres et plantes, est forte, plus il y a de matière organique.

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On voit donc en quoi ce « 4 pour 1000 » peut être révolutionnaire si l’on tire le fil jusqu’au bout. Car il incite à privilégier des pratiques agricoles plus respectueuses du sol, plus agronomiques, situées entre le conventionnel repoussoir et le bio idéal. Des pratiques auxquelles de plus en plus d’agriculteurs conventionnels s’adonnent, car elles leur coûtent moins cher en « intrants » (gasoil, produits chimiques), en « fer » (charrues), en « chevaux » (la puissance des tracteurs), et en lombalgies (les agriculteurs se cassent le dos dans leurs tracteurs). Des pratiques qui, parce qu’elles sont propres à chaque territoire, les rendent réellement responsables de ce qu’ils font. Ils redeviennent paysans.

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Des pratiques qui, en plus, améliorent largement la capacité des sols à retenir l’eau de la pluie. Dans notre pays d’ingénieurs, on répond à un risque par du génie civil. Moyennant quoi nous oublions ce risque. Il est pourtant facile de voir qu’un sol de prairie absorbe plus d’eau, plus vite, qu’un champ de blé, un champ nu gelé en hiver ou un gazon-thuya. Ce faisant il limite le ruissellement, père des rivières qui grossissent et débordent. Le sol vivant est une éponge efficace et pérenne. Endormi, car il n’existe pas de sol mort en France, il devient étanche comme ces champs qui deviennent des mares à la moindre pluie, aussi glissant qu’une toile cirée pour la grosse averse.

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Notre adaptation au réchauffement climatique rejoint donc la gestion du risque inondation, et plus généralement celle de la disponibilité de l’eau : elle passe par les sols. L’agriculture modernisée par l’objectif 4 pour 1000 sera la clé de voûte de notre avenir. SI tant est qu’il en reste des sols. Or, en dépit de la réforme des documents d’urbanisme, l’on continue à étaler l’urbain. C’est que le foncier coûte cher en ville, et que les élus de communes impécunieuses détiennent le pouvoir féodal du permis de construire qui leur donne le droit d’être achetés.

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4 pour 1000 ? Chiche ! Mais alors réformons le foncier, c’est-à-dire le code civil, et redonnons à l’État, garant de ce bien commun qu’est le sol, la responsabilité de sa gestion.

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Frédéric Denhez a publié Cessons de ruiner notre sol, aux éditions Flammarion. Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.
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Biodiversité : la passion de la vie, la froideur de la loi !

 


par Yves Paccalet

 

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Quelques-unes de nos lois souffrent de n’être que de circonstance ou de réaction, mal pensées, mal balancées, bâclées, dictées par l’émotion de l’instant et l’urgence médiatique. Au contraire, la plupart des dispositions législatives concoctées par le Parlement restent désincarnées, verbeuses et distanciées.

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Une loi sur la biodiversité vient d’être adoptée par l’Assemblée nationale. (Encore faudra-t-il qu’elle passe par la case Sénat sans trop de dégâts.) Elle appartient à la catégorie dominante des textes écrits par des représentants du peuple plus proches de l’ENA que des forêts, des montagnes et des mers ; dépouillés de chair, de cœur, de sentiments ou d’empathie. Elle parle de la diversité de la vie, mais on a l’impression que ceux qui l’ont accouchée n’imaginent même pas de quoi ils discutent.

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L’un des temps « chauds » du débat a surgi à la faveur d’un amendement déposé par la rapporteuse du texte global, la députée socialiste Geneviève Gaillard, et sa collègue Laurence Abeille, du groupe Europe-Écologie-les-Verts. Cet alinéa réclamait que la France reconnaisse un « statut » aux animaux sauvages. Lorsqu’ils ne sont classés ni « chassables », ni « nuisibles », ni « protégés », ces derniers se trouvent relégués à l’état de « biens qui n’ont pas de maître » ou de « choses qui n’appartiennent à personne et dont l’usage est commun à tous ». L’amendement n’avait d’autre ambition que de rajouter un peu de cœur dans la généralité des textes. De souligner que les animaux sauvages sont doués de sensibilité ; et que, même s’ils n’entrent pas dans la catégorie des « espèces protégées », ils ne doivent être intentionnellement agressés, blessés, tués, capturés, colportés, vendus ou achetés n’importe où et par n’importe qui.

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Ce n’était pas beaucoup demander. C’était encore trop ! La ministre de l’Écologie, Ségolène Royal, mais aussi les députés présents, de UMP au Front de Gauche, se sont opposés à l’amendement. Bec et ongles. Griffes et dents… Ces nobles et froides personnes ont fait savoir qu’à leurs yeux, l’alinéa constituait un « cavalier législatif » susceptible d’exposer à des poursuites judiciaires les misérables chasseurs, les malheureux pêcheurs et les honnêtes personnes qui traquent le renard, la fouine ou le ragondin du marais Poitevin. L’UMP Philippe Meunier a donné dans la finesse : « Si je prends mon véhicule et qu’une mouche se fracasse sur mon pare-brise, est-ce que je tue un animal sauvage ? » Le patron des députés Front de Gauche, André Chassaigne, s’est demandé si « la capture d’une truite à l’aide d’un hameçon triple pourra, demain, être considérée comme un sévice grave entraînant la condamnation du pêcheur ». C’est ainsi que le lobby de ceux qui tiennent les animaux pour des choses insensibles et purement matérielles a réussi à préserver, une fois encore, ses pratiques les plus cruelles ou les plus barbares, comme le déterrage des renards ou des blaireaux, ou la chasse des oiseaux à la glu et à la tendelle…

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Le statut des animaux sauvages a été enterré… La future Agence française de la Biodiversité (AFB), elle, verra bien le jour, en 2016, et comptera dans son sein quelque 1 200 agents de quatre organismes : l’Office national de l’Eau et des Milieux aquatiques (Onema), l’Atelier technique des Espaces naturels, l’Agence des aires marines protégées et les Parcs nationaux. Pour le reste, on ne bouge pas. Rien ne neuf ni de très positif pour la variété de la vie. Les chasseurs restent en dehors de la structure : ils ont refusé d’en faire partie de la structure. L’Office national de la Chasse et de la Faune sauvage n’obéit qu’à lui-même.

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Je désirerais, quant à moi, une autre loi sur la biodiversité et le statut des « bêtes sauvages ». D’une loi d’amour et de passion, à tout le moins de proximité, de connivence, de tendresse… Au profit de la variété des existences et des écosystèmes. De la splendeur du vivant, de son étrangeté, de ses merveilles et de ses secrets. De sa nécessité, bien sûr, puisque l’Homo sapiens, quoi qu’il imagine, décrète ou planifie, n’est qu’une fragile parcelle du grand Tout, et qu’il dépend de toutes les autres créatures.

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PS. Amis écologistes, le combat continue. Au moment même où j’écris ces lignes, les discussions se prolongent à l’Assemblée nationale. Et les sénateurs devront encore mettre leur grain de sel (rarement pro-nature !) dans le projet de texte.

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Bonne nouvelle : un amendement vient d’être adopté, qui interdit les pièges à glu. Depuis le temps que nous luttons pour épargner cette cruelle agonie aux oiseaux et aux victimes collatérales !

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Plus préoccupant : l’Assemblée admet l’idée qu’à chaque fois qu’on voudra aménager (bétonner…) un écosystème préservé, il faudra « compenser » la perte de biodiversité en protégeant ailleurs des fragments de nature équivalents. Ce dispositif existe déjà dans les plans locaux d’urbanisme (PLU), lorsque sont affectés des sites Natura 2000. Mal engagée et mal conduite, la négociation compensatrice mène à des désastres…

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Yves Paccalet a publié récemment Éloge des mangeurs d’hommes (Éditions Arthaud). Retrouvez-le sur son blog en cliquant ici. Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.
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Agriculture et environnement : la cause semblait entendue…

 


par Jacques Caplat
Caplat

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La cause semblait entendue…
De plus en plus d’études démontrent les ravages causés par les pesticides sur la santé humaine et environnementale (abeilles et pollinisateurs sauvages, sol, eau…), tandis que des paysans, notamment en agriculture biologique, font la preuve de l’efficacité de techniques alternatives. Les travaux des éthologues comme des économistes prouvent que l’élevage industriel est à la fois un scandale éthique et un terrible destructeur d’emplois. Les dernières statistiques établissent que les OGM n’apportent aucun bénéfice économique aux agriculteurs, augmentent leur dépendance vis-à-vis de l’agro-industrie et conduisent au développement de plantes ultra-résistantes puis à l’augmentation des doses de pesticides.

 

L’actualité de la lutte contre le dérèglement climatique impose de se préoccuper de la gabegie énergétique de l’agriculture industrielle et chimique, et de promouvoir des agricultures plus résilientes, c’est-à-dire moins gourmandes en eau notamment. Toutes les enquêtes d’opinion confirment que les citoyens souhaitent dans leur immense majorité une agriculture respectueuse des territoires, de l’environnement et des humains. La Cour des Comptes elle-même s’alarme de voir l’argent des contribuables servir à financer des pratiques agricoles défavorables à la protection de la ressource en eau, selon une incompréhensible logique « pollueurs-payés ».

 

L’ouverture du Salon de l’Agriculture offrait une bonne occasion pour annoncer la prise en compte de ces évidences et de ces nécessités vitales. En cohérence avec ses déclarations d’intentions en matière d’agroécologie, Stéphane Le Foll allait obligatoirement débloquer enfin les fonds nécessaires pour respecter son plan théorique de développement de l’agriculture biologique, annoncer des mesures pour stopper l’implantation de fermes-usines, confirmer le refus des OGM agricoles, réformer la recherche agronomique et l’enseignement agricole, promouvoir des variétés végétales plus adaptées à des étés secs de façon à éviter le recours aveugle à une irrigation destructrice des milieux.

 

Étrangement, c’est exactement l’inverse qui vient de se produire. Dans une vidéo ahurissante, le ministre de l’Agriculture fait une véritable déclaration d’amour à l’agriculture industrielle, se permettant même l’audace d’accuser ceux qui contestent sa prétendue nécessité. Et, à l’inverse de ses déclarations formelles en faveur de l’agriculture biologique contredites par l’absence délibérée de moyens pour son développement, cette fois-ci les actes suivent : après avoir relevé il y a un an le seuil d’agrandissement automatique des élevages porcins, Stéphane Le Foll annonce une prochaine mesure similaire en faveur du gigantisme des usines de volailles hors-sol. Relance des « OGM de deuxième génération » dont les VrTH (variétés rendues tolérantes aux herbicides), accélération des constructions de retenues d’eau pour l’irrigation… N’en jetez plus !

 

Est-ce à dire que les intérêts des grands groupes agro-alimentaires, dont la FNSEA se fait hélas le relais au détriment de ses adhérents, passent avant ceux des citoyens et de la planète ? Il est étonnant que les agriculteurs, premières victimes de cette industrialisation, la soutiennent dans leur apparente majorité. Pourtant, « agrandir les exploitations » signifie mécaniquement… en supprimer une partie ! et donc jeter des agriculteurs au chômage.

 

Le cas de l’élevage porcin est édifiant : la mesure facilitant leur agrandissement, prise en catimini il y a un peu plus d’un an pour « suivre » le mouvement international de concentration industrielle, n’a conduit qu’à aggraver la crise par une baisse continue des cours, à ruiner encore plus d’éleveurs, et à délocaliser encore plus l’abattage au détriment de l’emploi agro-alimentaire français.

 

C’est ce fiasco social que le gouvernement veut transposer chez les volailles – sans oublier les dégâts environnementaux qui en découlent ? Le fait que le président du principal groupe agro-industriel français (cf. l’excellente enquête de Reporterre) soit également président de la FNSEA est-il pour quelque chose dans cette course en avant paradoxale ?

 

Il serait temps que le Salon de l’Agriculture devienne autre chose qu’une vitrine complaisante d’un « modèle » agro-industriel dépassé et néfaste. Et si les terroirs cessaient d’être une ode au chauvinisme régional pour redevenir des lieux d’échange stimulants entre paysans et citoyens, où le « local » ne peut avoir de sens que si les pratiques sont respectueuses de l’environnement et des riverains ? Et si la modernité consistait à redonner aux paysans la maîtrise de leurs outils et de leurs choix au lieu de les rendre dépendants des multinationales ? Et si l’agriculture retrouvait sa capacité d’adaptation aux changements (notamment climatiques) au lieu de prétendre contraindre le territoire et les citoyens à s’adapter aux logiques industrielles ?

 

La cause semblait entendue. Mais il n’est pire sourd…

 

Jacques Caplat est agronome, auteur de L’agriculture biologique pour nourrir l’humanité (Actes Sud, 2012) et Changeons d’agriculture (Actes Sud, 2014), administrateur d’Agir Pour l’Environnement. Retrouvez son blog en cliquant ici.

 

 


 

Journée mondiale des zones humides, ne soyons pas schizophrènes !

 


par Carine Mayo, présidente des JNE.
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Dans quelques jours, le 2 février, on va célébrer les marais, les étangs, les lagunes. Pour une journée, une petite journée seulement. On montrera des images de grenouilles et de crapauds qui vont pondre leurs œufs dans les mares. Des rédactions plus fortunées illustreront peut-être le sujet par un reportage sur la mangrove, cet écosystème tropical qui abrite des arbres magnifiques aux racines qui plongent dans l’eau et alimente des myriades de poissons, crevettes… On vantera l’effet tampon des zones humides qui amortissent les crues, filtrent l’eau et recèlent une biodiversité remarquable et l’on rappellera que la moitié d’entre elles ont été détruites par l’aménagement côtier, l’urbanisation, l’assèchement des marais… Et l’on déclarera la main sur le cœur, qu’il est important de les protéger.

 

Puis le lendemain, on passera à autre chose et l’on oubliera. Pas tout le monde bien sûr, car de nombreux scientifiques, écologistes, acteurs de l’eau, se mobilisent pour essayer de conserver ces zones intactes. Mais leur action ne pèse souvent pas très lourd face à la volonté d’aménagement. Pour preuve, deux exemples récents : le projet du barrage de Sivens dans le Tarn et celui de construction d’un Center parcs à Roybon, en Isère. Dans les deux cas, la conservation des zones humides a été jugée moins nécessaire que le développement d’une activité agricole et la promesse d’emplois.

 

Avoir de bonnes récoltes et maintenir de l’emploi est important dans un pays qui a 66 millions d’habitants et 3,5 millions de chômeurs. Mais supprimer des zones humides, c’est un peu comme scier la branche sur laquelle on est assis. A moyen terme, on risque des inondations, des sécheresses et l’augmentation des températures, car ces écosystèmes stockent un cinquième du carbone mondial. Sans compter la disparition irréversible de la faune et de la flore qui peuplent ces milieux.

 

Mais qui se soucie du moyen terme dans un pays où un grand nombre de politiques ne voient pas souvent plus loin que la prochaine élection ? Et comment faire comprendre l’importance de ces merveilles de la nature à des citoyens, pour la plupart citadins, plus souvent occupés à essayer de joindre les deux bouts ou à travailler comme des fous ? Pas facile, quand on apprend dans une enquête commandée par le ministère du Développement durable, que 46 % des Franciliens ne connaissent pas l’expression « zones humides » et que 50 % d’entre eux pensent qu’elles sont inutiles.

 

Notre association de journalistes a donc décidé de s’atteler à la tâche en choisissant de tenir son congrès au mois de juin dans le Parc naturel régional des Boucles de la Seine normande. Ce sera l’occasion de voir sur le terrain quelles sont les difficultés rencontrées et quelles solutions sont mises en œuvre pour préserver les marais et les prairies humides.

 

Et comme la préservation des milieux dépend aussi des conditions climatiques, nous avons prévu plusieurs rendez-vous tout au long de l’année 2015 afin de préparer le Sommet sur le climat qui se tiendra à Paris en décembre. Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site que nous avons réalisé pour l’occasion (www.ajec21.org) en partenariat avec l’Association des Journalistes de l’Environnement (AJE), avec laquelle nous avons créé l’Association des Journalistes de l’Environnement et du Climat pour la COP21.

 

Zones à défendre (ZAD) : un avenir incertain et riche d’alternatives

 


par Sophie Chapelle

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C’est une décision de justice accueillie comme un beau cadeau de Noël par les écologistes. Le 23 décembre, le tribunal administratif de Grenoble a suspendu l’arrêté du 3 octobre 2014 du préfet de l’Isère qui avait délivré une autorisation « loi sur l’eau » à Pierre et Vacances pour la construction d’un Center Parcs sur la commune de Roybon.

 

Cette victoire judiciaire suffira t-elle à freiner l’avancée des bulldozers ? A entendre le groupe Pierre & Vacances qui se dit « légitime à poursuivre le défrichement dans le respect des autorisations délivrées » (NDLR : et se pourvoit en cassation comme l’indique le Monde), il faut croire que non…

 

Point de répit malgré les annonces médiatiques. A l’impuissance, les opposants préfèrent la désobéissance civile. Une arme qui conduit aujourd’hui des milliers de personnes à travers toute la France à créer des « zones à défendre » (ZAD). Sivens, Roybon, Notre-Dame-des-Landes : autant de noms désormais associés à des luttes, respectivement contre des projets de barrage, de complexe touristique et d’aéroport.

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Ces dernières semaines, les alertes ont aussi afflué d’Agen pour empêcher la construction d’une zone industrielle de 215 hectares sur des terres agricoles, et des Landes contre un complexe golfique. Les plumes manquent pour suivre cette profusion de résistances.

 

D’un lieu à l’autre, les revendications ne sont pas uniquement environnementales : elles sont aussi liées à un profond désir de démocratie, comme l’analysent le sociologue Albert Ogien et la philosophe Sandra Laugier *. « Les bras m’en tombent quand je vois le mépris des élus pour l’enquête publique », me confiait un paysan en Isère. Et pour cause : malgré 60 % d’avis défavorables au projet de Center Parcs, le préfet a donné quelques semaines plus tard son aval à Pierre & Vacances. Faisant fi de la colère, des citoyens déterminés reprennent en main leur avenir en voulant participer aux décisions d’aménagement de leur territoire. Surtout lorsqu’il s’agit de projets pensés dans les années 60, comme dans le cas de Notre-Dame-des-Landes…

 

Ne faut-il pour autant voir dans ces luttes que des occupations défensives ? Avec une fâcheuse tendance à « bloquer la croissance » (sic) ? Les ZAD recèlent bien au contraire de multiples formes d’expérimentations qui dessinent d’autres modèles de sociétés. L’occupation et la rénovation de maisons abandonnées, la construction d’habitats alternatifs (cabanes dans les arbres, yourtes…), la création de jardins collectifs sur lesquels on se forme à la permaculture ou à l’agro-écologie, l’organisation de chantiers participatifs, et aussi beaucoup d’événements festifs, prennent tout leur sens dans un espace voué à être recouvert de béton.

 

Face à une société réglée sur la prédation des ressources naturelles, ces zones à défendre expérimentent des modes de vie alternatifs fondés sur des valeurs de partage et de respect, ancrés dans les territoires. Libérés de la menace policière et des bulldozers, les occupants de la zone humide du Testet sont en train de faire revivre les lieux en préparant les buttes pour des plantations au printemps. A Nantes, un Atelier citoyen misant sur l’expertise participative et pluridisciplinaire a été lancé pour plancher sur l’optimisation de l’aéroport existant. Une manière d’imaginer un futur s’appuyant sur les structures existantes.

 

Toutes ces zones à défendre font de la solidarité un vecteur commun. Les messages de soutien, l’arrivée quotidienne de vêtements, de fruits et légumes, la présence quotidienne de sympathisants de toute la région, renforcent ces mouvements. En Isère, la Confédération paysanne appelle à créer un maillage de points-relais pour fournir les zadistes en nourriture, matériels et formations à la construction paille. Preuve que les solidarités sont « translocales » – pour reprendre les termes du sociologue Nicolas Haeringer –, des comités de soutien à la lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ont été créés partout sur le territoire. Dans un avenir rempli d’incertitudes, ces luttes tracent un sillon rempli de graines de résistances. La promesse d’un printemps fructueux.

 

* Le principe démocratie – Enquête sur les nouvelles formes du politique, La Découverte, 2014.

 

Sophie Chapelle collabore au site Basta ! Vous pouvez la suivre sur Twitter en cliquant ici. Cet édito n’engage que son auteur.

Climat : rien n’est gagné…

 


par Olivier Nouaillas
vice-président des JNE

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En matière de climat, nous vivons de drôles de paradoxes. Alors qu’avec des mois de septembre, d’octobre et maintenant de novembre particulièrement doux, l’année 2014 devrait être une des années les plus chaudes qu’ait jamais connu la Terre depuis 1880, un vent d’optimisme semble enfin souffler sur les négociations climatiques. Coup sur coup, en effet, trois bonnes nouvelles – ou présentées comme telles, ce qui n’est pas tout à fait la même chose… – sont survenues.

 

Tout d’abord, le 24 octobre, les 28 pays de l’ Union européenne se sont engagés à réduire d’ « au moins 40 % » les réductions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 par rapport à 1990.

 

Ensuite, le 12 novembre, les Etats-Unis et la Chine, s’engagent mutuellement à réduire leur émissions de gaz à effet de serre. Les Etats-Unis annoncent une réduction de 26 à 28 % de leurs émissions d’ici à 2025 par rapport à 2005 et la Chine promet d’atteindre le pic de ses émissions de CO2 « autour de 2030 » et donc d’amorcer une baisse de ses émissions de gaz à effet de serre après.

 

Enfin, le 20 novembre, le Fonds vert pour le climat,annonce qu’il a levé 9,5 milliards de dollars pour aider les pays en développement à lutter contre le réchauffement climatique. Une première d’autant plus attendue que la création de ce fonds de capitalisation remonte au sommet de Copenhague en 2009 et que, jusqu’à présent, ses caisses étaient désespérément vides. Même si on est encore très loin des 100 milliards par an promis par les pays riches d’ici à 2020 ..

 

A la veille de la tenue de la COP 20 qui doit se tenir à Lima (du 1er au 12 décembre), la route apparaît, en tout cas, subitement dégagée pour la COP 21, la grande conférence sur le climat prévue à Paris en décembre 2015 et qui doit trouver un accord mondial de réduction des gaz à effet de serre, chargé de prendre la suite du protocole de Kyoto. Sauf qu’il … ne faut pas aller trop vite.

 

Entre ceux qui pensent que « nous sommes sauvés » – ceci avant que le moindre accord soit signé sous l’égide des Nations-Unies – ou au contraire que « tout est foutu » et qu’il n’y a désormais plus rien à attendre de ces grandes sommets environnementaux, il y a la voie étroite des faits.

 

Faisons d’abord remarquer aux plus optimistes que des déclarations d’intentions, même vertueuses, n’ont rien à voir avec un accord juridique contraignant signé par 196 pays. Car c’est bien de cela qu’il s’agira à Paris en 2015. D’autant plus que le précédent du protocole de Kyoto, signé en 1997 et très imparfaitement appliqué, montre que, sans mécanismes de surveillance et sans doute aussi un taxe carbone mondiale, les paroles s’envolent dans l’air. Comme le CO2…

 

Et aux plus pessimistes, faisons leur observer que ce n’est tout de même pas rien que les Etats-Unis et la Chine, les deux pays les plus pollueurs de la planète – 45 % des émissions de gaz à effet de serre à eux deux –, s’engagent ensemble pour la première fois à réduire leurs émissions. D’autant plus qu’en Chine, la contestation sociale sur les immenses problèmes de pollution monte chaque jour un peu plus. Et qu’il n’est pas sûr que les Pékinois – pour ne parler que d’eux – attendent bien sagement une amélioration de la qualité de l’air jusqu’en 2030…

 

Certes également, les républicains, de farouches climato-sceptiques, tablent sur la défaite des démocrates en 2016, après les huit ans de Barack Obama, pour revenir sur un éventuel engagement américain. Mais là aussi, l’opinion publique pousse dans un autre sens : rappelons-nous les 350.000 manifestants à la Marche pour le climat dans les rues de New-York, le 21 septembre dernier. L’une des plus importantes manifestations écologiques de ces dix dernières années.

 

Le 18 novembre dernier, à l’Agence parisienne du climat, lors d’une conférence de presse organisée par l’AJEC 21 (l’Association des journalistes pour l’environnement et le climat, née de la volonté commune des JNE et de l’AJE pour mieux couvrir les enjeux de la COP 21) le climatologue Jean Jouzel, vice-président de Giec, faisait preuve, lui, d’un optimisme … mesuré : « Il y aura sans doute un accord à Paris, confiait-il. Toute la question est de savoir s’il sera assez ambitieux. Notamment pour rester en dessous de la barre des 2 ° C. C’est maintenant que tout se joue ». Les différentes mobilisations en cours de la société civile – d’Alternatiba au « Jeûne pour le climat », sans oublier les autres initiatives – joueront sans doute leur rôle pour maintenir l’indispensable pression sur les négociateurs.

 

Olivier Nouaillas vient de publier Le changement climatique pour les Nuls (Editions First, octobre 2014) et tient le blog « Planète verte » sur lavie.fr

Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.

 

Un plan santé environnement qui ne servira à rien


par Fabrice Nicolino
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Vous le savez sans doute : le troisième Plan national santé environnement était en consultation jusqu’au 14 octobre. Est-il sérieux ? Hélas, non, et pas une seconde. Dans ce domaine pourtant crucial pour nous tous et nos descendants, la puissance publique apparaît comme paralysée.

 

C’est tristement simple. Quantité de maladies flambent. 355 000 cas de cancers en France en 2012, contre 170 000 cas en 1980. Quatre millions de diabétiques. 15 % d’obèses chez les adultes, soit le double qu’il y a quinze ans. Près de 30 % d’allergiques de toute sorte. Un million d’Alzheimer et peut-être deux d’ici 2020. D’évidence, quelque chose se passe à une très grande vitesse, mais quoi ? Des études parues dans les meilleures revues scientifiques, de plus en plus nombreuses, pointent des liens entre exposition à des molécules toxiques et ces maladies si graves. Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que tout viendrait de là, mais il serait stupide de ne pas voir tous ces signaux qui s’allument en même temps.
Et pourtant, rien ne bouge. En 1991, la scientifique américaine Theo Colborn a forgé l’expression déconcertante de « perturbateur endocrinien ». Des molécules toxiques, imitant à la perfection des hormones naturelles, entrent dans le corps humain et y désorganisent le système endocrinien, décisif pour notre équilibre général. D’évidence, il s’agit d’un danger gravissime. Mais notre Plan national de recherche sur les perturbateurs endocriniens (PNRPE) a été scandaleusement saboté, de même que la politique européenne dans ce domaine. Et le si lourd dossier de l’air intérieur est lui aussi durablement encalminé, au point que Ségolène Royal, ministre de l’Écologie, vient de renoncer à suivre la qualité de l’air dans les crèches. Pourquoi ? Parce que la question est explosive ! Une étude menée fort discrètement par le Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB) révèle que les gestionnaires de parcs immobiliers crèvent de trouille à l’idée qu’on pourrait leur demander des comptes. Le spectre de l’amiante – et ses innombrables procès – est dans toutes les têtes.
Et le pire est qu’on comprend cette angoisse, car que faire ? Annoncer froidement à la population française que l’air qu’elle respire 20 heures sur 24 est farci de molécules potentiellement dangereuses ? Que les rares études montrent une contamination généralisée ? Oui, que faire, quand il faudrait revoir la quasi-totalité des process industriels, de manière à enfin s’attaquer à la source des émissions ?
Le plan actuellement en consultation ne sera donc, comme les précédents, que cautère sur une jambe de bois. Il faudrait du courage, un courage politique fou, et comme chacun le sait, la denrée est rare. Reste notre propre responsabilité, amies, amis, consœurs et confrères des JNE. Nous qui avons la possibilité – et le devoir – d’informer, qu’attendons-nos pour mettre sur la place publique les vraies enjeux de la santé qu’on appelle environnementale ? Pour ma part, je préfère parler de la santé de tous les organismes vivants, car nous ne sommes pas seuls au monde. Il y a les plantes. Il y a les animaux.

 

Fabrice Nicolino vient de publier Un Empoisonnement universel, comment les produits chimiques ont envahi la planète, aux éditions Les Liens qui libèrent. Il anime le blog Planète Sans Visa.

 

Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.

 

Et si l’on se penchait enfin sur nos sols ?


par Frédéric Denhez
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Les sols n’intéressent pas grand-monde. Ni les politiques, ni les élus, ni nous autres journalistes. Faut dire que lorsque le mot « sol » est prononcé, l’on pense à « la terre ». Et que dès lors qu’on déploie la thèse de l’indispensable retour au sol, pour le mieux traiter afin de nous mieux traiter, l’interlocuteur médusé entend souvent « la terre ne ment pas », et alors on se sent accusé de pétainisme mal digéré.

 

Notre pays ne doit sa richesse et sa diversité qu’à la richesse et la diversité de sa terre, pour autant il méprise ses agriculteurs, toujours accusés d’avoir vendu du beurre aux Allemands. Accusation qui, à la fin de la Guerre, les avait d’ailleurs poussés, pour tenter de s’en défaire, à se lancer à corps perdu dans la révolution agricole qui allait les sortir de la misère en même temps que d’un système millénaire de valeur et de pratiques. Industrialisée, l’agriculture s’est enfermée dans une bulle technique qui a prétendu que les plantes avaient juste besoin qu’on leur tienne la tige pour que la perfusion de produits chimiques soit efficace. Réduit à l’état de support de culture, le sol vivote. Et les agriculteurs s’en rendent compte. Une nouvelle révolution agricole est en cours…

 

Cela fait près de quatre-vingts ans qu’aux États-Unis l’alerte a été donnée, et à peu près comprise : les sols, trop travaillés, finissent en général par s’en aller. Dans les années trente, celles de la Crise, des millions de fermiers américains et canadiens durent abandonner leurs parcelles transformées en désert. La terre si fertile s’était résolue en nuages de poussières, délogeant les buissons qui, soumis au vent, roulaient comme des boules. Ce Dust Bowl, image argentique (les Raisins de la colère de John Ford, les photos de commande de Dorothea Lange) et littéraire (Les raisins, toujours, de John Steinbeck, dont le fantôme du héros, Tom Joad, a inspiré un album magnifique de Bruce Springsteen) de la Grande Dépression, fut un désastre humain et économique : les États-Unis durent acheter du blé à Staline.

 

Encore présenté comme la conséquence d’une renverse climatique, d’un assèchement brutal du climat des Grandes Plaines, le Dust Bowl fut en réalité le résultat du labourage trop profond et trop fréquent d’une terre qui ne pouvait le supporter. Les Indiens se contentaient de fouir durant leur camp d’été, les blancs labourèrent. Depuis, les fermiers US font attention. Ils enfoncent le soc moins que chez nous. Les Brésiliens, aussi : le soja OGM est « sans labour » et même « semis sous couvert ». L’agro-écologie est parfois facétieuse.

 

Chez nous, justement, il a fallu attendre un peu plus longtemps, le début des années 1990, pour qu’enfin l’on parle des sols, par la voix des époux Bourguignon, en rupture d’Inra.

 

Depuis la fin de la Guerre, la hausse phénoménale des rendements permis par le mariage de la mécanique et du chimique a aveuglé le monde agricole tout en le sortant de la misère et de la marginalisation sociale. Résumée à quelques nutriments que l’industrie sait fabriquer plus vite que l’écosystème-sol, la nutrition des plantes a pu se passer de celui-ci. Considéré comme un simple crumble tenant droit les tiges, le sol a pu être maltraité sans que peu ne s’en émeuvent. Labours profonds, sols nus entre les récoltes, engrais en perfusion : non seulement les terres sont parties à vau-l’eau, s’érodant et se ravinant sous la pluie et le soleil, elles ont aussi perdu beaucoup de leur matière organique. Parce que les lombrics et les champignons symbiotiques des plantes, maîtres (avec les bactéries) du réseau de décomposeurs et de transformateurs de la matière organique en éléments minéraux fondamentaux, ont été court-circuités et abîmés.

 

Aujourd’hui, la recherche française redécouvre l’eau tiède en se penchant à nouveau sur les sols. La publication en 2005 du Millenium Assessment l’avait il est vrai beaucoup perturbé : mais oui, sans les sols, il n’y a pas d’alimentation possible… et un sol maltraité finit sur la route, ne filtre plus la pollution, ne retient pas l’eau, ne capte plus de carbone, ne peut plus nourrir plantes et arbres. La perte des multiples services qu’il nous offre se chiffre en dizaine de milliards chaque année.

 

Et l’on en a perdu ! Le taux de matière organique moyen des sols français a été divisé par deux ou trois selon les régions. Les sols picards et bretons sont dans un état alarmant : la vie qui s’y trouve souffre plus qu’ailleurs. Les lombrics y sont dix à vingt fois moins nombreux que dans une prairie, les champignons sont trop discrets. Pour autant, ces sols ne sont pas « morts », comme le disent volontiers les apôtres du catastrophisme. Dans notre pays, aucun sol n’est exempt de formes de vie, pas même un sol gavé de métaux lourds ou une terre à blé. Mais beaucoup, déstructurés, auraient besoin de temps pour reconstituer leur matière organique, et se reconstituer tout court.

 

Beaucoup aussi n’existent tout simplement plus, car la France, vice-championne du monde en étalement urbain, derrière les États-Unis, les a recouverts de béton, de macadam, de maison, de rocades, de ronds-points… de fermes ou de gazon-thuya ce qui, vis-à-vis de l’eau et de la biodiversité, revient à peu près au même. Les sols morts, ce sont ceux-là, car autant la terre poussiéreuse de la Beauce pourrait redevenir bien vivante si on lui fichait un peu la paix durant une dizaine d’années, autant une terre sous un parking a peu de chances de redonner à nouveau des fleurs. Avec 26 m 2 de terres fertiles qui disparaissent chaque seconde, l’étalement urbain est, avec la systématisation du trio labour profond/sol nu/pulvérisations, la plus grande menace pesant sur la « Terre de France », comme on disait au service militaire.

 

Que faire ?

 

Les chercheurs cherchent et se rendent compte que la réponse, bien étayée par la théorie, se trouve entre les mains des agriculteurs. Or, et c’est formidable, des marginaux de plus en plus nombreux s’essaient à moins travailler leur sol. Non par conviction « bio », mais avant tout par un calcul économique : le tracteur, les pesticides et les engrais, ça coûte de plus en plus cher. Le seul fait de moins labourer, moins profond, divise par deux la facture de gasoil et par trois la puissance demandée au tracteur. Mais sans labours, ou presque, la terre se couvre d’adventices. Alors l’agriculteur pulvérise, tout en cultivant des plantes de couverture entre les rangs des cultures de vente, et en rotation entre celles-ci. Il pratique ainsi un « semis direct sous couvert » qui fait de l’ombre aux mauvaises herbes, favorise les champignons, entretient le sol et… apporte, après fauchage ou écrasement, la matière organique aux décomposeurs.

 

Pas militants, ces agriculteurs sont des productivistes assumés qui ont redécouvert le sol par un calcul économique, et se sont dits en le regardant qu’ils pouvaient peut-être faire autrement. Par exemple en replantant des arbres ou des haies, après avoir constaté que la parcelle était partie sur la départementale pendant l’orage. Beaucoup de ces agriculteurs « différents » redécouvrent aussi… le fumier, engrais organique hors pair, qui, bien étalé en boudin (on dit en andain) et régulièrement retourné, donne un compost remarquable. Tous reconnaissent, comme les agronomes et les pédologues, qu’on ne fait pas mieux qu’une prairie : le sol y est dans un état quasi-forestier, c’est-à-dire poche du Graal agronomique. Or, une prairie, ce sont des vaches, et les vaches, ce sont des éleveurs dont les revenus dépendent de nous. Acheter – mesurément – de la viande et du lait, c’est aussi soutenir une agriculture au sol.

 

« Le sol, le sol outragé, le sol brisé, le sol martyrisé, mais le sol libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple invisible avec le concours des agriculteurs de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière : c’est-à-dire de la France qui se bat. C’est-à-dire de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle », voilà ce qu’aurait pu déclarer Mon Général à Tante Yvonne, quand celle-ci démariait ses carottes à Colombey-les-Deux-Églises. » Voilà ce que j’écris quelque part dans mon livre. Oui, une révolution agricole est en gestation. Comme leurs pères et grands-pères des lendemains de la guerre qui avaient dû affronter la majorité immuable pour imposer l’agriculture « conventionnelle », les agriculteurs-au-sol d’aujourd’hui, peu nombreux, peu soutenus, mal formés, sont en train de se regrouper pour s’épauler et apprendre. La nouvelle loi d’orientation agricole se promet de les aider. Les sols iront mieux par une agriculture de compromis, décidée par l’agriculteur, et seulement lui, en fonction de son terroir de travail. Si tant est que l’on mette un terme à l’étalement urbain. Mais sans une révolution foncière, en France, on n’y arrivera pas, or, cela suppose une réforme profonde du droit et de la notion même de propriété, héritée de la Révolution. Comment sortir de la pathologie française de la possession, c’est un autre billet…

 

Et un sujet qui n’intéresse pas non plus beaucoup les médias. L’agriculture est toujours réduite aux manifestations agricoles, pourtant révélatrices de l’écœurement de cette France périphérique de Christophe Guilluy (lisez son livre paru chez Flammarion…), ainsi que la stérile et stupide opposition médiatiquement pratique conventionnel/bio. Le drame de l’accès de plus en plus difficile à la terre agricole pour les agriculteurs n’est jamais lié, dans nos papiers, à celui de l’accès au logement. Relier les deux oblige à remettre en cause le dogme de la propriété, à questionner les notions de bien commun et de bien public. Cela dérange la pathologie de la pierre qui s’abat sur le Français aussitôt qu’il naît. Dès lors qu’on creuse un peu le sol, on voit donc la société telle qu’elle est aujourd’hui : figée dans la peur, par ses élites, mais remuée en profondeur par d’étranges lombrics que sont les initiatives locales. De quoi espérer.

 

Frédéric Denhez vient de publier Cessons de ruiner notre sol, aux éditions Flammarion. Il a aussi écrit un article sur ce sujet dans le numéro d’octobre 2014 du mensuel Ca m’intéresse, et interviendra dans CO2 Mon Amour sur France Inter le 11 octobre prochain. Une autre version de ce texte est parue sur le site de Reporterre.

 

Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.

 

Loups, requins, ours, et compagnie : plaidoyer pour les mal-aimés

 


par Yves Paccalet

 

Partout dans le monde, notamment en France, les mauvaises nouvelles se succèdent : les espèces sauvages sont malmenées, attaquées, empoisonnées, piégées, vendues en captivité, mitraillées, bétonnées, éliminées avec une fureur obsessionnelle. Notre espèce ne supporte plus ce qui lui semble étranger, ce qui la gêne, ce qui lui coûte un peu d’argent, ce qui perturbe sa folle illusion du bonheur par la « croissance ».

 

En France, les voix les plus haineuses s’élèvent pour que soient massacrés les bouquetins du Bargy, les loups partout et les ours dans les Pyrénées. Hélas, les autorités de l’État, poussées par quelques politiciens à courte vue et quelques groupes d’éleveurs ou de chasseurs braillards, autorisent ce que jamais je n’aurais cru possible : des « prélèvements », des « campagnes d’assainissement » ou des « tirs d’effarouchement » (ah ! ces litotes !) d’espèces protégées jusque dans des parcs nationaux !

 

Les grands animaux sont les victimes offertes de cet holocauste. Ils sont indispensables à l’équilibre des grands milieux naturels. Mais il y a peut-être plus important : ils font partie de nos rêves.

 

En anéantissant ces splendeurs qui, parfois, nous blessent ou signent notre mort, nous perdrions bien davantage. Nous nous couperions des racines mêmes de notre culture. Nous renierions une large part de notre civilisation.

 

Yves Paccalet développe cette idée dans son essai Éloge des mangeurs d’hommes, qui paraît le 1er octobre aux Éditions Arthaud, et dont vous pouvez découvrir un extrait en cliquant ici.

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