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Catégorie ‘Editos’

Climat : rien n’est gagné…

 


par Olivier Nouaillas
vice-président des JNE

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En matière de climat, nous vivons de drôles de paradoxes. Alors qu’avec des mois de septembre, d’octobre et maintenant de novembre particulièrement doux, l’année 2014 devrait être une des années les plus chaudes qu’ait jamais connu la Terre depuis 1880, un vent d’optimisme semble enfin souffler sur les négociations climatiques. Coup sur coup, en effet, trois bonnes nouvelles – ou présentées comme telles, ce qui n’est pas tout à fait la même chose… – sont survenues.

 

Tout d’abord, le 24 octobre, les 28 pays de l’ Union européenne se sont engagés à réduire d’ « au moins 40 % » les réductions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 par rapport à 1990.

 

Ensuite, le 12 novembre, les Etats-Unis et la Chine, s’engagent mutuellement à réduire leur émissions de gaz à effet de serre. Les Etats-Unis annoncent une réduction de 26 à 28 % de leurs émissions d’ici à 2025 par rapport à 2005 et la Chine promet d’atteindre le pic de ses émissions de CO2 « autour de 2030 » et donc d’amorcer une baisse de ses émissions de gaz à effet de serre après.

 

Enfin, le 20 novembre, le Fonds vert pour le climat,annonce qu’il a levé 9,5 milliards de dollars pour aider les pays en développement à lutter contre le réchauffement climatique. Une première d’autant plus attendue que la création de ce fonds de capitalisation remonte au sommet de Copenhague en 2009 et que, jusqu’à présent, ses caisses étaient désespérément vides. Même si on est encore très loin des 100 milliards par an promis par les pays riches d’ici à 2020 ..

 

A la veille de la tenue de la COP 20 qui doit se tenir à Lima (du 1er au 12 décembre), la route apparaît, en tout cas, subitement dégagée pour la COP 21, la grande conférence sur le climat prévue à Paris en décembre 2015 et qui doit trouver un accord mondial de réduction des gaz à effet de serre, chargé de prendre la suite du protocole de Kyoto. Sauf qu’il … ne faut pas aller trop vite.

 

Entre ceux qui pensent que « nous sommes sauvés » – ceci avant que le moindre accord soit signé sous l’égide des Nations-Unies – ou au contraire que « tout est foutu » et qu’il n’y a désormais plus rien à attendre de ces grandes sommets environnementaux, il y a la voie étroite des faits.

 

Faisons d’abord remarquer aux plus optimistes que des déclarations d’intentions, même vertueuses, n’ont rien à voir avec un accord juridique contraignant signé par 196 pays. Car c’est bien de cela qu’il s’agira à Paris en 2015. D’autant plus que le précédent du protocole de Kyoto, signé en 1997 et très imparfaitement appliqué, montre que, sans mécanismes de surveillance et sans doute aussi un taxe carbone mondiale, les paroles s’envolent dans l’air. Comme le CO2…

 

Et aux plus pessimistes, faisons leur observer que ce n’est tout de même pas rien que les Etats-Unis et la Chine, les deux pays les plus pollueurs de la planète – 45 % des émissions de gaz à effet de serre à eux deux –, s’engagent ensemble pour la première fois à réduire leurs émissions. D’autant plus qu’en Chine, la contestation sociale sur les immenses problèmes de pollution monte chaque jour un peu plus. Et qu’il n’est pas sûr que les Pékinois – pour ne parler que d’eux – attendent bien sagement une amélioration de la qualité de l’air jusqu’en 2030…

 

Certes également, les républicains, de farouches climato-sceptiques, tablent sur la défaite des démocrates en 2016, après les huit ans de Barack Obama, pour revenir sur un éventuel engagement américain. Mais là aussi, l’opinion publique pousse dans un autre sens : rappelons-nous les 350.000 manifestants à la Marche pour le climat dans les rues de New-York, le 21 septembre dernier. L’une des plus importantes manifestations écologiques de ces dix dernières années.

 

Le 18 novembre dernier, à l’Agence parisienne du climat, lors d’une conférence de presse organisée par l’AJEC 21 (l’Association des journalistes pour l’environnement et le climat, née de la volonté commune des JNE et de l’AJE pour mieux couvrir les enjeux de la COP 21) le climatologue Jean Jouzel, vice-président de Giec, faisait preuve, lui, d’un optimisme … mesuré : « Il y aura sans doute un accord à Paris, confiait-il. Toute la question est de savoir s’il sera assez ambitieux. Notamment pour rester en dessous de la barre des 2 ° C. C’est maintenant que tout se joue ». Les différentes mobilisations en cours de la société civile – d’Alternatiba au « Jeûne pour le climat », sans oublier les autres initiatives – joueront sans doute leur rôle pour maintenir l’indispensable pression sur les négociateurs.

 

Olivier Nouaillas vient de publier Le changement climatique pour les Nuls (Editions First, octobre 2014) et tient le blog « Planète verte » sur lavie.fr

Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.

 

Un plan santé environnement qui ne servira à rien


par Fabrice Nicolino
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Vous le savez sans doute : le troisième Plan national santé environnement était en consultation jusqu’au 14 octobre. Est-il sérieux ? Hélas, non, et pas une seconde. Dans ce domaine pourtant crucial pour nous tous et nos descendants, la puissance publique apparaît comme paralysée.

 

C’est tristement simple. Quantité de maladies flambent. 355 000 cas de cancers en France en 2012, contre 170 000 cas en 1980. Quatre millions de diabétiques. 15 % d’obèses chez les adultes, soit le double qu’il y a quinze ans. Près de 30 % d’allergiques de toute sorte. Un million d’Alzheimer et peut-être deux d’ici 2020. D’évidence, quelque chose se passe à une très grande vitesse, mais quoi ? Des études parues dans les meilleures revues scientifiques, de plus en plus nombreuses, pointent des liens entre exposition à des molécules toxiques et ces maladies si graves. Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que tout viendrait de là, mais il serait stupide de ne pas voir tous ces signaux qui s’allument en même temps.
Et pourtant, rien ne bouge. En 1991, la scientifique américaine Theo Colborn a forgé l’expression déconcertante de « perturbateur endocrinien ». Des molécules toxiques, imitant à la perfection des hormones naturelles, entrent dans le corps humain et y désorganisent le système endocrinien, décisif pour notre équilibre général. D’évidence, il s’agit d’un danger gravissime. Mais notre Plan national de recherche sur les perturbateurs endocriniens (PNRPE) a été scandaleusement saboté, de même que la politique européenne dans ce domaine. Et le si lourd dossier de l’air intérieur est lui aussi durablement encalminé, au point que Ségolène Royal, ministre de l’Écologie, vient de renoncer à suivre la qualité de l’air dans les crèches. Pourquoi ? Parce que la question est explosive ! Une étude menée fort discrètement par le Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB) révèle que les gestionnaires de parcs immobiliers crèvent de trouille à l’idée qu’on pourrait leur demander des comptes. Le spectre de l’amiante – et ses innombrables procès – est dans toutes les têtes.
Et le pire est qu’on comprend cette angoisse, car que faire ? Annoncer froidement à la population française que l’air qu’elle respire 20 heures sur 24 est farci de molécules potentiellement dangereuses ? Que les rares études montrent une contamination généralisée ? Oui, que faire, quand il faudrait revoir la quasi-totalité des process industriels, de manière à enfin s’attaquer à la source des émissions ?
Le plan actuellement en consultation ne sera donc, comme les précédents, que cautère sur une jambe de bois. Il faudrait du courage, un courage politique fou, et comme chacun le sait, la denrée est rare. Reste notre propre responsabilité, amies, amis, consœurs et confrères des JNE. Nous qui avons la possibilité – et le devoir – d’informer, qu’attendons-nos pour mettre sur la place publique les vraies enjeux de la santé qu’on appelle environnementale ? Pour ma part, je préfère parler de la santé de tous les organismes vivants, car nous ne sommes pas seuls au monde. Il y a les plantes. Il y a les animaux.

 

Fabrice Nicolino vient de publier Un Empoisonnement universel, comment les produits chimiques ont envahi la planète, aux éditions Les Liens qui libèrent. Il anime le blog Planète Sans Visa.

 

Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.

 

Et si l’on se penchait enfin sur nos sols ?


par Frédéric Denhez
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Les sols n’intéressent pas grand-monde. Ni les politiques, ni les élus, ni nous autres journalistes. Faut dire que lorsque le mot « sol » est prononcé, l’on pense à « la terre ». Et que dès lors qu’on déploie la thèse de l’indispensable retour au sol, pour le mieux traiter afin de nous mieux traiter, l’interlocuteur médusé entend souvent « la terre ne ment pas », et alors on se sent accusé de pétainisme mal digéré.

 

Notre pays ne doit sa richesse et sa diversité qu’à la richesse et la diversité de sa terre, pour autant il méprise ses agriculteurs, toujours accusés d’avoir vendu du beurre aux Allemands. Accusation qui, à la fin de la Guerre, les avait d’ailleurs poussés, pour tenter de s’en défaire, à se lancer à corps perdu dans la révolution agricole qui allait les sortir de la misère en même temps que d’un système millénaire de valeur et de pratiques. Industrialisée, l’agriculture s’est enfermée dans une bulle technique qui a prétendu que les plantes avaient juste besoin qu’on leur tienne la tige pour que la perfusion de produits chimiques soit efficace. Réduit à l’état de support de culture, le sol vivote. Et les agriculteurs s’en rendent compte. Une nouvelle révolution agricole est en cours…

 

Cela fait près de quatre-vingts ans qu’aux États-Unis l’alerte a été donnée, et à peu près comprise : les sols, trop travaillés, finissent en général par s’en aller. Dans les années trente, celles de la Crise, des millions de fermiers américains et canadiens durent abandonner leurs parcelles transformées en désert. La terre si fertile s’était résolue en nuages de poussières, délogeant les buissons qui, soumis au vent, roulaient comme des boules. Ce Dust Bowl, image argentique (les Raisins de la colère de John Ford, les photos de commande de Dorothea Lange) et littéraire (Les raisins, toujours, de John Steinbeck, dont le fantôme du héros, Tom Joad, a inspiré un album magnifique de Bruce Springsteen) de la Grande Dépression, fut un désastre humain et économique : les États-Unis durent acheter du blé à Staline.

 

Encore présenté comme la conséquence d’une renverse climatique, d’un assèchement brutal du climat des Grandes Plaines, le Dust Bowl fut en réalité le résultat du labourage trop profond et trop fréquent d’une terre qui ne pouvait le supporter. Les Indiens se contentaient de fouir durant leur camp d’été, les blancs labourèrent. Depuis, les fermiers US font attention. Ils enfoncent le soc moins que chez nous. Les Brésiliens, aussi : le soja OGM est « sans labour » et même « semis sous couvert ». L’agro-écologie est parfois facétieuse.

 

Chez nous, justement, il a fallu attendre un peu plus longtemps, le début des années 1990, pour qu’enfin l’on parle des sols, par la voix des époux Bourguignon, en rupture d’Inra.

 

Depuis la fin de la Guerre, la hausse phénoménale des rendements permis par le mariage de la mécanique et du chimique a aveuglé le monde agricole tout en le sortant de la misère et de la marginalisation sociale. Résumée à quelques nutriments que l’industrie sait fabriquer plus vite que l’écosystème-sol, la nutrition des plantes a pu se passer de celui-ci. Considéré comme un simple crumble tenant droit les tiges, le sol a pu être maltraité sans que peu ne s’en émeuvent. Labours profonds, sols nus entre les récoltes, engrais en perfusion : non seulement les terres sont parties à vau-l’eau, s’érodant et se ravinant sous la pluie et le soleil, elles ont aussi perdu beaucoup de leur matière organique. Parce que les lombrics et les champignons symbiotiques des plantes, maîtres (avec les bactéries) du réseau de décomposeurs et de transformateurs de la matière organique en éléments minéraux fondamentaux, ont été court-circuités et abîmés.

 

Aujourd’hui, la recherche française redécouvre l’eau tiède en se penchant à nouveau sur les sols. La publication en 2005 du Millenium Assessment l’avait il est vrai beaucoup perturbé : mais oui, sans les sols, il n’y a pas d’alimentation possible… et un sol maltraité finit sur la route, ne filtre plus la pollution, ne retient pas l’eau, ne capte plus de carbone, ne peut plus nourrir plantes et arbres. La perte des multiples services qu’il nous offre se chiffre en dizaine de milliards chaque année.

 

Et l’on en a perdu ! Le taux de matière organique moyen des sols français a été divisé par deux ou trois selon les régions. Les sols picards et bretons sont dans un état alarmant : la vie qui s’y trouve souffre plus qu’ailleurs. Les lombrics y sont dix à vingt fois moins nombreux que dans une prairie, les champignons sont trop discrets. Pour autant, ces sols ne sont pas « morts », comme le disent volontiers les apôtres du catastrophisme. Dans notre pays, aucun sol n’est exempt de formes de vie, pas même un sol gavé de métaux lourds ou une terre à blé. Mais beaucoup, déstructurés, auraient besoin de temps pour reconstituer leur matière organique, et se reconstituer tout court.

 

Beaucoup aussi n’existent tout simplement plus, car la France, vice-championne du monde en étalement urbain, derrière les États-Unis, les a recouverts de béton, de macadam, de maison, de rocades, de ronds-points… de fermes ou de gazon-thuya ce qui, vis-à-vis de l’eau et de la biodiversité, revient à peu près au même. Les sols morts, ce sont ceux-là, car autant la terre poussiéreuse de la Beauce pourrait redevenir bien vivante si on lui fichait un peu la paix durant une dizaine d’années, autant une terre sous un parking a peu de chances de redonner à nouveau des fleurs. Avec 26 m 2 de terres fertiles qui disparaissent chaque seconde, l’étalement urbain est, avec la systématisation du trio labour profond/sol nu/pulvérisations, la plus grande menace pesant sur la « Terre de France », comme on disait au service militaire.

 

Que faire ?

 

Les chercheurs cherchent et se rendent compte que la réponse, bien étayée par la théorie, se trouve entre les mains des agriculteurs. Or, et c’est formidable, des marginaux de plus en plus nombreux s’essaient à moins travailler leur sol. Non par conviction « bio », mais avant tout par un calcul économique : le tracteur, les pesticides et les engrais, ça coûte de plus en plus cher. Le seul fait de moins labourer, moins profond, divise par deux la facture de gasoil et par trois la puissance demandée au tracteur. Mais sans labours, ou presque, la terre se couvre d’adventices. Alors l’agriculteur pulvérise, tout en cultivant des plantes de couverture entre les rangs des cultures de vente, et en rotation entre celles-ci. Il pratique ainsi un « semis direct sous couvert » qui fait de l’ombre aux mauvaises herbes, favorise les champignons, entretient le sol et… apporte, après fauchage ou écrasement, la matière organique aux décomposeurs.

 

Pas militants, ces agriculteurs sont des productivistes assumés qui ont redécouvert le sol par un calcul économique, et se sont dits en le regardant qu’ils pouvaient peut-être faire autrement. Par exemple en replantant des arbres ou des haies, après avoir constaté que la parcelle était partie sur la départementale pendant l’orage. Beaucoup de ces agriculteurs « différents » redécouvrent aussi… le fumier, engrais organique hors pair, qui, bien étalé en boudin (on dit en andain) et régulièrement retourné, donne un compost remarquable. Tous reconnaissent, comme les agronomes et les pédologues, qu’on ne fait pas mieux qu’une prairie : le sol y est dans un état quasi-forestier, c’est-à-dire poche du Graal agronomique. Or, une prairie, ce sont des vaches, et les vaches, ce sont des éleveurs dont les revenus dépendent de nous. Acheter – mesurément – de la viande et du lait, c’est aussi soutenir une agriculture au sol.

 

« Le sol, le sol outragé, le sol brisé, le sol martyrisé, mais le sol libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple invisible avec le concours des agriculteurs de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière : c’est-à-dire de la France qui se bat. C’est-à-dire de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle », voilà ce qu’aurait pu déclarer Mon Général à Tante Yvonne, quand celle-ci démariait ses carottes à Colombey-les-Deux-Églises. » Voilà ce que j’écris quelque part dans mon livre. Oui, une révolution agricole est en gestation. Comme leurs pères et grands-pères des lendemains de la guerre qui avaient dû affronter la majorité immuable pour imposer l’agriculture « conventionnelle », les agriculteurs-au-sol d’aujourd’hui, peu nombreux, peu soutenus, mal formés, sont en train de se regrouper pour s’épauler et apprendre. La nouvelle loi d’orientation agricole se promet de les aider. Les sols iront mieux par une agriculture de compromis, décidée par l’agriculteur, et seulement lui, en fonction de son terroir de travail. Si tant est que l’on mette un terme à l’étalement urbain. Mais sans une révolution foncière, en France, on n’y arrivera pas, or, cela suppose une réforme profonde du droit et de la notion même de propriété, héritée de la Révolution. Comment sortir de la pathologie française de la possession, c’est un autre billet…

 

Et un sujet qui n’intéresse pas non plus beaucoup les médias. L’agriculture est toujours réduite aux manifestations agricoles, pourtant révélatrices de l’écœurement de cette France périphérique de Christophe Guilluy (lisez son livre paru chez Flammarion…), ainsi que la stérile et stupide opposition médiatiquement pratique conventionnel/bio. Le drame de l’accès de plus en plus difficile à la terre agricole pour les agriculteurs n’est jamais lié, dans nos papiers, à celui de l’accès au logement. Relier les deux oblige à remettre en cause le dogme de la propriété, à questionner les notions de bien commun et de bien public. Cela dérange la pathologie de la pierre qui s’abat sur le Français aussitôt qu’il naît. Dès lors qu’on creuse un peu le sol, on voit donc la société telle qu’elle est aujourd’hui : figée dans la peur, par ses élites, mais remuée en profondeur par d’étranges lombrics que sont les initiatives locales. De quoi espérer.

 

Frédéric Denhez vient de publier Cessons de ruiner notre sol, aux éditions Flammarion. Il a aussi écrit un article sur ce sujet dans le numéro d’octobre 2014 du mensuel Ca m’intéresse, et interviendra dans CO2 Mon Amour sur France Inter le 11 octobre prochain. Une autre version de ce texte est parue sur le site de Reporterre.

 

Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.

 

Loups, requins, ours, et compagnie : plaidoyer pour les mal-aimés

 


par Yves Paccalet

 

Partout dans le monde, notamment en France, les mauvaises nouvelles se succèdent : les espèces sauvages sont malmenées, attaquées, empoisonnées, piégées, vendues en captivité, mitraillées, bétonnées, éliminées avec une fureur obsessionnelle. Notre espèce ne supporte plus ce qui lui semble étranger, ce qui la gêne, ce qui lui coûte un peu d’argent, ce qui perturbe sa folle illusion du bonheur par la « croissance ».

 

En France, les voix les plus haineuses s’élèvent pour que soient massacrés les bouquetins du Bargy, les loups partout et les ours dans les Pyrénées. Hélas, les autorités de l’État, poussées par quelques politiciens à courte vue et quelques groupes d’éleveurs ou de chasseurs braillards, autorisent ce que jamais je n’aurais cru possible : des « prélèvements », des « campagnes d’assainissement » ou des « tirs d’effarouchement » (ah ! ces litotes !) d’espèces protégées jusque dans des parcs nationaux !

 

Les grands animaux sont les victimes offertes de cet holocauste. Ils sont indispensables à l’équilibre des grands milieux naturels. Mais il y a peut-être plus important : ils font partie de nos rêves.

 

En anéantissant ces splendeurs qui, parfois, nous blessent ou signent notre mort, nous perdrions bien davantage. Nous nous couperions des racines mêmes de notre culture. Nous renierions une large part de notre civilisation.

 

Yves Paccalet développe cette idée dans son essai Éloge des mangeurs d’hommes, qui paraît le 1er octobre aux Éditions Arthaud, et dont vous pouvez découvrir un extrait en cliquant ici.

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Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.

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Projet de barrage de Sivens : le défrichage d’abord, le dialogue après

 


par Carine Mayo, présidente des JNE.
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Tirs de flash ball, utilisation de gaz lacrymogènes, dans ce coin de campagne sauvage du Tarn s’est déroulé un épisode de violence sans précédent. Depuis début septembre, la préfecture a envoyé les gardes mobiles pour réprimer les manifestations organisées par les opposants au projet de barrage sur le Tescou, un affluent du Tarn. Là où l’on aurait pu privilégier le dialogue, c’est la force qui a été employée.

 

Et pourtant, des recours ont été déposés devant la justice par plusieurs associations de protection de l’environnement (http://www.fne.asso.fr/fr/barrage-de-sivens-la-justice-doit-trancher-avant-toute-destruction.html?cmp_id=33&news_id=13834) qui contestent l’utilité de ce barrage dont la construction devrait entraîner la destruction d’une zone humide de 18 hectares, le défrichement de 29 hectares de forêt et la disparition d’espèces protégées. Mais en France, on tronçonne d’abord, on écoute la justice après. Il aura fallu la détermination de centaines de manifestants réunis dans une Zone à défendre (ZAD) comme à Notre-Dame-des-Landes, ainsi que la grève de la faim de six personnes, le soutien de José Bové et de nombreux articles dans la presse pour que Ségolène Royal intervienne, montrant qu’elle avait enfin compris les enjeux de cet affrontement, quitte à s’opposer au président du conseil général du Tarn, Thierry Carcenac, candidat socialiste aux prochaines élections sénatoriales.

 

« La ministre de l’Écologie sera particulièrement attentive à ce que le projet permette d’assurer une gestion durable de la ressource en eau et ne participe pas au développement d’une agriculture intensive », a-t-elle indiqué dans un communiqué. Au-delà d’un problème local, d’une lutte pour la préservation d’espaces naturels, c’est bien de l’intérêt général qu’il s’agit. Ce barrage est-il la bonne réponse au manque d’eau qui risque d’être crucial l’été dans les années à venir, comme le souligne le rapport sur le changement climatique rendu public le 5 septembre (http://www.developpement-durable.gouv.fr/-Rapports-climat-de-la-France-au-.html) ? Faut-il bétonner pour retenir l’eau et continuer à pratiquer la culture irriguée de maïs ou bien cultiver des plantes plus rustiques et permettre la poursuite de l’élevage dans les prairies inondables ? Combien va coûter la construction de ce barrage et quelle part devra payer le contribuable ? Comment assurer un partage équitable de la ressource aquatique pour les différentes activités humaines, mais également respectueux des autres espèces vivantes ? Ces questions méritent d’être approfondies. Mais pas avec le couteau sous la gorge.

 

A lire et à écouter

L’interview de Ben Lefetey, porte-parole du Collectif Testet, par Myriam Goldminc (JNE) ici sur le site des JNE.

Le reportage de Laure Noualhat (JNE) paru dans Libération le 29 août <http://www.liberation.fr/economie/2014/08/28/tarn-barnum-autour-d-un-barrage_1088934

Les articles de Barnabé Binctin (JNE) et de l’équipe de Reporterre www.reporterre.net

L’émission de Denis Cheissoux (JNE) du 6 septembre donnant la parole à Ben Lefetey, porte-parole du collectif des opposants et Thierry Carcenac, président du conseil général http://www.franceinter.fr/emission-co2-mon-

L’article d’Aurélie de Varax (JNE) publié sur le site ToulEco-Green http://www.touleco-green.fr/Le-barrage-de-Sivens-dans-la-tourmente,14367

 


La transition énergétique est l’affaire de tous

 


par Carine Mayo
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Ce devait être une mesure-phare du quinquennat. La loi sur la transition énergétique, prévue initialement en juin 2013, ne pourrait finalement être adoptée qu’en 2015. Que contiendra-t-elle ? Ségolène Royal, ministre de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie, devrait en présenter les grandes lignes à l’issue du conseil des ministres mercredi 18 juin. Les attentes sont fortes concernant le financement de la rénovation énergétique des bâtiments et le soutien aux énergies renouvelables, essentiels pour diminuer nos émissions de CO2, la mise en place d’une fiscalité écologique, la redéfinition de la place du nucléaire dans notre mix énergétique, alors que la Cour des comptes vient de pointer l’envolée des coûts de production de l’électricité issue de nos centrales atomiques vieillissantes…

 

Mais nos gouvernants peinent à impulser ce qui devrait être un vrai changement de société plus qu’une simple modification de nos choix énergétiques.

 

Et pourtant, les idées ne manquent pas pour inventer ce que pourrait être le monde de demain. C’est ce que nous sommes allés constater en Angleterre à Totnes, berceau des villes en transition, un mouvement qui a essaimé à travers la planète. Des citoyens y mettent en place des initiatives pour diminuer notre dépendance au pétrole. Face à ceux qui voudraient nous faire croire que le salut énergétique réside dans le nucléaire ou dans les gaz de schiste, ils répondent sobriété et relocalisation de l’économie. Jamais nous n’avions vu une ville où il y a autant de magasins de produits bio et locaux ! Et si les habitants n’ont pas encore pu faire reculer la place de la voiture dans les rues, au moins ils ont réussi à empêcher l’implantation d’un café Costa, une chaîne britannique qui installe ses bistrots standardisés un peu partout. Pas question de renoncer à son identité et aux sandwiches à base de produits régionaux ! L’alimentation est une source importante d’économies d’énergie et l’association Transition Town Totnes organise des forums des entrepreneurs pour mettre en lien producteurs locaux et commerçants. La petite cité touristique fourmille d’initiatives portées par des dizaines de personnes, comme dans ces rues en transition où des groupes de voisins échangent des tuyaux pour diminuer leur consommation d’énergie, d’eau, cultiver leur jardin…

 

Très différent est l’exemple de Grande-Synthe, ville de la banlieue de Dunkerque, que nous avons visitée à l’occasion du DD Tour organisé par le Centre Ressource du Développement Durable (Cerdd). Ici, l’initiative est portée par la municipalité et son maire, Damien Carême. Celui-ci s’est entretenu avec Rob Hopkins, le fondateur du mouvement des villes en transition, a lu et rencontré tous les écolos de France et de Navarre et a fait de la transition l’axe central de sa politique. A ceux qui l’accusent de faire du greenwashing, il rétorque que dans cette ville où le revenu moyen des foyers est de 10000 euros par an, il est essentiel de faire baisser les dépenses des ménages en mettant à leur disposition des bâtiments bien isolés, des parcelles qu’ils peuvent cultiver… Ici, les logements sociaux basse consommation et les jardins partagés fleurissent, la cantine scolaire est bio et locale, les espaces verts sont entretenus sans pesticides, les vaches et les moutons remplacent les tondeuses, une monnaie locale est à l’étude… La transition bénéficie de ce qui manque à Totnes : une volonté politique. Mais à l’inverse de la cité anglaise où la démarche est partagée par un grand nombre d’habitants, tout repose sur une équipe municipale. Qu’adviendra-t-il une fois que celle-ci aura changé ? Aura-t-elle réussi à faire évoluer les mentalités ? Pour inventer un nouveau modèle de société plus écologique et moins énergivore, les initiatives locales et citoyennes ne suffisent pas. Il faut aussi des décisions fortes au niveau national et international. Et nous suivrons avec attention les débats sur la loi de transition énergétique ainsi que le sommet mondial sur le climat qui se tiendra à Paris en décembre 2015.

 

Le voyage des JNE à Totnes a pu être réalisé grâce au soutien de l’entreprise de thé bio et équitable Les Jardins de Gaïa, des éditions Terre Vivante et Les petits matins, du magazine Les Quatre Saisons du jardin bio, de Roger Cans, auteur de Petite histoire du mouvement écolo en France (éditions Delachaux et Niestlé), de Pascale d’Erm, auteur de Ils l’ont fait et ça marche (éditions Les petits matins), ainsi que de tous les généreux donateurs qui nous ont rejoints sur la plateforme de financement collaboratif Kisskissbankbank. Un grand merci à tous !

 

Présidente des JNE, Carine Mayo vient de publier Le guide de la permaculture au jardin (éditions Terre Vivante).

 

Démographie et écologie, le sujet tabou 

 


par Michel Sourrouille

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L’association des JNE veut agir par tous moyens appropriés pour que les médias s’accordent à délivrer une information rigoureuse en matière de maintien des équilibres naturels, diversité des espèces ou atteinte aux ressources de la planète. C’est pourquoi elle organise le 15 mai prochain à Paris une conférence-débat sur un thème largement ignoré par les médias, la démographie.

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Le fait que l’expansion humaine détériore gravement les équilibres de la planète, entraîne une extinction des espèces et épuise toutes les ressources terrestres est bien documenté. Mais les différents intervenants de cette conférence ne sont pas tous d’accord sur les interrelations entre écologie et démographie.

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L’association Démographie responsable, fondée en 2009, considère que la plupart des efforts réalisés en matière de protection de la nature risquent d’être réduits à néant du fait même de l’expansion continue du nombre des humains, expansion qui conduit inéluctablement à l’occupation de la quasi-totalité les territoires et à la consommation de toutes les ressources naturelles.

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Son objectif principal est d’essayer de convaincre de la nécessité d’orienter nos sociétés vers une démographie plus modeste aussi bien dans les pays les plus riches que dans les nations en voie de développement. Dans les pays développés parce que le niveau de consommation individuelle comme la densité de peuplement y sont souvent déjà très élevés et dans les pays en voie de développement parce que ce sont eux qui concentrent l’essentiel du potentiel de croissance démographique de demain. Elle tente d’alerter aussi bien sur les contraintes alimentaires qui pèseront demain sur un monde surpeuplé que sur la nécessité de préserver des espaces pour les autres espèces peuplant la Terre.
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L’INED (Institut national d’études démographiques) a été créé à la Libération. A l’époque, l’expansion démographique était ouvertement prônée ; de nombreuses mesures à caractère nataliste ont été prises (quotient familial, primes pour le troisième enfant…). L’avortement et les méthodes de contraception étaient interdites. L’institut de recherche était même chargé d’examiner « les moyens matériels et moraux susceptibles de contribuer à l’accroissement quantitatif et à l’amélioration qualitative de la population ». Les principaux directeurs de l’Ined, Alfred Sauvy et Gérard Calot, ont d’ailleurs affirmé publiquement leur natalisme.

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Cette option idéologique n’a pas complètement disparu, mais elle s’exprime sous des formes plus subtiles parmi les membres de l’Ined. Ainsi Jacques Vallin refusait récemment dans le journal La Croix toute idée d’une « surpopulation » de la planète, qui va « contre son humanisme ». Il croit en la capacité de l’homme à s’adapter à l’évolution des ressources, à condition que les progrès soient accessibles au plus grand nombre et que le risque environnemental soit pris au sérieux.

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Le MOC, le mouvement politique des objecteurs de croissance, défend l’idée de décroissance au sens de réduction du PIB et de l’empreinte écologique pour les pays du Nord. Il s’agit de ne plus collaborer à la fabrication du capitalisme et d’explorer les alternatives concrètes qui couvrent tous les besoins humains : alimentation, logement, santé, transport, éducation, culture… La composante démographique est quasiment absente de leurs revendications. On se contente de formules vagues du type « pour nous la liberté ne consiste pas à franchir sans cesse les limites mais à vivre en commun dans les limites de l’équilibre des écosystèmes ».

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Pour d’autres décroissants, la critique des malthusiens est même virulente. Ainsi Vincent Cheynet, rédacteur en chef du mensuel La Décroissance, a pu écrire : « En fréquentant les milieux écologistes, nous croisons inévitablement des militants pour la réduction de la population humaine […] il est particulièrement aisé de percevoir le caractère pathologique de leur démarche. » Pour le PPLD (Parti pour la décroissance), « un tel débat ouvre la porte à des politiques eugénistes inquiétantes ».

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Un livre collectif a été récemment publié avec la participation de trois membres de JNE : Moins nombreux, plus heureux (l’urgence écologique de repenser la démographie) aux éditions Sang de la Terre. Les treize auteurs de ce livre ont fait le constat qu’une population moins nombreuse facilite l’organisation sociale, le partage de l’espace, et donc l’émergence possible de relations apaisées entre humains et avec la nature. Ils ont aussi considéré que nous n’avons pas le choix : l’urgence écologique nous impose de maîtriser notre fécondité. On montre que le droit au nombre s’oppose à une société plus agréable et plus juste ; on y discute de la politique nataliste française, du phénomène migratoire, de l’effondrement probable de la population, des conceptions religieuses de la fécondité, et même du droit à vivre de la faune et de la flore, menacé par notre expansion. Nous devons, de fait, apprendre à partager l’espace avec autrui et les autres espèces. Chaque lecteur pourra butiner à son gré dans ces pages, en ne perdant pas de vue que la dénatalité est un exercice tellement complexe que toutes les portes d’entrée sont possibles.
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Notre association, les Journalistes-écrivains pour la nature et l’écologie, a été créée en 1969. Elle a contribué à l’émergence des nouvelles rubriques des médias consacrés aux questions d’environnement à une époque où tout le monde se méfiait de ce type d’informations. Il paraît normal aujourd’hui qu’elle s’intéresse à la question démographique alors que la tendance politique et médiatique, quasi unanime, prône le maintien des mesures natalistes en France et veut ignorer ce que veut dire capacité de charge d’un écosystème.
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Nous espérons que cette conférence-débat sur les liens étroits ente démographie et écologie permettra une meilleure compréhension de la problématique malthusienne.

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« Démographie et écologie, le sujet tabou »
jeudi 15 mai de 19 h à 21 h au 8 rue de la Banque – 75002 Paris
Salle des expositions (1er étage de la Mairie du 2e arrondissement) – métro Bourse
Intervenants :
Denis Garnier, représentant de l’association Démographie responsable
Gilles Pison, Directeur de recherche à l’INED (Institut national d’études démographiques)
Michel Sourrouille (JNE), coordinateur du livre L’urgence écologique de repenser la démographie (Editions Sang de la Terre)
Christian Sunt, représentant du Mouvement des objecteurs de croissance

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Entrée libre dans la limite des places disponibles;

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Membre du Conseil d’administration des JNE, Michel Sourrouille anime le blog Biosphère et le Réseau de documentation des écologistes. Cet édito n’engage que son auteur.

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Le rapport du GIEC sur le changement climatique (presque) zappé par les grands médias français

 


par Laurent Samuel,
Vice-Président des JNE

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Des « risques de conflits violents » avec « une aggravation des facteurs classiques que sont la pauvreté et les chocs économiques ». Dans le troisième volet de son rapport sur le climat mondial, consacré à « l’atténuation du changement climatique » *, rendu public le dimanche 13 avril 2014 à Berlin. le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) nous livre une vision de l’avenir bien sombre, avec des pénuries alimentaires à redouter et des risques de maladies accrus. Pour éviter ce scénario noir, le rapport du GIEC, fruit du travail de plusieurs milliers de scientifiques et approuvé par les représentants des Etats du monde entier, prône une « révolution économique », avec une multiplication par 3, voire 4, d’ici à 2050 du recours aux énergies « non carbonées » (dont l’atome, mais avec de sérieuses réserves à son égard, lire l’excellent article de Valéry Laramée de Tannenberg sur le site du Journal de l’Environnement).

 

Un constat et des propositions qui méritent une large information et un débat public. Hélas, les médias français sont restés bien discrets à son sujet. Alerté dimanche après-midi par un premier article sur le site du Monde, on se branche sur BFM TV, qui ne souffle mot de ce rapport dans son édition de 18 h. Même silence radio – bravo, le service public !- dans le 19-20 de France 3 et dans le 20 h de France 2 (qui attendra le lendemain soir pour évoquer ce rapport en prélude à un sujet sur l’hydrogène). De son côté, TF1 profite de l’occasion pour diffuser dans son 20 h de dimanche un sujet documenté sur le bouleversement climatique, sans rapport direct toutefois avec le contenu du rapport.

 

Le lendemain, la consultation des unes de la presse quotidienne nationale (et de celle de la région Aquitaine) nous conduit à un triste constat : aucun titre n’a jugé l’information suffisamment importante pour la « monter » en première page. Libération, qui a préféré titrer « Droguez-vous avec modération » (non, ce n’est pas une parodie !) pour évoquer une étude sur la consommation de substances illicites en Europe, relègue ainsi le rapport du GIEC en page 16 avec un court article. Dans Sud-Ouest, habituellement ouvert sur les questions d’environnement, la sortie du rapport est carrément zappée. Pourtant, le sujet intéresse les lecteurs, puisque l’article du Monde cité plus haut était lundi matin (pas pour longtemps car sur le net comme sur les chaînes info un sujet chasse l’autre…) le plus partagé par les internautes fréquentant le site de ce quotidien…

 

Le 31 mars dernier, la publication du deuxième volet du rapport du GIEC était passée encore plus inaperçue dans les médias français. Au lendemain du second tour des élections municipales, les chaînes et sites d’info étaient polarisés sur les rumeurs relatives au remaniement ministériel Assurément, l’avenir de la planète était ce jour-là moins important que celui de Mmes Duflot ou Royal, et de MM. Ayrault, Valls ou Canfin (un ancien JNE que l’on salue au passage ! )…

 

Bref, en dehors des périodes de tempêtes et d’inondations, où les sujets foisonnent, la question du réchauffement n’est pas (ou plus) considérée comme prioritaire par les grands médias français. Le 27 septembre 2013, ni BFM ni iTélé ni LCI ni France 24 n’avaient jugé bon de diffuser en direct la conférence de presse du GIEC qui présentait le premier volet de son rapport. Pour la suivre, il avait fallu se brancher sur BBC World News.

 

Lassitude après les échecs des conférences internationales sur le sujet (en particulier le sommet de Copenhague, sur lequel trop d’espoirs avaient été placés) ; impact persistant de la crise économique ; retour en force des «climato-sceptiques», que certains médias se croient obligés d’inviter par souci d’« équilibre » ; tendance du « tout info » à privilégier l’actu immédiate au détriment du long terme… Les causes de cette situation, spécifiques à la France, sont à coup sûr complexes et devront être analysées.

 

Alors que notre pays se prépare à accueillir le sommet climatique de 2015, c’est en tout cas le devoir des journalistes spécialisés en environnement que de tirer la sonnette d’alarme et de lancer le débat sur le traitement médiatique de ce sujet capital, ce que notre association s’efforcera de faire dans les prochains mois en coopération avec nos amis de l’AJE (Association des journalistes de l’environnement)….

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Rédacteur en chef du site des JNE, Laurent Samuel collabore à Media Pep’s, qui publie la lettre Options Futurs. Cet édito n’engage que son auteur.

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* L’atténuation désigne les technologies, techniques ou comportements dont la mise en œuvre permet de réduire les émissions de gaz à effet de serre.

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Pourquoi l’affaire du viticulteur bio Emmanuel Giboulot a mobilisé les citoyens

 


par Sophie Chapelle

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Son nom a fait le tour de la toile et la Une des médias. Sans l’avoir recherché, Emmanuel Giboulot, viticulteur en biodynamie à Beaune (Côte-d’Or), s’est retrouvé propulsé lanceur d’alerte. Un millier de personnes est venu le soutenir devant le tribunal correctionnel de Dijon le 27 février 2014. Plus de 500 000 personnes ont signé une pétition de soutien.

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Son fait d’arme ? Avoir enfreint un arrêté préfectoral de juin 2013 qui somme les vignerons de traiter leurs ceps avec un insecticide contre la flavescence dorée, une maladie de la vigne. Il s’y refuse car le foyer de flavescence n’est pas avéré dans son département et que le traitement à utiliser, même certifié par le label bio, revient à détruire une partie de la faune auxiliaire de ses vignobles. Pas de chance, Emmanuel Giboulot se fait inspecter puis poursuivre en justice, encourant jusqu’à 30 000 euros d’amende et 6 mois de prison. Le parquet requiert finalement 1 000 euros d’amende dont la moitié avec sursis. « Avec mon avocat, nous continuons cependant à espérer la relaxe, ne serait-ce que pour le côté symbolique », déclare t-il à la sortie de l’audience. La décision est mise en délibéré au 7 avril prochain.

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Dans les médias, l’affaire commence à faire parler d’elle le 25 novembre 2013. Informé par la CAPEN 71 (Confédération des associations de protection de l’environnement et de la nature), le site internet Basta ! raconte la mésaventure d’Emmanuel Giboulot sous le titre – un peu provocateur – « 30 000 euros d’amende pour avoir refusé… de polluer ». L’Agence France Presse appelle le viticulteur. S’ensuit dans les jours suivants une couverture média impressionnante. « Les médias (sont) emballés par l’histoire de cette rébellion, à la fois remake de David contre Goliath ou de Zorro défenseur du bio sur un terroir très réputé, la Bourgogne », analyse le site Arrêts sur Images. Sandrine Bélier, eurodéputée d’Europe Ecologie – Les Verts, publie un communiqué sur son site. Le 2 janvier 2014, un éditorial du New York Times déplore la quantité de pesticides dans le vin français. Et s’étonne que des viticulteurs soient menacés de poursuites judiciaires en France pour refuser de traiter leurs vignobles avec des produits chimiques… L’étincelle repart.

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La relative clémence du parquet doit sûrement aux nombreux soutiens du viticulteur. Un collectif composé d’une vingtaine d’organisations associatives, syndicales et politiques appelle notamment à un rassemblement de soutien devant le tribunal. Dans leur déclaration commune, elles demandent à ce que les viticulteurs, refusant le traitement insecticide systématique, aient la possibilité de suivre des procédures alternatives. Dans la foule, nombreux sont aussi les citoyens revendiquant le droit à une alimentation de qualité, avec le moins d’impacts possibles sur la santé et l’environnement. Des victimes de pesticides, ouvriers viticoles notamment, ont aussi fait le déplacement. « Venir ici, c’est aussi une façon de se sentir soutenus, c’est important pour l’avenir », confie ainsi Pascal, empêtré dans des procédures judiciaires pour obtenir la reconnaissance de la maladie professionnelle.

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L’affaire a bien évidemment mobilisé la profession viticole elle-même. Et divise les consciences. Pour certains viticulteurs, en biodynamie notamment, « le traitement chimique n’est pas la solution, il faut vivre avec cette maladie ». Certains estiment au contraire l’attitude d’Emmanuel Giboulot comme « irresponsable », quand d’autres voient en lui le « héraut des bio-bio ». Beaucoup s’accordent néanmoins sur le manque de pertinence du traitement exigé par l’arrêté. Le Bureau interprofessionnel des vins de Bourgogne semble vouloir prendre les devants. Il vient d’annoncer qu’en 2014, « les traitements [contre la flavescence] seront plus ciblés grâce à la prospection de 2013 par plus de 3000 personnes mobilisées ». Reste à savoir si ces intentions seront suivies d’effets. A la sortie du tribunal, les premiers mots d’Emmanuel Giboulot sont allés vers ses collègues : « J’espère voir la profession dialoguer et ne pas se déchirer. »

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Dernières nouvelles en date du 8 avril 2014 : Le verdict du tribunal correctionnel de Dijon est tombé le 7 avril. Emmanuel Giboulot, viticulteur biologique ayant refusé de se plier à un arrêté préfectoral l’obligeant à épandre un insecticide pour lutter contre une maladie de la vigne, la flavescence dorée, est condamné à 1000 euros d’amende, dont moitié avec sursis. Le juge a donc décidé de suivre les réquisitions du procureur. Le viticulteur compte faire appel de ce jugement qu’il qualifie d’« injustifié » Lisez la suite de l’article de Sophie Chapelle sur Basta en cliquant ici.

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Sophie Chapelle collabore au site Basta ! Vous pouvez la suivre sur Twitter en cliquant ici. Cet édito n’engage que son auteur.

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Autant en emportent les hoax

 


par Laurent Samuel,
Vice-Président des JNE

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Un calamar géant de 50 mètres de long, rendu monstrueux par les radiations de Fukushima, s’est échoué sur une plage de Californie. A Pékin, un écran géant diffuse en permanence des images du Soleil que les habitants ne voient plus jamais à cause de la pollution. Au cours de ces dernières semaines, ces deux « nouvelles » ont été massivement « likées » sur Facebook, partagées, commentées, transmises par mail, postées sur des forums, retweetées. Pourtant, il s’agissait dans un cas comme dans l’autre d’un « hoax ». Selon le site spécialisé (et francophone malgré son nom) Hoaxkiller, ce terme anglais désigne une « information fausse, périmée ou invérifiable propagée spontanément par les internautes ».

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Comme c’est le cas pour les rumeurs, avec lesquelles les hoax partagent leur caractère émotionnel et leur vitesse de propagation, leur origine est souvent difficile à déterminer. Il s’agit souvent de canulars que des internautes crédules prennent pour argent comptant et relaient massivement sans réfléchir. Ainsi, l’histoire du calamar géant, dont la journaliste du Monde Audrey Garric a suivi la trace sur son blog, avait été mise en ligne sur Lightly Braised Turnip, site américain spécialisé dans les fausses informations satiriques (si, si, ça existe et ça a même beaucoup de succès !) comme Gorafi en France. Dans d’autres cas, comme celui de l’écran de Pékin, le hoax découle d’une interprétation abusive ou d’une généralisation hâtive : l’image du Soleil, diffusée par le Daily Mail britannique et reprise par de nombreux médias internationaux, était en fait une pub d’agence de voyages et n’a été montrée que quelques secondes sur un écran situé près de la place Tien An Men.

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Mais avouons qu’il est facile de se laisser prendre aux pièges des hoax, d’autant plus que certaines infos authentiques sont tellement énormes qu’elles ressemblent à des canulars, comme celle selon laquelle 150 000 mètres cubes de neige artificielle ont été stockés à Sotchi pour le cas où la neige naturelle manque à l’appel au cours des J.O. d’hiver.

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Pour les journalistes, et tout particulièrement ceux qui sont spécialisés en environnement, cette inflation incessante de fausses nouvelles devrait être une incitation à respecter l’une des règles de base de leur métier : vérifier chaque information avant de la diffuser. Un principe souvent oublié puisque les hoax sont parfois propagés par des grands médias comme le Daily Mail. Plus grave, des informations tendancieuses, voire mensongères lancées par des groupes de pression ou des entreprises (comme, pour citer un exemple récent, la mise au point d’une technique « propre » pour extraire les gaz de schiste vantée notamment par la navigatrice Maud Fontenoy dans le Parisien) sont trop souvent publiées sans mise en perspective ou analyse critique.

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Mais plus largement, que l’on soit journaliste et/ou citoyen, la multiplication des hoax devrait nous pousser à prendre le temps de réfléchir, à se retenir de cliquer trop vite sur ces icônes magiques nous permettant de partager d’un clic notre indignation à toutes nos connaissances, et, par effet de propagation en chaîne, au monde entier. En d’autres termes, nous devrions accepter de courir le risque de ne pas être le premier à relayer une « information » qui n’en est peut-être pas une, et réapprendre les vertus de la lenteur…

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Laurent Samuel collabore notamment à Media Pep’s, qui publie la lettre Options Futurs.

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