Témoignage : sous le panache de Lubrizol

Le 26 septembre 2019 vers 2 h 40 du matin, un incendie se déclare à l’usine Lubrizol France de Rouen, dans un entrepôt où sont stockées 5 200 tonnes de produits chimiques divers destinés à la fabrication d’additifs pour lubrifiants.

par Jean-Paul Thorez

Source : Google Maps

Le sinistre concerne également 9 000 tonnes de produits chimiques (dont des produits Lubrizol) stockés dans un entrepôt voisin appartenant à Normandie Logistique, qui, lui, n’est pas « classé ». Des explosions se produisent. Un panache de fumée noire se dégage, est entraîné par le vent vers le nord-est, le centre-ville de Rouen, puis la campagne environnante. Des retombées de suie sont observées jusque dans les Hauts-de-France, sur le territoire de plus de 200 communes qui seront concernées par des arrêtés sanitaires préfectoraux réglementant la mise sur le marché des produits agricoles. Trois mille agriculteurs ne peuvent plus récolter ni vendre leurs productions, par mesure de précaution.

Traumatisés

Moi, je n’ai rien vu, ni rien entendu, car ma commune, proche de Rouen, se situe juste en dehors de la zone touchée par le panache de fumée. Mais j’en ai beaucoup entendu parler…

Mes copains écolos pointent les responsabilités du groupe industriel et des services de l’Etat qui, une fois de plus, n’ont pas joué la transparence, et dont la « gestion de crise » n’a pas réussi à apaiser les inquiétudes des habitants.

Mes copains jardiniers ou maraîchers sont désemparés : que faire des légumes et fruits du jardin ? Sont-ils réellement contaminés ? Les sols sont-ils durablement pollués ?

Mes amis habitant le centre-ville de Rouen sont traumatisés. Hélène, dont l’appartement se situe à deux kilomètres de l’usine : « Vous ne pouvez pas comprendre » (vous qui n’avez pas été touchés par le panache de fumée). Au point que l’irrationnel a pu prendre le dessus : « A un moment, j’ai vu des traces noirâtres bizarres dans la gamelle du chat [NDLR : à l’intérieur de l’appartement] et j’ai pris peur ! »

Philippe, retraité de l’industrie pétrolière : « Les odeurs, je peux en témoigner, c’est obsédant. » Et aussi : « Pas impossible que la cause de l’incendie soit une attaque à la roquette. »

Il y a de quoi gamberger, car si la liste des produits qui ont brûlé a été partiellement communiquée, tous les résultats d’analyses ne sont pas connus. Les causes de l’incendie restent mystérieuses, au point que Lubrizol a porté plainte contre X.

Ce que Fanny, habitante de l’agglomération de Rouen, voyait de sa fenêtre – photo DR

Prendre du recul

Alors, quand mes copains JNE m’ont contacté, j’ai ressenti le besoin de prendre un peu de recul. Le risque technologique n’est pas nouveau en Normandie. On trouve ici 49 sites Seveso seuil haut (les plus dangereux), en majorité dans la basse vallée de la Seine, et notamment à proximité de Rouen.

J’ai ressorti ma collection d’AREHN infos, souvenir du temps où je dirigeais l’Agence régionale de l’environnement de Haute-Normandie. Ce que je retrouve écrit par moi-même dans la lettre d’information de l’AREHN il y a quinze ans résonne étrangement aujourd’hui.

Novembre 2004 : dossier « Vivre avec le risque majeur ». Bon, la question n’est pas neuve, puisque le premier arrêté préfectoral concernant les manufactures de produits chimiques date de… 1809. Très tôt au XIXe siècle apparaissent sur les cartes des cercles de 100 et 200 mètres centrés sur les installations industrielles « à risques », ancêtres de nos « périmètres de danger ». La Luciline, raffinerie produisant du pétrole lampant, jugée trop dangereuse, passe de Rouen rive droite – les quartiers anciens résidentiels – à Rouen rive gauche, où va se développer l’industrie. La Shell ouvre en 1929 à Petit-Couronne. La même année se crée Grande Paroisse (maintenant Borealis), usine sœur d’AZF Toulouse, qui produit de l’ammoniac et des engrais azotés chimiques. Autre chose que l’ancienne usine de « poudrette » (engrais naturel) ! Lubrizol s’installe en 1954. De manière toute naturelle, l’habitat se développe à proximité, pour loger les ouvriers.

Culture déficiente

Dans le numéro de novembre 2005 d’AREHN infos, titre du dossier : « Odeurs industrielles : nuisances ou pollutions ? ». Vous saisissez la nuance ? Toute mauvaise odeur n’est pas le signe d’une pollution dangereuse. Là encore la problématique n’est pas neuve, et la question s’est de nouveau posée lors de l’épisode récent Lubrizol. Mais rappelez-vous : en 2013, la même usine avait largué des mercaptans qui avaient été reniflés jusqu’à Paris et outre-Manche ! Et en août 1989, même chose : 5 kilos d’un mélange de mercaptans et hydrogène sulfuré sèment l’angoisse chez les habitants après s’être volatilisés… Notre mémoire se ravive périodiquement, puis… on passe à autre chose.

Dire que rien n’est fait suite aux accidents technologiques majeurs serait exagéré. Seveso (1976) a donné une célèbre directive. AZF (2011) a servi de piqûre de rappel… Des réseaux de suivi de la qualité de l’air sont créés dès 1973. Des « nez » surveillent les zones sujettes aux mauvaises odeurs industrielles. Un Coderst réunit tous les acteurs locaux. Chaque site industriel à risque possède sa Commission de suivi des sites. Des Dicrim répertoriant tous les risques sur chaque commune peuvent être consultés dans les mairies et sur Internet. Mais… le seul document papier « grand public » sur les risques technologiques que j’ai reçu dans ma boîte aux lettres date du début des années 1990 ! Et force est de constater que la culture du risque reste, ici comme ailleurs, déficiente.

Questions

Beaucoup de questions restent posées à l’heure où j’écris ces lignes.

Comment se fait-il qu’un feu allumé, semble-t-il, à l’extérieur du périmètre d’une usine aussi dangereuse se soit propagé à l’ensemble d’un dépôt de produits sensibles à l’intérieur de ce même périmètre ?

Comment se fait-il qu’une bonne partie des produits Lubrizol partis en fumée se trouvait sur un site voisin non classé ICPE ? Est-ce la conséquence d’une régression en matière de déclaration et de contrôle des installations classées, notamment les entrepôts, comme l’a constaté notre confrère Gabriel Ullmann (JNE) ? La loi Essoc a été « allégée » en août 2018. Et le rapport de Guillaume Kasbarian remis le 23 septembre 2019 au Premier ministre, visant à accélérer et simplifier les procédures obligatoires préalables à une implantation industrielle, ne rassure pas, bien au contraire.

Quelle est la nature exacte des produits de combustion qui se sont dégagés dans l’atmosphère, puis déposés sur le sol et la végétation ?

Quels sont les effets sanitaires à craindre d’un « cocktail » de produits issus de la combustion et de la volatilisation d’au moins 13 catégories chimiques différentes ?

Sachant que « le risque zéro n’existe pas », faut-il fermer définitivement cette usine ? Faut-il la relocaliser ailleurs ? Elle a besoin d’un bassin d’emploi. Faut-il créer des unités industrielles plus petites, comme le suggère notre consoeur Marie-Paule Nougaret (JNE), qui a beaucoup travaillé sur les produits toxiques ?

Faut-il reconvertir cette production basée sur des dérivés du pétrole ? Le risque serait-il moindre avec des matières biosourcées ? Pas évident : nous avons dans l’agglomération une usine (Saipol) qui produit de l’huile végétale et… est classée Seveso.

Que serait une communication de crise réussie ?

A consulter

Lubrizol : « Pour qu’il y ait moins d’usines toxiques, il faut moins de biens manufacturés » – Entretien avec François Jarrige – Reporterre

Collectif Lubrizol (25 000 membres)

Analyse citoyenne indépendante de la pollution Lubrizol

Et, sur ma page Facebook, mes conseils aux jardiniers.

CANARD SAUVAGE
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