Le vieil homme et l’enfant (que j’étais) (*)

A l’occasion du récent sommet des 150 experts sur la biodiversité prédisant l’extinction d’un million d’espèces, l’Institut national de l’audiovisuel a exhumé de ses archives une interview de l’acteur Michel Simon datant de 1965.

par Yves Thonnérieux

Voici ce que dit Michel Simon, alors âgé de 70 ans : « Cette prolifération de l’être humain (…) est effroyable. Les animaux vont disparaître. (…) La science chimique assassine la terre, l’insecte, l’oiseau (…). Le progrès tue l’homme, on s’en apercevra peut-être trop tard. (…) Dans ce parc où je suis arrivé en 1933, le printemps était une orgie de chants d’oiseaux (…) »

J’ai 10 ans (comme dans la chanson) lorsque ce constat visionnaire est figé sur pellicule pour l’éternité. En 1967 – deux ans plus tard donc, le monde des oiseaux est pour moi une révélation. Michel Simon situe son paradis de l’avifaune dans l’entre-deux-guerres. Le mien se réfère au début de la décennie 70 (les Anglais parlent du « syndrome de la référence variable »). Juché sur ma mobylette, je quadrille les collines des monts du Lyonnais et des contreforts du Pilat. Le soir, je noircis des carnets listant mes découvertes et décrivant les comportements d’oiseaux qui me semblent abondants mais le sont sans doute déjà moins que 20 ou 30 ans plus tôt. Je vis oiseaux, je rêve oiseaux (et mes résultats scolaires, jusqu’ici irréprochables, s’en ressentent). Je suis en immersion dans ce que je considère comme un bain de jouvence, malgré le DDT qui fait débat.

Une certaine lande arbustive aimante souvent mes pas, près de Sainte-Croix-en-Jarez : cinq espèces de bruants (dont le mythique ortolan) y mêlent leur voix dans les senteurs lourdes des genêts de mai. La linotte, le pipit des arbres, le traquet pâtre (comme on disait alors), les deux espèces d’alouettes, la pie-grièche écorcheur, les fauvettes grisette et orphée y prospèrent. Depuis le vallon mitoyen, me parvient la voix mêlée du torcol et de la tourterelle des bois.

Des cinq bruants, seul le zizi est encore présent aujourd’hui. Quant aux autres espèces, disparues ou réduites à des couples épars. Sur place, je déambule désormais dans un paradis perdu…

Aux jeunes ornithologues qui débutent et pensent que cette densité de l’avifaune est la norme, je dis : ne négligez pas le plus « banal » moineau domestique. Il sera sans doute le friquet de demain dont je pleure la quasi-disparition.

(*) Allusion au film Le vieil homme et l’enfant de Claude Berri (1967), avec Michel Simon.

Ce texte sera publié en éditorial dans la Plume du Pic Vert (été 2019), journal de l’association très active créée par Jean-François Noblet (JNE) dans le Pays Voironnais (Isère).

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