Désertification en Algérie : l’impératif de protéger les terres agricoles

Loin des yeux des 87 % de la population algérienne qui vivent au nord du pays (sur 11 % du territoire), le désert, à travers le phénomène qui porte son nom, la désertification, n’a les honneurs des médias locaux qu’une seule fois dans l’année : le 17 juin, Journée mondiale de lutte contre la désertification.

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par M’hamed Rebah

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Le 17 juin est la date anniversaire de la signature et de l’adoption, en 1994, à Paris, de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification dans les pays gravement touchés par la sécheresse et/ou la désertification, en particulier en Afrique (c’est son intitulé complet). Les spécialistes n’ont pas encore réussi à convaincre tout le monde que la désertification ne signifie pas l’avancée du désert, mais la dégradation des sols, c’est-à-dire la perte de leurs capacités à produire la nourriture destinée aux populations.

Le 17 juin focalise donc un intense travail médiatique de sensibilisation sur cet aspect. Le but est de faire prendre conscience aux Algériens de la nécessité de préserver les terres agricoles en évitant la dégradation des sols. Et le lendemain du 17 juin, tout est presque oublié. Un vent d’affaires, contraire au prêche de la veille, se remet à souffler. La recherche du profit, qui est la motivation exclusive de certains «investisseurs» attirés par le foncier agricole, ne s’embarrasse pas de considérations écologiques. Ces «investisseurs» n’hésitent pas, quand leurs intérêts égoïstes immédiats le commandent, à dévier les terres de leur vocation agricole pour les transformer en assiettes pour la construction dans le cadre de la promotion immobilière jugée plus rentable, à leurs yeux.

L’actualité est marquée par de nombreuses actions d’agriculteurs qui veulent défendre leurs terres face à ces atteintes déguisées en opérations d’investissements et de modernisation. C’est ce qui s’est passé dans la wilaya céréalière de Tiaret, « dans la localité de Rahouia, où des hectares de terres agricoles, parmi les plus fertiles de la région, ont été destinés à l’habitat rural » (Quotidien d’Oran du 17 juin 2018). On se souvient de l’action de protestation populaire organisée, il y a deux ans, dans la petite ville d’Oued Taga (wilaya de Batna) par les habitants et agriculteurs (producteurs de pommes), rejoints par les citoyens des villages et communes limitrophes (Timgad, Imine Toub et même Arris qui se trouve à plus de 40 km de la ville d’Oued Taga), contre l’installation d’une cimenterie à cause du risque de pollution et de destruction des vergers.

Dernièrement, la journaliste d’investigation Salima Tlemçani a révélé le contenu du rapport des experts qui ont analysé les réponses aux appels d’offres concernant la cession au privé de fermes pilotes appartenant à l’Etat. Elle fait état de leur scepticisme basé sur un constat qui n’étonnera que les plus crédules : les soumissionnaires ne cherchent rien d’autre que posséder ces terres et non pas les travailler (El Watan, 18 juin 2018). Si les prédateurs réussissent à faire main basse sur les fermes pilotes et d’autres terres fertiles, on pourra dire adieu à la sécurité alimentaire.

Selon une spécialiste de la question, Saliha Fertas, qui est sous-directrice à la Direction générale des forêts (DGF), chargée de la lutte contre la désertification, les images satellites prises par l’Agence spatiale algérienne (carte de sensibilité à la désertification sur les 12 wilayas de la steppe, établie en 1996 et actualisée en 2010), et celles de la NASA (carte mondiale en partenariat avec le secrétariat de la Convention, réalisée récemment), ont montré que 9 % des terres du nord de l’Algérie sont dégradées de façon irréversible. Occupées par des bâtiments, ces terres ne donneront plus rien. La lutte contre la désertification est intimement liée à l’enjeu de la sécurité alimentaire. Les atteintes au foncier agricole menacent la sécurité alimentaire de notre pays et donc son indépendance.

Pour les spécialistes, « la lutte contre la désertification et la dégradation des terres est une composante importante, sinon essentielle, des stratégies de développement durable dans les pays touchés ». Est-ce l’avis de tous en Algérie ? Certes, sur la liste des problèmes d’environnement les plus perceptibles, la désertification est très loin d’avoir la priorité chez nous. La gestion des déchets et la propreté en milieu urbain, du ressort des Assemblées populaires communales (APC), restent le problème n°1, comme le prouvent les mini-décharges sauvages un peu partout aux coins des rues. Les candidats au bac en savent quelque chose, eux qui sont entrés dans des centres d’examen, y compris dans la capitale, en croisant des monticules d’ordures pas loin de la porte de l’établissement scolaire après être passés par les détritus qui jonchent la rue. Aucune attention particulière, en matière d’enlèvement des déchets et de nettoyage des rues, ne semble avoir été portée au contexte de l’épreuve du bac, pourtant moment exceptionnel dans la vie des Algériens et du pays. Il est vrai que les établissements scolaires livrés à cet environnement insalubre se trouvent à l’écart des grandes artères et des caméras. Ne parlons pas des nuisances sonores et du tapage nocturne, devenus «normaux» dans les villes algériennes, comme s’ils faisaient partie de l’ordre public.

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Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du mardi 26 juin 2018.

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