Changer (vraiment) de modèle agricole

 


par Olivier Nouaillas
vice-président des JNE

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Alors que les Etats généraux de l’alimentation (EGA) sont à mi-parcours, on éprouve un curieux sentiment. Faut-il continuer à y croire pour amener une véritable transition agricole ou au contraire, n’est-ce pas une vaste opération de communication destiné à aménager à la marge le système productiviste ?

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Côté positif : l’idée même d’organiser ces Etats généraux. Pour la première fois depuis 1960, la question agricole n’est pas traitée de façon corporatiste mais, à travers le prisme de l’alimentation ouverte à tout le monde : syndicats agricoles (et pas uniquement la FNSEA) industries agroalimentaires, représentants de la grande distribution, mais aussi et – c’est une grande nouveauté – mouvements de consommateurs, ONG d’environnement et écologistes.

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Côté positif toujours, le discours d’Emmanuel Macron prononcé à Rungis, le 11 octobre. Alors que ces Etats généraux patinaient depuis leur ouverture le 20 juillet, pris en tenaille entre les orientations conservatrices de Stéphane Travert, ministre de l’Agriculture, et celles, plus novatrices de Nicolas Hulot, le Président de la République a semblé trancher en faveur de ce dernier en disant au monde agricole qu’il fallait cette fois ne pas se contenter de « mesures techniques » mais bien « changer de paradigme ». Un bon diagnostic d’autant plus qu’il s’est accompagné d’une condamnation des dégâts environnementaux causés par l’agriculture intensive : « Notre agriculture doit réduire sa dépendance aux intrants chimiques qui polluent nos sols, nos cours d’eau et nos nappes phréatiques ».

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Insistant également sur le lien à retrouver avec le local et les territoires, Emmanuel Macron a même exhorté l’agriculture française à résister à la fuite en avant des exportations à bas coût, si longtemps vantées : « Ce travail auquel je vous invite, c’est celui qui consiste à ne pas vous promettre de concurrencer demain la ferme des 100.000 vaches en Chine, ni le Brésil, l’Ukraine ou la Russie, sur la gamme des poulets congelés ». Même si ce n’est pas encore un adieu à la ferme-usine des 1000 vaches en Picardie, c’est la première fois qu’un Président de la République souligne ainsi les impasses du modèle productiviste. Même des syndicats et des ONG exigeantes comme la Confédération paysanne et Greenpeace, appartenant toutes deux à « la plate-forme citoyenne pour une transition agricole » ont salué ce « nouveau cap donné à l’agriculture ».

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Côté négatif, ce sont un certain nombre d’hésitations, voire même de reculs qui contredisent ces bonnes intentions affichées. Ainsi, que penser de cette valse hésitation gouvernementale d’interdire on non le glyphosate d’ici la fin de quinquennat ? D’autant plus que le remarquable documentaire réalisé par Marie-Monique Robin, Le Round up face à ses juges, diffusé récemment sur Arte (et accessible en ligne jusqu’au 16 décembre en cliquant sur ce lien), est particulièrement accablant pour Monsanto et toute l’agrochimie. La suppression d’une partie des aides à l’agriculture bio (une annonce faite par Stéphane Travert durant la première partie de ces EGA) est, elle, totalement contradictoire avec le nouveau paradigme proposé par Emmanuel Macron. Quant à l’application « provisoire » du CETA, le traité de libre échange conclu avec le Canada, elle est lourde de menaces non seulement pour la filière bovine française mais aussi pour les consommateurs, avec la négation même du principe de précaution pour un certain nombre de produits importés à base d’OGM. Autre mauvais signal, le départ des Etats généraux de quatre ONG de solidarité internationale (Oxfam, Caritas/Secours catholique, CCFD/Terre solidaire) pour protester contre la non prise en compte des problèmes de souveraineté alimentaire dans les pays du Sud.

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Pourtan , la double urgence agricole et écologique de changer est là. D’un côté, des paysans qui n’en peuvent plus : un agriculteur sur trois gagne moins de 350 euros par mois et les suicides dans la profession se multiplient (600 par an !). De l’autre, notre environnement et la biodiversité qui sont gravement mis en péril par les excès de l’agriculture intensive. Ainsi la même semaine, on a appris d’abord que 53 % des eaux de surface dépassaient le seuil requis pour l’eau potable à cause des pesticides d’origine agricole. Puis, selon une étude allemande, que les populations d’ insectes volants avaient diminué en Europe de 80% en trente ans ! Et qu’enfin, selon les apiculteurs de l’UNAF, que six millions d’hectares en France étaient traités chaque année par des insecticides néonicotinoïdes, accusés d’être des tueurs d’abeilles. Cela alors même que l’ANSES, l’Agence nationale de sécurité sanitaire, serait sur le point d’autoriser le sulfoxaflor, un nouveau néonicotinoïde !

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Bref, entre les bonnes intentions du discours de Rungis et les intérêts des lobbys de l’agrochimie et de l’agro business, il va falloir que le gouvernement choisisse. Vraiment.

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Vice-président des JNE, Olivier Nouaillas vient de publier La ferme aux 1000 terroirs (éditions du Chêne). A noter aussi, la sortie de deux livres d’autres auteurs JNE sur les impasses de l’agroindustrie : l’Assiette est dans le pré, de Frédéric Denhez (éditions Delachaux & Niestlé) et Lettre à une petiote sur l’abominable histoire de la bouffe industrielle, de Fabrice Nicolino (éditions Les Échappés).

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