De Gibraltar aux montagnes du Rif

Carnet de voyage depuis Gibraltar jusqu’aux forêts de sapins du Maroc.

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par Annik Schnitzler

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Les bouts de continent sont absolument fascinants, à bien des points de vue. Leur histoire géologique est souvent parsemée d’événements si extraordinaires qu’on a peine à les imaginer. L’humanité les a tous parcourus depuis des millénaires pour passer d’un point à l’autre, pour des motivations variées. Certains de ces passages ont été déterminants pour l’évolution de notre espèce. Ainsi en a-t-il été par exemple, lorsque des hommes ont passé de la Sibérie à l’Amérique.

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Le détroit de Gibraltar, entre Afrique et Europe, a été lui aussi le témoin de multiples événements. Son célèbre rocher, dressé comme une proue à l’extrême sud de l’Europe, atteint une hauteur de 426 m. Il a été créé lorsque la plaque africaine est entrée en collision avec la plaque eurasienne au cours du Jurassique. L’événement le plus fantastique dont il a été le témoin, est arrivé lorsqu’il s’est fermé presque totalement durant environ 400 000 ans, il y a 5,93 millions d’années.

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L’arrêt des apports des eaux océaniques associé à l’évaporation intense typique du bassin méditerranéen a fait diminuer le niveau moyen des eaux méditerranéennes de 1,5 km. Certaines cartes publiées sur Google maps laissent rêveur. Que s’est-il passé durant ces 400 000 ans ? Nul ne le sait vraiment. Puis tout cela s’est terminé brutalement par l’ouverture d’une brèche. Les eaux atlantiques se sont engouffrées selon un débit estimé à 108 m3 s (soit trois fois celui de la rivière Amazone), provoquant une incision de 0,4 m par jour. Un tel débit a fait remonter le niveau de la Méditerranée de plus de 10 m par jour, et le bassin aurait été rempli à nouveau en quelques mois à deux ans.

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D’autres événements parsèment l’histoire de ce détroit, au cours des temps pléistocènes. On sait que le rocher de Gibraltar a abrité durant les périodes glaciaires les plus froides, des populations d’hommes de Néandertal, vivant là des ressources marines. Puis ils ont disparu, plus tard que partout ailleurs en Eurasie, entre moins 28 000 et moins 24 0000 ans. Leur disparition serait liée à leur rencontre avec notre espèce venant d’Afrique, qui a pu passer grâce aux îles actuellement submergées qui parsèment le détroit, lorsque le niveau des mers s’était abaissé comme jamais, d’environ 135 m.

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La visite au petit musée de Gibraltar nous a permis de voir quelques crânes de nos proches cousins, retrouvés dans une des centaines de grottes qui trouent le rocher de Gibraltar, face à la mer.

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Gibraltar, possession de la Couronne britannique depuis 3 siècles, est enclavé dans la péninsule ibérique sur un peu moins de 7 km². Ce territoire, très disputé entre Espagne et Grande-Bretagne pour sa situation stratégique et les droits de pêche, est si minuscule que l’autoroute sert également d’aéroport (mais dans ce cas, évidemment, on ferme l’autoroute !). Il s’est fortement urbanisé ce dernier siècle au vu des photos affichées à la frontière entre Espagne et Gibraltar, prises au début du XXe siècle. Une visite s’impose sur ce rocher, pour y admirer la vue sur l’Afrique et se remémorer les événements géologiques extraordinaires dont ce rocher a été le théâtre.

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Sans compter qu’il est toujours possible de voir passer des oiseaux migrateurs à cette période de l’année, en avril, qui passent par milliers au printemps ou à l’automne. Tout comme les mammifères marins, qui passent régulièrement dans le détroit, et que j’espérais voir passer à côté du bateau qui fait régulièrement le trajet entre Europe et Afrique.

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Singes magot face au détroit et à la côte africaine – photo Maé Schnitzler

La visite sur le rocher est fort intéressante, et bien documentée par plusieurs musées d’histoire humaine et naturelle. Le rocher comporte aussi une étrange colonie de singes magot (ou macaques de Barbarie, Macaca sylvanus). Ces singes sont d’une grande familiarité, allant jusqu’à se percher sur l’épaule ou fouiller un sac laissé à terre. La population actuelle est régulée pour en limiter les effectifs, ce qui est bien dommage. Ces primates occupaient l’Europe et l’Afrique du nord durant les phases chaudes du Pléistocène, mais ont disparu d’Europe durant la dernière période très froide. Les recherches génétiques ont montré que les macaques de Gibraltar avaient été réintroduits par l’homme sur le rocher à partir du Maroc, à plusieurs époques de l’histoire, jusqu’à la Deuxième Guerre Mondiale.

Nous espérions trouver cette espèce à l’état sauvage dans ce même voyage qui nous menait après la traversée du détroit en bateau, au Maroc, dans les hautes montagnes du Rif. Le macaque de Barbarie y était encore largement répandu au cours des derniers siècles, des buissons aux forêts de conifères humides de haute altitude, mais tout cela est bien fin ;actuellement, on estime le nombre total d’individus à un peu plus d’une dizaine de milliers, répartis entre Maroc et Algérie à l’état de populations isolées.

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Au Maroc, c’est dans l’Atlas que se concentre la plus grande population, soit seulement quelque 8.000 singes. Soit plus de deux fois moins qu’à la fin des années 70. Les raisons sont multiples : urbanisation galopante, reconversion des terres pour l’agriculture, ébranchage des cèdres pour le bois de chauffe, surpâturage des sous-bois par les troupeaux mêlés de moutons et chèvres, et surtout, le trafic illicite de bébés magot. Selon les ONG internationales, 300 jeunes singes sont capturés illégalement au Maroc tous les ans dans leur milieu naturel, exhibés, chaîne métallique au cou, ou revendus à des touristes jusqu’à 200 euros la pièce.

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Pour passer la frontière, les acquéreurs des bébés macaques les assomment à coup de somnifère avant de les enfermer dans le coffre de leur voiture. Principales destinations : les banlieues françaises, mais aussi la Hollande, la Belgique et l’Espagne. Lorsqu’ils grandissent, leurs maîtres s’en débarrassent, dans des zoos ou des refuges, qui ne savent qu’en faire. Ainsi conclut un ardent défenseur de la nature marocaine, Mouza Izdine, dans un article publié sur le net : « Le Macaque de Barbarie sera-t-il décimé comme son majestueux compagnon fauve, le Lion de l’Atlas et que bien d’autres espèces des montagnes marocaines ? »

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La destruction du milieu naturel se prolonge jusque dans ses parties les moins accessibles et théoriquement les mieux protégées, comme les montagnes du parc national de Talassemtane. Ce parc s’étend sur 58 000 ha à proximité de la ville de Chefchouan, célèbre pour le bleu soutenu de sa médina. Ce parc de haute montagne est également une réserve de Biosphère car la forêt de Talassentane constitue une véritable relique de la sylve primitive du Rif. On peut encore y admirer, entre 1800 et 2200 m, une forêt extraordinaire de conifères, constituées de sapins (Abies marocana), cèdres (Cedrus atlantica) et pins (Pinus nigra ssp marocana). Au premier printemps, s’épanouissent quelques fleurs magnifiques comme l’iris sauvage (Iris germanica) et la pivoine (Paeonia coriacea).

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Les plus beaux exemplaires de sapin marocain, tels qu’on peut les admirer entre 1800 et 2000 m dans le parc national de Talassentane – photo Annik Schnitzler

L’espèce phare est le sapin, endémique du Rif, où il couvre quelques milliers d’hectares. Il développe à Talassentane une forme trapue à tronc épais et larges branches déployées dans le sens de la pente, et au houppier parfois cassé par le poids de la neige. Malgré cela, les plus beaux exemplaires peuvent atteindre 40 m de hauteur. Ses aiguilles bleutées sont de toute beauté, C’est une espèce hautement relictuelle, confinée aux montagnes du Maghreb comme d’autres sapins méditerranéens le sont dans d’autres parties du bassin méditerranéen, de l’Algérie (sapin de Numidie), à l’Espagne (sapin pinsapo), la Grèce du Sud ou Chypre. Le sapin du Maroc est génétiquement très proche de ses voisins espagnols et algériens (dont on fait parfois 3 sous-espèces), mais tous les sapins méditerranéens sont liés par une histoire commune : un ancêtre recouvrant l’Europe et l’Afrique du Nord au Tertiaire, qui s’est ensuite diversifié durant les époques glaciaires par fragmentation de son habitat.

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C’est dire l’importance de ces forêts marocaines du point de vue de la conservation de la nature. Les forêts de ces conifères les mieux préservées sont infiniment rares au Maroc, et Talassentane en fait partie. Et pourtant, il a été bien malmené par les hommes, notamment durant le protectorat espagnol, entre 1912 et 1956. Les coupes abusives ont réduit les sapinières à quelques sommets et quelques ravins escarpés sur une misérable surface de 150 ha. Ces destructions se poursuivent encore, malgré la protection théorique du massif, ainsi que le déplore notre guide qui nous a fait voir maints signes de destructions anciennes par coupes, incendies et pâturage.

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Une menace plus récente qui affecte gravement ce parc  l’extension insidieuse de la culture du cannabis. Témoin impuissant de ces défrichements illicites, ce guide amoureux de ces montagnes me confie : « fumer du hasch n’est peut-être pas grave, mais les conséquences sur la montagne sont désastreuses : directe (perte par défrichement), indirecte (construction de routes, disparition d’habitats pour des espèces en danger). Qu’en sera-t-il dans 20 à 50 ans ? Tout cela pour une consommation à 80 % européenne, mais avec la complicité de l’Etat marocain. Cette culture n’est en rien traditionnelle (2 % des Marocains en consomment !), mais elle en fait vivre quelques-uns parmi les plus pauvres. Actuellement, les gens viennent du sud durant la période très courte de la récolte. »

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Effectivement, j’ai vu passer plusieurs voitures tout terrain qui descendaient de la montagne par des pistes nouvelles, véritables saignées jusque dans des coins jusque-là préservés, pour y vendre le cannabis. Cette plante génère l’installation de familles nouvelles, qui amènent des animaux domestiques ravageurs de la flore, tandis que les chiens errants agressent les derniers singes magot qui y ont trouvé refuge. La combinaison entre chiens, perte d’habitat, et prélèvements illégaux pour la vente est explosive pour cette espèce unique en Afrique du Nord.

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Notre guide est aussi passionné par l’histoire du lion de l’Atlas. Il me dit que cette forêt n’était guère pénétrée jusqu’à la colonisation espagnol  : il n’y avait que des chemins de chèvres, et personne n’y allait en dehors des bergers. Les gens en avaient peur. On les disait dangereuses parce que sombres et denses, et parce qu’il y avait des loups et des lions, qui faisaient disparaître les animaux domestiques. De quoi fasciner l’imagination quand on voit à quel triste sort cette montagne est réduite actuellement.

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Le lion de l’Atlas, le plus grand des lions modernes, occupait toute l’Afrique du Nord et notamment du Maroc jusqu’au XVIe siècle, des côtes atlantiques aux montagnes du Rif et de l’Atlas. Ils étaient encore abondants au XVIIIe siècle près des villes. En 1846, un lion avait été tué près de Tanger. Selon les spécialistes, le dernier lion aurait été tué en 1895. Seuls subsistent actuellement les lions captifs du zoo de Rabat, d’ailleurs hybridés avec des lions d’Afrique centrale.

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Alors, comment interpréter ces légendes locales de Chefchaouen ? Renseignement pris auprès d’un spécialiste de l’espèce, Simon Black, le dernier lion aperçu au nord du pays (soit le Rif) l’a été en 1895, mais cela ne signifie pas qu’il ait été le dernier de la région. Ainsi en Algérie, quelques petites populations se sont maintenues jusque dans les années 1930, voire 1940, le dernier ayant été vu en 1956. Il est possible au vu des modèles d’extinction établis par les scientifiques que les lions aient finalement persisté au Maroc et en Algérie jusque dans les années 1960. Ce qui fait que la légende locale pourrait bien avoir un fonds de vérité. Mais la disparition du bétail pourrait aussi être le fait de léopards, qui se maintiennent toujours dans la région.

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Il faudrait finalement bien pour que cette montagne unique, bordant une ville unique, retrouve sa splendeur d’antan. Une meilleure protection du site et de sa faune, ainsi qu’une prise de conscience des Etats, tant européens que marocain, pour éviter que ne soit cultivé industriellement cette plante hallucinogène jusqu’au cœur d’un des derniers sanctuaires de nature d’Afrique du Nord.

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Quelques références
Alaoui, M.L., Knees, S. & Gardner, M. 2011. Abies pinsapo var. marocana. The IUCN Red List of Threatened Species 2011 : e.T34126A9841418. http://dx.doi.org/10.2305/IUCN.UK.2011-2.RLTS.T34126A9841418.en.

Delson E., Harvati K. 2008 Return of the last Neanderthal. New finds from Gibraltar date Mousterian tools to as recently as 28,000 years ago. Nature News and Group, 1-2.

Izddine M. 2009 Le macaque de Barbarie menacé de disparition MarocHebdo le 17 – 07 – 2009

Modolo L., Salzburger W., Martin RD 2005 Phylogeography of Barbary macaques (Macaca sylvanus) and the origin of the Gibraltar colony. 7392–7397 _ PNAS _ May 17, 2005 _ vol. 102 _ no. 20
Quézel P., Médail F. 2003 Ecologie et biogéographie des forêts du bassin méditerranéen. Editions Elsevier.

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