Marrakech : la Conférence des parties numéro 22

Dans le cadre du voyage au Maroc de l’AJEC21 (regroupant les JNE et l‘AJE) pour la COP22 de Marrakech, voici le carnet de route de l’un de nos journalistes présents sur place.

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par Bernard Desjeux

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Les JNE en voyage au Maroc avec l’AJE (dans le cadre de l’AJEC21)  à l’occasion de la COP22 de Marrakech en novembre 2016 – photo Bernard Desjeux

« Vous croyez vraiment que cela sert à quelques choses ces grands messes aux quatre coins du monde ? » D’un revers de la main, d’une phrase, sont balayées des années de luttes, d’actions, de réflexions. Faire signer à 196 pays un texte confirmant les accords de Paris engageant à améliorer le modèle de production économique, vous trouvez ça petit, vous ? Vous pensiez peut-être vous réveiller le lendemain dans un paradis, sain de corps et d’esprit, frappé d’un coup de baguette magique : l’air serait pur, les aliments sains, les eaux des océans à leur place, le réchauffement climatique une farce…

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Oui, il y eut par le passé des changements climatiques, des mers partout, des volcans en furie, mais ces changements s’effectuèrent sur des millions d’années. Depuis une centaine d’années, depuis l’ère industrielle, tout s’accélère. C’est du moins ce que disent les « carottes » de glace étudiées par les scientifiques. Si l’on veut encore pouvoir respirer, il vaudrait mieux changer d’attitude tant qu’il est encore temps. Vivre avec la nature et non contre elle. Les Chinois – dont les économistes ont célébré les « progrès » et la « croissance » – s’en rendent compte tardivement quand ils cherchent leurs masques de protection pour sortir dans des villes asphyxiées, quand ils ne voient plus le soleil qu’à travers un écran de pollution. Ils réduisent drastiquement leur production d’énergie par le charbon.

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Alors, vous allez faire quoi là-bas dans ces COP ?
Nous sommes quelques-uns, journalistes JNE et AJE réunis sous l’acronyme AJEC 21, à justement essayer de comprendre ce qui se passe, à essayer de partager ce que nous voyons, comprenons, vivons. Raconter des histoires, faire des analyses, des synthèses.

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Il y a ceux qui font de l’actu. Leur exercice n’est pas commode : bien connaître le sujet, vite démêler le vrai du faux, faire une analyse rapido. Leurs interlocuteurs sont les grands de ce monde, ceux qui décident parfois sans trop savoir autre chose que ce que les experts ont préparé, qui sont dans les rapports de force, peuvent dire l’inverse du jour au lendemain, sortir une formule choc pour attirer l’attention : les « petites phrases ». Ils croisent les attachés de presse, les autorités qui vous caressent dans le sens du poil. Cela demande d’être costauds pour rester humble devant les faits d’autant plus que son nom est dans le journal…

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Hollande et les médias à la COP 22 – photo Bernard Desjeux

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Nous avons croisé le président français défilant dans les allées entouré d’une forêt de caméras, d’appareils photo, de micros, de service d’ordre. On se demande vraiment à quoi cela sert puisqu’il ne voit rien, ne rencontre personne. Il se montre, c’est tout et ce n’est pas beaucoup. Ces journalistes-là ont le droit de pénétrer dans la zone bleue, la zone des conférences, des rencontres officielles. Cette zone à laquelle nous n’avons pu accéder, incapables de dompter ce foutu Internet qui répond qu’il y a déjà un Desjeux dans la machine ! Nos amis africains qui s’y trouvent ont la gentillesse d’en sortir pour venir nous saluer rapidement. Ils sont pressés, leur président les attend pour faire le point. Salut ! à la prochaine.

 

 

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Au ras des pâquerettes
Nous laissons, Catherine et moi, ce genre d’exercice à d’autres, bien incapables de comprendre aussi vite ce dont trente mille personnes discutent, ce que trente chefs d’Etat africains réunis à déjeuner vont se dire entre deux avions, deux conférences, deux sommets.* Nous décidons, avec quelques autres, d’aller au ras des pâquerettes, aux rencontres sur le terrain que Carine Mayo a concoctées avec Annie Lauvaux. Annie vit et travaille à Marrakech au sein de la structure Maroc Inédit qu’elle a créée.

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Pour avoir été à Marrakech il y a une trentaine d’années je peux vous dire – même si ma mémoire est un peu fatiguée – que je ne reconnais pas grand chose de cette ville ocre parsemée de palais, aujourd’hui cernée par des quartiers neufs, des avenues où les ronds-points brillent des symboles royaux. La palmeraie autrefois verdoyante est complètement déglingue, un vrai champ de ruines : abandon des cultures, pression immobilière, multiplication des forages individuels…

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Visite de la centrale solaire Noor, près de Ouarzazate, dans le cadre du voyage au Maroc de l’AJEC21 (JNE et AJE) à l’occasion de la COP22 de Marrakech en novembre 2016 – photo Bernard Desjeux

Alors pendant que nos petits camarades arpentent la Zone bleue et les conférences plénières, nous fonçons à Ouarzazate voir Noor, cette fameuse centrale solaire qui sera la plus grande d’Afrique, la 7e du monde. Celle qui, complétée par des parcs éoliens, permettra au Maroc de produire 52 % de l’électricité du pays avec des sources renouvelables ou plutôt « sustainable », cela fait mieux. Je n’insisterai pas sur le fait qu’avec Catherine on ne reconnaît pas non plus Ouarzazate, autrefois modeste bourgade blottie autour d’une magnifique Kasbah de terre, aujourd’hui cité moderne : larges avenues bordées de lampadaires, studios de cinéma accueillant des productions du monde entier, grands hôtels…

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La centrale est à une dizaine de kilomètres. Notre chauffeur, Abdel, nous y conduit par une belle route goudronnée traversant un paysage de cailloux, parfois blanchis par des remontées de sel, autrement dit un paysage carrément désertique.
À terme, 3000 hectares de cailloux seront transformés en machine électrique alimentée par le soleil. En gros, c’est une machine à vapeur : la première des quatre tranches, déjà en exploitation (160 MGW), utilise 1,750 millions de m3 d’eau par an portés à ébullition, chauffés par une huile synthétique qui circule devant les miroirs. Puis la chaleur stockée dans de grandes cuves de nitrate de potassium fait tourner les turbines. Une fois toutes les tranches terminées, après le passage dans les transformateurs, la puissance sera de 500 mégawatts. L’intérêt de cette technologie est de pouvoir stocker l’électricité pendant 3 heures et, donc, de la restituer la nuit. Consommer de l’eau en zone désertique, est-ce bien raisonnable ? Le barrage de El Mansour Eddahbi contient 400 millions de m3 d’eau. Le prélèvement est donc négligeable, mais pour le diminuer les nouvelles tranches ne consommeront pas d’eau, mais de l’air. M. Youssef Stitou, ingénieur de réalisation senior formé à Centrale Lyon, répond tranquillement à toutes les questions, sauf en ce qui concerne les financements.

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Restent les panneaux pour s’informer : la centrale est gérée par Masen, société privée de droit public, mise en œuvre par un fonds saoudien Acwa power. L’argent vient de la Banque mondiale, de l’allemand GZ, de l’Agence française de développement… L’électricité est vendue au réseau national marocain de l’ONEE. Contrairement à la production obtenue par l’éolien, il n’ y a pas d’accord pour une source dédiée particulière et le montage financier est prévu pour 25 ans. On peut discuter sur les mesures d’accompagnement, la quasi-spoliation de terres stériles achetées 1€/m2 aux collectivités locales, sur le peu d’emplois créés car il suffit de 78 personnes pour faire tourner l’ensemble (2000 pour la construction, essentiellement chinois ou espagnols).

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Je trouve cependant que faire une telle quantité d’énergie avec du soleil est une belle réussite qui ne demande qu’à faire des petits. Nous assisterons d’ailleurs dans la semaine à la signature entre le président de Masen, M. Mustapha Bakkoury, et M. Djiby Ndiaye, directeur général de l’Agence nationale des énergies renouvelables du Sénégal (ANER), pour la construction d’une centrale solaire plus petite produisant 50 mégawatts et consommant seulement 100 000 m3 d’eau par an. Elle viendra après l’établissement d’un atlas solaire et la faisabilité d’une telle industrie. Il me semble qu’à terme cela pourrait aussi permettre au Mali d’épargner, par exemple, au fleuve Niger la construction de barrages calamiteux pour son écosystème. En tous cas, c’est à voir. En tous cas un peu partout, les énergies renouvelables vont prendre le pas sur les énergies fossiles.

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Pendant ces huit jours, nous multiplions des rencontres riches et variées. Tout d’abord la découverte d’un système traditionnel de gestion de l’espace en pays berbère, l’agdal. Ayoub – un doctorant préparant sa thèse sous la direction de Geneviève Michon, ethnobotaniste à l’IRD – nous traduit la discussion avec El Houssein Bel Lahsen, un berger du Haut Atlas, face au Toubkal qui culmine à 4167 m.

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À Asni, des arboriculteurs en coopérative agricole sont accompagnés dans les bonnes pratiques d’agroécologie et de gestion par l’ONG Agrisud présente dans de nombreux pays d’Afrique. J’ai le plaisir d’y retrouver son directeur général, Yvonnick Huet, ancien volontaire du progrès dans la région de Diffa au Niger. L’après-midi, nous irons dans la célèbre palmeraie de Marrakech, aujourd’hui bien mal en point.

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Mercredi, l’architecte Denis Coquard nous reçoit à sa villa Janna (le Paradis), un magnifique espace de 2,5 hectares où il a bâti un Centre de la terre de 4 700 m2. Denis est clair, précis, lumineux comme son architecture qu’il explique avec plaisir.

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Jeudi, nous rencontrons : Béatrice Bonnaire et son projet d’écotourisme Aloé Agafay où elle pourra accueillir des hôtes en autosuffisance aux portes du désert, complété par une plantation d’aloé vera ; Guillaume Turgis, présent avec Fridome, son bus transformé en car aménagé. Il est quasi autonome avec des panneaux solaires inclinables et un système de collecte d’eau de pluie. Reste la consommation importante de carburant, mais il « booste » déjà son moteur avec de l’hydrogène obtenue par électrolyse (-30 % de gasoil), en attendant l’huile de friture ; Marie-Cécile Royal Benbiga, qui installe avec son mari des éco-bivouacs sous tentes caïdales, que ce soit dans la palmeraie de Casablanca ou en plein désert, à la demande.

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Vendredi, rencontre avec Thierry Ruf, chercheur à l’IRD et de l’université de Marrakech. Il nous permet une meilleure compréhension de la ressource en eau de la région et du fonctionnement des khettaras, ces adductions d’eau propres aux régions désertiques. Thierry a participé à la conception du Musée de l’eau de Marrakech. Malheureusement, nous ne pourrons le visiter car le roi ne l’a pas encore inauguré. On reviendra.

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Entre ces visites de terrain, nous nous rendons dans la Zone verte de la COP22, où se tient la société civile. On y trouve des voitures électriques, des vélos solaires, des agoras, des expositions – dont une terrifiante, « Mind the earth », montée par un Hollandais avec des images satellite Google Earth –, la fondation du roi du Maroc omniprésente à tous les niveaux, des banques, des vendeurs d’engrais AAA pour une agriculture raisonnée, ben voyons !, des bouteilles d’eau végétales fabriquées à partir de canne à sucre…

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Nous faisons la connaissance de Serge Stéphane Gnako, de l’AREPEC, une association de reconversion de migrants de 17 pays africains : une grande leçon d’humilité. Au-delà du brouhaha, c’est peut-être la conversation qui nous a le plus marqués. Bonne surprise sur un stand associatif collectif où se tient également Agrisud : nous retrouvons notre grand ami Manny Ansar, créateur et directeur du Festival au désert de Tombouctou. Chassé par des terroristes obtus, il a imaginé une caravane de la paix avec les grands musiciens maliens, Tinariwen, Bassekou Kouyaté, Salif Keïta… En mars, ils seront au Maroc, à Merzouga, on en reparlera. Salif, autre compagnon de route, justement, participe avec quelques autres musiciens dans l’ancien palais Badii à un concert autour de la lumière solaire en Afrique. Nous y entendons Angélique Kidjo, une vieille connaissance béninoise, Oum, entendue cet été sur l’île d’Oléron, et puis la découverte d’Akon. J’ai l’impression que nous sommes les seuls parmi les 3000 spectateurs à ne pas le connaître : fantastique show dans le prolongement des Blacks américains des années 60.
En tous cas, nous ne sommes pas les derniers à chanter avec tous le refrain : freedom, freedom… Cela fait cinquante ans que cela dure.

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* Pour voir l’étendue d’une partie du sujet, on peut se référer au livre : Développement durable et émergence de l’Afrique, aux éditions Grandvaux/PNUD pour la COP21 de Paris (800 pages).

Pour en savoir plus sur la COP 22, voir le dossier de la SERE (cliquez ici).

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