Nature férale, nature géniale

Prendre en compte la féralité signifie de reconnaître que les sociétés humaines n’ont pas de droit absolu sur les terres qu’ils ont occupées et qu’ils continuent d’habiter.

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par Annik Schnitzler et Jean-Claude Génot

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La friche est un symbole de la nature férale, ici dans le Vercors diois – photo Jean-Claude Génot

Si la féralité a été définie par les zoologistes pour les animaux domestiques retournés à l’état sauvage (on parle d’espèce férale ou marron), puis par les botanistes pour les plantes échappées des cultures et naturalisées, les paysages en déshérence, évoluant spontanément tout en conservant les empreintes de leur passé cultural (ou tout autre usage) procèdent bien de la même logique. Un terme synonyme pourrait être celui de nature « ensauvagée».

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Dès lors tout milieu ayant fait l’objet d’un usage agro-sylvo-pastoral ou industriel puis abandonné et laissé à la dynamique spontanée peut être qualifié de féral.

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Les friches et les boisements spontanés ou accrus forestiers sont des exemples de nature férale.

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Le concept de féralité suppose de préciser trois notions :

1) L’impact de l’espèce humaine sur l’environnement naturel, la faune et la flore a été très important très tôt dans l’histoire de son expansion sur la planète : autour de 200 000 ans pour l’Afrique, 100 000 ans pour le Moyen Orient, 70 000 ans pour l’Eurasie, 50 000 ans pour l’Australie, 4  000 ans pour l’Europe, 15 000 ans pour l’Amérique. Cet impact ne trouve aucun équivalent, et surtout à une telle échelle, pour aucune autre espèce animale.

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2) La féralité repose sur une notion de génétique. Elle se définit comme l’aboutissement d’interactions génétiques constantes au cours du temps, au sein d’un même genre ou d’une même espèce entre taxons sauvages, cultivés et ensauvagés, avérées au niveau animal, végétal et microbien (Gressel, 2005). Ce processus est celui de la « dédomestication ». Les échanges contribuent à sélectionner des taxons naturalisés adaptés aux conditions écologiques locales, conduisant parfois à des formes invasives.

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Un exemple très actuel est celui de la vigne sauvage, native d’Europe, qui s’est continuellement croisée avec les cultivars et espèces ensauvagées depuis sa domestication, il y a près de 9 000 ans. Les complexes génétiques entre espèce sauvage, cultivars et formes ensauvagées menant à des espèces férales, se sont effondrés avec les maladies américaines, remplacés par d’autres complexes composés de cultivars, porte-greffes américains échappés, et parfois, dans les rares endroits, avec les populations reliques de vigne sauvage.

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Ces processus de dédomestication sont très fréquents dans la nature férale. Par extension, on peut aussi considérer que la dédomestication se produit à l’échelle de l’écosystème, par dédomestication des processus créés par l’anthropisation, qui agissent sur les gènes, les communautés et leurs interactions.

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3) La notion de féralité est associée à l’abandon de tout impact direct par l’homme pour des usages quels qu’ils soient. Cela n’implique pas le retour aux écosystèmes originels (début/milieu de l’Holocène) car certaines espèces (et donc certains processus) ont disparu, remplacés par d’autres espèces (et processus), en raison d’une anthropisation de plus en plus massive, surtout depuis l’ère industrielle.

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Dans les gorges de l’Allier, la forêt revient sur les fortes pentes – photo Jean-Claude Génot

.Au regard de la référence à la domestication, il semble pertinent de lier la définition de la nature férale aux époques où l’homme est passé du stade de chasseur-cueilleur à celui de producteur. La nature férale serait donc née à différentes époques dans le monde, lorsque l’homme a développé l’agriculture.

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Toutefois, il serait naïf et erroné de limiter l’impact de l’homme sur son environnement aux civilisations dites de production, opposant ainsi l’homme chasseur-cueilleur, considéré comme faisant partie de la nature, à l’homme défricheur et créateur de nouvelles espèces. Les témoignages de changements durables de l’environnement par les chasseurs cueilleurs sont certes moins nombreux que ceux liés aux conséquences de la domestication, mais suffisamment convaincants pour qu’on les prenne en considération. Citons, parmi les faits les plus connus (même s’ils sont très débattus), le rôle que l’homme a pu jouer dans l’extinction de la mégafaune à la fin du Pléistocène dans les deux Amériques, en Australie et en Eurasie.

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Mais c’est l’avènement du Néolithique qui marque une étape importante dans la transformation des paysages par l’homme. Ainsi la nature férale la plus ancienne serait donc née il y a près de 10 000 ans pour le Moyen Orient, autour de 7 000 ans pour l’Europe, lors des périodes de déprise agricole prolongée. La notion de temporalité et de surface est à prendre en compte dans le concept de féralité. Une longue temporalité est nécessaire dans bien des cas, pour que s’instaurent de manière permanente les processus qui aideront à la stabilité de tout l’ensemble. Dans ce terme de stabilité, les invasions et extinctions locales d’espèces sont comprises. Quoique les recherches faites dans les écosystèmes féraux soient peu développées, il semble que cette stabilité écosystémique requiert de très longues durées.

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Il semble aussi évident que la pérennité de ces écosystèmes féraux sera d’autant mieux assurée que les surfaces seront grandes, ce qui les soustrait aux influences humaines indirectes.

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En d’autres termes, un écosystème est dit féral si :

1) l’empreinte humaine due à un usage (agricole, forestier, cynégétique, industriel ou urbain) est avérée par la présence d’espèces férales ou par toute modification durable avérée de l’environnement, au niveau des sols ou de l’hydrologie ;

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2) il est laissé en libre évolution : plus ce temps est long et plus la surface est importante, plus l’écosystème est protégé des influences anthropiques, ce qui devrait lui permettre d’atteindre un état de résilience et de résistance face aux stress environnementaux. De fait la nature férale est une nature reconstituée par elle-même après abandon par l’homme.

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Comme la notion de féralité suppose l’arrêt de tout usage direct par l’homme, tout espace chassé, soumis à la cueillette, protégé volontairement de certains événements (feux) n’est pas pleinement féral. On ne va pas forcément se priver de protéger un espace dont l’essentiel des usages a été abandonné sur le long terme et sur de larges espaces (cas des jeunes forêts méditerranéennes par exemple), ce qui permettra dans quelques siècles de retrouver des forêts méditerranéennes matures, parce que certains usages doivent être maintenus (protection pour le feu par exemple) ou parce qu’il y a des réticences parmi les populations locales (pour la chasse par exemple).

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Forêt spontanée d’une soixantaine d’années dans les Vosges du Nord – photo Jean-Claude Génot

Parmi les avantages que les sociétés humaines ont à conserver des espaces féraux, figure le retour d’écosystèmes autonomes, parfois assortis du retour spontané d’espèces rares (Schnitzler et Génot, 2012) si les mesures de protection sont bien appliquées partout en France et en Europe. On peut y ajouter la restauration des sols, la limitation de l’érosion, l’humidification du mésoclimat.

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La libre évolution est aussi la meilleure solution pour que reviennent des zones humides fonctionnelles (tourbières, forêts inondables, marais), qui ont été grandement modifiées par des siècles d’activités humaines. Pour cela, la société doit accepter l’arbre dans les tourbières,doit renoncer à l’enlèvement systématique du bois mort dans une partie conséquente des rivières, et encourager le retour d’espèces « ingénieurs » comme le castor. C’est bien d’ailleurs pourquoi elles sont prônées dans de nombreuses actions de restauration.

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Il reste cependant aux gestionnaires à accepter et faire accepter la double idée que :
1) la nature ne reviendra pas à l’état préexistant ;
2) les évolutions sont inconnues. Il s’agit donc là d’une nature évoluant vers la féralité et non d’une restauration au sens où on l’entend classiquement.
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Prendre en compte la féralité signifie de reconnaître que les sociétés humaines n’ont pas de droit absolu sur les terres qu’ils ont occupées et qu’ils continuent d’habiter. La nature férale est une nature à empreinte humaine forte, que les sociétés acceptent donc de décoloniser, sans en rechercher un bénéfice quelconque. Si toutefois cela peut s’avérer essentiel pour les générations à venir, qui l’utiliseront comme référence par rapport aux espaces utilisés.

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* Depuis 2012, il existe un groupe de travail « wilderness et nature férale » piloté par l’UICN France. Les deux auteurs ont contribué à formaliser le concept de féralité dans une note validée par ce groupe de travail.

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Bibliographie

GRESSEL J. 2005. Crop Ferality and Volunteerism. Taylor & Francis Group. LLC. 422 p.

SCHNITZLER A. et GENOT J.-C. 2012. La France des friches. De la ruralité à la féralité. Editions Quae. 186 p.

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