Érosion : Lacanau face à l’assaut des flots

L’érosion littorale menace le cœur économique de Lacanau. La ville aquitaine hésite entre se protéger ou délocaliser ses activités. Mais face aux incertitudes juridiques et aux coûts des scénarios envisagés, elle peine à concilier les enjeux de court et de long termes. Un sujet réalisé à l’occasion du récent voyage AJEC21/JNE/AJE en Aquitaine.

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par Thomas Blosseville

Photo Lacanau Credit Thomas Blosseville 1

Lacanau – @ Thomas Blosseville

Ce fut une leçon d’humilité comme la nature sait les donner. Lors d’un voyage en Aquitaine organisé par l’Ajec21, les journalistes-écrivains JNE ont découvert les marques laissées à Lacanau par la grande tempête de l’hiver 2013-2014. Ces cicatrices ne sont plus visibles, mais elles sont encore prégnantes.

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A l’époque, les effets conjugués de la houle, des vents et des forts coefficients de marée ont détruit l’ouvrage qui, depuis les années 1970, protégeait les constructions situées sur le rivage. Le trait de côte avait alors reculé de 25 mètres.

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La plage s’est certes reconstituée naturellement dans l’année qui a suivi. La Mairie a aussi réalisé des travaux pour un total de 3,3 millions d’euros.

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Mais la tempête a profondément marqué les esprits. A Lacanau, l’érosion est devenue un vrai casse-tête pour les activités humaines.

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Au cours du XXe siècle, la ville a construit sur 1,2 kilomètre de sa façade maritime. « Auparavant, les élus qui étaient des commerçants souhaitaient que les touristes puissent venir en voiture jusqu’à la plage. D’où les parkings sur la dune en front de mer », retrace Hervé Cazenave, adjoint au maire chargé du littoral. « Désormais, c’est différent », assure l’élu. La commune espère finaliser à l’été 2016 son plan local d’urbanisme (PLU). Elle réfléchit à implanter un parking à l’intérieur des terres et mettre en place des navettes pour se rendre à la plage. Il restera tout de même en bord de mer 1.200 logements, une centaine de commerces et des équipements publics en première ligne face à l’érosion.

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En dehors de la saison touristique, 4.600 personnes vivent à Lacanau, où ils ont leur résidence principale. Pas forcément sur le littoral, puisque la commune s’étend jusqu’à 13 kilomètres à l’intérieur des terres. Mais avec les hôtels, campings et maisons secondaires, la ville compte 8.000 logements et une capacité d’hébergement de 50.000 lits. « Il y a aussi le phénomène des excursionnistes, qui viennent à Lacanau à la journée, par exemple depuis Bordeaux », complète Martin Renard, responsable de l’urbanisme à la mairie. Pendant les week-ends très fréquentés, « il peut y avoir 80.000 à 100.000 personnes dans la commune ». Autant dire que l’aménagement du bord de mer, cœur touristique et économique, pèse très lourd dans les considérations locales.

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Photo Lacanau Credit Thomas Blosseville 2

Lacanau – @ Thomas Blosseville

L’érosion ? « Il est encore difficile de distinguer les phénomènes naturels et les effets du changement climatique », signale Camille André, chargé d’études sur les risques côtiers au groupement d’intérêt public (GIP) Littoral Aquitain.

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Le GIP étudie depuis plusieurs années le sujet au niveau régional. « Nous savons que le risque d’érosion existe et qu’il va s’accentuer. Changement climatique ou pas, la quantité de sédiments baisse sur le littoral. » Sur la côte Aquitaine, le recul atteindrait en moyenne 1 à 3 mètres par an, avec des pointes à 25 mètres par endroits et par moments. Comme à Lacanau en 2014. « C’est un phénomène assez difficile à comprendre. Il est à la fois lent et rapide », observe Martin Renard.

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Pour y faire face, Lacanau a présenté fin 2015 sa stratégie locale de gestion de la bande côtière. La commune a étudié plusieurs scénarios. Avec deux grandes options : soit maintenir les activités en bord de mer avec renforcement de la protection, soit les délocaliser. Sans savoir ni où, ni comment. « Il y a un vide juridique », pointe Camille André. « La puissance publique n’a pas l’obligation de protéger les biens sur les côtes sablonneuses, ni d’indemniser. »

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D’après les premières évaluations, la valeur foncière menacée à Lacanau par l’érosion atteindrait 300 millions d’euros d’ici à 2100. C’est la somme qu’il faudrait débourser simplement pour dédommager les propriétaires pour leur foncier en cas de délocalisation. Sans compter, le cas échéant, d’autres opérations comme le transfert des biens. Ce chiffrage doit être actualisé avec les données de la tempête de 2014. L’alternative ? En cas de maintien des activités sur site, « il faudrait installer deux ouvrages de protection, l’un jusqu’en 2040 et l’autre jusqu’en 2100 », projette Camille André. « Ils coûteraient respectivement 18 et un peu moins de 40 millions d’euros. »

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Dans tous les cas, ces études restent théoriques. « Il n’a jamais été question d’engager l’un ou l’autre des projets », insiste Martin Renard, le responsable de l’urbanisme à la mairie. Pour l’instant, personne ne sait qui paierait, ni dans quel cadre légal. En attendant, la vie suit son cours à Lacanau sans changement de trajectoire. « L’idée est de permettre aux générations futures d’avoir les moyens de faire des choix », défend l’élu Hervé Cazenave. Mais comment ? A court terme, l’objectif est d’améliorer les connaissances, de développer une culture du risque, d’anticiper les études technico-économiques…

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Mais de gros flous juridiques demeurent et la ville en appelle à l’État. « Le droit de l’urbanisme ne connaît pas la notion de transfert. En cas de délocalisation des activités, les biens déplacés seraient considérés comme des aménagements neufs, qui sont très encadrés et complexes à réaliser en zone littorale », illustre Martin Renard. Le casse-tête est loin d’être résolu. Peut-il l’être ?

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