La recherche des petits de loups dans une forêt biélorusse : une leçon d’histoire naturelle et d’humanité

Rechercher les petits de loups au plus profond de leur domaine, entre forêts et marais ,est passionnant pour qui cherche à se rapprocher au plus près de la nature sauvage. J’ai eu cette opportunité durant trois séjours au printemps passés en compagnie de Vadim Sidorovich, zoologiste biélorusse spécialiste de la grande faune européenne, membre de l’Académie nationale des sciences à Minsk. Son site (cliquez ici) et sa page sur Research Gate donnent toute la mesure de ses compétences scientifiques.

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par Annik Schnitzler

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Marques de griffes du mâle délimitant le territoire – photo @ Annik Schnitzler

Depuis une quinzaine d’années, ce scientifique étudie le loup et ses relations avec les autres carnivores (lynx, ours) dans diverses forêts de Belarus. La forêt de Naliboki, à l’ouest de la capitale, comprend au sein de ses 2750 km² une population viable de loups, qui varie entre 27 et 70 individus répartis en une trentaine de meutes. La régulation de l’espèce est active mais interdite au cœur d’une petite réserve de 900 ha. Cette interdiction de la chasse au loup dans la réserve est difficile à maintenir car le loup est considéré comme nuisible dans ce pays. Elle n’est réalisée que grâce à l’énergie et l’influence de ce chercheur d’exception.

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La forêt de Naliboki détient toute la grande faune mammalienne européenne de plaine : élan, bison, cerf, sanglier, chevreuil, loutre, ours et lynx. Une telle richesse fait rêver : pourquoi à Belarus et non dans mon pays, pourtant si riche en forêts ? La différence tient essentiellement dans les mentalités, bien plus que dans les densités de populations. Les Biélorusses acceptent bien plus volontiers la présence d’animaux dangereux : la trace des ours dans les vergers lorsqu’ils viennent manger les pommes avant l’hiver ne les effraie guère, la présence de loups aux portes des villages et parfois jusqu’aux abords de la capitale non plus, quoiqu’ils ne les apprécient pas. Sans doute ont-ils oublié les désagréments de ces animaux, au regard des atrocités qu’ils ont subies par les nazis durant la deuxième guerre mondiale.

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Ce qui a aussi favorisé la conservation de la grande faune est l’abandon de l’exploitation intensive de la forêt (au niveau des drainages et de la collecte des fourrures de mustélidés et de castors notamment) après le départ des Russes en 1990. Enfin, des lois de protection ont été édictées pour le lynx et l’ours, qui aident à leur recolonisation.

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Les loups se nourrissent principalement de mammifères de poids moyen (chevreuil, castor et sanglier). Le castor en particulier est privilégié : il est devenu très abondant depuis une décennie grâce à l’abandon de l’entretien des canaux et de sa chasse (près de 800 individus par 100 km² actuellement dans toute la forêt).

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En 15 ans, ce scientifique a découvert à Naliboki 168 petits, soit quelques portées de 1 à 11 par an, le nombre moyen de petits étant de 6. Lors de leur découverte, ils peuvent avoir de quelques jours à quelques semaines, en fonction de la période de leur découverte. Assez étonnamment, il arrive qu’il y ait des petits d’âges différents dans un même site, indiquant que les mères les ont réunis pour les élever ensemble.

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La technique de découverte des petits est complexe. Les recherches débutent en hiver afin de délimiter les limites de chaque territoire de loup, en interprétant les traces laissées par les loups reproducteurs dans la neige et sur les pistes sableuses de la forêt. A cette époque et au début du printemps, les loups marquent aussi leur territoire en grattant les bords de chemin de leurs griffes. L’interprétation des pistes laissées par la femelle demande une grande attention, car à un moment donné, avant l’accouchement, on peut déceler des différences dans la forme de ses empreintes (plus profondes) et l’allure générale de la piste (plus ondulante), en raison de sa grossesse.

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Après l’accouchement, les traces autour de l’aire de reproduction se transforment : il ne reste plus que le mâle qui nourrit la femelle allaitante : ses traces sont nombreuses et en étoile à proximité de l’endroit de naissance des petits, lorsqu’il part pour la nourrir, et directes lorsqu’il revient avec les proies. Avec une carte, il est ainsi possible de dresser ainsi ses va-et-vient et de préciser l’endroit où se trouvent les petits. Il faut alors rechercher au sein même du domaine vital dans les habitats qui sont connus pour être les plus favorables : des souches renversées, des buissons denses, une zone de hautes herbes. La forêt, peu fréquentée par les habitants sauf sur les pistes, et riche en sous-bois denses et en bois morts. Il faut dire qu’après les coupes d’arbres (parfois sur plus de 5 ha), le forestier ne revient plus pendant 80 ans ! La succession naturelle avec jeunes boisements touffus et arbres renversés s’enclenche, rendant ces sites très hospitaliers pour la faune, du loup à l’élan. Par ailleurs, les marais sont nombreux et ne sont plus exploités depuis les drainages faits par les Russes dans les années 1990. Autant de bonnes cachettes pour la reproduction de la faune de Naliboki.

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Tenir des petits de loup dans ses bras est une expérience unique – Photo @ Vadim Sidorovich

J’ai pu durant deux ans suivre Vadim Sidorovich lors de ses recherches dans les parties les plus profondes de cette forêt, qui dure de mars à fin mai. Cette recherche est plutôt épuisante : de l’aube à la fin de l’après midi, nous parcourons en voiture, puis à pied les marais, dunes boisées, coupes anciennes, explorant les bois morts, marchant sur les bois tombés pour passer d’un bras de rivière ou d’un marais à l’autre, ou traquant les indices de présence de la tanière. Si nous approchons du but, mais sans le trouver, la femelle alertée, emporte ses petits dans un autre endroit, parfois à plusieurs kilomètres. Il faut donc également détecter sur les chemins les traces fraîches. J’ai eu la chance d’être présente lors de la découverte d’une portée, et de pouvoir, durant un petit moment, les tenir dans les bras. La femelle n’était pas très loin mais ne se risquerait pas à intervenir. Mais dès qu’on est partis, on sait qu’elle récupère les petits et les cache dans une autre partie de la forêt. Nous ne revenons plus dans son domaine, car l’essentiel est fait : compter la portée, évaluer son état sanitaire, prélever des poils pour une éventuelle recherche génétique, marquer les petits pour suivre leur évolution au cours de l’été jusqu’à l’hiver suivant.

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En un mois, entre mars et avril 2015, cette tanière a reçu les visites des espèces suivantes : 2 blaireaux, 3 renards, 1 chien viverrin, 2 lynx, 2 loups noirs, 2 loups gris, une biche. L’un des renards est rentré dans la tanière, le lynx (ci-dessus) a déposé une crotte – Photo @ Vadim Sidorovich

Il faut savoir que le couple ne fait pas qu’une seule tanière, mais des dizaines au sein de son territoire vital, en général bien au centre pour éviter les agressions des meutes voisines.

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D’autres facteurs entrent en jeu : la proximité d’un cours d’eau, la proximité d’une route afin de surveiller les allers et venues des hommes des villages alentour; l’éloignement de zones très riches en grands herbivores, toujours prêts à piétiner les petits, de zones à ours ou à lynx qui n’hésitent pas à les tuer également (pour une raison évidente de régulation entre prédateurs !).

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Avant l’accouchement, par nervosité et inquiétude, la femelle confectionne de nombreux nids à ciel ouvert, creuse quelques tanières dans les dunes ou en rafraîchit d’anciennes. Elle peut aussi récupérer celles creusées par un renard après en avoir tué ou jeté sur le côté les petits.. Cette pléthore de lits de repos pour les petits sert à les transporter au cours de la saison de reproduction.

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Les raisons sont multiples. Le danger tout d’abord : la présence de visiteurs humains (dont Vadim Sidorovich, qui m’assure que les loups le connaissent), la venue d’un lynx ou d’un ongulé sauvage. Ou alors pour des raisons de confort : la tanière est infestée de parasites, ou trop étouffante; le nid est trop ensoleillé ou trop humide et les moustiques trop nombreux.

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Poupée trouvée près d’une tanière – photo @ Fabien Brugmann

Au final, le domaine de reproduction d’un couple peut inclure jusqu’à 62 nids et près de 10 tanières, répartis en plusieurs endroits et distants de plusieurs kilomètres. C’est dire la difficulté de trouver la portée ! Souvent, on trouve sur les chemins ou près des tanières des objets curieux : plastique coloré, pneu crevé, et même une tête de poupée, tous mordillés par les petits. Ils ont été ramenés par les parents des dépotoirs des villages proches afin d’aider les petits à passer la période difficile de la percée des dents.

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Le transport constant des petits est en fait d’une efficacité toute relative pour leur survie, surtout s’ils sont nombreux. Il arrive que les parents en oublient un, surtout si les distances entre les tanières sont de plusieurs kilomètres; ils peuvent prendre froid, surtout s’il pleut beaucoup. Par ailleurs, les petits sont fragiles, sujets à des maladies. Au final, seulement la moitié survivra, qu’on pourra entendre hurler la nuit aux lieux de rendez vous automnaux, d’où ils attendent leurs parents. J’ai eu le plaisir d’apprendre que les petits que j’avais eu dans mes bras avaient tous survécu l’hiver suivant.

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Suivre Vadim Sidorovich dans ses recherches est enrichissant pour qui se passionne pour la faune sauvage, car il explique volontiers tout ce qu’il a pu accumuler de connaissance sur la nature biélorusse. Le plus extraordinaire pour moi a été de réaliser que cette forêt inconnue des naturalistes était le symbole évident de que pourraient être les forêts occidentales : le lieu d’un partage strict des territoires entre prédateurs (loup, lynx, ours, renard) et aussi entre herbivores (cerf, élan, bison, sanglier). La coexistence est bien la base de la vie, même si elle se base sur l’agression et la prédation, car au final, la vie y est foisonnante dans le respect de chacun. Une coexistence dont l’homme pourrait aussi faire partie en France, s’il changeait de mentalité.

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