Le nouveau sarcophage de Tchernobyl

Entre les ennuis techniques, la radioactivité persistante, le silence des constructeurs et les risques de dérapage financier, le projet est pour l’instant bien mal parti. Un article publié en 2009 dans l’hebdomadaire Politis.

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par Claude-Marie Vadrot

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L’ancien sarcophage de Tchernobyl – @ Claude-Marie Vadrot

Après avoir longé le sarcophage qui fuit depuis une bonne vingtaine d’années, après avoir contourné la centrale, une mauvaise petite route de quelques centaines de mètres mène aux bâtiments bleus et blancs de Novarka, la société créée par Vinci et Bouygues pour construire la nouvelle enceinte de confinement supposée empêcher les fuites radioactives et permettre de démanteler le coeur du réacteur accidenté.

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A une centaine de mètres, un dépôt de carcasses de véhicules et d’engins de travaux public en cours de démantèlement : soit inutilisables, soit pollués, soit, le plus souvent, les deux. A l’entrée du « camp français », des spécialistes contrôlent la radioactivité des véhicules. Non loin, dans le canal qui servait à refroidir les réacteurs, nagent d’énormes silures aux longues moustaches qui ont l’air de trouver à leur goût l’eau radioactive en compagnie d’autres poissons. Ils hantent également la grande retenue d’eau artificielle qui jouxte les installations à l’arrêt et communique avec la rivière qui se jette dans le Dniepr. Quelques cormorans pêchent du menu fretin. Comme les quelques pêcheurs travaillant à la centrale et bravant les interdictions de pêche, haussant les épaules quand on évoque les risques. Les mêmes que d’autres affrontent en ramassant des champignons qui affolent les dosimètres.

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A force, 24 ans après l’accident, (NDLR : cet article a été écrit en 2009), nombreux sont ceux qui affirment ne pas ou ne plus croire aux dangers de la radioactivité. Alors que des gens, dans la région et dans tout le nord de l’Ukraine, continuent de mourir de cancers et d’étranges maladies liées aux retombées qui ont fait de la zone de 2600 kilomètres carrés autour de la centrale une zone toujours interdite dans laquelle on ne pénètre qu’avec des autorisations spéciales qu’il faut montrer aux limites de cet espace d’exclusion gardé par des forces de police.

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C’est dans ce périmètre, au plus près de la centrale, que travaillent les employés de Novarka qui comptent, sur place, un soixantaine d’expatriés français: comme les autres, ceux qui s’affairent autour des deux réacteurs arrêtés, comme les ouvriers terrassiers, ils ne sont sur place que quatre jours par semaine ou bien deux semaines sur quatre. Ils partent soit à Kiev soit dans la ville voisine de Slavutich, une ville nouvelle construite en 1992 pour loger les derniers salariés de Tchernobyl loin des zones fortement irradiées. Ils en arrivent le matin et repartent le soir grâce à un train électrique qui traverse une petite partie du territoire biélorusse. Un train de « banlieue » un peu déglingué sur lequel veille en permanence la police de la Biélorussie.

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Le serpent de mer d’un nouveau sarcophage destiné à remplacer celui que les Soviétiques avaient édifié à la hâte au péril de la vie des quelque 20 000 « liquidateurs », dont beaucoup, ouvriers et ingénieurs, sont morts par la suite, est né en 1992. Quand les Ukrainiens, sous pression de l’Union européenne, ont admis que leur enceinte de confinement se dégradait rapidement et risquait un jour de s’écrouler sur les débris du réacteur explosé malgré la centaine de millions d’euros alors déjà dépensée pour le consolider. Serpent de mer, car entre les tergiversations des autorités ukrainiennes, le défi technologique, les corruptions liées aux différents marchés à passer et l’énorme financement nécessaire pour sécuriser entièrement le site, il a fallu attendre le début des années 2000 pour qu’un appel d’offres soit lancé. Il a été remporté par Vinci et Bouygues, face aux propositions d’un consortium américain, et le contrat célébré par les constructeurs en avril 2006 à l’ambassade de France de Kiev, pour marquer le vingtième anniversaire de la catastrophe. Mais, comme tous les intermédiaires ukrainiens n’avaient pas encore été correctement « rémunérés », il n’a en fait été signé qu’en septembre 2007 à Slavutich. Sur la base d’un projet pharaonique.

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Pour un montant de 500 millions d’euros, les Français se sont engagés à construire une arche de 105 mètres de hauteur sur une longueur de 150 mètres et d’une portée de 260 mètres constituée par une structure métallique de 18 000 tonnes. Ensuite, cet ensemble devra lentement, centimètre par centimètre, glisser sur des rails, poussé par des vérins hydrauliques, pour recouvrir le vieux sarcophage. La construction et la préparation du site mobiliseront jusqu’à un millier d’ouvriers et de techniciens. Le futur reste de rigueur car si les Français sont muets comme des carpes sur l’avancement des travaux, les Ukrainiens expliquent volontiers que le chantier a pris beaucoup de retard : les fondations de positionnement de l’arche, qui utiliseront au moins 25 000 mètres cubes de béton, ne sont pas près d’être terminées : un coup d’oeil aux travaux pour l’instant embryonnaires et les aveux des Ukrainiens permettent de le vérifier. D’autant plus que la centrale de béton, toute neuve, est en rade et ne correspond pas aux normes de sécurité les plus élémentaires.

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Autre difficulté : pour préparer ces fondations, il a fallu extraire entre 5 et 7 mètres de terre fortement radioactive, une terre dont personne n’est capable de dire avec précision où elle est ensuite déversée. La radioactivité du site est entre 50 et 70 fois supérieure à la normale. Cette « surprise » a entraîné à plusieurs reprises « le changement des ouvriers et des techniciens » ayant été trop exposés aux rayonnements de cette terre et surtout aux grands blocs de béton et de métal exhumés pendant le terrassement. Sur ce point comme sur tous les autres, l’omerta des Français et des responsables ukrainiens est (presque) parfaite et ni l’Union Européenne ni la BERD (Banque Européenne pour le Reconstruction et le Développement) ne parviennent à obtenir des précisions sur la suite et l’avancement des travaux. Pourtant, la BERD a déjà mis de côté une « cagnotte » de 800 millions d’euros abondés par l’Union européenne (27 %), les Etats-Unis (19 %), la Grande-Bretagne et une dizaine d’autres pays dont le France pour 8 %. Nul ne sait actuellement si cette somme sera suffisante puisque les dernières évaluations chiffrent l’achèvement des travaux à près d’un milliard et demi d’euros. Sans compter le retard qui coûte actuellement et officiellement 4 à 5 millions par mois.

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D’après Novarka, les travaux devaient se terminer au milieu de 2012 alors que le chantier n’avance plus, qu’il a déjà au moins douze mois de retard et que la contamination radioactive « pose des problèmes », aussi bien chez les Ukrainiens que chez les Français. Mais, de cela, non plus on ne parle pas. Pas plus que les Européens ne savent comment ils pourront participer au financement des travaux après 2011, reprise économique ou pas.

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Le nouveau sarcophage mis en place « au mieux dans quelques années », explique un ingénieur du Chernobyl Nuclear Power Plant, le maître d’ouvrage ukrainien, qui a démissionné il y a un an parce qu’il trouvait que les salariés étaient exposés à trop de risques, il faudra ensuite procéder au démantèlement de ce qui restera à l’intérieur. Le combustible encore en réaction lente et des centaines de milliers de tonnes de métaux et de béton dont nul ne saura quoi faire alors que les déchets et le matériel contaminés lors de l’accident ne sont pas encore éliminés. Cela risque de durer plusieurs dizaines d’années.

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Une autre question reste posée quand on constate que, chaque année, la radioactivité augmente au pied du vieux sarcophage : ne risque-t-il pas de s’effondrer, en partie ou en totalité, avant que Vinci et Bouygues résolvent tous les problèmes techniques et radiologiques qu’ils n’avaient pas anticipé dans leur hâte de remporter un marché dont ils ont été les moins-disants en faisant de nombreuses impasses sur une entreprise que le monde n’avait jamais connu auparavant.

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Et pendant ce temps, les rares habitants et salariés fréquentant la région de Tchernobyl continueront à cueillir et à manger les cèpes qui abondent dans les bois alentour, ignorant délibérément ou par habitude les consignes qui leur sont régulièrement rappelées…

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