La Vallée de la Drôme, laboratoire de la transition écologique

En ouverture des quatorzièmes rencontres de l’écologie au quotidien de Die, Olivier de Schutter, ancien rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation et professeur à l’Université de Louvain (Belgique), a donné une conférence sur le thème « La dimension humaine de la transition écologique ». Il nous dit ici pourquoi la vallée de la Drôme est, de son point de vue, un territoire dont nous avons beaucoup à apprendre.

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par Olivier de Schutter

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Olivier de Schutter @ CIDSE

C’est une partie décisive qui se joue dans la Vallée de la Drôme. Ce territoire de 55.000 habitants, regroupant trois communautés de communes (Val de Drôme, Crestois et pays de Saillans, et Diois), inclut un nombre impressionnant d’innovations qui préparent la transition. Ces innovations sont techniques et sociétales, souvent en combinaison l’une avec l’autre. Elles traversent les domaines de l’agriculture et de l’alimentation, où s’imposent les circuits courts et la conversion massive vers l’agriculture biologique; ceux de l’énergie et de la mobilité, où des initiatives locales encouragent la mobilité douce et le recours aux énergies renouvelables; et ceux de la gouvernance, par exemple à travers la mise sur pied de l’expérience de démocratie citoyenne dans le bourg de Saillans.

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La densité des innovations qui préparent ici la transition écologique en fait un « territoire apprenant », dont il nous faut apprendre à notre tour. Les vagues successives d’arrivées de « néo-ruraux », combinées à la tradition d’accueil du territoire, ont eu un rôle déterminant. Au cours des années 1970, ces nouveaux arrivants étaient empreints d’écologie radicale ou de slogans venant des barricades de mai 1968 : ils ont importé dans la vallée des rêves des changement, et ont voulu s’y investir pour rendre au territoire ce que celui-ci leur apportait.

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Aujourd’hui, ces néo-ruraux amènent des idées fondées sur l’économie collaborative ou la mise au service de la transition écologique des plateformes électroniques. La mise sur pied de nouveaux mécanismes hybrides de gouvernance, associant élus locaux, entrepreneurs et représentants de la société civile, a aussi joué un rôle : la mise ensemble de ces sensibilités différentes a pu non seulement stimuler l’imagination des acteurs, mais aussi renforcer la légitimité des projets à construire. Entre 2009 et 2014, le Grand Projet Biovallée de la Région Rhône-Alpes a suscité des initiatives par un financement de 10 millions d’euros (sans tenir compte des effets multiplicateurs), dont l’association Biovallée assure aujourd’hui le suivi — mettant les acteurs en relation et construisant des ponts entre les différents organismes de décision à l’échelle de l’ensemble de la vallée.
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Cette expérience atteste d’une nouvelle manière de concevoir la transition écologique. Nous avions cru dans les outils imposés d’en haut, qui allaient de l’imposition de réglementations contraignantes à la mise sur pied d’incitants économiques — taxes pénalisant les comportements néfastes, ou subsides favorisant les attitudes plus responsables. Nous avions cru à la planification imposée par l’Etat depuis le centre qu’il occupe. Ces outils et cette planification demeurent utiles et nécessaires. Mais nous comprenons aujourd’hui qu’il faut autre chose pour relever les défis qui nous attendent, qu’il s’agisse de l’atténuation du changement climatique ou de la construction de la résilience : pour cela, il faut un engagement de chacun dans sa vie quotidienne, une participation de chacun, comme co-auteur des solutions qui le concernent, et un récit collectif auquel tous peuvent adhérer. Le rôle du politique lui-même évolue : aux politiques, l’on donnait le mandat de penser pour les citoyens, l’élection servant à confirmer ou non la sagesse des choix faits au nom de la collectivité; l’on attend d’eux à présent qu’ils créent des espaces de liberté dans laquelle l’inventivité citoyenne peut se déployer, en lien avec les réalités du territoire et qui réponde aux motivations des personnes qui s’y investissent.

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Les philosophes des sciences ont coutume de dire qu’une expérience commence toujours par réussir : conscients d’être des pionniers, les expérimentateurs mettent dans son succès l’énergie et le zèle qu’il faut. Je formule le voeu que cette prophétie se réalise.

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