Camargue : pour le retour des inondations et des forêts

Haut lieu de nature en France, la plaine deltaïque du Rhône (ou encore Camargue au sens large) offre sur 150 000 hectares une diversité biologique unique, centrée sur les anciens bourrelets alluviaux, dunes marais, prés salés, sans oublier les lagunes et les bords de mers.

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par Annik Schnitzler

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Vue du delta de Camargue, avec en vert la couverture forestière potentielle

Vue du delta de Camargue, avec en vert la couverture forestière potentielle


Consciente de la beauté des paysages camarguais, la société moderne lui a accordé plusieurs titres et statuts de protection prestigieux, de l’inclusion du site dans la Convention de Ramsar à celle de Réserve de Biosphère de l’Unesco et de Natura 2000.

La Camargue comporte l’une des plus grandes réserves nationales intégrales de France, ainsi qu’un parc naturel régional en son coeur. Ces efforts de protection ont fortement limité l’avancée urbaine et la densification des réseaux routiers, du moins dans l’île de Grande Camargue, entre les deux bras rectifiés du Rhône.

La reconnaissance sociétale de la culture camarguaise n’est pas oubliée, et l’a du reste précédée, grâce à l’émergence, au XIXe siècle, d’un mouvement défenseur de la langue provençale dénommé « le Félibrige ». Initié par Frédéric Mistral, pourfendeur des appétits de la société industrielle de son époque, et créateur du célèbre roman Mireille, le Félibrige a englobé le concept camarguais, notamment grâce à la passion que lui vouait une personnalité provençale d’envergure, le marquis Folco de Baroncelli. Dès les premières décennies du XXe siècle, la Camargue devenait le symbole d’un système de valeurs original, créé par une humanité vivant à la périphérie du monde industriel.

Les représentations idéalisées des paysages camarguais sont celles d’espaces largement ouverts où vivent les flamants roses et les aigrettes, ou encore des prés pâturés par les races locales de taureaux et de chevaux. Ces espaces imaginés, véritables antidotes au monde artificiel actuel, circulent à l’envi sur les cartes postales, livres et revues, mais aussi tee-shirts et devantures de boutiques, jusqu’aux vitrines des magasins d’alimentation.

On veut en oublier les étendues bien plus vastes consacrées à l’agriculture et la chasse intensives, les réseaux de drainage, les digues du Rhône, les eaux polluées, les enrochements, qui eux sont bien réels. L’anthropisation a ainsi fait perdre aux trois quarts de la plaine deltaïque son état originel, en aplanissant les dunes, remplissant les marais et comblant les bras morts du fleuve.

Le delta a aussi perdu ce qu’il avait de plus précieux qui est l’instabilité des géoformes et des écosystèmes, autrefois remaniés par les eaux du Rhône et le travail de la mer. Il faut dire que l’ampleur des inondations était considérable jusque dans un passé récent, ainsi qu’en témoignent les archives du Grand Prieuré de Saint-Gilles, listant les « années calamiteuses de Camargue ». Entre 1603 et 1790, en plein Petit Age glaciaire, les digues se sont rompues 36 fois (dont 10 fois rien qu’entre 1702 et 1714). D’autres inondations ont été relatées au XIXe siècle, qui se sont étendues sur la presque totalité de la plaine deltaïque. Quant aux effets destructeurs des tempêtes de mer, elles sont souvent évoquées comme des catastrophes pour les habitants, en raison des stérilisations de pâtures, destructions de chemin par les accumulations sableuses, et salinisation des puits.

De ces forces sauvages que ne pouvaient contrôler les hommes jusqu’au milieu du XIXe siècle, plus personne ne veut. Les inondations par ruptures des digues, et les tempêtes de mer suscitent toujours autant de crainte, comme en témoignent les articles de journaux et les discours officiels.

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Les bois provenant de la mer sont utilisés par les campeurs pour jouer, ou encore brulés. Une information du public serait nécessaire pour leur permettre de les apprécier en tant que « laisse de mer ». Photo Annick Schnitzler


Nul ne souhaite non plus que la forêt revienne. L’idée paraît sans doute saugrenue pour la plupart des visiteurs et habitants de Camargue. Savent-ils seulement que la forêt était omniprésente dans toutes les parties non salées du delta, de Beaucaire jusqu’aux abords de l’étang central du Vaccarès, se prolongeant aussi vers l’Est sur les anciens cordons dunaires et les bords des bras du fleuve ? Parcourues par les eaux du Rhône, parfois détruites, ces forêts fournissaient au fleuve un matériel organique considérable à partir des rives boisées. Entassés en gros bouchons dans le fleuve, ces arbres arrivaient à la mer, s’y imprégnaient de sel, avant de revenir au gré des courants marins, s’entasser sur les plages du delta.

La forêt camarguaise est devenue dès le milieu du Moyen Age un espace marginal, qui se réinstalle toutefois discrètement depuis quelques décennies, s’appropriant en douce tout terrain en friche, des bords de petites routes, aux parties internes des digues, ou encore sur les vieilles dunes.

Le plus beau de ces boisements récents se situe au sud de la ville d’Arles, sur 30 hectares, coincé entre vignobles et cultures. En dehors de cette petite merveille de nature férale, l’ensemble des boisements spontanés de Camargue atteignait ainsi, en toute discrétion, plus de 3000 hectares recensés dans les années 1990.

Après avoir parcouru les forêts riveraines de quelques grands fleuves, du Rhin au Danube, j’ai recherché dans cet univers camarguais tant dépourvu d’arbres les dernières reliques forestières alluviales du Rhône. Car toutes ces forêts sont unies par les mêmes liens : l’eau, la lumière, les nutriments présents en abondance.

A partir de ces trois attributs si rarement réunis dans les forêts des latitudes moyennes, les végétaux édifient une architecture somptueuse, faite d’arbres énormes, de buissons denses, et de draperies de lianes. Les forêts dunaires sont quelque peu différentes, moins humides et moins denses, mais également très originales. En termes de surfaces, Quincardon (114 ha) en Petite Camargue, Tourtoulen (44 ha) et Beaujeau (25 ha) en rive droite du Grand Rhône, Mas St George (45 ha), Arles (40 ha) sur la rive droite arrivent en tête pour les surfaces. Les autres sites ne s’étendent que sur 3 à 5 hectares. Ces boisements se situent sur des propriétés privés, certaines sont communales. La gestion est parfois confiée à des associations de protection de la nature, qui les laissent en évolution libre. Certains propriétaires les utilisent pour des chasses privées, sans trop y couper le bois.

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Bois mort tombé des rives du Rhône dans le fleuve – île de Saxy en Camargue – Photo Annik Schnitzler, retouchée par Patrick Lenoble


Ainsi l’île de Saxy, située en amont d’Arles sur le Rhône, est un véritable bijou sur une modeste surface de 2 hectares. Impossible d’y accéder sans demander à un pêcheur complaisant. Au centre de cette île, les peupliers et les frênes y atteignent des dimensions gigantesques, pour un âge qui ne dépasse guère 150 ans. Mieux encore : les bois privés du Mas Saint George où survit en son cœur une population de grandes lianes infiniment rares : la vigne sauvage.

Même si le souvenir des forêts antiques s’est effacé de la mémoire des hommes, en dehors des historiens, l’originalité de ces derniers témoins est fort heureusement reconnue. Ainsi la bordure du Grand Rhône fait partie des espaces boisés classés (EBC), interdisant tout changement d’affectation ou tout mode d’occupation du sol de nature à compromettre la conservation, la protection ou la création des boisements. Les bois morts qui tombent dans les bras du fleuve ne sont pas retirés, fait très rare dans les sociétés occidentales.

Les forêts les plus étendues (Beaujeu, Quincandon) sont protégées par des plans de gestion adéquats, parfois après discussion avec les gestionnaires des zones protégées de Camargue. Il existe aussi plusieurs réserves naturelles incluant les boisements précieux de Tourtoulen et de la dune de la Commanderie qui sont laissées en libre évolution. Les ripisylves entre le nord de l’île de Saxy et Port Saint Louis sont à l’étude pour être incluses dans le Parc naturel régional.

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Forêt alluviale préservée, ile de Saxy – Camargue – photo Annik Schnitzler


Saxy bénéficie déjà d’un arrêté de protection de biotope à cheval sur le Gard et les Bouches-du-Rhône, et qui comprend le lit du fleuve, ses rives, ses îles, ses annexes fluviales ainsi que sa ripisylve. Les bois morts échoués sur les plages provenant du Grand Rhône sont préservés dans le cadre de la Réserve nationale de Camargue. En Petite Camargue également, 35 000 hectares environ correspondent à Natura 2000, au sein desquels deux zones d’intérêt communautaire sont incluses, l’une dans la partie fluvio-lacustre et l’autre dans la partie laguno-marine. Dans les documents d’objectifs Natura 2000, les ripisylves font l’objet de deux types de contrats : la restauration avec accompagnement ou l’évolution spontanée sur le long terme (dit « vieillissement »). Enfin, un avant projet d’écartement des digues est proposé par le syndicat mixte de gestion du Rhône et de la mer, qui pourrait être recolonisé par les forêts riveraines. Une merveilleuse nouvelle !

C’est bien, mais cela ne suffit pas. Les parties de la partie non salée du delta, ainsi que toute la plaine deltaïque en amont d’Arles, ne sont pas protégées efficacement, et sont régulièrement détruites par morceaux pour la mise en place d’une agriculture intensive ou d’autres activités mal maîtrisées (dépotoirs entre autres).

Or, même dans le contexte actuel d’un delta figé dans son évolution naturelle par le corsetage des digues, ces boisements spontanés devraient être protégés. Ils améliorent déjà le statut des espèces forestières qui tentent de survivre en Méditerranée, de l’avifaune aux insectes saproxyliques, en passant par les mammifères comme le castor, si sensible aux arasements des forêts sur les digues, ou encore le lérot, la noctule de Leisler, le murin de Bechstein, tous bien représentés il y a quelques siècles, et le loup, disparu depuis un siècle.

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Avancée forestière dans une friche en Grande Camargue. Les arbres sont des peupliers blancs. L’expansion des arbres se fait essentiellement par clonage, en cercles grandissants à partir de quelques individus colonisateurs – Photo Annik Schnitzler retouchée par Patrick Lenoble


Les boisements offriraient d’excellents refuges pour la vigne sauvage, toujours menacée par les maladies américaines, elles limiteraient aussi l’impact des exotiques envahissantes. Associées à un retour, même contrôlé, des inondations, la forêt en reconquête contribuerait à fertiliser le delta, limitant aussi la salinisation des eaux souterraines et réinjectant des sédiments dans ce milieu soumis à l’enfoncement et l’avancée de la mer. Enfin, elle fournirait encore davantage d’embâcles aux bras du Rhône.

.Il ne manque finalement, pour que revienne une nature moins civilisée, qu’un regard moins craintif et moins avide de profits. Mais pour cela, sans doute faudrait-il sortir de l’idée pathologique que la force sauvage, hostile et dangereuse qui constitue l’âme même du delta, doive rester sous le contrôle absolu des hommes.

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