Etre technologue, savoir s’interdire certaines techniques

Un technologue* ne doit pas être confondu avec un technocrate, un technophobe ou un technolâtre. Un technologue s’interroge sur la technique et ses applications.

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par Michel Sourrouille

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Tout ce qu’il est possible de réaliser sera réalisé, dit-on actuellement. Refuser l’innovation semble donc impossible. Aujourd’hui des valeurs comme l’égalité ou la liberté individuelle sont conditionnées par le potentiel technique de réalisation des désirs humains : énergie nucléaire, voiture pour tous, procréation médicale assistée, etc. Or dans le même temps, la techno-science a créé des moyens inouïs d’exploitation et de destruction de la nature. Les limites de la biosphère pose donc la question des limites de la technique. Où se situe le seuil ? Comment classer les techniques, des plus douces à l’homme et à la nature jusqu’aux techniques à interdire ?

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Un technologue peut proposer quelques critères généraux de délimitation de la technique : en rester à des techniques simples, au plus près de la nature, de type artisanal et convivial, refusant le règne des spécialistes. Comme disait Ivan Illich, « Plus le pouvoir de contrôle se trouve concentré, plus la division du travail est accusée, plus les hommes sont soumis à la dépendance qui les met à disposition des spécialistes, et moins une communauté pourra intervenir sur son environnement. » Il distinguait deux sortes d’outils : « Ceux qui permettent à tout homme, plus ou moins quand il veut, de satisfaire les besoins qu’il éprouve, et ceux qui créent des besoins qu’eux seuls peuvent satisfaire. » On peut aussi mesurer le coût réel d’une technique par la quantité d’énergie non renouvelable qu’elle nécessite. Comme l’écrivait Jean-Marc Jancovici, « Les bons sentiments sans kilowattheures risquent d’être difficiles à mettre en œuvre ! ».

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Nous pouvons alors classer les techniques, de la plus douce à la plus destructrice, par la proportion entre énergie renouvelable (dont la première est notre force corporelle) et poids en énergie non durable, fossile principalement. Ainsi pour les techniques de déplacement : la marche c’est mieux que la bicyclette, qui est mieux que la diligence, qui est mieux que le cheval individuel, le TER mieux que le TGV, le taxi mieux que la voiture individuelle, le covoitruage mieux que l’avion, et la fusée c’est une abomination, surtout quand il s’agit de tourisme spatial.

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Avec le même critère d’intensité énergétique, on peut même s’aventurer dans le domaine de la bioéthique : une procréation hétérosexuelle directe, c’est mieux que l’utilisation d’un géniteur externe au couple, qui est bien mieux qu’une GPA (gestation pour autrui), qui est préférable au verre (pour le sperme) et à la paille (pour la fécondation), ce qui est mieux qu’une procréation médicale assistée ou une DPI (diagnostic préimplantatoire, pratiqué sur les embryons fécondés in vitro), le plus détestable étant la futuriste ectogénèse avec utérus artificiel, même si c’est désiré au nom de « l’émancipation de la femme » (Henri Atlan). En toutes choses, il faut savoir raison garder, c’est-à-dire respecter les limites de la planète. Que les citoyens pratiquent une société moins complexe, plus conviviale parce que plus simple, plus manuelle, limitant notre trace sur la planète… nous nous en porterons tous mieux.

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* Au sens premier du terme, un technologue possède une vue d’ensemble sur les techniques utilisées dans une société déterminée. Il est donc capable de les situer dans un contexte social, et d’en apprécier les limites. Par exemple Alain Gras, dans son livre Le choix du feu, fait œuvre de technologue. Malheureusement, dans le langage courant, un technologue « professionnel » n’est qu’un super-technicien… à qui on a enlevé ses capacités de réflexion globale. Cette castration n’est pas un hasard puisqu’elle profite aux intérêts marchands.

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