Le CRIIGEN porte plainte contre… la liberté d’expression

Le CRIIGEN a porté plainte contre notre confrère de Marianne, Jean-Claude Jaillette, coupable selon cette association d’avoir rapporté dans un de ses papiers des assertions de « fraude » à propos de la publication fameuse du chercheur français (lire ici l’article de Marianne). Lesquelles assertions n’étaient pourtant que rapportées, à partir de propos tenus par des scientifiques américains dans un papier du magazine américain Forbes intitulé « Scientists Smell A Rat In Fraudulent Genetic Engineering Study » (http://www.forbes.com/sites/henrymiller/2012/09/25/scientists-smell-a-rat-in-fraudulent-genetic-engineering-study/).
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par Frédéric Denhez
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En dealant ensemble pour faire d’une simple publication scientifique un objet médiatique, Gilles-Éric Séralini et la rédaction du Nouvel Observateur avaient déjà utilisé la presse à des fins si ce n’est de propagande, du moins de communication : il fallait qu’à partir de l’étude, certes originale, qui ne portait que sur un seul OGM et même sur un seul transgène, il fût affirmé que tous les OGM étaient des poisons. Dans un long article où l’on peine à dénicher une contradiction, car tel était le prix de l’exclusivité. Et voilà qu’aujourd’hui, alors que la presse libre de ses mouvements, déplaît, on l’attaque.
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Pour traîner en justice un journaliste, il faut avoir de sérieux arguments. Le principe de la diffamation sert à tout, permet de tout oser, c’est même à ça qu’on le reconnaît. Tout de même, porter plainte contre un média parce que ses informations déplaisent, c’est en soi porter plainte contre la liberté d’expression. Alors, porter plainte pour des informations rapportées à partir de citations parues dans un autre magazine, c’est assez baroque : un journaliste doit-il être non seulement responsable de ses écrits, mais aussi de ceux des quidams qu’il cite ? Ou bien doit-il faire viser son papier par les gens qu’il contredit ?
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Cela prêterait à rire si ce n’était si grave. Car devant la Justice, Jean-Claude Jaillette devra s’expliquer sur le fond. C’est-à-dire sur ce qui pourrait permettre d’affirmer qu’il y a eu fraude dans le travail de Gilles-Éric Séralini. Autrement dit, il est fait appel à la Justice pour contribuer à trancher la controverse académique sur la publication fameuse et, plus généralement, sur la toxicité éventuelle des OGM sur l’organisme humain. La fabrique du savoir quitte donc la dictature du laboratoire et de la publication pour gagner la démocratie du prétoire. Le CRIIGEN semble vouloir s’appuyer sur l’opinion publique, la presse, pour mieux faire valoir ses arguments. Une démarche scientifique, rigoureuse et impartiale, courageuse, qui les rapproche étonnamment de Claude Allègre et Vincent Courtillot : tout le monde a applaudi le « débat » de l’Académie des Sciences qui avait paraît-il tranché la question de la responsabilité humaine dans l’accélération du changement climatique, alors que ce fut une défaite pour la démarche scientifique que d’être ainsi mise en scène, manipulée, méprisée. Allègre et Courtillot avaient tout fait pour amener la controverse, qu’eux seuls portaient, dans l’opinion publique. La logique binaire du pour/contre, médiatiquement porteuse, leur avait donné un poids sans commune mesure avec celui de leurs travaux de recherche sur le sujet. S’estimant insultés, les compères eurent beau jeu de se faire passer pour des incompris que la majorité obscurantiste et stipendiée des chercheurs voulait faire taire. Ils en appelèrent donc au peuple, aux médias, pour faire valoir leurs arguments. Et obtinrent leur « débat » sur le plateau d’argent de l’Académie, qui ne trancha rien, car tout l’était déjà, mais entérina le fait qu’aujourd’hui, un avis scientifique peut se traiter comme une simple opinion, durant quelques heures dans un amphithéâtre. Il est vrai que l’Académie des Sciences avait déjà fait de même, on l’avait oublié, à propos de Caulerpa taxifolia, « l’algue tueuse ».
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Avec cette plainte, une étape supplémentaire a cependant été franchie. Se comportant comme Allègre et Courtillot, le CRIIGEN semble vouloir faire taire toute contestation un peu franche. La controverse sur les OGM était déjà résumée, médiatiquement, à un classique et désespérant pour/contre. Doit-elle s’achever par un « contre » définitif parce que c’est plus ainsi qu’il faut penser ? Bref, peut-on simplement faire valoir des faits objectifs, voire une opinion contraire, sur un sujet polémique sans courir le risque d’être immédiatement étiqueté sous l’opprobre ? Il semblerait que ce soit de plus en plus difficile : Jean-Claude Jaillette est en fait puni d’avoir osé publier en 2009 un livre favorable aux OGM (Sauvez les OGM, Hachette Littératures). C’est désespérément triste, et incroyablement grave pour la liberté d’informer.
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Voici la réaction de François Damerval, directeur de cabinet de Corinne Lepage, en date du 2 février 2013, à la première version de cet article, qui citait Corinne Lepage et Gilles-Éric Séralini, et non pas le CRIIGEN, comme étant à l’origine de cette plainte.
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« La décision de poursuivre l’article en PJ (de Marianne NDLR) est une décision du bureau du CRIIGEN. En tant que présidente d’honneur Corinne Lepage n’est pas associée à la décision. Je regrette que Jean Claude Jaillette ait souhaité joindre le nom de Corinne Lepage dans son article et ne daigne tenir compte du mail envoyé.
Concernant l’article, à partir du moment ou Jean Claude Jaillette ne cite pas ces sources (ne permettant pas de connaître les conflits d’intérêts de l’auteur) cela veut dire qu’il endosse les propos.
Sur la forme de l’article de Frédéric Denhez, je suis très étonné qu’étant donné que Jean Claude Jaillette étant partie prenante de la procédure, le journaliste ne nous ait pas appelé pour recueillir notre point de vue. »
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